L'ENFER. CHANT XII
que-moi comment l'usure offense la divine bonté; tranche ce nœud.
— La philosophie, me répondit-il, enseigne en plus d'un lieu, à qui l'étudié, que la nature tire son origine
» De l'intellect divin et de son art; et si tu consultes bien ta physique, tu trouveras, sans tourner beaucoup de pages,
» Que l'art humain suit autant qu'il peut la nature, comme le disciple son maître, si bien que l'art humain est comme *e petit-fils de Dieu.
» Et partant de ces deux principes, la nature et l'art, si tu te rappelles la Genèse, tu sauras que la nature nous donne la vie, et que l'art vient ensuite l'aider.
» L'usurier suit une autre voie, et méprise la nature et l'art qui l'accompagne, et place ailleurs son espérance.
» Mais à présent suis-moi, car il me plaît d'avancer. Le signe des Poissons monte sur l'horizon, le Chariot est ren versé sur le Corus i,
» Et plus loin le rocher s'abaisse. »
CHANT XII
Première enceinte du septième cercle, ou des Violents. — Les deux poè'tes rencontrent le Minotaure qui en est le gardien. — Les Violents contre la vie et les biens du prochain sont plongés dans un fleuve de sang. — Plus bas, les poètes rencontrent une troupe de Centaures. — Un d'eux, le centaure dessus, porte Dante sur sa croupe au delà du Phlégéton.
Le lieu où nous avions à descendre le précipice était si impraticable, et tel à cause de ce qui s'y trouvait, que toute vue s'en détournerait.
Telle est cette ruine qui frappa l'Adige au flanc, en deçà de Trente, ou par l'effet d'un tremblement de terre, ou faute de soutien2.
De la cime du mont où elle s'ébranla à la plaine, la roche
* C'est-à-dire, voici l'Aurore.
* Les ébouiements du mont Harco, entre Vérone et Trente.
est tellement béante, qu'elle ne serait aucun passage à qui serait en haut.
Telle était la descente de ce précipice; et sur le sommet de ce roc entr'ouvert était étendu le monstre, opprobre de la Crète, qui fut conçu dans la fausse génisse l.
Et quand il nous vit, il se mordit lui-même, comme celui que la colère brise au dedans.
Mon sage lui cria : « Peut-être tu crois qu'ici est le chef d'Athènes qui, là-haut dans le monde, te donna la mort V
» Va-t'en, bête ! celui-ci ne vient pas instruit par ta sœur, mais il vient voir vos châtiments. »
Tel que le taureau qui fléchit du côté où il a reçu le coup mortel, et qui, sans pouvoir se retourner, bondit çà et là,
Ainsi je vis faire le Minotaure, et mon prudent maître s'écria : « Cours à l'ouverture. Pendant qu'il est en fureur, il est bon que tu descendes. »
Nous fîmes donc route par cette décharge de pierres qu'à tout instant ce poids nouveau faisait rouler sous nos pieds.
Je marchais en rêvant; il me dit : « Tu penses peut-être à cette ruine qui est gardée par cette fureur bestiale que j'ai éteinte.
» Or je veux que tu saches que la dernière fois que je descendis dans le bas enfer, cette roche n'était point encore écroulée,
» Mais un peu avant (si je ne me trompe) que vînt du cercle divin celui qui 3 enleva la grande proie à Dite. »
De toutes parts l'impure vallée trembla si profondément, que je pensai que l'univers ressentait cet amour par lequel il en est qui peuvent croire
Plusieurs fois le monde retombé dans le chaos; et c'est alors que cette vieille roche se renversa ainsi de part et d'autre.
« Mais fixe les yeux sur la vallée; car voici la rivière de
1 Le Minotaure.
• Thésc'e.
1 Jésus-Christ, qui, après sa passion, descendit dans les Lirnbei.
l'enfer, chant xii. 201
sang dans laquelle bout quiconque par la violence a nui aux autres. »
0 passion aveugle ! ô folle colère ! qui nous éperonne ainsi dans notre courte vie , et qui après, pour l'éternité, nous plonge dans de telles eaux !
Je vis une ample fosse tordue en arc, comme celle qui embrasse toute la plaine, selon ce qu'avait dit mon guide.
Et entre le pied de la roche et cette fosse couraient à la file des centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume dans le monde d'aller à la chasse.
Nous voyant descendre, chacun d'eux s'arrêta, et trois se détachèrent de la bande, tenant en main leur arc et leur flèche tout prêts.
Et l'un cria de loin : « A quel martyre venez-vous, vous qui descendez la côte ? Dites d'où vous êtes, sinon je tire l'arc. »
Mon maître dit : « Nous ferons réponse à Chiron, ici près; pour ton malheur, tes désirs ont toujours été trop vifs. »
Puis il me toucha et me dit : « Celui-ci est Nessus, qui mourut pour la belle Déjanire et vengea lui-même sa propre mort.
» Et celui du milieu, qui se regarde la poitrine, est le grand Chiron, qui éleva Achille ; cet autre est Pholus , qui fut plein de colère.
» A l'entour de la fosse ils vont par mille et mille, perçant de flèches toute âme qui sort du sang plus que sa faute ne le permet. »
Nous nous approchâmes près de ces monstres agiles; Chiron prit une flèche, et avec la coche il retroussa sa barbe derrière sa mâchoire.
Quand il eut découvert sa grande bouche, il dit à ses compagnons : '( Vous êtes-vous aperçus que celui de derrière * fait mouvoir ce qu'il touche?
» Ainsi n'ont pas habitude de faire les pieds des morts. »
' Dante, qui suivait Yirgile.
Et mon guide, qui était déjà à sa poitrine, où les deux na- '.ures s'unissent,
Répliqua : « Il est bien vivant, et je dois, seul, lui montrer ainsi la sombre vallée. La nécessité, et non son choix, l'amène ici.
» Elle a cessé un moment de chanter alleluia, celle qui m'a commis à ce nouvel office. Ce n'est pas un brigand, et moi je ne suis pas une âme criminelle.
» Mais, au nom de cette vertu qui dirige mes pas dans une route si sauvage, donne-moi un des tiens qui nous accompagne,
» Et qui nous montre un endroit guéable, et qui porte celui-ci sur sa croupe; car ce n'est point un esprit qui aille par les airs. »
Chiron se tourna du côté droit, et dit à Nessus : « Va, et guide-les, et si une autre troupe les rencontre, écarte-la. »
Nous nous mîmes en marche sous cette escorte fidèle, le long des bords de cette rouge écume dont les noyés poussaient d'horribles cris,
J'en vis plongés jusqu'aux paupières, et le grand centaure dit : « Ce sont les tyrans qui vécurent de sang et de rapine.
» Ici se pleurent les torts impitoyables; ici est Alexandre », et le cruel Denys qui fit souffrir tant d'années douloureuses à la Sicile.
» Et ce front qui a le poil si noir, c'est Ezzelino * ; et cet autre qui est blond, c'est Obezzo d'Esté 3, qui véritablement
» Fut assassiné par son beau-fils, là-haut dans le monde. » Alors je me tournai vers le poëte, et il me dit : « Que Nessus soit ici ton premier interprète; je ne serai que le second. »
Un peu plus loin, le centaure s'arrêta au-dessus de damnés que l'on voyait sortir la tête hors du fleuve.
Il nous montra une ombre seule à l'écart, en disant:
' Selon presque tous les commentateurs, Alexandre de Plières, tyran de Thessalie.
* Ezzelino, tyran de Padoue. Fait prisonnier par les princes de Lombardie, et mene blessé à Soncino, il ne voulut pas laisser panser ses blessures, et refusa de prendre toute nourriture. Il mourut de faim et de désespoir en 1260. (M.)
• Obezzo d'Esté, marquis de Ferrare et de la Marche d'Ancóne.
l'enfer, chant xm. 203
« Celui-ci frappa, dans le giron de Dieu, le cœur que l'on honore encore aux bords de la Tamise A ; »
Puis, j'en vis qui tenaient la tête et aussi tout le buste hors du lac, et de ceux-là j'en reconnus bon nombre.
Ainsi, de plus en plus, le sang baissait et ne couvrait plus que les pieds, et ce fut là que nous traversâmes la fosse.
« Par la raison que de ce côté tu vois la source diminuer toujours, dit le centaure, je veux que tu croies
» Que de l'autre elle pèse de plus en plus sur le fond, jusqu'à ce qu'il se réunisse à celui où la tyrannie est condamnée à gémir.
» C'est là que la divine justice a plongé cet Attila qui fut son fléau sur la terre, et Pyrrhus, et Sextus 2 ; et que pour l'éternité elle arrache
» Les -larmes qui échappent, à chaque bouillonnement, à René de Corneto et à René de' Pazzi 3, qui firent si rude guerre aux grands chemins. »
Puis il se retourna et repassa le gué.
CHANT XIII
Seconde enceinte du septième cercle ou des Violents contre eux-mêmes. Lea
Suicides sont emprisonnés dans des arbres et des buissons. — Les Dissipateurs sont poursuivis par des chiens. — Pierre Desvignes, Lano de Sienne, Jacques de Padoue.
Nessus n'était pas encore arrivé de l'autre côté, quand nous pénétrâmes dans un bois qui n'était marqué d'aucun sentier.
1 Gui de Montfort. Pour venger la mort de Simon, son père, tué en Angleterre par Edouard, il assassina, en 1271, dans une église de Viterbe, Henri, frère d'Edouard, pendant que le prêtre était à l'élévation. (M.)
* Pyrrhus, roi d'Épire, ou Pyrrhus, fils d'Achille, qui massacra Priam et immola Polyxène sur le tombeau d'Achille; — Sextus, fils de Tarquin le Superbe, ou Sextus, fils de Pompée.
3 René Corneto, gentilhomme fameux par ses vols et ses assassinats ; — messire Renier Pazzo, aussi gentilhomme, de l'ancienne famille des Pazzi de Florence, était un voleur et guetteur de chemins, assassinant les uns et dérobant les antres, si bien qu'en son temps il ne faisait pas sûr d'aller en tels quartiers où il rôdait. (G.)
Le feuillage n'en était pas vert, mais de couleur noirâtre; les branches n'en étaient pas unies, mais noueuses et toutes entremêlées; il n'y avait pas de fruits, mais des épines avec du poison.
Elles n'ont pas de fourrés si âpres ni si épais, les bêtes sauvages qui ont en haine les lieux cultivés entre la Cecina et Corneto '.
Là font leur nid les harpies brutales qui chassèrent les Troyens des Strophades avec le triste présage du mal futur *.
Elles ont de larges ailes, des cous et des visages humains, des pieds avec des serres , et un grand ventre couvert de plumes. Elles font des lamentations sur ces arbres étranges.
Et mon bon maître : « Avant d'entrer plus avant, sache que tu es dans la seconde enceinte, commença-t-il à me dire, et tu y seras jusqu'à ce que
» Tu arrives dans les horribles sables. C'est pourquoi, regarde bien; tu verras des choses qui n'obtiendraient aucune foi si je t'en faisais récit. »
J'entendais déjà de toutes parts pousser des gémissements, et je ne voyais personne qui les fît. C'est pourquoi je m'arrêtai tout éperdu.
Je crois qu'il crut que je croyais 3 que ces voix sortaient de la poitrine de gens cachés pour nous.
Aussi mon maître dit : « Si tu romps quelque petite branche d'un de ces arbres, les pensées que tu as se trouveront toutes fausses. »
Alors j'étendis la main un peu en avant et cueillis une
* Cecina, rivière de Toscane, qui tombe dans la mer entre Livourne et Piombino ; — Corneto, ville des États du pape.
Tristius haud illis monstrum, nec ssevier ulla Pestis et ira deùm stygiis sese extulit undis. Virginei volucrum vultus, fedissima ventris Pioluvies, uneseque manus, et pallida semper Ora fame.
[.Eiicid., 1. III.)
* Voici l'italien : « Io credo eh' ei credette eh' io credesse. » Ario6te a dit depuis :
ro credea e credo, e creder eredo il vero.
l'enfer, chant xiii. 20-5
branche d'un grand arbre, et son tronc cria : « Pourquoi me casses-tu ? »
Et aussitôt il fut noir de sang, et il recommença à crier : « Pourquoi me déchires-tu ? N'as-tu aucun sentiment de pitié?
» Nous avons été hommes, et maintenant nous sommes devenus des arbres ; ta main aurait bien dû être plus compatissante, quand même nous aurions été des âmes de reptiles. »
Comme d'un tison vert qui est enflammé par l'un des bouts et qui de l'autre gémit et pétille à cause de l'air qui se fait passage,
Ainsi de ce tronc sortaient ensemble des paroles et du sang, et je laissai tomber la branche, et m'arrêtai comme l'homme qui a peur.
« Ame blessée, répondit mon sage, s'il avait pu croire tout d'abord ce qu'il a pourtant vu dans mon poëme,
» Il n'aurait pas porté la main sur toi; mais Fin vraisemblance de la chose m'a fait lui conseiller ce qui me pèse à moi-même;
» Mais dis-lui qui tu fus, afin qu'en dédommagement il rafraîchisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis de retourner. »
Et l'arbre : « Tu m'amorces avec un si doux parler, que je ne puis me taire; et que je -ne vous sois pas à charge, si je m'oublie un peu à causer avec vous.
» Je suis celui l qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric, et qui les tourna si douces et pour fermer et pour ouvrir,
» Que j'écartai presque tout autre de sa confiance; et j'apportai tant de foi à ce glorieux office, que j'en perdis le sommeil et la vie.
» La courtisane 2 qui n'a jamais détourné du palais de
* Pierre Desvignes, jurisconsulte de Capoue. Il fut longtemps dans la faveur de l'empereur Frédéric II, dont il était le chancelier. Accusé de trahison, il eut les yeux crevés. De désespoir, il se brisa la tète contre les mars de son cachot. — C'était en 1249.
* L'Eavic.
César ' ses yeux effrontés, peste commune et vice des cours,
» Enflamma contre moi tous les esprits, et, enflammés, ils enflammèrent tellement Auguste 8, que mes joyeux honneurs se changèrent en triste deuil.
» Mon âme, dans un transport dédaigneux, croyant par la mort fuir le dédain, me rendit injuste contre moi-même qui étais si juste.
» Par les racines récentes de ce bois, je vous jure que jamais je ne manquai de foi à mon maître, qui fut si digne d'être honoré.
» Et si l'un de vous retourne au monde, relevez ma mémoire, qui gît encore sous le coup que l'Envie lui a porté. »
Le poëte attendit un peu, et alors : « Puisqu'il se tait, me dit-il, ne perds pas le temps, mais parle, interroge-le si tu en veux savoir davantage. »
Et moi à lui : « Demande-lui toi-même encore ce que tu crois pouvoir m' intéresser ; car je ne pourrais, tant la pitié m'attriste. »
C'est pourquoi il recommença. « Si cet homme fait ponctuellement ce que ta prière a. réclamé, esprit emprisonné, qu'il te plaise encore
» De dire comment l'âme s'enferme dans ces nœuds, et dis, situ le peux, si jamais aucune se dégage d'un tel corps. »
Alors le tronc souffla fort, et ce vent se convertit en cette voix : « Je vous répondrai brièvement.
» Quand l'âme féroce est partie du corps dont elle s'est elle-même arrachée, Minos l'envoie au septième cercle.
» Elle tombe dans la forêt, et l'endroit n'est pas choisi, mais là où la fortune la lance, elle germe comme un grain d'épeautre.
» Elle pousse en rejeton et en arbre; les harpies, en se repaissant ensuite de ses feuilles, lui font une douleur et un passage à cette douleur.
C'est-à-dire l'empereur.
1 C'est-à-dire Frédéric II.
l'enfer, chant xhi. 207
» Comme les autres âmes, nous voudrions recueillir nos dépouilles, mais sans pour cela qu'aucune de nous s'en puisse revêtir, car il n'est pas juste d'avoir ce qu'on s'est ôté soimême.
» Nous les traînerons ici; et, dans la lugubre forêt, nos corps seront suspendus chacun à l'arbre de son ombre tourmentée. »
Nous étions encore attentifs, croyant que le tronc en voulait dire davantage, lorsque nous fûmes surpris par un bruit :
Pareillement à celui qui entend venir le sanglier et la chasse à son poste, et qui écoute mugir les bêtes et les branchages.
Et voilà, sur la gauche, deux malheureux, nus et tout déchirés, fuyant si fort, qu'ils rompaient toutes les petites branches de la forêt.
Celui de devant : « Accours! accours ! ô mort! » et l'autre, qui était trop lent à son gré, criait : « Lano,
» Tes jambes n'étaient point si agiles au combat de la Pieve del Toppo ; » et l'haleine lui manqua sans doute, car de lui et d'un buisson il fit un groupe l.
Derrière eux la forêt était pleine de chiennes noires, avides et courant comme des lévriers détachés de leur chaîne.
Elles se jetèrent à pleines dents sur le damné qui s'était caché, et le déchirèrent en lambeaux; puis elles emportèrent ses membres douloureux.
Mon guide alors me prit par la main et me mena au buisson, qui déplorait en vain ses plaies saignantes.
« O Jacques de Saint- André* ! disait-il, à quoi bon m'avoir
1 Lano, de Sienne. Les troupes dont il faisait partie ayant été attaquées par ceux d'Arezzo, Lano préféra la mort à la fuite, et périt en combattant vaillamment.
' Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, qui dissipa toute =a fortune en folles dépenses. — On conte de lui, dit Grangier, qu'allant à Venise, par la Brenta, avec quelques autres gentilshommes, et voyant qu'un chacun des autres s'exerçoit à jouer des instruments ou à chanter, pour n'estre oisif, il jettoit ses escus un à un dans ladicte rivière. Une autre fois plusieurs gentilshommes l'estant allés trouver en sa maison des champs, et lui, les voyant de loin, pour leur faire
pris pour refuge? Est-ce ma faute, à moi, si ta vie fut coupable ? »
Quand mon maître se fut arrêté près de ce buisson, il dit : « Qui étais-tu, toi qui, criblé de blessures, exhales avec du sang ces paroles plaintives ? »
Et lui à nous * : « 0 âmes, qui êtes venues voir le cruel ravage qui m'a séparé ainsi de mes feuilles,
» Ramassez-les autour de leur triste buisson; je fus de la cité 2 qui quitta son premier patron pour saint Jean- Baptiste ; aussi ce patron dédaigné
» Toujours l'attristera avec son art redoutable; et n'était que sur le pont de l'Arno il reste encore de lui quelque image,
» Les citoyens qui rebâtirent cette cité sur les cendres qu'Attila avait laissées après lui, auraient fait travailler en vain.
» Moi, je me suis fait un gibet de ma maison. »
CHANT XIV
Troisième enceinte du septième cercle, ou des Violents contre Dieu, contre la Nature, contre la Société.
Dès que l'amour de la terre natale m'eut saisi, je rassemblai les feuilles éparses, et je les rendis à celui qui était déjà enroué.
De là nous touchâmes au point où le second cercle se sépare du troisième, et où se voit la puissance terrible de la divine justice.
honneur, il lit mettre le feu en toutes les cabanes et métairies de ses laboureur! et villageois.
' Dans l'ombre qui parle ici on croit voir Bocco de' Mozzi, qui se tua après avoir dissipé tous ses biens, ou Lotto de' Agli, autre Florentin qui s'étrangia du désespoir d'avoir rendu une sentence injuste.
' Florence, dont l'ancien patron était le dieu Mars. Sa statue équestre se voyait encore, en 1337, sur le Ponte-Vecchio, d'où un débordement de l'Arno l'emporta ■vec une partie du poBt.
l'enfer, chant xrv. 209
Pour bien expliquer les choses nouvelles, je dis que nous arrivâmes à une lande qui écarte toute plante de sa surface.
La forêt douloureuse est sa ceinture, comme la fosse de sang est celle de la forêt. Là nos pieds s'arrêtèrent tout au bord.
L'espace était couvert du même sable aride et épais que celui qui fut jadis foulé aux pieds par Caton *.
0 vengeance de Dieu ! combien tu dois être redoutée de quiconque lit ce qui se manifeste à mes yeux !
Je vis de nombreux troupeaux d'âmes nues qui pleuraient toutes misérablement; et leur sentence semblait différente.
D'aucuns étaient couchés sur le dos, d'aucuns étaient assis tout ramassés, et d'autres marchaient continuellement.
Ceux qui faisaient le tour du cercle étaient les plus nombreux, et le moins ceux qui gisaient à terre pour leur supplice, mais leurs langues étaient les plus déliées à la plainte.
Sur toute l'arène pleuvaient lentement de larges flocons de feu, pareils à ceux de la neige dans les Alpes, quand il ne fait pas de vent.
De même qu'Alexandre, dans les parties brûlantes de l'Inde, vit tomber sur son armée des flammes qui restaient sur la terre sans s'éteindre ;
De sorte qu'il ordonna à ses troupes de fouler aux pieds le sol, attendu que la vapeur s'éteignait mieux tandis qu'elle était seule :
Ainsi descendait le feu éternel, et l'arène s'embrasait comme l'amorce sous la pierre, pour doubler la souffrance des âmes.
Leurs malheureuses mains étaient sans aucun repos eV toujours en branle deçà, delà, secouant loin d'elles un embrasement nouveau.
Je commençai : « Maître, qui as surmonté tous les obsta-
' Le sable de la Libye, que Caton d'Utique traversa, après la mort de Pompe», four rejoindre l'armée de Jniba.
clés, hors ceux que nous ont opposés les démons inflexible! à l'entrée de la porte *,
» Quelle est cette grande ombre qui n'a pas l'air de se soucier de l'incendie, et gît si dédaigneuse et si farouche, qu'il ne semble pas que la pluie la dompte? »
Et l'ombre8, s'apercevant que je parlais d'elle à mon guide, cria : « Tel je fus vivant, tel je suis mort.
» Quand Jupiter fatiguerait son forgeron, duquel, dans sa colère, il prit la foudre aiguë dont je fus frappé à mon dernier jour;
» Et quand il fatiguerait l'un après l'autre tous les noirs ouvriers de l'Etna, en criant : Aide-moi, aide-moi, bon Vulcain !
