‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 22 sur 22 · MARTIAL · texte numérisé non relu

MARTIAL

verse devant tes yeux , et tel que par toi-même tu n'en pourrais sortir; auparavant tu te sentirais fatigué.

» Je t'ai mis pour certain dans l'esprit qu'une âme heureuse ne pourrait mentir;, parce qu'elle est toujours auprès de la première vérité.

» Ensuite tu as pu entendre de Piccarda que Constance garda son affection pour le voile, de sorte qu'en ceci elle paraît me contredire.

» Bien souvent, frère, il advient que, pour fuir le péril, on fait contre son gré ce qu'il ne faut pas faire;

» Comme Alcméon, qui, prié de cela par son père, tua sa propre mère, et, pour ne pas perdre la piété, se fit impie-.

» Je veux que tu penses à ce point : que si la force et la volonté s'accordent, il en résulte que les fautes ne peuvent plus s'excuser.

» La volonté absolue ne consent pas au mal, mais elle y consent en tant qu'elle craint, si elle se retire, de tomber dans une plus grande peine.

» Donc, lorsque Piccarda s'exprime comme elle l'a fait, elle entend parler de la volonté absolue , et moi j'entends parler de l'autre; de sorte que nous disons vrai toutes deux. »

Tel fut l'écoulement du saint ruisseau sortant de la fontaine d'où toute vérité dérive : ainsi elle mit la paix dans l'un et l'autre de mes désirs.

« 0 amante du premier amant2 ! ô Dame divine ! m'écriaije ensuite, dont le parler m'inonde et m'échauffe tellement, que de plus en plus il m'avive,

» Mon affection n'est pas si profonde, qu'elle me suffise pour vous rendre grâce pour grâce ; mais que celui qui voit et peut réponde pour moi.

» Je vois bien que notre entendement ne se rassasie ja-

' Ultusque parente parentem

Natus erit facto pius et sceleralus codem.

(Ovide, Métam.) • Beatrice, amante de Dieu.

mais, s'il n'est éclairé par la vérité, hors de laquelle ne brille aucune vérité ;

» Aussitôt qu'il l'a pu atteindre, il se repose en elle comme la bête sauvage dans sa tanière; et il faut qu'il l'atteigne, sinon chacun de nos désirs serait vain.

» C'est par ce désir que le doute naît au pied de la vérité comme un rejeton; et c'est dans sa nature de nous pousser jusqu'au sommet de colline en colline.

» Ceci m'invite, ceci m'encourage, ô Dame! à vous demander avec respect le mot d'une autre vérité qui m'est obscure.

» Je veux savoir si l'homme peut satisfaire à des vœux rompus par d'autres bonnes actions qui ne soient pas petites dans votre balance. »

Béatrice me regarda avec des yeux remplis d'étincelles d'amour, avec des yeux si divins, que, sentant ma force vaincue, je me détournai,

Et restai comme anéanti, avec les yeux baissés.

CHANT V

Béatrice, voulant résoudre le doute exposé par Dante au chant précédent sur la nature et l'essence du vœu, lui iudique de quelle manière on peut satisfaire aux vœux qui ont été rompus. — Ils montent ensuite au second ciel dans la planète de Mercure. — Un nombre inlini d'Ames bienheureuses viennent vers le poète, et une d'elles lui propose de répondre à toutes ses questions.

«Si, dans ce centre du brûlant amour, je t'apparais rayonnante au delà de ce qui se voit sur terre, au point que je surmonte la force de tes yeux,

» Ne t'étonne pas , car ceci provient d'une vue parfaite qui, comme elle saisit vite les objets, les examine aussi rapidement une fois qu'elle les a bien saisis.

» Je vois clairement comme resplendit déjà dans ton in-

telligence l'éternelle lumière dont la seule vue allume en nous l'amour.

» Et si quelque autre chose attire votre amour , ce n'est qu'une trace mal connue de cette lumière qui luit à travers ces choses.

» Tu veux savoir si, par d'autres bonnes actions, on peut satisfaire à un vœu rompu , de manière que l'âme soit à l'abri du remords. »

C'est ainsi que Béatrice commença ce chant; et comme un homme qui n'interrompt pas son discours, elle continua ainsi son saint enseignement :

« Le plus grand don que, dans sa largesse, Dieu nous fit en nous créant, et le plus conforme à sa bonté, et celui qu'il apprécie le plus,

» Ce fut la liberté de la volonté, dont les créatures intelligentes furent et sont toutes seules douées.

» Maintenant t'apparaîtra, si tu raisonnes d'après ce principe, la haute valeur d'un vœu, s'il est ainsi fait que Dieu consente quand toi-même tu consens.

» Car, en concluant le pacte entre Dieu et l'homme, on sacrifie ce trésor de la volonté dont je parle, et on le sacrifie par son propre fait;

» Donc que peut-on rendre en échange? Si tu crois bien user de ce que tu as déjà offert, c'est d'une chose mal acquise vouloir faire une bonne œuvre.

» Tu es désormais fixé sur le point principal. Mais comme la sainte Église donne en ceci des dispenses, ce qui paraît contraire à la vérité que je t'ai découverte,

» Il te faut encore rester un peu à table, parce que la nourriture lourde que tu as prise demande un peu d'aide pour passer.

» Ouvre l'esprit à ce que je te présente, et l'enferme en toi-même; car cela ne donne pas la science, d'entendre sans retenir1.

» Deux choses sont nécessaires à l'essence parfaite de ce

1 JSiliil scimus nisi quod memoria teuemus. (Cicép.om.I

sacrifice : l'une est l'objet même qu'on sacrifie; l'autre est la convention en elle-même.

» Cette dernière ne s'efface jamais, si elle n'est pas observée, et c'est à son sujet que, plus haut, je t'ai parlé en termes si précis.

» Pour cette cause, ce fut une nécessité aux Hébreux d'offrir, bien que souvent l'offrande subît un changement comme tu dois le savoir *.

» Quant à l'autre chose, que je t'ai montrée comme formant la matière du sacrifice, elle peut être telle qu'on n'ait point failli si on l'échange contre une autre matière.

» Mais que nul ne change de sa propre autorité le fardeau de son épaule, sans un tour de la clef blanche et de la clef jaune*.

» Estime tout changement insensé, si la chose délaissée n'est point contenue dans la chose nouvellement prise, comme quatre dans six.

» Or, toute chose qui pèse tant par sa valeur, qu'elle attire de son côté la balance, ne se peut remplacer par une autre.

» Que les mortels ne se fassent pas un jeu du vœu qui les lie! Soyez fidèles, et en vous engageant ne soyez pas aveugles, comme Jephté dans sa première offrande !

Car il lui valait mieux dire : « J'ai mal fait, » que de faire pis en observant son vœu; et tu peux trouver tout aussi insensé le grand chef des Grecs,

» Lui qui força Iphigénie à pleurer son beau visage, et fit pleurer sur elle les fous et les sages lorsqu'ils entendirent parler d'un culte si barbare.

» Chrétiens, soyez plus lents à vous mouvoir; ne soyez pas comme la plume à tout vent, et ne croyez pas que toute eau vous lave.

» Vous avez l'Ancien et le Nouveau Testament, et le Pasteur de l'Église pour vous guider : que cela vous suffise pour votre salut.

' Voir au Lécitique, chap. I et Vin.

' Se rappeler les deux clefs de l'Église au chant IX du Purgatoire.

» Si de mauvais désirs vous appellent ailleurs, soyez hommes, et non des brebis folles, afin que le Juif ne rie pas de vous, au milieu de vous.

» Ne faites pas comme l'agneau qui laisse le lait de sa mère, et, simple et folâtre, combat contre lui-même pour son seul plaisir. »

Ainsi, comme je l'écris, me parla Béatrice; puis elle se retourna toute pleine de désirs vers ce côté où le monde est plus brillant.

Son silence et le changement de ses traits firent taire mon esprit avide, qui avait déjà de nouvelles questions à mettre en avant.

Et comme la flèche qui frappe le but avant que la corde soit en repos, ainsi nous courûmes au second royaume *. ,

Là je vis ma Dame si radieusement belle quand elle pénétra dans la lumière de ce ciel, que la planète en devint plus lumineuse.

Et si l'étoile se changea et rit, que fis-je, moi qui, par ma nature, suis en tout sens mobile !

Comme dans un vivier dont l'eau est tranquille et pure, les poissons accourent vers ce qui vient du dehors et qu'ils croient être leur pâture.

De même je vis bien plus de mille splendeurs accourir vers nous, et l'on entendait chacun s'écrier : « Voilà qui accroîtra nos amours ! »

Et pendant que chacune d'elles venait à nous, on voyait l'âme pleine de liesse au milieu du vif éclat qui sortait d'elle.

Pense, ô lecteur, si ce qui commence ici s'arrêtait, quelle faim pleine d'angoisses tu aurais d'en savoir davantage !

Et tu verras, d'après toi-même, combien j'avais désir d'apprendre leur condition de ces splendeurs, dès qu'elles se manifestèrent à mes yeux.

« O heureusement né I à qui la grâce donne de voir les trônes du triomphe éternel avant d'avoir quitté la milice des vivants,

' Au ciel de Mercure.

» Nous sommes enflammés de la lumière qui s'épand par tout le ciel; donc, si tu de'sires t'éclairer sur notre sort, rassasie-toi selon ton plaisir. »

Il me fut dit ainsi par un de ces pieux esprits ; et par Béatrice : « Dis, dis en toute confiance, et crois-les comme des dieux.

— Je vois bien que tu habites, comme dans un nid, ton nid dans ta propre lumière, et que tu la transmets par tes yeux, puisqu'elle brille lorsque tu souris ;

» Mais j'ignore qui tu es, et pourquoi tu tiens, ô digne âme ! le degré de la sphère qui se voile aux mortels avec les rayons d'un autre i . »

Ainsi dis-je vers la lumière qui d'abord m'avait parlé, et elle alors devint plus brillante qu'elle n'était.

Comme le soleil qui se cache lui-même par trop de lumière, quand la chaleur a détruit les vapeurs amassées qui la tempéraient.

Ainsi par une plus grande joie se cache dans son rayon la figure sainte, et ainsi enfermée, enfermée elle me répondit 2

Selon que le chante le chant suivant.

CHANT VI

L'Esprit qui avait propose à Dante de répondre à ses questions, déclare être l'empereur Justinien, el raconte ensuite toutes les gloires de l'Aigle romaine. — Dans Mercure habitent les Ames qui, par leurs belles actions, ont su s'élever à la gloire. — Là brille la lumière de Romée, miuistre de Raymond Bérenger, comte de PrGvence.

« Après que Constantin eut tourné l'aigle contre le cours du ciel qu'elle avait suivi, derrière l'antique ravisseur de Lavinie 3.

1 Les rayons du soleil.

' E così chiusa chiusa mi rispose, etc.

■ C'est-à-dire, après que Constantin eut ramené de Rome à Byzance l'aigle romaine qui avait suivi Énée d'Orient en Occident au pays de Lavinie.

» Pendant cent et cent ans et plus, l'oiseau de Dieu se tint à l'extrémité de l'Europe, dans le voisinage des montagnes, d'où il était d'abord sorti.

)> Et, à l'ombre de ses ailes sacrées, il y gouverna le monde passant toujours de main en main; or, en changeant ainsi, il vint enfin sur la mienne.

» Je fus César, et je suis Justinien, qui par la volonté du premier amour, que toujours je ressens, retranchai des lois le superflu et l'inutile.

» Avant de m'être appliqué à cet ouvrage, je croyais qu'il n'y avait dans le Christ qu'une nature, et non plus, et je me contentais d'une telle croyance;

» Mais le bienheureux Agapet, qui fut grand pasteur, me ramena à la vraie foi par ses paroles;

» Je le crus, et tout ce qu'il me disait je le vois clairement à cette heure; comme tu vois dans toute contradiction une partie fausse et une partie vraie.

» Aussitôt que je marchai avec l'Église, il plut à Dieu de oa'inspirer par grâce ce grand travail, et je m'y livrai tout entier.

» Je confiai les armées à mon Bélisaire, et la droite de Dieu fut si bien avec lui, que ce fut un signe que je devais me reposer.

» A présent ma réponse s'applique ici à ta première question ; mais le sujet me force de la faire suivre encore de quelques explications,

» Pour que tu voies s'ils ont bien raison ceux qui se lèvent contre le signe saint et sacré, et ceux qui se l'approprient et ceux qui s'y opposent 1.

» Vois quelle haute vertu l'a rendu digne de vénération; et sa gloire commença au jour où Pallas 2 mourut pour lui donner l'empire.

» Tu sais que l'Aigle fit sa demeure dans Albe pendant

' Les Guelfes et les Gibelins.

• Le fils d'É vanii m

trois cents ans et plus, jusqu'au jour où trois contre trois combattirent pour elle h

» Tu sais ce qu'elle fit depuis l'enlèvement des Sabines jusqu'à la douleur de Lucrèce, sous sept rois, domptant tou'<. autour les nations voisines.

» Tu sais ce qu'elle fit, portée par ces insignes Romaini, contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les autres princes et peuples ligués :

» D'où Torquatus, et Quintius * qui reçut un surnom de sa chevelure négligée, les Décius et les Fabius, conquirent une renommée que j'aime à admirer.

» Elle terrassa l'orgueil des Arabes, qui, derrière Annibal, passèrent les roches Alpestres, d'où toi, fleuve du Pô, tu découles.

» Sous elle triomphèrent, jeunes encore, Scipion e,. Pompée; et pour cette montagne sous laquelle tu es né, ce triomphe parut amer 3.

» Puis, vers ce temps où le ciel voulut ramener le mond'3à l'état serein dont il est le modèle, César la prit par la volonté de Rome.

» Et ce qu'elle fit du Var jusqu'au Rhin, l'Isère et la Saône le virent, et la Seine le vit, et toute la vallée dont les eaux gonflent le Rhône.

» Ce qu'elle fit après sa sortie de Ravenne, et le passage du Rubicon, fut d'un vol si rapide, que la langue et la plume ne la suivraient pas.

» Elle tourna les troupes vers l'Espagne, puis vers Durazzo, et elle frappa Pharsale si rudement, que le Nil brûlant en sentit la douleur.

» Antandre et Simoïs, d'où elle s'était élancée *, elle les revit, et aussi le lieu où repose Hector; puis, pour le malheur de Ptolémée, elle repartit.

» De là elle vint foudroyer Juba; puis elle se retourna

1 Combat des Horaces et des Curiaces. »>

' Quintius Cincinnatus.

' La montagne de Fiesole qui domine Florence, patrie de Dante. Fiesole fut rumi i' par les légions romaines pour avoir donné asile à Catilina. * Avec Énée.

vers votre Occident, où elle entendait le clairon de Pompée.

» Pour ce qu'elle fit avec celui qui la porta ensuite *, Brutus et Cassius aboient en enfer 2 ; Modène et Pérouse en furent dans la douleur.

» Et elle en pleure encore, cette triste Cléopâtre, qui> en fuyant devant l'aigle, reçut de l'aspic une mort subite et atroce.

» Avec celui-ci , l'aigle romaine courut jusqu'à la mer Rouge; avec celui-ci elle établit dans le monde une si grande paix, que le temple de Janus fut fermé.

» Mais ce que ce signe, qui m'excite à parler de lui, avait fait d'abord, et ce qu'ensuite il devait faire dans le royaume mortel qui lui est soumis,

» Devient en apparence chétif et obscur, si, le voyant dans la main du troisième César, on le considère avec un oeil éclairé et une affection pure.

» Car la vivante justice qui m'inspire lui accorda, dans la main de celui que je cite, la gloire de venger la divine colère 3.

» Or émerveille-toi ici devant ce que je vais te répéter. Avec Titus l'aigle courut ensuite tirer vengeance de la vengeance du péché antique *.

» Et quand la dent lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne la secourut en remportant la victoire sous les ailes de l'aigle.

» Désormais tu peux juger de ceux que. j'ai accusés plus haut, et de leurs fautes qui sont la cause de tous vos maux.

» L'un au signe commun oppose les lis jaunes, l'autre se l'approprie, ne songeant qu'à son parti, si bien qu'il est difficile de savoir lequel est le plus en faute.

» Qu'ils fassent, les Gibelins, qu'ils fassent leurs menées

! Avec Auguste.

* Se rappeler le dernier chant de VEnfer.

* Tibère, le troisième César, aurait pu venger la mort du Christ.

* La mort du Christ fut la vengeance que Dieu trra de la faille d'Adam, et Tïtu« «Uà punii' les exécuteurs de celle vengeance.

A far vendetta corse Della vendetta del peccato antico.

sous un autre signe; car on suit mal celui-ci quand, lui et la justice, on les sépare!

» Et que ce nouveau Charles * ne l'abatte pas avec ses Guelfes, mais qu'il craigne des serres qui à un lion plus grand ont arraché la crinière !

» Maintes fois les fils ont déjà pleuré pour la faute de leur père; et qu'on ne croie pas que Dieu change ses armes pour les lis.

» Cette petite étoile * est peuplée des bons esprits qui ont été actifs sur la terre, afin d'y être remplacés par l'honneur et la renommée.

» Et lorsque les désirs s'élèvent vers cette étoile tout en déviant ainsi, il faut que les rayons du véritable amour soient aussi moins vifs à s'élever.

» C'est dans la mesure de nos récompenses et de notre mérite que se trouve une partie de notre joie , parce que nous ne la voyons ni moindre ni plus grande.

» Donc la vivante justice adoucit tellement en nous le désir, que jamais il ne se peut tourner vers une méchanceté.

» Des voix différentes font les doux concerts; ainsi les différents degrés de notre vie rendent une douce harmonie au milieu de ces sphères.

» Dans cette perle luit la lumière de Romée 3, dont l'œuvre grande et belle fut mal récompensée.

» Mais les Provençaux qui furent contre lui n'ont pas eu longtemps sujet de rire; et de vrai, celui-là chemine mal qui tourne à sa perte les bienfaits d'autrui.

» Raymond Bérenger eut quatre filles, et chacune d'elles fut reine ; et ceci fut fait par Romée, personne humble et errant pèlerin.

» Et puis des paroles louches excitèrent Raymond à de-

1 Charles TI, roi de Fouille.

* Mercure.

3 Voir dans les chroniques la curieuse histoire de ce Romée, qui demanderait une note trop longue.

mander des comptes à ce juste qui lui rendit sept et cinq pour dix.

» Sur quoi, il partit pauvre et vieux; et si le monde savait le courage qu'il eut en mendiant sa vie, morceau à morceau,

» Ce monde, qui le loue beaucoup, le louerait davantage. »

CHANT VII

L'empereur Justinien disparaît avec les autres Esprits. — Alors Be'atnce résout les doutes que quelques paroles de l'empereur avaient fait naître dans la pensée du poëte, touchant la rédemption, l'immortalité de l'àme et la résurrection de» corps.

