‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 19 sur 22 · Quid non mortalia pectora cogis · texte numérisé non relu

Quid non mortalia pectora cogis

Âuri sacra famés! (Mneid., Iib. m.)

• Enfer, ch. vu.

» Magnus ab integro sxclorum nascitur ordo.

Jàm redit et Virgo, redeunt Saturnia regna, Jain nova progenies cœlo dcmittilur alto.

(Eclco., IT.l .

» Par loi je fus poète, par toi chrétien. Mais, pour que tu voies mieux ce que je dessine, j'étendrai les mains pour y mettre la couleur.

» Déjà le monde entier était imprégné de la vraie croyance semée par les messagers de l'éternel royaume,

» Et tes paroles, citées plus haut, se rapportaient à celles des nouveaux prédicateurs : je pris donc l'habitude de les visiter.

» Ils me parurent ensuite d'une telle sainteté, que quand Domi tien les persécuta, leurs pleurs ne coulèrent pas sans être mêlés à mes larmes.

» Tant que je restai là-bas, je les secourus, et leurs mœurs droites me firent mépriser toutes les autres sectes.

» Avant que dans mon poëme j'eusse conduit les Grecs au fleuve de Thèbes, j'avais eu le baptême ; mais par peur je fus chrétien en secret;

» Et longtemps je fis montre du paganisme. Pour cette tiédeur j'ai parcouru le quatrième cercle pendant plus de quatre siècles.

» Toi donc, qui as levé le couvercle qui me cachait le souverain bien, puisqu'il nous reste du temps avant d'avoir gravi cette route,

» Dis-moi, si tu le sais, où est Térence, notre ancien ; et Cécilius, Plaute, Varron, où sont-ils? Dis-moi s'ils sont damnés, et dans quel cercle?

— Ceux-ci, et Perse, et moi, et beaucoup d'autres, répondit mon guide, nous sommes avec ce Grec que les Muses allaitèrent plus qu'aucun autre :

» C'est dans le premier cercle de la noire prison; mainte fois nous causons de la montagne où nos nourrices demeurent toujours.

» Là sont avec nous Anacréon, Simonide, Agathon et beaucoup d'autres Grecs qui ornèrent jadis leur front de laurier.

» Là se voient tes héroïnes, Antigone, Déiphile, Argia, et Ismene, triste encore comme elle l'a été.

» On y voit celle qui montra Langia1, puis la fille de Tirésias, et Thétis, et avec ses sœurs Déidamie. »

Déjà se taisaient les deux poëtes, attentifs de nouveau à regarder tout à l'entour, car ils avaient franchi les degrés et les parois.

Et déjà les quatre servantes du jour2 étaient restées en arrière, et la cinquième était au timon du char, dirigeant en haut sa pointe enflammée ;

Quand mon maître : « Je crois qu'il convient de tourner notre épaule droite vers le bord du cercle, pour tourner la montagne comme nous avons coutume de faire. »

Cette coutume fut donc notre indication, et nous prîmes la route avec moins d'hésitation, quand nous eûmes l'assentiment de l'autre âme vertueuse.

Ils allaient devant, et moi tout seul derrière, et j'écou- * tais leurs discours, qui me donnaient l'intelligence de la poésie.

Mais les deux entretiens furent bientôt interrompus par la vue d'un arbre que nous trouvâmes au milieu du chemin, chargé de fruits suaves et bons à l'odorat.

Et comme, en s' élevant au ciel, un sapin diminue de branche en branche, ainsi celui-ci diminuait du côté de la terre, afin, je crois, que personne n'y montât.

Du côté où notre chemin était fermé, il tombait, d'une roche élevée, une liqueur claire qui s'épandait sur les feuilles.

Les deux poëtes s'approchèrent de l'arbre, et du milieu du feuillage une voix cria : « Vous vous abstiendrez de cette nourriture. »

Ensuite elle dit : « Marie pensait plus à ce que les noces fussent honorables et complètes, qu'elle ne pensait à sa bouche, qui maintenant intercède pour vous.

» Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour boisson; Daniel méprisa la nourriture, et acquit la science.

• La fontaine Langia, qu'Hypsipyle indiqua à des chasseurs.

* Les quatre premières heures.

» Le premier siècle fut aussi beau que l'or; avec la faim les glands étaient savoureux, avec la soif les ruisseaux étaient un nectar.

» Du miel et des sauterelles furent les mets qui nourrirent Baptiste dans le désert; c'est pourquoi il est glorieux et aussi grand

» Que vous le montre l'Évangile1. »

CHANT XXIII

Les trois poètes, Dante, Virgile et Stace, rencontrent les Ames des Gourmands. — Exte'nués de faim et de soif, les Gourmands mâchent à vide. — Buonagiunta de Lucques, Boniface, messer Marchese, Forése. — Blâme de ce dernier contre les vêtements immodestes des dames Florentines.

Pendant que je fixais mes yeux entre le vert feuillage, comme fait celui qui perd son temps à suivre un petit oiseau,

Celui qui est pour moi plus qu'un père disait : « Mon fils, viens maintenant, car le temps qui nous est donné doit s'employer plus utilement. »

Je tournai mes regards et mes pas non moins vite vers les sages qui parlaient si bien, que, grâce à eux, marcher ne me coûtait pas.

Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter : Labia mea, Domine 2, d'une manière qui enfantait en moi le plaisir et la douleur.

« 0 doux père! commençai-je, qu'est-ce que j'entends? » Et lui : « Des ombres qui vont peut-être en défaisant le nœud de leurs péchés. »

» Comme font des pèlerins pensifs, lesquels, s'ils rencon-

1 Vini usus olim Romanis l'œminis ignotus fuit, ne scilicet in aliquod dedâcus prolaberentur. (Valer. Max., lib. II, cap. 1.) — Joannes locustas et mei sylvestre edebat. (Marc., i, v. 6.)

2 Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam- [Davis

trent en chemin des gens qu'ils ne connaissent pas, se tournent vers eux et ne s'arrêtent,

» De même une troupe muette et pieuse s'avançant derrière nous d'un pas rapide, venait, et en nous dépassant nous regardait.

» Chacun d'eux avait les yeux noirs et caves, la face pâle et si décharnée, que leur peau montrait la forme des os.

» Je ne crois pas qu'Érésichthon ait été réduit à une peau si sèche, quand il eut le plus à craindre la faim.

» Je disais en pensant en moi-même : « Voici comme était la nation qui perdit Jérusalem, quand Marie mangea son propre fils1. »

Leurs yeux paraissaient des anneaux sans pierres; celui qui sur le visage des hommes lit les lettres OMO aurait bien reconnu sur leur figure la lettre M 2.

Qui croirait, s'il ne sait pas comment cet effet est produit, que l'odeur d'un fruit et celle d'une eau pût, en excitant leur désir, les tourmenter si vivement ?

Je m'étonnais déjà pourquoi ils étaient si affamés, car la cause de leur maigreur et de leurs tristes écailles ne m'était pas encore connue.

Et voilà que des creux de sa tête, une ombre tourna vers moi les yeux et me regarda fixement, puis cria d'une voix forte : « Quelle grâce m'est donc donnée ? »

Jamais je ne l'aurais reconnue à son visage, mais dans sa voix me fut rappelé tout ce que les traits avaient absorbé en eux.

Et cette étincelle rallumant en moi l'entière connaissance de ces lèvres déformées, je reconnus la figure de Forése.

« Ah ! me suppliait-il, ne fais pas attention à cette lèpre aride qui me décolore la peau, ni à la chair qui me manque ;

» Mais dis-moi la vérité sur toi-même. Quelles sont ces

' Pendant le siège de Jérusalem par Titus.

* Suivant quelques physionomistes, on peut lire le mot OMO , ainsi disposé

| • | • | , dans les traits de notre Ggure. Les deux 0 sont les veux, et la lettre M c forme du nez, des sourcils et des joues.

deux âmes qui t'escortent ? ne refuse pas de me l'apprendre. »

Je lui répondis : « Ton visage, que j'ai déjà pleuré mort, ne me donne pas une cause moins douloureuse de larmes, à présent que je le vois si changé.

» Dis-moi donc, au nom de Dieu, ce qui vous maigrit ainsi; ne me fais point parler d'autre chose pendant que je m'émerveille, car il doit mal parler celui qui est rempli d'un autre soin. »

Et lui à moi : « De l'éternelle justice une vertu tombe sur cette eau et sur cette plante laissée derrière nous, et cette vertu secrète m'exténue ainsi.

» Toutes ces âmes qui chantent en pleurant pour avoir obéi à leur bouche outre mesure, doivent ici se sanctifier de nouveau par la faim et la soif.

» L'odeur qui sort des fruits et de l'eau qui s'étend sur cette verdure, allume en nous le désir de boire et de manger.

» Et ce n'est pas une seule fois qu'en faisant le tour de cet espace sera vive notre peine; je dis peine, et je devrais dire consolation,

» Car la volonté qui nous mène à cet arbre est celle qui mena le Christ, plein de joie, à dire : Éli ! quand il nous délivra avec le sang de sa veine *, »

Et moi à lui : « Forése s, depuis le jour que tu as échangé le monde pour une meilleure vie, cinq années ne se sont pas écoulées.

» Si la puissance de pécher finit en toi avant que survînt l'heure de la douleur salutaire qui nous réconcilie avec Dieu,

» Comment es-tu venu ici-haut? Je croyais te trouver encore là-bas, où le temps par le temps se répare. »

Et lui à moi : « C'est ma Nella qui, par ses plaintes assidues, m'a mené à boire la douce absinthe des douleurs.