» Ainsi qu'il fit au combat de Phlégra 3, et qu'il me perça de toutes ses flèches, jamais il n'aurait de moi pleine vengeance. »
Alors mon guide parla avec tant de force, que je ne l'avais pas encore entendu parler si fort : «0 Capanée ! si ton orgueil ne s'amortit pas,
» Tu en es plus puni. Aucun martyre ne serait une douleur comparable à celle que ta rage te fait souffrir. »
Puis il se retourna vers moi en disant avec de plus douces lèvres : « Il fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes *. Il avait et semble encore avoir
» Dieu en dédain, et il ne semble guère qu'il le prie; mais, comme je le lui ai dit, ses dédains mêmes sont le bien digne prix de son cœur.
» Or, viens derrière moi, et prends garde de ne pas mettre encore le pied sur le sable brûlant; mais tiens-toi toujours serré près de la forêt. »
Nous arrivâmes en silence à l'endroit où s'élançait hors de la forêt une petite rivière dont la rougeur m'épouvante encore.
1 La porte de la ville de Dite.
' Capanée, que Stace définit : Superûm conlemptor et œqui, (Theb., I. III.) • Phlégra, en Thessalie, où se livra le combat des dieux et des géants. 4 Ces sept rois étaient Adraste, Polynice, Tydée, Hippemédon, AmphiaraU», Paf» tbénopéc et Capanée.
l'enfer, chant X1Y. 21!
Tel que sort du Bulicame l le ruisseau que se partagent entre elles les pécheresses, telle cette rivière courait sur l'arène.
Le fond et le bord de chaque côté étaient faits de pierre; c'est pourquoi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher.
« Entre toutes les choses que je t'ai montrées depuis que nous sommes entrés par la porte dont le seuil n'est interdit à personne,
» Tes yeux n'en ont point découvert d'aussi remarquable que ce courant qui amortit en lui toutes les flammes. »
Telles furent les paroles de mon guide; c'est pourquoi je le priai de me donner l'aliment dont il m'avait donné le désir.
« Au milieu de la mer est un pays en ruines, dit-ïL alors, qui s'appelle la Crète, qui eut un roi2 sous lequel le monde fut chaste ;
» Là est un mont jadis orné d'eaux et de feuillages, et appelé Ida, et maintenant désert comme toute chose vieille.
» Jadis Rhéa le choisit pour le berceau fidèle de son fils, et pour le mieux cacher, quand il criait, elle y faisait pousser de grandes clameurs;
» Au dedans de la montagne se tient debout un grand vieillard3, les épaules tournées vers Damiette*, et l'œil sur Rome5 comme sur son miroir;
» Sa tête est formée d'or fin, et de pur argent sont ses
1 Source d'eaux minérales, à deux milles de Viterie, où les prostituées allaient prendre des bains.
* Saturne. — Juvénal avait dit :
Credo pudicitiam, Saturno rege, moratam In terris.
* La description de cette statue est semblable à celle dont parle Daniel, a» chap. n de sa prophétie. — Ici Dante veut figurer le Temps. — « La teste d'oi fin, dit Grangier, signifie Testât d'innocence, que les poètes appellent âge dore; la poitrine et les bras d'argent, et le reste jusqu'aux cuisses d'airain, puis les jambes de fer, signifient les trois âges d'argent, d'airain et de fer qui alloient toujoun de pis en pis. >
4 Damiette, ou l'idolatrie.
* Rome, ou la vraie religion.
bras et sa poitrine ; puis il est de cuivre jusqu'à l'enfourchure;
» De là en bas, il est tout de fer affiné, sauf que le pied droit est de terre cuite, et il pose sur celui-là plus que sur l'autre.
» Chaque partie, excepté l'or, est sillonnée d'une fissure d*où dégouttent des larmes qui, en s'amassant, percent la montagne.
» Leur cours se dirige dans cette vallée; elles forment l'Achéron, le Styx et le Phlégéton ; puis elles descendent par ce conduit étroit
» Jusqu'aux lieux où l'on ne descend plus ; elles y forment le Cocyte, et tu verras quel est ce lac; donc je ne t'en parle pas ici. »
Et moi à lui : « Si le ruisseau que je vois dérive ainsi de notre monde, pourquoi n'est-il visible qu'à la lisière de cette forêt?
Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond, et quoique tu aies fait bien du chemin, en descendant toujours au fond vers la gauche,
» Tu n'as pas encore parcouru tout le cercle ; si donc il t' apparaît chose nouvelle, elle ne doit pas amener la surprise sur ton visage. »
Et moi encore : « Où se trouvent le Phlégéton et le Léthé? Sur l'un tu te tais, et de l'autre tu dis qu'il se forme de cette pluie de larmes.
— Toutes ces questions me plaisent, répondit-il, mais le bouillonnement de cette eau rouge aurait dû te résoudre une de celles que tu me fais.
» Tu verras le Léthé, mais hors de cette enceinte, là où les âmes vont se laver quand la faute expiée est remise*. »
Puis il dit : « Il est temps de s'écarter du bois ; fais en sorte de me suivre; les bords nous offrent un passage; ils ne sont pas brûlants ,
» Et sur eux toute, ardente vapeur s'éteint. »
' Dans le Purgatoire.
l'enfer, chant xv. 213
CHANT XV
full*. — Dante rencontre son maître Brunetto Latini, qui lui pre'dit son exil de Florence. — Il lui recommande son Trésor.
Maintenant nous suivons une de ces rives de pierre, et la fumée du ruisseau forme au-dessus un brouillard qui préserve du feu l'onde et ses bords;
De même que les Flamands, entre Cadsandt et Bruges, craignant le flot qui s'avance vers eux, élèvent une digue pour faire fuir la mer ;
Et de même les Padouans, le long de la Brenta, pour défendre leurs villes et leurs châteaux, avant que Chiarentana sente la chaleur * ;
Sur ce modèle, mais ni si hautes ni si larges, étaient faites les digues qu'avait construites ici l'ingénieur, quel qu'il fût.
Déjà nous étions si éloignés de la forêt, que je n'aurais pas vu où elle était, si je m'étais retourné en arrière;
Quand nous rencontrâmes une troupe d'âmes qui venait le long de la rive, et chacune nous regardait, comme on a coutume le soir
De se regarder l'un l'autre aux rayons de la nouvelle lune, et elles fixaient leurs yeux sur nous, comme un vieux tailleur sur le chas de son aiguille.
Ainsi examiné par cette troupe , je fus reconnu de l'un d'eux, qui me prit par ma robe , et s'écria : « Quelle merveille! »
Et moi, tandis qu'il me tendait les bras, je fixai mes regards sur sa face brûlée, si bien que, tout défiguré qu'il était, il ne me fut pas impossible
De le reconnaître à mon tour; et abaissant ma main vers son visage, je répliquai : « Êtes-vous ici, ser Brunetto*? »
1 Chiarentana, montagne des Alpes, où la Brenta prend sa source.
* Brunetto Latini, orateur, poète, historien, philosophe et théologien, ne à Fio.
Et lui : « 0 mon fils ! ne te fâche pas si Brunetto Latini retourne un peu en arrière avec toi et laisse aller la file. »
Je lui dis : « Je vous en prie autant que je puis, et si vous voulez que je m'asseye avec vous, je le ferai, s'il plaît à celui-ci, car je vais avec lui.
— 0 mon fils, dit-il, celui de cette troupe qui s'arrête un instant reste cent ans sous cette pluie, sans pouvoir secouer le feu qui le blesse.
» Va donc en avant, je marcherai à ton côté, et puis je rejoindrai ma bande qui va pleurant ses éternelles souffrances. »
Je n'osai pas descendre d'abord pour aller de niveau avec lui, mais je marchais la tête inclinée, dans l'attitude du respect.
•Il commença : « Quelle fortune ou destin, avant l'heure dernière, t'amène ici-bas? et quel est celui qui te montre le chemin?
— Là-haut, dans la vie sereine, lui répondis-je, je me suis égaré dans une vallée avant que mon âge fût rempli.
» Mais hier, au matin, j'ai fait volte-face; celui-ci m'est apparu comme je revenais sur mes pas, et me remit dans ma voie par cette route. »
Et lui à moi : « Si tu suis ton étoile, tu ne peux manquer un port glorieux, si j'ai bien consulté tabelle destinée.
» Et si je n'étais pas mort sitôt, te voyant le Ciel si prospère, je t'aurais donné cœur à l'ouvrage.
» Mais ce peuple ingrat et méchant, qui descendit autre-
renM, elait à la tête d'une école célèbre d'où sortirent Guido Cavalcante et Dante. Il fut secrétaire de la république, qui le chargea de plusieurs ambassades. Il lit sur la physique et les mathématiques un livre intitulé Tesoretto, dédié à saint Louis. Forcé de s'expatrier comme Guelfe, il vint s'établir à Paris, où il composa, en français, le Trésor. < S'aucuns demande pourquoi chis livre est écrit en romans, selon le patois de France, puisque nous somes Italiens, je diroé que c'est pour deux raisons ; l'une est parce que nous somes en France, l'autre si est poica que françois est plus délitables langages, et plus communs que moult ci'aotres. » (M.»
l'enfer, chant xv. 2i$
fois de Fiesole1, et qui tient encore de 1 apreté de ses montagnes et de son rocher,
» Se fera ton ennemi, à cause de tout ce que tu feras de bien, et c'est raison; ce n'est pas parmi les âpres sorbiers qu'il convient que mûrisse la douce figue.
» Une vieille renommée dans le monde les dit aveugles, race avare, envieuse et superbe : que leurs moeurs ne te souillent jamais!
» La fortune te re'serve tant d'honneur, que l'un et l'autre parti aura faim de ton retour; mais que l'herbe soit loin de leur bec.
» Que les bêtes de Fiesole se fassent une litière de leurs corps, et qu'elles ne touchent pas à la plante, s'il s'en élève encore quelqu'une sur leur fumier,
» Dans laquelle revive la sainte semence de ces Romains qui y restèrent quand fut construit ce nid de perversité.
— Si tous mes vœux étaient remplis, lui répondis-je, vous ne seriez pas encore mis au ban de l'humaine nature,
•a Car j'ai toujours présente à l'esprit, et elle m'afflige en ce moment, votre chère, et bonne, et paternelle image, lorsque, dans le monde,
» Vous m'enseigniez comment l'homme s'éternise; et le gré que je vous en ai, il faut, tandis que je vis, qu'on le sache par mes paroles.
» Ce que vous me racontez de ma destinée, je l'écris et le garde pour le faire expliquer, avec un autre texte2, par une Dame qui le saura faire, si j'arrive à elle.
» Seulement je veux qu'il vous soit bien connu que, pourvu que ma conscience ne soit blessée en rien, je suis prêt à ce que veut de moi la fortune.
» De telles arrhes ne sont pas nouvelles pour moi; que la fortune tourne donc sa roue comme elle voudra, et le paysan son hoyau ! »
1 Fiesole, potile ville située au-dessus de Florence, est regardée comme le bereau des Florentins.
* La prédiction de Farinata ( au chant ï 1, qui lui sera expliquée^*1, Béatrie».
Mon maître alors se retourna du côté droit et me regarda, puis il dit : « Bien écoute, qui prend note1. »
Je n'en allai pas moins causant avec ser Brunetto, et demandant quels étaient ses compagnons les plus remarquables et les plus éminents.
Et lui à moi : « Quelques-uns sont bons à connaître ; les autres, il vaut mieux n'en pas parler, car le temps serait court pour un si long récit.
» En un mot, sache qu'ils furent tous clercs et grands lettrés et de grand renom, et tous salis du même péché dans le monde.
» Priscien2 s'en va avec cette foule désolée, et François d'Accurse aussi3; et si tu avais eu envie d'un si hideux spectacle,
» Tu aurais pu voir celui qui fut transféré par le serviteur des serviteurs de Dieu, de l'Arno au Bacchigliene, où il laissa ses membres tout tordus *.
» J'en dirais plus; mais je ne puis avancer ni parler davantage, parce que je vois surgir du sable une nouvelle fumée ;
» Il vient des gens avec qui je ne dois pas être; je te recommande mon Trésor dans lequel je vis encore, et ne demande rien de plus. »
Puis il se retourna, pareil à ceux qui, à Vérone, se disputent à la course le palio5 vert par la campagne; et il semblait, en courant,
Celui qui gagne et non celui qui perd le pris.
1 Virgile veut dire : < Tu te rappelles bien mon vert : > Superanda omnis fortuna ferendo e«t. »
* Priscien, grammairien de Cesaree.
* François d'Accurse, jurisconsulte de Florence.
« André de' Mozzi, qui fut dépossédé de l'évèché de Florence poar ses vicei, ptm transféré à celui de Vicence, où passe le Bacchigliene.
* Le palio est une pièce de drap vert qui est le prit du meilleur coureur.
l'enfer, chant xvi. 2i7
CHANT XVI
Suite. — les poètes rencontrent Guidoguerra, Tegghiajo et Rusticucci, guerriers illustres de Florence. — Arrivés au bord du gouffre, où est le huitième cercle, ils aperçoivent Géryon, image de k\ Fraude.
J'étais déjà au lieu où s'entendait le retentissement de l'eau qui tombait dans l'autre cercle, semblable au bourdonnement que font les ruches,
Lorsque trois ombres à la fois se détachèrent en courant d'une bande qui passait sous la pluie de l'âpre martyre ;
Elles vinrent vers nous, et chacune criait : « Arrête, ô toi qui, à ton vêtement, parais être un enfant de notre coupable patrie ! »
Hélas! quelles plaies vieilles et récentes je vis sur leurs membres brûlés ! j'en suis encore tout ému pour peu que je me les rappelle.
A leurs cris, mon maître s'arrêta ; il se tourna le visage vers moi : « Attends ici, dit-il, si tu veux être courtois pour ceux-ci.
» Et n'était la flamme qui lance ses traits sur ce lieu, je te dirais que, dans cette rencontre, c'est à toi plus qu'à eux que convient l'empressement. »
Comme nous nous arrêtions, les ombres recommencèrent leur première complainte; et lorsqu'elles furent arrivées à nous, elles tournèrent en cercle toutes les trois,
Comme avaient coutume de faire les lutteurs nus et huilés, visant lem' proie et leur avantage avant de se battre et de se blesser entre eux.
Ainsi tournant, chacune dirigeait vers moi son visage, de telle sorte que la tête faisait un continuel voyage en sens contraire des pieds.
« Quoique la misère de ce sol mouvant et son aspect triste et délabré nous vouent au mépris, nous et nos prières, com^ mença l'une d'elles :
» Que notre renommée persuade ton cœur à nous dire
qui tu es, toi qui poses ainsi sans crainte tes pieds vivants dans l'enfer;
» Celui dont tu me vois fouler les traces, tout nu et tout écorché qu'il va, fut d'un rang plus haut que tu ne crois.
» Il fut le petit-fils de la pudique Gualdrada; il eut nom Guidoguerra, et dans sa vie il fit beaucoup avec la sagesse et avec l'épée1;
» L'autre qui, après moi, broie l'arène est Tegghiajo Àldobrandini , dont là-haut dans le monde la voix devrait être écoutée2.
» Et moi, qui suis mis en croix avec eux, je fus Jacques Rusticucci; et certes, ma cruelle femme, plus que tout, me nuisit3. »
Si j'avais pu être à l'abri de la pluie de feu, je me serais jeté parmi ceux d'en bas, et je crois que le maître l'aurait souffert.
Mais, comme je me serais brûlé et cuit, la peur vainquit la bonne intention qui me rendait avide de les embrasser.
Puis je commençai : « Ce n'est pas du mépris, mais une douleur ineffaçable que votre condition a mise en moi,
» Aussitôt que mon seigneur m'a dit les paroles d'après lesquelles j'ai pensé qu'il arrivait des gens tels qu'en effet vous êtes.
» Je suis de votre terre, et toujours j'ai cité et écouté avec affection vos actes et vos noms honorables;
» Je quitte le fiel, et vais vers les fruits savoureux qui me sont promis par mon guide sincère; mais auparavant il faut que je descende jusqu'au centre.
— Que l'âme guide longtemps tes membres, répliqua
' Guidoguerra, petit-lils de la belle Gualdrada, fut un valeureux chevalier, et homme d'une grande prudence et conseil; à la bataille de Benevento, entre Charles I" et Manfred, il fut réputé le principal motif de la victoire, (Grangier.)
• Tegyhiajo Aldobrandino de la famille des Adimari, avait déconseillé l'entreprise des Florentins contre les Siennois, entreprise où les Florentins furent défaits dans la vallée d'Arbia. (Id.)
' Jacopo Busticucci touche ici en mauvaise part de sa femme pour ce qu'eïie est si meschante qu'il fut forcé de se séparer d'elle. (Id.)
l'enfer, chant xvi 219
l'ombre alors, et que ta renommée resplendisse après toi !
» Dis-nous si la courtoisie et la valeur habitent comme autrefois notre cité , ou si elles en sont tout à fait exilées ;
» Car Guillaume Borsière, qui gémit avec nous depuis peu, et marche là avec nos compagnons, nous torture de ses récits1.
->- Les nouveaux venus et les gains subits ont engendré en toi, Florence, tant d'orgueil et d'immodération, que déjà tu t'en plains toi-même ! »
Ainsi criai-je, la face levée; et les trois ombres, entendant cette réponse, se regardèrent Tune l'autre, comme on fait lorsqu'on entend une vérité.
« Si les autres fois il t'en coûte si peu pour satisfaire autrui, répondirent-elles toutes, heureux toi qui parles ainsi à ton gré.
» C'est pourquoi, si tu sors de ces sombres lieux et que tu retournes voir les belles étoiles, quand il te plaira de dire : « J'y fus, »
» Fais qu'on parle de nous chez les hommes. » Ensuite ils rompirent le cercle, et pour s'enfuir leurs jambes agiles semblèrent des ailes.
Un amen ne pourrait pas se dire en si peu de temps qu'ils en mirent à disparaître; c'est pourquoi il plut à mon maître de partir.
Je le suivais, et nous avions peu marché, lorsque le bruit de l'eau fut si près , qu'à peine nous aurions pu nous entendre parler.
Comme ce fleuve qui suit son propre chemin, à partir de Montviso vers le levant, à la gauche des Apennins,
Qui se nomme Acquacheta avant qu'il se précipite dans un lit plus bas, et qui perd ce nom à Forlì,
Puis, tombant d'une seule chute, mugit sur San-Bene-
1 Borsière fut un chevalier de Florence d'une famille assez noble, qui fréquenloit les cours des princes. L'on raconte de lui qu'estant à Gènes, et comme Hernr.nio Grimaldi, homme riche, mais avare, lui demandoit ce qu'on pourrait mettre en peinture dans une salle que l'on n'auroit point veue cy-devant, il répondit : Je vous dirai une chose de laquelle vous n'eustes jamais sognoissance, peignez la libéralité. (Grangier.)
detto, où un millier d'hommes devraient trouver une retraite1 :
Ainsi, au bas de la roche escarpe'e, nous entendîmes retentir si fort l'eau teinte de sang, qu'en peu d'instants mon oreille en fut tout assourdie.
J'étais ceint d'une corde , et avec elle j'avais espéré précédemment prendre la panthère à la peau tachetée ;
Après que je m'en fus dépouillé, ainsi que mon guide me l'avait ordonné, je la lui présentai roulée et repliée ;
Alors il se tourna du côté droit, et, d'assez loin du bordy la jeta dans ce gouffre profond.
Il faut, disais-je en moi-même, que quelque chose de nouveau réponde à ce nouveau signal que le maître surveille ainsi.
« Oh ! que les hommes devraient être circonspects près de ceux qui ne voient pas seulement les actes, mais qui, avec l'intelligence, regardent au fond des pensées ! »
Il me dit : « A l'instant même, ce que j'attends va venir, et il faut qu'à l'instant même ce que ta pensée rêve se découvre à ton regard. »
Toujours l'homme doit fermer les lèvres autant qu'il peut à la vérité qui a l'air du mensonge, car, sans être en faute, il s'expose à la honte.
Mais ici je ne puis me taire; et par les vers de cette comédie2, à qui je désire une faveur longue, je te jure, ô lecteur,
Que je vis venir, nageant3 dans l'air épais et obscur, une figure surprenante pour le cœur le plus ferme :
Semblable au marin qui parfois descend pour détacher l'ancre accrochée à l'écueil ou à tout autre objet caché dans la mer,
Et qui, étendant ses bras, se replie sur ses pieds.
1 L'abbaye de San-Benedetto pourrait, par sa grandeur et les avantages de s» position, contenir mille moines.
' le titre de Comédie a clé expliqué dans la Notice sur Dante. 1 Virgile a dit : Remigium alarum.
l'enfer, chant xvii. 22 t
CHANT XVII
Portrait de Géryon. — Dante parle ensuite des Usuriers enfermes dans la troisième enceinte des Violents. — Portés par Géryon, les poètes sortent du sep. tièroe cercle.
« Voici la bête à la queue acérée qui transperce les montagnes et rompt les murs et les armes; voici celle qui infecte le monde entier. »
Ainsi commença à me parler mon guide, et il lui fit signe de venir au bord de notre sentier de marbre.
Et cette laide image de la Fraude s'en vint, et elle avança la tête et le buste, mais elle ne posa pas sa queue sur la rive.
Sa face était la face d'un homme juste ; elle avait la peau très-douce, et le reste du corps était d'un serpent.
Elle avait deux serres velues jusqu'aux aisselles; elle avait le dos, la poitrine et les deux côtés marquetés de nœuds et de taches rondes.
Jamais l'envers ni l'endroit d'une étoffe ne fut plus riche en couleurs chez les Tartares et les Turcs, et telles n'étaient pas les toiles d'Arachné.
Comme parfois sont les barques sur la rive, moitié dans l'eau et moitié à terre, et comme chez les Germains gloutons,
Le castor s'accroupit pour faire la guerre; ainsi la détestable bête se tenait sur le bord qui enferme de pierre le sable ;
Elle agitait toute sa queue dans le vide, redressait la fourche venimeuse qui en armait la pointe comme celle du scorpion.
Mon guide me dit : « Il convient qu'à présent nous tournions nos pas vers cette méchante bête qui est couchée là. »
C'est pourquoi nous descendîmes à droite , et nous fimes deux pas sur le bord-, de manière à bien éviter le sable et la flamme.