Hosanna sanctus Deus Sabaoth, Superillustrans claritate tuà Felices ignés horum Malahoth !

Ainsi, en se tournant vers sa sphère, me parut chanter cette substance *, sur laquelle s'est répandue une double lumière2.

Et elle et les autres reprirent leur danse, et, comme de très-rapides étincelles, se voilèrent à mes regards dans un éloignement soudain.

Je doutais, et je me disais : « Dis-lui, dis-lui donc ! Oh ! disais-je à part moi, dis-lui donc à la Dame que tu aimes et qui apaise ta soif avec la douce rosée de ses lèvres ! »

Mais ce respect qui s'empare de moi tout entier pour B et pour ICE, m'inclinait comme un homme qui s'assoupit 3.

Béatrice me laissa peu de temps ainsi, et elle commença

1 Justinien.

* < Il entend que la lumière ou splendeur de Justinien s'estoit augmentée de la moytié pour avoir usé la vertu de charité à l'endroit de Dante. » (Grangicr.J

* Pour Bice, diminutif de Béatrice.

Ma quella reverenza, che s'indonna Di tutto me, pur per B e per ICE.

<m rayonnant sur moi d'un sourire tel qu'il rendrait un homme heureux dans le feu :

ce Selon que me l'apprend mon jugement infaillible , tu penses en toi-même comment une juste vengeance fut justement punie.

» Mais je débarrasserai vite ton esprit, et toi, écoute, car mes paroles vont te faire présent d'une grande vérité.

» Pour n'avoir pas souffert un frein utile, à la faculté qu'on nomme la volonté, l'homme qui ne naquit pas *, en se damnant, damna toute sa race.

» D'où il advint que l'espèce humaine, infirme, languit là-bas durant plusieurs siècles dans une grande erreur, jusqu'à ce qu'il plût au Verbe de Dieu de descendre;

» Et la nature, qui s'était éloignée de son créateur, il l'unit en lui à sa personne par le seul acte de son éternel amour.

» Maintenant dirige ton esprit sur ce raisonnement. Cette nature unie ù son créateur, telle qu'elle fut créée, était sincère et bonne :

» Par elle-même, elle fut bannie du Paradis, parce qu'elle sortit de la voie de vérité et de sa vie*.

» Donc la peine endurée sur la croix, si on la mesure à la nature prise par le crucifié, plus justement que jamais une autre fit sentir son étreinte

» Et aussi nulle autre ne fut plus injuste en regardant à la personne qui souffrit, et en qui s'était unie cette nature.

» Partant d'un seul acte sortirent des choses diverses; car la même mort plut à Dieu et aux Juifs; par elle la terre trembla et le ciel s'ouvrit.

» Désormais cela ne doit plus te paraître au-dessus de ta portée, si l'on te dit qu'une juste cour a puni une juste vengeance 3.

» Mais à présent je vois, de pensée en pensée, ton esprit

: Adam.

* Ego sudi via, veritas et vita. (Joan., xiv.)

'Che giusta vendetta poscia vengiata fu da giusta corte.

serré dans un nœud dont il attend avec un grand déiir qu'on le de'gage.

» Tu dis : « Je comprends bien ce que je viens d'entendre; mais pourquoi Dieu voulut user de ce mode pour notre rédemption, ceci m'est caché. »

» Frère, ce décret est voilé pour les yeux de tout homme dont l'esprit n'a point grandi dans la flamme de l'amour.

» Et véritablement, comme on examine beaucoup ce point et qu'on le comprend bien peu, je te dirai pourquoi un tel mode fut pris comme le plus digne.

» La divi ne 'bonté, qui écarte d'elle toute rancune, étincelle en brûlant elle-même, de sorte qu'elle fait jaillir les beautés éternelles.

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire n'a point de fin, parce que rien ne change son empreinte quand elle-même l'a donnée.

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire est entièrement libre, comme n'étant pas sujet à l'influence des choses secondaires.

» Plus l'être sorti d'elle lui est conforme, plus cet être lui plaît : car l'ardeur sainte qui rayonne sur toute chose est plus vive dans celle qui lui est plus ressemblante.

» L'humaine nature a sur toute autre l'avantage de ces dons immédiats; mais si un seul lui manque, il lui faut déchoir de sa noblesse.

» C'est le péché seul qui lui ôte sa liberté et sa ressemblance avec le Souverain Bien, parce qu'elle n'en reflète que peu la blanche lumière.

» Et jamais elle ne retourne à sa dignité native, si elle ne remplit le vide laissé par sa faute, et si par de justes peines elle n'expie des plaisirs mauvais.

» Votre nature, quand elle pécha tout entière dans son germe, fut dépouillée de ses dignités et chassée du Paradis.

» Et elle ne pouvait les recouvrer, si tu l'examines bien attentivement, par nulle voie, sinon en passant par un de ces deux gués :

» Ou que Dieu, dans sa bonté, eût remis le péché, ou que l'homme par lui-même eût racheté sa folie.

» Maintenant plonge tes regards dans l'abîme du conseil éternel, et, autant que tu le peux, tiens-toi attentif à mes paroles.

» L'homme ne pouvait jamais, dans ses limites naturelles, donner satisfaction, car il ne pouvait pas descendre par son humble obéissance

» Autant que par sa désobéissance il avait aspiré à s'élever; et pour cette raison, l'homme était dans l'incapacité de donner par lui-même satisfaction.

» Donc il fallait que Dieu ramenât l'homme à la vie pionière par ses propres voies; je dis par une de ces voies, ou par toutes les deux.

» Mais comme l'œuvre est d'autant plus chère à l'ouvrier, qu'elle représente mieux la bonté du cœur d'où elle est sortie,

» La divine bonté, qui donne son empreinte au monde, se réjouit de procéder par toutes ses voies pour vous relever vers elle.

» Entre le premier jour et la dernière nuit, jamais progrès si grand et si magnifique ne s'opéra ou ne pourra s'opérer par l'autre voie.

» Car Dieu fut plus généreux de se donner lui-même pour rendre l'homme capable de se relever, que s'il l'avait seulement renvoyé absous.

» Or, tous les autres moyens étaient insuffisants devant la justice, si le Fils de Dieu ne se fût humilié jusqu'à s'incarner.

» A présent, pour bien remplir tous tes désirs, je reviens en arrière, et je t'éclaircirai quelque point, afin que tu y voies comme moi-même.

» Tu dis : « Je vois l'air, je vois le feu, l'eau et la terre, et tous leurs mélanges se corrompre et durer peu;

» E* ces choses pourtant ont été des créatures; or, si ce que tu as dit était vrai, elles devraient être à l'abri de la corruption. »

LE PARADIS. CHANT Vili. 47T

» Les anges, frère, et le pays libre et pur où tu es, peuvent se dire créés, comme ils le sont de fait dans leur être entier;

» Mais pour les éléments que tu as nommés, et les choses qui en viennent, une puissance créée leur donne seule leur forme.

» Créée fut la matière dont ils sont faits, créée fut la puissance informante dans ces étoiles qui roulent autour d'eux.

» L'âme de toutes les brutes et des plantes, composée de plusieurs puissances, tire des saintes étoiles l'étincelle et le mouvement K

' » Mais notre vie aspire sans intermédiaire la suprême bonté, et s'en énamoure si fort, que toujours elle la désire.

» Et de ceci tu peux conclure encore votre résurrection, si tu réfléchis comment fut créée la chair humaine,

» Alors que les premiers parents furent tous les deux créés. »

CHANT VIII

Dante et Be'atnce montent dans la sphère de Vénus (le troisième ciel), qui, par son humidité, disent encore les vieux commentateurs, dispose à l'amour. — Cette influence, autrefois mauvaise, est aujourd'hui toute pure et spirituelle. — Charles Martel, roi de Hongrie, expose au poëte comment d'un père vertueus un fils vicieux peut naître.

Le monde croyait jadis, au péril de son âme, que des rayons de la belle Cypris, qui tourne dans le troisième épicycle, émanait le fol amour;

C'est pourquoi les nations antiques, dans leur antique erreur, non-seulement l'honoraient par des sacrifices et des prières votives,

Mais elles honoraient Dionèe et Cupidon, l'une comme

Selon les scolastiques, l'àme des brutes était produite par la nature, celle dcfr hommes immédiatement par Dieu.

la mère, l'autre comme le fils, et elles disaient qu'il s'était assis près du sein de Didon h

Et de celle-là. de qui je tire le début de ce chant, ils tiraient le nom de l'étoile dont le soleil regarde avec plaisir tantôt les cils blonds, tantôt la chevelure flottante sur le dos. r

Je ne me sentis pas monter dans cette sphère 2, mais je fus certain que j'y étais en voyant ma Dame devenir plus belle.

Et comme dans la flamme se remarque l'étincelle, et comme dans la voix la voix se distingue, quand l'une soutient un même son et que l'autre va et vient ;

Ainsi je vis dans cette lumière d'autres lueurs se mouvoir en rond, plus ou moins agiles, selon, je crois, qu'elles reflétaient l'éternelle clarté.

D'un froid nuage ne sortirent jamais, visibles ou invisibles, des vents si rapides, qu'ils n'eussent paru embarrassés et lents

A qui eût vu venir à nous les divines lumières, laissant la ronde commencée dans le haut ciel des Séraphins.

Et derrière celles qui nous apparurent en avant résonnait un Hosanna si mélodieux, que depuis je n'ai jamais été sans un désir de l'entendre.

Alors une d'elles descendit plus près de nous, et seule commença : « Nous sommes toutes prêtes à faire ton plaisir, afin que tu te réjouisses en nous.

» Nous tournons ici dans le même cercle, avec le même mouvement circulaire et avec la même soif que les princes célestes, auxquels tu as déjà dit dans le monde :

» Vous qui par voire intelligence faite» mouvoir le troisième ciel3; » et nous sommes si pleines d'amour, que, pour te plaire, un moment de repos ne nous sera pas moins doux. »

Après que mes yeux se furent portés avec respect sur ma

' Enéide, 1. 1.

• La planète de Venus.

• Cimimcncemcnt de la première canzone du Convivio amoroso do Danio.

Dame, et qu'elle les eut rendus, par sa vue, contents et assurés,

Je les retournai vers la lumière qui s'était si amoureusement offerte à moi; et ces mots : « Dis! qui es-tu? » furent ma réponse empreinte d'une grande affection.

Oh ! combien je la vis devenir plus brillante par l'allégresse nouvelle dont s'accrut son allégresse, quand je lui parlai !

Devenue ainsi, elle me dit : « Le monde ne m'eut là-bas que peu de temps; et si j'y étais plus longtemps restée, beaucoup de maux seront qui n'auraient pas été1.

» Je suis cachée à tes yeux par ma joie qui rayonne tout à l'entour et me couvre, comme l'animal enveloppé de sa soie.

» Tu m'as bien aimée, et tu avais une bonne raison pour cela; car, si j'étais resté là-bas plus longtemps, je t'aurais montré de mon amour autre chose que les feuilles.

» Cette rive gauche, baignée par le Rhône, après qu'il s'est mêlé à la Sorgue, m'attendait, le temps venu, pour son seigneur;

» Et aussi cette pointe de l'Ausonie, où s'élèvent Bari, Gaëte et Catena, et d'où le Tronto et le Verde se dégorgent dans la mer.

» Déjà brillait sur mon front la couronne de cette tene que le Danube arrose*, lorsqu'il abandonne les rives tudesques.

» La belle Trinacrie3 qui s'obscurcit entre Pachino et Peloro, sur le golfe que l'Eurus tourmente avec le plus de violence,

» Non à cause de Typhée 4, mais du soufre qui s'exhale de son sol, la belle Trinacrie aurait encore attendu ses rois, nés par moi de Charles et de Rodolphe,

» Si le mauvais gouvernement, qui toujours encourage à

'Cette àme est Charles Martel, roi de Hongrie, que Dante connut à Florence.

' La Hongrie.

* La Sicile.

4 Un des Titans écrasés sous l'Etna.

la révolte les peuples soumis, n'avait excité Palerme à crier : Meurs! meurs1!

» Et si mon frère savait prévoir, il. fuirait déjà l'avarice cupide de ses ministres catalans, pour n'avoir pas à en souffrir.

» En vérité, il doit aviser, ou par lui-même, ou par autrui, à ce que sa barque ne soit pas chargée au delà de la charge qu'elle supporte.

» Sa nature, devenue avare de libérale, aurait besoin de serviteurs occupés à d'autres soins que de mettre de l'argent dans leurs coffres 2.

— Comme je pense, dis-je alors, que la joie profonde que tes paroles versent en mon âme, ô mon seigneur ! tu la vois ainsi que je la vois moi-même

» En celui-là où toute joie commence et finit, cette joie m'est d'autant plus chère ; et ceci ne m'est pas moins cher de croire qu'en contemplant Dieu tu vois ma félicité.

» Tu m'as rendu joyeux; donc éclaire-moi, puisque, tout en parlant , tu m'as amené à douter comment d'une semence douce peut sortir un fruit amer. »

Ainsi moi à lui, alors lui à moi : « Si je puis te montrer une vérité, tu tourneras les yeux vers ce que tu demandes, comme à présent tu lui tournes le dos.

» Le bien, qui met en mouvement et en joie le royaume que tu gravis, fait de sa providence la force motrice de ces grands corps ;

» Et non-seulement toutes les natures sont abritées au sein de sa pensée, qui est la perfection, mais elles y trouvent toutes à la fois leur salut ;

» Car tout ce que cet arc décoche tombe droit à une fin prévue, de même que la flèche dirigée vers son but.

» Si cela n'était pas, le ciel où tu chemines produirait non des effets vivants, mais des ruines.

» Et cela ne peut être, si les intelligences qui meuvent

1 Les Vêpres siciliennes.

* Robert, frère de Charles Martel de Hongrie, était lils de Charles II.

ces étoiles ne sont pas défectueuses, comme serait défectueux le premier esprit qui ne les eût pas créées parfaites.

» Veux-tu que cette vérité te devienne encore plus claire? » Et moi : «Non! car je juge impossible que la nature manque dans ce qui est nécessaire. »

Et l'âme, derechef: « Çà, dis-moi : serait-ce sur terre une pire existence pour l'homme s'il ne vivait pas en société? — Oui, répondis-je, et ici je n'en demande pas la raison.

— Et cela peut-il être , si là-bas l'homme ne vit pas diversement en diverses professions? Non, si votre maître a dit vrai dans ce qu'il a écrit. »

L'âme, en poursuivant ses déductions, arriva à ceci; puis elle conclut : « Donc vos effets divers doivent avoir des causes diverses :

» C'est pourquoi l'un naît Solon, et l'autre Xerxès, l'autre Melchisédech, et l'autre celui qui perdit son fils, comme son fils volait dans l'air.

» La nature des cercles célestes, qui donne son empreinte à la cire mortelle, fait bien son travail, mais ne distingue pas où elle l'applique.

» De là il advient qu'en sortant de sa mère Ésaû se sépare de Jacob, et que Quirinus naît d'un père si vil, qu'on le fait remonter à Mars *.

La nature engendrée serait toujours conforme à la nature qui engendre2, si la providence divine n'était pas la plus forte.

» Ton esprit tient maintenant ce qui le fuyait,* mais, afin que tu saches que je me complais à t'instruire, je veux t'armer encore de ce corollaire :

» Toujours la nature est stérile si la fortune lui est ennemie, comme toute autre semence répandue hors du sol qui lui convient.

» Et si le monde s'appuyait là-bas sur les fondements

1 Romulus, fils de Rhéa Sylvia et du dieu Mars. ' La nai«rc du fils serait conforme à celle du père.

que pose la nature, il aurait certainement des habitants meilleurs

w Mais vous tournez à la religion tel qui e'tait né pour ceindre l'épée, et vous faites roi tel qui devait être prédicateur :

y> C'est ainsi que vos pas sont hors de la vraie route. »

CHANT IX

Le poêle trouve encore dans la planète de Vénus Cunizza, sœnr d'Eizelin da Romano, laquelle lui prédit les malheurs réservés à la Marche de Tre'vise. — Il converse ensuite avec le troubadour Foulques de Marseille.

Après que ton père Charles, belle Clémence1, eut éclairci mes doutes, il me raconta les trahisons que devait essuyer sa race;

Mais il dit : « Tais-toi, et laisse tourner les années; donc je ne puis rien dire, sinon que de justes regrets suivront tous vos malheurs. »

Et déjà la vivante et sainte lumière2 s'était tournée vers le soleil qui la remplit, comme vers le bien qui suffit à toute chose.

0 âmes abusées, folles et impies, qui détournez vos pensées d'un tel bien en les dirigeant vers les vanités !

Et voilà qu'une autre de ces splendeurs descendit vers moi, et elle montrait, par les clartés dont elle s'entourait, son envie de me plaire.

Les yeux de Béatrice, qui s'étaient fixés sur moi comme auparavant, m'assurèrent du doux assentiment donné par elle à mon désir.

u Oh! satisfais aussitôt ma volonté, esprit bienheureux, lui dis-je, et donne-moi la preuve que tout ce que je pense se peut réfléchir en toi. »

1 Fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et épouse de Louis le Uutin, roi de France.

' Charles Martel.

Alors la lumière qui était encore nouvelle pour moi, de la profondeur où elle chantait auparavant, se prit à me dire, comme quelqu'un qui se réjouit de bien faire :

» Dans cette partie1 de la terre dépravée d'Italie, qui est située entre Rialto et les sources de la Brenta et de la Piava,

» S'élève une colline (laquelle pourtant ne monte pas bien haut) d'où jadis descendit une petite flamme qui, dans toute la contrée, causa un grand désastre.

» Elle et moi nous sortîmes du même lieu ; je fus appelée Cunizza2, et je brille ici, parce que la lumière de cette étoile m'a vaincue 8.

» Mais, joyeuse et sans regrets, je suis indulgente en moi-même pour la cause de mon sort : ce qui semblera peut-être surprenant à votre vulgaire.

» Ce joyau lumineux et rare4 de notre ciel, qui est le plus proche de moi, laissa sur terre une grande renommée, et, avant que sa gloire meure, à ce siècle s'ajouteront cinq autres siècles.

» Vois si l'homme doit se rendre excellent, afin que sa première vie en laisse sur terre une seconde !

» Ce n'est pas ce que pense maintenant cette tourbe qu'enferment le Tagliamento et l'Adige, et pour être battue elle ne se repent pas encore.

» Mais bientôt il adviendra que Padoue et ses habitants, rebelles à leur devoir, changeront l'eau du marais qui baigne Vicence5;

» Et là où le Sile et le Cagnano se joignent, un tel domine et va la tête haute, quand déjà pour le prendre se fabrique le filet.

» Feltre pleurera encore le parjure de son pasteur impie,

1 VeDise.

1 Cunizza était sœur d'Ezzelin da Romano, tyran de Padoue.

3 « Et ici je reluis, parce que m'ha vaincue la lumière de cette étoile de Yéuus, l'influence de laquelle nous rend amoureuses. > (Grangier.)