)) Par ses prières pieuses et ses soupirs elle m'a retiré

1 Eli, lamma sabacttaani ? Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé? ' Le Florentin Forése était frère de Corso Donati et de la belle Piccarda, qu'on retrouvera au chant III du Paradis.

de la côte où Ton attend, et elle m'a délivré des autres cercles.

» Elle est d'autant plus chère et plus agréable à Dieu, ma bonne veuve, que j'aimais beaucoup, qu'elle est plus seule » bien faire.

» Car la Barbagia de Sardaigne a des femmes bien plus pudiques que la Barbagia où j'ai laissé la mienne l.

» 0 doux frère! que veux-tu que je dise? Un temps futur est déjà devant mes yeux, temps pour lequel l'heure présente ne sera pas très-ancienne,

» Où, dans la chaire, il sera défendu aux effrontées Florentines d'aller ainsi montrant leurs poitrines et leurs mamelles.

» Quelles femmes barbares, quelles Sarrasines furent jamais, à qui il fallût, pour les forcer de se couvrir, des censures spirituelles ou d'autres règlements ?

y> Mais si ces éhontées savaient ce que le ciel leur réserve

bientôt, déjà elles auraient la bouche ouverte pour hurler.

. » Car, si ma prévoyance ne m'abuse pas, elles seront

tristes avant que le duvet vienne aux joues de l'enfant qui

s'apaise encore aux chansons de sa nourrice.

» Ah ! frère, ne te cache plus à nous; tu vois que nonseulement moi, mais toutes ces âmes regardent la place où ton corps a voilé le soleil. »

Alors moi à lui : « Si tu te rappelles quel tu fus avec moi et quel je fus avec toi, ce souvenir revenu te sera encore bien lourd.

» Ce sage qui va devant moi me retira de cette vie l'autre jour, quand la sœur de celui-ci se montrait ronde ; »

Et je montrai le soleil. « Ce sage m'a mené par la profonde nuit chez les véritables morts, et avec ma véritable chair qui le suit.

» Son aide m'a soutenu jusqu'ici sur les degrés et dans les détours de la montagne, qui vous redresse, vous que le monde a rendus tors.

' Montagne de Sardaigne fori mal famée. — L'autre Barbagia signiùe Fioreicv.

» Il m'a dit qu'il me ferait compagnie jusqu'à ce que je sois là où sera Béatrice. Alors il faut que je reste sans lui.

» Virgile est celui-ci qui m'a parlé ainsi (et je le montrai du doigt); et cet autre est l'ombre pour laquelle a tremblé naguère dans toutes ses voûtes

» Votre royaume, quand il fallut s'en séparer. »

CHANT XXIV

tes trois poètes, qui ont quitté Forése, arrivent près d'un second arbre d'où sort une voix rappelant divers exemples de Gourmandise. Enfin, un ange leur indique les degrés du septième et dernier cercle.

Ni par l'entretien notre marche, ni par la marche notre entretien ne se ralentissait; mais, tout en discourant, nous marchions rapidement, comme un navire poussé par un bon vent.

Et les ombres, qui paraissaient des choses deux fois mortes, me montraient, par les fosses de leurs yeux, toute leur admiration de me savoir vivant.

Et moi, continuant mon discours, je dis : « Cette ombre, à cause d'autrui, s'en va peut-être là-haut plus lentement qu'elle ne le fait.

» Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda 1 ? dis-moi si je vois quelque personne à remarquer parmi toute cette foule qui ainsi me regarde. »

Forese répondit : « Ma sœur, si belle et si bonne (je ne sais ce qu'elle fut le plus), déjà sur le haut Olympe triomphe joyeuse de sa couronne. »

Il parla d'abord ainsi, et il ajouta : « Il n'est pas défendu ici de nommer chacun, tant notre ressemblance est altérée par la faim.

» Celui-ci (et il le montra du doigt) est Buonagiunta, Buo-

1 Piccarda, soeur de Forèie.

nagiunta de Lucques l, et cette âme plus loin que lui et plui maigre que les autres

» Eut la sainte Église dans ses bras. Il était de Tours, et il expie par le jeûne les anguilles de Bolsène * qu'il faisaii cuire dans du vin doux. »

Il m'en nomma beaucoup d'autres un à un, et tous paraissaient contents d'être nommés, si bien que je n'en vis pas un prendre un air sombre.

Je vis parmi ces affamés, qui usent leurs dents à vide, Ubaldin della Pila, et Boniface qui nourrit tant de monde avec son rochet 3.

Je vis messer Marchese, qui jadis eut le temps de boire à Forli4, étant moins altéré, et. qui fut tel cependant que jamais il ne se sentit rassasié.

Mais, pareil à celui qui d'abord examine, et ensuite fait plus d'estime de l'un que de l'autre, ainsi je fis de celui de Lucques, lequel paraissait plus que tous les autres me connaître.

Il murmurait et nommait je ne sais quelle Gentucca •, avec cette gorge où il sentait pourtant les plaies de la justice qui le consume ainsi.

« 0 âme, dis-je, qui semblés si avide de parler avec moi, fais en sorte que je t'entende, et contente-nous toi, et moi, en parlant. »

Il commença : « Une femme est née qui ne porte pas encore de voile, et qui te fera trouver agréable ma cité, quoique plus d'un l'en réprimandera.

» Tu t'en iras avec cette prédiction; si tu as puisé quelque erreur dans ce que je murmure, les choses avenues te l'apprendront.

» Mais, dis-moi, ne vois-je pas celui qui vient de mettre

Buonagiunta, poëte renommé de Lucques.

1 Le pape Martin IV, de Tours.

• Ubaldino della Pila et Bonilace d'Imola, archevêque, tous célèbres gourmands. « Le marquis de Kigogliosi. Son sommelier un jour luy fit savoir que partout

on disoit qu'il ne faisoit jamais autre chose que bovre ; et il respondit riant t Pourquoi ne disent aussi ceux-là que j'ai toujours soif? (Grangier.J

* Jeune fille de Lucnucs, aimée de Dante.

au jour les nouvelles rimes commençant ainsi : « Dames,, qui savez bien ce qu'est Amour 1. »

Et moi à lui : « Je suis ainsi que lorsque Amour m'inspire, je note, et sur le mode qu'il me dicte au dedans, je m'en vais le répandant au dehors.

— 0 frère! dit-il, je vois maintenant le nœud qui nous a arrêtés, le Notaire, et Guittone 2 et moi, loin de ce doux et nouveau style qui m'est révélé.

I » Je vois comme vos plumes suivent fidèlement celui qui dicte si bien3; certes il n'en fut pas ainsi des nôtres.

» Et celui qui veut monter plus haut ne distingue plus un style de l'autre ; » et, comme satisfait, il se tut.

Comme ces oiseaux qui hivernent vers le Nil forment quelquefois une bande épaisse, ensuite volent avec plus de vitesse et s'en vont à la file,

Ainsi toutes les âmes qui étaient là tournèrent le visage et pressèrent le pas, légères et par leur maigreur et par leur volonté.

Et comme un homme lassé de courir laisse aller ses compagnons, et marche plus lentement jusqu'à ce que le souffle de ses poumons soit apaisé,

Ainsi Forése laissa passer outre le saint troupeau, et il s'en venait derrière eux avec moi, me disant : « Quand te reverrai-je ?

— Je ne sais, lui répondis-je, combien je vivrai; mais mon retour ne sera pas si prochain que, moi, en désir je ne sois auparavant arrivé sur la rive;

» Car le lieu où je fus placé pour vivre de jour en jour se dépouille davantage du bien, et semble destiné à une triste ruine.

— Va, reprit-il, je vois le plus coupable de tous * traîné

1 C'est le premier vers d'une canzone de Dante en l'honneur de Béatrice. On la trouve dans la Vita nuova.

* Jacques da Lentino, surnommé le Notaire, Guittone d'Arezzo, poètes médiocres.

' Amour.

4 Corso Donati, chef des Noirs et frère de Forése, qui était du parti des Bianca. Corso Donati fut massacré dans les rues de Florence, ceci en 1308.

4Ui LA DIVINE COMÉDIE.

à la queue d'une bête vers la vallée où nulle faute n'e<U remise.

» La bête à chaque pas va plus rapide, augmentant toujours de vitesse, jusqu'à ce qu'elle laisse le corps, en tous lieux heurté, indignement défait.

» Ces sphères n'ont pas beaucoup à tourner (et il levais yeux au ciel), jusqu'à ce que devienne clair pour toi ce que mes paroles ne peuvent éclaircir davantage.

» Maintenant je te laisse, car le temps est cher dans ce royaume, et j'en perds trop en marchant ainsi avec toi, deux à deux. »

Tel parfois un cavalier sort au galop d'une troupe qui chevauche et s'avance, afin d'avoir l'honneur du premier choc,

Tel l'esprit se sépara de nous à grands pas, et je restai sur la route avec ces deux-là qui furent de si grands maréchaux en poésie1.

Et lorsqu'il fut assez loin devant nous pour que mes yeux le suivissent, comme mon esprit avait suivi ses paroles,

J'aperçus les rameaux chargés de fruits et vivaces d'un autre pommier, et non éloignés de moi, qui étais alors tourné de ce côté.

Sous cet arbre je vis des âmes élever les mains et crier je ne sais quoi vers le feuillage , comme de petits enfants qui, tout pleins de vains désirs,

Font force prières auxquelles celui qui est prié ne répond pas; mais pour aiguiser encore leur convoitise, il tient au-dessus d'eux l'objet de leur désir, et il ne le cache pas.

