DE LA POÉSIE
On voit tous les jours des gens d'esprit, et même des gens de goût, qui, ayant été dans leur jeunesse enthousiastes de la poésie, et ayant fait leurs délices de cette lecture, s*en dégoûtent en vieillissant, et avouent franchement qu'ils ne peuvent plus lire de vers. Ce refroidissement est-il la faute de Page ou celle de la poésie? Prouve-l-il qu'avec les années on devient plus raisonnable, ou seulement plus insensible? Plaisante question 1 s'écrieront les versificateurs. 11 n'appartient qu'à un géomètro de la faire, et d'ignorer qu'un des objets de la poésie étant de flatter roreille, elle doit produire moins d'effet sur des fibres usées et des organes endurcis. A la bonne heure. Mais pourquoi ces mêmes oreilles, qui se dégoûtent de la poésie en vieillissant ne se dégoûtent-elles pas de même delà musique? C'est pourtant un plaisir qui dépend aussi des organes, et même qui en dépend uniquement. Osons en dire davantage, et parler avec vérité. On n'accusera pas notre siècle d'être refroidi sur la musique, si ce n'est peut-être sur le plain-chant de nos anciens opéras : cependant on ne saurait se dissimuler le peu d'accueil que fait ce même siècle au déluge de vers dont on l'accable* Ceci ne regarde pas nos grands poètes vivants ; leur génie, leur
succès, la voix publique, les exceptent et les distinguent': mais pour la foule qui se traîne à leur suite, la carrière est devenue d'autant plus dangereuse, que la plupart des genres de poésie semblent successivement passer de mode. Le sonnet ne se montre plus, rélégie expire, l eglogue est sur son déclin, l'ode même, Torgueilleuse ode, commence à décheoîr; la satyre enfin, malgré tous les droits qu'elle a pour être accueillie, la satyre en vers nous ennuie pour peu qu'elle soil longue ; nous l'avons mise plus à son aise en lui permettant la prose ; c'est le seul genre de talent que nous ayons craint de décourager.
Ce qu'on appelle surtout petits vers a prodigieusement perdu de faveur; pour se résoudre à les lire, il faut être bien averti qu'ils sont excellents. J'en appelle à ceux de nos écrivains périodiques qui ont pour objet de recueillir ou d'enterrer les pièces fugitives, et qui, à ce titre, doivent tous les mois un tribut de vers au public. Combien de fois lui payent-ils cette redevance sans qu'il daigne s'en apercevoir !
Le peuple des versificateurs voit avec chagrin le progrès sensible du discrédit où il tombe. Pour soulager l'humeur qu'il en a, et qu'il serait barbare de lui reprocher, il s'en prend à ce pernicieux esprit philosophique, déjà chargé d'iniquités beaucoup plus graves { car il faut bien que l'esprit philosophique ait encore ce tort-là.
Peut-être notre siècle mérile-t-il beaucoup moins qu'on ne pense Thonneur ou l'injure qu'on prétend lui faire en l'appelant par excellence ou par dérision le siècle philosophe : maiS| philosophe ou non, les poètes nont pointa se plaindre de lui, et il sera facile de le justifier auprès d'eux.
Si la philosophie inspire le goût des lectures utiks, le plus grand mérite auprès d'elle est de joindre l 'agrément à l'utilité ; par là on rend nos plaisirs plus réels et plus durables. Les ouvrages philosophiques, quand ils réunissent ces deux avantages, sont peut-être les plus propres à maintenir le bon goût dans Tari d'écrire : ils nous font sentir combien des idées nobles et grandes, revêtues d'ornements simples et vrais comme elles, sont préférables à des riens agréables et frivoles.
iSO PKNSEKS.
C*e$l avec celle sévérilé que le philosophe examine et juge les ouvrages de poésie. Pour lui le premier mérite et le pins iodispensable dans tf)ul écrivain est celui des pensées : la poésie ajoute é ce mérite celui de la difficulté vaincue dans l'expression ; mais ce second mérite, trés-estirocble quand il se joint an premier, n'est plus qa*un efTort puéril dés qu'il est prodigué en pure perte et sur des objets futiles. Un de nos grands versificateurs se félicitait, dit-on, d'avoir exprimé poétiquement sa perruque. Mais pourquoi se donner la peine d'exprimer une perruque poétiquement? N'est-ce pas avilir la langue de$ dieux que de la prostituer à des choses si peu dignes d'elle?
La vraie poésie, celle qui seule mérite ce nom, dédaigne nonseulement les idées populaires et basses, mais même les idées riantes et agréables, si elles sont triviales et rebattues. Rien n'est plus plein de finesse et de vérité que les fictions de la poé* sie ancienne ; mais rien n'est aujourd'hui plus usé que ces fictions. Celui qui le premier a peint l'amour sous les traits d'un enfant, avec des ailes, un bandeau, et des flèches, a monbré beaucoup d*esprit : il n'y en a point à le répéter. Anacréon nous plaît avec justice, parce qu'il est ou qu'il passe pour le créateur de son genre : mais dans un petit genre tel que le sien, où celui qui invente épuise, l'original est quelque chose, et les copies ne sont rien.
Puisque la poésie est un art d'imagination, il n'y a donc plus de poésie dés qu'on se borne à répéter l'imagination des antres. Nos meilleurs écrivains conviennent que les phrases, et, si on peut parier ainsi, \ê& formules du langage poétique sont insipides dans la prose. Pourquoi? parce que ce langage est inventé depuis prés de trois mille ans, et que le genre d'idées qu'il renferme est devenu fastidieux. En poésie même, les auteurs de génie n'en font plus aucun usage ; ils n'osent toutefois le condamner ouvertement dans les vers, â cause de la possession immémoriale où il est d'y régner ; mais en prose le même droit de prescription ne les arrête pas, et ils en font justice sous un autre nom.