4 Foulques de Marseille.

5 Allusion à la victoire remportée, le 17 septembre de l'année 1314, par Cas Grande della Scala sur Jacques de Carrare, seigneur de Padoue.

parjure si affreux, que jamais pour un pareil on n'est entré à Malta1.

» Trop large serait la cuve qui recevrait le sang ferrarais, et trop fatigué celui qui pèserait once à once le sang

» Que donnera ce prêtre courtois 2 pour se montrer dévoué à son parti; et de tels dons seront bien conformes aux mœurs d'un tel pays.

» Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, par lesquels se réfléchissent sur nous les jugements de Dieu; ainsi nos propres paroles nous paraissent vraies et bonnes. »

Ici Tâme se tut , et il me sembla qu'elle s'était tournée vers quelque autre penser dans -a sphère, où elle se plaça telle qu'elle était auparavant.

L'autre joie ou lumière, qui m'était déjà connue, se montra à mes yeux resplendissante comme un fin rubis sur lequel tombe le soleil.

Là-haut une vive splendeur naît de la joie, comme chez nous le rire; mais, là-bas, l'ombre s'obscurcit selon que l'âme est triste.

» Dieu voit tout, m'écriai-je, et ta vue le pénètre, ô bienheureux esprit ! de sorte que nulle volonté enfermée en lui pour toi ne peut être cachée;

■» Donc pourquoi ta voix3, qui récrée toujours le ciel avec le chant de ces flammes pieuses qui se font un capuce de leurs six ailes,

» Ne satisfait-elle pas mes désirs? Je n'attendrais pas ta demande, si je voyais en toi comme tu vois en moi-même. »

L'âme répliqua par ces paroles : « La plus grande vallée dans laquelle se répand l'eau sortie de cette mer qui environne la terre,

» Se prolonge tant contre le soleil entre des rivages opposés, qu'elle met le méridien là où auparavant était l'horizon.

» Je fus un des riverains de cette vallée, entre l'Ëbre et

1 Tour près du lac Bolgena, ancienne prison des papes.

■ Alexandre, évèque de Plaisance, qui livra des réfugiés ferrarais au gouverneur de la Pouille.

Il parle à Foulques, de Marseille, célèbre poète provençal et évèque

le fleuve Macra qui, par un cours de peu d'étendue, sépare Gênes de la Toscane.

» A la même distance quasi de l'Orient et de l'Occident, sont situées Bougie et la terre où je suis né; terre qui jadis a échauffé de son sang les vagues de son port1.

» Foulques m'appela cette nation qui connut bien mon nom ; et ce ciel est éclairé par moi comme je le fus par lui :

» Car cette fille de Bélus2, qui oublia Sichée et fit oublier Creuse, ne brûla point de plus de feux que moi, tant que l'âge me le permit;

» Ni cette Rhodopée, qui fut abusée par Démophon, ni Alcide, quand il eut Iole enfermée dans son cœur.

» Ici pourtant on est sans repentir; mais on s'y réjouit, non de ses fautes qui ne reviennent pas à la mémoire, mais de la vertu souveraine qui ordonne et prévoit.

» Ici on admire cet art qui produit de si beaux et de si grands effets, et l'on découvre le bien par lequel le monde d'en haut agit sur le monde d'en bas.

» Mais afin que tu emportes, dégagées de toute incertitude, les pensées qui sont nées dans cette sphère, il faut que je poursuive encore plus loin mes instructions.

» Tu veux savoir qui est dans cette lumière qui scintille ainsi près de moi, comme un rayon de soleil dans une eau pure.

Or sache que là, dans cette âme si paisible, est l'âme de Rahab; réunie à notre ordre, elle y, brille au premier rang.

» Elle fit son assomption dans ce ciel, où finit l'ombre produite par votre monde, avant toute autre âme délivrée par le triomphe du Christ.

» Il était juste qu'il la laissât dans quelque sphère, comme une palme de la haute victoire qu'il remporta avec ses deux mains clouées sur la croix ;

» Car cette femme favorisa les premiers exploits de

1 Marseille, qui fut assiégée par César. — En face de Marseille est Bougie, swr la côte d'Afrique.

Bidon.

Josué sur la terre sainte, qui touche si peu la mémoire du pape.

» Ta cité l, rejeton de celui qui le premier tourna le dos à son créateur , et dont l'envie fut une source de tant de larmes,

» Ta cité produit et répand une fleur maudite2 qui a fait dévier les brebis et les agneaux, car elle a fait un loup du pasteur.

» C'est pour elle que l'Évangile et les grands docteurs sont délaissés, et qu'on étudie seulement les décrétâtes, comme il paraît trop à leurs marges.

» A cela s'occupent le pape et les cardinaux; et leurs pensées ne vont plus à Nazareth , là où Gabriel ouvrit ses ailes;

» Mais le Vatican et les autres parties saintes de Rome qui furent le cimetière de cette milice dont Pierre était le chef,

» Bientôt seront délivrés de l'adultère3. »

CHANT X

Exposition de l'ordre dans lequel Dieu crea l'univers. — Béatrice (c'est-à-dire la Théologie), toujours plus lumineuse plus clic s'élève, emporte Dante au quatrième ciel ou dans le Soleil. — Ames qui forment une couronne et tournent en clianlant. — Une de ces Ames est saint Thomas d'Aquiu.

En regardant en son Fils avec l'amour que l'un et l'autre exhalent éternellement, la première et ineffable Puissance

Fit avec un si grand ordre tout ce que notre intelligence et nos yeux aperçoivent, que nul ne peut admirer l'œuvre du Créateur sans goûter de sa vertu.

1 Florence.

' Les florins d'or, monnaie toscane.

* « 11 semble prcJire la mort de ltoniface, et il nomme ce méchant pape adul 1ère, parce uu'il ecrromnoit la vrave épouse de Dieu qui est l'Église. > /Graiigior

Lève donc , lecteur , lève avec moi tes regards vers les hautes sphères, de ce côté où un mouvement vient choquer un mouvement contraire:

Et là, mets-toi à contempler l'art de ce maître qui l'aime tant en lui-même que jamais il n'en détourne les yeux.

Vois comme de là se détache le cercle oblique 1 portant les planètes pour satisfaire au monde qui les appede.

Si leur route n'était pas oblique, plus d'une influence dans le ciel serait vaine, et là-bas presque toute puissance serait morte.

Et si elle s'éloignait plus ou moins de la ligne droite, il s'ensuivrait, et en haut et en bas, une interruption dans l'ordre du monde.

A présent, lecteur, reste sur ton banc, en revenant sur les choses dont se donne ici l'avant-goût, si, avant de te lasser, lu veux t'emplir de joie.

J'ai mis devant toi la nourriture, désormais c'est à toimême de la prenure ; car elle réclame pour elle tous mes soins, cette matière dont je me suis fait l'écrivain.

Le plus grand ministre de la nature 2, qui imprime au monde la vertu du ciel et mesure le temps avec sa lumière,

Tournait avec ce signe céleste que j'ai décrit ci-dessus, juste au point où les heures se présentent plus tôt;

Et j'étais avec lui 3, mais je ne m'aperçus pas plus d'y être monté, qu'un homme n'aperçoit une pensée avant sa venue.

Et Béatrice, cette femme qu'on voit passer du bien au mieux si subitement, que son progrès n'a pas de mesure dans le temps,

Elle, si brillante par elle-même, oh ! ce qu'elle devint dans le soleil où j'entrai, ce qu'elle devint, non par l'effet d'une couleur, mais par une plus vive lnmière,

Jamais on ne pourrait se l'imaginer, quand même, pour le dire, j'appellerais l'esprit, l'art et toutes ses res-

1 Le zodiaque.

' Le soleil.

* .1 Ytiiis entré dans le soleil.

sources ; mais on me peut croire et on doit de'sirer de la voir.

Et si nos imaginations n'arrivent pas à tant de hauteur, ce n'est point merveille, puisque jamais regard n'alla au delà du soleil.

Telle était la quatrième famille du Père suprême, famille qu'il rassasie sans faim en leur montrant comment de lui procèdent et l'Esprit et le Fils.

Et Béatrice s'écria : « Rends grâces, rends grâces au soleil des anges qui par sa grâce t'a élevé à cet astre visible. »

Jamais le cœur d'un mortel ne fut si vite disposé à la dévotion et à se rendre pleinement à Dieu,

Que moi je le fus à ces paroles; et tout mon amour s'en alla si bien vers lui, que Béatrice s'éclipsa dans l'oubli.

Ceci ne parut pas lui déplaire, mais elle en sourit; et la splendeur de ses yeux souriants divisa sur plusieurs objets ma pensée absorbée en un seul.

Je vis plusieurs lumières vives et triomphantes faire de nous un centre, et d'elles une couronne ; elles étaient plus douces par leur voix que brillantes par leur figure.

Ainsi nous voyons parfois la fille de Latone * environnée, quand l'air est si imprégné de vapeurs qu'il maintient le cercle dont est formée sa couronne.

Dans la cour du ciel d'où je reviens, se trouvent plusieurs joyaux, et si rares et si beaux, qu'on ne les peut tirer de ce royaume.

Et le chant de ces lumières était un de ces joyaux : que celui qui ne peut pas prendre des ailes pour voler là-haut en attende donc des nouvelles d'un muet.

Lorsqu'en chantant ainsi ces ardents soleils eurent tourné autour de nous trois fois, comme les étoiles des pôles toujours fixes,

Elles me parurent pareilles à ces femmes qui ne sertent pas de la danse, mais qui s'arrêtent en silence, écoutant jusqu'à ce qu'elles aient bien entendu les notes nouvelles»

' La lune.

Et j'entendis une des lumières parler ainsi : « Puisque le rayon de la grâce dont s'allume le véritable amour, qui lui-même s'accroît toujours en aimant,

» Brille multiplié en toi de telle sorte, qu'il te conduit en haut par cette échelle, que, sans la remonter, personne ne descena,

» Celui qui refuserait à ta soif le vin de sa fiole ne serait pas plus en liberté que l'eau qui ne peut descendre vers la mer.

» Tu veux savoir de quelles plantes fleuries est tressée cette guirlande qui contemple en l'entourant la belle Dame, ton guide et ton soutien dans le voyage du ciel :

» Je fus un des agneaux du saint troupeau que menait Dominique dans le chemin où l'âme se fortifie si elle ne s'égare pas.

» Celui qui est le plus près de ma droite fut mon frère et mon maître : c'est Albert de Cologne; et moi, je suis Thomas d'Aquin.

» Si tu veux savoir qui sont tous les autres, que tes yeux suivent bien mes paroles en faisant le tour de la bienheureuse couronne.

» Cette autre étincelle sort du sourire de Gratien 1, qui par ses écrits fut si utile à l'un et l'autre droit, qu'il fut agréé dans le Paradis.

» L'autre, après lui, ornement de notre chœur, fut ce Pierre 2 qui, comme la veuve, offrit son trésor à la sainte Église.

La cinquième lumière 3, qui parmi nous est la plus belle, brûle d'un tel amour, que là-bas tout le monde a soif d'en savoir des nouvelles.

» En elle est donc le haut esprit, en qui une science si profonde fut infuse, que, si la vérité est la vérité, il ne s'en éleva pas un second qui eût tant appris.

1 Bénédictin de Saint-Félix, à Bologne, auteur de la Concorde des eanont dittordants.

8 Pierre Lombard, surnommé le Maître des sentences. * Salomon.

» Ensuite tu vois la lumière de ce cierge qui, là-bas, a le mieux vu dans la nature des anges et connu leur ministère l.

» Dans l'autre petite lueur sourit cet avocat des temples chre'tiens, dont Augustin a mis à profit la doctrine8.

» Maintenant, si tu diriges l'œil de ton esprit de lumière en lumière, en suivant mes éloges, tu dois avoir soif de con naître la huitième.

» En elle se réjouit de la vue du souverain bien l'âme sainte qui montre à nu le monde trompeur à celui qui veut bien la consulter 8.

» Le corps d'où elle fut chassée repose à Cieldauro, et elle du martyre et de l'exil, est venue vers cette paix céleste.

» Vois plus loin jeter des flammes l'ardent esprit d'Isidore, de Bède et de Richard *, qui dans ses contemplations fut plus qu'un homme.

» Celle-ci, dont ton regard se détourne en revenant vers moi, est la lumière d'un esprit à qui, dans ses graves pensées, la mort paraissait trop lente;

» Elle est l'éternelle clarté de Séguier 5, qui, en professant dans la rue du Fouarre, excita l'envie par des syllogismes tous remplis de vérités. »

Ensuite, comme l'horloge qui nous appelle à l'heure où l'Épouse de Dieu 6 se lève pour chanter à l'Époux matines et mériter son amour,

Et comme alors deux rouages tirent d'un sens et d'un

1 Denys l'Aréopagite, à qui l'on attribue le traité De codesti hierarchid. Paul Orosius.

* Bocce, souvent consulté par Dante, est enseveli dans l'église du Ciel- >'or, à Pavie.

* Richard, chanoine régulier de Saint-Victor.

5 Ou Siger de Courtray, professeur, dans la rue du Fouarre, à Taris. € A'el vice degli strami, > dit le poëte. — '« L'Université avait autrefois des croies dos deux côtés de cette rue. Elle prit son nom de rue du Fouarre, vieux mot qui signifie de la paille, de la grande quantité qu'en faisaient apporter les écoliers. Ils u'étaioo assis dans les classes que sur de la paille. > (Sainte-Flux.)

« L'Église.

autre, en sonnant tin-tin avec des notes si douces i, que l'esprit heureusement disposé s'enfle d'amour,

Ainsi je vis la glorieuse sphère se mouvoir et faire se répondre les voix dans une harmonie si pleine de douceur, qu'elle ne peut être connue

Que là où la joie s'éternise.

CHANT XL

le grand docteur saint Thomas résout quelques doutes qu'il a découverts dam l'esprit du poëte. — Il raconte ensuite la vie séraphique de saint François d'Assise.

0 soins insensés des mortels ! combien sont défectueux les raisonnements qui rabaissent votre vol et vous font battre la terre de vos ailes !

Les uns s'adonnaient au droit, les autres aux aphorismes delà médecine; ceux-ci suivaient le sacerdoce, et ceux-là régnaient par force et par sophismes ;

Quelques-uns volaient, quelques-uns s'appliquaient aux affaires publiques; plusieurs s'énervaient dans les plaisirs de la chair, et d'autres se donnaient à l'oisiveté,

Tandis que moi, libre de toutes ces choses, j'étais monté avec Béatrice jusqu'au ciel, où m'était réservé un si glorieux accueil.

Lorsque chacune des âmes fut revenue au point du cercle où elle était auparavant, elle s'arrêta comme sur son chandelier la chandelle 2.

Et j'entendis dans cette lueur 3, qui d'abord m'avait parlé, une voix qui commençait ainsi en souriant et en devenant plus douce et plus pure :

« Comme je m'allume aux rayons de la lumière éternelle,

■ Tin tin sonando con sì dolce nota.

» Fermo sì come a candelier candela.

Comme la cire reste immobile dans le flambeau. (Artaud.) •Saint Thoma ''Aq-'n.

de môme, en regardant tes pensées dans sa divine clarté, j'en aperçois les causes.

» Tu as des doutes et tu as aussi le désir que ma bouche emploie des paroles si claires et si ouvertes, que je mette à la portée de ton intelligence

» Ces autres paroles où j'ai dit • Chemin où l'on se fortifie; et celles-là : Il ne s'en éleva pas un second. Or il est nécessaire ici de bien distinguer.

» La Providence, qui gouverne le monde avec cette science où tout regard humain est vaincu avant d'être arrivé jusqu'au fond,

» Afin d'amener jusqu'à son Bien- Aimé 1 l'épouse de celui qui, en jetant un cri vers les hauts, l'épousa avec son sang béni,

» Afin de la lui amener plus confiante en elle-même et à lui plus fidèle , la Providence établit en sa faveur deux princes pour la guider dans la charité et la sagesse :

» L'un fut tout séraphique par son ardeur 2 ; l'autre par sa grande sapience fut sur terre un reflet de la lumière des chérubins3.

» Je parlerai d'un seul, car c'est parler des deux, si l'on prend l'un ou si l'on prend l'autre ; puisque leurs œuvres tendirent vers une seule et même fin.

» Entre le Tupino et l'eau qui descend de la colline choisie pour sa demeure par le bienheureux Ubald, une côte fertile découle de cette haute montagne,

» D'oùPérouse sent venir le froid ou le chaud par la Porte du Soleil 4, tandis que derrière la montagne pleurent sous leur joug pesant Nocera et Gualdo.

» Sur cette côte, là où la pente devient moins roide, naquit au monde un soleil, comparable au nôtre, qui semble parfois sortir du Gange.

» Or, que ceux-là qui veulent parler de ce heu ne l'appellent pas Assise, car ce nom dirait trop peu de chose;

1 L'Église, épouse du Christ.

5 Saint François.

1 Saint Dominique.

4 Porte de Pérosue qui conduit à Assise.

mais qu'ils l'appellent Orient, s'ils veulent employer le mot propre.

» Ce soleil n'était pas encore très-loin de son lever, qu'il commençait à faire sentir à la terre quelque bon effet de sa grande vertu.

» Car, tout jeune, il se mit en guerre avec son père, par attachement pour cette femme l à qui, comme à la mort, nul n'ouvre la porte avec plaisir.

» Et devant sa cour spirituelle, et coram pâtre, il s'unit à elle ; ensuite de jour en jour il l'aima plus fortement.

y> Elle, veuve de son premier mari 2, depuis mille et cent ans et plus, obscure et méprisée, était restée jusqu'à celui-ci sans être recherchée par aucun autre.

» De rien ne lui servit d'ouïr que celui qui avait mis tout le monde dans l'épouvante l'avait trouvée sans peur, au son de sa voix, près de son cher Amyclas 3 ;

)> De rien ne lui servit d'avoir été si constante et si assurée, que, tandis que Marie resta au pied de la croix, elle y monta avec le Christ.

» Mais, afin de ne pas continuer dans un style trop voilé, François et la Pauvreté sont les deux amants qu'on devra reconnaître désormais dans mes paroles diffuses.

» Leur concorde et leurs visages empreints d'allégresse, leur amour, leur étonnement, leurs doux regards, étaient pour autrui la cause de saintes pensées :

)) Tant que le vénérable Bernard se déchaussa le premier pour courir après un tel prix, et tout en courant il lui semblait aller avec lenteur.

» 0 richesse ignorée ! ô bien véritable ! Égidius se déchausse, Sylvestre se déchausse aussi à la suite de l'Époux, tant l'épouse leur plaît.

» Dès lors ce père et maître s'en va avec sa Dame 4 ei avec cette famille qui déjà nouait l'humble cordon.

• La Pauvreté.

» Le Christ.

' Le pêcheur qui dans sa barque passa César d'Épire eu Italie.

* La Pauvreté.