Cette foule partit ensuite comme détrompée ; alors nous vînmes au grand arbre qui se refuse à tant de prières et de larmes :

« Passez outre sans vous approcher; plus haut est un arbre dont le fruit fut mordu par Ève, et cet arbre en est un rejeton. »

A\nsi, à travers les branches, je ne sais qui parlait. Donc

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Virgile, Stace et moi, nous passâmes outre en nous serrant contre le côté du chemin qui s'élève.

« Souvenez-vous, disait la voix, des maudits formés dans les nuages, qui, repus, combattirent Thésée avec leur double poitrine.

» Souvenez-vous des Hébreux qui montrèrent leur mollesse en buvant ; c'est pourquoi Gédéon ne les voulut pas pour compagnons , quand près de Madian il descendit les collines. »

Ainsi, en nous rapprochant de l'un des deux bords, nous passions en écoutant les divers péchés de gourmandise suivis autrefois de justes misères.

Puis, rentrés dans le milieu de la route, nous avançâmes durant mille pas et plus, chacun de nous réfléchissant, mais sans parler.

« Où allez-vous, pensant ainsi tous les trois, seuls? » dit tout à coup une voix; sur quoi je me secouai comme font les animaux épouvantés et peureux.

Je levai la tête pour savoir qui c'était, et jamais, dans la fournaise , on ne vit des verres ou des métaux brillants et rouges

Comme l'était cet esprit qui disait : « S'il vous plaît de monter, c'est par ici qu'il faut tourner ; par ici va celui qui veut aller vers la paix. »

Son aspect m'avait ôté la vue; je me tournai vers mes maîtres, comme un homme qui va suivant ce qu'il entend.

Et telle la brise de mai, messagère de l'aurore, se répand et embaume, toute imprégnée de l'herbe et des fleurs,

Un tel vent je sentis me frapper au milieu du front, et je sentis bien se mouvoir la plume qui me fit sentir l'odeur de l'ambroisie1.

Et je sentis qu'on disait : « Heureux ceux-là que la grâce

' Tal mi senti' un vento dar per mey,

la fronte, e ben senti' muover la piuma Che fé' sentir d'ambrosia l'orezza.

E semi' dir...

L'Ance edace sur le front du poëte le P, signe du péché de Gourmandise.

enflamme tellement, que l'amour du manger ne fait pas fumer dans leur cœur trop de désirs, » Et qui n'ont faim qu'autant qu'il est raisonnable. »

CHANT XXV

Septième et dernier cercle, où se purifie le péché de Luxure. — Stace explique à Dante l'œuvre merveilleuse de la génération, et comment les Ames revêtent une forme visible. — Esprits qui, au milieu des flammes, rappellent des exemples de Chasteté.

C'était l'heure où, pour monter, il ne fallait plus de retard, car le soleil avait laissé le cercle méridional au Taureau, et la nuit au Scorpion1.

Aussi, comme fait l'homme qui ne s'arrête pas, mais poursuit sa route, quoi qu'il rencontre, si l'aiguillon du besoin le pique,

Ainsi nous entrâmes dans le passage, l'un devant l'autre, en prenant l'escalier qui par son étroitesse force ceux qui montent de se séparer.

Et tel le petit de la cigogne qui lève ses ailes par le désir de voler, puis n'ose pas abandonner le nid, et rabaisse ses ailes;

Tel j'étais plein d'un désir de demander qui s'allumait et s'éteignait; et je venais jusqu'à faire le mouvement de celui qui s'apprête à parler.

Tout rapide que fût notre chemin, le doux père ne laissa pas de me dire : « Tire donc l'arc de ta parole que tu as bandé jusqu'au fer ! »

Alors j'ouvris la bouche avec assurance, et je commençai : « Comment peut-on devenir maigre, là où le besoin de vous nourrir ne vous touche pas ?

— Si tu te rappelais comment Méléagre se consuma à mesure que se consumait un tison, cela, répondit-il, ne te serait pas si aigre à comprendre.

' Deux licures après midi.

» Et si tu réfléchissais comme en faisant votre image glisser, elle glisse dans le miroir, ce qui te paraît dur te paraîtrait mou.

» Mais pour que ton désir soit contenté , voici Stace ; je l'invoque aussi, et je le prie d'être le médecin de tes plaies.

» Si là où tu es, je lui découvre le royaume éternel, repondit Stace, que ceci me disculpe de ne pouvoir te dire non. »

Puis il commença : « Fils, si ton esprit reçoit et garde mes paroles, elles jetteront de la lumière sur le point dont tu parles.

» Le plus pur du sang qui n'est jamais bu par les veines altérées , et qui reste comme les aliments superflus qu'on enlève de table *,

» Prend dans le cœur une vertu qui le rend propre à former tous les membres humains, comme celui qui, pour se transformer en ces membres, traverse les veines.

» Mieux digéré encore, il descend dans une partie qu'il est mieux de taire que de nommer, et de là s'alambique sur le sang d'un autre être, dans le vase naturel.

» Là l'une et l'autre substance s'unissent : l'une disposée à recevoir l'impression , et l'autre à agir par l'effet de la perfection du lieu d'où elle découle.

» Alors le sang paternel commence à opérer, d'abord en coagulant, ensuite il ravive ce que par sa matière il rendit consistant.

» La vertu active du sang paternel, devenue âme végétative comme une plante (avec cette seule différence que celle-ci est en chemin, et que cette autre est déjà sur le rivage),

» Agit tellement ensuite, que déjà elle se meut et sent, comme une éponge marine; et qu'ensuite elle se met à organiser les puissances de l'homme dont elle est le germe.

» Tantôt s'élargit, mon cher fils, tantôt s'étend la vertu

1 Voir dans Ginguené {Hist. littér. de l'Italie, liv. Il), la critique de cette philosophie et de cette physique dantesques.

qui procède du cœur du père, et d'où la nature fait dériver tous les membres;

» Mais comment d'animale elle devient raisonnable, tu ne le vois pas encore; ceci est un point qui a fait errer plus sage que toi1.

» De sorte que, par sa doctrine, il a séparé de l'âme l'intellect possible, parce qu'il ne voyait à celui-ci aucun organe particulier.

y> Ouvre ton cœur à la vérité que je lui présente, et sache que sitôt que dans le fœtus l'articulaire du cerveau est achevé,

» Le Premier Moteur se tourne joyeux vers ce chefd'œuvre de la nature, et lui inspire un esprit nouveau tout rempli de vertu;

y Cet esprit unit à sa substance ce qu'il trouve là d'actif, et il s'en forme une seule âme qui vit, qui sent, et qui se retourne sur elle-même.

» Et, afin que tu sois moins étonné de mes paroles, considère la chaleur du soleil, laquelle devient vin si elle s'unit à l'humeur qui coule de la vigne.

» Quand Lachésis n'a plus de lin, l'âme se sépare de la chair, et elle emporte avec elle, renfermées dans sa vertu5 les facultés humaines et divines ;

» Les facultés sensibles sont toutes quasi muettes; mais la mémoire , l'intelligence et la volonté ont , dans leur action, plus de subtilité qu'auparavant.

» Sans s'arrêter, l'âme arrive admirablement d'ellemême à l'un des rivages; là elle apprend la voie qu'il lui faut suivre.

» Aussitôt que ce lien l'enferme, la vertu informative rayonne tout autour, de même et tout autant que lorsqu'elle vivait dans ses membres.

» Et comme, lorsqu'il est pluvieux, l'air, par l'effet des rayons du soleil qui s'y réfléchit, se montre orné de diverses couleurs;

1 VvcnhocJ.

» Ainsi l'air d'alentour prend la forme que lui imprime virtuellement l'âme qui s'y est arrêtée.

» Et semblable à la flamme qui suit le feu dans tons ses mouvements, la forme nouvelle va toujours suivant l'esprit.

» Enfin, comme c'est de cette forme que l'âme tient son apparence , elle est nommée ombre ; ensuite elle organise chacun des sens, jusqu'à celui de la vue.

» De là nous parlons, de là nous rions, de là nous répandons les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus sur la montagne.

» Selon que nos désirs et nos autres passions s'émeuvent, l'ombre prend diverses figures : telle est la cause de ce qui t'étonne. »

Déjà nous étions arrivés à la dernière torture, et nous avions tourné à main droite ; et un autre soin nous rendait attentifs.

En ce lieu le bord de la montagne darde la flamme en dehors , et le bord de l'abîme souffle en haut un vent qui repousse la flamme et l'éloigné de lui.

Donc il fallait aller un à un du côté ouvert; d'un côté je craignais le feu , de l'autre je craignais de tomber dans l'abîme.

Mon guide me disait : « Dans ce lieu il faut tenir le frein serré à ses yeux, car pour peu de chose on pourrait se tromper. »

Summœ Deus clementiœ1, entendis-je alors chanter au milieu de cette grande ardeur , ce qui ne me rendit pas moins ardent de me retourner.

Et je vis des esprits allant par la flamme. Pour ce, je regardais, mais en portant ma vue tantôt sur leurs pas, tantôt sur les miens.

Après la strophe qui finit cette hymne, ils crièrent d'une voix haute : Virum non cognosco'2 ; ensuite ils recommencèrent l'hymne à voix basse.