Et quand nous fûmes arrivés près d'elle, un peu au delà, je vis sur l'arène des gens assis près du gouffre1.
Là, mon maître : « Afln que tu emportes une pleine et entière connaissance de ce cercle, me dit-il, va, et vois leur condition ;
» Que ta conférence y soit courte. En attendant que tu reviennes, je parlerai avec celle-ci pour qu'elle nous prête ses fortes épaules. »
Je m'avançai donc tout seul à l'extrémité du septième cercle, où gisaient ces malheureux.
La souffrance leur sortait par les yeux; deçà delà, à l'aide de leurs mains elles repoussaient tantôt les vapeurs et tantôt le sable brûlant.
Pas autrement ne font en été les chiens, ou des pattes ou du museau, quand ils sont mordus des puces, des mouches ou des taons. "
Après que j'eus regardé au visage plusieurs de ceux sur lesquels tombe la flamme douloureuse, je n'en reconnus aucun, mais je remarquai
Qu'au cou de chacun d'eux pendait une bourse d'une certaine couleur et marquée d'un certain signe, et leurs yeux semblaient s'en repaître».
Et en m'approchant d'eux pour les envisager, je vis sur une bourse de l'azur qui avait toute l'apparence d'un lion8;
Puis, poursuivant le cours de mes observations, j'en vis une autre, rouge comme du sang, montrer une oie plus blanche que du lait4;
Et un d'eux, qui avait sa bourse blanche marquée d'une grosse tache d'azur 5, me dit : « Que fais-tu dans cette fosse ?
» Va-t'en; et puisque tu es encore vivant, sache que
• Les usuriers.
• Le poëte ne daigne pas les nommer, mais il flétrit leur écusson,
• Les Gianfigliazzi, de Florence, portaient d'or au lion d'azur.
• Les Ubliriachi portaient do gueules à l'oie blanche.
• Armes des Scrovigni de Padoue.
l'enfer, chant xvii. 223
mon voisin Vitaliano1 s'assoira ici à mon flanc gauche.
» Au milieu de ces Florentins, je suis Padouan; souvent ils m'étourdissent les oreilles, en s'ecriant : « Vienne le chevalier souverain,
» Qui portera la bourse aux trois becs2. » Puis il tordit la bouche et tira la langue comme le bœuf qui se lèche les naseaux.
Et moi, craignant qu'un plus long- retard ne fâchât celui qui m'avait averti de rester peu, je tournai le dos à ces âmes misérables.
Je trouvai mon guide qui avait déjà sauté sur la croupe du farouche animal3, et il me dit : « A présent, soit fort et hardi.
» On ne descend ici que par des échelles ainsi faites. Monte devant, je veux être entre la queue et toi, afin qu'elle ne puisse pas te faire de mal. »
Comme celui qui est si près du frisson de la fièvre quarte, qu'il a déjà les ongles pâles, et qu'il tremble de tout son corps, rien qu'en regardant l'ombre,
Tel je devins à ces paroles; mais ses menaces me firent la honte qui rend fort un serviteur devant un bon maître.
Je m'établis sur ses larges épaules; je voulus dire : « Aie soin de me tenir, » mais la voix ne vint pas comme je croyais;
Mais lui, qui précédemment m'avait déjà secouru dans le danger, sitôt que je fus monté, me serra dans ses bras et me soutint,
Et dit: «Géryon, mets-toi en marche à présent; ne ménage pas les larges circuits et la descente; songe àia nouvelle charge que tu portes. »
Comme la barque s'éloigne du bord, il recula, recula, et lorsqu'il se sentit la liberté de tous les mouvements,
Il tourna la queue où il avait la poitrine, et, l'allongeant,
' Vitaliano del Dente, insigne usurier de Padoue. ! Autre usurier : c'est messer Jeau Buiamonte, de Florence. 1 Géryon, roi d'Érythie, image de la Fraude. Il avait trois corps, d'où son nom de (ricorpor, triformi*, ìergeminus. Il fut vaincu par Hercule.
il l'agita comme une anguille et ramena l'air à lui avec ses griffes.
Je ne crois pas que Phaéton eut une peur plus grande lorsqu'il abandonna les rênes et que le ciel s'embrasa comme on peut le voir encore,
Ni le malheureux Icare, quand, la cire s'échauffant, il sentit ses reins perdre leurs ailes, et que son père lui criait : « Tu prends un mauvais chemin ! »
Que ne fut ma peur, lorsque je me vis dans l'air de tout côté, et que je perdis toute autre vue que celle de la bête !
Elle s'en va, nageant lentement, lentement; elle tourne et descend , mais je ne m'en aperçois qu'au vent qui me soufile au visage et sous moi.
J'entendais déjà à main droite le gouffre faire au-dessous de nous un fracas horrible ; c'est pourquoi je portai en bas la tête et les yeux : «
Alors j'eus plus grand'peur du précipice, car je vis des feux et j'entendis des gémissements, et, tout tremblant, je me ramassai sur moi-même.
Et, ce que je ne voyais pas avant, je vis alors que nous descendions en tournant parmi les grandes douleurs qui s'approchaient de divers côtés.
Comme le faucon qui est resté longtemps sur ses ailes sans voir ni leurre ni oiseau , et qui fait dire au fauconnier : « Holà! viens donc! »
Descend fatigué des hauteurs où il traçait cent cercles rapides, et s'abat plein de dépit et de fiel loin de son maître,
Ainsi Géryon nous déposa au fond du gouffre, au pied de la roche ruinée, et, déchargé de nos personnes,
Il s'éloigna eomme la flèche loin de la corde.
l'enfer, chant xviii. 225
CHANT XVIII
Huitième cercle, on des Fraudeurs. — Il se divise en dix fosses. — . DaBs la première, les Rufiens et les Séducteurs sont fustigés par les Démons. — Dante y trouve Caccianimico et Jason. — Dans la secf nde, les Flatteurs et les Courtisans sont plongés dans une mare d'immondices.
11 est en enfer un lieu appelé Malebolge, tout en pierre,* et de couleur de fer comme l'enceinte qui règne autour ! .
Juste au milieu de la plaine funeste s'ouvre un puits large et profond dont je raconterai la structure à sa place.
L'espace qui reste entre le puits et le pied de ce dur rivage est rond, et le fond est divisé en dix vallées.
De même que lorsque, pour la garde des remparts, de nombreux fossés entourent les châteaux, la partie où ils se trouvent en est plus sûre,
Tel était l'effet que faisaient ceux-ci; et comme ces forteresses ont des ponts qui vont de leur seuil à l'autre bord,
Ainsi du bas de la montagne s'avançaient des rochers qui coupaient les fossés et les abîmes jusqu'au puits où ils se rejoignent et se perdent.
Descendus de la croupe de Géryon, c'est dans cet endroit que nous nous trouvâmes. Le poëte prit à gauche, et je marchai derrière.
A main droite, je vis de nouveaux sujets de pitié, de nouveaux tourments et de nouveaux bourreaux qui remplissaient la première vallée.
Au fond les pécheurs étaient nus; une moitié venait vers nous, l'autre suivait notre direction, mais à plus grands pas.
Comme les Romains, à cause de la grande affluence qui traverse le pont Saint-Ange l'année du Jubilé , ont adopté cette règle que tous ceux qui ont le visage tourné vers le château et vont à Saint-Pierre prennent un des côtés, et que ceux qui vont à Monte-Giordano suivent l'autre,
■ Malebolge, fosses maudites. Mot composé de belgia, gouffre, fosse, sac, et de malo, mauvais, maudit. Dans Festus : < Bulgas Galli saecos scorteos appellante
Ainsi, deçà et delà, sur le noir rocher, je vis des demoni cornus avec de grands fouets dont ils frappaient cruellement les damnés par derrière.
Oh ! comme ils leur faisaient lever les jambes du premier coup ! et personne n'attendait ni le second ni le troisième.
Tandis que j'allais , mes yeux rencontrèrent un damné , et aussitôt je dis : « Je ne suis pas sans avoir déjà vu celui-là. »
C'est pourquoi je suspendis ma marche pour le considérer; et mon doux guide s'arrêta avec moi et me permit de me tourner un peu en arrière.
Et le fustigé crut se cacher en baissant la tête; mais cela lui servit peu, et je dis : « Toi qui jettes les yeux à terre,
» Si tes traits ne sont pas trompeurs, tu es Venedico Caccianimico. Quelle faute t'a soumis à une peine si cuisante? »
Et lui à moi : « Je le dis avec répugnance,- mais je cède à ta voix claire qui me fait souvenir du monde d'autrefois;
» Je fus celui qui poussai la belle Ghisola à faire la volonté du marquis, quoi qu'on ait dit sur cette histoire1.
» Et je ne suis pas le seul Bolonais qui pleure ici; bien plutôt, ce lieu en est si plein qu'entre la Savana et le Reno2,
» Il n'y a pas à cette heure autant de langues habituées à dire sipa 3 ; et si de cela tu veux un témoignage, rappelle à ton esprit notre avarice notoire. »
Comme il parlait, un démon le frappa de son fouet et dit : « Va, rufien! ici il n'y a pas de femmes à vendre. »
Je rejoignis mon escorte, et après peu de pas nous arrivâmes là où un rocher sortait de la montagne,
Nous le gravîmes légèrement, et, tournant à droite par ce rocher, nous partîmes de cette éternelle enceinte.
Quand nous fûmes arrivés au point où il s'ouvre en des-
1 Quelques auteurs disculpent Venedico.
2 Rivières de l'État de Bologne.
3 Au lieu de sia, oui, soit les Bolonais diseut tipa.
l'enfer, chant xviii. 227
sous pour faire passage aux damnés, mon guide me dit : « Arrête-toi,
» Et tâche de voir ces autres condamnés dont tu n'as pas vu encore la face, parce qu'ils ont marché dans le même sens que nous. »
Du vieux pont , nous regardâmes la file qui venait vers nous de l'autre côté, et que le fouet frappait également.
Et le hon maître, sans être questionné, me dit : « Regarde cette grande ombre qui vient, et qui, malgré sa souffrance, ne paraît pas verser une larme.
» Quel royal aspect elle conserve encore! C'est Jason qui, par courage et par sagesse, déroba la toison à la Colchide.
» Il passa par l'île de Lemnos, après que les femmes audacieuses et cruelles eurent livré à la mort tous les habitants mâles.
» Là, par ses démonstrations et ses paroles dorées, il trompa la jeune Hypsipyle, qui auparavant avait trompé toutes ses compagnes;
» Il l'y laissa grosse et seule; ce crime le condamne à ce martyre qui est aussi la vengeance de Médée l.
» Avec lui s'en vont ceux qui trompent de la sorte, et qu'il te suffise de savoir cela de la première vallée et de ceux qui y sont déchirés. »
Déjà nous étions là où l'étroit sentier se croise avec la seconde chaussée, et de ce pont s'appuie à l'autre.
Là, nous vîmes ceux qui se lamentent dans l'autre fosse, t qui soufflent des narines et se frappent eux-mêmes de eurs mains.
Les rives étaient encroûtées de moisissure par la vapeur d'en bas qui s'y attache et qui cherche querelle aux yeux et au nez ;
Le fond est si creux qu'il ne suffit pas de voir le lieu sans monter au sommet de l'arche où le rocher domine davantage.
Médée, que Jason avait aussi abandonnée.
Là, nous vîmes, et en bas, dans la fosse, je vis des gens enfoncés dans une fiente qui paraissait sortir des latrines humaines;
Et tandis que je cherchais de l'œil là dedans, je vis une tête si souillée d'excréments, qu'on ne savait si c'était un laïque ou un clerc.
Cette tête me cria : « Pourquoi es-tu si avide de me regarder plutôt que ces autres défigurés? » Et moi à lui : « Parce que, si j'ai bonne mémoire,
» Je t'ai vu autrefois avec les cheveux secs, et tu es Alexis Interminelli, de Lucques; c'est pour cela que je te regarde plus que tous les autres1. »
Et lui alors, se frappant la tête : « Si je suis plongé icibas, c'est par les flatteries dont ma langue ne s'est jamais fatiguée. »
Après cela, mon guide : « Fais en sorte, me dit-il, d'avancer un peu le visage, afin que tes regards atteignent la figure de cette sale esclave échevelée
» Qui se déchire avec ses ongles dégoûtants, et tantôt s'accroupit, tantôt se dresse sur ses pieds.
» C'est la courtisane Thaïs2, qui, lorsque son amant lui dit : « Ai-je de grands mérites à tes yeux? » lui répondit : « Oui, de merveilleux. »
» Et ici que nos regards se tiennent pour rassasiés. »
1 « Chevalier beaucoup magnifique et libéral ; mais Dante le met icy, parce qu'il éloit adonné à la flatterie. > (6.)
5 II ne s'agit point ici de la fameuse Thaïs de Corinthe, mais d'un personnage d'une comédie de Térence : c'est cette courtisane imaginaire que Dante place eu enfer. Voici la note de Moutonnet, prise, comme presque toutes les autres, des commentateurs ses devanciers : Thaïs joue le principal rôle dans l'Eunuque de Térence. Phœdria, fils de Lâchés, en est éperdument amoureux, ainsi que le capitaine Thrason. Celui-ci envoie à Thaïs une jeune esclave par le parasite Gnaton. Dès que ce dernier est de retour, Thrason lui dit : « Thaïs me fait-elle de grand» remerciments ? — Très-grands, lui répond Gnaton.
Magnas vero agere gratias Thaïs mihi?... — Ingénies. >
l'enfer, chant xix* 229
CHANT XIX
Troisième fosse du huitième cercle, ou des Simoniaques. — Leurs corps s«mt enfonces dans la fosse et leurs jambes sont dévorées par les flammes. — Le pape Nicolas ni.
0 magicien Simon1, ô misérables sectateurs, âmes rapaces qui prostituez pour or et pour argent les choses de Dieu, qui devaient être les épouses de la vertu,
C'est pour vous maintenant que va résonner la trompette, puisque vous êtes dans la troisième fosse.
O suprême Sagesse, qu'il est grand, l'art que tu montres dans le ciel, sur la terre et dans le mauvais monde, et comme ta vertu répartit juste !
Je vis sur le bord et dans le fond la pierre livide , pleine de trous, tous de la même largeur, et chacun d'eux était rond.
Ils ne me paraissaient pas moins amples ni plus grands que ceux qui sont faits dans mon beau Saint-Jean, pour servir de baptistère 2 ;
L'un desquels, il n'y a pas encore beaucoup d'années, je brisai, parce qu'un enfant s'y noyait; et que cela soit une occasion pour tout homme de se détromper 3.
Hors de la bouche de chacun de ces trous sortaient les pieds d'un pécheur et les jambes jusqu'au mollet, et le reste du corps était dedans.
Les pieds flamboyaient tous deux ; c'est pourquoi ils se secouaient si fort les jointures, qu'ils auraient brisé liens et cordes.
1 On lit dans les Actes, que Simon, magicien de Samarie, offrit de l'argentà -joint Pierre pour acheter de lui le don des langues et des miracles, et qu'il fut maudit par les apôtres : les simoniaques sont ceux qui, comme Simon, font traGc des choses spirituelles.
* San-Giovanni, baptistère de Florence.
3 Dante, ayant brisé le couvercle d'un de cet troncs du baptistère; fut accusé de Sacrilège.
De même que la flamme des objets enduits de graisse monte à l'extrême superficie, ainsi elle se tenait aux pointes des talons :
« Maître, quel est celui qui, furieux, s'agite plus que ses autres compagnons, dis-je, et que la flamme ronge et suce davantage? »
Et lui à moi : « Si tu veux descendre au bas de la rive, tu sauras de lui ses crimes et les leurs. »
Et moi : « Tout ce qui te plaît me convient; tu es le maître, et tu sais que je ne me dépars pas de ta volonté; tu sais même ce que l'on tait. »
Alors nous montâmes au haut de la quatrième chaussée, puis nous tournâmes et descendîmes à main gauche au fond de la fosse élroite et percée de trous.
Et le bon maître ne m'écarta point encore de sa hanche, qu'il ne m'eût amené au trou de celui qui se plaignait ainsi avec la jambe.
« Oh ! qui que tu sois, qui te tiens le haut en bas, âme malheureuse, fichée comme un pal, commençai-je à dire, si tu peux, reste tranquille1. »
Je me tenais comme le moine confessant l'assassin perfide, qui, lorsqu'il est enfoncé, le rappelle à lui, pour que la mort s'éloigne.
Et il cria : « Es-tu déjà ici? es-tu déjà ici, Boniface'? La prédiction m'a menti de plusieurs années.
» Es-tu si vite rassasié de ces biens pour lesquels tu n'as pas craint d'épouser par la fraude l'auguste Dame * et de lui prodiguer l'outrage? »
Je devins tel que ceux qui sont honteux de ne pas comprendre ce qu'on leur a dit et ne savent pas répliquer.
Alors Virgile dit : «. Réponds-lui vite : je ne suis pas celui, je ne suis pas celui que tu crois; » et je répondis comme il me fut prescrit.
L'ombre enfoncée ainsi la tète en bas, est le pape Nicolas m, de 1 a amille ries Orsini, élu en 1277.
' Boniface VIII, qui mourut en 1303. Ce'lestm V a dit de Boniface : « Intravil
«t viil [.es, regnavi t ut leo, mortuus est ut canis. » * L'Église.
l'enfer, chant xix. 23 i
C'est pourquoi l'esprit tordit ses deux pieds; puis, en soupirant et d'une voix plaintive, il dit : « Que demandestu donc?
» Si tu as envie de savoir qui je suis, au point d'avoir franchi ces rochers, sache que je fus revêtu du grand manteau ;
» Et véritablement je fus fils de l'Ourse1; et si cupide, que, pour élever les oursins, j'ai mis tout l'or de la terre dans ma bourse, et moi-même dans celle d'en bas2.
» Sous ma tête sont les autres simoniaques qui m'ont précédé, enfoncés dans cette crevasse de pierre.
» J'y tomberai aussi, quand viendra celui pour qui je t'ai pris, lorsque je t'ai fait ma soudaine demande.
» Mais depuis que mes pieds brûlent et que je suis ainsi sens dessus dessous, plus de temps s'est écoulé qu'il n'en restera, lui, à souffrir aux pieds la même cuisson;
» Car, après lui, viendra du couchant, et chargé de plus de crimes, un pasteur sans loi3; c'est celui-là qui doit me recouvrir;
» Ce sera un nouveau Jason, pareil à celui don4 parle le livre des Machabées. Et comme son roi fut faible envers l'autre, ainsi sera pour celui-ci le souverain de la France. »
Je ne sais pas si ici je fus trop emporté, mais je lui répondis en ces termes : « Or çà, dis-moi quel trésor
» Notre-Seigneur voulut-il de saint Pierre, avant de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda rien, sinon : « Suis-moi. »
» Ni Pierre ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son argent, quand il fut élu à la place que perdit l'âme traîtresse *.
» Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse mal acquise qui t'a rendu hardi contre Charles5.
1 II fait allusion au nom de sa famille. Orsini. . 5 C'est-à-dire dans les fosses nommées Malebolge.
3 II désigne Clément V, archevêque de Bordeaux, lequel, par l'influence de Philippe le Bel, fut élu pape, après la mort de Boniface VIII, en 1303.
4 Le traître Judas, qui fut remplacé par Matthias.
• Charles I", roi de la l'ouille, qui etau de la maison de France, firangier dit :
» Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que tu tins dans la douce vie,
» J'userais de paroles encore plus austères, car le monde s'attriste de votre avarice qui foule aux pieds les bons et élève les méchants;
» Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est assise sur les eaux se prostituant aux rois1,
» Celle qui naquit avec les sept têtes et tira sa torce de ses dix cornes, tant que la vertu plut à son époux.
» Vous vous êtes fait des dieux de l'or et de l'argent8, et quelle différence de vous à l'idolâtre, si ce n'est qu'il e» adore un et que vous en adorez cent ?
» Ah! Constantin! de quels maux fut la source, non ta conversion , mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent! »
Et tandis que je lui chantais ces notes, soit colère ou conscience qui le mordît, il secouait fortement les pieds.
Je crois bien que je plus à mon guide, qui entendit toujours d'un air satisfait le son des paroles proférées avec sincérité ;
C'est pourquoi il me prit dans ses bras, et, lorsqu'il me tint bien sur sa poitrine, il remonta par la route d'où il était descendu,
Et il ne se lassa pas de me serrer contre lui, qu'il ne m'eût porté sur le haut du pont qui va de la quatrième à la cinquième chaussée.
Là il posa doucement son doux fardeau sur l'âpre et roide rocher, qui serait un rude chemin pour les chèvres.
De là. je découvris une autre vallée.
« Il faut savoir que ce pape, à cause de ses richesses, entra en une telle présomption, qu'il Gt demander au dict Charles une de ses niepces pour son neveu; lors Charles repondit : « Que bien qu'il eût les pieds rouges, il n'étoit pas digne d'a- » voir alliance avec le sang de France. » Dont le pape eut si grand crève-cœur, qu'il lui osta le vicariat de la Toscane. >
1 «Veni, ostendam tibi damnationem meretricis rnagnae, quae sedet super aquas /nnltas. Cum qua fumicati sunt reges terra?... Vidi mulierem sedentem super be.«liani coccineatn, plenam nominibus biasphemiae, habentem capita seplem, et cornila dec<ïa. > [Apoc, cap. xvii.)
' Aurum tuum et argenlum [ecerunt tibi idolo. (Osc'e.)
l'enfer. CHANT XX. 23é
CHANT XX
Quatrième fosse du huitième cercle, ou des Devins. — Le visage tourne vers U dos, ils marchent à reculons. — Tire'sias, Arons, Manto, qui explique à Virgile l'origine et le nom de Mantoue. — Eurypyle, Michel Scott, Guido Bonatti. — Les poêles poursuivent leur voyage.
îles vers ont à chanter un autre supplice : il sera le sujet du vingtième chant du premier cantique qui traite des damnés1..
J'étais déjà tout disposé à regarder la plaine étendue devant moi et toute baignée de pleurs d'angoisse,
Et je vis venir par la vallée circulaire des gens qui, pleurant en silence, allaient du pas des processions dans le monde.