» Et ce n'est point une lâcheté de cœur qui lui fit baisser les yeLX, parce qu'il était fils de Bernardone *, et qu'il paraissait étonnamment méprisable;

» Mais il communiqua royalement à Innocent sa règle austère, et il reçut la première approbation de son ordre.

» Quand se fut accru le pauvre troupeau de ce pasteur, dont la vie admirable se chanterait mieux parmi les gloires du ciel,

» L'Éternel Esprit, se servant d'Honorius, oma d'une seconde couronne la sainte volonté de l'archimandrite;

» Et lorsque, par soif du martyre, il eut prêché en présence du Soudan superbe le Christ et ceux qui le suivirent,

» Trouvant ces nations trop rebelles à la conversion, afin de ne pas rester inactif, il revint cueillir les fruits de ses plantes d'Italie.

» Sui' un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il reçut du Christ les derniers stigmates que ses membres portèrent deux ans.

» Quand il plut à celui qui l'avait élu pour un si grand bien de l'élever à la récompense qu'il méritait pour s'être fait si humble,

» Il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, sa Dame tant aimée, et il leur commanda de l'aimer fidèlement.

» Alors la belle âme voulut se détacher de l'enveloppe mortelle pour retourner dans son royaume, et elle ne voulut pour son corps d'autre bière que celle de la pauvreté.

» Pense maintenant quel fut le digne collègue de François chargé de maintenir la barque de Pierre dans la haute mer, et de la diriger vers son but.

» Or, ce fut notre patriarche2. Aussi, tu peux le voir : celui qui va, suivant Dominique, selon qu'il le commande, charge une bonne marchandise.

1 Marchand de laine à Assise. Saint François y naquit en 1182. Il fut surnommé François pour sa connaissance de la langue fninçoisc, dont se serv?ieul les commerçants italiens.

' Saint Dominique.

» Mais son troupeau est devenu si avide d'une nourriture nouvelle, qu'il ne peut pas ne se point répandre dans divers pâturages;

» Et plus ses brebis vagabondes s'e'cartent et vont loin de lui, plus elles retournent au bercail vides de lait.

» Il en est bien qui craignent le danger et se serrent autour du pasteur; mais elles sont si peu, que peu de drap suffit pour les enfroquer.

» A cette heure, si mes paroles ne sont pas obscures, si ton attention est restée soutenue, si ton esprit se rappelle ce que j'ai dit,

» Ton désir doit être en partie satisfait; puisque tu auras vu où la plante peut s'ébrancher, et que tu auras compris la restriction incluse dans mon précédent raisonnement, quand je disais :

» Où l'on se fortifie, si l'on ne s'égare pas. »

CHANT XII

Saint Thomas ayant fini de parler, la couronne des Ames lumineuses se remet à tourner, et bientôt apparaît une seconde couronne, plus grande, composée de Bienheureux. — Parmi eux est saint Bonaventure. — Il raconte au poète la vie de saint Dominique, et lui nomme les Ames qui habitent le Soleil. — Tout ce chant est consacré à la glorification de la vie religieuse.

Dès que la flamme bienheureuse1 eut dit ces dernières paroles, la sainte meule commença à tourner,

Et elle n'avait pas tourné une fois sur elle-même, qu'une autre sphère, l'enfermant dans un cercle, unit et accorda mouvement à mouvement, et chant à chant.

Or ces chants surpassaient autant ceux de nos muses et de nos sirènes, dar.s :es douces mélodies, qu'une lumière directe surpasse une lumière réfléchie.

Comme on voit deux arcs parallèles et de même couleur

1 Saint Thomas d'Auuin.

se courber sur un nuage délicat , quand Junon dépêche sa messagère,

De sorte que celui du dehors naît de celui du dedans (pareil en ceci à la voix de cette nymphe errante que l'amour consuma ainsi que le soleil consume les vapeurs1),

Comme on voit, dis-je, se courber ces deux arcs qui sont un présage pour les hommes, à cause de l'alliance que Dieu fit avec Noé, que jamais plus ils n'auront de déluge,

De même les deux guirlandes de ces roses éternelles tournaient autour de nous , et la guirlande extérieure répondait à celle du dedans.

Lorsque la danse et toute cette grande fête de chants et de flammes, échangées entre elles par ces lumières joyeuses et caressantes ,

Se furent arrêtées ensemble et unanimement (semblables aux yeux qui s'ouvrent et se ferment ensemble, dociles à la volonté qui les meut),

Du cœur de l'une des nouvelles lumières sortit une voix* qui, en me tournant vers le lieu d'où elle venait, me rendit tel que l'aiguille se tournant vers le pôle.

Et elle commença ainsi : « L'amour qui me fait belle m'entraîne à discourir de l'autre chef, à l'occasion duquel on a parlé du mien si favorablement.

» Il est juste que là où est l'un d'eux, l'autre paraisse aussi; puisqu'ils ont milité pour la même cause, il faut que leur gloire brille en même temps.

» L'armée du Christ, qu'il coûta si cher de réarmer, suivait son enseigne, lente, craintive et peu nombreuse,

» Lorsque l'Empereur qui règne toujours s'alarma des dangers de cette milice; non qu'elle en fût digne, mais par un effet de sa grâce ;

» Et, comme il a été dit- il envoya au secours de son Épouse deux champions, j.ux gestes et paroles desquels se rallia le peuple égaré.

1 Éclio.

1 Saint Bonaventura., le docteur sc'raphique, ne en 1221

» Dans cette partie du globe1 où se lève le doux zéphyr pour ouvrir les feuilles nouvelles dont se revêt l'Europe ;

» Non très-loin du battement de ces ondes derrière lesquelles, pendant sa longue fuite, le soleil se cache quelquefois à tous les hommes,

» Est située la fortunée Callaroga2, sous la protection du grand écu sur lequel le lion soumet et est soumis3.

» Dans ce lieu naquit l'amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète, doux aux siens, dur aux ennemis;

» Et dès qu'elle fut créée, son âme fut remplie d'une vertu si vive, que, dans le sein de sa mère, il la rendait prophète.

» Après que les épousailles furent accomplies, sur les fonts sacrés, entre lui et la foi, épousailles où ils se dotèrent d'un salut mutuel,

» La Dame qui donna pour lui l'assentiment vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers;

» Et pour qu'il fût visiblement ce qu'il était, un esprit descendit pour lui donner le nom de celui qui le possédait tout entier :

» Dominique il fut appelé * ; et j'en parle comme de l'agriculteur que le Christ choisit pour l'aider dans son jardin.

» Il parut bien pour l'envoyé et le familier du Christ, car le premier amour qu'il manifesta fut pour le premier conseil que le Christ a donné.

» Plusieurs fois sa nourrice le trouva éveillé et agenouillé à terre, comme s'il eût dit dans son silence : « Je suis venu pour cela. »

» 0 toi, son père, justement nommé Félix! ô toi, sa

1 En Espagne.

5 Où naquit saint Dominique, année 1170, aujourd'hui Calahorra.

3 Les armes de Castille : < In che soggiace il leone e soggioga. > — Voir l'Armoriai de Castille.

4 Dominicus.

mère, justement nommée Jeanne! si l'interprétation de vos noms est celle qu'on leur donne1.

» Lui, ce ne fut pas pour ce monde , pour lequel on se fatigue cà suivre les leçons d'Ostie et de Taddeo, mais pour l'amour de la vraie manne2,

» Qu'en peu de temps il devint un grand docteur; alors il se mit à cultiver la vigne, qui perd vite sa verdure si le vigneron ne fait pas son devoir.

» Et étant venus vers ce siège, autrefois plus secourable aux pauvres (faute dont je n'accuse pas le saint-siége, mais celui qui l'occupe et qui fortigne3),

» 11 ne demanda pas des dispenses, afin de ne rendre que deux ou trois pour six; il ne demanda pas le premier bénéfice vacant ; non décimas quœ sunt pmiperum Dei;

» Mais la permission de combattre contre les hérésies du monde, pour la semence d'où sont nées les vingt-quatre plantes qui s'élèvent autour de toi*.

» Puis, avec sa doctrine et sa volonté tout ensemble, il entra dans son office apostolique comme un torrent qu'une source élevée précipite.

» Et son impétuosité attaqua plus vivement les rejetons de l'hérésie, là où les résistances étaient plus fortes.

» De lui sortirent ensuite divers ruisseaux qui arrosent le jardin catholique , si bien que ses arbrisseaux en sont plus vivants.

» Si telle fut l'une des roues du char sur lequel l'Église se défendit, et vainquit les adversaires sortis de sa propre Site,

» Tu devrais connaître sans peine l'excellence de l'autre roue5, dont Thomas, avant ma venue, t'a parlé avec tant d'éloges.

» Mais l'ornière que creusa la partie élevée de sa circon-

1 Félix, c'est-à-dire Heureux; Jeanne, en hébreu, favorisée de ta Grâce.

* Le cardinal Ostiense, c'est-à-dire d'Ostie» qui a fait un livre sur les décrétais ; Taddeo, médecin de Florence.

» lioniface VIII.

* Les vingt-quatre Bienheureux.

3 Saint François d'Assise

férence est abandonnée, de sorte qu'où était le bien maintenant est le mal.

» Sa famille, qui posait fidèlement les pieds sur les traces de François, a tellement changé sa marche, qu'elle met la pointe du pied où il mettait les talons.

» Mais on verra vite la moisson née de la mauvaise culture, quand l'ivraie se plaindra qu'on ne la porte pas au grenier.

n Je conviens qu'en cherchant feuille à feuille dans notre volume , on trouverait encore une page où on lirait : « Je suis tel que j'ai été. »

» Mais ce ne serait ni à Casale , ni à Aquasparta , d'où sont venus deux hommes dont l'un relâche trop et l'autre resserre trop la règle.

» Pour moi, je suis la vie de Bonaventure, de Bagnoregio; dans les grands offices où l'on m'éleva j'ai toujours négligé les soins temporels.

» Illuminato et Augustin sont ici 1 5 ils furent les premiers des pauvres déchaussés qui, portant le cordon, devinrent les amis de Dieu.

» Hugues de Saint-Victor est ici avec eux8, et Pierre Mangiadore3, et Pierre l'Espagnol, lequel brille sur terre dans ses douze livres;

» Le prophète Nathan est ici , et le métropolitain Chrysostôme*, et ce Donatus5 qui daigna mettre la main au premier des arts ;

» Puis Baban; et à mon côté brille Joachim, abbé de Calabre, doué de l'esprit prophétique.

» J'ai dû louer ce grand paladin de l'Église, tant j'étais ému par l'ardente sympathie et le doux parler de frère Thomas,

» Dont s'émeut avec moi toute cette compagnie »

1 Deux religieux de Saint-François.

3 Prieur de Saint-Vicìcr-lez-Pdris, mort en 1142.

* Ou Comeslor. Histc.'ien ecclésiastique, né en Lombardie. ' Archevêque de Gonstantinople.

* Un grammairien, maitre do saint Jcròroo-

CHANT XIII

Le poète fait une nouvelle description des brillantes couronnes, de leurs danses et de leurs concerts. — Après quoi il demande à saint Thomas d'Aquin da lui expliquer quelques paroles renfermées au dixième chant.

Qu'il s'imagine celui-là qui veut bien comprendre ce que je vis alors, et, pendant que je parle, qu'il conserve cette image aussi ferme qu'un rocher;

Qu'il se représente, dis-je, quinze étoiles illuminant d'une telle clarté diverses parties du ciel, qu'elles pénètrent l'air le plus dense et le plus épais;

Qu'il s'imagine ce char auquel l'espace de notre ciel est assez étendu pour que de jour et de nuit son timon tourne et ne disparaisse pas;

Qu'il s'imagine la bouche de cette corne, commençant à la pointe de l'axe autour duquel tourne la première sphère ;

Qu'il s'imagine que ces étoiles, en se réunissant, ont formé dans le ciel deux signes pareils à celui que forma la fille de Minos, lorsqu'elle sentit le froid de la mort * ;

Puis, que l'un de ces signes a ses rayons confondus dans les rayons de l'autre , et que tous deux tournent de telle manière qu'ils vont en sens contraire :

Alors il aura comme l'ombre de la vraie constellation et de la double danse qui se mouvait autour du point où j'étais placé;

Car ce que je vis l'emporte autant sur ce que nous voyons d'ordinaire, que le mouvement du ciel, qui dépasse en rapidité tous les autres, l'emporte sur le mouvement de la Cbiana2.

Là on chantait , non Bacchus et Péan , mais trois personnes dans une nature divine, et dans une seule personne l'union de la nature divine à la nature humaine.

1 La couronne d'Ariane, mise par Bacchus parmi les conslellatious. (Ovide.} 1 Rivière de Toscane,

LE PARADIS. CHANT XIII. 50 i

Le chant et les danses prirent fin, et vers nous se tournèrent les saintes lumières, se félicitant de passer d'un soin à un autre.

Puis rompant le silence au milieu de l'accord de ces dieux, la lumière par qui me fut racontée l'admirable vie du pauvre de Dieu1

Me dit : « Puisqu'une partie du blé est battue2 et que déjà son grain est serré, le doux amour m'invite à en battre l'autre partie.

» Tu crois que dans cette poitrine d'où une côte fut tirée pour former la belle bouche dont le palais coûta si cher au monde3,

» Et que dans cette poitrine* qui, percée d'un coup de lance, satisfit tellement à la justice de Dieu, qu'elle fit pencher la balance du côté de ses mérites, malgré le poids de nos fautes,

» Fut versée autant de lumière qu'il en est accordé à la nature humaine, par cette grande vertu qui les fit l'une et l'autre :

» Ainsi tu t'étonnes de ce que j'ai dit ci-dessus, en racontant que le bienheureux enfermé dans la cinquième sphère n'eut jamais son second.

» Maintenant ouvre les yeux à ce que je te réponds, et tu verras que ta croyance et mon dire seront à la vérité comme est le centre à tous les points du cercle.

» Ce qui ne meurt pas et ce qui peut mourir n'est qu'une splendeur de cette idée qu'enfante, en aimant, Notre-Seigneur.

» Car cette vive lumière5 qui sort de la Puissance radieuse, mais ne s'en détache pas non plus que l'Amour, dont le rapport forme leur frinite,

» Réunit, par un effet de sa bonté, ses rayons sur neuf

1 SaiDt Thomas d'Aquin, par qui fut racontée la vie de saint François.

5 Puisque ton premier doute est éclairci.

» Ève.

4 La poitrine du Christ.

* Le Yerbe.

sphères , comme dans un miroir, mais en restant éternel» lement une.

» De là elle descend jusqu'aux dernières puissances, diminuant tellement de force , d'acte en acte , qu'elle ne crée plus que des êtres éphémères.

» Et par ces êtres j'entends les choses engendrées , que le ciel par son mouvement produit avec ou sans germe.

» La matière de ces êtres et la cause qui les produit n'ont pas un seul mode d'agir, et partant sous leur empreinte particulière l'idée divine paraît plus ou moins ;

» D'où il advient que le même arbre donne , selon l'espèce, des fruits bons ou mauvais, et que vous naissez avec des inclinations diverses.

» Si la matière était conduite à point , et si le ciel était dans sa vertu suprême, la beauté idéale paraîtrait tout entière;

» Mais la nature donne toujours une empreinte imparfaite, semblable dans ses œuvres à l'artiste qui a bien la pratique de l'art, mais dont la main tremble.

» Donc, si l'ardent amour dispose et fait descendre les vifs rayons de la première vertu , toute perfection sur ce point est atteinte.

» Ainsi fut faite autrefois la terre, vraiment digne de toute perfection animale, ainsi la Vierge conçut sans souillure.

» Partant, j'approuve ton opinion, car jamais l'humaine nature ne fut ni ne sera ce qu'elle fut dans ces deux personnes.

» A présent, si je n'allais pas plus avant, tu commencerais par t'écrier : « Comment donc celui-ci fut-il sans égal ' ? »

» Mais, pour faire bien apparaître ce qui ne paraît pas, songe quel il était, et quelle cause l'excita à demander, lorsqu'il lui fut dit : « Demande ! »

» Je n'ai point parlé de façon que tu ne passes voir clai-

rement que cet homme fut un roi qui demanda la sagesse, afin d'être un véritable roi.

» Il ne désira point savoir quel est le nombre des natures célestes, ou si le nécessaire avec le contingent produisent le nécessaire ;

» Ou bien si est dare primum molum esse ; ou si dans un demi-cercle on peut placer un triangle qui n'ait pas un angle droit :

» Donc, si tu as bien saisi ce que j'ai dit et ceci même, la sagesse royale, telle est la science sans pareille sur laquelle tombait la flèche de mon intention.

» Et si tu diriges une vue nette sur ces mots : s'éleva, tu verras qu'il n'a de rapport qu'aux rois ; or les rois sont nombreux, mais les bons sont rares.

» Prends mes paroles avec cette distinction, et tu pourras ainsi garder ta croyance sur le premier père et notre bien-aimé 1 ;

» Et que ceci te mette du plomb aux pieds, afin de te faire mouvoir lentement, comme un homme fatigué, vers le oui et le non que tu ne vois pas.

» Car il est bien bas parmi les sots celui qui, sans distinction, affirme ou nie, soit dans un cas, soit dans l'autre.

» C'est pourquoi il advient souvent que l'opinion courante prend une fausse route, et que la passion lie notre intelligence.

» C'est plus qu'en vain qu'il s'éloigne de la rive, car il n'y revient jamais tel qu'il l'a quittée, celui qui va à la pêche de la vérité et qui ne sait pas son art.

» Et de ceci sont des preuves évidentes pour le monde Parmenide, Mélissus, Biïssus et plusieurs autres qui allaient i" ne savaient où.

» Ainsi firent Sabellius et Arius, et ces insensés qui furent pour les Écritures comme des épées, où, en se mirant, les visages droits semblent tortueux.

» Que les hommes encore ne soient pas trop hardis à juger , comme fait celui qui estime le blé dans le champ, avant qu'il soit mûr.

» Car j'ai vu tout l'hiver le buisson rester âpre et sauvage, puis porter des roses sur sa cime ;

» Et j'ai vu le vaisseau courir droit et agile pendant tout son voyage, et périr en arrivant à l'entrée du port.

» Que Monna Berthe et Ser Martino *, pour avoir vu, l'un voler, l'autre faire des offrandes, ne croient pas les voir tels qu'on les voit au conseil divin,

» Car celui-là peut se relever, celui-ci peut tomber. »

CHANT XI\

le sage roi Salomon révèle a Dante une venté. — Toujours plus fort, le poëte monte avec Béatrice au cinquième ciel, le ciel de Mars. — Croix resplendis-

• «ante au milieu de laquelle se tenait Jésus-Christ avec les Ames des Bienheureux qui avaient combattu pour la foi. — Harmonie céleste.

Du centre à la circonférence , et de la circonférence au centre, se porte l'eau dans un vase arrondi, selon qu'elle est poussée du dedans ou du dehors.