L'ayant finie, ils crièrent encore : « Diane resta dans le

1 Hymne chantée aui matines du samedi.

* Saint Luc, I.

bois, et en chassa Hélice, qui avait goûté le poison de Vénus1. »

Ensuite ils se reprenaient à chanter; et ils célébraient les femmes et les maris qui furent chastes selon que l'ordonnent la vertu et le mariage.

Et ceci, je crois, leur suffit pendant tout le temps que le feu les brûle ; c'est par de tels soins et de tels exercices

Que leur plaie, la dernière du Purgatoire, se cicatrise.

CHANT XXVI

Suite. — Les poètes voient d'autres Ames de Luxurieux qui, à travers les flammes s'avançaient vers les premières. — A leur rencontre, elles s'embrassaient en citant divers exemples de Luxure, puis reprenaient leur route. — Dante s'entretient avec Guido Guinicelli, de Bologne, et Daniel Arnault, de Provence.

Pendant que le long du bord nous allions ainsi l'un devant l'autre, souvent le bon maître disait : « Prends garde et aide-toi, puisque je t'avertis. »

Mon épaule droite était frappée par le soleil, qui, déjà rayonnant sur tout l'occident, changeait en un blanc pâle sa couleur bleu céleste.

Je faisais avec mon ombre paraître la flamme plus rouge; et, sui' un tel indice, je vis beaucoup d'âmes qui, tout en! marchant, étaient fort préoccupées.

Ce fut à cette occasion qu'elles se mirent à parler de moi, et elles commencèrent à dire : « Celui-ci ne paraît pas avoir' un corps fictif. »

Puis elles s'en assurèrent en s'approchant de moi autant qu'elles le pouvaient, mais en se gardant toujours d'entrer là où elles ne se seraient pas brûlées.

« 0 toi, qui vas derrière les deux autres, non pour être plus lent, mais peut-être par respect, réponds à moi, qui brûle dans la soif et dans le feu.

Nymphe de Diane, séduite par Jupiter.

» Ce n'est pas pour moi seulement que ta réponse est un besoin ; tous ceux-ci en ont une soif plus grande que l'Indien ou l'Éthiopien de l'eau froide.

» Dis-nous,, comment arrive-t-il que tu fasses de ton corps, une muraille au soleil, comme si tu n'étais pas encore enaré dans les rets de ia mort. »

Ainsi me parlait un des esprits, et déjà je me serais expliqué, si je n'étais devenu attentif à une autre nouveauté qui m'apparut alors.

Par le milieu du chemin enflammé venait une seconde troupe, le visage tourné vers la première, ce qui me jeta dans le doute et l'étonnement.

Je vis de chaque côté chaque ombre se hâter, et s'embrasser Tune l'autre, mais sans s'arrêter, contentes de cette courte fête.

Ainsi, au milieu de leurs bruns bataillons, les fourmis viennent à la rencontre nez à nez, peut-être pour se questionner sur leur route ou sur leur butin.

Après cet accueil amical, et avant de courir son premier pas, chacune des âmes se fatigue aussitôt à crier à qui mieux mieux,

La nouvelle troupe : « Sodome et Gomorrhe ! » et l'autre : « Pasiphaé entra dans la peau d'une génisse afin que le taureau se ruât sur sa luxure. »

Ensuite, comme les grues qui se fussent envolées, partie vers les monts Riphées, partie vers les pays de sables, les unes par crainte de la glace, les autres du soleil,

De même les deux troupes : l'une s'en va, l'autre s'en vient, et tout en pleurant elles reprenaient leurs premiers chants et les cris qui leur conviennent le plus.

Alors, comme devant, s'approchèrent de moi les mêmes âmes qui m'avaient interrogé; elles semblaient attentives et prêtes à m' écouter.

Moi, qui par deux fois avais vu leur désir, je commençai : « 0 âmes sûres d'arriver quelque jour à l'état de paix,

» Mes membres ne sont point restés là-bas encore verts

ou déjà mûrs, mais ils sont ici avec moi, avec leui sang el avec leurs jointures.

» Je vais là-haut afin de n'être plus aveugle; au-dessus de nous est une femme1 qui nous procure cette grâce; voilà pourquoi je traîne ce corps mortel dans votre monde.

» Puisse aussi le plus grand de vos désirs être bientôt satisfait ! Puisse le ciel, qui est le plus rempli d'amour et le plus vaste, vous loger dans ses lambris !

» Mais dites-moi, afin que je puisse encore le mettre par écrit , qui ëtes-vous et quelle est cette foule qui s'en vient derrière vous? »

Le montagnard stupéfié ne se trouble pas autrement dans son admiration muette, quand, grossier et sauvage, il entre dam une ville,

Que ne le fit chacune de ces ombres, à en juger par leur apparence; mais quand elles furent délivrées de cette stupeur , laquelle se calme vite dans les cœurs haut placés :

« Heureux toi qui, afin de mieux vivre, viens chercher l'expérience dans nos contrées! répondit l'ombre qui la première nous avait interrogés.

» Les âmes qui ne viennent pas avec nous commirent le péché pour lequel César, pendant son triomphe, s'entendait railler et appeler reine*.

» Elles s'éloignent donc en criant Sodome, en se faisant des reproches comme tu l'as entendu, et elles aident par leur honte la force de la flamme.

» Notre péché fut doublement contre nature : mais comme nous n'avons pas observé la loi humaine, en suivant au contraire notre appétit comme font les bêtes,

» Pour notre opprobre, nous disons, en nous séparant, ' le nom de celle qui se changea en bête dans une enveloppe de bête.

» Or tu sais nos actions et de quoi nous sommes coupables. Si tu veux par hasard savoir notre nom, je n'ai pas le temps de le dire et je ne le saurais.

1 Beatrice.

' Voir Suétone.

» Je contenterai cependant ton désir de connaître le mien : je suis Guido Guinieelli1, et déjà je me purifie pour m' être repenti avant mon heure suprême. »

Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère en butte à la colère de Lycurgue2, tel je me montrai (mais non avec autant d'empressement que j'aurais voulu),

Quand j'entendis se nommer lui-même, Guido, mon père €t le père de beaucoup d'autres meilleurs que moi qui ont écrit des rimes d'amour douces et gracieuses.

Sans entendre et sans parler, je marchai longtemps pensif en le contemplant; mais à cause du feu je ne pouvais approcher davantage.

Quand je fus rassasié de le regarder, je m'offris de tout cœur à son service avec ces serments qui font croire aux offres d'autrui. •

Et lui à moi : « Tu me laisses, par ce que j'entends, une trace si profonde et si claire, que le Léthé ne pourrait l'eifacer ni la rendre obscure.

» Mais si tes paroles ont juré la vérité, dis-moi, pour quelle raison montres-tu que tu m'as pour cher dans tes propos et dans tes regards? »

Et moi à lui: « Vos douces rimes, tant que durera le langage moderne, rendront bien chère l'encre qui les a tracées.

— 0 frère! dit-il, celui que je t'indique du doigt (et il me montra du doigt un esprit marchant devant lui) fut meilleur ouvrier dans sa langue maternelle3.

» En vers d'amour et en prose de romans , il surpassa tous les autres, et laisse dire les sots qui pensent que le Limousin* est au-dessus de lui.

» Ils tournent la tête vers le bruit plutôt que vers la vérité, et ainsi ils arrêtent leur opinion avant d'écouter l'art ou la raison.

1 Poëte de Bologne.

5 Thoas et Euméams retrouvèrent leur mère Hypsipyle au moment où Lycurguo roi de Némée, allait la faire mourir.

3 Arnault Daniel, poëte provençal.

«Gerault Bertueil, rimeur de Limoges.

» Ainsi firent beaucoup d'anciens pour Guittone, en lui donnant, de cris en cris, la première place, jusqu'à ce que, par la bouche de plusieurs personnes, la vérité Tait vaincu.

» Maintenant, si tu as un si ample privilège qu'il te soit permis d'entrer dans le cloître où le Christ est abbé du collège h,

» Dis-lui pour moi du Pater noster tout ce qui est nécessaire dans ce monde où nous n'avons plus le pouvoir de pécher. »

Et puis, peut-être pour faire place à un autre qu'il avait après lui, il disparut dans le feu, comme dans l'eau le poison qui va au fond.

Je m'avançai un peu vers celui qu'on m'avait montré, et je lui dis que mon désir préparait à son nom une réception gracieuse.

Et il commença gentiment à dire :

Tan m'abellis vostre cortes deman,

Ch' ieu no me puosc ni m'voil a vos cobrire;

leu sui Arnaut che plor e vai cantan :

Consiros vei la passada follor,

E vei jauzen lo joi qu'esper denan.

Ara vos prec, per aquella valor

Que us guida al som sens freicb e sens câlina,

Sovegna vos atemprar ma dolor '.

Puis il se cacha dans le feu qui les purifie.

1 Le Paradis.

* « Tant me plaît votre courtoise demande, que je ne puis ni ne veux me ca- Cner à vous.

> Je suis Arnault qui pleure et vais chantant : je vois, chagrin, la folie passée ; mais je vois, joyeux, la joie que j'espère à l'avenir.

> Maintenant, je vous prie, par cette vertu qui vous guide, sans froid et sans chaleur, jusqu'au sommet, qu'il vous souvienne d'adoucir ma douleur. »

CHANT XXVII

Conseillés par un Ange, les poètes passent au milieu des flammes, puis gravissent les derniers degre's. — Au sommet, la nuit les arrête. — Nouvelle vision de Dante. — Vers l'aurore, les trois poètes parviennent au sommet de la montagne du Purgatoire. — Là, Virgile laisse Dante libre de faire désormais toute chose, sans plus demander conseil.