11 en est de même de plusieurs genres de poésie. Le genre pastoral, par exemple, peut encore nous plaire sur la scène, et principalement sur le théâtre lyrique, par les accessoires qui l'accompagnent, le spectacle, Taction, la musique et les danses. Mais, dépouillé de ces ornements,«t réduit à lui-même, ce genre est devenu bien froid sur le papier. Théocrite , Virgile et Fontenelle ont épuisé tout ce qu*on pent dire sur les bois, les fontaines et les troupeaux. Les sentiments tendres, simples et naturels, faits pour nous intéresser partout où ils se trouvent, n'ont pas besoin, pour augmenter cet intérêt, d'être attachés au nom à'idylle; pour remplir et pénétrer l'âme, il leur sufGt d'être exprimés tels qu'ils sont ; les prairies et les moulons n'y ajoutant rien. Avouons même que ces détails rustiques, déjà peu piquants par eux-mêmes, ont encore quelquefois l'inconvénient de trancher avec le sujet, et d'y être ridiculemeut déplacés. De toutes les églogues de Virgile, la meilleure peut-êlrc, sinon comme églogue, au moins comme pièce, est celle de Corydon et d'Alexis ; et assurément on ne dira point que ce soit là un sujet pastoral.
Mais pourquoi notre siècle, en se refroidissant sur l'églogue, semble-t-ii se refroidir aussi sur le genre le plus opposé au bucolique, sur le genre de l'ode? Le même dégoût pour les peintures et les idées communes produit ces deux effets contraires. Ce qui fait le caractère de la poésie lyrique, c'est la grandeur et l'élévation des pensées; toute ode qui remplira celle condition est assurée d'enlever les suffrages Mais les pensées sublimes sont rares, et ne peuvent être suppléées, ni par la magnificence des mots, cette magnificence si pauvre quand celle des choses n'y répond pas, ni par ce beau désordre qu'on n'a pu jusqu'ici bien définir, ni par des invocations triviales qui ne sont point exaucées, ni par un enthousiasme de commande qui semble annoncer une foule d'idées et qui n'en produit pas une seule.
En un mot, voici, ce me semble, la loi rigoureuse, mais juste, que notre siècle impose aux poêles ; il ne reconnaît plus pour bon en vers que ce qu'il trouverait excellent en prose. Ce n'est
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pas â dire pour cela que des vers prosaïques, fussent-ils d'ailleurs bien pensés, puissent obtenir son suffrage. L'homme de goût est encore bien plus difficile sur la diction dans les vers que dans la prose. Il se contente presque dans celle-ci d'un style coulant et naturel, qui n'ait rien de bas ni de choquant; il exige de plus dans les vers une expression noble et choisie sans être recherchée, une harmonie facile, et où la contrainte ne se fasse point sentir; il veut enfin que le poète soit précis sans être décharné, naturel et aisé sans être froid et lâche, vif et serré sans être obscur. Il ne donne pas même le nom de poète au versificateur qui a souvent rempli ces conditions s'il ne les a remplies beaucoup plus souvent qu'il ne les a violées ; et tel de nos écrivains qui a excellé dans la prose, qui a beaucoup pensé dîuis ses vers, qui en a fait beaucoup de bons, aurait doublé sa réputation en jetant nu feu les trois quarts de ses poésies, et ne donnant le reste que par fragments. En vain un de nos plus beaux esprits a-t-il prétendu qu'on ne doit avoir égard dans les vers qu'à la beauté du sens, à la clarté et à la précision avec laquelle il est rendu ; et que ces conditions une fois remplies, on doit se consoler que l'harmonie en souffre. Il est facile de lui répondre par l'exemple des grands maîtres, qui ont su allier dans leurs vers la beauté du sens à celle de l'harmonie. En un mot, quand on prend la peine de lire des vers, on cherche et on espère un plaisir de plus que si on lisait de la prose, et des vers durs ou faibles font au contraire éprouver un sentiment pénible, et par conséquent un plaisir de moins.
Cette manière de penser, si j'ose rendre compte ici de la disposition unanime de mes confrères, dirigera dans la suite plus que jamais le jugement de l'Académie française sur les pièces de poésie qu'on lui adresse pour le concours. Tant qu'elle a proposé et fixé les sujets de ces pièces, si elle a eu quelque chose à se reprocher dans ses décisions, ce n'est pas d'avoir usé d'une rigueur excessive ; elle a quelquefois encouragé le germe du talent plutôt que le talent même; et le bas peuple des critiques, qui se plait à déchirer lourdement les ouvrages couronnés, et qui ne remporterait pas même le prix de la satire s'il y en avait
un^ doit être persuadé, sans craindre d'avoir trop bonne opinion de l'Académie, qu'elle a pu douner le prix à certaines pièces et les croire en même temps fort éloignées de la perfection. Cependant, pour acquérir le droit d'être plus sévère à l'avenir, elle a pris le parti, depuis quelques années, de laisser aux poètes le choix des sujets ; mais elle voit avec peine que les auteurs semblent se négliger à proportion de la liberté qu'elle leur laisse et de la rigueur qu'elle a résolu de mettre dans ses ju? gements« Ce n'est pas que l'Académie n'ait remarqué du talent, et même des étincelles de génie dans quelques-unes des pièces qu'elle a reçues ; mais ce n'est point à quelques vers détachés, et flottant pour ainsi dire au hasard, c'est à Tenseroble d'un ouvrage qu'elle accorde le prix. Celui-ci, sans dessein et sans objet, se perd en écarts continuels, et étouffe quelques pensées heureuses sous un monceau de décombres ; celui-là a plus de suite et de plan, mais n'a presque point d'autre mérite, et délaye des idées communes dans des vers froids ou boursouflés. En un mot, aucune des pièces n'a paru propre à faire sur Iç public assemblé cette impression de plaisir qu'il est en droit d'attendre d'un ouvrage couronné par le jugtïment d'une société de gens de lettres. Chacuu des concurrents, en particulier, trouve cette sévérité très-juste à l'égard de ses rivaux, mais plusieurs la jugent inique et barbare pour ce qui les concerne ; il en est même de plus mécontents qui n'ai tendent que le jour de leur arrêt pour lancer contre l'Académie quelque épigramme qu'elle ignore. Ils se font d'ailleurs célébrer par des journalistes, car il y en a qu'on fait taire et parler comme on veut; et, si leur amour-propre n'est pas satisfait, il croit du moins être bien vengé. Quelques années se passent; l'amour paternel s'affaiblit, la vanité offensée s'apaise ; ils relisent leurs ouvrages de sang-froid, et ils trouvent que leurs juges ont eu raison.
