‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 18 sur 22 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

Noble vénitien, ami de Dante.

pondit, et il ajouta : « Je te prie de prier pour mei quand tu seras en haut. »

Et moi à lui : « Je t'engage ma foi de faire ce que tu me demandes, mais je m'embarrasse dans un doute si je ne puis le dénouer.

» D'abord il était simple, et après il est devenu double, lorsque j'accouple ton opinion présente, qui est pour moi certaine, avec une autre opinion que j'ai entendue ailleurs.

» Ainsi, le monde est dénué de toute vertu comme tu me l'annonces, et il est chargé et couvert de malice.

» Mais je te prie de m'en donner la raison si claire, que je la voie et la montre aux autres, car l'un place cette raison dans le ciel, cet autre ici-bas. »

D'abord il exhala un profond soupir que la douleur termina par un hélas ! et puis il commença : « Frère, le monde est aveugle, et je sens assez que tu en viens.

» Vous qui vivez, vous reportez toute cause au ciel,, comme si toute chose se mouvait nécessairement par lui.

» S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, et il n'y aurait pas de justice à recevoir, pour le bien la joie, et pour le mal la douleur.

» Le ciel aide le commencement de vos mouvements, mais je ne dis pas de tous; mais en supposant que je le dise, sa lumière vous est donnée pour distinguer le bien et la méchanceté.

y> On vous a donné aussi le libre arbitre qui, si on l'emploie dans les premiers assauts, peut résister aux influences célestes, et qui, par suite, si on l'entretient bien, est vainqueur de tout.

» Libres, vous êtes soumis à une force plus grande et à une meilleure nature, et celle-ci créa en vous l'esprit que le ciel ne tient pas sous son influence.

» Donc, si le monde présent dévie, la raison en est en vous, il faut la chercher en vous; et moi, je t'en serai à cette heure la vraie preuve.

» L'âme sort de la main de celui qui la caresse en son

esprit avant qu'elle soit, pareille à un enfant qui, tout en pleurant et en riant, balbutie et se joue;

» Cette âme simplette qui ne sait rien, sinon qu'elle provient d'un créateur bienheureux, retourne volontiers à celui qui fait sa joie.

» D'abord elle prend le goût des biens de peu de valeur j en cela se trompant, et elle court après eux, si un guide ou un frein ne dirige ailleurs son amour.

» Il a donc fallu des lois pour servir de frein, il a fallu des rois qui, de la Cité véritable *, sussent au moins discerner la Tour2.

» Les lois existent, mais qui offre sa main pour elles? Le pasteur qui précède le troupeau peut ruminer , mais il n'a pas les ongles fendus.

» C'est pourquoi toute la bande voyant son guide se nourrir des choses dont elle est gloutonne, s'en repaît et n'en demande rien de plus.

» Tu peux bien voir que la mauvaise direction est la raison qui a rendu le monde coupable, et que ce n'est pas la nature qui est corrompue en vous.

» Rome, qui améliora le monde, avait deux soleils %, lesquels faisaient voir l'une et l'autre voie, celle du monde et celle de Dieu.

y> L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été uni au bâton pastoral; ainsi joints de vive force, l'un et l'autre doivent mal s'accorder.

» Car, réunis ainsi, l'un ne craint pas l'autre. Si tu ne me crois pas, que ton esprit pense à l'épi; car toute herbe se connaît à sa semence.

» Au pays que l'Adige et le Pô arrosent *, on ne trouvait que valeur et courtoisie, avant que Frédéric 5 eût toutes ses querelles.

1 Le ciel.

* Les devoirs sociaux.

* Le pape et l'empereur.

* La Lombardie et la Romagne.

* L'empereur Frédéric V.

» Pour l'heure, il pourrait y passer en toute sûreté, celui-là qui, par honte, éviterait de parler aux gens de bien et d'en approcher.

» Il y a bien encore trois vieillards * en qui l'ancien âge gourmande le nouveau, et à qui il tarde que Dieu les appelle à une meilleure vie !

» Ce sont : Conrad da Palazzo, le bon Gherardo, et Guido da Castel, qu'on nomme mieux en français Lombard le Simple.

» Dis dorénavant que l'église de Rome, pour confondre en elle les deux gouvernements, tombe dans la fange et salit elle et sa charge.

— 0 mon cher Marco ! lui dis-je, tu raisonnes bien! Et je comprends à cette heure pourquoi dans l'héritage les enfants de Lévi furent exclus*.

» Mais quel est ce Gherardo que tu tiens pour un sage, ce reste d'une race éteinte qui est un reproche pour ce siècle sauvage?

— Ou ton parler me trompe, ou bien il me tente, répondit Marco, puisqu'en me parlant, Toscan, tu semblés ne rien savoir du bon Gherardo.

» Je ne le connais sous aucun autre surnom, à moins que je ne le tire de sa fille Gajà3. Que Dieu soit avec vous, puisqu'avec vous je ne vais pas plus loin.

» Vois l'aube qui rayonne à travers la fumée, et déjà blanchit. L'ange est ici; il faut que je parte avant qu'il paraisse. »

Il parla ainsi, et plus ne voulut m'écouter.

* Allusion à Conrad da Palazzo, etc.

' Parce que Moïse les consacra au sacerdoce.

*C'esloit, dit Grangier, un grand miroir de chasteté.

CHANT XVII

Sorti avec Virgile de l'épaisse fumée, Dante voit en imagination plusieurs exemples de Colère. — Ensuite, les deux poètes, guidés par un Ange, montent les degrés qui mènent au quatrième cercle. — Comme la nuit est survenue, ils s'arrêtent. — Virgile apprend à Dante que dans le quatrième cercle se purifie le péché de Paresse.

Rappelle-toi, lecteur, si jamais dans les Alpes tu fus enveloppé par un nuage à travers lequel tu ne voyais pas autrement que la taupe à travers la pellicule qui couvre ses yeux;

Comme lorsque les vapeurs humides et épaisses commencent à se raréfier, les rayons du soleil les pénètrent faiblement;

Et ton imagination arrivera vite à voir comment je revis le soleil, avant l'instant où il s'allait coucher.

Ainsi, égalant mes pas aux pas fidèles de mon maître, je sortis de cette nuée quand les rayons étaient déjà morts pour la partie basse de la montagne.