Le point d'où le soleil darde ses premiers rayons sur la ville où fut répandu le sang de son créateur (quand l'Èbre tombe sous le signe élevé de la Balance,

Et que Feau du Gange s'échauffe sous l'ardeur du midi), ce point était occupé par le soleil; donc le jour s'en allait pour nous, lorsque Fange de Dieu nous apparut joyeux.

En dehoi's de la flamme, il se tenait sur la rive et chantait : Beati mundo corde 1, mais d'une voix bien plus vive que la nôtre.

Ensuite: « Ames saintes, on ne va pas plus avant, si d'abord le feu ne vous mord. Entrez dans les flammes, et ne soyez point sourdes au chant qui de plus loin arrive. »

Ainsi dit Fange, quand nous fûmes près de lui. C'est pourquoi je devins, lorsque je l'entendis, tel que celui qui est mis dans la fosse.

J'élevai mes deux mains jointes en regardant le feu, et me représentant avec force les corps humains que j'avais déjà vus brûler.

Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : « Mon fils, ici on peut trouver un tourment, mais non la mort.

» Souviens-toi ! souviens-toi ! si je t'ai guidé sain et sauf sur les épaules de Géryon, que ferai-je à cette heure que je suis plus près de Dieu?

» Aie pour certain que quand tu serais mille ans dans le gouffre de cette flamme, elle ne pourrait te rendre chauve d'un seul cheveu.

» Et si par hasard tu crois que je te trompe, mets-toi

1 Saint Matthieu.

près d'elle, et, comme preuve, que tes mains approchent du feu le bord de ta robe.

» Dépose désormais, dépose toute crainte, tourne-toi pai ici, et poursuis ta route avec sécurité. » Mais, moi, je me tenais immobile, malgré ma conscience.

Quand il me vit rester ainsi immobile et opiniâtre, Virgile, un peu troublé, me dit : « Vois donc, mon fils; entre Béatrice et toi il n'y a que cette muraille. »

Comme au nom de Thisbé, Pyrame, près de mourir, ouvrit les yeux et la regarda sous le mûrier qui, depuis, donna des fruits vermeils,

Ainsi ma dure résistance s' étant amollie, je me tournai vers le sage guide, en entendant le nom qui rejaillit toujours dans mon esprit.

Alors il secoua la tête et dit : « Comment: voulons-nous rester ici? i> Ensuite il sourit comme on fait à l'enfant qui est vaincu par un fruit.

Puis il entra devant moi au milieu du feu, priant Stac de venir par derrière, lui qui, pendant un long chemin nous avait séparés tous les deux.

Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jeté, pour me rafraîchir, dans du verre bouillant, tant la chaleur y était démesurée.

Le doux père, pour me conforter, s'en allait parlant de Béatrice, et disait : « Il me semble déjà voir ses yeux. »

Une voix nous guidait en chantant au delà, et nous, attentifs à cette voix, nous sortîmes du feu là où il faut monter.

« Venite, benedirti Patris mei l} disait une voix au milieu d'une lumière telle, que mes yeux vaincus ne purent la regarder.

» Le soleil s'en va, continua-t-elle , et le soir approche; ne vous arrêtez point , mais hâtez le pas tandis que l'occident n'est pas encore noir. »

Le sentier montait droit à travers le rocher du côté de

'Saint Matthieu.

l'orient ; or devant moi j'interrompais les rayons du soleil, déjà bas et fatigué.

Et nous avions franchi peu de marches quand mes sages guides et moi, nous sentîmes, à notre ombre qui s'évanouissait, que derrière nous se couchait le soleil.

Et avant que, dans toutes ses immenses parties, l'horizon eût pris le même aspect , que la nuit se fût partout étendue,

Chacun de nous se fit un lit d'un degré ; car la nature de la montagne nous était la pui96ance plutôt que le plaisir de monter.

Telles les chèvres qui, avant d'être repues, étaient si inquiètes et si hardies sur la cime des montagnes, demeurent doucement à ruminer,

Et pendant que le soleil flamboie, se tiennent silencieuses à l'ombre, gardées par le pasteur qui s'appuie sur sa houlette, et, ainsi appuyé, les préserve;

Et tel le berger qui reste dehors, et la nuit veille autour de son troupeau paisible, faisant la garde, de peur qu'une bête féroce ne le disperse,

Tels nous étions alors tous trois , moi comme la chèvre , et eux comme les pasteurs, entourés deçà, delà par la grotte.

On n'y pouvait voir que peu du ciel, mais dans ce peu je voyais les étoiles plus claires et plus grandes qu'à l'ordinaire.

Ainsi ruminant et regardant, je fus pris par le sommeil, le sommeil qui souvent, avant que la chose soit, en a des nouvelles.

A l'heure, je crois, où Cythérée, qui paraît toujours brûlante du feu d'amour, lançait de l'orient ses premiers rayons sur la montagne,

Il me semblait voir en songe une femme jeune et belle qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne, et, en chantant, disait :

« Sache, quiconque demande mon nom, que je suis Lia 1,

• Lia, fille de Labari, première femme de Jacob, ou la Vie active.

et que je vais étendant partout mes belles mains pour me faire une guirlande*

» C'est pour me plaire devant le miroir qu'ici je me pare; mais ma sœur Rachel 1 ne quitte jamais le sien, et reste assise devant lui tout le jour.

» Elle prend plaisir à voir ses beaux yeux comme moi à m' orner de mes mains; elle, c'est voir; moi, c'est agir qui me contente. »

Déjà, devant les splendeurs avant-courrières du jour (splendeurs d'autant plus agréables aux pèlerins qu'en retournant ils logent moins loin de leur pays);

Déjà, dis-je, les ténèbres fuyaient de tous côtés, et avec elles mon sommeil. Je me levai donc en voyant mes grands maîtres déjà levés.

« Ce doux fruit que l'inquiétude des mortels va cherchant sur tant de branches, aujourd'hui apaisera ta faim. »

Voilà les paroles dont Virgile se servit en me parlant, et jamais étrennes ne leur furent égales en plaisir.

Tant de désir vint augmenter mon désir d'être là-haut, qu'à chaque pas je sentais croître des ailes pour mon vol.

Lorsqu'au-dessous de nous l'escalier fut entièrement parcouru, et que nous fûmes au degré supérieur, Virgile fixa sur moi ses yeux,

Et me dit : « Le feu qui n'a qu'un temps et le feu éternel, tu les as vus, mon fils, et te voilà venu à un point où par moi-même je ne puis rien voir au delà.

» Je t'ai amené ici par mon intelligence et mon art; prends maintenant ta volonté pour guide; tu es sorti des voies escarpées, tu es sorti des voies étroites.

» Vois le soleil qui reluit sur ton front; vois l'herbe, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d'ellemême.

» En attendant que viennent, brillants de joie, les beaux yeux qui, en pleurant, me firent venir à toi, tu peux t'asseoir et tu peux aller parmi ces délices.

1 Rachel, autre fille de Laban, seconde femme de Jacob, ou la Vie contera, piali ve.

» N'attends plus mes discours et mes conseils, ton libre arbitre est droit et sain/et ce serait faillir de ne point faire selon ton jugement.

» Donc, te plaçant au-dessus de toi, je te couronne et te mitre. »

CHANT XXVIII

Au sommet de la montagne du Purgatoire, les trois poètes s'avancent vers la forêt du Paradis terrestre. — Le fleuve Léthé les arrête. — Sur le bord opposé ils aperçoivent Mathilde qui s'en allait chantant et cueillant des fleurs. — A la prière de Dante, Mathilde éclaircit plusieurs de ses doutes.

Désireux d'observer au dedans et à l'entour la divine forêt, cette forêt épaisse et vive qui tempérait aux yeux le jour naissant *,

Sans plus attendre je quittai le bord, marchant à travers la campagne lentement, lentement, sur un sol qui de toutes parts embaumait.

Un air doux et qui ne pouvait changer me frappait le front, mais comme pourrait frapper un vent suave.

Les feuilles, promptes à trembler sous ce doux zéphyr, se penchaient toutes en arrière vers le côté où le mont sacré jette sa première ombre 2.

Cependant elles ne s'écartaient pas tant de la ligne droite, que sur leurs cimes les petits oiseaux cessassent de pratiquer leur art:

Mais avec une pleine joie, et en chantant, ils accueillaient les premières heures au milieu des feuilles, lesquelles mêlaient leur murmure aux rimes des oiseaux.

Tel est le bruit qui, de rameau en rameau, se répand dans les pins sur le rivage de Chiassi 3, quand Éole laisse échapper le Sirocco *.

1 Le poëte est arrivé au Paradis terrestre, au sommet de la montagne du Pnw gatoire.

* Vers l'occident. ' Près de Ravenne.

4 Vent du sud-est.

Tout lents qu'ils étaient, déjà mes pas m'avaient porté si avant dans la forêt, que je ne pouvais revoir par où j'étais entré.

Et voilà que je ne pus aller plus loin, arrêté par un ruisseau, lequel, à main gauche, pliait de ses petites ondes les herbes nées sur ses bords.

Toutes les eaux qui d'ici-bas sont les plus pures, sembleraient avoir eu quelque mélange, comparées à celle-là qui ne cache nulle chose;

Encore qu'elle coule rembrunie, rembrunie sous une ombre perpétuelle, qui jamais n'y laisse rayonner le soleil ou la lune.

De mes pieds je m'arrêtai, et de mes yeux je passai au delà du petit fleuve pour y admirer la grande variété des arbres verdoyants.