Ce que je dis là advint à mon esprit aussitôt que se tut l'âme glorieuse de Thomas,

Par la ressemblance 2 qui naissait de ses paroles et de celles de Béatrice, à laquelle, après Thomas, il plut de commencer ainsi :

« Celui-ci a besoin, bien qu'il ne vous l'indique ni par la voix ni même encore par la pensée, d'arriver à la racine d'une autre vérité.

» Dites -lui si la lumière dont se pare votre substance

1 « Dame Berthe et sire Martin. Ce sont noms qu'il a choisys entre le menu peuple, par lesquels il faut entendre toute personne jdiote et simple, etc. > (Giangier.)

2 A l'égard de Thomas, qui lui parle, Dante semble placé au centre d'un vena d'eau qu'on agiterait ; à l'égard de Béatrice, à la circonférence de ce cercle.

demeurera éternellement avec vous comme elle est à cette heure.

» Et si elle demeure, dites comment il adviendra, après que vous serez redevenus visibles *, qu'elle ne nuise pas à votre vue. »

Comme parfois, dans un élan de joie plus grande, ceux qui dansent en rond, poussés et entraînés, élèvent la voix et ragaillardissent leurs gestes,

Ainsi, à cette prière pieuse et instante, les cercles saints montrèrent une nouvelle joie dans leurs rondes et leurs hymnes merveilleuses.

Celui qui se lamente de ce qu'on meurt ici-bas pour vivre là-haut n'a pas vu d'ici-bas les divins rafraîchissements de l'éternelle pluie.

Cet un et deux et trois qui vit toujours et règne toujours en trois et deux et un, non circonscrit et qui circonscrit toute chose 2,

Trois fois était chanté par chacun des esprits avec une telle mélodie, que de l'entendre serait pour tout mérite une suffisante récompense.

Et moi j'entendis, dans la lumière la plus divine du moindre cercle, une voix modeste 3, peut-être telle que fut celle de F Ange à Marie ;

Elle répondait : « Aussi longue que sera la fête du Paradis, aussi longtemps notre amour rayonnera autour de ce vêtement.

» Sa clarté suit l'ardeur de notre amour4; l'ardeur dépend de nos célestes visions, lesquelles seront d'autant plus élevées, que l'âme, au delà de son propre mérite, aura une part à la grâce.

» Quand nous aurons revêtu la chair glorieuse et sainte.

1 Après la résurrection.

8 La Trinité : « Quell'uno e due e tre che sempre vive. >

3 Cette voix modeste est, suivant Landino, celle do Pierre Lombard ; suivant d'autres, celle de Salomon.

* Plus nous savons, plus nous aimonsi et plus nous aimons, plus nous sommes revêtus de lumière.

notre personne sera plus reconnaissante, parce qu'elle sera entière.

» De là s'accroîtra ce que de sa lumière gratuite nous donne le souverain bien ; lumière qui nous permet de le voir.

» Dé là doit s'accroître notre sainte vision, s'accroître l'ardeur qui à la vision s'allume, s'accroître le rayon qui de l'ardeur descend.

» Mais comme le charbon, qui donne la flamme, la dépasse tellement en vive blancheur qu'il apparaît au milieu d'elle,

» Ainsi cet éclat, qui déjà nous entoure, sera vaincu par celui de la cbair que la terre recouvre cependant.

» Et une si grande splendeur ne pourra nous fatiguer, car les organes du corps seront assez forts pour tout ce qui pourra faire nos délices. »

L'un et l'autre chœur me parurent si prompts et si unanimes à dire amen, qu'ils montrèrent bien leur désir de revêtir leurs corps morts;

Non pour eux peut-être, mais pour leurs mères, pour leurs pères et pour les autres qui leur furent chers avant qu'ils fussent des flammes éternelles.

Et voilà qu'autour de ces clartés naît et s'ajoute une clarté pareille et telle qu'un horizon lumineux.

Et comme, au premier tomber du soir, on commence à entrevoir dans le ciel des lueurs nouvelles qui semblent être et ne pas être;

Ainsi il me sembla commencer à voir de nouvelles substances, qui formaient un cercle en dehors des deux autres circonférences.

0 véritable reflet du Saint-Esprit ! comme tout à coup il devint si éclatant à mes, yeux, que, vaincus, ils ne purent le soutenir !

Mais Béatrice se montra à moi si belle et si riante, que cette vision doit se laisser parmi celles que n'a pu garder ma mémoire.

Cependant mes yeux reprirent la force de se relever, et

je me vis transporté seul avec ma Dame dans le ciel d'un salut plus haut *.

Bien m'aperçus-je que j'étais plus élevé, au sourire enflammé de l'étoile, qui me parut plus rouge que de coutume.

De tout mon cœur et avec ce parler qui est le même en chacun, je fis à Dieu l'holocauste de remercîments dus à cette grâce nouvelle,

Et dans mon sein n'était pas encore éteinte l'ardeur du sacrifice, que je le sentis reçu et agréable.

Car des splendeurs m'apparurent si éblouissantes et si rouges entre deux rayons, que je dis : 0 Hélios 2 ! combien tu les ornes !

Comme, toute semée de grandes et de petites lumières, Galaxie 3 étend, entre les pôles du monde, une ligne si blanche, qu'elle remplit de doute les plus savants;

Ainsi ces rayons constellés formaient, dans la profondeur de Mars, le signe vénérable * que forme, dans le cercle, la jonction des cadrans.

Ici la mémoire domine le talent; car sur cette croix resplendissait le Christ, de sorte que je ne puis trouver une digne comparaison.

Mais celui qui prend sa croix et suit le Christ me pardonnera encore mieux ce que je laisse, en voyant un jour sur cet arbre étinceler le Christ.

D'un côté à l'autre côté de la croix, et entre la cime et la base, se mouvaient des lumières, scintillant avec force lorsqu'elles se rejoignaient et lorsqu'elles passaient outre.

Ainsi l'on voit sur terre des atomes volant en ligne droite ou courbe, agiles ou lents, changeant sans cesse d'aspect,

Se mouvoir dans le rayon qui souvent traverse l'ombre

1 II est transporte dans un ciel plus haut, et par conse'quent plus près de la vu* de Dieu, qui est le vrai salut.

'Le soleil.

1 La Voie lactée. • La croix.

que par son intelligence et son art l'homme s'est ménagée contre la chaleur.

Et comme un luth et une harpe de leurs cordes nombreuses forment un doux accord pour celui-là même qui ne distingue pas chaque note,

Ainsi, des lumières qui là réapparurent se forma sur la croix une mélodie dont j'étais ravi, sans même comprendre leur hymne.

Je sentis bien qu'elle renfermait de hautes louanges, cai1 ceci m'anïvait : « Ressuscite et sois vainqueur! » Mais c'était comme à quelqu'un qui ne comprend pas et qui entend.

J'étais tellement énamouré, que jusque-là chose ne fut qui m'eût attaché avec de si doux liens.

Peut-être cette parole paraîtra trop hardie en mettant au-dessous de ce plaisir celui de contempler les beaux yeux où j'apaise mes désirs.

Mais celui qui sait que les empreintes de toute beauté deviennent plus vives plus on s'élève, et que je ne m'étais pas alors retourné vers les yeux de ma Dame,

Celui-là peut m'excuser de ce dont je m'accuse pollini'excuser l , et peut voir que je dis la vérité ; car le saint plaisir qui naît de ce regard ne s'explique pas,

Puisqu'en s'élevant ce plaisir devient plus pur.

CHANT XV

Cacciaguida, trisaïeul du poëte, l'accueille avec un grand amour. — Il lui expose la généalogie des Alighieri. — Il lui parle ensuite des anciennes mœurs de Florence. — Enfin il raconte comment, en combattant les Turcs, il mourut pour la foi de Jésus-Christ.

La volonté honnête par laquelle se manifeste toujours

E scusar puommi di quel ch'io m'accuso Per iscusarmi.

l'amour dont les aspirations sont droites, comme la cupidité se manifeste par la volonté inique,

Imposa silence à cette douce lyre, et fit reposer les saintes cordes1 que la main du ciel monte et descend.

Comment seraient-elles sourdes à de justes prières, ces substances qui, pour me donner le désir de leur faire quelque prière, furent d'accord pour se taire ?

C'est raison qu'il se lamente sans fin, celui qui, par amour des choses qui ne durent pas éternellement, dépouille un tel amour.

Tel, par un ciel tranquille et pur, court deçà et delà un feu subit qui attire nos yeux jusqu'alors indifférents,

Et semble une étoile qui change de place, sinon qfie, du côté où elle s'allume et dure peu, nulle clarté ne s'éteint;

Tel, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, courut un astre 2 de la constellation qui resplendit dans ce ciel.

Et le diamant ne se détacha point de son fil, mais il parcourut la ligne radieuse, et sembla un feu derrière de l'albâtre.

Non moins pieuse apparut l'ombre d'Anchise (s'il faut en croire la plus grande de nos muses), lorsque dans l'Elysée il aperçut son fils.

O sanguis meus, o super infusa

Gratia Sei, sicut tibi, cui

Bis unquam cœli janua reclusa ?

Ainsi la lumière : c'est pourquoi je fus pour lui tout attentif; ensuite je tournai mes regards vers ma Dame, et de part et d'autre je restai tout stupéfait.

Car dans ses yeux brillait un sourire tel, que je pensai voir des miens le fond de ma grâce et de mon Paradis s.

Après quoi, l'esprit, si doux à entendre et à voir, ajouta à ses premières paroles des choses que je ne compris pas, tant il parla avec profondeur.

1 Les âmes des bienheureux.

' C'est l'Ame de Cacciaguida, le trisaïeul du poêle Je pensai être arrivé à ma félicité complète.

El ce n'était point par choix qu'il me les cachait ainsi, mais par nécessité, parce que ses conceptions dépassaient l'entendement des mortels.

Cependant, quand l'arc de son ardente affection fut assez détendu pour que ses paroles descendissent jusqu'au but permis à notre intelligence.

La première chose que j'entendis fut : « Béni sois-tu, triple et un, toi qui es si propice à mon sang ! »

Et il poursuivit : « Le cher et long désir, puisé par moi en lisant ce grand volume où le blanc et le noir ne se changent jamais,

» A été apaisé par toi, ô mon fils ! au milieu de cette lumière où je te parle : j'en remercie celle-là qui t'a fourni d'ailes pour voler vers ces hauts lieux '.

» Tu crois que ta pensée parvient jusqu'à moi de celui qui est le premier, comme de l'unité, si on la connaît, proviennent le cinq et le six;

» Et, pour cela , tu ne me demandes ni qui je suis, ni pourquoi je parais devant toi plus joyeux que tout autre dans cette troupe joyeuse.

» Tu crois ce qui est; car, dans cette vie, les petits et les grands regardent le miroir où, même avant que tu penses, tes pensées se répandent.

» Mais, pour que l'amour sacré dans lequel je veille d'une vue toujours attentive, et qui m'altère d'un désir bien doux, ait tout son contentement,

» Toi, d'une voix assurée, libre et joyeuse, proclame ta volonté, proclame ton désir : déjà ma réponse est prête. »

Je me tournai vers Béatrice. Elle, qui m'avait entendu a^ant que j'eusse parlé, me sourit d'une manière qui fit croître les ailes de mon désir.

Alors je commençai ainsi : ce L'amour et le savoir, dès que

Venisti tandem, tuaqne expectata parenti Vicit iter durum pielas? datur ora lueri, Nate, tua...

[.iìneiii., lib. H.)

l'égalité première vous apparut, ont pesé le même poids dans chacun de vous ;

» Car, dans ce soleil 1 qui vous éclaire de sa lumière et vous embrase de sa chaleur, ces deux vertus sont si égales, que toutes les autres similitudes seraient insuffisantes;

» Mais la volonté et la puissance chez les mortels, par une . raison qui vous est manifeste, sont inégalement pourvues d'ailes !

» Aussi moi, qui suis mortel, je me sens atteint de cette inégalité, et c'est du cœur seul que je vous rends grâce de votre réception paternelle.

» Je te supplie, vivante topaze qui enrichis ce précieux joyau 2, de m'instruire de ton nom.

— 0 mon rejeton, en qui je me complus tandis que je t'attendais , je fus ta racine ! » Ainsi fit-il d'abord en me répondant.

Ensuite il me dit : « Celui duquel ta lignée prend son nom, et qui depuis cent ans et plus est occupé à tourner la première côte de la montagne,

» Fut mon fils et fut ton bisaïeul; il faut bien que par tes œuvres tu abrèges sa longue fatigue.

» Florence, dans l'antique enceinte d'où elle entend sonner encore tierce et none, vivait en paix, sobre et pudique.

» Elle n'avait point de carcans, point de couronne, point de femmes parées, point de ceinture plus belle à voir que la personne qui la porte;

» En naissant, la fille ne faisait pas encore peur à son père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.

» Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants; Sardanapale n'y était pas encore venu pour montrer ce qu'on peut faire dans une chambre.

Dieu.

' Cette croix de feu.

» Montemalo l n'était pas encore vaincu par votre Uccellatojo, qui, comme il a été surpassé dans son élévation, le sera dans son déclin.

» J'ai vu Bellincion Berti 2 marchant avec une ceinture de cuir et d'os, et sa femme s'en revenir de son miroir sans e visage fardé. c

» J'ai vu ceux de Nerli et ceux du Vecchio se contenter d'une simple peau, et leurs femmes toutes à leur fuseau et à la quenouille.

» 0 femmes heureuses ! chacune d'elles connaissait sa sépulture à venir, et nulle d'elles, pour la France, n'était seule dans son lit.

» L'une veillait au sein du berceau, et, pour consoler le nourrisson, employait ce parler qui fait la première joie des pères et des mères.

» L'autre, en tirant la chevelure de sa quenouille, devisait avec sa famille des Troyens, et de Fiesole, et de Rome.

. » On eût tenu alors pour merveille une Cianghella et un Lapo Salterello, comme on s'étonnerait aujourd'hui d'un Cincinnatus et d'une Cornélie.

» Dans ce calme et cette belle vie de citoyens, dans cette civilisation si loyale, dans un si doux abri,

» La Vierge Marie, invoquée à grands cris, me fit naître; et, dans votre antique baptistère, je fus à la fois nommé chrétien et Cacciaguida.

» Moronto et Eliseo furent mes frères; ma femme me vint de la vallée du Pô, et de là fut tiré ton second nom.

» Après je suivis l'empereur Conrad 3 ; et il me décora de l'ordre de sa milice, tant par mes belles actions j'étais venu dans sa faveur.

« A sa suite je marchai contre la loi perverse de ce

* Montemalo pour Monte-Mario, montagne près de Rome; Uccellatojo est une montagne près de Florence. Il veut dire qu'alors liomc n'était pas vaincue e» beauté par Florence; mais que cet éclat va bientôt cesser.

* Père de la belle Gualdrada.

* Conrad III, mort cu 1 152.

peuple * qui, par la faute de votre pasteur, usurpe votre domaine.

» Là, par cette vilaine race, je fus libéré du monde trompeur dont l'amour avilit tant d'âmes,

» Et du martyre j'arrivai à cette paix. »

CHANT XVI

Cacciaguida dit quel fut le lieu et le temps de sa naissance. — Il dit quelle était alors la population de Florence, et quelles étaient les plus honorables familles de cette ville; enfin quels de'sordres ont été amenés par les mœurs nouvelles.

0 chétive noblesse du sang, si tu fais les hommes s'enorgueillir de toi sur cette terre où notre esprit est si débile,

Tu ne seras plus pour moi un sujet d'étonnement, puisque là où les appétits ne dévient pas (je dis au ciel), là je m'en glorifiai !

Tu es, certes, un manteau qui raccourcit vite, car, si de jour en jour on n'y ajoute un morceau, le temps rôde à l'entour avec ses ciseaux.

Par ce mot vous, auquel Rome se soumit la première, et dans l'emploi duquel ses descendants ont moins persévéré, recommencèrent mes paroles.

C'est pourquoi Béatrice, qui était un peu à l'écart, se prit à sourire, pareille à celle qui toussa à la première faute de cette Ginevre dont parle la chronique s.

Je commençai : « Vous êtes mon père, vous me donnez toute hardiesse à parler; vous m' élevez si haut, que je suis plus que moi-même.

» Mon âme s'emplit d'allégresse par tant de ruisseaux, qu'elle-même devient une fontaine de joie; de sorte qu'elle la peut recevoir sans se rompre.

» Dites-moi donc, ô ma source aimée ! quels furent vos

1 Les Sarrasins qui alors ravagèrent l'Italie.

" La suivante de Ginevre. Se rappeler l'épisode de Françoise de Rimiui.

ancêtres, et quelles furent les années qui firent époque dans potre enfance.

» Parlez-moi du bercail de saint Jean *, dites quel il était alors, et quels étaient les hommes dignes des plus hauts rangs. »

Comme au souffle des vents le charbon s'avive dans la flamme, ainsi je vis cette lueur resplendir à mes caresses.

Et comme à mes yeux elle se fit plus belle, aussi avec une voix plus douce et plus suave, mais non dans notre langage moderne,

Elle me dit : « Depuis le jour où il fut dit Ave 8 jusqu'à l'enfantement où ma mère, qui à cette heure est une sainte, se délivra de moi, son fardeau,

» Cette planète3 revint cinq cent cinquante-trois fois se renflammer sous les pieds de son lion.

» Mes ancêtres et moi nous naquîmes dans le lieu où se rencontre le dernier quartier de la ville * pour celui qui court dans vos jeux annuels.

» Contente-toi d'entendre cela sur mes aïeux : ce qu'ils furent et d'où ils vinrent, il est plus convenable de s'en taire que d'en parler.

» Tous ceux qui étaient alors en état de porter les armes, depuis la statue de Mars 5 jusqu'au Baptistère, formaient le cinquième de ceux qui sont aujourd'hui vivants ;

» Mais la population, qui est à présent mélangée de gens de Campi, de Certaldo et de Figghine, était pure jusque dans le dernier artisan.

» Oh ! qu'il serait mieux d'être les voisins de ceux que je nomme, et d'avoir votre frontière à Galluzzo et à Trespiano,

» Que d'avoir de telles gens dans vos murs, et d'endurer la puanteur du villageois d'Aguglione et de celui de Signa, qui a déjà l'œil aiguisé pour trafiquer !

1 De Florence, qui a saint Jean pour patron.

' Depuis la Salulation angulique, jusqu'à l'an 1090 ou 1091.

* La planète de Mars.

4 Le quartier de San Piero.

v La statue de Mars était sur le Ponte Vecchio.

» Si la nation qui dégénère le plus au monde n'avait pas été une marâtre pour César, mais presque une mère aimante pour son fils :

» Tel est devenu Florentin, et changeur et marchand, qui s'en serait retourné à Simifonti, là où son père allait quêter son pain ;

» Les Conti seraient encore à Montemurlo , les Cerchi seraient dans la Pièvre d'Acone, et peut-être les Buondelmonti à Valdigrieve *.