Lorsque j'abaissai plus près d'eux mon regard, il me parut que chacun de ces damnés était étrangement tordu du menton au commencement du thorax ;
Car leur face était tournée vers les reins, et il leur fallait marcher à reculons, parce qu'ils avaient perdu la faculté de voir en avant.
Peut-être un homme a été retourné ainsi par la force de la paralysie; mais je ne l'ai pas vu et je ne crois pas que cela soit.
Si Dieu te laisse, ô lecteur ! retirer du fruit de ta lecture, pense par toi-même si mes yeux pouvaient rester secs,
Quand je vis de près notre image si tordue, que les larmes leur coulaient par la raie du dos.
Certes, je pleurais, appuyé à une des roches de la dure montagne , en sorte que mon guide me dit ': « Es-tu aussi de ces insensés?
» Ici la pitié vit, quand elle est bien morte. Qui est plus criminel que celui qui s'attendrit devant la justice divine ?
1 La Divine Comédie, on le sait, comprend trois cantiques : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.
» Lève, lève la tête, et vois celui pour qui s'ouvrit la terre aux yeux des Thébains, tous ils criaient : « Où tombes-tu?
» Amphiaraùs1, pourquoi abandonner la guerre? » Et il ne cessa de tomber dans le gouffre jusqu'à Minos, qui saisit chaque coupable.
» Vois que de ses épaules il a fait sa poitrine ; pour avoir voulu voir trop tôt en avant, il regarde en arrière et fait un chemin rétrograde.
» Vois Tirésias, qui changea d'aspect quand de mâle il devint femme, métamorphosé des pieds à la tête.
» Et il lui fallut abattre de sa verge les deux serpents accouplés avant de recouvrer le poil viril8.
» Celui qui marche derrière son ventre est Arons3; dans les montagnes de Luni, cultivées par le Carrarais qui habite au-dessous,
» Il eut parmi les marbres blancs la carrière pour demeure; de là il n'avait pas la vue arrêtée quand il contemplait la mer et les étoiles;
» Et celle qui, de ses tresses détachées, couvre son sein que tu ne vois pas, et qui, de l'autre côté, a une peau toute velue,
» Fut Manto4 qui parcourut bien des contrées, jusqu'à ce qu'elle s'arrêtât au lieu où je naquis; c'est pourquoi je serai bien aise si tu m'écoutes.
» Après que son père fut sorti de la vie, et que la cité
1 Amplriarails, un des sept rois qui assiégèrent Thèbes. Il avait prédit qu'il mourrait à ce siège : en effet, au milieu d'un combat, la terre s'entr' ouvrit et l'engloutit avec son char.
* Tirésias, devin tliébain. Voir Ovid., Métam., 1. m.
* Arons, devin toscan. Voir lucain, Pharsale, 1. 1.
* Manto, magicienne, fille du Thébain Tirésias. Après la mort de son père, elle quitta sa patrie pour fuir la tyrannie de Créon, et, après avoir longtemps erré, arriva en Italie. Elle eut de Tibérinus, Ocnus ou Bianor, fondateur de Mantoue :
Namque sepulcrum ncipit apparere Bianoris.
Qui muros matrisque dedit tibi, Mantua, nomen. (Virgile.)
l'enfer, chant xx. 235
de Bacchus * devint esclave , celle-ci alla longtemps par le monde.
» Là-haut, dans la belle Italie , est un lac au pied des Alpes qui cernent l'Allemagne au-dessus du Tyrol : il a nom Benaco.
» Mille sources et plus, je crois, viennent augmenter, entre Garda, Val-Camonica et l'Apennin, l'eau qui dort dans ce beau lac.
» Au milieu est un endroit où le pasteur de Trente et ceux de Brescia et de Vérone pourraient donner la bénédiction s'ils suivaient ce chemin.
» Là où la rive s'abaisse davantage, siège Peschiera, belle forteresse, capable de protéger les habitants de Brescia et de Bergame ;
» Là tombe nécessairement tout ce qui ne peut rester dans le sein de Benaco, et il s'en forme un fleuve qui descend au milieu des verts pâturages.
» Aussitôt que l'onde prend sa course, elle ne s'appelle plus Benaco, mais Mincio, jusqu'à Governo, où elle tombe dans le Pô;
» Elle ne va pas loin sans rencontrer une plaine où elle s'étend et stagne, et alors elle devient malsaine dans l'été.
» Passant là, la vierge farouche vit la terre marécageuse sans culture et sans habitants.
» Elle s'y arrêta avec ses esclaves, pour fuir tout commerce humain et pour exercer son art magique, et elle y vécut et y laissa sa dépouille mortelle.
» Alors les hommes dispersés à Fentour s'assemblèrent dans ce lieu, qui était protégé de tous côtés par le marais;
» Ils élevèrent une ville sur les os de la morte, et, du nom de celle qui la première avait fait choix de ce séjour, ils l'appelèrent Mantoue, sans aucun autre avis du destin.
» Jadis les habitants en furent plus nombreux, avant que la folie de Casalodi eût été en butte à la fourberie de Pinamonte2.
1 Thèbes.
3 Pinamoiite de' Bonacorsi engagea Casalodi à exiler beaucoup de nobles qu'il redouiait, puis renversa aisément le crédule comte de Mantoue.
» Je t'en instruis donc, afin que si jamais tu entends attribuer une autre origine à ma patrie, aucun mensonge n'obscurcisse la vérité. »
Et moi : « Maître, tes discours sont si évidents pour moi et s'emparent tellement de ma confiance, que tous les autres me seraient des charbons éteints.
» Mais dis-moi si, dans les gens qui s'avancent, tu en vois quelqu'un digne de remarque ; car c'est là ce qui seul occupe mon esprit. »
Alors il me dit : « Celui dont la barbe s'étend de ses joues à ses brunes épaules, quand la Grèce était si vide de mâles ,
» Qu'il en restait à peine dans les berceaux, fut augure, et aver-. Calchas il donna en Aulide le signal de couper le premier câble.
» Il eut nom Eurypyle, et ainsi le chante quelque part ma haute tragédie * : tu le sais bien , toi qui la sais toute entière.
» Cet autre, dont les flancs sont si creux, fut Michel Scott, qui sut véritablement le jeu des fraudes magiques*.
» Tu vois Guido Bonatti3; tu vois Asdente4 qui maintenant voudrait bien être resté à son cuir et à son ligneul; mais il se repent trop tard.
» Tu vois les malheureuses qui quittèrent l'aiguille, la navette et le fuseau, et se firent devineresses; elles firent des maléfices avec des herbes et des images.
» Mais viens maintenant, car déjà l'astre où l'on voit Caïn et les épines 5 occupe le confin des deux hémisphères et touche la mer au-dessous de Séville.
• Au livre H de l'Enéide :
Suspensi Eurypylum scitatum oracula Phoebi Mittimus.
* Michel Scott, astrologue de l'empereur Fre'de'ric II.
' Natif de Forli : le comte Guido de Montefeltre n'entreprenait rien sang 1* consulter.
4 Savetier de Parme, astrologue.
'Alors le peuple prenait les tacites de la lune pour Caïn cuargë'd'un fagot d'épine*.
l'enfer, chant xxi. 237
» La nuit dernière, la lune était ronde ; tu dois bien te rappeler que parfois elle ne te nuisit pas dans la nuit profonde. »
Il me parlait ainsi, et nous marchions cependant.
CHANT XXI
Cinquième fosse du huitième cercle, renfermant ceux qui trafiquent de la Justice. — Ils sont plongés dans un lac de poix bouillante. — Les Démons, armés de harpons, viennent furieux contre les poé'tes ; puis, sur un ordre de leur chef, livrent passage. — Enfer grotesque. f*
Ainsi, de pont en pont, et parlant d'autres choses que mon poëme n'a souci de chanter, nous avancions et nous étions parvenus au milieu du cinquième , quand
Nous nous arrêtâmes pour voir l'autre crevasse de Malebolge et les autres vaines larmes, et je la vis singulièrement obscure.
Telle dans l'arsenal des Vénitiens bout en hiver la poix tenace pour radouber leurs bâtiments avariés
Sur lesquels ils ne peuvent naviguer; et, au lieu de ce qui est, celui-ci refait son bâtiment à neuf, celui-là calfate les côtes du navire qui a fait plusieurs voyages;
Qui recogne à la proue , et qui à la poupe ; l'un fait les rames, et l'autre tord les haubans ; un autre répare la misaine et l'artimon;
Telle, non par le feu, mais par la volonté divine, bouillait en bas une matière épaisse qui engluait le bord de toutes parts.
Je la voyais, mais je ne voyais sur elle que les bouillons que le bouillonnement soulevait, et elle se gonflait toute et retombait affaissée.
Tandis que, l'œil fixe, je regardais en bas, mon guide enme disant : « Prends garde ! prends garde ! » me tira à lui du lieu où j'étais.
Alors je me tournai comme fait l'homme à qui il tarde de voir ce qu'il doit fuir et qu'une peur subite énerve,
Et qui, pour voir, ne diffère pas de partir; et je vis derrière nous un diable noir venir en courant par le pont.
Oh ! comme il était féroce d'aspect ! et comme il me paraissait menaçant de gestes avec ses ailes ouvertes et si léger sur ses pieds!
Son épaule, pointue et élevée, était chargée d'un pécheur qu'il tenait agrippé par le nerf des pieds.
De notre pont, il dit: « 0 Malebranche1! voilà un des anciens de Santa-Zita2; mettez-le dessous, que je retourne encore
» A cette terre qui en est bien fournie. Là tout homme est fripon, excepté Bonturo3; là, pour de l'argent, de non on vous fait oui. »
Il le lança en bas, et par le dur rocher il s'en retourna, et jamais il n'y eut mâtin déchaîné plus ardent à poursuivre un voleur.
Le pécheur s'enfonça et remonta tout souillé; mais les démons, qui avaient le pont pour abri, crièrent : « Ici il ne s'agit plus de la sainte Face *,
» Ici on nage autrement que dans le Serchio5. Si donc tu ne veux pas de nos égratignures, ne ride pas la surface de la poix. »
Puis ils le harponnèrent avec plus de cent crocs, en disant : « 11 convient que tu danses ici à couvert, et si tu peux prévariquer, ce sera en cachette. »
Les cuisiniers ne font pas autrement enfoncer par leurs
1 Malebranche, Griffes maudites. — C'est le nom ge'ne'ral des démons de la cinquième enceinte où sont punis'ceux qui ont trafiqué de la justice , « lesquels, dit le vieux Grangier, ont griffes et ongles de lyon. >
' Santa-Zita, c'est-à-dire la ville de Lucques, où sainte Zita est honorée.
* Ironie contre ce Bonto Bonturi, de la famille dei Dati, qui passait pour l'homme le plus vénal de toute la ville de Lucques.
* La sainte Face :image de Jésus-Christ, laquelle fit deNicodème son disciple et que les Lucquois montrent dans leur église de Saint-Martin.
'Le Serchio, fleuve qui passe près de Lucques.'
l'enfer, chant xxi. 239
aides, avec de longues fourchettes, les viandes dans la chaudière, pour qu'elles ne surnagent pas.
Le bon maître : « Afin qu'il ne paraisse pas que tu sois ici, me dit-il, accroupis-toi derrière une roche qui te soit une protection;
» Et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, toi, car ce sont choses à moi connues pour avoir été une autre fois dans cette bagarre. »
Ensuite il acheva de traverser le pont, et, comme il atteignait la sixième rive, besoin lui fut d'avoir le front serein.
Avec cette fureur, avec cette impétuosité d'ouragan que mettent les chiens à s'élancer contre le pauvre qui, aussitôt, demande du secours là où il s'arrête,
Sortirent ceux de dessous ce pont, et ils tournèrent contre lui tous leurs crocs; mais il cria : « Que nul de vous ne s'en avise !
» Avant que votre fourche me prenne, que l'un de vous vienne à moi, qu'il m'écoute, et qu'il se demande ensuite s'il doit me pardonner. »
Tous ils criaient : « Va, Malacoda1! » C'est pourquoi un d'eux se mit en marche, et les autres se tinrent immobiles, et il s'avança en disant : « Qu'y a-t-il pour ton service?
— Crois-tu, Malacoda, que tu me verrais ici venu, dit mon maître, sain et sauf encore, malgré toutes vos armes,
» Sans la volonté divine et le destin propice? Laisse-moi aller, car dans le ciel on veut que je montre à un autre ce chemin sauvage. »
Alors l'arrogance du démon plia si fort, qu'il laissa tomber la fourche à ses pieds, et dit aux autres : « Or çà, qu'on. ne le frappe pas. »
Et mon guide à moi : « 0 toi, qui te tiens tout tapi entre les rochers du pont, maintenant reviens à moi en toute assurance. »
C'est pourquoi je me mis en marche et vins à lui prompte-
1 Queue maudit».
ment, et les diables se portèrent tous en avant, si bien que je craignis qu'ils ne tinssent pas le pacte.
Et ainsi j'ai vu trembler autrefois ceux qui, par convention, sortaient de Caprona l, en les voyant au milieu de tant d'ennemis. «
Je m'approchai de toute ma personne tout près de mon guide, et je ne détournais pas les yeux de leur visage qui n'avait rien de bon.
Eux abaissaient leurs crocs : « Veux-tu que je le touche avec ce harpon? » disait un d'eux à un autre; et ils répondaient : « Oui, va, plante-le-lui ! »
Mais ce démon, qui tenait conversation avec mon guide, se tourna tout à coup, et dit : « Doucement, doucement, Scarmiglione2! »
Puis il nous dit : « Allez plus loin; par ce rocher vous ne pourrez, parce que la sixième arche gît au fond tout en débris.
» Et si pourtant vous voulez aller plus avant, prenez par cette côte escarpée ; auprès est un autre pont qui sert de passage.
» Hier, cinq heures plus tard que l'heure présente, douze cent soixante-six ans ont été accomplis depuis qu'ici le chemin a été rompu8.
» J'envoie là plusieurs des miens pour regarder si nul ne met la tête à l'air; marchez avec eux, ils ne vous feront pas de mal.
» Allez en avant, Alichino *, et Calcabrina, commença-
1 Caprona, château des Pisans, sur les bords de' l'Arno, dont les Lucquois s'ë* taient rendus maîtres et qu'ils rendirent ensuite par capitulation aux Fisans.
» Qui arrache les cheveux.
» Par suite d'un tremblement de terre, au moment de la mort de Je'sus-Christ.
4 Alichino, qui fait plier les autres, qui alios inclinât; — Cagnatso, méchant
£UiCQ • Barbariccia, qui a la barbe hérissée ; — Libicocco, désir ardent ; —
DraghignatiO, venin de dragon ; — Ciriatto-Sannuto, croc de pourceau ; — Calcabrina, qui foule la rosée, c'est-à-dire la grâce divine ; — Graffiàcane, chien qui egratigne; — Farfarello, charlatan; — Rubicante, enflammé. Toutes ces explications sont de Landino, traduites par Grangier.
l'enfer, chant xxh. 241
t-il à dire, et toi aussi, Cagnazzo; Barbariccia guidera la dizaine.
» Que Libicpcco vienne en outre, et Draghignazzo, Ciriatto aux grosses défenses, et Graffiacane, et Farfarello, et Rubicante le fou.
» Cherchez à Fentour de la glu bouillante; que ceux-ci soient saufs jusqu'à l'autre pont, qui tout entier encore va sur la fosse.
— 0 maître! qu'est-ce que je vois? dis-je; oh! si tu sais le chemin, allons seuls sans cette escorte; ce n'est pas moi qui la demande.
» Si tu es aussi prudent que de coutume, ne vois-tu pas qu'ils grincent des dents et que de leurs yeux ils nous menacent de mal? »
Et lui à moi : « Je ne veux pas que tu t'effrayes; laisseles grincer des dents à leur gré. Ils font cela pour les malheureux que tu vois bouillir. »
Ils se mirent en route par la chaussée de gauche; mais auparavant chacun d'eux avait serré sa langue entre ses dents en signe d'intelligence avec leur chef.
Et celui-ci de son c. avait fait une trompette l.
CHANT XXII
Suite de la cinquième fosse. — Les poètes y trouvent Giampolo, Navarrois, ministre du roi Thibaut, et qui trafiquait de la faveur de son maître. — Ruse de Giampolo pour échapper aux crocs des Démons. — Deux diables, en se battant, tombent dans la poix bouillante.
J'ai vu précédemment des cavaliers se mettre en marche, et commencer le combat, et faire montre, et parfois battre en retraite,
J'en ai vu faire des excursions sur votre terre , ô habi-
' Tout ce chant et le suivant rappellent l'enfer de Callot. Voici, dans toute son audace, l'élément grotesque qui accompagnait l'wt du mgyen âge.
tants d'Arezzo! et y porter le ravage; j'ai vu lutter dans des tournois et courir dans des joutes,
Tantôt au son des trompettes , tantôt au son des cloches, au bruit des tambours, sous les signaux des citadelles, avec tout l'appareil national et étranger.
Mais jamais, que je sache, si étrange instrument à vent ne fit mouvoir cavaliers ou piétons; jamais, sur terre ou dans les cieux, pareil fanal ne guida un navire.
Nous marchions avec les dix démons (ah! la terrible compagnie), mais à l'église -avec les saints, et avec les gloutons à la taverne.
Cependant mon attention était concentrée sur la poix pour voir tous les recoins de la fosse et ceux qui brûlaient dedans.
Comme les dauphins, lorsque, courbés en arc, ils sautent hors de l'eau , et font signe aux marins de songer à sauver leur bâtiment;
Ainsi, pour alléger leur souffrance, quelques-uns des damnés montraient le dos et le recachaient plus prorapts que l'éclair.
Et comme dans un fossé les grenouilles tiennent la tête à fleur d'eau , cachant leurs pattes et le reste de leur corps ,
Ainsi se tenaient de tous côtés les pécheurs ; mais dès que s'approchait Barbariccia, vite ils rentraient dans la poix bouillante.
Je vis, et mon cœur en frémit encore, un d'eux qui avait trop tardé, comme il arrive qu'une grenouille reste et que l'autre plonge.
Et Graffiacane, qui était le plus près de lui, l'accrocha par les cheveux tout englués de poix, et le tira dehors comme si c'était une loutre.
Je savais le nom de tous ces démons, pour les avoir remarqués lorsqu'ils furent choisis, et pour les avoir entendus se nommer entre eux.
« Rubicante, mets-lui ta fourche au dos et écorche-le, » criaient ensemble tous les maudits.
l'enfer, chant xxh. 243
Et moi : « Maître, sache, si tu ie peux, quel est l'infortuné qui est tombé aux mains de ses ennemis. »
Mon guide s'approcha de lui et lui demanda d'où ii était, et celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume dé Navarre1.
» Ma mère me mit au service d'un seigneur; elle m'avait engendré d'un dissipateur qui avait détruit sa santé et sa fortune;
» Puis je devins le favori du bon roi Thibaut, et je me mis à trafiquer des grâces, crime dont je porte la peine dans cette chaudière. »
Et Chiatto, à qui il sortait de chaque côté de la bouche une défense comme à un sanglier, lui fit sentir comme elle déchirait.
La souris était venue parmi de mauvais chats: mais Barbariccia l'enferma dans ses bras, et dit : « Restez là, tandis que je l'enfourche. »
Et il tourna la face vers mon maître : « Interroge-le encore, dit-il, si tu désires d'en savoir davantage avant qu'on le mette en pièces. » ,
Mon guide : « Or donc, dis-moi, parmi les autres coupables plongés dans cette poix, en connais-tu qui soient Latins ? » Et lui : « Je viens d'en quitter un
» Qui vécut voisin de l'Italie. Que ne suis-je encore caché comme lui ! je ne craindrais ni ces griffes ni ces crocs. »
Et Libicocco : « Nous en avons trop supporté, » dit-il; et il lui prit le bras avec son harpon , et du coup il lui emporta tout l'avant-bras.
Draghignazzo voulut aussi le prendre par les jambes; mais leur décurion se retourna vers eux tous avec un regard furieux.
Lorsqu'ils se furent un peu apaisés, mon guide demanda sans retard à celui qui contemplait encore sa blessure :
« Quel est celui dont tu t'es si malheureusement séparé
1 II se nommait Giampolo ou Ciampolo.
pour venir au bord? » Et il repondit : « C'est frère Gomite1,
» Gouverneur de Gallura, vase d'iniquité, qui eut dans sa main les ennemis de son maître et fit de sorte qu'ils se huèrent tous de lui;
» Il prit leur or et les laissa libres, comme il le dit lui même, et dans ses autres emplois il ne fut pas un médiocre, maïs un parfait prévaricateur.
» Avec lui converse souvent don Michel Sanche de Logodoro, et leurs langues ne se sentent jamais lasses de parler de la Sardaigne2.
» Hélas! voyez cet autre qui grince des dents. J'en dirais plus, mais j'ai peur qu'il ne s'apprête à me gratter la teigne. »
Et le grand chef des Démons se tourna vers Farfarello qui roulait les yeux, voulant frapper, et lui dit : « Ote-toi de là, méchant oiseau !
— Si vous voulez ou voir ou entendre des Toscans ou des Lombards, recommença ensuite l'ombre effrayée, j'en ferai venir.
» Mais que les griffes cruelles se tiennent un peu à l'écart afin qu'ils ne craignent pas leurs vengeances; et moi-même, m'asseyant dans ce lieu,
» Tout seul que je suis, j'en ferai venir sept, en sifflant comme c'est notre usage de faire lorsqu'un de nous met la tête dehors. »
A cette parole, Cagnazzo leva le museau, et, secouant la tête, dit : « Entendez-vous la malice qu'il a imaginée pouï -pouvoir rentrer dans l'étang? »
Alors l'ombre, qui avait des pièges en abondance, répondit : « Je suis effectivement trop plein de malice quand j'expose mes compagnons à de plus grandes souffrances. »
Alichino ne résista pas; et, en opposition avec les autres,
' Religieux sarcle, qui trahit la confiance de Nino Visconti, gouverneur pour et Pisans de Gallura, en Sardaigne ; il fut pendu.