0 imagination, qui parfois jettes l'homme hors de luimême , si loin qu'il n'entend pas qu'autour de lui sonnent mille trompettes!

Qui donc t'anime, si les sens ne t'aiguillonnent pas? Oh! ce qui t'anime, c'est une lumière formée dans le ciel, ou d'elle-même , ou par la divine volonté qui l'envoie ici-bas.

La figure de celle que son impiété fit changer en cet oiseau 1 qui se plaît le plus à chanter, apparut à mon imagination.

Alors mon esprit se concentra tellement en lui-même, que du dehors n'arrivait chose qui fût perçue par lui.

Ensuite, dans ma haute fantaisie, pleuvait l'image d'un crucifié dédaigneux et fier2, et tel je le voyais mourir.

Autour de lui étaient le grand Assiìérus, Esther son

1 Philomèle, fille de Pandion, roi d'Athènes. 1 Aman.

épouse, et le juste Mardochée, qui, à dire et à faire, fut irréprochable.

Et lorsque cette image se fut rompue d'elle-même , à la manière d'une bulle, dès que manque l'eau sous laquelle elle s'était formée,

Dans ma vision surgit une jeune fille pleurant fort et qui disait : « 0 reine ! pourquoi donc par colère as-tu voulu ne plus être?

» Tu t'es tuée pour ne pas perdre Lavinie1, cependant tu m'as perdue; et moi, ta fille, je me lamente sur ta perte, ô ma mère! plutôt que sur celle d'un autre2. »

De même que, lorsqu'une nouvelle lumière frappe les paupières fermées, le sommeil tout à coup se brise, et, ainsi rompu, glisse avant de mourir entièrement;

De même mes imaginations tombèrent, aussitôt que mon visage fut frappé par une lumière plus grande que celle qui est à notre usage.

Je me tournais pour voir où j'étais, quand une voix me dit : « On monte par ici ! » et de moi écarta toute autre attention.

Elle rendit aussi ma volonté si prompte à regarder quel était celui qui parlait, que je n'eus point de repos avant de l'avoir envisagé.

Mais comme notre vue s'abat devant le soleil qui se voile sous sa lumière, de même ici ma force défaillait.

« Celui-ci, dit mon maître, est un divin esprit, qui, sans avoir été prié, nous dirige dans la voie de la montagne, et il se cache lui-même dans sa lumière.

» Il agit avec nous comme l'homme doit agir avec ses semblables ; car celui qui attend une prière , lorsqu'il voit le besoin, se dispose malignement à refuser tout secours.

» Que nos pieds obéissent à une si grande invitation ; hâtons-nous de monter avant qu'il fasse nuit, car nous ne le pourrions plus jusqu'au retour du soleil. » %

Ainsi parla mon guide, et lui et moi nous tournâmes nos

' Fille du roi Latinus et d'Amata. (Virg., liv. xil)

pas vers un escalier; et aussitôt que je fus sur la première marche,

Je sentis comme un mouvement d'ailes qui éventait ma figure1; et Ton disait : Beati pacifici* qui sont sans mauvaise colère !

Déjà les derniers rayons qui sont suivis par la nuit s'élevaient si droit des bords de l'horizon, que les étoiles apparaissaient de toutes parts.

« 0 mon courage! pourquoi ainsi t'éloigner? » disais-je à part moi; car je sentais la force de mes jambes demander trêve.

Nous étions là où l'échelle ne monte plus, et nous étions arrêtés comme la nef qui arrive à la plage.

Et j'écoutai un peu si j'entendais quelque chose dans le nouveau cercle ; puis , me retournant vers mon maître , je lui dis :

« Mon doux père, de quelle offense se purifie-t-on dans le cercle où nous sommes? Si notre pied s'arrête, que ton entretien ne s'arrête pas! »

Et lui à moi : « L'amour du bien qui n'a pas su accomplir son devoir ici est justement repris dans sa direction; ici la rame trop lente doit encore battre les flots.

» Mais, pour que tu comprennes encore plus nettement, tourne ta pensée vers moi, et tu retireras quelque bon fruit de ce moment de halte.

» Mon fils, commença-t-il, ni créateur ni créature ne furent jamais sans amour, soit naturel, soit volontaire; tu sais cela.

» L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais l'autre peut errer par un objet coupable , ou par trop ou par trop peu de vigueur;

» Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, ou se modère lui-même dans son attachement pour les biens secondaires, il ne peut être l'occasion d'un plaisir mauvais;

1 L'ange efface le troisième P, qui représentait le péché de Colère. . * S. Matthieu.

»-Mais quand il se tourne au mal, ou qu'il poursuit le bien avec plus ou moins d'ardeur qu'il ne faut, alors la créature agit contre son Créateur.

» De là tu peux comprendre que l'amour est en vous la semence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment.

» Or, comme l'amour ne peut être indifférent au salut de son sujet, toutes les choses sont ainsi préservées de leur propre haine;

» Et comme aucun être créé ne se peut concevoir étaiit par lui-même, et séparé du premier être, tout sentiment qui portait à haïr le Créateur est impossible.

» Il en résulte, si cette division est bien faite, que le mal que l'on aime est contre son prochain; et cet amour naît de trois manières dans votre limon.

» L'un, par la chute de son voisin, espère de l'élévation, et, seulement pour cela, il désire qu'il soit mis à bas de sa grandeur.

» L'autre craint de perdre pouvoir, faveur, honneur et réputation, parce que son prochain prospère; pour cette cause il s'attriste tellement, qu'il lui souhaite le contraire.

» Un troisième semble tout honteux de quelque injure, et devient avide de vengeance; le mal de son offenseur est tout ce qu'il recherche.

» Ces trois sortes d'amour s'expient là-bas , au-dessous. Or, je veux que tu comprennes aussi cet autre amour qui recherche le bien sans règle et sans mesure.

» Chacun conçoit et désire confusément quelque bien dans lequel son esprit se repose; c'est pourquoi chacun s'efforce de l'atteindre.

» Si un amour trop lent vous attire à voir ce bien ou à l'acquérir, ce cercle, après un juste repentir, sera le lieu de votre martyre.

» 11 est un autre bien qui ne rend pas l'homme heureux; il n'est pas la félicité, il n'est pas la bonne essence de tout bien; il n'en est pas le fruit et la racine.