Et là m'apparut ( comme souvent apparaît une chose subite qui écarte merveilleusement toute autre pensée)

Une Dame seule, laquelle s'en allait chantant et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont toute sa route était émaillée.

« 0 belle Dame, qui te réchauffes aux rayons d'Amour ! si je dois en croire les traits qui d'ordinaire sont un témoignage du cœur,

» Daigne, lui dis-je, t'approcher de cette rivière assez pour que je puisse entendre ce que tu chantes.

» Tu me fais souvenir du lieu où était Proserpine, et comme elle était belle au temps où sa mère la perdit, et elle ses fleurs printanières. »

Comme une femme en dansant tourne à terre sur ellemême et les pieds serrés, mettant à peine un pied deyant "'autre,

Ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes;

Et elle donna contentement à mes prières en s'approchant si près, que ses douces paroles venaient à moi très-distinctement.

LE PURGATOIRE. CHANT XXJTIII. 42î

Aussitôt qu'elle fut là où les herbes sont baignées par les ondes du beau fleuve, elle me fit le don de lever les yeux.

Je ne crois pas qu'une si vive lumière ait brillé sous les cils de Vénus, quand son fils la blessa par mégarde.

Elle me souriait de la rive droite, tout en cueillant les fleurs que cette heureuse terre produit sans semence.

Le fleuve ne nous séparait que de trois pas; mais l'Hellespont où passa Xerxès (frein qui modère encore tous les orgueils humains)

Ne fut pas plus odieux à Léandre, nageant entre Sestos et Abydos, qu'à moi-même ce fleuve, qui alors ne s'ouvrait pas devant moi.

« Vous êtes nouveaux venus, commença-t-elle, et parce que je souris en ce lieu choisi pour nid à l'humaine nature,

» Peut-être je vous étonne et excite en vous quelque soupçon, mais le psaume Delectasti 1 répand une lumière qui peut dissiper les nuages de votre entendement.

f> Et toi qui es devant et qui m'as priée de parler, dis-moi si tu veux entendre autre chose, car je suis venue, prête à répondre à toutes les questions autant qu'il te faudra.

— L'eau, répondis-je, et le bruit de la forêt combattent en moi une foi nouvelle en une chose que j'ai entendue et qui est contraire à celle-ci. »

Elle aussitôt : « Je dirai comment naît de sa cause ce qui te fait t'é tonner, et je fondrai le nuage qui t'aveugle.

» Le souverain bien, qui se plaît à lui seul, fit l'homme bon et pour le bien, et lui donna ce lieu pour arrhes de la paix éternelle.

» A cause de sa faute, ici l'homme demeura peu *; à cause de sa faute, il changea en plaintes et en tristesse le rire honnête et les doux plaisirs.

» Afin que les troubles excités plus bas par les exhalaisons de l'eau et de la terre, qui, autant qu'elles le peuvent, s'échappent vers \Zc chaleur,

1 C'est-à-dire le psaume 91, où le verset 5 dit : Delectasti me, Domine, etc.

2 SeloD les commentateurs, Adam et Ève ne restèrent que sept heures dans le- Paradis terrestre : de l'aube à midi.

» Ne fissent aucune guerre à l'homme, ce mont fut ainsi élevé vers le ciel, et il est à l'abri de tout orage depuis le point où la porte le ferme.

» Or, comme l'air se meut en circuit, poussé par le premier mobile, si le cercle n'est rompu d'aucun côté,

» Un tel mouvement vient frapper cette hauteur qui est toute libre dans l'air vif et pur, et fait résonner la forêt, parce qu'elle est touffue.

» Les plantes ainsi frappées imprègnent naturellement l'air de leur vertu; et l'air, en tournant, la secoue cireulairement.

)> L'autre terre, selon qu'elle est digne par elle-même ou par son ciel, conçoit et pousse divers arbres de diverses qualités.

» Ceci entendu, tu ne regarderas plus là-bas comme une merveille, si des plantes y poussent sans semences apparentes.

» Tu dois savoir que la campagne sainte, où te voici, est pleine de toutes sortes de semences, et a en elle des fruits qui là-bas ne se recueillent point.

» L'eau que tu vois ne jaillit pas d'une veine nourrie par la vapeur que le froid du ciel convertit en pluie, comme un fleuve qui s'emplit et qui perd son eau;

» Mais elle sort d'une fontaine régulière et sûre qui reprend dans la volonté de Dieu autant qu'elle verse par ses deux canaux.

)> De ce côté elle descend avec une vertu qui ôte la mémoire du péché ; de l'autre elle rend le souvenir de chaque bienfait.

» Par ici elle se nomme Léthé l, et de l'autre Eunoé, et elle n'opère que lorsqu'on a bu de tous les deux.

» Sa saveur est au-dessus de toutes les autres; et bien que ta soif puisse être assez apaisée pour que je ne t'entretienne pas davantage,

» Par une grâce spéciale, je te donnerai encore un corol-

1 \m, Oubli ; Eûvo'.a, Bon esprit.

laire, et je ne crois pas que mes paroles te seront moins chères, si pour toi elles s'e'tendent ainsi au delà de mes promesses.

» Les poëtes qui vantèrent anciennement l'âge d'or et son état heureux ont peut-être rêvé ce lieu sur le Parnasse.

» Ici la tige humaine s'éleva innocente; ici l'éternel printemps et tous les fruits; ici le nectar dont chacun parle. »

Alors je me retournai tout entier vers mes poëtes l, et je vis qu'ils avaient entendu avec un sourire cette dernière explication ;

Alors je ramenai mes yeux vers la belle femme.

CHANT XXIX

Lepoëte raconte qu'en suivant avec Matbilde les bords du fleuve Léthe', il vit dans la forêt une ardente lumière, et enteudit dans l'air une mélodie suave ; puis, ce fut une procession dans laquelle un Griffon traînait un char triomphal. Arrivé en face de Dante, le Griffon avec tout son cortège s'arrêta.

Chantant comme une dame énamourée, et faisant succéder un verset nouveau à celui qui finissait, elle entonna Beati quorum teda sunt peccata 2 ;

Puis, comme des nymphes qui s'en vont seules par les ombrages des forêts, désireuses, l'une de fuir, l'autre de voir le soleil,

Elle s'avança contre le cours du fleuve en marchant sur la rive, et moi, me réglant sur elle, je la suivais à petits pas.

Nous n'avions point achevé cent pas à nous deux, quand les rives tournèrent également de sorte qu'elles me replacèrent du côté du levant.

Et notre route ne durait pas ainsi depuis longtemps, quand la dame se tourna tout entière vers moL, en disant : « Mon frère, regarde et écoute. »

1 Virgile et Stacc.

- Psaume xxxi : « Heureux ceux-là dont les pcciies sont cachés, c'estui rive lemis ; » car ils sont sortis du Purgatoire.

i ' i LA DIVINE COMEDIE.

Et voici qu'une lueur subite parcourut la grande forêt dans toutes ses parties, si brillante, que je doutai si ce n'était pas un éclair.

Mais comme l'éclair passe aussi vite qu'il vient, et que cette lumière, tout en durant, resplendissait de plus en plus, je disais dans ma pensée : « Qu'est ceci ? »

Et une douce mélodie courait dans l'air lumineux; alors un bon zèle me fit blâmer la hardiesse d'Eve ;

Puisque là où la terre et le ciel obéissaient, cette femme seule, et qui venait à peine d'être formée, ne put souffrir de rester sous quelque voile;

Et sous ce voile, si elle était restée avec résignation, j'aurais plus tôt et plus longtemps senti ces ineffables délices.

Tandis qu'à travers ces grandes prémices de l'éternel plaisir, je m'en allais tout interdit, et désireux encore dt plus de liesse,

Devant nous, l'air, pareil à un grand feu, se montra tout embrasé sous les verts rameaux, et le doux son que nous avions déjà entendu devint un chant clair et distinct.

0 vierges sacro-saintes , si jamais j'ai souffert pour vous la faim , le froid et les veilles, la nécessité me force d'implorer votre secours.

Il faut que l'Hélicon verse en moi ses eaux, et que le chœur d'Uranie m'aide à mettre en vers des choses difficiles à concevoir.

Je crus ensuite distinguer sept arbres d'or l, trompé par la grande distance qui était encore entre nous et le nouvel objet;

Mais quand je fus si rapproché que l'objet commun sur lequel se trompe le sens, ne pouvait, par l'éloignement, perdre aucun de ses effets,

La vertu, qui allie le discours à la raison, me découvrit que c'étaient des candélabres, et que les voix chantaient H osanna 8.

Symbole des sept grâces de l'Espnt-Saint.

Uosauna, qui veut dire : fais-nous saufs, ou vivifie. (Grangier.)

Les beaux meubles flamboyaient au-dessus d'eux-mêmes plus clairs par un ciel serein que la lune à minuit et au milieu de son mois.

Rempli d'admiration, je me retournai vers le bon Virgile, et lui me répondit par un regard non moins chargé d'étonnement.

Je reportai ma vue vers les hauts candélabres, qui s'avançaient vers nous si lentement qu'ils auraient été dépassés par de nouvelles épouses.

La Dame me cria : « Pourquoi observes-tu si ardemment ces vives lumières, que tu ne regardes pas ce qui vient après ? »

Alors je vis derrière les candélabres, et comme derrière étaient leurs guides, venir des personnages vêtus de blanc 1j jamais telle blancheur n'a brillé ici-bas.