' Michel Sanche, sénéchal de Logodoro, dont il devint seigneur, en se'duisanl Adélasia, veuve de son ancien maître.
l'enfer, chant xxii. 245
il lui dit : a Si tu te jettes dans la poix., je ne te poursuivrai pas par derrière au galop.
» Mais je battrai des ailes au-dessus. Nous te laissons la hauteur et la rive comme bouclier , afin de voir si , à toi seul, tu vaux plus que nous. »
0 toi qui lis, tu verras un nouveau jeu. Chacuiy des Démons tourna la tête de l'autre côté, et le premier de tous, celui qui était le plus récalcitrant,
Le Navarrois prit bien son temps; il posa les pieds à terre, et, se précipitant d'un seul bond, il se mit à l'abri d*> leurs mauvais desseins.
Chacun d'eux resta tout chagrin de sa sottise, mais surtout celui qui avait été la cause du malheur; c'est pourquoi il s'élança en s'écriant : « Je te tiens ! »
Mais ce fut en vain; ses ailes ne purent égaler en vitesse celles de la frayeur; l'un entra dans la poix, et, arrêté à la surface, l'autre remonta en l'air.
Ainsi, quand le faucon s'approche, le canard s'enfonce tout à coup, et l'autre s'en retourne furieux et fatigué.
Calcabrina , irrité de se voir dupé , vola par derrière le démon, désirant ardemment que l'ombre en s'échappant lui fournît un motif de querelle.
Et quand le prévaricateur eut disparu, il tourna ses griffes contre son compagnon et les lui enfonça dans le corps audessus même de l'étang.
Mais celui-ci, épervier de bonne race, joua des griffes aussi, et tous deux ils tombèrent au milieu de la poix bouillante.
La chaleur les sépara soudain; mais il n'y avait pas à se relever, leurs ailes étaient tout engluées.
Barbariccia mécontent, ainsi que les siens, en fit voler quatre de l'autre côté avec tous leurs harpons et en toute hâte.
Ils descendirent vers l'endroit désigné, et tendirent leurs crocs aux deux démons tombés dans la poix et qui étaient déjà à demi brûlés ;
Et nous, nous les laissâmes ainsi empêtrés.
CHANT XXIII
Sixième fosse du huitième cercle, ou des Hypocrites. — Ils marchent courbes soui une chape de plomb. — Les poètes y trouvent Catalano et Loderingo de Bologne.
Seuls, en silence, et sans escorte, nous marchions l'un devant l'autre, comme vont par le chemin les Frères Mineurs.
La présente querelle me rappelait la fable d'Ésope , dans laquelle il a parlé de la grenouille et du rat.
Les deux particules mo et issa ne me semblaient pas avoir plus de rapport ensemble que n'en avaient avec la fable le commencement et la fin de cette rixe1.
Et comme une peusée sort d'une autre , de cette idée il en naquit une autre qui redoubla ma première crainte;
Je pensais ainsi : « Ces démons ont été joués à cause de nous, et l'injure et les coups qu'ils ont reçus sont tels, que je crois qu'ils souffrent beaucoup.
» Si la colère se joint à leur mauvais vouloir, ils nous poursuivront plus cruels que le chien qui mord le lièvre au collet. »
Déjà je sentais tout mon poil se hérisser de peur; je regardai en arrière avec attention, et je dis : « Maître, si tu ne nous caches
» Toi et moi promptement, j'ai peur des démons et des griffes maudites; nous les avons déjà derrière nous, et je me les figure tellement, que je les entends déjà. »
Et lui : « Si j'étais un verre doublé d'étain, je n'attirerais pas à moi ton image plus vite que je ne pénètre au dedans de ton âme;
» En ce moment, tes pensées venaient à travers les miennes de la même façon et sous les mêmes traits, si bien que de nous deux j'ai pris un seul conseil.
1 Mo et nsa, deux mots lombards qui signifient une même chose : comme en français, à présent et maintenant.
l'enfer, chant xxiii. 247
» Si la côte qui est à notre droite s'incline assez pour que nous puissions descendre dans l'autre fosse, nous éviterons la chasse que tu t'imagines. »
A peine avait-il achevé de donner son avis, que je vis venir les démons, les ailes étendues, déjà assez près pour vouloir nous saisir.
Mon guide me prit subitement, comme une mère qui, réveillée par le bruit, et voyant les flammes briller près d'elle,
Prend son fils dans ses bras, et fuit , et ne s'arrête pas, plus occupée de lui que d'elle-même, et n'étant vêtue que d'une chemise.
ï)u haut de la chaussée, il se laissa glisser, en tournant le dos le long de la roche escarpée- qui bouche un des côtés de l'autre cercle.
L'eau qui court dans un canal et va faire tourner la roue d'un moulin n'est pas si rapide, quand elle approche des aubes de cette roue,
Que l'était dans cette fuite le maître qui me portait sur son cœur, comme son fils et non comme un compagnon.
 peine nos pieds eurent-ils touché le sol du profond abîme, que les démons parurent au haut du rocher audessus de nos têtes; mais je m'en souciais peu,
Car la haute Providence qui les avait placés là pour être les ministres de la cinquième fosse, leur refusait à tous le pouvoir d'en sortir.
Là-bas nous trouvâmes une troupe d'âmes brillantes qui marchaient en tournant à pas très-lents, et qui pleuraient et semblaient remplies de douleurs et de fatigue;
Elles portaient des chapes garnies de capuchons bas qui tombaient devant les yeux, et taillées à la façon de celles que portent les moines de Cologne * ;
1 L'on faict un conte qu'il y eut un abbé à Cologne, lequel fut si ambitieux et insolent, qu'il demanda permission au pape que ses moynes pussent porter chapes d'escarlatte, ceintures, espérons, et estriers à cheval d'argent dore'. Ce qui dépleul tant au pape, qu'il lui commanda qu'à l'advenir luy et ses moynes useraient de chapes noires et mal faictes, de ceintures et estriers de bois. (Grangier.J
A l'extérieur ces chapes sont dorées, de sorte qu'elles éblouissent; mais à l'intérieur elles .sont toutes de plomb et si lourdes, que celles de Frédéric sembleraient de paille l.
0 manteau fatigant pour l'éternité ! Nous tournâmes encore la main gauche et marchâmes avec ces âmes, écoutant leurs tristes gémissements.
Mais, écrasés sous leur fardeau, ces malheureux marchaient si lentement, que nous changions de compagnon à chaque mouvement de hanche.
Or, je dis à mon guide : « Tâche d'en trouver un dont on connaisse le nom et les actions, et porte en marchant l'œil autour de toi. »
Et l'un d'eux, qui entendit le langage toscan, cria derrière moi : « Arrêtez vos pieds ! vous qui courez si vite à travers l'air sombre;
» Et toi, peut-être tu obtiendras de moi ce que tu demandes. » Aussitôt mon guide se tourna et dit : « Attends, et ensuite sur son pas règle le tien. »
Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient dans leurs regards grand désir d'être avec moi; mais leur fardeau et leur chemin étroit les retardaient.
Quand ils m'eurent joint, ils me regardèrent d'un œil louche et sans parler; puis ils se tournèrent l'un vers l'autre et se dirent :
« Celui-ci paraît vivant au mouvement de sa gorge; et s'ils sont morts, par quel privilège vont-ils dégagés du pesant manteau? »
Puis ils me dirent : « 0 Toscan, qui es parvenu jusqu'au collège des tristes hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui tu es. »
Et moi à eux : « Je suis né et j'ai pris croissance sur les bords du beau fleuve Arno, dans la grande ville8, et j'ai ici le corps que j'ai toujours eu.
» Mais vous, à qui une douleur si grande distille sur les
'L'empereur Frédéric II enfermait les coupables de lèse-majeste dans des ci a prs de plomb, et on le* jetait ainsi sur des charbons ardents. 1 Florence.
l'enfer, chant xxiii. 249
joues, qui ctes-vous? et quelle est sur vous la peine qi? brille de tant d'éclat? »
Et l'un d'eux me répondit : « Ces chapes jaunes sont d'un plomb si lourd, qu'elles nous font craquer comme les poids font craquer les balances.
» Nous fûmes Frères Joyeux, et Bolonais. Je m'appelais Catalano, celui-ci Loderingo. Nous fûmes élus podestats par ta ville,
» Suivant sa coutume de choisir un homme neutre pour conserver sa paix, et nous sûmes bien la garder, comme on le voit encore près de Gardingo1. »
Et moi : « 0 frères, vos mauvais » Je n'en dis pas
davantage, car mes yeux rencontrèrent un homme crucifié en terre par trois pals2.
Aussitôt qu'il me vit, il se tordit sur lui-même en soufflant dans sa barbe avec force soupirs, et frère Catalano, qui s'en aperçut,
Me dit : « Ce transpercé que tu regardes persuada aux Pharisiens qu'il fallait qu'un homme souffrît le martyre pour le peuple.
» Il est couché nu en travers sur le chemin, comme tu vois, et il faut qu'il sente combien pèse chacun de ceux qui passent.
» Son beau-père éprouve le même supplice dans cette fosse, ainsi que ceux du conseil qui furent, pour les Juifs, une semence de malheurs. »
1 C'est le pe )ple qui, faisant allusion à la vie joyense des frères de Sainte-Marie, ordre chevalei esque tonde par TJrbain IV, mais dégénère', leur donna le surnom de Frères Joyeux., — Deux de ces frères, Napoleone Catalano et Loderingo des Anderolo, avaient été nommés, en 1226, podestats de Florence ; après quelque temps d'une sage administration, ils se -vendirent aux Guelfes, et brûlèrent les palais des liberti, bâtis dans un quartier de la ville nommé le Gardingo.
■ Selon le poëte, Caïphe, son beau-père Ananias et tous ceux qui assistèrent au conseil où fut arrêtée la mort de Jésus-Christ, sont crucifiés en enfer. — Les paroles de Caïpbe sont dans saint Jean : « Unus autem ex ipsis, Caïphas nomme, eum csset pontifex anni illius, dixit eis : Vos nescitis quidquam, nec cogitati! quia expediî iiobis ut unus moriatur homo prò populo, et non tota gens pereat. » (Cap. XI, v. 49 et 50.1
Je vis alors Virgile regarder avec étonnement celui qui était si honteusement étendu en croix dans l'étemel exil.
Puis il s'adressa au frère en ces termes : « Vous plairait-il de me dire si à droite il est quelque ouverture •
» Par où nous puissions sortir tous deux sans contraindre les anges noirs à nous tirer de cet abîme ? »
Celui-ci répondit : « Plus près d'ici que tu n'espères s'élève un rocher qui part du grand cercle et traverse toutes les sombres vallées ;
» Mais il est rompu en cette partie et ne continue pas au-dessus d'elle. Vous pourrez gravir les ruines qui gisent sur la pente et recouvrent le fond. »
Mon guide resta un peu la tête basse, et dit : « Comme il nous a trompés, celui qui enfourche les pécheurs ! »
Et le frère : « J'ai entendu conter à Bologne les nombreux vices du démon, et, entre autres vices, on l'accusait d'être trompeur et père du mensonge 1. »
Alors mon guide s'éloigna à grands pas, le visage un peu troublé de colère. Je quittai ces coupables au lourd fardeau,
En suivant les traces des pieds chéris.
CHANT XXIV
Septième fosse du huitième cercle; ou des Voleurs. — Ils sont pique's par d'horribles serpents. — Vanni Fucci de Pistoia. — Ses prédictions contre sa patrie et contre Florence.
Dans la partie de la jeune année où le soleil trempe sa chevelure dans le Verseau, et où les nuits commencent à ne plus empiéter sur les jours;
Lorsque la gelée imite sur la terre la couleur de sa blanche sœur, mais dure peu et modère sa rigueur;
Le villageois à qui manque le fourrage, se lève, regarde, et, voyant la campagne toute blanche, se frappe la hanche;
Puis il retourne à la maison, et çà et là se lamente, comme
Dialolus... mendax est et pater mendacii. (S. Joxn., cap. vm, v. 44.)
l'enfer. CHANT XXIV. 2ol
le malheureux qui ne sait plus que faire ; puis il sort de nouveau et reprend espérance,
En voyant la face du monde changée en peu d'heures; alors il saisit sa houlette et chasse au dehors devant lui les troupeaux au pâturage.
De même le maître me remplit d'épouvante quand je vis son front se troubler; de même il mit bientôt l'emplâtre sur le mal ;
Car, lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide se tourna vers moi avec le doux regard que je lui vis d'abord au pied de la montagne.
Il prit conseil en lui-même, et, après avoir bien regardé la ruine, il ouvrit les bras, me saisit,
Et, comme celui qui travaille, songe toujours dans son labeur à ce qu'il fera ensuite, de même en m'élevant sur la cime
D'une roche, mon maître en avisait une autre et me disait : « Accroche-toi d'abord à celle-ci, mais éprouve avant si, telle qu'elle est, elle peut te soutenir. »
Ce n'était pas un chemin fait pour des porteurs de chapes de plomb, puisque nous pouvions à peine, Virgile si léger et moi qu'il soutenait, monter de pointe en pointe;
Et si la voie n'eût pas été plus courte de ce côté que de l'autre, je ne sais ce que serait devenu mon guide; quant à moi, j'eusse été vaincu de lassitude.
Mais comme Malebolge va toujours en pente vers l'ouverture du puits profond, chaque vallée que l'on parcourt
Présente toujours un côté qui s'élève et un autre qui descend. Enfin nous atteignîmes la pointe où se rompt la dernière pierre.
J'avais si peu d'haleine au poumon, quand je fus là-haut, que je ne pouvais aller plus avant; aussi je dus m'asseoir à mon arrivée.
« Maintenant il faut que tu jettes toute paresse, dit le maître; ce n'est pas en couchant sur la plume et le duvet qu'on arrive à la renommée *.
'.Passage imité de Lucain, Pharsale, Uv. IX.
2d2 la divine comédie.
» Celui qui passe sa vie sans renomme'e laisse sur la terre une trace pareille à celle de la fumée dans l'air et de l'écume sur l'eau.
» Or donc, lève-toi, dompte la fatigue avec l'esprit qui triomphe de toute lutte, s'il ne se laisse pas accabler par le poids du corps.
» Il est une plus longue échelle à franchir; il ne suffit pas d'avoir laissé ces pierres derrière nous. Si tu m'entends, que cela te donne du courage. »
Je me levai alors, en me montrant plus rempli d'haleine que je ne m'en sentais, et en disant : « Va, je suis fort et hardi. »
Nous prîmes notre route sur le rocher qui était raboteux, étroit, difficile et plus âpre que celui d'avant.
Je marchais en parlant pour ne point paraître faible, lorsqu'une voix, partant de l'autre fosse, articula une parole peu distincte;
Je ne sais ce qu'elle dit, bien que je fusse sur le sommet de la voûte qui passait par là ; mais celui qui parlait paraissait ému de colère;
Je m'étais baissé; mais les yeux d'un vivant ne pouvaient atteindre le fond à travers l'obscurité, aussi je dis : « Maître, fais en sorte d'arriver
» A l'autre cercle, et descendons ce mur; d'ici j'entends et je ne comprends pas; je vois et je ne distingue rien.
— Je te répondrai, dit-il, en t'accordant ce que tu souhaites : quand la demande est juste, il faut la satisfaire en silence. »
Nous descendîmes le pont du côté où il s'unit à la huitième rive, et alors je vis la fosse tout entière.
Et je vis là une effroyable masse de serpents, et de tant d'espèces différentes, que le souvenir m'en glace ancore le sang.
Que la Libye et les sables ne se vantent plus de produire des chélydres, desjaculis, des phares, des hydres et des amphisbènes * ;
1 Pierre précieuse qui, selon l'opinion du temps, rendait invisible.
l'enfer, chant xxiv. 253
Que toute l'Ethiopie et le pays qui est au-dessous de la mer Rouge n'étalent plus les pestes et les monstres qui s'y engendrent :
A travers cette affreuse et cruelle quantité de reptiles couraient des go/is nus et épouvantés, sans espoir d'un asile ou de la pierre héliotrope;
Leurs mains étaient liées par derrière avec des serpents, et ceux-ci, formant des nœuds par-devant, leur fourraient dans les reins leurs queues et leurs têtes.
Et voilà qu'un de ces malheureux qui était de notre côté fut piqué par un serpent, à l'endroit où le col s'attache aux épaules.
Et, en aussi peu de temps qu'on écrit un 0 et un I i, ce coupable s'enflamma, brûla et tomba réduit en cendre ;
Mais à peine fut-il consumé à terre, que la cendre se ramassa d'elle-même, et reforma le corps tel qu'il était avant.
Ainsi les grands sages prétendent que le phénix meurt et renaît quand il est près de son cinquième siècle ;
11 ne se nourrit ni d'herbes, ni de blé pendant sa vie, mais d'amomum et des pleurs de l'encens; et le nard et la myrrhe forment son dernier lit 2.
Et tel un homme qui tombe, sans savoir comment, par la force d'un démon, ou par l'effet d'une étreinte maladive,
Quand il se relève , il est tout étonné de la grande angoisse qu'il a soufferte, regarde autour de lui, et soupire en regardant,
Tel était le pécheur relevé devant nous. Oh ! combien est sévère la justice de Dieu, pour qu'elle fasse éclater sa vengeance par de tels coups !
Mon guide lui demanda ensuite qui il était, et il répondit : « Je suis tombé de Toscane, il y a peu de temps, en cette horrible fosse.
» La vie bestiale me plut et non la vie humaine, vrai mulet
1 Ne 0 si tosto mai ne I si scrisse.
* Imité d'Ovide, Met., liv. xv.
que je fus. Je suis Vanni Fucci la brute, et Pistoia fut ma digne tanière. »
Et moi au guide : « Dis-lui de ne point bouger, et demande-lui quelle faute l'a précipité ici-bas. Je l'ai vu homme 3e sang et de colère. »
2t le pécheur qui m'entendit ne se cacha pas; il se tourna attentif vers moi, et son visage fut couvert d'une triste honte.
Puis il dit : « Je suis plus désolé que tu m'aies trouvé dans cette misère que je ne le fus lorsque je fus arraché à la vie.
» Je ne puis te refuser ce que tu demandes. Je suis ici-bas parce que j'ai volé dans la sacristie les beaux ornements,
» Et que j'ai accusé faussement un autre de ce crime *. Mais, pour que tu ne te réjouisses pas de ma misère, si jamais tu sors de ces lieux sombres,
» Ouvre les oreilles à cette nouvelle, et écoute : Pistoia d'abord se purge des Noirs, puis Florence renouvelle ses citoyens et ses mœurs.
» Mars soulève, du val de la Magra, une vapeur qui, formant de sombres nuages, va, tempête impérieuse et terrible,
)> Se déchaîner sur les champs de Picène, et là, le nuage éclatant soudain, anéantira tous les Blancs 2.
» Et je l'ai dit parce que je veux te conlrister 8. »
1 Vanni Fucci, arrêté pour le vol des vases sacre's de Pistoie, en accusa le notaire Vanni delia Nona, chez lequel il les avait déposes. Celui-ci, victime de sa complaisance, fut pendu.
* Picèue, où les Blancs furent vaincus et détruits par le marquis Marco1 lo Mala*» pina, qui commandait les Noirs. Ceci en 1301.
1 Dante, du parti des Blancs, fut exilé.
l'enfer, chant xxv. 255
CHANT XXV
Suite de la saptième fosse du huitième cercle, ou des Voleurs et des Concussionnaires. — Le poëte y rencontre Cacus sous la forme d'un centauro; ii.i ^.igon est .sur ses e'paules. — Rencontre de quatre Florentins. — Transformation étrange que subissent deux Ombres.
En finissant ces paroles, le voleur éleva les deux mains en Fair et fit la figue en criant : « Prends, Dieu ! c'est pour toi. »
Mais soudain un serpent, et depuis ce temps j'aime cette race, s'enlaça autour de son col comme s'il lui avait dit : « Je ne veux pas que tu parles davantage. »
Un autre s'attacha à ses bras, et, les enveloppant par devant de ses nœuds, les lia tellement, qu'il n'était pas* possible au damné de faire un seul mouvement.
« Ah ! Pistoie ! Pistoie ! pourquoi ne pas te résoudre à t'incendier toi-même jusqu'à ce que tu n'existes plus, puisque tes fils, de jour en jour, avancent dans le mal !
y> Dans tous les cercles obscurs de l'enfer je n'ai pas vu d'esprit plus superbe devant Dieu, pas même celui qui tomba des murs de Thèbes l. »
Et le voleur s'enfuit sans plus dire un mot. Alors j'aperçus un centaure plein de rage qui venait en criant : « Où est- il, où est-il, le superbe ? »
Je ne crois pas que les Maremmes contiennent autant de couleuvres qu'il en portait sur sa croupe jusqu'à l'endroit où commence la forme humaine;
Sur ses épaules, derrière la nuque, était placé un dragon, qui, les ailes ouvertes, lançait des flammes contre quiconque approchait.
Mon maître dit : « Ce monstre est Cacus, qui, sous les tochers du mont Aventin, torma plus d'une fois ur* lac de sang.
* Capaoéc.
» II n'est pas avec ses frères parce qu'il déroba frauduleusement le grand troupeau qui paissait dans son voisinage.
» Mais ses œuvres louches prirent fin sous la massue d'Hercule 1 qui le frappa de cent coups, et il n'en sentit pas la dixième partie. »
Tandis qu'il parlait, le centaure disparut : aiors trois esprits s'avancèrent au-dessous de nous, et nous ne les aperçûmes, mon guide et moi, '
Que lorsqu'ils crièrent : « Qui êtes-vous ? » C'est pourquoi notre entretien s'arrêta, et nous fixâmes sur eux notre attention.
Je ne les connaissais pas; mais il arriva, comme il arrive en plusieurs cas, que l'un d'eux vint à en nommer un autre,
Disant : « Cianfa2, où est-il resté? » Et moi, afin de rendre mon guide attentif, je me mis le doigt entre le nez et le menton.
Maintenant, ô lecteur ! si tu es lent à croire ce que je te dirai, ce ne sera pas merveille, car moi, qui l'ai vu, je le crois à peine.