» L'amour qui s'abandonne trop à ce bien s'expie au-

dessous de nous dans trois cercles; mais comment cette triple répartition est établie, » Je le tairai, afin que tu le cherches par toi-même. »

CHANT XVIII

Virgile qui, à la fin du chant précédent, avait dit que toute oeuvre, bonne et mauvaise, provenait de l'Amour, démontre ici ce qu'est proprement l'Amour, et traite de la Liberté humaine. — Ames des Paresseux qui parcouraient le cercle en courant. — Les deux premières de la bande citaient des exemples de Célérité : les deux dernières, des exemples de Paresse. — Dante succombe au sommeil.

Le sublime docteur avait fini son raisonnement, et il regardait attentivement dans mes yeux si je paraissais content;

Et moi, qu'une nouvelle soif excitait encore, je me taisais au dehors , et au dedans je me disais : « Peut-être le trop de demandes que je lui fais le fatigue. »

Mais ce vrai père, s'apercevant du timide vouloir qui ne se découvrait pas , me donna la hardiesse de lui parler en me parlant.

Donc moi : « Maître , ma vue s'avive tellement à ta lumière, que je discerne clairement ce que ta raison renferme ou décrit.

» Or, je te prie, doux et cher père, démontre-moi cet amour auquel tu ramènes toute bonne œuvre et son contraire.

— Dirige vers moi, dit-il, les yeux perçants de ton intelligence, et tu verras d'une façon manifeste l'erreur des aveugles qui se font guides1.

» Le cœur qui est créé propre à aimer s'élance vers toute chose qui lui plaît, aussitôt qu'il se sent touché par l'attrait du plaisir.

1 Coeci sunt et duces cœcorum. (S. Matth., xv, vers. 14.)

» Votre faculté appréhensive vous retrace un être réel, et le développe en vous avec tant de charme, que votre âme se tourne vers cet objet;

» Et si en se tournant elle s'élève vers lui, cette inclination est l*amour naturel, lequel s'unit à vous par le plaisir.

» Ensuite, comme le feu va en haut par sa forme qui est faite pour monter là où il vit le plus dans sa vraie matière ,

» Ainsi l'âme éprise s'abandonne au désir, qui est le mouvement spirituel, et qui jamais ne repose qu'il n'ait joui de la chose aimée.

» Or tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est en soi une chose louable,

» Peut-être parce que sa matière leur semble toujours bonne; mais toute empreinte n'est pas bonne, encore que bonne soit la cire.

— Tes paroles et mon esprit attentif à les suivre, lui répondis-je, m'ont expliqué l'amour; mais cela m'a rempli de plus grands doutes.

» Car si l'amour nous est offert par les objets du dehors, et si l'âme ne va pas autrement, elle n'a aucun mérite qu'elle aille droit ou de travers. »

Et lui à moi : « Tout ce que notre raison voit sur ce point, je puis te le dire ; pour le reste, car c'est une œuvre de foi, attends d'être arrivé à Béatrice1 : ceci regarde la foi.

» Toute forme substantielle qui est distincte de la matière et qui lui est cependant unie, a, renfermée en elle, une vertu spéciale,

» Laquelle, sans ses œuvres, ne peut être ni sentie, ni démontrée, mais se manifeste par ses effets, comme par ses feuilles vertes la vie de la plante.

» D'où vient l'intelligence de ses premières notions, l'homme ne le sait pas , non plus la pente de ses premiers appétits,

» Lesquels sont en nous, comme dans l'abeille la passion

1 4 la thrologie»

de faire du miel, et cette première volonté ne mérite ni blâme ni louange.

» Or, pour que tout dérive vers cette première volonté., en vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit se tenir sur le seuil du consentement.

» La raison est le principe d'où vous tirez occasion de mériter, selon qu'elle accueille ou repousse les bons ou les coupables amours.

» Les sages qui, en réfléchissant, sont parvenus au fond des choses, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont laissé au monde la Morale.

» Donc, supposons que tout amour qui s'allume en vous surgit de nécessité, en vous aussi est le pouvoir de le réprimer.

» C'est la noble vertu que Béatrice appelle le libre arbitre; ainsi tâche de t'en souvenir si elle vient à t'en parler. »

La lune, qui se levait tardivement et quasi à minuit, nous faisait paraître les étoiles plus rares, et avait l'air £ dans le firmament, d'un sceau tout enflammé.

Elle parcourait dans le ciel ce chemin qu'embrase le soleil, alors que l'habitant de Rome le voit tomber entre la Sardaigne et la Corse.

Et cette ombre bienfaisante, grâce à laquelle Piétola1 est plus renommé que toute ville du Mantouan, avait délivré mon esprit de la charge qui l'accablait.

Donc, moi, qui avais reçu des raisons claires et solides sur toutes questions , j'étais comme un homme qui rêve plein de sommeil;

Mais cette somnolence me fut enlevée subitement par des âmes qui s'avançaient déjà derrière nos épaules.

De même qu'autrefois l'Ismene et l'Asope2 virent de nuit sur leurs bords la foule courir en fureur, parce que les Thébains avaient besoin de Bacchus;

De même dans ce cercle, selon que j'ai vu, s'en venaient,

* Petit bourg voisin de Mantoue, où est né Virgile, antrefoiE Andes-

* Fleuves de Béotie et d'Achaïe.

fauchant du pied, ceux qu'une bonne volonté et qu'un juste amour conduit. '

Elles furent bientôt sui nous, car toute cette grande troupe n'allait qu'en courant, et les deux premières criaient en pleurant :

« Marie courut eh nàte à la montagne; César, pour subjuguer Lérida, laissa Marseille, et courut en Espagne *. »

« Vite ! vite ! que le temps ne se perde pas par trop peu d'amour! criaient les autres après eux; car le zèle du bien fait reverdir la grâce !

— Ames, en qui une ferveur ardente compense peut-être maintenant la négligence et le retard que, dans votre tiédeur, vous avez mis à bien faire,

» Celui-ci, qui est vivant (et certes je ne vous trompe pas), veut aller là-haut dès que le soleil reluira; dites-nous donc où est le plus prochain passage. »

Telles furent les paroles de mon guide; et un de ces esprits lui dit : «Viens derrière nous, tu trouveras l'ouverture.