Il semble que le même esprit de sagesse qui a présidé à la formati(m de notre langue a présidé aussi aux règles de notre poésie française. Nous avons senti que la poésie étant un art d'agrément, c'était en diminuer le plaisir que d'y multiplier les licences, comme ont fait dans la leur la plupart des étrangers.
Les Anglais et les luUens onl des vers sans rime, des inversions fréquentes et de toute espèce, des ellipses multipliées, la liberté d*accourcir et d^allonger les mois selon le besoin qu1ls en ont, enfin une grammaire beaucoup plus relâchée pour la poésie que pour la prose. Chez nous la grammaire des poètes est aussi rigoureuse que celle des prosateurs ; Finversion est rarement permise, elle nous déplaît pour peu qu'elle soit extraordinaire ou forcée ; et celui qui a dit que le caractère de la poésie française consistait dans Tinversion n*avait apparemment jamais lu de vers, ou n'en avait lu que de mauvais. Enfin nous croyons la rime aussi indispensable à nos vers que la versification à nos tragédies : que ce soit raison ou préjugé, il n*y a qu'un moyen d'affranchir nos poètes de cet esclavage, si c'en e^t un ; c'est de faire des tragédies en prose, et des vers sans rimes, qui aient d'ailleurs assez de mérite pour autoriser cette licence. Jusquelà tous les raisonnements de part et d*autre seront en pure perte; les uns croyant avoir la raison pour eux, et les autres réclamant l'usage et l'habitude, devant lesquels la raison doit se taire.
Je ne sais ce qui arrivera des vers sans rime ; mais je ne désespère pas que, s'ils s'établissent jamais, l'usage ne commence par nos vers lyriques, par ceux qui sont faits pour être chantés. Autant la mesure et la cadence sont nécessaires à ces sortes de vers, autant la rime l'est peu; la lenteur du chant ^'empêche presque toujours d'être sensible, et par conséquent détruit son effet. Oserait-on conclure de* là qu'on pourrait faire de trésl)onne musique sur de la prose française, pourvu que cette prose fiit harmonieuse et cadencée? Quelles clameurs cependant contre le malheureux qui oserait tenter cette innovation! 11 me semble entendre déjà l'anathénie lancé contre lui de toutes parts, ( t surtout par celte espèce de connaisseurs qu'on appelle gens fie goût par excellence, gens de goût tout court, qui jugent de tout sans rien produire, et qui, en matière de plaisir, protègent les anciens usages. Malheureusement ces gens de goût, qui déclameraient le plus contre la nouveauté que nous proposons, ne s'apercevraient pas qu'ils entendent tous les jours au Concert
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Spirituel de la prose latine à demi barbare, sans que leurs oreilles délicates en soient offensées.
Quoi qu'il en soit, moins nous adoucirons la rigueur de nos lois poétiques, plus il y aura de gloire à la surmonter. Ne craignons pas d'assurer qu'il y a plus de mérite dans dix bons vers français que dans trente anglais ou italiens. Ceux que l'impulsion de la nature aura forcés d'être poètes, sauront bien nous plaire malgré tous ces liens dont nous les avons chargés ; les autres auraient mauvaise grftce à se plaindre des entraves qu'on leur donne : ils n'en marcherafent pas mieux quand ils auraient leurs membres libres.
Si donc on se refroidit sur les vers à mesure qu'on avance en ilge, ce n*est point par mépris pour la poésie» c'est, au contraire, par l'idée de perfection qu'on y attache. C'est parce qu'on a senti par les réflexions, et connu par l'expérience, la distance énorme du médiocre à l'excellcnl, qu'on ne peut plus souffrir le médiocre. Mais l'excellent gagne à celte comparaison; moins on peut lire de vers, plus on goûte ceux que le vrai talent fait produire. Il n'y a que les vers sans génie qui perdent à ce refroidissement, et ce n'est pas là un grand malheur.
Par la même raison, quoiqu'on reconnaisse tout le mérite de la poésie d'image, quoique dans la jeunesse, on tout est frappant et nouveau, on préfère cette poésie à toute aulre, on lui préfère dans un âge plus avancé la poésie de sentiment, et celle qui exprime avec noblesse des vérités utiles. Le poète qui n'est que peintre traite ses lecteurs comme des enfants de beaucoup d'esprit; le poète de sentiment, ou le poète philosophe, traile les siens comme des hommes.
Voilà pourquoi, sans passer ici en revue tous nos grands poètes, Racine et La Fontaine plairont toujours dans tous les temps et tous les âges. L'un est le poète du cœur, l'autre est celui de l'esprit et de la raison. La Fontaine surtout, qu'on regarde assez mal à propos comme le poète dos enfants, qui ne l'entendent guère, est à bien plus juste titre le poète chéri des vieillards, il l'est même plus que Racine. Entre plusieurs raisons qu'on en pourrait apporter, et qui se présectent asses fa-
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çilement, en voici une que je soumets au jugement des maîtres qui m*écoutent.
L'esprit exige que le poète lui plaise toujours, et il veut cependant des repos : c*est ce qu'il trouve dans La Fontnine, dont la négligence même a ses charmes, et d'autant plus grands, que son sujet la demandait. Dans Racine, au contraire, toute négligence serait un défaut ; et cependant l'exactitude et Télégance continue de ce grand poêtQ. deviennent à la longue un peu fatigantes par l'uniforraité; il a, selon l'expression d'un homme de beaucoup d'esprit, la monotonie de la perfection.
On peut expliquer, si je ne me trompe, par ce même principe, l'impossibilité presque générale de lire de suite et sans ennui un long ouvrage en vers. En effet, un long ouvrage doit ressembler, proportion gardée, à une longue conversation, qui, pour être agréable sans être fatigante, ne doit être vive et animée que par intervalles; or, dans un sujet noble, les vers cessent d'être agréables dès qu'ils «ont négligés, et, d'un autre côté, le plaisir s'éroousse par la continuité même.