Comme je tenais mes yeux levés sur ces esprits, un serpent à six pieds s'élança par devant sur l'un d'eux, et s'y attacha tout entier.
Avec les pieds du milieu il lui serra le ventre, de ceux du devant il prit les bras, puis il lui mordit les deux joues.
Allongeant ensuite ses pieds de derrière sur les cuisses, il lui passa la queue entre les deux jambes, et la lui étendit par derrière le long des reins.
Jamais le lierre ne se lia à l'arbre autant que l'horrible bête, et ses membres s'entortillaient autour du coupable.
Puis ces deux êtres se fondirent ensemble, comme s'ils avaient été de cire chaude, et mêlèrent leurs couleur , si bien, que ni l'un ni l'autre ne paraissait ce qu'il était.
Semperque recenti Caede tepebat humus, foribusque aflixa superbis Ora virùm tristi pendebant pallida tabo.
[jEneid., 1. vm.j 1 Cijulu, de la famille des Donati, à Florence.
l'enfer, chant xxv. 257
C'est ainsi que l'ardeur du feu produit sur un papier qui brûle une couleur brune qui n'est pas noire encore, mais qui déjà n'est plus blanche.
Les deux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait : « 0 Agnel l, comme tu changes ! vois, tu n'es plus ni un ni deux ! »
Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une, et en ce moment apparaissaient deux figures mêlées dans la part unique où les deux étaient perdues.
Des quatre bras deux seulement restaient, les cuisses et les jambes, le ventre et le tronc devinrent des membres qu'aucun homme n'a vus.
Tout aspect primitif y fut effacé, l'image perverse paraissait double et n'était pas un seul être, et, telle qu'elle était, elle s'en allait à pas lents.
Comme le lézard sous la grande ardeur des jours caniculaires, lorsqu'il change de buisson, semble un éclair s'il traverse la route,
Tel paraissait , en se dirigeant vers le ventre des deux autres esprits, un petit serpent enflammé, livide, et noir comme un grain de poivre.
Il piqua l'un d'eux à cette partie du corps pat où l'homme, avant de naître, puise son aliment, et puis il tomba et resta étendu devant lui.
Le blessé le regarda sans rien dire ; immobile sur ses pieds, il bâillait, comme si le sommeil ou la fièvre l'eût assailli.
Et le serpent et lui se regardaient. L'un par la plaie, l'autre par la bouche, ils fumaient fort, et la fumée se rencontrait.
Que Lucain se taise désormais, là où il raconte les misères de Sabellus et de Nasidius, et. qu'il écoute attentivement ce que je décris.
Qu'Ovide se taise sur Cadmus et Aréthuse ; si, dans son poëme, il changea l'un er serpent et l'autre en fontaine, je n'en suis point jaloux 2.
1 Agnel Brunelleschi, Florentin.
* Voir dans la Pharsale, 1. IX, la u ort des soldats Sabelius et Nasidiu», piqué*
Il ne transforma jamais deux natures vis-à-vis l'une de l'autre, si bien que leurs formes fussent prêtes à échanger sur-le-champ leur matière.
L'homme et le serpent se correspondirent de telle sorte, -rue le reptile fendit sa queue en fourche, et que le blessé resserra ses deux pieds.
Ses jambes et ses cuisses se rapprochèrent tellement, que bientôt la jointure ne laissait plus paraître aucune trace.
La queue fendue prenait la forme qui se perdait chez, i' homme; ici la peau s'amollissait, là elle devenait dure.
Je vis les bras de l'homme rentrer dans les aisselles, et les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s'allonger autant que les bras du damné diminuaient.
Les pieds de derrière du serpent , se tordant ensemble, formèrent le membre que l'homme cache, et celui du coupable fit deux pieds.
Tandis que la fumée couvre l'un et l'autre d'une couleur nouvelle., et fait pousser sur le serpent le poil qu'elle enlève à l'homme,
L'un se dresse et l'autre tombe à terre , mais sans détourner leurs regards féroces sous lesquels chacun d'eux changeait de visage.
Celui qui était debout ramena son visage vers les tempes, et de l'excédant de chair qui vint là sortirent les oreilles qui surmontaient ses joues lisses;
Le superflu, qui ne tomba pas en arrière et s'y arrêta, servit à faire un nez, et grossit les lèvres autant qu'il convenait.
Celui qui rampait poussa son museau en avant, et retira ses oreilles dans sa tête, comme fait le limaçon de ses cornes.
La langue de l'homme, qu'il avait auparavant d'un seul morceau, et prompte à parler, se fendit; la langue fourchue du serpent se referma, et la fumée s'arrêta.
L'âme qui était devenue bête s'enfuit en sifflant dans la vallée, et l'autre, en parlant, lui cracha dessus.
par des serpents. — Dans Ovide, I. m, la métamorphose de Gadmus. — Dan* Virgile, 1. II de VÉ nitide, l'épisode de Laocoon.
l'enfer, chant xxvi. 259
Puis, tournant vers elle ses nouvelles épaules, elle dit: «Je veux que Buoso * rampe dans ce chemin comme je l'ai fait. »
C'est ainsi que j'ai vu changer et s'échanger les natures dans la septième fosse ; que la nouveauté m'excuse si ma plume n'est pas fleurie.
Quoique mes yeux fussent troublés et que mon esprit fût égaré, ces ombres ne purent s'enfuir si bien cachées, que je ne reconnusse
Puccio Sciancato2; c'était le seul, des trois esprits venus d'abord, qui ne fût pas changé;
L'autre était celui que tu pleures, ô Gaville8!
CHANT XXVI
Huitième vallée du huitième cercle, ou des Mauvais Conseiller!!. — Us sont dans les flammes. — Ulysse raconte au poëte sa vie errante et sa mort.
Réjouis-toi, Florence; tu es si grande, que ton asile plane sur la terre et sur la mer, et que ton nom est répandu même au fond de l'enfer. ,
Parmi les voleurs, j'ai trouvé cinq de tes citoyens ! Cela me fait honte et ne te fait pas grand honneur *.
Si les songes du matin sont les plus véridiques, tu connaîtras dans peu ce que Prato et les autres te souhaitent. , Si le malheur t'avait déjà frappée, ce ne serait pas assez tôt; qu'il vienne donc puisqu'il doit venir; phzs je deviendrai vieux, plus il me pèsera.
Nous partîmes, et, par le même escalier que les roches
1 Buoso, Florentin, de la famille des Abbati.
'Puccio Sciancato, aussi Florentin.
'C'est messire Guercio Cavalcante, tué par les habitants de Gaville, dans le tiA d'Arno. Les parents et amis de Cavalcante, irrités de cet assassinat, en tirèrent noe vengeance éclatante, en massacrant plusieurs citoyens de Gaville. (M.)
Les cinq citoyens de Florence- sont : Cianfa, Donati, Agnello Brunelleschi. Buoso riegl' Abbati, Puccio Sciancato et Francesco Guercio Cavalcante.
nous avaient fait pour descendre, mon guide remonta et m'entraîna avec lui;
Et, poursuivant la voie solitaire à travers les pointes et les pierres du rocher, le pied ne se dégageait pas sans l'aide de la main.
Alors je m'affligeai, et je m'afflige encore quand je ramène ma mémoire vers ce que j'avais vu, et je mets un frein à mon esprit,
Pour qu'il ne perde pas son guide, la vertu; et si une bonne étoile ou une meilleure influence m'a donné quelque bien, je ne veux pas moi-même me l'envier.
De même que dans la saison où celui qui éclaire le monde nous découvre plus longtemps sa face, le villageois qui se repose sur la colline,
A l'heure où le cousin remplace la mouche , voit à ses pieds, dans le vallon , une foule de lucioles courir autour des vignes et des blés ;
De même je vis resplendir de flammes la septième fosse tout entière, aussitôt que je fus là où le fond apparaissait.
Et tel que celui que les ours aidèrent dans sa vengeance1 vit partir le char d'Élie, quand les chevaux montaient au ciel,
Si haut que l'œil, ne pouvant plus les suivre , ne distingua plus qu'une flamme légère s' élevant comme un faible nuage;
Ainsi dans le fond de la fosse se mouvait chaque flamme, qui renfermait chacune un pécheur, sans montrer son. larcin.
Je me tins sur le pont pour considérer ce spectacle, et là,
1 Le prophète Elise'e. « Cumque pergerent et mcedentes sermocinarentur, ecc« cursus igneus et equi ignei di viser un t utrumque; et ascendi*. Elias per "irbinem in coelnm.
» Ascendit aulem in Betliel : cumque ascenderet per viam, pueri parvi egressi tuot de civitate, et illudebant ei, dicentes : Ascende, calve ; ascende, calve.
> Qui cum respexisset, vidit "os et maledixit ois in nomine Domini; egressique sant duo ursi de saltu, et laccraverunt ex eis quadraginta duo pueros. > (ileo., 1 IT, cu.)
l'enfer, chant xxvi. 26 i
si ^e n'avais pas saisi de la main un morceau de rocher, je serais tombé dans le gouffre, sans être heurté.
Mon guide, qui me "vit si attentif, dit : « Au dedans des feux sont des esprits : chacun est revêtu de la flamme qui l'embrase.
— 0 mon maître ! répondis-je, ta parole m'a rendu plus certain de ce que je vois, mais déjà je m'en étais avisé et je voulais te le dire.
» Apprends-moi quelle est cette flamme qui se divise au-dessus de l'abîme comme celle du bûcher où furent mis Ëtéocle et son frère * ? »
Il me répondit : « Là souffrent Ulysse et Diomede, soumis à la même vengeance pour s'être livrés à la même colère.
» Dans cette flamme on pleure l'embûche du cheval de bois qui ouvrit la porte à toute la belle race des Romains.
» On y pleure l'artifice pour lequel Déidamia, toute morte qu'elle est, se plaint encore d'Achille, et on y porte la peine de l'enlèvement du Palladium.
— S'ils peuvent parler du milieu de cette flamme, dis-je alors (ô mon maître! je t'en prie, et je t'en supplie pour que ma prière en vaille mille),
» Permets-moi d'attendre que la double flamme soit arrivée jusqu'ici,- vois comme, dans mon désir, je me pencha vers elle. »
Et lui à moi : « Ta prière est digne de louange, aussi je l'accueille, mais fais en sorte que ta langue se maintienne en repos ;
» Laisse-moi parler; j'ai compris ce que tu veux; mais peut-être ces pécheurs, parce qu'ils furent Grecs, dédaigneraient ton langage ? »
Lorsque la flamme fut arrivée près de nous deux, et que le maître eut jugé le lieu et le moment favorables, je l'entendis parler en ces termes :
« O vous qui êtes deux dans le même feu, si j'ai bien
Tremuêre cogi et novus adversa busto Peililur : e&undant divisa vertice flammae.
(Stace. Théb.)
mérité de vous pendant ma vie, si j'ai mérité de vous peu ou beaucoup,
» Quand j'ai écrit mon grand poëme dans 1* inonde , ne vous éloignez pas; mais que l'un de vous me dise où, perdu par son courage, il est allé mourir. »
La pointe la plus élevée de l'antique flamme commença à se remuer en murmurant comme la flamme que le vent agite;
Ensuite, promenant çà et là sa cime, comme eût fait une langue prête à parler, elle jeta des sons au dehors, et s'exprima ainsi :
« Quand je parvins à me soustraire à Circe, qui m'avait retenu plus d'un an près de Gaëte, avant qu'Énée eût nommé cet endroit1;
» Ni la douceur des baisers d'un fils, ni la piété due à un vieux père , ni l'amour mutuel qui devait rendre heureuse Pénélope,
» Ne purent vaincre en moi le désir d'explorer le monde et de connaître les vices et les vertus des humains.
» Je me hasardai sur la haute mer, seulement avec un vaisseau et la petite troupe qui ne m'abandonna pas.
» Je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, jusqu'à Maroc, l'île de Sardaigne et les autres îles que la mer entoure et baigne de ses flots.
» Moi et mes compagnons , nous étions vieux et lourd» quand nous arrivâmes à cette gorge étroite où Hercule posa les deux signaux
» Pour avertir l'homme de ne point passer outre. A ma droite je laissai Séville, à ma gauche j'avais laissé Ceuta.
» Alors je dis : « 0 frères ! ô vous qui , à travers cent mille dangers, avez atteint l'Occident,
» Pour ce peu de temps qui vous reste à vivre, ne vous privez pas de visiter, par delà le soleil, ce monde sans habitants.
* Du noir, de sa nourrice.
Tu quoque littoribua nostris, Moeii nutrii,
jE'erDam moriens famam, Caicla, dedisti. (Virgile.)
l'enfer, chant xxvii. 263
» Pensez à votre origine ; vous n'avez pas été faits pour vivre comme des brutes , mais bien pour atteindre la vertu et la science. »
»- Par cette courte harangue, je rendis mes compagnons si ardents à poursuivre leur voyage ., qu'à peine ensuite j'aurais pu les retenir.
» Et, tournant notre poupe au levant, nous fîmes, de nos rames, des ailes à notre vol insensé, et de plus en plus nous avançâmes vers la gauche.
» Déjà la nuit voyait briller toutes les étoiles de l'autre pôle, et le nôtre était si bas, qu'il paraissait à peine audessus dy sol marin.
» Cinq fois la lumière de la lune s'était éteinte et rallumée depuis que nous étions entrés dans cette grande mer,
» Quand nous apparut une montagne que la distance rendait obscure, et qui me semblait la plus haute que j'eusse encore vue1:
» Nous nous réjouîmes, mais notre joie bientôt se changea en plaintes; de cette terre nouvelle s'éleva un tourbillon qui frappa la proue du vaisseau;
» Trois fois il fit tourner le navire avec toute l'eau, puis à la quatrième, il mit la poupe en haut, la proue en bas, et comme il plut à l'autre 2,
» Jusqu'au moment où la mer se referma sur nous. »
CHANT XXVII
Suite. — Le comte Guido de Montefeltro.
Déjà la flamme3 s'était redressée et devenait immobile
1 Selon les plus anciens commentateurs, Dante désigne le Purgatoire par cette montagne, au-dessus de laquelle se trouve le Paradis terrestre. — Selon les plug récents, il entend {'Atlantide de PlatoD, ou l'Amérique.
* A l'autre, c'est-à-dire à Dieu.
La flamme renfermant Ulysse et Diomede.
sans plus parler, et déjà elle s'éloignait de nous avec la permission du doux poëte,
Lorsqu'une autre, qui venait derrière, me fit tourner les yeux vers sa pointe, par le bruit confus qui s'en échappait.
Semblable au taureau de Sicile qui, jetant pour premier mugissement (et cela fut bien juste) le cri de l'ouvrier qui l'avait travaillé avec sa lime 1,
Mugissait par la voix des malheureux qu'on y renfermait, comme si son corps d'airain eût été réellement traversé par la douleur;
La parole de l'esprit contenu dans cette flamme, étouffée dès le principe, et ne trouvant pas d'issue, se convertissait en un bruit pareil à celui du feu.
M&is enfin, lorsqu'elle eut réussi à se frayer un chemin par la pointe, en lui donnant ce mouvement que la langue lui avait donné au passage,
Nous entendîmes ces mots : « 0 toi, à qui je m'adresse, et qui parlais à l'instant le langage lombard , en disant : « Maintenant, va-t'en, je n'ai plus à t'interroger; »
» Quoique je sois arrivé peut-être un peu tard, ne refuse pas de causer avec moi; tu vois que j'y consens, moi, et cependant je brûle2.
» Si tu viens de tomber dans ce monde sans lumière de la douce terre latine où j'ai commis toutes mes fautes,
» Dis-moi : les Romagnols ont-ils la paix ou la guerre f car je suis né dans les montagnes placées entre Urbin et celles où jaillit le Tibre. »
J'écoutais encore, attentif et le front baissé, lorsque mon guide me toucha le côté, en disant : « Parle, toi, c'est un Latin. »
Et moi, qui avais déjà la réponse prête, je commençai ainsi sans tarder : « 0 âme qui te caches là-dessous,
» Ta Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre dans le
1 L'Athénien Pérille fut le premier enfermé dans le taureau d'airain inventé pa. lui pour Phalaris, tyran de Sicile.
* Cet esprit qui parle dans les flammes est le comte Guido de Montefeltro.
l'enfer, chant xxvii. 265
cœur de ses tyrans : toutefois je n'y ai pas laissé de guerre manifeste;
» Ravenne est ce qu'elle était il y a bien des années; l'aigle de Polenta en a fait son repaire, et couvre encore Cervia de ses ailes K
» La terre qui soutint la longue épreuve, et qui porte des monceaux sanglants de cadavres français, se retrouve dans la puissance des griffes vertes2.
» Le vieux dogue et le jeune mâtin de Verruchio, qui mirent à mal Montagna, régnent là où ils ont accoutumé d'ensanglanter leurs dents 3.
» La cité de Lamone et la cité de Santerno sont gouvernées par le lionceau au nid blanc qui change de parti de l'été à l'hiver4.
» Et la cité dont le Savio baigne les flancs5, de même qu'elle est située entre plaine et montagne, vit de même entre la liberté et la tyrannie.
» Et toi, maintenant, je t'en prie, qui es-tu? Ne sois pas plus dur qu'on ne l'a été à ton égard, et que ton nom étende sa place dans le monde. »
Lorsque le feu eut un peu rugi à sa manière , il agita sa pointe aiguë çà et là, et puis il poussa ce souffle :
« Si je croyais répondre à un être qui dût retourner sur la terre, cette flamme resterait à l'instant en repos.
» Mais puisque jamais, si ce qu'on dit est vrai, aucun vivant ne sort de ce gouffre sans craindre l'infamie, je te réponds :
1 l'aigle de Polenta est Guido Novello da Polenta, qai portait dans ses armes un aigle d'argent et de gueules, au champ d'or et d'azur.
* Du lion vert, que Sinibaldo OrdelafG, seigneur de Forli, portait dans ses armes. La Tille de Forlì avait repoussé avec de grandes pertes une troupe de Français qui l'avaient assiégée par ordre de Martin IV.
' Le vieux dogue est Malatesta le père, seigneur de Rimini ; le jeune matin de Verruchio, Malatesta le (ils, ou Malatestino, possesseur du château de ce nom; Montagna, chef du parti des Gibelins à Rimini, que Malatesta le fils avait mis à mort.
* La cité de Faenza, près du Lamone, et la cité d'Immola, près du Santerno, •ont gouvernées par le Mainardo Pagani, qui porte d'argent au lion d'azur.
* Cesèae.
266 tA DIVINE COMEDIE.
» Je fus homme d'armes et ensuite cordelier : je crus m' amender en prenant le cordon l ; et certes j'aurais pu le croire en toute assurance,
» Si le grand prêtre2, à qui je souhaite malheur, ne m'eût replongé dans mes premières fautes. Je veux que tu saches comment et pourquoi.
» Tant que j'eus la forme d'os et de chair que ma mère me donna, mes œuvres ne furent pas d'un lion, mais d'un renard.
» Je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes; et je pratiquai l'art de la fraude si bien, que jusqu'aux limites de la terre mon nom résonna.
» Mais quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages,
» Ce qui me plaisait auparavant me déplut alors, et je m'abandonnai au repentir ; en confessant mes fautes, ah ! malheureux ! j'aurais fait mon salut !
» Le prince des nouveaux Pharisiens8 était en guerre près de Latran4, et non avec les Sarrasins et les juifs.
» ( Car chacun de ses ennemis était chrétien , et aucun d'eux n'avait été conquérir la ville d'Acre, ou commercer sur la terre du soudan. )
» Ce pontife ne considéra en lui-même ni le suprême ministère, ni les ordres sacrés ; il ne vit pas non plus en moi le cordon qui rendait alors plus maigres ceux qui le portaient ;
» Mais, comme Constantin, dans les montagnes de Soracte, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre, de même il me pria
» De le guérir de sa fièvre orgueilleuse; il me demanda conseil, et moi je me tus, parce que ses paroles me paraissaient inspirées par l'ivresse.
1 Sur la fia de sa vie, Guido de Montefeltro prit l'habit des Franciscains, au cou* vent d'Assise où il mourut.
* Boniface VIII.
* Encore Boniface VIII.
* Avec les Colonna.
l'enfer, chant xxvu. 267
» Après il ajouta : « Délivre ton cœur de tout soupçon , je t'absous d'avance; enseigne-moi à faire tomber à terre les murs de Palestrina *.
» Je puis ouvrir et fermer le ciel, comme tu le sais, car je possède les deux clefs dont mon prédécesseur ne sut pas l'usage. »
» Ces graves arguments me frappèrent, et, pensant qu'il valait mieux parler que me taire, je dis : « 0 mon père! puisque tu me laves
» Du péché où je vais tomber , écoute : promettre beaucoup et tenir peu te fera triompher sur ton siège sublime. »
» A ma mort, François2 vint pour me réclamer ; mais un des noirs chérubins lui dit : « Tu ne peux l'emporter ; ne me fais pas tort.
» Il doit venir en bas parmi mes damnés; car il a donné un conseil frauduleux : depuis ce jour je le tiens aux cheveux.
» On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas; il est impossible de vouloir le péché et de s'en repentir à la fois : la contradiction ne le permet pas. »
» Oh! que je fus malheureux quand il me saisit, en disant : « Peut-être ne pensais-tu pas que je fusse logicien? »
» Il me porta à Minos ; ce juge tordit huit fois sa queue autour de ses flancs durs, et puis avec grande rage il la mordit, et cria :
« Celui-ci est un des coupables que le feu emporte. » Voilà pourquoi je suis perdu dans le gouffre où tu me vois, et pourquoi je gémis de porter un tel vêtement. »
Quand il eut achevé son dire, la flamme plaintive s'éloigna en tordant et en agitant sa cime aiguë.
Nous passâmes outre, mon guide et moi, et nous atteignîmes, au bout du rocher, l'autre arche qui couvre la fosse où l'on fait porter la peine
A ceux qui se sont chargé la conscience en excitant la discorde.
1 Palestrina appartenait aux Colonna.
* S. François vint réclamer Guido qui était Franciscain.