» Toujours la confusion des personnes fut le commencement des malheurs d'une cité, comme dans le corps trop d'aliments entassés.

» Le taureau aveugle tombe avant l'agneau aveugle, et maintes fois une seule épée taille plus et mieux que cinq épées.

» Si tu regardes Luni et Urbisaglia, et comment elles s'en sont allées, et comment s'en vont après elles Chiusi et Sinigaglia,

» D'entendre comment les familles se défont ne te paraîtra chose nouvelle ni forte, puisque les cités mêmes ont un terme.

» Toutes vos choses ont leur mort comme vous; mai? elle se dissimule dans quelques-unes, qui semblent durer beaucoup, parce que votre vie est courte.

» Et comme le cours du ciel de la lune couvre et découvre sans trêve les rivages de la mer, ainsi la fortune fait de Florence.

» Aussi ne doit-on pas regarder comme chose étonnante ce que je dirai de ces premiers Florentins dont la renommée est cachée dans la nuit des temps.

» J'ai vu les Ughi, j'ai vu les Catellini, les Filippi, les Greci, les Ormanni et les Alberichi déjà sur leur déclin, illustres citoyens;

» J'ai vu aussi grands qu'ils étaient antiques, avec ceux de la Sannella, ceux de l'Arca, et les Soldanieri, et les Ardinghi, et les Bostichi. * ?

1 Od épargne au lecteur l'explication de toutes ces généalogies florentines.

» Près de la porte, chargée présentement d'une nouvelle félonie d'un si grand poids, que bientôt il fera chavirer votre barque,

» Étaient les Ravignani, desquels sont descendus et le comte Guido et tous ceux qui ont pris ensuite le nom du grand Bellincione.

» Della Pressa savait déjà comme on doit gouverner, et déjà Galigaio avait dorés dans sa maison la garde et le pommeau de son épée.

» Grande était déjà la colonne du Vair ', et illustres étaient les Sachetti, les Guiochi, les Sifanti, les Barucci et les Galli, et ceux qui rougissent au souvenir du boisseau 2.

» Le cep d'où naquirent les Calfucci était déjà grand, et déjà avaient été promus aux chaises curules les Sizii et les Arrigucci.

» Oh! combien forts j'ai vu ceux qui se sont détruits par leur orgueil ! Les boules d'or fleurissaient Florence dans tous ses hauts faits 8.

» Ainsi faisaient les pères de ceux qui, chaque fois que votre évêché vaque, s'engraissent en tenant le consistoire.

» Cette famille outrecuidante4, furieuse comme un dragon à celui qui fuit, mais, à qui lui montre les dents ou la bourse, paisible comme un agneau,

» Déjà surgissait, mais de si petites gens, qu'il ne plut pas à libertin Donato que son beau-père l'eût fait leur parent.

» Déjà le Caponsacco était descendu de Fiesole dans le marché, et déjà c'étaient de bons citoyens que Giuda et Infangato.

» Je te dirai une chose incroyable et vraie : dans le petit cercle que formait la ville, on entrait par la petite porte qui devait son nom à la maison de la Péra.

» Chacun de ceux qui portent les beaux insignes du

Armane des Siili.

2 Les Chiaramonti ou les Tosinghi, qui avaient altéré la mesure du graia. E le palle dell'oro Fiorali Fiorenza in tutti suoi gran fatti, 4 Les Adimari.

grand baron * dont le nom et la gloire se ravivent à la fête de Thomas,

» En reçut ses ordres de chevalerie et ses privilèges, bien qu'il se soit rangé dans le parti du peuple, celui-là qui entoure ses armoiries d'une bordure d'or.

» Déjà existaient les Gualterotti et les Importuni, et le Borgo serait encore plus calme, s'ils n'y avaient pas rencontré de nouveaux voisins.

» La maison d'où naquirent vos douleurs, par le juste courroux qui vous a détruits et ensuite a mis fin à votre vie heureuse,

» Cette maison était honorée avec tous les siens. 0 Buondelmonte ! que tu fis mal, cédant aux instigations d' autrui, de fuir son alliance * !

» Beaucoup sont tristes qui seraient joyeux, si Dieu avait fait don de ton corps à l'Ëma, la première fois que tu vins dans la cité.

» Mais il fallait que, sur cette pierre rompue qui garde le pont, Florence sacrifiât une victime, puisque c'en était fait de la paix.

» Avec ces familles et bien d'autres, j'ai vu Florence dans un repos si grand, qu'elle n'avait aucun sujet de pleurer.

» Avec ces familles j'ai vu son peuple si glorieux et si juste , que jamais le lis du bout de la lance n'était porté renversé,

» Ni, par les divisions, n'était devenu vermeil. »

1 Hugues jmarquis de Toscane.

5 Et d'e'peuser une Donati, d'où les premières querelles des Guelfes et des Gibeline.

CHANT XVTI.

Cacciaguida rappelle à Dante les malheurs qui lui furent prédits dan* l'Enfer e» dans le Purgatoire. — A son tour, il prédit au poëte soa exil de Florence, et le refuge qu'il doit trouver chez les seigneurs della Scala. — Enfin il l'exhorte à écrire tout ce qu'il avait vu dans son voyage.

Tel celui qui vint vers Climène pour s'assurer de ce qu'il avait entendu contre lui, et dont Fimprudence rend encore les pères moins faciles pour leurs enfants ',

Tel j'étais et tel je paraissais à Béatrice et à la sainte lumière a, qui auparavant avait pour moi changé de place.

C'est pourquoi ma Dame : « Jette au dehors l'ardeur de ton désir, me dit-elle, afin qu'elle sorte bien empreinte du cachet intérieur.

» Non pas que notre connaissance de toi-même s'accroisse par tes paroles, mais pour que tu oses dire ta soif, et qu'un autre te donne à boire.

— « 0 ma chère tige, qui t'élèves si haut, que, comme les esprits terrestres voient que deux angles obtus ne peuvent être contenus dans un triangle,

» Ainsi tu vois les choses contingentes avant qu'elles soient en elles-mêmes, en considérant le point auquel tous les temps sont présents ;

» Pendant que, sous la conduite de Virgile, j'étais sur la montagne où se guérissent les âmes, et tout en descendant dans le monde des morts,

» De graves paroles me furent dites touchant ma vie future, bien que je me sente tel qu'un tetragone contre les coups de l'avenir.

» C'est pourquoi ma volonté serait contente d'apprendre quelle fortune s'apprête pour moi, car la flèche prévue vient plus lente. »

1 Phaeton pria Climène de lui apprendre s'il était vraiment S* d'Apollon. — Instruits par l'imprudence de Phaeton, qui conduisit si mal le char de son père, les parents sont moins faciles pour les désirs de leurs enfants. 'Cacciaguida.

Ainsi dis-je à cette lumière qui d'abord m'avait parlé, eî, comme le voulut Béatrice, mon désir lui fut révélé.

Et ce ne fut point avec ces ambiguïtés dans lesquelles s'engluaient jadis les nations folles '/avant que fût immolé l'Agneau de Dieu qui rachète les péchés,

Mais dans des paroles claires et un latin précis que me répondit cet amour paternel enfermé dans sa lumière, mais se manifestant par son sourire.

« Les choses contingentes qui ne s'étendent pas au dehors des bornes de votre matière sont toutes figurées sous le regard éternel;

» Toutefois la nécessité n'en résulte pas plus que du regard de celui qui voit un navire descendre un courant.

» Et de là, comme vient aux oreilles la douce harmonie de l'orgue, ainsi vient à ma vue le temps qui pour toi s'apprête.

» Tel Hippolyte partit d'Athènes par la cruauté et la perfidie de sa belle-mère, tel tu dois partir de Florence.

» Cela, on le veut; et cela, déjà on le demande; et cela sera bientôt fait par ceux qui s'en occupent là où tous les jours on trafique du Christ.

» Le crime sera le lot du parti vaincu, comme on a coutume; mais la vengeance divine arrivera en témoignage à la vérité, cette dispensatrice de la vengeance.

» Tu quitteras toutes les choses les plus chèrement aimées; et ceci est le premier trait que lance l'arc de l'exil.

» Tu éprouveras combien le pain d' autrui a de sel, et comme le chemin est dur, lorsqu'il faut monter et descendre par l'escalier d' autrui.

» Et ce qui chargera le plus tes épaules, ce sera la compagnie méchante et stupide parmi laquelle tu tomberas dans cette vallée ;

» Car tout ingrate, toute folle et impie, elle se mettra contre toi; mais, peu après, elle (non toi) en aura le front rouge.

■ les oracles des Sibylles.

» De sa bestialité sa conduite donnera la preuve, de sorte qu'il deviendra beau pour toi d'avoir fait ton seul parti de toi-même.

» Ton premier refuge et ton premier gîte sera la courtoisie du grand Lombard qui sur son échelle porte le saint oiseau1.

y> Il aura sur toi un si bienveillant regard, qu'entre vous deux, du bienfait et de la demande, le premier à venir sera ce qui parmi les autres est le dernier.

» Près de lui tu verras celui qui, en naissant, reçut de cette étoile une influence si forte, que ses actions en deviendront notables2.

» Les peuples ne s'en sont pas encore aperçus, à cause de son jeune âge, car depuis neuf années seulement ces sphères ont autour de lui tourné.

» Mais , avant que le Gascon 3 trompe le grand Henri *, paraîtront les étincelles de sa vertu dans son mépris pour l'argent ou les fatigues.

» Ses magnificences seront aussi tellement connues, que ses ennemis ne pourront, à ce sujet, tenir leur langue muette.

» Compte sur lui et sur ses bienfaits ; par lui beaucoup de gens seront transformés, les riches et les pauvres changeront de condition.

» Et tu emporteras, écrites dans ta mémoire, toutes ces prédictions sur lui, mais tu ne les diras pas. » Et il me dit encore des choses incroyables à ceux mêmes qui les verront.

Puis il ajouta : « Fils, voilà les causes de ce qui te fut dit; voilà les pièges qui, derrière bien peu d'années, te sont cachés.

» Je ne veux pas cependant que tu envies tes voisins,

1 Les commentateurs ne sont point d'accord sur ce grand Lombard.

* Can le Grand, né sous l'e'toile de Mars.

* Le pape Clément V.

4 L'empereur Henri VII, mort en 1313.

puisque ta "vie s'allongera au delà du châtiment de leur '• perfidie. »

Après que l'âme sainte eut montré, en se taisant, qu'elle avait fini de mettre la trame à la toile que je lui présentais ourdie,

Je commençai comme celui qui désire, ayant des doutes, le conseil d'une personne capable de voir et de vouloir avec droiture et affection.

« Je vois bien, mon père, que le temps éperonne son coursier vers moi, afin de me porter un de ces coups d'autant plus graves qu'on y cède davantage :

» Donc il est bon que je m'arme de prévoyance, afin que, si le lieu qui m'est le plus cher m'est enlevé , je ne perde pas tous les autres par mes vers.

» Là-bas, dans le monde éternellement amer, et sur le beau sommet de la montagne d'où les yeux de ma Dame m'ont enlevé;

» Puis, transporté dans le ciel de lumière en lumière, j'ai appris de telles choses, que, si je les redis, elles seront pour beaucoup d'une saveur trop acre peut-être ;

» Et si je suis un timide ami de la vérité, je crains de ne pas étendre ma vie parmi ceux qui nommeront ce temps présent le temps antique. »

La lumière, dans laquelle souriait le trésor que je trouvai en cette sphère, se fit d'abord aussi brillante qu'un miroir d'or sous un rayon de soleil ;

Ensuite elle répondit : « Une conscience obscurcie par sa propre honte ou par la honte d' autrui trouvera certes ta parole violente.

» Néanmoins éloigne tout mensonge, manifeste ta vision tout entière, et laisse les malades se gratter là où ils ont la rogne.

» Car si ta parole est déplaisante au premier goût, elle laissera une nourriture vivifiante quand elle sera digérée.

» Ton cri fera comme le vent , qui frappe plus les plus hautes cimes; et ceci ne sera pas une petite preuve d'honneur.

» Aussi on ne t'a montré dans ces sphères, sur le mont et dans la vallée douloureuse , que les âmes notées par la renommée.

» Car l'esprit de celui qui écoute n'arrête ni son attention ni sa foi sur des exemples tirés d'une tige inconnue et obscure,

» Ni sur des actions à peine visibles. »

CHANT XVIII

Cacciaguida désigne au poëte plusieurs des Esprits qui composaient la Croix de Mars. — Ensuite Dante, toujours guidé par Béatrice, monte dans la planète de Jupiter, ou le sixième ciel. — Il voit les Ames des Saints former un grand Aigle : ce sont ceux qui sur terre ont bien administré la justice. — Satire de l'avarice et des simonies de son temps.

Déjà cet esprit bienheureux jouissait en lui-même de ses paroles, et moi je savourais aussi mes réflexions, tempérant le doux par /l'amer.

Et cette femme qui me menait à Dieu dit : « Change ta pensée ; pense que je suis près de celui qui allège de tous les torts. »

Je me tournai vers la voix amoureuse de celle qui me réconforte; et ce que je vis alors d'amour dans ses yeux saints, j'abandonne de le peindre ici,

Non-seulement parce que je me défie de mes paroles, mais à cause de la faiblesse de l'esprit, qui ne peut redire ce qui est si au-dessus de lui, si d'autres ne lui servent de guide.

Je puis seulement redire ce point, qu'en la contemplant mon amour resta libre de tout autre désir;

Tandis que le plaisir éternel qui rayonnait directement sur Béatrice, et de son beau visage, me rendait heureux par son aspect inspiré,

Elle, me pénétrant par la lumière d'un sourire, me dit : « Tourne-toi et écoute : car ce n'est pas seulement dans mes yeux qu'est le Paradis. »

Comme parfois la passion se voit dans la physionomie," si elle est si forte que l'âme tout entière lui est soumise 3

Ainsi dans les étincelles de la sainte lueur, vers laquelle je me tournai, je reconnus la volonté de discourir encore quelque peu.

Et elle commença : « Sur cette cinquième branche de l'arbre qui se vivifie par la cime, donne toujours des fruits et ne perd jamais ses feuilles1,

» Sont des esprits heureux qui là-bas, avant de venir au ciel, furent d'un si grand renom, que toute muse s'enrichirait de leurs actions.

» Donc regarde aux bras de la croix : ceux que je te nommerai à cette heure feront ce que dans la nue fait son feu rapide. »

Je vis sur la croix passer une lumière du nom de Josué, dès qu'il l'eut nommé ; et le nom ne me fut pas connu plus promptement que son passage.

Et au nom du grand Machabée, je vis se mouvoir une autre lumière tournoyante; et ia joie était le fouet de cette toupie céleste.

Ainsi, pour Charlemagne et pour Roland, mon regard attentif suivait, deux lueurs , comme l'œil du chasseur suit le faucon dans son vol.

Puis devant mes yeux passèrent sur cette croix Guillaume et Richard, et le duc Godefroi2, et Robert Guiscard. -

Alors se mouvant aussi et s'étant mêlé aux autres lumières, celui qui m'avait parlé me montra quel artiste il était parmi les chanteurs du ciel.

Je me tournai du côté gauche pour voir sur Béatrice mon devoir, ou par une parole d'elle, ou par un signe;

Et je vis ses yeux si purs, si joyeux, que sa figure surpassait les autres, et même son dernier aspect.

Et, comme au sentiment d'un plus grand plaisir, l'homme qui fait le bien s'aperçoit de jour en jour qu'il avance dans la vertu,

1 C'est-à-dire !a planète de Mars, cinquième division du Paradis. 5 Godefroi, duc de Lorraine, lequel conquit Jérusalem. — Guiscard, duc do Hormandio, conquérant de la Sicile.

Ainsi je m'aperçus que mon ascension circulaire dans le ciel décrivait avec lui un plus grand arc, en voyant Béatrice, ce miracle de beauté, toujours plus éblouissante;

Et comme la rougeur sur la joue d'une femme blanche, disparaît Vite quand elle a jeté le fardeau de sa honte,

Aussi vite, et dès que je me tournai, mes yeux reconnurent, à la blancheur tempérée de la sixième planète1, qu'elle m'avait reçu en elle.

Je vis, dans ce flambeau de Jupiter, le rayonnement de l'amour qui l'habitait représenter à mes yeux notre alphabet.

Et comme les oiseaux se levant sur une rivière, et déjà se réjouissant de leur pâture, forment d'eux-mêmes une ligne tantôt courbe, tantôt longue,

Ainsi dans ces lumières les saintes créatures chantaient en volant , et formaient tantôt un D, tantôt un I , tantôt unL.

D'abord en chantant elles se mouvaient en cadence; puis, figurant l'un de ces caractères, elles s'arrêtaient un peu et se taisaient.

0 Muse que porte Pégase , qui rends célèbres les esprits et les rends éternels, immortalisant avec toi les cités et les royaumes,

Illumine-moi de toi-même, afin que je révèle leurs figures comme je les ai connues, et que ta puissance paraisse dans ce peu de vers.

Les lumières formèrent donc cinq fois sept voyelles et consonnes; et je remarquai ces figures selon qu'elles m'apparurent.

Diligite JusTiTUM fut le premier verbe et le premier nom de toute la composition; qui judicatis terram furent les derniers.

Puis dans l'M du cinquième mot elles restèrent disposées de manière que Jupiter paraissait d'argent mêlé d'or.

Et je vis d'autres lueurs descendre là où était le sommet

1 La planète de Juuiler.

de FM, et là s'arrêter en chantant, je crois, le bien qui vers lui les attire.

Puis, comme du choc des tisons ardents surgissent d'innombrables étincelles d'où les sots tirent des augures,

Plus de mille lueurs parurent s'élever et monter, les unes très-haut et les autres moins haut, selon que le soleil, qui les allume, les avait distribuées.

Et chacune s'étant arrêtée en son lieu, je vis que la tête et le cou d'un aigle étaient représentés distinctement par ces lumières.

Celui qui peint ceci n'a personne qui le guide; mais luimême il se guide, et de lui provient cette vertu qui répand la forme dans tous les nids.

Les autres bienheureux, qui d'abord paraissaient contents de représenter sur FM une couronne de lis, par un petit mouvement achevèrent la figure de l'aigle.

0 douce étoile ! combien de superbes joyaux me montrèrent que votre justice est l'effet du ciel dont tu es un diamant !

C'est pourquoi je prie l'intelligence, principe de ton mouvement et de ta force, de remarquer d'où sort la fumée qui obscurcit tes rayons,

Afin qu'il s'irrite derechef contre les acheteurs et les vendeurs du temple, qui fut cimenté par des miracles et le sang des martyrs.

0 milice du ciel que je contemple, adore Dieu pour ceux qui sont sur terre, tous déviés par l'effet du mauvais exemple !