D'après ces principes, et d'après le témoignage presque général de tous les gens de lettres, j'ai bien de la peine à croire qu'Homère et Virgile aient jamais été lus sans interruption et sans, ennui par leurs plus grands admirateurs. Il est vrai qu'indépendamment de la versification, il y a une autre raison du refroidiss^nent nécessaire qu*ou éprouve en les lisant, c'est le peu d'intérêt qui régne (au moins pour nous) dans ces longs ouvrages; et ce qui le prouve, c'est l'impossibilité absolue de les lire dans la meilleure traduction. Il n'y a, ce me semble, qu'un seul poète épique parmi les morts, dont la lecture plaise et intéresse d'un bout à l'autre; j'en demande pardon à l'ombre de Despréaux, mais je veux parler du Tasse : il est vrai qu'il a plusieurs siècles de moins qu'Uomére et Virgile, et j'avoue que c'est là un grand défaut. Peut-être y a-l-il un autre poème épique qui peut jouir du rare avantage d'être lu de suite, sans ennui et sans fatigue; mais l'auteur a encore un plus grand défaut que le Tasse; il est français et vivant.
Jamais la poésie n'a été si rare à force d'être si commune, à
prendre ce dernier mot dans tons les sens qu'il peut avoir. En tout genre de talents, le menu peuple est aujourd'hui trèsnombreux ; et, malheureusement, on ne peut pas dire des beauxarts comme des Etats, que c*est le peuple qui en fait la force. Versiûcateur, homme de lettres, philosophe même, on se fait tout à peu de frais ; et on se plaint ensuite que ce qui a coûté si peu soit estimé ce qu*il vaut.
° Les poètes, par exemple, ont ouï dire qu'on désirait aujour* d'hui de la philosophie partout ; que le public n'entendait point raison sur ce sujet ; qu'il était las de mots et voulait des choses. S'il ne tient qu'à cela, ont-ils dit, nous mettrons de la philosophie dans nos vers. Mais la philosophie, qui fait le mérite dupoète, n'est pas celle qu'il peut arracher par lambeaux dans quelques livres : c'est celle qui fait sentir et penser, et qu'on trouve chez soi ou nulle part : Lucrèce en est un bel exemple. Quand est-il vraiment sublime? Est-ce quand il détaille en vers faibles la faible philosophie de son temps, quand il se traîne languissamment sur les pas des autres? C'est quand il pense et sent d'après lui-même, quand il est le peintre, et non l'écolier d'Épicure.
A force de crier partout philosophiey je crains que nos sages ne lui fassent tort. Pour être respectée, il ne faut pas qu'elle se prostitue, encore moins qu'elle se laisse voir sous une forme désavantageuse. Si elle se trouve emprisonnée et mal à son aise dans des vers durs, faibles ou prosaïques, ses ennemis, toujours empressés à la trouver en faute, s'écrieront avec satisfaction : « Voilà à quoi s'expose le poète qui se fait philosophe. » Ils devraient dire tout au plus : « Voilà à quoi s'expose le philosophe qui n'a pas ce qu'il faut pour être poète. » Ils devraient sentir et reconnaître, pour ne pas citer d'autres exemples, quel prix la philosophie ajoute à la versification brillante du plus célèbre de nos écrivains. Mais ces messieurs ne louent jamais que lés morts ou les vivants que la mort fait oublier.
Le philosophe, de son côté, tout philosophe qu'on l'accuse d'être, reconnaîtra sans peine que ce n*est pas assez, surtout en vers, de penser et de sentir : l'expression en est l'àme indis-
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ponsable. On la veut choisie, cl pourtant naturelle; harmonieuse, et pourtant facile. On impose au poète les lois les plus sévères, et, pour comble de rigueur, on lui défend de laisser voir ce qu*il lui en a coûté pour 8*y soumettre. L*arrét est dur sans doute; il est aisé à ceux qui ne courent pas la carrière de s*y montrer difOciles : mais il est encore plus aisé de ne la pas courir si on u*en a pas la force. Un grand poëte est un écrivain d*un ordre supérieur aux aulres; quand on a cette prétention, il est juste de la payer.
Encore celui-là même qui la remplit le mieux a-t-il besoin de quelque indulgence. Combien de fautes légères et comme imperceptibles, d'expressions qui ne sont pas tout à fait justes, de tours un peu contraints, de mots et quelquefois devers de remplissage, qu'on est forcé de pardonner au poëte ! Il n*en est aucun qu*on ne puisse prendre ici pour juge, pourvu qu*on lui donne d juger les vers d'autrui et non pas les siens. Un poëte est un homme qu*on oblige à marcher avec grâce les firs aux pieds ; il faut bien lui permettre de chanceler quelquefois légèrement. En serc-t-il pour cela moins digne d*admiration ? Point du (oui. Et qiiel est Técrivain qui, soit paresse, soit impuissance de mieux faire, ne se surprend pas lui-même mille fois en faute, ne se voit pas mille petites taches dont il se garde le secret et qu'il espère dérober aux autres ? Si on était condamné, en écrivant, à se satisfaire pleinement soi-même, je ne sais si on écrirait une page en toute sa vie. Nous admirons avec raison V Enéide, et Virgile voulait la brûler.
De tous les genres de petits poèmes, Tode est le plus rempli d*ëcueils. On y veut de l'inspiration, et l'inspiration de commande est bien froide; on y veut de l'élévation, et Tenflure est à côté du sublime ; on y veut de Tenthousiasme, et en même temps de la raison, c'est-à-dire, non pas tout à fait, mais à peu près les deux contraires.