» Nous sommes si pleins de volonté pour avancer, que nous ne pouvons nous arrêter : donc pardonne si cette juste punition te semble une impolitesse.

» Je fus abbé * à Saint-Zénon, à Vérone, sous l'empire du bon3 Barberousse, dont Milan dans sa douleur s'entretient encore.

» Tel a déjà un pied dans la fosse, qui pleurera pour ce monastère et sera triste d'y avoir eu de la puissance ;

» Puisqu'en place du vrai pasteur, il a mis là son fils, mal de corps, pire encore d'esprit, et né d'une mauvaise union*. »

Je ne sais si l'âme en dit davantage ou si elle se tut, tant elle était déjà éloignée de nous; mais j'entendis ces paroles et je me plus à les retenir.

1 Exemples de Colorile opposc's à la Paresse.

' Dotti Gerard second.

! Epilhèlc ironique.

'Le Gis naturel d'Albert de la Scala, seigneur de Vcrcat.

Et celui qui était en tout besoin mon secours, me dit : « Tourne-toi parla; n'en vois-tu pas deux qui viennent en faisant des morsures à la paresse ? »

Ces deux âmes disaient derrière toutes les autres : « La nation pour qui la mer s'ouvrit, mourut avant que ses héritiers vissent le Jourdain;

» Et celle qui jusqu'à la fin n'endura pas les fatigues avec le fils d'Anchise, s'offrit d'elle-même à une vie sans gloire. »

Ensuite, quand ces ombres furent si distantes de nous que je ne pouvais plus les voir, une nouvelle pensée descendit en moi;

Et de celle-ci naquirent plusieurs autres, toutes diverses, et je me pris tellement à rêver en passant de l'une à l'autre, que, par plaisir, je fermai les yeux;

Et je changeai mes pensées en sommeil.

CHANT XIX

Cinquième cercle où se purifie le péché d'Avarice. — - Dante raconte une visioa qui lui est venue dans son sommeil. — Le soleil s'étant levé, les poètes poursuivent leur route, et, instruits par un ange, prennent les degrés qui mènent au cercle des Avares. — Ils sont là pleurants et étendus sur le sol. — Le pape Adrien V.

A l'heure où la chaleur du jour qui vient de mourir, vaincue par la froidure de la terre ou celle de Saturne, ne peut plus échauffer le froid de la lune ;

Lorsque les géomanciens 1 voient le signe qu'ils nomment leur plus grande fortune s'élever à l'orient avant l'aube, dans cette voie du ciel qui ne restera pas longtemps brune,

M'apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, aux pieds tors, manchote et d'un teint hâve 8.

1 La géomancie est l'art de deviner par des points marqués au hasard gur le gable ou sur le papier.

* Lombardi croit que c'est le Mensonge.

Je l'examinais, et comme le soleil ranime les membres engourdis par le froid de la nuit, ainsi mon regard déliait sa langue;

Puis, en peu de temps, il la redressait tout entière et colorait son visage triste, comme le demande l'amour.

Lorsqu'elle sentit sa langue ainsi déliée, elle commença à chanter si bien, que j'aurais eu grand'peine à en détourner mon attention.

« Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui, au milieu des mers, fait dévier les mariniers, tant ils sont poussés par le plaisir de m'entendre.

» J'ai détourné par mon chant Ulysse de sa course vagabonde; celui qui s'arrête près de moi rarement s'en va, tant je l'enivre. »

Elle n'avait pas encore fermé la bouche, quand parut à mon côté une femme sainte *, et prompte à rendre la première confuse.

« 0 Virgile ! Virgile ! quelle est cette femme ? » disait-elle fièrement; et lui s'approchait les yeux fixés seulement sur la femme sainte.

Celle-ci saisit la première, et, déchirant ses vêtements, la découvrit par devant et me montra son ventre. La puanteur qui en sortait fut telle, que je m'éveillai.

Je tournai les yeux, et le bon Virgile me disait : « Je t'ai au moins appelé trois fois. Lève-toi et viens; trouvons l'ouverture par laquelle tu entreras. »

Je me levai; les cercles du mont saoré étaient déjà pleins de la lumière du jour, et en marchant nous avions derrière nous le soleil.

En le suivant je portais mon front comme celui qui a la tête chargée de pensées, de sorte qu'il forme un demi-arc de pont avec sa personne,

Quand j'entendis: « Venez ! c'est ici qu'on passe. » Et cesparoles furent dites d'un ton si suave et si doux, qu'on n'eu connaît pas de pareil dans cette région mortelle.

* La Vérité, selon le mèise.

LE PURGATOIRE. CHANT XIX. 38f

Avec ses ailes ouvertes qui semblaient celles d'un cygne, celui qui avait ainsi parlé nous mena entre les deux flancs de la dure montagne;

Ensuite il agita ses plumes et éventa mon front * en affirmant : « Heureux ceux-là qui lugent, car ils auront de quoi consoler leurs belles âmes. »

« Eh bien ! qu'as-tu donc à regarder la terre? » se prit à me dire mon guide, peu de temps après que l'ange s'était élevé au-dessus de nous.

Et moi : « Une nouvelle vision qui me soumet à elle me jette dans de tels doutes, que je ne puis m'empêcher d'y penser.

— Tu as vu, me dit-il, l'antique enchanteresse qui, dans les cercles au-dessous de nous, fait seule verser tant de pleurs ? Tu as vu comment l'homme peut se détacher d'elle?

» C'en est assez. Frappe sur la terre tes talons, et tourne tes yeux vers ce rappel que te fait le Roi éternel avec ses grandes roues. »

Tel le faucon, qui d'abord regarde ses pieds, arrive au cri du chasseur, ensuite déploie son vol, excité par le désir de la pâture qui l'attire ;

Tel je me fis, et tel, tant que la roche se fend pour donner passage à celui qui monte, j'allai jusqu'au point où l'on entre dans le cercle.

Lorsque j'eus pénétré dans le cinquième cercle, j'y vis des âmes gisantes à terre, toutes renversées sur le visage et qui pleuraient 2.

« Âdhœsit pavimento anima mea s, » disaient-elles avec des soupirs si profonds, qu'à peine les paroles s'entendaient.