Déjà on avait coutume de faire la guerre avec l'épée, mais à présent elle se fait en ôtant ici et là le pain que le père compatissant ne refuse à aucun.

Mais toi, qui écris seulement pour effacer *, pense que Pierre et Paul qui moururent pour la vigne que tu gâtes sont encore vivants.

1 Bonifaee VIII, qu'il accuse de lancer des interdictions pour se les faire racheter.

Tu peux bien dire : J'ai si bien appuyé tous mes désira sur celui qui voulut vivre solitaire *, et qui, pour des danses, fut traîné au martyre,

Que je ne connais ni le Pêcheur ni Paul.

CHANT XIX

Dante interroge les Ames qui forment l'Aigle céleste, et leur demande si l'on peut >\tre sauvé sans avoir connu et pratiqué la foi cbrélienne. — Satire des injustices et des crimes de plusieurs princes chrétiens.

Devant moi s'offrait, les ailes ouvertes , la belle image qui , dans leur douce extase , rendait heureuses les âmes assemblées.

Chacune d'elles paraissait un petit rubis dans lequel un rayon du soleil eût brillé si brillant, qu'il se fût reflété dans mes yeux.

Et ce que je dois retracer ici, jamais voix ne le chanta, ni encore ne l'écrivit, ni jamais imagination ne le conçut.

Car je vis, et même j'entendis le bec parler et dire avec sa voix : moi et mien, lorsque dans sa pensée il avait : nous et nôtre.

Et il commença : « Pour avoir été juste et pieux, je suis ici exalté jusqu'à cette gloire qui ne peut être vaincue par le désir.

» Et sur terre j'ai laissé une mémoire ainsi faite que les gens pervers la recommandent, mais ne suivent pas son exemple. »

Comme une seule chaleur sort de plusieurs charbons, ainsi de cette image, formée de plusieurs amours, sortait une seule voix.

Alors je répondis : « 0 fleurs perpétuelles de l'éternelle joie, qui, comme un seul parfum, me faites sentir toutes vos odeurs,

1 C'est-à-dire sur les florins à l'effigie de saint Jean -Batiste.

» Apaisez, en vous exhalant, le grand jeûne qui depuis '■ longtemps m'a tenu dans la faim, moi qui ne trouvais sur terre aucune nourriture.

» Bien sais-je que si la divine justice est un miroir pour une autre sphère, votre sphère à vous ne la voit pas à travers un voile;

» Vous savez eomhien je suis attentif à l'écouter; vous savez quel est le doute qui est pour moi un jeûne si ancien. »

Comme un faucon, délivré de son chaperon, remue la tête et s'applaudit des ailes en montrant ses désirs et en faisant le beau,

Ainsi je vis faire à l'aigle, qui était construit des Louanges de la grâce divine; et les chants de ces Louanges, ceux-là les comprennent seuls qui en jouissent là-haut.

Ensuite il commença : « Celui qui tourna son compas à l'extrémité du monde, et qui enferma dans l'ouverture tant de choses occultes et manifestes,

» Ne put pas laisser sur tout l'univers une si forte empreinte de sa puissance, que son Verbe ne restât pas bien au delà ;

» Et ceci nous prouve que le premier orgueilleux, qui était la plus élevée de toutes les créatures, tomba avant la maturité que donne la grâce, pour n'avoir pas attendu la lumière.

» Il suit de là que toute créature au-dessous est un réceptacle étroit pour contenir ce bien qui est sans fin et qui se mesure sur lui-même :

» Donc notre vue (qui n'est qu'un des rayons de l'esprit dont toutes les choses sont pleines)

» Ne peut de sa nature être tellement puissante, qu'elle ne voie pas son principe bien en deçà de ce qu'il est en effet.

» La vue donnée à votre monde pénètre dans la justice éternelle comme l'œil dans l'intérieur de la mer,

» Lequel, bien que près du rivage il voie le fond, dans

ia pleine mer ne le voit pas ; et néanmoins le fond existe, mais la profondeur le cache.

» Il n'y a pas de lumière, si elle ne vient pas de ce lieu serein qui ne se trouble jamais ; ailleurs ce ne sont que ténèbres, ombres de la chair, ou son venin.

» Assez maintenant te sont ouverts les voiles qui te cachaient la vivante justice, sur laquelle tu faisais de si fréquentes questions,

» Que tu disais : Un homme naît au rivage de FIndus, et là nul ne parle du Christ, nul ne lit, nul n'écrit rien sur lui;

» Toutes ses volontés et toutes ses actions sont bonnes; autant que l'humaine raison le peut, il est sans péché dans savie et dans ses discours;

» Qu'il meure sans baptême et sans foi, où est la justice qui le condamne ? où est sa faute si, lui, ne croit pas ?

» Or, qui es-tu, toi qui veux siéger sur le tribunal, et pour juger à mille milles avec une vue longue d'un empan ?

» Certes, pour celui qui avec moi subtilise, il y aurait, si l'écriture ne brillait pas sur vous, de quoi s'étonner et douter.

» 0 animaux terrestres ! ô esprits grossiers! la première volonté, qui par elle-même est bonne, jamais ne s'est écartée d'elle-même qui est le souverain bien.

» Cela seulement est juste qui lui est conforme; nul bien créé ne l'attire à lui ; mais elle, en rayonnant, est la cause de ce bien. »

Comme sur son nid se retourne la cigogne, après qu'elle a repu ses petits, et comme celui d'entre eux qui s'est repu la regarde,

Ainsi fit (et moi je levai les yeux) l'image bénie qui remuait ses ailes agitées par tant d'esprits.

Tout en tournoyant, elle chantait et disait i « Telles sont mes notes pour toi qui ne les comprends pas ! Telle est la justice éternelle pour vous mortels. »

Puis ces brillantes ardeurs du Saint-Esprit se reposèrent

encore dans le signe 1 qui rendit les Romains redoutables au monde ;

Et l'aigle recommença : « Dans ce royaume ne monta jamais celui qui ne crut pas au Christ, avant ou après qu'il fut cloué sur le bois.

» Mais vois, beaucoup crient : Christ! Christ! qui au jugement seront moins près de lui que tel qui ne connut pas le Christ 2.

» Et de tels chrétiens, l'Éthiopien les condamnera quand les deux collèges se sépareront, l'un éternellement riche, et l'autre pauvre.

» Que pourront dire les Persans à vos rois, lorsqu'ils verront ouvert ce volume dans lequel toutes les turpitudes de ces rois sont écrites ?

» Là, on verra parmi les œuvres d'Albert celle qui bientôt lancera l'aigle sous laquelle le royaume de Prague ne doit plus être qu'un désert.

» Là, on verra la douleur qu'excite sur la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra blessé par un sanglier 3.

» Là, on verra l'orgueil insatiable qui rend fous l'Écossais et l'Anglais, à ce point qu'ils ne peuvent se renfermer dans leurs limites.

» Là, on verra la luxure et la vie molle de ce roi d'Espagne et de ce roi de Bohême *, qui ne connut ni ne voulut jamais la valeur.

» On y verra, marquée avec un I, la bonté du Boiteux de Jérusalem 5, tandis que le contraire de sa bonté sera marqué par un M.

» On y verra l'avarice et la vilenie de celui qui possède l'île de feu 6, où Anchise finit sa longue carrière. » Et pour donner à entendre comme il vaut peu, son

1 L'aigle. — Voir au Paradis, chant VI, l'histoire de l'aigle romaine.

îNon omnis qui dicit Domine, Domine, intrabit in regnum cœlorum. (Math., vil.}-

'Philippe le Bel.

' Alphonse et Venceslas.

* Charles, roi de Pouille et de Jérusalem.

' Frédéric, roi de Sicile, etc.

écriteau sera en lettres tronquées, qui contiendront beaucoup de choses dans un petit espace.

» Et à chacun apparaîtront les œuvres honteuses de 'oncle et du frère, qui ont avili une si brave nation et deux couronnes.

» Et là seront connus le roi de Portugal et celui de Norwége, et celui de Rasoio qui altéra les coins de Venise.

» 0 heureuse Hongrie, si elle ne se laisse plus malmener ! ô heureuse Navarre, si elle s'arme des montagnes qui l'entourent !

» Et chacun doit croire que déjà, pour l'appel de cette vengeance, Nicosie et Famagouste se lamentent et crient à cause de la bête qui les mène *;

» Bête qui ne s'éloigne pas des tiaces des autres brutes. »

CHANT XX

Le poëte aperçoit dans l'Aigle céleste les Ames de différents rois qui pratiquèrent la justice et la vertu. — Comme il s'étonne de trouver dans le ciel deux personnages qui n'avaient pas eu la foi chrétienne, l'Aigle lui explique comment ces esprits furent sauvés.

Quand celui qui illumine le monde entier descend de notre hémisphère, et que le jour s'éteint de toutes parts,

Le ciel, qu'il éclairait seul d'abord, reparaît soudain parsemé de lumières dans lesquelles une seule resplendit.

Et cet état du ciel me vint à l'esprit, quand le signe du monde et de ses chefs referma son bec béni.

Car toutes ces vives lueurs reluisant beaucoup plus recommencèrent des chants écoulés et disparus de ma mémoire.

O doux Amour, qui te revêts de sourire, combien tu me paraissais ardent au milieu de ces splendeurs qui ne respiraient que de saintes pensées !

1 Deia villes du royaume de Chypre, soumis à Henri II.

Après que ces joyaux précieux et brillants, dont je vis la lumière sainte ornée, imposèrent silence à leurs chants angéliques,

Il me sembla entendre un murmure de fleuve qui descend limpide de pierre en pierre, montrant la fécondité de sa source.

Et comme le son prend sa forme au coup de la lyre, et comme au trou du chalumeau le vent qui y pénètre,

Ainsi sans retard ce murmure de l'aigle s'échappa de son cou, comme s'il était troué.

Il s'y fit une voix, et elle en sortit par son bec en forme de paroles, telles que les attendait mon cœur où. je les écrivis.

« Cette partie de moi qui voit et dans les aigles mortels soutient l'éclat du soleil, me dit-il, veut maintenant être regardée fixement.

» Car des feux qui composent ma figure , ceux qui font étinceler mon œil dans ma tête sont les premiers de tous leurs degrés;

» Celui qui brille au milieu par la prunelle fut le chantre de FEsprit-Saint , qui transporta l'arche de ville en ville * ;

» Il sait maintenant le mérite de son chant, en tant qu'il fut l'effet de sa volonté, par sa récompense qui est en proportion.

» Des cinq qui font l'arc de mon sourcil , celui qui est le plus près de mon bec consola la veuve de la perte de son fils2;

» Il sait maintenant, par l'expérience de cette douce vie et de la vie opposée, combien il coûte cher de ne pas suivre le Christ.

» Et celui qui suit en remontant l'arc dont ie parle retarda la mort par une vraie pénitence3;

» Il sait maintenant que l'arc éternel ne se change pas,

1 David.

1 Trajan.

* Éiéchias.

quoique là-bas une prière fervente fasse de la veille le lendemain.

» L'autre * qui suit transféra à Byzance les lois et moi dans de bonnes intentions qui portèrent de mauvais fruits, et se fit Grec pour ce'der la place au Pasteur ;

» Il sait maintenant que le mal résultant de sa bonne action ne lui est pas nuisible, bien que le monde en ait été détruit.

» Et celui que tu vois au déclin de l'arc fut Guillaume, que regrette cette terre qui pleure vivants Charles et Frédéric 2 ;

» Il sait maintenant combien le ciel s'éprend d'un roi juste; et il le fait voir aussi par l'éclat dont il est revêtu.

» Qui croirait là-bas, dans le monde plein d'erreurs, que Riphée, le Troyen, est dans cet arc la cinquième des lueurs saintes3?

» Il sait maintenant de la grâce divine bien plus que le monde n'en peut voir, bien que sa vue n'en distingue pas ie fond. »

Telle l'alouette qui d'abord s'élève dans l'air en chantant, et puis se tait contente de la dernière mélodie qui la rassasie ;

Telle me parut l'image du signe de la volonté éternelle, au gré duquel chaque chose devient ce qu'elle est.

Et quoique je fusse là pour mon doute semblable au verre pour la couleur qui le revêt, il ne supporta pas d'attendre en silence :

« Mais quelles sont ces choses ? » me fit-il sortir de la bouche par la force de son poids k, car je voyais de grands rayonnements de joie.

Puis, avec l'œil plus enflammé, le signe béni me ré-

1 Constantin.

' Guillaume II, roi de Sicile, surnommé le Bon.

Cadit et Itiplieus, justissimus unus Qui fuit in Teucris, et servantissimus œqui. [Mneid., 1. il.)

* De lu bocca mi pinsc con la forsa del suo peso

pondit , pour ne pas me tenir plus longtemps dans l'étonnement :

« Je vois que tu crois ces choses parce que je les dis, mais tu n'en sais pas le pourquoi ; en sorte que pour être «rues elles n'en sont pas moins cachées.

» Tu fais comme celui qui apprend bien la chose par son nom, mais n'en peut voir l'essence, si un autre ne l'explique.

» Regnum cœlorum cède à la violence d'un amour chaud et d'une vive espérance qui triomphent de la volonté divine.

» Non à la manière dont l'homme maîtrise l'homme; mais ils triomphent, parce qu'elle veut être vaincue; et, vaincue, elle triomphe par sa bonté.

» La première âme du sourcil et la cinquième te font l'émerveiller d'en voir ornée la région des anges.

» Elles ne sortirent pas de leurs corps païennes, comme tu crois, mais chrétiennes, ayant fermement foi, l'une1 aux pieds qui devaient souffrir, l'autre2 aux pieds qui avaient souffert.

» L'une, sortie de l'enfer d'où l'on ne revient jamais à de bonnes intentions, reprit ses os, et ce fut le prix d'une vive espérance ;

» D'une vive espérance qui mit tant de force dans les prières faites à Dieu pour la ressusciter, que sa volonté en put être ébranlée.

» L'âme glorieuse dont je parle , revenue dans la chair où elle resta peu, crut en celui qui pouvait l'assister;

« Et, croyant, s'embrasa d'un tel feu de véritable amour, qu'à la seconde mort elle fut digne de venir à cette fêle;

» L'autre, par une grâce qui découle d'une fontaine si profonde que jamais créature n'enfonça l'œil au delà de sa surface,

» Mit là-bas tout son amour dans la droiture ; c'est pourquoi de faveur en faveur Dieu ouvrit ses regards à notre rédemption future;

' Riphce.

* Trojan.

r> D'oi il crut en elle, et, dès lors, ne souffrit plus l'infection du paganisme ; et il reprenait les gens pervers.

» Ces trois femmes1 que tu as vues à la roue droite du char lui tinrent lieu de baptême plus de trois mille ans avant qu'on baptisât.

» 0 prédestination! comme ta racine est éloignée de ces yeux qui ne voient pas la cause première loia l

» Et vous, mortels, soyez retenus dans vos jugements; car nous, qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus.

» Et une telle ignorance nous est douce, parce que notre bonheur s'accroît de ce bonheur, et que nous voulons ce que Dieu veut. »

Ainsi cette image divine, pour éclaircir ma courte vue, me donna ce doux remède.

Et, comme un bon joueur de cithare fait suivre à un bon chanteur la vibration de la corde , d'où le chant acquiert plus de charme,

Ainsi, tandis qu'elle parlait, je me souviens que je vis les deux lueurs bienheureuses, comme les paupières qui battent en même temps,

Jeter des éclairs au son des paroles.

CHANT XXI

De la sphère de Jupiter le poëte monte à celle de Saturne, septième ciel. — Là, ceux qui s'adonnèrent à la vie contemplative forment une immense échelle. — Saint Pierre Damier répond à toutes les questions du poëte. — Satire de la mollesse et du luxe du clergé de son siècle.

Mes yeux étaient de nouveau fixés sur le visage de ma Dame, et mon âme avec eux, et mon attention s'était détournée de tout autre objet;

Et elle ne souriait pas. « Mais si je souriais, me dit-elle,

1 Les trois Vci lus lliéo gales.

tu deviendrais tel que Sémélé, quand elle fut mise en cendres; ' «s1

» Car ma beauté qui, comme tu l'as vue, s'illumine à mesure que nous montons les degrés du palais éternel,

» Si elle ne se modérait pas, resplendirait tellement, que ta force mortelle, exposée à ses éclairs, paraîtrait une feuille que le tonnerre brise.

» Nous sommes parvenus à la septième splendeur1 qui, sous la poitrine du Lion brûlant, rayonne maintenant avec lui vers la terre, en tempérant son ardeur :

» A la suite de tes regards lance ton esprit, et fais de tes yeux des miroirs pour l'image qui s'y réfléchira, »

Celui qui saurait combien ma vue se repaissait de ce bienheureux aspect, quand je le remplaçai par un autre objet,

Connaîtrait combien il m'était agréable d'obéir à mon céleste guide, contre-balançant un bonheur par l'autre.

Dans cette planète qui, tournant autour du monde, porte le nom de ce roi chéri sous lequel le mal gisait mort,

Je vis une échelle de la couleur de celles que frappe un rayon de soleil, et si élevée, que mon regard ne pouvait la suivre*.

Je vis aussi par les échelons descendre tant de splendeurs, que je pensai que toutes les lumières qui brillent au ciel étaient répandues là.

Et, comme par une habitude naturelle, les corneilles, au commencement du jour, s'agitent ensemble pour réchauffer leurs froides ailes;

Puis les unes partent sans retour, d'autres reviennent à l'endroit d'où elles se sont envolées, et d'autres tournoient sur place :

Ainsi me parurent faire ces clartés qui vinrent ensemble, jusqu'à ce que chacune atteignît un certain échelon.

Et celle 3 qui s'arrêta le plus près devint si éblouissante,

1 Saturne, où sont ceux qui vécurent de la vie contemplative!

3 L'échelle iju'avait vue Jacob.

' Saint Pierre Daaiien, ermite, puis cardinal.

que je disais en moi-même : Je vois bien l'amour que tu m'annonces.

Mais celle dont j'attends l'ordre pour parler ou me taire se lient immobile; aussi, contre mon désir, fais-je bien de ne rien demander.

C'est pourquoi, elle qui voyait mon silence dans la vue de celui qui voit tout, me dit : « Satisfais ton ardent désir. »

Je commençai : « Mon mérite ne me rend pas digne de ta réponse; mais, au nom de celle qui me permet de t'interroger,

» Ame bienheureuse qui te tiens cachée dans ton allégresse, fais-moi connaître la cause qui te rapproche autant de moi,

» Et dis-moi pourquoi se tait dans cette sphère la douce symphonie du Paradis, qui dans celles d'au-dessous résonne si dévotement?

— Tu as l'ouïe mortelle comme la vue, me réponditelle : on ne chante pas ici pour la même raison que Béatrice ne sourit pas.

» Je ne suis descendue si bas par les degrés de l'échelle sainte que pour te faire fête avec la parole et avec la lumière qui me revêt;

» Et ce n'est pas plus d'amour qui m'a rendue plus empressée, car on brûle là-haut de plus et d'autant d'amour, comme l'éclat te le manifeste.