CHANT XXVIII
Neuvième vallée du huitième cercle, ou des Fauteurs de Scandale, de Schismes et d'Hérésies. — Ils sont sans cesse tailladés par l'épée d'nu démon. — Dante y observe le supplice de Mahomet, Aly, Pierre de Medicina, Mosca et Bertrand de Born.
Qui pourrait jamais, même avec des paroles libres des gênes de la poésie, même en y revenant à plusieurs fois, dire tout le sang et les plaies que je vis alors?
Certes, il n'est pas de langue parmi nous qui puisse, sans faiblir, exprimer ce que l'esprit a peine à comprendre.
Que l'on rassemble à la fois ceux qui répandirent leur sang dans les plaines de la Pouille, si disputées à la Fortune,
En combattant les Romains dans cette longue guerre où il se fit, comme l'écrit Tite-Live, qui ne se trompe pas, une si grande moisson d'anneaux;
Ceux qui, pour s'être armés contre Robert Guiscard, sentirent la douleur des grands coups l, et ceux enfin dont on recueille encore les os
Tant à Cepperano, où chaque Apulien fut traître», que dans le val de Tagliacozzo, où le vieil Allard vainquit sans armes3.
Tous ces membres tronqués et percés ne sauraient égaler l'aspect épouvantable de la neuvième fosse.
Jamais on ne verra une tonne ou une douve percée comme un esprit que je vis fendu depuis le menton jusque sous le ventre;
Ses boyaux pendaient sur ses jambes; on voyait le cœur en mouvement, et le triste sac où la fiente humaine se fait de ce que l'on avale.
' Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, qui s'empara de la Pouille. et de la Calabre; il mourut en 1085.
9 Les habitants lâchèrent dans l'action leur souverain Maiufroy, qui combattali Charles d'Anjou.
* Le vieil Allard était un chevalier français revenant de la Terre-Sainte; le dai' d'Anjou lui dut la victoire qu'il remporta sur Conradin.
l'enfer, chant xxviii. 26S
Tandis que je le considérais avec attention, il me regarda, et de ses mains s'entr'ouvrant la poitrine, il me dit : « Vois comme je me déchire !
» Vois comme Mahomet est estropié; devant moi marche Aly, tout en pleurs, le visage ouvert depuis le menton jusqu'au crâne1.
» Tous les autres que tu aperçois ici ont été vivants ; et , pour avoir semé le scandale et le schisme sur terre, ils sont fendus ainsi.
» Un diable est là derrière qui nous frappe ainsi cruellement , remettant sous le tranchant de son épée chacun de cette troupe,
)) Quand nous avons fini le tour du chemin des pleurs, parce que nos blessures sont refermées lorsque nous reparaissons devant lui.
» Mais toi, qui es-tu, toi qui restes là-haut sur le rocher, peut-être pour aller plus tard au supplice que t'ont mérité tes propres accusations?
— Celui-ci n'est pas encore mort, et n'est pas conduit aux tourments par sa faute, répondit mon maître ; il est amené ici pour connaître tous les supplices.
» Moi qui suis mort, je suis chargé de le promener de cercle en cercle par tout l'Enfer ; et cela est vrai comme je parle. »
A ces mots, plus de cent damnés s'arrêtèrent dans la fosse pour me regarder, et de surprise oublièrent leur tourment.
« Toi qui peut-être reverras dans peu le soleil, dis à Fra Dolcino que, s'il ne veut pas venir me joindre ici bientôt,
» Il fasse provision de vivres, et ne se laisse pas entourer par la neige; car, sans la famine et la neige, le Novarais pourrait difficilement le vaincre2. »
1 Aly, cousin de Mahomet.
1 Frère Dolcino prêchait, en 1305, dans les montagnes de Novare, la communauté des femmes et des biens. Il avait réuni plus de trois mille sectaires. Poursuivi par les troupes de l'évêque de Bénévent, il fut pris avec sa femme Marguerite, et brûlé vif avec elle dans la ville de Novare. Leur courage dans les supplices fut héroïque.
270 LA DlVlNt C MÈDIE.
Après avoir levé le pied pour s'éloigner, Mahomet me dit ces paroles ; puis il l'allongea et partit.
Un autre , dont la gorge était percée , le nez coupé jusqu'aux sourcils, et qui n'avait plus qu'une oreille,
Étant resté à me regarder, plein d'étonnement avec les autres esprits, ouvrit devant eux le trou de sa bouche toute vermeille de sang,
Et il dit : « 0 toi, qu'aucune faute n'amène ici ; toi, que j'ai vu là-haut, sur la terre latine, à moins qu'une trop grande ressemblance ne me trompe,
» Souviens-toi de Pierre de Medicina1, si tu retournes jamais dans la douce plaine qui descend de Vercelli à Marcabo,
» Fais savoir aux deux meilleurs de Fano, à messire Guido, et aussi à Angiolello, que, si la prévision n'est pas vaine en ces lieux,
» Ils seront précipités d'une barque , et noyés près de la Cattolica, par la trahison d'un tyran félon*.
» De l'île de Chypre à l'île de Majorque, Neptune n'a jamais vu commettre un si grand crime par les forbans ou la race des Grecs.
» Ce traître, qui ne voit qu'avec un œil et qui gouverne la terre, où, tel qui est ici près de moi, il voudrait n'avoir jamais été,
« Les appellera à une conférence avec lui, et puis fera si bien, que vœux et prières n'auront pas besoin d'agir contre le vent de Focara 8. »
Et moi, je lui répondis : « Indique-moi, si tu veux que je parle de toi là-haut, quel est celui à qui l'aspect de ce pays fut si amer. »
Alors il porta la main à la mâchoire d'un de ses compa-
1 Medicina tirait son nom de Medicina, terre dans !e Bolonais. C'est un intrigant qui sema la division entre le peuple et les gentilshommes bolonais, les seigneurs de Ravenne et de Bimini. (M.)
' Malatesta, tyran de Rimini.
' C'est-à-dire, ils n'auront dIus à redouter le vent qui tombe de la montagne de Focara.
l'enfer, chant xxvm. 271
gnons, et lui ouvrit la bouche en criant : « Le voilà ; mais ô ne parle pas. »
C'était celui qui, chassé de Rome, étouffa le doute au cœur de César, en affirmant que, pour l'homme préparé, i? °st toujours dangereux d'attendre 1.
Oi__ ^Time il r.ie paraissait épouvanté, avec sa langue tranchée aans le gosier, ce Curion qui fut si hardi à parler !
Un autre, qui avait les deux mains tronquées, levait ses moignons dans l'air sombre, tant que le sang qui coulait d'en haut lui faisait la figure toute noire,
Et criait : « Tu te souviendras aussi de Mosca s ; hélas ! c'est moi qui dis : « Une chose faite doit avoir sa fin. » De ce mot germa le malheur de la Toscane ;
— Et la mort de toute ta race ! » ajoutai-je. Lui, alors, entassant douleurs sur douleurs, s'éloigna comme une personne en démence.
Moi, je continuai de regarder la bande infernale ; alors je vis ce que je n'oserais conter sans autre témoignage,
Si je n'étais rassuré par la conscience, cette bonne compagne, qui, sous l'armure de sa pureté, fortifie tant le cœur de l'homme ;
Je vis certes, et il me semble encore que je le vois, un corps sans tête marcher aussi bien que marchait le reste du triste troupeau,
Il tenait à la main sa tête coupée, suspendue par les cheveux, en guise de lanterne, et elle nous regardait, et disait : « Hélas ! »
' Curion, chassé du sénat comme ami de César, alla le rejoindre et le décida à jasser le Rubicon :
Toile moras, nocuit semper difierre paratis.
(Luc, Phars., 1. vin.)
* Buondelmonte avait promis d'épouser une fille de la maison des Amidei, quand tout à coup il épousa une Donati. — Ce changement subit excita les plaintes des Amidei : les Uberti et les Lamberti se joignirent à eux pour punir Buondelmonte. Les plus anciens voulaient qu'on se conduisît avec prudence ; mais Mosca, bouillant de colère, conseilla de tuer à l'heure même Buondelmonte, auquel il porta plusieurs coups de poignard. Cette tragédie enfanta toutes les discussions qui travaillèrent la république de Florence. (M.)
Le corps se faisait de lui-même une lampe; Ils étaient deux en un, et un en deux : comment cela peut être, celuilà le sait qui est le maître et le vengeur.
Quand il fut arrivé juste au pied du pont, il éleva son bras avec toute sa tête pour approcher de nous sa parole,
Qui fut celle-ci : « Vois mon tourment cruel, toi qui en respirant vas visitant les morts, vois s'il est un plus grand supplice que le mien.
» Et pour que tu portes de moi des nouvelles, sache que je fus Bertrand de Born, celui qui donna de mauvais conseils au roi Jean 1.
» J'armai le père et le fils l'un contre l'autre; Achitophel n'excita pas, par. de plus méchants aiguillons, Absalon contre David.
» Pour avoir divisé ceux que la nature avait unis, je porte ma tête séparée, hélas ! de son principe, qui reste enfermé dans ce tronc.
» Ainsi s'observe en moi la loi du talion. »
CHANT XXIX
Dixième et dernière fosse du huitième cercle, ou des Charlatans et des Faussaires. Ils sont couverts de lèpres. -~- Graffolino d'Arezzo et Capocchio de Sienne.
Cette foule innombrable et ces divers supplices avaient lellement enivré mes yeux, que j'aurais désiré m'arrêter pour pleurer.
Mais Virgile me dit : « Que regardes-tu donc? pourquoi ta vue s'obstine-t-elle à contempler là-bas ces ombres tristes et mutilées?
» Tu n'as pas fait cela dans les autres fosses : si tu es-
1 Bertrand de Born, vicomte de Hautefort, en Gascogne, à la fin du douzième »ièclc, lit révolter Jean, quatrième fils de Henri II, roi d'Angleterre, contre toa père.
l'enfer, chant xxix. 273
pères compter ces âmes, pense que la vallée a vingt-deux milles de tour.
» Et déjà la lune est sous nos pieds. Le temps qui nous a été accordé est bien court désormais, et tu verras bien d'autres choses que tu n'imagines pas.'
— Si tu avais été attentif, répondis-je, à la cause qui me faisait regarder, peut-être m'aurais-tu permis de m'arrêter encore. »
Mon guide s'éloignait déjà, et je le suivais tout en lui répondant; et j'ajoutai : « Dans ce gouffre,
» Où je tenais les yeux fixés, je crois qu'un des esprits de mon sang pleure sa faute, qui, là-bas, lui coûte si cher. »
Alors le maître me dit : « N'attendris pas plus longtemps ta pensée sur cet esprit ; songe à autre chose, et que, lui, il reste où il est.
» Je l'ai vu au pied du pont te montrer et te menacer vivement du doigt, et je l'ai ouï nommer Gerì del Bello1.
» Mais tu étais alors tellement occupé de celui qui gouverna Hautefort, que tu n'as regardé en cet endroit qu'après qu'il était parti2.
— 0 mon guide ! sa mort violente , qui n'a encore été vengée, répondis-je, par aucun de nous, complices de la honte,
» Voilà ce qui le rend si dédaigneux;, voilà pourquoi il s'en est allé sans me parler, je le suppose; et son action me le rend encore plus cher. »
Nous parlâmes ainsi jusqu'au premier endroit d'où l'on découvrirait du rpc l'autre vallée jusqu'au fond, s'il y avait plus de clarté.
Quand nous fûmes arrivés au-dessus de ce dernier cloître de Malebolge, de manière que les habitants pouvaient paraître à nos yeux,
Divers cris lamentables, dont la pitié faisait autant de
1 Gerì del Bello, parent du Dante du côté maternel, fut tué par un des Sacchetti. Sa mort ne fut 'vengée que trente ans après par Cione del Bello, son neveu. ' Bertrand de Born, gouverneur de Hautefort.
flèches de fer, me percèrent le cœur, de sorte que je me couvris les oreilles avec les mains.
Si, dans le mois qui sépare juillet et septembre, les hôpitaux de Valdichiana1 et les malades des Maremmes* et de la Sardaigne, -
Étaient réunis dans une seule fosse , ce serait un spectacle de douleurs comme celui que je vis.
Il sortait de ce gouffre une puanteur pareille à celle qui s'échappe des membres gangrenés.
Nous descendîmes à main gauche, sur le dernier bord de ce long rocher, et alors mon regard pénétra plus vivement
Jusqu'au fond de ce gouffre, où la Justice infaillible, ministre du Très-Haut, punit les faussaires qu'elle a enregistrés.
Je ne crois pas que le peuple d'Égine, malade tout entier lorsque l'air fut tellement rempli de vapeurs- malignes,
Que les animaux, jusqu'au plus petit ver, périrent tous, et que les nations antiques, selon que les poëtes en ont témoigné,
Se renouvelèrent par la semence des fourmis, fût aussi triste à voir que Tétaient dans cette obscure vallée ces esprits languissants en différents monceaux3.
L'un gisait sur le ventre , l'autre sur les épaules de son voisin; cet autre rampait à quatre pattes à travers le triste chemin;
Nous marchions pas à pas sans parler, regardant et écoutant ces malades, qui ne pouvaient soulever leur corps.
J'en vis deux assis, et appuyés l'un sur l'autre, comme on appuie, pour les chauffer, tourtière sur tourtière, et qui étaient, de la tête aux pieds, maculés de croûtes.
Et je n'ai jamais vu de valet, attendu par son maitre ou veillant malgré lui, promener l'étrille aussi vite
* Cette vallée, dont le nom vient du marais Chiana, est située entre Areno, Cortone, Chiusi et Montepulciano.
' Les Maremmes s'étendent de Pise à Sienne.
' Sous le règne d'Éaque, lils de Jupiter, lequel repeupla l'ile en changeant lei fourmis en hommes. D'où leur nom de Myrmidons.
l'enfer, chant xxix. 275
Que chacune de ces ombres promenait sur elle , sans relâche, la morsure de ses ongles, pour calmer la terrible rage de ces démangeaisons, contre lesquelles il n'y avait pas de secours.
Elles arrachaient avec leurs ongles les croûtes de la lèpre, comme le couteau arrache les écailles du scare ou celles, plus larges encore, d'un autre poisson.
« 0 toi, qui défais les mailles de ta peau avec tes doigts, dit mon guide à l'une d'elles, et qui en fais comme des tenailles,
» Dis-moi s'il y a quelque Latin parmi ceux qui sont ici, et puisse ton ongle suffire éternellement à ce labeur!
— Nous sommes Latins, nous deux que tu vois si déformés, répondit l'un eri pleurant; mais qui es-tu, toi qui nous interroges? »
Mon guide répondit : « Je suis un esprit descendu avec ce vivant, de degré en degré, et je suis chargé de lui montrer l'Enfer. »
Les deux ombres alors rompent leur appui commun, et chacune en tremblant se retourne vers moi, avec d'autres encore qui avaient entendu par contre-coup.
Le bon maître alors se mit tout contre moi, en me disant : « Dis-leur ce que tu veux; » et moi, je commençai, puisqu'il le permettait :
« Que votre souvenir ne s'efface pas dans le monde qu'habite d'abord l'âme humaine, mais qu'il vive sous plusieurs soleils !
» Dites-moi qui vous êtes et de quelle nation; que ce supplice honteux et insupportable ne vous empêche pas de vous ouvrir à moi.
— Je suis d'Arezzo, répondit une de ces ombres; Albert de Sienne me fit jeter au feu. Mais ce n'est pas la cause de ma mort qui m'a conduit ici.
» Il est vrai qu'en lui parlant, je lui dis par plaisanterie : a Je saurais m'enlever en l'air et voler ; » et lui, homme de peu de sens et curieux,
» Voulut que je lui montrasse cet art, et, parce que je
276 LA DIVINE COMÉi*at.
n'en fis pas un Dédale, il me fit brûler par celui qui le tenait pour son fils1.
» C'est pour m'être servi de l'alchimie dans le monde, que j'ai été condamné à souffrir dans le dernier des dix cercles par Minos, à qui il n'est pas permis de faillir. »
Et je dis au poëte : « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise? Non certes, pas même la nation française. »
Alors l'autre lépreux, qui m'avait entendu, répondit à mes paroles : « Otes-en Stricca, qui sut faire des dépenses si modérées2,
» Et Nicolo, qui découvrit le premier l'usage luxueux du clou de girofle dans le jardin où germe cette graine;
» Otes-en encore la société dans laquelle Caccia d'Asciano dissipa ses vignes et ses bois , et l'Abbagliato montra son bon sens.
» Mais pour que tu saches qui te seconde ainsi contre les Siennois, dirige vers moi tes yeux de manière que ma figure te réponde.
» Tu verras que je suis l'ombre de Capocchio, qui falsifia les métaux à l'aide de l'alchimie, et tu dois te souvenir, si je t'ai bien envisagé 3,
» Que je fus un bon singe de ma nature. »
1 Griffclino d'Arezzo fut condamné au feu, comme sorcier, par l'évêque de Sienne.
1 Ironie contre Stricca, qui se ruina par un luxe immodéré, et contre d'autres dissipateurs de Sienne.
'Le Sienuois Capocchio avait étudié la physique et l'histoire naturelle avec Dante.
l'enfer, chant xxx. 27?
CHANT XXX
Suite. — Trois sortes de Faussaires. — 1" Ceux qui prennent la ligure d'autres personnes; ils ne cessent de se poursuivre en se mordant. — 2° Les Faux Monnayeurs; ils sont attaqués d'hydropisie et d'une soif inextinguible. — 3° Les Calomniateurs ; la fièvre les dévore. — Maître Adam, Sinon.
Dans le temps que Junon, jalouse de Sémélé, était irritée contre le sang thébain, comme elle en donna la preuve mainte et mainte fois,
Athamas devint si insensé, qu'en voyant venir sa femme et ses deux enfants, qu'elle tenait dans chacune de ses mains,
Il s'écria : « Tendons les rets, que je prenne au passage la lionne et les lionceaux ; » et il étendit aussitôt des serres impitoyables,
Et prenant l'un de ses enfants, nommé Léarque, il le fit tourner en l'air et le brisa contre un rocher, et la mère se noya avec son autre fardeau.
Lorsque la fortune abattit la grandeur des Troyens, prêts à tout oser, si bien que le royaume et son souverain tombèrent en même temps,
Hécube, triste, misérable et captive, après avoir vu Polyxène morte , et le corps de son Polydore gisant sur le rivage
De la mer, fut si cruellement déchirée par la douleur , que la forcenée aboya comme une chienne, tant la douleur lui avait renversé l'esprit.
Mais ni les Thébains ni les Troyens furieux ne montrèrent autant de cruauté à torturer des animaux ou des corps humains ,
Que ne m'en firent voir deux ombres blafardes et nues, qui couraient en mordant, comme un porc lorsqu'il s'échappe de son étable.
L'une d'elles courut sur Capocchio , lui assena un coup sur la nuque, et, l'entraînant, lui fait gratter avec le ventre le rude terrain;
L'Arétin * en demeura tremblant, et me dit : « Ce furieux est Gianni Schieri2, et sa rage va maltraitant ainsi les autres.
— Oh! lui dis-je, si l'autre ombre ne vient pas enfoncer ses dents en ton corps, n'aie pas regret de me dire qui elle est avant qu'elle disparaisse. »
Et lui à moi : « C'est l'âme antique de cette Myrrha criminelle, qui devint l'amante de son père, contre la loi de l'amour honnête ;
» Afin de commettre ce péché avec son père, elle se déguisa sous une forme étrangère, de même que cet autre, qui marche plus loin et qui souffrit,
» Afin de gagner la reine du haras, qu'on le fit passer pour Buoso Donati en testant, et en donnant au testament les formes légales. »
Après que ces deux furieux, sur lesquels j'avais arrêté les yeux, furent passés, je les détournai pour regarder les autres ombres qui naquirent méchantes ;
J'en vis une faite à la manière d'un luth, si elle avait eu l'âme coupée à l'endroit où le corps se divise comme une fourche;
La pesante hydropisie, qui rend les membres si disproportionnés par l'effet de l'humeur se dénaturant, que le visage ne répond plus au ventre,
Lui faisait tenir les lèvres ouvertes, comme un étique, lorsqu'il a soif, rapproche ses lèvres, l'une de son menton, l'autre de son nez :
« 0 vous , qui ne souffrez aucune peine dans ce monde
' C'est-à-dire GriOblin, qui était de la ville d'Arezzo.
* € Ce Jean Schicci lut de la famille des Cavalcanti, de Florence, propre à contrefaire tous ceux qu'il vouloit imiter, si bien qu'étant ami de Simon Donati, auquel mourut messer Buoso Donati, son proche parent, sans tester, toutefois il ne pouvoit lui succéder, pour ce que ledit Buoso avoit d'autres parents plus proches. Doncqucs Simon Donati, pour être héritier, cacha quelques jours le corps dudit Buoso Donali mort, faisant qu'il étoit encore malade, et Gt mettre en son lit son Lini ami Gianni Scbicci, qui, contrefaisant Donati, lit un testament et laissa héritier ledit Simon, avec lequel il avoit convenu premièrement de lui donner une cavale de grand prix de son haras, nommée la Donna della Torma. » (Grangier.)
l'enfer, chant xxx. 279
misérable (et je ne sais pourquoi), aous dit-il, regardez et soyez attentifs ■ •
» A l'infortune de maître Adam l. J'ai vécu ayant tout ce que je désirais, et à cette heure, hélas! je désire une goutte d'eau.
» Les petits ruisseaux qui, des vertes collines du Casentin, descendent jusqu'à l'Arno, en se creusant des canaux d'une molle fraîcheur,
» Sont là toujours devant mes yeux, et ce n'est pas en vain, car leur image me dessèche plus que le mal qui décharné ma figuré.
» La justice rigide qui m'aiguillonne se sert du lieu même où j'ai péché pour faire échapper de moi plus de soupirs.
» Là est Romena, où j'ai falsifié la monnaie frappée au coin de Baptiste, et c'est pour cela que je laisse un corps brûlé sur la terre.
» Mais si je voyais ici l'âme criminelle de Guido2, et celle d'Alexandre, et celle de leur frère, je ne donnerais pas cette vue pour la fontaine de Branda.