A gauche l'eau resplendissait, et elle réfléchissait aussi mon côté gauche, si je m'y regardais, comme l'eût fait un miroir.

Quand je fus pour ma part arrivé à un point où le fleuve ■seulement me séparait du cortège, afin de mieux voir je suspendis mes pas.

E. je vis les flammes aller en avant, laissant derrière elles l'air peint de belles couleurs; et elles avaient l'apparence de pinceaux tirant des lignes.

'si bien qu'en haut restaient très -distinctement sept lignes 2, renfermant en elles les couleurs dont le soleil fait son arc et la lune sa ceinture.

Ces étendards allaient en s'éloignant au delà de ma vue, et, autant qu'il me semblait, de dix pas s'éloignaient du dernier candélabre visible ceux qui venaient ensuite.

Sous ce beau ciel que je décris, s'en venaient deux à deux vingt-quatre vieillards couronnés de fleurs de lis 3.

Tous chantaient : « Sois bénie entre les filles d'Adam, et bénies soient éternellement tes beautés ! »

1 Les patriarches.

* Les sept Sacrements.

Les vingt-quatre livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

Après que les fleurs et les fraîches herbes qui étaient devant moi furent dégagées de ces élus,

Comme la lumière à la lumière succède dans le ciel, après les vingt-quatre vieillards vinrent quatre animaux couronnés chacun de feuilles vertes1. «

Ils avaient chacun six ailes garnies de plumes; les plumes étaient pleines d'yeux, et tels seraient les yeux d'Argus s'ils étaient vivants.

Lecteur, je ne dépense plus mes rimes à décrire les formes de ces animaux; car la dépense future me retient si fort, que je ne puis ici faire de largesses.

Mais lis Ëzéchiel, qui les dépeint comme il les vit venir des froides régions avec le vent, avec la neige et avec le feu;

Et tels tu les trouveras dans ses livres, tels ils étaient ici, sauf que, touchant les plumes, Jean est avec moi et se sépare de lui.

L'espace entre les quatre animaux renfermait un char triomphal porté sur deux roues 2, et traîné par un Griffon, il venait.

Le Griffon étendait ses deux ailes entre la ligne du milieu et les trois et trois autres, de manière qu'en les fendant il ne leur faisait aucun dommage.

Elles s'élevaient si haut, que bientôt on ne les voyait plus. Le Griffon avait des membres d'or, dans la portion de son corps où il était oiseau; dans l'autre, il avait des membres mêlés de blanc et de vermeil.

Non-seulement Rome ne réjouit pas d'un char si beau Scipion l'Africain, ni même Auguste, mais celui du soleil serait pauvre auprès de celui-ci;

Le char du soleil qui, en déviant, fut brûlé, à la prière de la terre suppliante, quand Jupiter fut juste dans les secrets de sa colère,

1 Les quatre Évangélistes.

' Allégorie de l'Église. Cette vision du char et de son corte'ge rappelle Ézéchiel et l'Apocalypse. Le char, c'est l'Église ; les deux roues, l'Ancien et le Nouveau Testament ; le Griffon, avec sa double nature, Jésus-Christ.

Du côté de la roue droite, trois femmes 1 s'en venaient dansant en rond ; l'une si rouge, que dans le feu à peine eût-elle été vue;

L'autre était comme si ses chairs et ses os eussent été faits d'émeraude; la troisième semblait de la neige nouvellement tombée.

Elles paraissaient guidées tantôt par la femme blanche, tantôt par la femme rouge, et, sur le chant de celle-ci, les autres avançaient ou lentes ou rapides.

A la gauche. du char s'ébattaient quatre femmes vêtues de pourpre 2, se réglant sur une d'elles qui avait trois yeux à la tête.

Après ce chœur entrelacé que je viens de montrer, je vis deux vieillards différents de costumes, mais pareils d'attitude, chacun d'eux vénérable et calme 3.

L'un paraissait être des disciples de ce grand Hippocrate, que la nature fit pour les êtres animés qui lui sont le plus chers.

L'autre montrait un soin contraire, en portant une épée brillante et aiguë, et telle que par delà le fleuve elle me fit peur;

Ensuite je vis quatre personnages d'humble apparence *, et derrière eux tous un vieillard seul et dormant, mais avec une figure inspirée 5 ;

Et les sept derniers étaient habillés comme la première bande ; toutefois ils n'avaient pas sur la tête une couronne de lis ,

Mais de roses et d'autres fleurs vermeilles, d'un peu loin on aurait juré qu'une flamme les brûlait au-dessus des sourcils.

Et quand le char fut vis-à-vis de moi, un coup de ton-

1 Les trois Vertus théologales : la Foi, couleur de neige ; l'Espe'rance, couleur d'émeraude ; la Charité, couleur de feu.

s Les qeatre Vertus cardinales : la Tempéfance, la Force, la Justice et 1* Pru« deoo qui a une triple vue.

s é'aint Luc, qui était médecin, et saint Paul.

4 Les saints Jacques, Pierre, Jean, e.t Jude, frère de Jacques.

' Saint Jean, à cause de son Apocalypse.

nerre s'étendit, et les dignes personnages, comme ^'il leur était interdit d'aller plus avant, S'arrêtèrent là avec les premiers candélabres.

CHANT XXX

Béatrice descend du ciel. — A sa vue, Virgile disparaît. — Assise sur le char triomphal, Béatrice se- met à réprimander Dante ; puis, se tournant vers les Anges, elle gémit de la vie que, malgré ses conseils, le poëte, abusant des doni de la nature et de la grâce, a ici-bas suivie.

Quand ce septentrion du premier ciel1 (qui jamais ne connut ni couchant, ni levant, ni d'autre nuage que le voile laissé sur lui par le péché,

Et qui, là, instruisait chacun de son devoir, de même que notre septentrion inférieur instruit celui qui tourne le timon pour bien venir au port)

Se fut arrêté, les saints personnages venus les premiers entre les sept candélabres et le Griffon se tournèrent vers le char comme vers leur paix constante.

Et l'un d'eux, comme un messager du ciel, cria trois fois en chantant : « Veni, sponsa, de Libano 2, » et tous les autres chantèrent après lui.

De même que les bienheureux, au dernier jugement, se lèveront promptement de leur tombeau, en chantant Alleluia, avec leur voix enfin recouvrée;

Ainsi, sur le char divin, se levèrent, ad vocem tanti senis, cent ministres et messagers de la vie éternelle.

Tous disaient : « Benedictus qui venis 3; puis , en jetant des fleurs dessus et à Tentour : « Manibus o date lilia plenis''. »

' Ce septentrion du premier ciel signifie les sept candélabres du ebani qui précède.

' Cantique des cantiques, ch. iv.

' Paroles des Juifs quand Jésus entra dans Jérusalem.

• Enéide, 1. vu

J'ai vu, au commencement du jour, la partie orientale toute rosée, et le reste du ciel revêtu d'une belle sérénité,

Et la face du soleil naître couverte d'ombres, de sorte qu'à travers les vapeurs qui tempéraient sa clarté, l'œil la soutenait longtemps;

Ainsi à travers un nuage de fleurs, qui des mains angéliques s'élevait, puis retombait sur le char et tout à l'entour,

Sous un voile blanc , et ceinte d'oliviers , une femme * m'apparut; elle portait un manteau vert, et sa robe avait là couleur d'une flamme vive.

Et mon esprit, qui depuis si longtemps était resté sans être broyé de crainte et de stupeur en sa présence,

Sans la reconnaître à l'aide des yeux, mais par la vertu cachée qui venait d'elle, il sentit la grande puissance de l'ancien amour.

Aussitôt que mes yeux furent frappés par cette haute vertu, qui m'avait blessé avant que je fusse sorti de l'enfance,

Je me tournai à gauche avec ce respect de l'enfant qui court vers sa mère quand il a peur ou quand il est affligé,

Afin de dire à Virgile : « Il ne m'est pas resté une goutte de sang qui ne tremble : je reconnais les signes de mon ancienne flamme2. »

Mais Virgile nous avait privés de lui3, Virgile, ce doux père, Virgile à qui, pour mon salut, elle m'avait donné.

Et même ce paradis terrestre, perdu par notre antique mère, n'empêcha point mes joues, nettoyées par la rosée, de redevenir noires sous mes larmes.

« Dante, parce que Virgile s'en va, ne pleure pas encore, ne pleure pas encore! il te faut pleurer pour une autre blessure. »

Tel un amiral qui va sur la poupe et sur la proue voir

1 Beatrice ou la Théologie.

Agnosco veteris vestigia flammse.

!., lib. IT.) £a Poesie disparaît devant la Théologie.

les hommes qui commandent les autres vaisseaux, et les encourage à bien faire, v

Telle, sur le bord gauche du char (quand je me retournai au bruit de mon nom, qui par nécessité s'enregistre ici),

Je vis la femme, qui déjà m'avait apparu voilée, au milieu de la fête angéÛque , diriger vers moi ses yeux de ce côté du fleuve.

Bien que le voile qui descendait de sa tête, entourée des feuilles de Minerve, ne laissât point paraître tous ses traits,

Dans son attitude royale et dédaigneuse, elle continua ainsi, pareille à celui qui, en parlant, réserve les paroles les plus chaudes pour les dernières :

« Regarde-moi bien, je suis bien, je suis bien Béatrice! Comment as-tu daigné t' approcher de ce mont? Ne savaistu pas qu'ici l'homme est heureux ? »

Mes yeux se baissèrent sur l'onde claire, mais en m'y voyant, je les détournai sur l'herbe, tant la honte avait abattu mon front.