Despréaux, dans son Art poétique^ a donné le précepte et n\i pas donné l'exemple dans son ode sur Namur. La Motte a prétendu que ce qu'on appelle dans l'ode un beau désordre est, an contraire, le chef-d'œuvre de la logique et de la raison ; le tout
A l'avantage dos odes didactiques quil a rimées. Chacun fait ainsi des règles d'après ce qu'il sent, ou plutôt d*aprés ce qu'il peut. Mais pourquoi tant faire de régies? Il en est dans les beaux-arts comme dans les sciences. Voulez- vous faire connaître une machine : ne vous amusez point à la décrire^ on ne vous entendrait qu'imparfaitement; montrez la machine même. Voulez-vous savoir ce que c'est que l'ode : contentez-vous d'en lire de belles. Vous en trouverez de celte espèce (et ce sont peutêtre les meilleures) où il n'y a ni fureur poétique, ni invocation, ni que voU-je? ni quesens-je ? ni prétendu beau désordre. Vous en verrez d'excellentes, chacune en leur genre, comme l'ode à la Fortune et l'ode à la Veuve, dont le caractère est absolument différent quant aux idées, quant au style, quant à la nature même des stances et de la mesure, et vous viendrez après cela nous tracer des règles. Les grands artistes en tout genre n'en ont guère connu qu'une : c'est de n'être ni froids ni ennuyeux. Avec une oreille sensible et sonore, un choix heureux d'expressions, que le goût seul peut donner, et surtout des idées et de l'âme, on sera poêle lyrique; c^est bien assez de conditions, sans y ajouter encore la tyrannie de quelques lois arbitraires.
Laissons donc là les définitions, les dissertations, les législations de toute espèce, et étudions les modèles. On se plaint que l'ode n'en fournit pas assez parmi nos poètes. Celui qu'on place avec justice au premier rang est supérieur dans l'harmonie et dans le choix des mots. Des juges, peut-être sévères, désireraient qu'il pensât davantage : la partie du sentiment est chez lui encore plus faible; aussi, quoiqu'on le cite quelquefois, on le loue encore plus qu'on ne le cite. Les vers qu'on retient avec facilité, qu'on se rappelle avec plaisir, sont ceux dont le mérite ne se borne pas à l'arrangement harmonieux des paroles : un sentiment confus semble nous dire qu'il ne faut pas mettre à exprimer les choses plus de peine et de soin qu'elles ne valent^ et que ce qui paraîtrait commun en prose ne mérite pas l'appareil de la versification. Toute poésie, on en convient, perd â être traduite ; mais la plus belle, peut-être» est celle qui y perd
le moins. Je ne sais si les poètes conTÎendront de cette proposition ; mais, qu'elle soit vraie oa fausse, la plupart auraient .trop d'intérêt à la nier pour n*être pas récusables. ' Ce n*est pourtant pas que la poésie, et en particulier la poésie lyrique, ne puisse tirer un grand prix de la richesse et de l'harmonie des expressions. Les anciens, surtout, para&sent y avoir été fort sensibles. Horace parle de Pindare avec enthousiasme, et assurément il s'y connaissait. Cependant, si nous voulons être de bonne foi, nous avouerons que Pindare ne nous transporte pas 4'admiration dans les traductions qu'on en a faites. Pourquoi donc a-t-il mérité tant d'éloges? C'est sans idoute parce qu'il portait au plus haut degré le mérite de l'expression et du nombre, deux choses dont l'effet devait être trèsgrand dans une langue riche et musicale comme celle des Grecs, mais dont le prix est fort affaibli pour nous dans une langue morte, que nous ne savons pas prononcer et que nous entendons mal.
Ce même Horace, le panégyriste de Pindare, et qui ne croit pas pouvoir l'égaler, nous plait pourtant beaucoup plus, parce qu'en elTct il pense davantage, parce qu'il sent plus finement, parce qu'il est plus varié et plus naturel. Cependant croyonsnous encore avoir le tact juste sur les beautés d'expression qu'il renferme? Qui nous répondra que tel vers qui nous enchante, ou tel autre qui nous laisse froids, ne fit pas sur les Romains un effet tout contraire ? Après cela, amusons-nous à faire des odes latines. Je me souviens d'en avoir lu, il y a quelques années, de françaises faites par un Italien de beaucoup d'esprit ; les idées en étaient nobles, la poésie facile, correcte, et pourtant mouvaise. Ëh bien ! nie disais-je à moi-même, si le français était une langue morte, ces odes paraîtraient excellentes : il serait impossible d'y apercevoir le faible de l'expression. C'est qu'en matière de langue il est une infinité de nuances imperceptibles et fugitives qui, pour être démêlées, ont besoin, si on peut parler de la sorte, du frottement continuel de l'usage; c'est un effet qui doit être dans le commerce pour que la vraie Valeur en soit connue. Qu'on me permette à cette occasion une
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réflexion qui tient à mon sujet : si on vient un jour à ne plus parler la langue française, nos neveux mettront toujours La Fontaine au rang des grands poètes, parce qu'ils sauront le cas. infini que nous en faisons, et que d'ailleurs nos neveux n'auraient garde de ne pas penser comme leurs ancêtres. Mais démêleront-ils les grâces de cet auteur inimitable, sa facilité, sa naïveté, les charmes de sa négligence même ? 11 est permis d'en douter beaucoup ; une grande partie de leur admiration sera sur notre parole : ils sentiront faiblement et se récrieront an hasard.
Revenons à l'ode. Le public, sèit lassitude, soit humeur, paraît aujourd'hui un peu dégoûté de ce genre ; il marque même ce dégoût assez fortement pour que l'Académie ait balancé si, en laissant aux poètes le choix du sujet, elle ne leur laisserait pas aussi celui de l'ode, du poëme ou de l'épitre. Elle a considéré cependant que, si l'ode paraissait chanceler sur son trône, ce n'était pas à l'Académie française à Ten précipiter, et qu'elle devait tâcher, au contraire, de ranimer et d'encourager un genre qui ne mérite pas de périr obscurément. Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir, et le public, par ce qu'il vient d'entendre et d'applaudir avec justice, peut juger des espérances et des ressources qui lui restent.