» Il y a déjà une d'elles ici dedans, si les ombres enragées qui font le tour de ces lieux disent vrai; mais, que m'importe, moi qui ai les membres enchaînés I
» Si, au moins, j'étais assez léger pour pouvoir en cent années avancer d'une ligne, je me serais déjà mis en chemin,
» Le cherchant, à travers cette race infâme, dans ce gouffre qui a onze milles de circuit et qui n'a pas moins d'un demi-mille de large.
» C'est à cause d'eux si je suis de cette famille; eux qui m'ont amené à battre des florins qui avaient trois carats d'alliage. »
Et moi à lui : « Quels sont ces deux misérables qui fu-
1 Habile monnayeur de Brescia, qui, d'intelligence avec les comtes de Romena, falsflia les florins, qui portent l'effigie de S. Jean-Baptiste, patron de Florence.
* Guido et Alexandre sont les comtes de Romena, du Casentin. cités dans la note précédente.
ment comme une main mouillée en hiver, gisants à ta droite, serrés l'un contre l'autre?
— Je les ai trouvés ici, et depuis ils n'ont pas remué, répondit-il, depuis qu'on me fit pleuvoir dans ce gouffre ; el je ne crois pas qu'ils se meuvent jamais ;
» L'une est cette fourbe qui accusa Joseph, et l'autre est le fourbe Sinon, ce Grec de Troie; dans leur fièvre aiguë, ils jettent cette vapeur épaisse et fétide. »
Et l'un d'eux , indigné peut-être d'être appelé d'un nom si infâme, frappa du poing le ventre durci de l'hydropique.
Celui-ci résonna comme un tambour1. Maître Adam lui frappa à son tour le visage avec un bras qui ne parut pas moins dur,
En lui disant : « Bien qu'il me soit défendu de remuer à cause de la pesanteur de mes membres , j'ai le bras assez délié pour un tel métier. »
L'autre lui répondit : « Quand tu allais au bûcher, tu ne l'avais pas aussi vif; mais tu l'avais aussi vif, et plus encore, quand tu battais monnaie. »
Et l'hydropique : « Tu dis vrai en ceci; mais tu ne fus pas d'un si véridique témoignage lorsqu'à Troie on te demanda la vérité.
— Si j'ai dit une chose fausse, toi, tu as falsifié les coins, repartit Sinon; je suis ici pour une seule faute, et toi, pour plus de fautes qu'aucun autre damné.
— Souviens-toi, parjure, du cheval de bois, répondit celui qui avait le ventre gonflé , et sois puni par cela même que le monde entier connaît ton crime.
— Et toi, dit le Grec, sois puni par la soif qui V CTevasse la langue, et par cette eau pourrie qui élève ton ventre comme une barrière devant tes yeux. »
: Le chevalier Artaud de Montor, traduit (édition de 1828) : < et le fit résonner comme cet instrument bruyant qui excite nos guerriers. > — Lisez tambour.— Or, ceci au nom du goût et pour embellir son auteur. ( Embellir Dante !) Puis, il faut voir comme cet académicien regarde les gens moins riches que lui en périphrases. A vrai dire, depuis les récents travaux, il a supprime plus d'une beauté, mais il lui en reste. — Peut-être devions-nous, en passant, désassombrir un peu «cite matière
l'enfer, chant xxxi. 281
Alors le monnayeur : « Ta bouche ne s'ouvre que pour mal parler, selon ton usage; car, si j'ai soif et si l'humeur gonfle mon corps,
» Toi, tu as un feu intérieur et la tête te fait mal, et pour le'cher le miroir de Narcisse , tu n'attendrais pas qu'on t'y invitât par beaucoup de paroles. »
J'étais tout entier occupé à les entendre, quand le maître me dit : « Regarde encore; il s'en faut de peu de chose que je ne te querelle. »
Lorsque je l'entendis me parier avec colère, je me tournai vers lui avec une telle honte, qu'elle est encore vivante dans ma mémoire.
Et comme celui qui rêve son malheur, et, tout en rêvant, désire rêver, de sorte qu'il souhaite que cela soit comme si ce n'avait pas été;
Tel je faisais : je ne pouvais parler, quoique je désirasse m'excuser, et je m'excusais toutefois sans que je crusse le faire.
« Moins de confusion, dit le maître, laverait une plus grande faute que la tienne; ainsi, dépose toute tristesse,
» Et souviens-toi que je suis toujours à tes côtés, s'il arrive encore que le hasard te réunisse à des gens engagés dans de semblables querelles.
» Car vouloir entendre de telles choses, c'est vouloir une chose basse. »
CHANT XXXI
Neuvième et dernier cercle, ou des Traîtres. — II se divise en quatre enceinte* où sont pucjes quatre espèces de Traîtres. — Les deux poètes y voient Nembrod, Éphialte, Antée et d'autres ge'ants entourant le cercle infernal. — Antée, prenant les poètes dans ses bras, les porte au fond du neuvième cercle.
La même langue qui m'avait blessé d'abord au point que l'une et l'autre de mes joues avaient changé de couleur, me présenta ensuite le remède :
Comme j'ai ouï dire que la lance d'Achille et de son père avait coutume de causer d'abord de la douleur, du bien-aise ensuite.
Nous laissâmes derrière nous cette vallée malheureuse, en marchant, sans dire une parole, sur le bord qui l'environne.
Là, il ne faisait pas tout à fait nuit ni tout à fait jour, de façon que mes regards s'étendaient peu devant moi; mais j'entendis donner un cor retentissant,
Avec un bruit qui eût étouffé tout bruit de tonnerre; et suivant au rebours du son la route qu'il avait prise, je dirigeai mes yeux tout entiers vers ce lieu.
Après la douloureuse déroute où Charlemagne perdit le fruit de la sainte entreprise, Roland ne sonna pas du cor si terriblement.
J'élevai un peu la tête, et il me sembla voir de hautes tours en grand nombre. C'est pourquoi je dis : « Maître, quelle ville est celle-là ? »
Et lui à moi : « Comme tu regardes de trop loin à traver? les ténèbres, tu te trompes dans ce que tu imagines.
» Tu verras bien, quand tu seras arrivé, combien l'éloignement fausse le sens de la vue; ainsi presse un peu plus tés pas. »
Alors il me prit tendrement par la main et me dit : « Avant que nous soyons plus avancés, apprends, afin que cet objet te paraisse moins étrange,
» Que ce. ne. sont pas des tours, mais des géants qui sont dans le puits autour' des bords, depuis le nombril jusqu'aux pieds. »
Ainsi que le regard, lorsque le brouillard se dissipe, reconnaît peu à peu les choses cachées par la vapeur qui enveloppait l'air;
Ainsi, à mesure que je perçais cet air épais et obscur, en approchant de plus en plus vers le bord du puits, mon erreur s'enfuit et la peur arriva.
Car de même que Montereggione1 couronne de tours
' Montereggione, château entre Stragia et Sienne.
I ENFER. CHi^T XXXI. 283
son enceinte arrondie, ainsi sur le bord qui borde le puits
S'élevaient comme des tours et jusqu'à mi-corps les horribles ge'ants que menace encore Jupiter du haut du ciel lorsqu'il tonne.
Et déjà je distinguais de l'un d'eux la face, les épaules, la poitrine, et une grande partie du ventre, et les deux bras le long de ses côtes.
Certes, quand la natir r ?uoiia l'art de créer ces monstres, elle agit raisonnablement, puisqu'elle ôta de tels exécuteurs à Mars,
Et si elle crée sans repentir des éléphants et des baleines, celui qui subtilement y regarde verra par là sa justice et sa discrétion;
Car où le jugement de l'esprit humain se joint à la malveillance et à la puissance, il n'y a aucune résistance possible pour les hommes.
Sa tête me parut assez longue et aussi grosse que la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome, et les autres os y étaient proportionnés;
De sorte que de la rive, sa ceinture depuis le milieu du corps jusqu'aux pieds, en laissait voir encore assez pour que
Trois Frisons se fussent vantés en vain d'atteindre à sa chevelure, puisque je voyais trente grandes palmes du bord du puits jusqu'à l'endroit où l'homme agrafe son manteau;
« Raphe Imai amec hza bialmi, » commença à crier la bouche orgueilleuse à qui ne conviennent pas des psaumes plus doux *.
Et mon guide lui dit : « Ame insensée, sonne de ce cor et cherches-y un soulagement quand la colère ou une autre passion t'agite.
» Cherche à ton cou, tu y trouveras la courroie qui tient ton cor attaché, âme stupide, et vois comment il entoure ton énorme poitrine. »
Ensuite il me dit : « Celui-ci s'accuse lui-même. C'est
1 Selon M. Lanci, de Rome, ces mots arabes signifient : « Esalta lo splendor mio nel abisso, siccome rifolgorò per lo mondo. » Avant le texte reconstitué par H. Lanïi) les éditions portaient : liaphel mai amech sabi almi.
Nembrod, dont la folle entreprise a forcé le monde à user de plus d'un langage *.
» Laissons-le et ne parlons pas à vide, puisque le langage lui est aussi inconnu que le sien l'est aux autres hommes. »
Nous finies donc un plus long trajet en détournant vers la gauche, et à la portée d'un trait nous trouvâmes un autre géant plus féroce et plu* - . Cd encore;
Qui fut son maître au point u. v garrotter, je ne saurais le dire ; son bras gauche était lié pai devant, et le bras droit par derrière,
D'une chaîne qui le tenait enlacé depuis le cou jusqu'à l'endroit qui était découvert, et se repliait jusqu'à cinq fois autour de son corps.
« Cet orgueilleux a voulu essayer sa puissance contre le souverain Jupiter, me dit mon guide; et voilà comme il en est récompensé.
» Il se nomme Éphialte; il fit preuve d'audace lorsque les géants firent peur aux dieux ; les bras qu'il remuait, il ne les remuera plus désormais. »
Et je lui dis : « S'il se peut, je voudrais que mes yeux eussent par eux-mêmes l'idée de ce Briarée si démesuré *. »
Sur quoi il me répondit : « Tu verras Antée près d'ici; il parle et n'est point enchaîné ; il nous déposera au fond de ce séjour de tout mal.
» Celui que tu veux voir est bien plus éloigné ; il est enchaîné et fait comme celui-ci, sauf qu'il est plus féroce encore de visage. »
Jamais le tremblement de terre le plus violent ne secoua une tour avec autant de force qu'Ëphialte en s' agitant luimême tout à coup.
Nembrod, bis de Chus, un de ceux qui travaillèrent à la tour de Babel s Gigantes autem erant super terràm in diebus illis.
[Gen., cap. vi.) ' jEgeon qualis, centum cui bracliia dicunt
Cenlenasque nianus, quinquaginta oribus ignem Pccloi'ibusque arsisse ; Jovi,cùm fulmina contra Xot paribus slreperct clypeis, tot sliingerct e use*. (;Lnei'.l. , 1. S.)
l'enfer, chant xxxi. 285
Alors, plus que jamais je craignis la mort, et c'était assez de la peur pour m'achever, si je n'avais vu que le géant était garrotté.
Nous marchâmes alors plus avant, et nous vînmes près d'Antée, qui, sans la tête, sortait bien du gouffre Je cinq aunes.
« 0 toi, qui, dans la vallée heureuse où Scipion hérita d'une gloire si belle lorsque Annibal et les siens tournèrent le dos l,
» Fis ta proie de mille lions2, et qui, si tu en étais venu à cette grande guerre de tes frères, aurais, à ce que l'on croit,
» Assuré la victoire aux fils de la terre 3, dépose-nous ( si tu ne le dédaignes pas) là où le froid durcit le Cocyte.
» Ne me fais pas adresser à Tytie ni à Typhée ; mon compagnon peut donner ce que l'on désire ici. Ainsi donc baissetoi et ne tords pas ainsi ton visage.
» Il peut encore porter ta renommée dans le monde; car il vit et il espère encore de longs jours, si la grâce ne rappelle à elle avant son temps. »
Ainsi dit le maître ; et celui-ci en hâte étend la main, et il prend mon guide dans ces bras dont Hercule sentit la terrible étreinte.
Virgile , quand il se sentit prendre , me dit : « Fais en sorte que je puisse te prendre, » et il fit si bien, que nous n'étions qu'un seul fardeau, lui et moi.
Telle que pour les yeux, la Garisende4, du côté où elle penche et lorsqu'un nuage passe au-dessus d'elle, semble près de se renverser ;
Tel me parut Antée pendant que je m'arrêtais à le voir
1 A la bataille de Zama.
; Ferunt epulas raptos habuisse leones.
[Phars., 1. IV.)
Coeloque pepercit Quod non Pblegraeis Anteum sustulit arvis. [Phars., 1. iv.) 4 La Garisende, tour inclinée de Bologne, aujourd'hui appelée Torre Mozza. Elle a cent trente pisds de hauteur. Tout près est celle de' Asinelli.
se pencher, et ce moment fut tel, que j'aurais voulu aller par un autre chemin.
Mais il nous posa légèrement au fond de cet abîme qui dévore Lucifer et Judas : il resta peu de temps ainsi, penché»
Et il se releva comme le mât d'un vaisseau.
CHANT XXXII
Première enceinte du neuvième cercle ou de Caïn, le fratricide. — Les Trarjrii à leurs parents y sont plonges dans un lac glacé. — Messer Albert Camiccion de' Pazzi. — Seconde enceinte, ou d'Anténor et des Traîtres à la patrie. — Ugolin et l'archevêque Roger.
Si j'avais des rimes âpres et rauques, comme il conviendrait au sombre puits sur lequel reposent tous les autres cercles,
J'exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée; mais puisque je n'ai pas ce pouvoir, ce n'est pas sans crainte que je me hasarde à parler.
Car ce n'est point une entreprise à regarder comme un jeu, que de décrire le fond de tout l'univers, ni le fait d'une langue qui balbutie encore.
Mais qu'elles soient en aide à mon vers, ces femmes * qui aidèrent Amphion à bâtir Thèbes, pour que mon récit ne soit point inférieur au sujet.
0 race maudite sur toutes les autres, qui habites ce lieu dont il est dur de parler, que n'étais-tu des brebis ou des zèbres en ce monde !
Quand nous fûmes au fond du puits obscur, encore plus bas que les pieds du géant, comme je regardais encore les hautes murailles,
J'entendis qu'on me disait : « Veille sur tes pas, fais en sorte que tu ne foules point à tes pieds les têtes de trères malheureux et torturés. »
l'enfer, chaut xxxh. 287
Je me tournai donc, et je vis devant moi et sous mes pieds un lac qui, étant glacé, avait plus l'ail d'un cristal que d'une eau.
Le Danube en Autriche, ni le Tanaïs, sous un ciel froid, ne font à leur cours une enveloppe de glace aussi épaisse
Que celle-là, sur laquelle le Tabernick ou la Pietra-Piana seraient tombés sans faire un craquement à sa surface1 ;
Et comme en coassant la grenouille se tient la tête hors de l'eau dans la saison où la villageoise songe à glaner,
Les ombres plaintives et livides étaient plongées dans la glace jusqu'à cette partie du visage où se montre la honte, Ait faisaient craquer leurs dents comme des becs de cigognes ;
Chacune avait la face tournée en bas; leur bouche témoignait du froid qu'elles enduraient, leurs yeux de la tristesse de leur cœur.
Quand j'eus regardé quelque temps autour de moi, je regardai à mes pieds, et vis deux ombres si étroitement serrées, que le poil de leur tête se mêlait.
« Dites-moi, m'écriai-je, vous qui étreignez ainsi vos poitrines, dites-moi qui vous êtes. » Elles levèrent le front, et quand elles eurent tourné vers moi leurs regards,
Les larmes qui auparavant leur emplissaient les yeux tombèrent sur leurs cils, et le froid les y condensa.
Jamais crampon ne serra plus fortement le bois contre le bois ; c'est pourquoi les deux damnés s'entre-choquèrent comme deux béliers, tant était grande la colère q li les domptait.
Et une ombre qui, par le froid, avait perdu les deux oreilles, me dit en baissant la tête : « Pourquoi nous regardes-tu tant?
» Si tu veux savoir quels sont ces deux-ci, la vallée d'où coule le Bizenzio fut la patrie de leur père Albert et la lem**.
'- Tabernrck, montagne d'Esclavonie ; Pietra-Piana, montagne de Tossane, auâessus de Lucques.
* Le Bizenzio coule dans la vallee de Falterona, entre Lacques et Florence. — Alexandre et Napoléon s'entre-tuèrent aprèi la mort de leur père Alberto de' Altieri!
» Ils sortiront des mêmes entrailles, et tu pourras ptucourir tout le cercle de Caïn sans trouver d'ombre plu? digne d'être enfonce'e dans la glace1,
» Pas même celui dont la main d'Arthur rompit d'un seul coup la poitrine, que les rayons du soleil purent traverser*, ni Foccacia 3, ni celui qui m'empêche,
» Avec sa tête, de voir plus loin, et qui fut appelé Sassolo Mascheroni*. Si tu es Toscan, tu dois le connaître maintenant;
» Et pour que tu ne m'induises pas en de plus longs discours, apprends que je suis Camiccione de' Pazzi, et que j'y attends Carlino, qui me servira d'excuse5. »
Ensuite je vis mille autres visages rendus violets par le froid; aussi j'en eus un tel frisson, que toujours je verrai ces étangs glacés.
Et tandis que nous nous avancions vers le centre où tend toute pesanteur, je tremblais d'effroi dans l'éternelle obscurité.
Je ne sais si ce fut ma volonté, ou le destin, ou le hasard, mais en marchant au milieu des têtes, mon pied en heurta fortement une au visage.
L'âme me cria en pleurant : « Pourquoi me foules-tu? Si tu ne viens pas ajouter à la vengeance de Montaperto, pourquoi me tourmentes-tu ? »
Et moi : « Mon maître , attends-moi ici que j'éclaircisse un doute avec cette ombre, ensuite je me hâterai autant que tu voudras. »
Le guide s'arrêta; et je dis à celui qui blasphémait du-
Le cercle de Caïn, où sont les traîtres à leurs parents. * Mordrec, s'étant mis en embuscade pour luer son père Arthur, fut prévenu par ce héros, et, d'un grand coup de lance, percé de part en part.
1 Foccacia Cancellieri, de Pisloie, avait coupé la main de son cousin, pais îssass'nié son oncle.
Sassolo Mascheroni, de Florence, tua aussi son oncle; d'autres disent son neveu.
Camiccione de' Pazzi assassina Ubertino, son parent. — Carlino de' Pazzi d'Arles, ,-iri i.on des Blancs ou Gibelins, livra aux Noirs ou Guelfes, pour une somme d'ar rut, le château du Plano di tre Vigne, situé dans le val d'Arno.
l'enfer, chant xxxii. 289
rement encore : « Qui es-tu, toi qui gourmandes ainsi les autres?
— Mais qui es-tu toi-même, reprit-il, toi qui vas par le cercle d'Anténor *, frappant les autres au visage de telle sorte que tu frapperais trop fort encore quand même tu serais vivant?
— Je suis vivant, répliquai-je, et il peut t'être agréable, si tu aimes la renommée, que je place ton nom avec les autres que j'ai rassemblés. »
Et lui à moi : « Je souhaite le contraire ; éloigne-toi d'ici, et ne m'importune plus; car tu sais mal nous leurrer sur ces vagues de glace. »
Alors je le pris par la nuque et lui dis : « Il faudra que tu te nommes, ou il ne te restera pas un cheveu là. »
Mais lui à moi : « Quoique tu m'arraches les cheveux, je ne te dirai ni ne te montrerai qui je suis, quand tu me tomberais mille fois sur la tête. »
Je tenais déjà ses cheveux roulés dans ma main et j'en avais arraché plus d'une poignée; et lui, les yeux renversés, aboyait.
yuand un autre cria : « Qu'as-tu, Bocca? ne te suffit-il pas de grincer des dents sans aboyer? Quel démon te tourmente?
— Maintenant, dis-je, je ne veux pas que tu parles, traître maudit ! Je porterai à ta honte de vraies nouvelles de toi2.
— Va-t'en! répondit-il, et raconte ce que tu veux; mais si tu sors d'ici, n'oublie pas celui qui eut la langue ainsi prompte.
» 11 pleure ici l'argent des Français. J'ai vu, pourras-tu dire, Buoso da Duera, là où les pécheurs sont dans la glace.
1 Le cercle d'Anténor où sont les traîtres à leur patrie. — Anténor trahit Troie en cachant Ulysse dans son palais.
2 A la bataille de Monte-Aperto, le Guelfe Bocca, gagné par les Gibelins, coupa traîtreusement la main de Jacques Pazzi, qui portait 'étendard de son parti. Les Guelfes, épouvantés de la chute de leur étendard, prirent la fuite et perdirent la bataille.
» S'il t'est demandé quels autres y étaient encore, tu as à ton côté Beccheria, dont Florence coupa la gorge.
» Je crois que plus loin sont Gianni del Soldaniero, Ganellone, et Tebadello qui ouvrit Faenza pendant qu'on dormait1. »
Nous étions déjà loin de celui-ci quand je vis deux damnés glacés dans la même fosse , de manière que la tête de l'un servait de chaperon à l'autre.
Et comme dans la faim on mange le pain, ainsi celui qui était dessus enfonça à l'autre ses dents là où le cerveau se joint à la nuque.
Tydée ne broya pas par vengeance les tempes de Ménalippe autrement que celui-ci le crâne de sa victime.
« 0 toi qui montres, par un féroce témoignage, ta haine contre celui que tu manges, dis-moi quel en est le motif, lui dis-je, car il convient,
» Si tu te plains à raison de lui, que, sachant son crime et qui vous êtes, je te venge encore là-haut dans le monde,
» Si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche pas. »
CHANT XXXIII
Histoire du comte Ugolin. — Troisième enceinte, ou de Ptole'me'e, et des Traîtres envers leurs hôtes*. — Frère Albéric.
Ce pécheur détourna sa bouche du féroce repas en l'essuyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière.
Puis il commença en ces termes : « Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée qui m'oppresse le cœur en y pensant et avant que je parle.
» Mais si mes paroles sont une semence qui produise l'infamie pour le traître que je ronge, tu verras pleurer et parler à la fois.
' Tous traîtres à leur pays.
* Du roi d'Beypte, Ptole'me'e, qui trahit Pompée.