« 0 élus de Dieu, en qui la justice et l'espérance rendent les souffrances moins dures ! dirigez-nous vers les degrés supérieurs.

1 L'ange efface un autre P [le pe'ché de Paresse), en disant : Heureux ceux qui pleurent. (S. Matth., v.) * Les âmes des Avare».

•Psaume 118. '

— Si vous venez ici, exemptes d'y rester étendues, et si vous voulez trouver plus tôt le chemin, que votre main droite suive toujours le bord extérieur du cercle. »

Telle fut la demande du poëte, et telle la réponse qui un peu en avant de nous lui fut faite. Je reconnus donc à ses paroles que cette âme ignorait la moitié de mon sort.

Je tournai les yeux vers les yeux de mon maître, et par un signe joyeux il consentit à ce que mes regards demandaient avec tant de désir.

Quand j'eus le pouvoir de faire à ma guise, je m'approchai de cette créature que ses paroles me firent d'abord connaître,

En disant : « Esprit en qui les pleurs mûrissent l'expiation sans laquelle on ne peut retourner à Dieu, suspends un peu pour moi ton plus grand soin.

» Qui as-tu été? Et pourquoi avez-vous tous le dos tourné en dessus? Dis-le-moi, et dis encore si tu veux que j'obtienne quelque chose pour toi dans ce monde d'où je suis sorti vivant. »

Et lui à moi : « pourquoi le ciel ordonne que notre dos soit ainsi tourné vers lui, tu le sauras; mais d'abord scias quod ego fui successor Pétri 1.

» Entre Sestri et Chiavari s'abîme un beau fleuve»; c'est de son nom que le titre de ma famille fait sa cime. .

» Un mois et quelques jours m'ont prouvé combien pèse le grand manteau à celui qui le garantit de la fange : toutes les autres charges ne paraissent qu'une plume.

» Ma conversion, hélas ! fut tardive; mais quand je fus fait pasteur romain, je découvris combien la vie est trompeuse.

» Je vis que là le cœur n'avait point de repos , et qu'on ne pouvait monter plus haut dans cette vie mortelle; aussi l'amour de la vie éternelle en moi vint s'allumer.

» Jusqu'à ce moment, je fus une âme misérable, éloignée

' Adrien V, pape. — < Sache que je fus successeur de Pierre. > Il régna uo mois el neuf jours. Il e'tait des Fiescbi de Gènes. • Le Lavagno.

de Dieu, entièrement avare; or, comme tu le vois, ici j'en suis puni. .

» Ce qui suit l'avarice se montre ici dans la purification des âmes renversées, et la montagne n'a point de peine plus amère.

» Comme notre œil fixé aux choses terrestres ne s'éleva pas vers le ciel, ainsi la justice le brise vers la terre.

» Comme l'avarice éteignit en nous l'amour pour tout vrai bien, et par là fit mourir toute bonne œuvre, ainsi la justice nous tient ici à la gêne.

w Liés des pieds et des mains, et prisonniers, et autant qu'il plaira au juste sure, autant nous resterons immobiles et étendus. »

Je m'étais agenouillé, et je voulais parler; mais, comme je commençais, l'esprit s'aperçut, seulement en écoutant de cet acte de respect.

« Quelle raison, dit-il, te ploie ainsi à terre? » Et moi à lui : ce Devant votre dignité ma conscience m'incline justement.

— Redresse tes jambes et lève-toi, frère, répondit-il. Ne te trompe pas. Comme toi et les autres je suis serviteur de la même puissance.

» Si jamais tu as compris ce passage du saint Évangile où il est dit : « Neque nubenl i, » tu pourras savoir pourquoi je raisonne ainsi.

» Maintenant va-t'en ! je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage, car ta présence empêche les pleurs avec lesquels je mûris la satisfaction dont tu as parlé.

» J'ai là-bas une nièce qui a nom Alagia 2, et qui de soi est bonne, pourvu que, par son exemple, notre maison ne la rende pas mauvaise.

» Elle seule là-bas m'est restée. »

1 « lu resurrectione enim ncque nubent neque nubentur, sed erunt sicut angeli Dei in coelo. > (S. Matth.) — < Par ceci nous est signifié qu'en la vie éternelle tout le monde sera esgal. » (Grangier.) On ne verra ni époux ni épouse.

! Femme de Marcel Malespina, protecteur de Dante.

CHANT XX

Tout en suivant son guide, Dante converse avec l'àme de Hugues Capet, qui loi cite plusieurs exemples de Pauvreté, de Libéralité et d'Avarice. — La montagne du Purgatoire tremble et les Ames se mettent à chanter : « Gloire à Dieu ! >

Contre un meilleur vouloir un autre vouloir ne doit pas lutter : donc, afln de plaire à cet esprit, aux dépens même de mon plaisir, je retirai de l'eau l'éponge non saturée de ma curiosité.

Je me mis en marche, et mon guide marcha aussi dans les lieux laissés libres le long des roches, comme on va sur un mur étroit en longeant les créneaux;

Car les âmes qui laissent fondre goutte à goutte par leurs yeux le mal qui tient le monde entier, remplissaient tout l'autre bord.

Maudite sois-tu, antique louve *, qui emportes pour ta faim profonde et insatiable plus de proies que toutes les autres bêtes !

0 ciel! qui, par tes mouvements, changes, comme on paraît le croire, les choses d'ici-bas, quand viendra celui devant lequel celle-ci doit s'enfuir ?

Nous allions à pas lents et comptés, moi tout attentif aux ombres qu'avec pitié j'écoutais pleurer et se plaindre. .

Et par hasard j'entendis crier devant nous : « 0 douce Marie ! » Et cette voix plaintive était comme celle d'une femme qui est dans l'enfantement.

Elle continua : « Tu fus pauvre, autant qu'on peut le voir par cette étable où tu déposas ton saint fardeau ! »

Ensuite j'entendis : « 0 bon Fabricius ! tu aimas mieux posséder la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses avec le vice. »

Ces paroles m'étaient si agréables, que je passai outre pour connaître l'esprit d'où elles semblaient venues.

• l'Avarice.

Il parlait encore des largesses que Nicolas fit à des vierges, pour conduire à l'honneur leur jeunesse 1.

« 0 âme qui parles si bien ! dis-moi qui tu as été, lui dis-je, et pourquoi tu es seule à renouveler ces louanges méritées ?