La faveur que l'ode semble avoir perdue, Vépître paraît l'avoir gagnée. Nos poètes, d'ailleurs, s'y trouvent plus à leur aise; on passe des vers faibles dans une épitre, on n'en passe point dans une ode. De plus, l'ode a un air de prétention, et tout ce qur s'annonce avec cet air-là effarouche notre siècle, qui devrait pourtant traiter ^es prétentions avec quelque indulgence, car il en a de toutes les espèces. Quoi qu'il en soit, Tépitre parait plus faile pour réussir aujourd'hui ; elle se présente modestement et sans appareil ; la philosophie, d'ailleurs, cette philosophie qui, de gré ou de force, s'introduit partout, croit y être plus à sa place, parce qu'elle s'y trouve plus libre et plus maîtresse du ton qu'elle veut prendre. Horace semble nous plaire encore davantage par ses épîlres que par ses odes. Ce n'est pas qu'il n'y ait autant et peut-être plus de mérite dans ces dernières, plus de feu, plus de variété, plus d'harmonie, plus de difficulté
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vaincue ; mais le mérile des épitres esl plus à notre portée, et plus à notre usage ; il est moins attaché à la langue, il passe plus aisément dans la nôtre. Je suis bien éloigné, en hasardant ce parallèle, de prétendre afTaiblir la juste admiration qu'où doit à ce poëte, celui de tous les anciens qui a réuni au plus haut degré le plus de sortes d'esprit et de mérite, rélévation et la finesse, le sentiment et la gaieté, la chaleur et l'agrément, la philosophie et le goût. Il nous apprend, néanmoins, qu'il eut des censeurs de son temps ; et, sans doute, ces censeurs eurent quelquefois raison; croit- on que Zoîle même ne l'ait pas eu quelquefois contre Homère? Mais les beautés supérieures d'un écrivain font oublier les critiques les plus justes; et voilà par quelle raison, pour le dire en passant, les Aristarques et les Zoïles de l'antiquité ont également disparu : perspective assez peu consolante pour leurs successeurs.
J'avouerai, au reste, avec le même Horace, que, si dans les jugements sur le< anciens, quelque excès peut être permis, la liberté de penser parait encore plus excusable que la superstition. Le temps des hérésies théologiques, si orageux et si humiliant tout à la fois pour l'espèce humaine, est heureusement passé; celui des hérésies littéraires, moins dangereux et plus paisible, est peut-être venu ; peut-être même, dans ces matières frivoles abandonnées à nos disputes, ce qui serait aujourdliuî hérésie scandaleuse sera-t-il, un jour, vérité respectable. Mais il faut, pour cela, que les novateurs en littérature évitent deux écueils où il leur arrive de tomber. Le premier est de prétendre . surpasser les anciens en apercevant leurs fautes : il y a loin du goût qui analyse avec justesse, au génie qui produit avec chaleur ; le plus grand tort de La Motte n'est pas d'avoir critiqué VIliade, c'est d'en avoir fait une. La seconde chose que les littérateurs philosophes oublient quelquefois, c'est que la vérité, quand elle contredit l'opinion commune, ne saurait s'annoncer avec trop de réserve pour évitef d'être écbnduile ; c'est déjà bien assez» pour risquer d'être mal reçue, que d'être une vérité nouvelle. Les préjugés, de quelque espèce qu'ils puissent être, ne se détruisent point en les heurtant de front. (Jue le soleil vienne
éclairer tout à coup les habitants d*une caverne obscure, qu*ii darde impétueusement ses rayons dans leurs yeux non préparés, il ne fera que les aveugler pour jamais; il fera pis encore; il leur rendra pour jamais odieux Téclat du jour, dont ils ne connaitront que le mal qu*il leur aura causé. G*est en se montrant peu à peu que la lumière se fait sentir et aimer ; c'est en avançaut par degrés insensibles qu'elle en fait désirer une plus grande.
JUGEMENT SUR Ik NOUVELLE IIÉLOISE.
S'il est vrai que le meilleur livre est celui dont il y a le plus à retenir, cet ouvrage peut, avec justice, être placé au nombrer des bons ; il m*a paru bien supérieur à tout ce que je connaissais jusqu'ici de l'auteur. J'avais trouvé, dans quelques-unes de ses productions, une métaphysique souvent fausse et toujours inutile, je n'avais été bien frappé que du mérite du style, et j'avoue que la vérité est ce dont je fais le plus de cas, dans les ouvrages comme dans les hommes; dans celui-ci, ce n*est plus, comme dans les autres livres de J.-J. Rousseau, une nature gigantesque et imaginaire : c'est la nature telle qu'elle est, à la vérité, dans des âmes tout à la fois tendres et élevées, fortes et sensibles; en un mot, d'une trempe peu commune. Mais je crois que le mérite de ce roman ne peut être bien senti que par des personnes qui aient aimé avec autant de passion que de tendresse, peut-être même que par des personnes dont le cœur soit actuellement pénétré d'une passion profonde, heureuse ou malheureuse. Si par hasard cette réflexion était juste, faudrait-il s'étonner que ce livre essuie tant de critiques?
J'entends dire que toutes les lettres sont du même ton, et que c'est toujours l'auteur qui parle et non pas les personnages : je n'ai point senti ce défaut; les lettres de Tamant sont pleines
de chaleur et de force ; celles de Julie, de tendresse et de raison. Cependant il y en a quelques-' unes où elle me semble manquer de réserve et de modestie ; je ne voudrais pas décider si elle a tort de penser et de sentir avec autant de chaleur, mais il est contre la décence qu'elle se permette de rexprimer. L'auteur a cru sans doute qu'une personne aussi honnête et aussi bien née que Julie ne devait employer aucune sorte de déguisement; il n'a pas songé que le lecteur ne pouvait jamais se mettre assez parfaitement à la place de i'amant, pour ne pas blâmer un ton si libre; c'est peut-être celui du véritable amour, mais ce ton paraît affaiblir l'amour même dans la bouche d'une femme, dont il faut que l'expression, pour être tendre et vive, ait toujours l'empreinte de la modestie. A l'égard des lettres de Glaire, de Wolmar et d'Edouard, je ne conçois pas comment on peut les trouver du même ton que celles des deux personnages principaux.
Les épisodes, les accessoires, les détails sur l'économie domestique, sur les plaisirs de la campagne, sur l'éducation, etc., que l'auteur a semés dans son ouvrage, me plaisent beaucoup en eux-mêmes, mais me paraissent refroidir un peu l'intérêt, parce que l'unité est pour moi la première qualité des romans ; aussi, quelque excellents que soient les romans anglais^ je les lis avec presque autant de fatigue que de plaisir. Cependant, l^inlérèl, c'est-à-dire l'intérêt de la passion, m'a paru si vif dans le livre de J.-J. Rousseau, que, peut-être Taurait-il été jusqu'à me faire plus de mal que de plaisir, s'il était soutenu et sans interruption ; et je le remercierais volontiers d'avoir ménagé de temps en temps quelque repos à mon âme, que les impressions vives affectent trop profondément et trop tristement.