Comme une mère paraît terrible à son fils, ainsi me parut Béatrice , parce que je sentis le goût de sa tendresse acerbe.

Elle se tut, et les anges chantèrent soudain : « In le, Domine, speravii; » mais ils n'allèrent pas au delà de : Pedes meos.

Comme la neige, au milieu des arbres et sur les monts qui forment le dos de l'Italie, se congèle et se durcit au souffle des vents de l'Esclavonie,

Puis, liquéfiée, s'écoule aussitôt que la terre, qui n'a point d'ombre, envoie son haleine, semblable au feu qui fait fondre la chandelle,

Ainsi je fus sans larmes et sans soupirs avant les chants de ceux dont les notes répondent toujours aux notes des sphères célestes.

Mais quand je compris, à leurs douces harmonies, qu'ils compatissaient à ma peine plus que s'ils avaient dit ; « Femme, pourquoi le maltraites-tu ainsi ?»

1 Commencement du trentième psaume.

LE PURGATOIRE. CHANT XXX. 43 î

La glace qui était endurcie autour de mon cœur devint souffle et eau, et avec mon angoisse sortit par ma bouche et par mes yeux.

Elle cependant, immobile sur le côté droit du char, adressa ainsi ces paroles aux substances compatissantes :

« Vous veillez dans le jour éternel, si bien que la nuit ni le sommeil ne vous dérobent un des pas que fait le siècle dans ses voies mortelles,

» Donc je ferai ma réponse avec plus de soin qu'il ne vous en faudrait, pour que m'entende celui qui pleure sur l'autre rive, et que sa faute et sa douleur aient toutes deux la même mesure.

» Non-seulement par l'influence des grandes sphères qui dirigent chaque semence vers une fin, selon que les étoiles l'accompagnent,

» Mais par le large don des grâces divines qui, en pleuvant sur nos âmes, en font monter des vapeurs si haut, que la vue ne peut en approcher,

» Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fut tel virtuellement que toute habitude droite aurait produit en lui d'admirables effets;

» Mais le terrain mal semé et non cultivé devient d'autant plus mauvais et plus sauvage qu'il a en lui plus de bonne vigueur.

» Quelque temps je le soutins de mes regards, en lu» montrant mes yeux d'enfant; je le menais avec moi tourné vers le droit chemin ;

» Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, celui-ci se sépara de moi, et se donna à d'autres.

» Quand je montai de la chair à l'esprit, et que j'avais crû en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins agréable.

» Il tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant les menteuses images d'un bien qui ne tient en entier aucune promesse.

» Rien ne m'a servi d'obtenir pour lui des inspirations

par lesquelles je le rappelais en songe, ou autrement, tant il en a fait peu de compte.

» Il tomba si bas, que tous mes moyens étaient déjà sans effet pour son salut, si je ne lui montrais les races damnées.

w Pour ce j'ai visité le seuil des morts, et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit ici-haut.

» Le haut décret de Dieu serait rompu s'il passait le Léthé et s'il goûtait de tels mets sans avoir payé l'écot

» Du repentir qui répand des larmes. »

CHANT XXXI

Kouvelles réprimandes de Béatrice, auxquelles Dante répond par la confession da toutes ses erreurs. — Après cet aveu, il tombe évanoui. — Mathilde plonge Dante dans le fleuve Léthé et lui fait boire de ses eaux.

« 0 toi, qui es au delà du fleuve sacré, » ajouta Béatrice en dirigeant vers moi la pointe de son discours, dont le tranchant m'avait paru si amer,

Et en me poursuivant toujours sans ménagement, « dis, dis si tout cela est vrai? A cette grande accusation il faut que ta confession vienne se joindre. »

J'étais si confondu que ma voix, qui s'émut, se perdit avant de s'être échappée de ses organes.

Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu? Réponds-moi, puisque tes tristes souvenirs ne sont pas encore effacé,; par les eaux du Léthé. »

La confusion et la peur réunies tirèrent de ma bouche un oui si faible, que les yeux furent nécessaires pour le comprendre.

Comme une arbalète trop tendue rompt, en se débandant, et la corde, et l'arc lui-même, et que la flèche touche au but avec moins de vitesse ;

Ainsi je fus brisé sous cette lourde charge, et je répandis

tanî de larmes et de soupirs, que ma voix se ralentit dans son passage.

Alors elle à moi : « Au milieu des salutaires de'sirs venus de moi, qui te menaient à aimer le bien au delà duquel il n'y en a plus d'autre de désirable,

» Quelles fosses infranchissables ou quelles chaînes as-tu trouve'es que tu dusses perdre l'espérance de passer au delà?

» Quelles douceurs ou quels avantages se sont montrés sur le front des autres que tu dusses errer devant ces objets? »

Après un long soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et mes lèvres se fatiguaient à exprimer ma voix.

Tout en pleurant je dis: « Les choses présentes, avec leurs faux plaisirs, ont détourné mes pas aussitôt que votre visage s'est caché. »

Et elle : « Quand tu te tairais, ou quand tu nierais ce que tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue : un si grand juge la sait !

» Mais quand l'aveu du péché s'échappe de la propre bouche du pécheur, la meule, dans notre céleste cour, se tourne contre le tranchant de l'épée.

» Cependant, pour que tu emportes moins de honte de ton erreur , et pour qu'une autre fois , en entendant les sirènes, tu sois plus fort,

» Écarte la semence de tes pleurs et écoute : tu sauras que ma chair, qui là-bas est ensevelie, devait te diriger vers un but tout contraire.

» Jamais la nature ou l'art ne t'ofïrirent un plaisir tel que les beaux membres où je fus enfermée, et qui sont tombés en poussière ;

» Et si ce très-grand plaisir, par ma mort, t'échappa, quelle chose mortelle pouvait t'amener ensuite à la désirer?

» A la première flèche que les faux biens te lancèrent, tu devais élever tes yeux vers le ciel, en me suivant, moi qui ne suis plus chose trompeuse.

» Tu ne devais point abaisser tes ailes pour attendre là-

bas de nouvelles blessures, ou bien quelque fillette1, ou quelque autre vanité de si courte durée.

» Le jeune oiseau attend bien deux ou trois coups, mais devant les yeux des oiseaux depuis longtemps garnis de plumes, les rets se déploient en vain , en vain se lancent les flèches 2. »

Comme les enfants, muets de honte et les yeux à terre, se tiennent debout, écoutant et reconnaissant leurs fautes, et se repentant,

Tel je me tenais, et elle me dit : « Puisque, pour m'avoir entendue, tu as tant de douleur, hausse ta barbe, et tu duras encore plus de douleur en me regardant. »

Le chêne robuste se déracine avec moins de résistance: au souffle du vent du nord, ou du vent qui vient de la terre d'Iarbe,

Que moi, sur son commandement, je n'en mis à lever le menton; et lorsque par ma barbe elle demanda mon visage, je sentis bien le venin de ces paroles.

Enfin, quand je levai la face, mes yeux s'aperçurent que les belles créatures avaient cessé de répandre des fleurs;

Et mes regards, encore peu assurés, virent Béatrice tournée vers la bête sacrée qui est une seule personne en deux natures.

Sous son voile, et au delà du fleuve bordé de verdure qui nous séparait , elle me parut se dépasser elle-même dans son ancienne, beauté, de plus encore qu'elle ne dépassait ici toutes lev autres quand elle était sur terre.

L'ortie du repentir me piqua si fort, que, parmi les autres choses, celle qui avait le plus obtenu mon amour, celle-là me devint plus odieuse.

Un si grand remords me mordit le cœur, que je tombai évanoui; et ce que je devins alors, celle-là le sut qui ea était cause.

Puis, quand le cœur me rendit les sens extérieurs, je vis

' Allusion maligne à la Gentncca, la jeune fille de Lucqueg. * Frustra jacitur rete ante oculos pennatorum. (Salomon.)

au-dessus de moi la Dame1 que j'avais déjà trouvée seule; et elle me disait : « Tiens-moi, tiens-moi ! »

Elle m'avait traîné dans le fleuve jusqu'à la bouche, et tout en me tirant derrière elle, elle s'en allait sur l'eau, légère comme une nacelle.

Quand je fus près de la rive bienheureuse , j'entendis chanter avec tant de douceur: Asperges me*, que je ne saurais me le rappeler, bien loin de l'écrire.

La belle Dame ouvrit les bras, les passa autour de ma tête, et me submergea assez pour que je dusse m'abreuver de cette eau.

Ensuite elle me retira, et ainsi baigné elle m'offrit aux quatre belles danseuses s, et chacune d'elles me couvrit de ses bras.

« Ici nous sommes nymphes, dans le ciel nous sommes étoiles; avant que Béatrice descendît dans le monde, nous fûmes désignées pour être ses servantes;

» Nous te mènerons devant ses yeux; mais, pour que tu puisses supporter leur vive lumière, les trois femmes qui sont par là *, et qui ont la vue plus pénétrante, aiguiseront la tienne. »

Ainsi tout en chantant me dirent-elles; et puis elles me menèrent au poitrail du Griffon 5, là où Béatrice se tenait tournée vers nous.

Elles dirent : « Ne ménage pas ta vue; nous t'avons placé devant les émeraudes, d'où amour t'a déjà lancé ses flèches. »

Mille désirs plus brûlants que la flamme attachèrent mes yeux sur les yeux brillants qui restaient fixés sur le Griffon.

Comme dans un miroir le soleil se réfléchit, ainsi la

' Mathilde.

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