» Tes paroles ne seront pas sans récompense, si je re-: tourne pour achever le court chemin, de cette vie qui vole à son terme. »

Et elle : « Je te répondrai, non pour le secours que j'attends de là-bas, mais parce qu'une grâce si rare brille en toi avant que tu sois mort.

» Je fus la racine de la mauvaise plante qui jette une ombre nuisible sur toute la terre chrétienne, tellement qu'elle donne rarement de bons fruits.

» Mais si Douai, Gand, Lille et Bruges en avaient la force, on en aurait bientôt vengeance, et je la demande à celui qui juge toute chose.

» Je fus nommé là-bas Hugues Capet; de moi sont nés les Philippe et les Louis par qui, depuis peu, la France est gouvernée 2.

)> Je fus fils d'un boucher de Paris. Quand les anciens rois manquèrent , excepté un qui était revêtu de la robe grise,

» Dans mes mains se trouva placée la bride du gouvernement; et j'avais tant de pouvoir dans cette nouvelle position, et j'étais entouré de tant d'amis,

» Que la tête de mon fils fut promue à la couronne vacante; et de lui sont sortis les os sacrés des nouveaux rois.

» Tant que cette grande dot de la Provence n'a ôté sa honte à mon sang, il valait peu, mais il ne faisait pas de mal;

» Là, par la violence et le mensonge, il commença ses

1 Saint Nicolas, évêque de Mira.

' Les injures contre la France et les rois de France abondent ici, comme en ; maint endroit, chez le rancuneux Gibelin, qui ne pouvait oublier l'appui que ses ennemis, les Guelfes, avaient reçu de Charles de Valois.

rapines; ensuite, pour s'amender, il prit le Ponthieu et la Normandie; il prit encore la Gascogne.

» Charles 1 vint en Italie, et, pour s'amender, il fit une victime de Conradin *, et puis il rejeta Thomas 3 dans le ciel, toujours pour s'amender.

» Je vois un temps, et qui n'est pas trop loin, lequel poussera hors de France un autre Charles * pour mieux faire connaître lui et les siens.

» Il en sort sans armes, et seulement avec la lance avec laquelle combattit Judas, et il la pointe si bien qu'elle perce le ventre de Florence. »

Et là il ne gagnera point de terres, mais un péché et de la honte, d'autant plus lourds qu'un tel méfait lui semblera plus léger.

L'autre 5, qui est déjà sorti prisonnier de son vaisseau, je le vois vendre sa fille, et la marchander comme font les corsaires pour les autres esclaves.

« 0 avarice, que peux-tu faire de plus, puisque tu as tellement gagné à toi mon sang qu'il n'a point souci de sa propre chair?

» Mais pour que le mal futur et le mal passé semblent moindres, je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni, et, dans la personne de son vicaire, le Christ prisonnier 6.

» Je le vois une autre fois livré à la dérision; je vois renouveler le vinaigre et le fiel; entre deux larrons vivants, je le vois mourir.

» Je vois un nouveau Pilate, si cruel, que ceci ne le rassasie pas, et, sans décret de ceux qui ont le pouvoir, U porte dans le temple ses désirs cupides 7.

» 0 mon Seigneur ! quand serai-je assez heureux pour

1 Charles d'Anjou, frère de saiut Louis. ' Conradin, fils de Frédéric II.

* Saint Thomas d'Aquin.

* Charles de Valois, frère de Philippe le Bel.

• Charles II, roi de Sicile.

• Boniface VIII fut fait prisonnier par Nogaret et Etienne Colonna, chefs de l'armée de Philippe le Bel, nouveau Pilate.

1 Allusion à la destruction de l'ordre des chevaliers du Temple.

\oir la vengeance qui, cachée dans tes secrets, te rend douce ta colère ?

» Quanta ce que je disais de l'unique épouse de l'Esprit- Saint, et qui t'a fait tourner tes pas vers moi pour obtenir quelque explication,

» Cela entre dans nos prières tant que dure le jour; mais quand vient la nuit, nous citons en place des exemples tout contraires.

» Nous répétons alors Pygmalion1, que sa passion gloutonne pour l'or rendit traître, larron et parricide,

y> Et la misère de l'avare Midas, puni par l'effet de sa demande avide, dont il est bon que toujours on se raille.

» Ensuite chacun se rappelle ce fou d' Achan 2 , et comment il vola les dépouilles de l'ennemi, de sorte qu'ici la colère de Josué semble encore le mordre.

» Après nous accusons Saphira et son mari; nous louons ceux qui foulèrent aux pieds Héliodore, et sur toute la montagne monte en infamie

» Polymnestor, qui tua Polydore. Finalement on crie : « 0 Crassus ! dis-nous, puisque tu le sais, quelle est la sa- » veur de l'or. »

y> Parfois nous parlons, l'un à voix haute, l'autre à voix basse, suivant l'affection qui nous éperonne et rend notre pas tantôt plus grand, tantôt plus petit.

» Je n'étais pas seul tout à l'heure à rappeler le bien dont on s'entretient pendant le jour; mais près d'ici nulle autre personne n'élevait la voix. »

Nous nous étions déjà séparés de cet esprit, et nous tâchions de monter le chemin aussi vite que nous le pouvions,

Quand je sentis, comme une chose qui tombe, trembler la montagne ; aussi je fus saisi d'un froid comme d'ordinaire est saisi celui-là qui marche à la mort.

Certes Délos ne s'agitait pas si fortement avant que La-

1 C'est le Pygmalion, Gis de Be'lus, et frère de Didon.

* Achan fut lapide pour avoir volé une partie du butin de Jéricho. — Saphira et Ananias, Héliodore, Polymnestor, Crassus, etc., autres exemples d'avarice punie.

tone y eût fait son nid pour enfanter les deux yeux du ciel ».

Puis il s eleva de toutes parts un cri tel, que le maître se tourna vers moi en disant : « Ne crains rien tant que je suis ton guide. »

Tous disaient : « Gloria in excelsis Beo, » autant que je le compris du lieu voisin où j'étais, et d'où le cri se pouvait ainsi entendre.

Nous restâmes là immobiles et en suspens, comme les pasteurs la première fois qu'ils entendirent ce chant, jusqu'à ce que le tremblement cessât et que le chant fût achevé.