Peut-être serait-on fondé à lui reprocher de n*avoîr pas mis , assez de variété dans le genre d'intérêt qu'il inspire .* c'est toujours l'expression d'un sentiment vif et violent ; il l'aurait pu montrer vif et doux, et passer de Tatoonr effréné à l'amour tendre, de l'amour timide à l'amour heureux. Mais en vérité, c'est la réllexîon qui m'a fait trouver quelque chose à désirer à la manière dont j'ai été affecté ; car j'étais tellement occupé, que
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je ne m^apercevais pas qu'il manquait un point de gradation et de variété à mon plaisir pour être parfait.
J'ai trouvé la préface mauvaise; elle m*avait même un peu prévenu contre Touvrage : on voit que l'auteur ne pense pas un mot de ce qu'il dit, et qu'il serait très-fâché que sou livre ne plut qu'à lui seul. Rien, d'ailleurs, n'est plus déplacé que des injures dites au public : il est vrai que si quelqu'un s'est jamais pu acquérir ce droit-là, c'est Rousseau, puisqu'il a, pour ainsi dire, renoncé à la société; mais, du moins, quand on veut insulter quelqu'un, il faut être de bonne foi, et je crois qu'il n'y en a point dans cette préface. Les notes, ce me semble, sont encore pires; il n'y en a qu'une seule, la dernière, qui m'a paru bonne, et je ne l'ai trouvée telle que parce qu'elle m'a rendu claire^ ment raison du plaisir que m'avait fait le roman.
Quant au style je n'y vois rien ou presque rien à désirer; il est plein de vérité, de naturel, de clarté, de chaleur et de force : cependant j'ai cru y remarquer, mais assez rarement, un peu de recherche; il y a aussi des expressions hors d'usage; il y a même de temps en temps quelques pages de mauvais goût, et quelques jugements où l'on voit trop l'auteur. Tout ce qu'il dit sur l'opéra et sur la musique est à faire éclater de rire, tant il y met de dénigrement et de partialité. Peut-être n'en trouverat-on pas moins dans le jugement que je viens de porter de son livre; je crois néanmoins pouvoir assurer que j'ai parlé d'après ce que j'ai senti.
.niGEMENT SUR EMILE.
Vous exigez, madame, que je vous donne par écrit mon jugement sur le livre de VÊducation. Sans compliments, car vous savez que je n'en sais point faire, j'aimerais bien mieux avoir votre avis que de vous dire le mien ; j'ai trop souvent éprouvé
DicjitizedbyVjUUgle
combien, dans tout ce qui tient au sentiment et à Tâme, vous avez le tact supérieur à moi. Je serais du moins content si, après m'avoir obligé à écrire des sottises, vous vouliez prendre la peine de les redresser : mais vous n'en ferez rien ; vous êtes comme Dieu, qui dit aux hommes : « Je veux être obéi, » et qui ne s^embarrasse guère de leur en faciliter les moyens.
Ce livre m'a paru, en général, plein d*éclairs et de fumée, de chaleur et de détails puérils, de lumière et de contradiction, de logique et d'écarts ; en mille endroits l'ouvrage d'un écrivain du premier ordre, et en quelques-uns celui d'un enfant. La philosophie de l'auteur est plus dans son âme que dans sa tête : quand il ne veut que raisonner il est quelquefois commun, souvent sophiste, et de temps en temps obscur ; quand son objet l'échauffé, c'est alors qu'il est tout à la fois clair, précis, intéressant et sublime. Cette différence se remarque surtout, je n'observe pas Tordre des volumes, mais n'importe, dans les deux parties de la profession de foi du Vicaire Savoyard, il n'est guère que rhéleur quand il parle de l'existence de Dieu, de la vie à venir et de l'immortalité de l'âme; quand il attaque ce qu'il appelle les mensonges que les hommes ont nommés reli* giofif il est orateur et presque philosophe : ce morceau est peutêtre celui de son livre qui a réuni le plus de suffrages. Ce n'est pas qu'il n'y en ait beaucoup d'autres qui méritent autant et peut-être plus d'estime. Il y a bien plus de talent à sonder, comme l'auteur le fait en cent endroits, les profondeurs et les replis du cœur humain, qu'à frauder les inepties théologiques. Mais les hommes s'intéressent encore moins au plaisir de découvrir la vérité au dedans d'eux-mêmes, qu'à celui de prouver à un autre qu'il ne l'a pas trouvée.
On dit, et peut-être avec raison, qu'il n'y a pas un homme au monde qui ait fait de son esprit le plus grand usage possible ; on peut dire, et peut-être avec encore plus de fondement, qu'il n'y a ])as un écrivain qui, dans ses ouvrages, montre à ses lecteurs l'esprit qu'il a : les uns font parade de l'esprit d'autruî, les autres tiennent le leur contraint et captif; ceux-là n'ont d'avis sur rien, ceux-ci n'osent dire le leur. J.-J. Rousseau est
peut-être le seul qui fasse une classe à part : la crainte de choquer les opinions reçues, de révolter par des paradoxes, de passer pour cynique, de se faire des ennemis et des affaires, rien de tout cela ne Tarrête; il s*est mis à son aise avec le public de tous les rangs et de toutes les espèces; et cette liberté, qui se trouve beureusement jointe en lui à beaucoup de talent, lui donne un prodigieux avantage. C'est pour s'être mis à son aise comme lui, que Diogène a dit beaucoup plus de choses dignes d*êlre retenues qu'aucun philosophe de l'antiquité, quoiqu'il ne fut peut-èlre pas le plus grand des philosophes. 11 est vrai que, quand tout le monde se ferait Diogône comme Rousseau, il faudrait parcourir bien des tonneaux avant de rencontrer un Diogéne tel que celui-là. Il faut avoir connu comme moi Rousseau pour voir à quel point la hardiesse de braver tout a donné l'essor àrson esprit : je l'ai vu, il y a vingt ans (en 1762), circonspect, timide et presque flatteur; ce qu'il écrivait pour lors était médiocre. Si dans ce moment on s'était pressé de le juger, on se trouverait aujourd'hui bien ridicule; et il est un exemple qu'il ne faut pas se hâter de prononcer sur les hommes avant d'être bien sur qu'ils sont à leur place.