Ensuite nous reprîmes notre saint voyage, regardant les ombres étendues à terre, et déjà retournées à leurs plaintes habituelles.

Si ma mémoire n'erre pas, jamais l'ignorance d'une chose ne me tourmenta si fortement, et ne me rendit si désireux de savoir,

Qu'il me semblait alors l'être dans ma pensée. Par notre marche hâtée je n'osais interroger; par moi-même je ne pouvais voir la chose.

Ainsi je m'en allais timide et pensif.

CHANT XXI

Les poètes, s'avauçant toujours, font la rencontre d'un Esprit. — III Ini demandent pourquoi cet ébranlement de la montatine, et pourquoi ce chant de glorification. — L'Esprit répond que cela a lieu chaque fois qu'une Ame vient d'achever sa purification. — Enfin, l'Esprit, se faisant connaître, dit qu'il est le poëte Stace.

Cette soif naturelle qui jamais ne s'apaise sinon avec l'eau dont la femme samaritaine demanda la grâce s,

Me tourmentait et m'excitait derrière mon guide dans cette voie embarrassée, et j'étais ému de compassion devant la juste vengeance de Dieu.

Et voici : comme Luc a écrit que le Christ, déjà sorti de

1 Apollon et Diane.

* Qui biberil ex aquà quam ego dabo ei, non sitiet ìd .xternum. (Joahn.)

la fosse sépulcrale, apparut à deux hommes qui étaient sur la route,

Ainsi nous apparut une ombre, et derrière nous elle venait, regardant à leurs pieds les âmes étendues; et nous ne l'avions point aperçue avant qu'elle parlât,

En disant : « Mes frères, Dieu vous donne la paix ! » Nous nous retournâmes subitement; et Virgile lui rendit le geste convenable;

Puis il commença : « Que dans le concile bienheureux t'admette en paix la cour de vérité qui me relègue dans l'éternel exil !

— Comment, dit l'esprit, et pourquoi allez- vous si vite, si vous êtes des ombres que là-haut Dieu n'admet point? qui vous a guidés si avant sur ces degrés ? »

Et mon docteur : « Si tu regardes les signes que celui-ci porte et que l'ange trace sur le front, tu verras bien qu'il a droit de régner avec les bons \.

» Mais comme celle qui jour et nuit file n'avait pas encore fini pour celui-ci la quenouille que Clotho garnit et impose à chacun de nous,

» Son âme, qui est ta sœur et la mienne, allant là-baut, ne pouvait aller seule, car elle ne saurait voir aussi bien que nous;

» J'ai donc été tiré de la vaste gueule d'Enfer pour lui montrer la route, et je la lui montrerai tant que ma science pourra le guider.

» Mais dis-nous, si tu le sais, pourquoi la montagne a éprouvé tout à l'heure de telles secousses, et pourquoi, jusqu'à ses pieds amollis par la mer, toutes les armes ont paru crier à la fois? »

Par cette demande, Virgile rencontrait comme dans unj aiguille le chas de mon désir, de sorte que, grâce à l'espà rance, ma soif sentit moins son jeûne.

L'esprit commença : « Ceci n'est point une chose que la sainte montagne ait ressentie sans ordre, ou qui soit en dehors de ses lois.

1 Les signes sont les lettres P,

» Ce lieu est exempt de toute altération. Le bruit ne peut provenir que de ce que le ciel a reçu en lui de la montagne, et non d'aucune autre cause;

» Car il ne tombe ici ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, ni givre, en deçà de la porte aux trois petits degrés.

» On n'y voit ni nuées épaisses ou minces, ni éclairs, ni la fille de Thaumas, qui là-bas change souvent de place1.

» La vapeur sèche ne s'élève pas plus avant que le sommet des trois degrés dont j'ai parlé, là où le vicaire de saint Pierre a les pieds.

» Peut-être que plus bas le mont éprouve des secousses plus ou moins violentes; mais par l'effet du vent caché dans la terre, je ne sais comment ces hauts lieux ne tremblent jamais.

» Ils tremblent quand une âme, se sentant purifiée, se lève ou se met en mouvement pour s'élancer là-haut, et un tel cri l'accompagne.

» La volonté seule est la preuve de la purification; elle excite l'âme, désormais affranchie de ses épreuves, à changer de séjour ; l'âme jouit de cette juste volonté.

» Avant cette heure l'âme voudrait bien s'affranchir, mais le désir de se purifier ne le permet pas; car ce désir qu'elle avait pour le péché, la divine justice le lui impose pour le châtiment.

» Et moi, qui suis resté étendu sous ces douleurs cinq cents ans et plus, je n'ai senti qu'à cet instant la libre volonté d'un séjour meilleur.

» C'est pourquoi tu as entendu le tremblement de terre, et sur la montagne les pieux esprits louer le Seigneur afin qu'il les admette bientôt dans le ciel. »

Il parla ainsi : « Et comme on jouit d'autant plus à boire que plus grande est la soif, je ne saurais dire quel contentement il me donna. »

Et le sage guide : « Maintenant je vois le filet que vous prend, et comment on s'en délivre; pourquoi ici le mont tremble, et de quoi vous vous réjouissez tous ensemble.

' Iris, ou l'arc-en-cieU

» A présent, qui as-tu été (permets que je le sache)? et pourquoi pendant tant de siècles es-tu resté ici étendu? Permets que je le saisisse dans tes paroles.

— Dans le temps où le bon Titus, avec l'aide du grand roi, vengea la blessure d'où sortit le sang vendu par Judas,

» Alors, répondit l'esprit, j'étais là-bas, portant le titre qui dure le plus et honore le plus1, assez célèbre, mais n'ayant pas encore la foi.

» Si doux fut mon chant, que moi, Toulousain 2, Rome m'attira vers elle, et là je méritai d'orner mes tempes de myrte.

» Stace est le nom qu'on me donne encore là-bas; je chantai Thèbes, et ensuite le grand Achille, mais je tombai sur le chemin avec le second fardeau.

» Mon ardeur trouva les étincelles qui devaient l'échauffer -ians cette divine flamme où plus de mille se sont embrasés.

» Je parle de l'Enéide, laquelle fut ma mère et fut ma nourrice en poésie ; sans elle je n'écrivis pas une pensée qui eût le poids d'une drachme.

» Et, pour avoir vécu là-bas au temps où vécut Virgile, je consentirais à retarder d'une année la sortie de mon exil. »

Ces paroles firent tourner vers moi Virgile, avec un air qui, en se taisant, disait : « Tais-toi ! » Mais elle ne peut pas tout, cette faculté qui veut.

Le rire et les pleurs suivent de si près la passion dont chacun est aiguillonné, qu'ils sont moins soumis à la volonté des hommes les plus sincères.

Je me pris donc à sourire, comme un homme qui fait signe , de sorte que l'ombre se tut et me regarda dans le» yeux, où l'affection de l'esprit se montre davantage.

« Ah ! dit-elle, puisses-tu mener à bien la grande entreprise ! Mais pourquoi ta face m'a-t-elle montré tout à l'heure cet éclair de sourire ? »

» Le titre de poëte.

' Stace, auteur de la Thébaide et de l'Achilléide, était de Naples (voyei St(v lib. v) ; mais Dante écrivait avant la découverte de cet ouvrage.

Alors je me sens pris de part et d'autre; l'un me fait taire, l'autre me conjure de parler; triste, je soupire, et je suis compris de Virgile.

« Dis, repartit mon maître, et n'aie point de peur de parler; mais parle, et dis-lui ce qu'il demande avec tant de souci. »

Donc moi : «Peut-être tu t'étonnes, antique esprit, du sourire que j'ai fait, mais je veux que plus d'étonnement te prenne encore.

» Celui-ci, qui dirige là-haut mes yeux, est ce Virgile dont tu as appris à chanter fortement les hommes et les dieux.

» Si tu as cru que mon sourire avait un autre motif, lgisse là ce faux motif, et crois qu'il venait des paroles que tu as dites de mon guide. »

Déjà Stace s'inclinait pour embrasser les pieds de mon docteur, mais celui-ci lui dit : « Frère, ne fais pas ainsi, car tu es une ombre et tu vois une ombre. »

Et l'autre, en se relevant : « Tu peux comprendre maintenant la grandeur de l'amour qui pour toi m'enflamme, puisque j'oublie notre vanité,

» En traitant une ombre comme un corps solide. »

CHANT XXII

Sixième cercle où se purifie le péché de Gourmandise. — Les poètes y voient an arbre merveilleux, couvert de fruits odoriférants, et arrosé par une eau limpide qui sortait de la montagne. — A la racine de l'arbre, une voix rappelait dea exemples de Tempérance.

Déjà l'ange était roste derrière nous : l'ange qui nous avait mis dans la voie du sixième cercle, après avoir effacé une des taches de mon front1.

Et ceux qui ont tous leurs désirs tournés vers la justice nous. avaient dit de leur douce voix : « Heureux ceux qui ont

' La tacbe d'Avarice.

soif *, » et ils finirent sur ce mot sans donner le reste du verset.

Et moi, plus léger qu'aux autres ouvertures, j'allais d'un tel pas que, sans aucune fatigue, je suivais là-haut les agiles esprits*.

Alors Virgile commença : « Un amour allumé par la vertu en allume toujours un autre, pourvu que sa flamme se montre au dehors.

» Depuis l'heure que parmi nous est descendu dans les limbes de l'enfer Juvénal, qui m'a fait connaître ton affection pour moi,

» Ma bienveillance pour toi-même fut telle, que jamais une plus forte ne vous saisit pour une personne qu'on n'a point vue, de sorte que ces degrés me paraîtront bien courts à monter.

» Mais dis, et, comme ami, pardonne-moi si trop de privauté lâche le frein de ma langue, et, comme ami, désormais raisonne avec moi.

» Comment l'avarice a-t-elle pu trouver place dans ton sein, à travers ce grand sens dont tu as eu soin de te remplir? »

D'abord ces paroles firent un peu sourire Stace, ensuite il répondit : « Toutes tes paroles me sont un signe bien cher d'amitié.

» En vérité, bien souvent apparaissent des chojses qui donnent une fausse matière au doute, parce que les causes vraies sont cachées.

» Tu crois, comme ta demande me le prouve, que je fus avare dans l'autre vie, peut-être à cause du cercle *où j'étais.

» Or, sache que l'avarice fut trop éloignée de moi, et que ce dérèglement a été puni par un millier de lunes.

» Et si je n'avais pas mieux réglé mes appétits, en méditant ces vers, où tu t'écries quasi indigné contre l'humaine nature :

j Beati qui sitiunt et esuriunt justitiatn. (S. Matth., v, vers. 6.) " Virgile et Stace.

» 0 faim exécrable de l'or! où ne pousses-tu pas les cœurs mortels1! je subirais en tournant les joutes des damnés8.

» Alors je m'avisai que les mains pouvaient trop s'ouvrir pour dépenser, et je me repentis de ce mal comme des autres maux.

» Combien ressusciteront sans cheveux, pour leur ignorance qui leur ôte le repentir de ce péché, soit pendant la vie, soit à l'extrémité!

» Et sache que la faute qui est directement opposée à chaque péché, sèche ici son venin avec ce même péché.

» Donc, si j'ai été pour me purifier avec ceux qui pleurent leur avarice, cela m'est advenu pour la faute contraire. »

Alors le chantre des vers bucoliques dit : « Quand *u chantas les cruels combats d'où naquit la double tristesse de Jocaste,

» Il ne me semble pas (aux sons que Clio jette par ta bouche) que parmi les fidèles t'eût placé la foi, sans laquelle les bonnes œuvres ne sont point suffisantes.

» S'il en est ainsi, quel soleil ou quelle lumière a tellement dissipé tes ténèbres, que depuis tu aies dirigé tes voiles vers la barque du pêcheur? »

Et lui à lui : « Toi le premier, tu m'as dirigé vers le Parnasse, pour boire dans ses grottes, et le premier, dans l'amour de Dieu, tu m'as illuminé.

« Tu as fait comme quelqu'un qui va de nuit, portant derrière lui une lumière dont il ne s'aide pas, mais qui derrière lui rend les personnes sûres dans leur chemin,

» Alors que toi tu as dit : « Le siècle se renouvelle, la justice revient avec les premiers temps du genre humain, et une nouvelle race descend du ciel3. »

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