La préface de cet ouvrage est peut-être ce qui doit y surprendre le plus; elle est simple, modeste et presque froide ; assurément elle est de bien plus fra'che date que le reste du livre : ah ! J.-J. Rousseau, depuis deux ou trois ans vous vous êtes un peu gâté; voilà ce qu'on gagne aussi à jouer aux échecs avec des princes du sang% à prendre un appartement au château de Montmorency.
J'écris, comme l'auteur, mes jugements sans beaucoup d'ordre, et à mesure que les idées me viennent; les carts qu'il se permet si fréquemment dans ses livres doivent moins choquer dans celui-ci que dans aucun autre, parce que l'objet en est si vaste, qu'il n'y a, pour ainsi dire, rien qui n'y tienne. Il est
* J.-J. Rousseau, dans le temps qu'il habitait le château de Montmorency, jouait qucl({uefoi8, avec feu le prince de Gonti, une p^trlie il'érhecs.
vrai que I*auteur s'est épargné la peine des liaisons et de la fonte; mais la méthode et la chaleur sont peut-être incompatihles.
A propos de chaleur, je dirai ce que je pense de celle de J. -Jacques Rousseau; c*est là, selon l'opinion publique, le caractère distinctif de ses ouvrages, c*est là ce qui en fait le suc- C'<«, c'est là ce qui le fait préférer par bien des lecteurs à tous nos écrivains, sans en excepter aucun. Je ne dirai point, pour diminuer le mérite de cette chaleur, réelle ou prétendue, que J.-J. Rousseau a l'avantage de s'être mis à son aise avec ses lecteurs; car on pourrait dire aux autres écrivains : < Que n'en faites-vous autant? » mais je dirai que la chaleur de J.-J. Rousseiu me parait tenir plus aux sens qu'à l'Ame. Il y a dans Virgile, dans Voltaire, dans Tacite même, telle phrase de sentiment que je préférerais à toute cette chaleur physique; malgré tout l'effet qu'elle produit sur moi, elle ne fait que m'agiler, et la véritable expression du sentiment laisse dans mon âme une impression douce et délicieuse. Je ne prétends pas donner ici mon avis pour règle, d'autres peuvent être affectés différemment, mais c'est ainsi que je le suis. La nature de ce feu qui embrase J.-J. Rousseau se remarque surtout dans ce qu'il dit des femmes; on sent qu'il les a aimées et les aime encore à la fureur, et les détails de convoitise sont, à mon gré, ceux où il réussit le mieux. C'est de tous les philosophes, passez-moi cette expression, le plus concupiscent.
Il n'y a pas grand mal à cela; mais où j'en trouve davantage, c'est que tant d'esprit, de lumières, de vie et de chaleur, soit dépensé presque en pure perte pour considérer l'homme dans des étals d'abstraction, dans des étals meta; hysiques où il ne fut et ne sera jamais, et non l'homme tel qu'il est dans la société. J.-J. Rousseau a beau dire que ce n^st point là l'homme de la nature, que c'est l'homme corrompu et gâté, et que ce n'est pas sa faute si l'homme a perdu, par le commerce de ses semblables, sa perfection originelle et primitive^ qu'il veut là- cher de lui rendre. Vous voulez, lui dirai-je, former un enfant qui doit vivre parmi des magots, et vous voulez en faire un géant :
cela n'est pas praticable; le géant choquera les magots, qui se réuniront tous contre lui, et le chasseront de chez eux à coups de pierre. Faites donc de votre enfant un magot comme les autres, mais à la vérité le moins magot qu'il soit possible ; qu'il le soit assez pour ne pas déplaire â ses semblables, et pas assez pour se déplaire trop à lui-même. Voilà le véritable ou« vrage du philosophe quand il a réellement pour but d'être utile ; ce n'est pas de se déchaîner contre les maux, c'est d'y chercher des remèdes, et, s'il ne peut faire autrement, des palliatifs; il ne s'agit pas de battre l'ennemi, il est trop avant dans le pays pour entreprendre de l'en chasser; il s'agit de faire avec lui la guerre de chicane.
Il faut cependant être vrai. Quoiqu'en tout la méthode d'éducation proposée par J.-J. Rousseau ne soit pas praticable, quoiqu'elle n'aboutisse qu'à former une espèce de sauvage trèsinstruit et trés-éclairé, les réflexions de l'auteur sur ce grand sujet renferment quantité de vues profondes et utiles, dont on peut tirer beaucoup d'avantages pour une éducation moins imaginaire. Presque tout ce qu'il dit sur les vices de Téducaiion ordinaire est excellent; mais on pourrait lui faire le même reproche qu'il fait à la philosophie moderne, d'être plus habile à ' détruire qu'à édifier.
Le déchaînement qu'il se permet contre cette philosophie, soit par humeur, soit par franchise, soit ]>ar adresse, car J.-J. Rousseau n'en est pas exempt, sera fort utile à son livre; il empêchera vraisemblablement les dévots de crier contre lui autant qu'ils l'auraient fait. « L'auteur, diront-ils pour se consoler, nous traite assez mal, mais il maltraite nos ennemis encore plus que nous, et c'est quelque chose. ))
L'intérêt vif que J.-J. Rousseau prend aux femmes paraît surtout dans son quatrième volume : comme il est beaucoup plus attaché à cette moitié du genre humain qu'à l'autre, il s'est aussi beaucoup plus utilement occupé du soin de son éducation ; presque tout ce qu'il dit à ce sujet est vrai, bien pensé, et surtout praticable. 11 oublie pourtant quelquefois l'extrême respect qu'il porte au sexe, a qui il dit impitoyablement les plus gros-
siéres injures : mais ces injures ne gâteront pas sa cause auprès des femmes ; et, comme je Tai déjà dit ailleurs, beaucoup de péchés lui seront remiSy parce qu'il a beaucoup aimé.