» Mais la haute charité qui fait de nous des servantes attentives à la volonté qui gouverne le monde nous classe ici comme tu remarques.

— Je vois bien, dis-je, lampe sacrée, qu'un amour libre suffit dans cette cour pour être serviteur de la Providence éternelle;

» Mais ce qui me paraît dur à comprendre, c'est pourquoi seule entre tes compagnes tu as été prédestinée à cet office. »

Je n'étais pas arrivé à la dernière parole, que la lueur fit un centre de son milieu, tournant comme une meule rapide.

Puis l'amour qui était dedans répondit : « La lumière

divine se darde sur moi, pénétrant par celle dont je m'enveloppe ;

« Sa vertu, jointe à ma vue, m'élève tant, que je vois l'essence suprême où elle est puisée.

>> De là vient l'allégresse dont je rayonne, parce que, àia clarté de ma vue, j'égale la clarté de mes rayons.

» Mais l'âme qui s'éclaircit le plus dans le ciel, le séraphin qui a le plus enfoncé l'œil en Dieu, ne satisfera pas à ta demande,

» Attendu que ce que tu demandes s'avance tellement dans l'abîme du décret éternel, que cela est interdit à toute vue créée;

» Et quand tu retourneras dans le monde mortel, rapporte cela, afin qu'on ne présume pas davantage marcher dans un tel but.

» L'esprit qui est lumière ici est fumée sur terre; vois donc comment il peut là-bas ce qu'ici il ne peut pas, bien que le ciel l'élève. »

Ses paroles me retinrent tellement, que je laissai la question, et me bornai à demander humblement à cette lueur qui elle était.

« Entre les deux rivages d'Italie, et pas très-loin de ta patrie l, des rochers s'élèvent si haut que souvent la foudre gronde au-dessous;

» Ils forment un mamelon qui s'appelle Catria, au pied duquel est un ermitage uniquement consacré au culte de latrie. »

Ainsi l'âme me répondit pour la troisième fois; puis continuant, elle dit : « Là je m'affermis tant au service de Dieu,

» Que, rien qu'avec des mets assaisonnés avec la liqueur de l'olive, je passais doucement les chaleurs et les froids, heureux dans mes pensées contemplatives.

» Ce cloître produisait abondamment pour cette partie des cieux; et maintenant il est devenu si vide, qu'il faut ■que cela se révèle bientôt.

' Dans le ducUi d'Urbin.

» Dans ce lieu je fus Pierre Damien, et je fus Pierre le. pêcheur dans le couvent de Notre-Dame sur le rivage de l'Adriatique.

» Peu de vie mortelle m'était restée, quand je fus appelé et obligé de recevoir ce chapeau qui ne se transmet que de mal en pis.

» Céphas vint, et vint le vase d'élection 1 du Saint-Esprit, tous deux maigres et pieds nus, prenant de toutes mains leur nourriture.

» Maintenant tes pasteurs modernes veulent qu'on les soutienne par ici et par là, et qu'on les mène, et qu'on les soulève par derrière, tant ils sont lourds.

» Ils couvrent de manteaux leurs palefrois, si bien que deux bêtes vont sous une seule peau 2. 0 patience, qui en tolères tant ! »

A cette parole, je vis plusieurs lueurs descendre et courir d'échelon en échelon, et chaque tour les rendait plus belles.

Elles vinrent et s'arrêtèrent autour de celle-ci, et poussèrent un cri si retentissant, qu'il ne pourrait être comparé à rien d'ici-bas,

Et je ne le compris pas, tant le bruit m'anéantit.

CHANT XXII

Sphère de Saturne. — Saint Benoît raconte au poète comment il porta le nom a« Jésus-Clirist sur le mont Cassin. — De là Dante monte avec Béatrice vers le signe des Gémeaux, ou la huitième sphère.

Accablé de stupeur, je me tournai vers mon guide comme un petit enfant qui se réfugie toujours là où il a le plus de confiance.

Et celle-ci, comme une mère qui soudain secourt son fils pâle et tremblant, avec une voix qui a coutume de Je rassurer,

1 Saint Paul.

* Dicton florentin.

Me dit : k Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel, et ne sais-tu pas que le ciel est toute sûreté, et que ce qui s'y fait vient d'un bon zèle?

» Maintenant tu peux penser combien t'auraient changé le chant des lumières et mon sourire, puisque le cri t'a tant ému.

» Si tu avais compris les. prières qu'il renferme, déjà te serait connue la vengeance que tu verras avant ta mort.

» L'épée d'en haut ne frappe jamais à la hâte ni tardivement, au gré de celui qui l'attend avec désir ou crainte.

» Mais à présent retourne-toi d'un autre côté, et tu verras beaucoup d'esprits illustres si tu ramènes ton regard comme je dis. »

Je dirigeai mes yeux selon qu'il lui avait plu, et je vis cent petites sphères qui ensemble s'embellissaient de leurs rayons mutuels;

Je me tenais comme celui qui réprime en soi la pointe du désir, et ne se hasarde à rien demander , tant il craint d'aller trop loin.

Et la plus grande et la plus brillante de ces perles s'avança pour contenter ma curiosité;

Puis j'entendis au dedans d'elle l : «Si tu voyais comme moi la charité qui brûle en nous, tes pensées seraient exprimées:

» Mais, pour qu'en attendant tu n'arrives pas trop tard au but sublime, je ferai d'avance réponse à la pensée contre laquelle tu te tiens si fort en garde.

» Ce mont sui- le penchant duquel est Cassin fut fréquenté autrefois à son sommet par des gens égarés et pervers *;

» Et c'est moi qui y portai le premier le nom de celui qui amena sur la terre la vérité qui nous élève tant ici;

» Et la grâce reluit tant sur moi, que j'arrachai les villes environnantes au culte impie qui avait séduit le monde.

» Ces autres feux furent tous des hommes contemplatifs,

1 Celte lueur qui parle est saint Benoît, sous Justiniea, au sixième siècle. * Oc y voyait un temple d'Apollon.

embrasés de cette ardeur qui fait naître les fleurs et les fruits saints.

» Ici est Macaire * et ici Romuald; ici sont mes frères qui s'enfermèrent dans les cloîtres et gardèrent un cœur persévérant. »

Et moi à elle : « L'affection que tu montres en me parlant, et la bienveillance que je vois et remarque dans toutes vos lueurs,

» A tellement épanoui ma confiance, comme le soleil fait la rose, quand elle s'ouvre autant qu'elle en a la force,

» Que je te prie, père, de m'apprendre si je puis acquérir assez de grâce pour te voir à face découverte. »

Là-dessus, lui : « Frère, tes sublimes désirs s'accompliront en haut dans la dernière sphère où s'accomplissent tous les autres et les miens,

» Là tout vœu est parfait, mûr et entier; dans celle-là seule toute partie est où elle fut toujours;

» Parce qu'elle n'est pas dans un lieu et ne tourne pas entre les pôles ; et notre échelle va jusqu'à elle : ce qui fait qu'elle se dérobe à ta vue.

» Le patriarche Jacob la vit avancer jusque là-haut sa partie supérieure, quand elle lui apparut si chargée d'anges.

» Mais, pour la gravir, personne maintenant ne retire ses pieds de la terre; et ma règle ne sert plus là-bas qu'à gâter du papier.

» Les murs qui étaient une abbaye sont devenus des cavernes, et les capuchons sont des sacs pleins de mauvaise farine 2.

Mais la plus lourde usure ne se soulève pas contre la volonté de Dieu, autant que le fait le fruit des richesses, qui rend le cœur des moines si insensé.

» Tout ce que l'Église épargne est à ceux qui demandent au nom de Dieu et non à des parents ni à d'autres plus infâmes.

1 II y eut deux Macaire ; Homuald fonda les Camaldules en 952. • Fecistis illam speluncam latronum. [Matta., 22.)

» La chair des mortels est si délicate, qu'une bonne, institution ne dure pas depuis la naissance du chêne jusqu'à la formation du gland.

» Pierre commença sans or et sans argent 1, et moi avec la prière et le jeûne, et François fonda son ordre sur l'humilité.

» Et si tu regai'des le principe de chacun, et qu'ensuite tu considères où il est arrivé, tu le verras changé du blanc au noir.

» Cependant le Jourdain reculant et la mer fuyant quand Dieu le voulut, furent plus merveilleux à voir que ne serait le remède à cet abus. »

Ainsi elle me parla, et se retira dans sa troupe; et la troupe se resserra, puis, comme un tourbillon, se leva tout entière.

La douce Dame' 2 me poussa par un seul signe à monter derrière eux sur cette échelle, tant sa vertu vainquit ma nature ;

Et jamais ici-bas, où l'on monte et descend, il n'y eut naturellement mouvement si prompt qui pût s'égaler à mon vol.

Puissé-je retourner, lecteur, à ce pieux triomphe, pour lequel je pleure souvent mes péchés et me frappe la poitrine,

Comme il est vrai que tu n'aurais pas mis au feu et retiré ton doigt dans le temps qu'il me fallut pour voir le signe qui suit le Taureau et être au dedans de lui 3.

0 glorieuses étoiles ! ô lumière pleine d'une grande vertu! de qui je reconnais tenir tout mon génie, quel qu'il soit,

Avec vous naissait et se cachait avec vous celui qui est père de toute vie mortelle *, quand je sentis pour la première fois l'air toscan ;

Et puis, quand me fut octroyée la grâce d'entrer dans

* Argentimi et aurum non est mihi. [Act., 3.) ' Béatrice.

3 II entre dans la huitième sphère, où sont les étoiles fixes,

* Le soleil,

la route élevée qui vous fait tourner, votre région me fut ouverte :

Vers vous à présent mon âme dévotement soupire, aûn d'acquérir de la vigueur au rude passage qui la tire à lui !

« Tu es si près du dernier salut, commença Béatrice, que tu dois avoir les yeux nets et perçants.

» C'est pourquoi, avant que tu y pénètres plus avant, regarde en bas, et vois combien de monde je t'ai déjà mis sous les pieds,

» Afin que ton cœur se présente aussi réjoui que possible à la foule triomphante qui vient joyeuse par cette voûte éthérée. »

Je retournai du regard à travers toutes les sept sphères, et je vis notre globe tel, que je souris de son vil aspect;

Et j'approuve comme la meilleure pensée celle qui le prise le moins; et celui qui songe à l'autre monde peut s'appeler vraiment homme de bien.

Je vis la fille de Latone 1 enflammée sous cette ombre qui fut cause que je l'avais crue raréfiée et dense.

Je soutins ici l'aspect de ton fils, ô Hypérion2 ! et je vis comment se meuvent autour et près de lui Maia et Dione 3.

De là m'apparut Jupiter tempérant son père et son fils; et de là me furent clairs leurs changements de place.

Et toutes les sept planètes me montrèrent alors quelle est leur grandeur, quelle est leur rapidité, et quelle est leur distance respective.

Ce petit point qui nous rend si orgueilleux, alors que je tournai avec les éternels Gémeaux, m'apparut tout entier des montagnes à la mer;

Puis je reportai mes yeux sur les beaux yeux ♦.

1 La Lime.

5 Le Soleil, fils d'Hypenon.

* Mercure était fils de Maia; Venus fille de Dione. Dante parle de toutes lessphères qu'il a visitées.

4 Les yeux de Béatrice.

CHANT XXIII

le poëte raconte qu'il vit le Christ brillant comme le soleil au-dessus des Bienheureux. — Ensuite il vit la Vierge Marie portant un agneau qui chantait avec une voix toute pleine de suavité'.

Comme l'oiseau entre les feuilles aimées, posé près du nid de ses chers petits, pendant la nuit qui nous cache les choses,

Afin de voir ces objets désirés, et pour trouver la nourriture dont il se repaîtra (travaux pénibles qui lui sont agréables),

Épie le temps c.ous le feuillage entr'ouvert, et avec des souhaits ardents attend le soleil, regardant fixement si l'aube va naître;

Ainsi ma Dame se tenait droite et attentive, tournée vers la région où le soleil montre moins de célérité 1 ;

Si bien que, la voyant en suspens et curieuse, je devins comme celui qui désirant voudrait autre chose, et en espérant se calme.

Mais il y eut peu d'intervalle entre les deux instants : je dis celui de mon attente et celui de voir le ciel aller en s'éclairant de plus en plus.

Et Béatrice dit : « Voilà les légùjos du triomphe du Christ, et tout le fruit recueilli du tournoiement de ces sphères. »

Il me parut que son visage était tout en flamme; et elle avait les yeux si pleins de joie, qu'il faut que je passe sans donner d'explication.

Telle que dans les pleines lunes sereines, Phœbé sourit parmi les nymphes 2 éternelles qui éclairent le ciel dans toutes ses parties,

Tel je vis par-dessus des milliers de lueurs un soleil qui

• Le midi.

1 Les nymphes, c'est-à-dire les étoile».

Sii LA DIVINE COMÉDIE.

les allumait toutes, comme fait le nôtre des flambeaux célestes;

Et, à travers sa vive lumière, la brillante substance paraissait si claire à mes regards, qu'ils ne la supportaient pas.

« 0 Be'atrice, doux et cher guide ! » Elle me dit : « Ce qui t'accable est une vertu à laquelle rien ne résiste.

» Là est la sagesse et la puissance qui ouvrirent entre le ciel et la terre les voies dont on a eu de si longs désirs. »

Comme le feu s'échappe de la nue en se dilatant tellement qu'elle ne le contient plus, et, contre sa nature, se précipite en bas;

Ainsi mon esprit, devenu plus grand au milieu de ces mets, sortit lui-même et ne sait pas se rappeler ce qu'il devint.

« Ouvre les yeux et regarde ce que je suis ! Tu as vu des choses qui t'ont rendu capable de supporter mon sourire. »

J'étais comme celui qui se souvient d'une vision oubliée et qui s'efforce en vain de se la ramener à l'esprit,

Lorsque j'entendis cette offre si digne d'être agréée, qui ne s'effacera jamais du livre où se consigne le passé.

Quand toutes ces langues que Polymnie et ses sœurs engraissèrent de leur lait le plus doux résonneraient maintenant

Pour m'aider, je n'arriverais pas au millième de la vérité en chantant ce saint sourire et le pur éclat qu'il donnait à ce saint visage.

Et ainsi, en représentant le Paradis, le poëme sacré doit sauter comme un homme qui trouve son chemin coupé.

Mais celui qui pensera au poids du sujet, et à l'épaule mortelle qui s'en charge, ne la blâmera pas si elle tremble dessous.

Ce n'est pas un chemin pour une petite barque ni pour un nocher qui se ménage , celui que va fendant ma proue hardie.

« Pourquoi mon visage te passionne-t-il tant, que tu ne te

tournes pas vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons du Christ ?

» Là est la rose * dans laquelle le Yerbe divin se fit chair, et là sont les lis* dont l'odeur indique le bon chemin. »

Ainsi Béatrice; et moi, qui étais tout empressé à suivre ses conseils, je livrai encore un combat à ma paupière débile.

Comme mes yeux environnés d'ombres virent jadis un pré en fleurs, sous un pur rayon de soleil qui traversait la nue déchirée,

Ainsi je vis une foule de splendeurs illuminées d'en haut par des, rayons ardents, sans voir le principe de leur éclat.

0 bénigne vertu 3, qui les éclaires ainsi, tu t'élevas pour laisser la place libre à mes yeux qui étaient trop faibles.

Le nom de la belle fleur * que j'invoque toujours, matin et soir, contraignit tout mon esprit de regarder le plus grand feu5.

Et lorsque mes deux yeux m'eurent dépeint la beauté et l'étendue de la vivante étoile qui triomphe là-haut comme elle triomphe ici-bas,

Du fond du ciel descendit une lueur 6 ayant la forme d'un cercle comme une couronne, et elle ceignit l'étoile et tourna autour d'elle.

La mélodie qui résonne la plus douce ici-bas, et qui attire à soi le plus l'âme, paraîtra un nuage que déchire le tonnerre,

Comparée au son de cette lyre, qui couronnait le beau saphir dont le ciel le plus clair s'azure.

« Je suis l'amour angélique, je tourne autour de la joie sublime, née du ventre qui fut la demeure de notre désiré;

» Et je tournerai, reine du ciel, pendant que tu suivras

1 La Vierge, rosa mystica.

* Les apôtves. Florete, flores, quasi lilium et date odorcm. [Ecoles., c. xsxix.

* Le Christ.

1 La Vierge.

5 La Vierge.

* L'archange Gabriel.

Sifi LA DIVINE COMÉDIE.

ton fils et feras plus divine la sphère suprême parce que tu y entres. »

Ainsi se terminait la mélodie circulaire, et toutes les autres lueurs firent résonner le nom de Marie.

Le manteau royal 1 de toutes ces sphères du monde, ce manteau qui s'enflamme et s'anime davantage sous le souffle de l'influence de Dieu,

Avait, au-dessus de nous, son bord intérieur si éloigné, que son aspect, là où j'étais, ne m' apparaissait pas encore.

C'est pourquoi mes yeux n'eurent pas la force de suivre la flamme couronnée qui "s'éleva à la suite de sa divine progéniture ;

Et, comme le petit enfant qui tend les bras vers sa maman, après qu'il a pris le lait, par l'effet de l'affection qui à la fin éclate au dehors,

Chacune de ces lueurs s'allongea, par le haut, si bien que la haute tendresse qu'elles avaient pour Marie me fut manifeste.

Ensuite elles restèrent en ma présence, chantant si doucement Regina cedi, que jamais le charme ne s'en effacera en moi.

Oh ! combien est grande l'abondance déposée dans ces coffres si riches qui furent sur la terre de si bons semeurs !

Là on vit et on jouit du trésor amené en pleurant dans l'exil de Babylone2, ou on laissa l'or.

Là triomphe de sa victoire sous le haut fils de Dieu et de Marie, et avec l'ancien et le nouveau concile,

Celui qui tient les clefs de cette gloire 3.

1 Le premier Mobile, ou neuvième ciel.

'Babylone, c'est-à-dire ce monrie.

* Saint Pierre avec les saints de l'Ancien et du Nouveau Tesiamosi.

CHANT XXIV

Béatrice, après avoir prié le collège apostolique d'être favorable au poëte, prie saint Pierre de l'examiner sur la Foi. — Le grand apôtre fait à Dante diverses questions. — Sur les réponses qu'il reçoit, le Saint approuve la croyance da poëte.

« 0 compagnie élue à la grande cène de l'Agneau béni, qui vous nourrit de façon que votre volonté est toujours remplie,

» Si, par la grâce de Dieu, celui-ci goûte ce qui tombe de votre table avant que la mort lui en précise le temps,

» Songez à son ardeur immense, et rafraîchissez-la un peu : vous buvez toujours à la source d'où vient ce qu'il pense! »

Ainsi Béatrice. Et ces âmes joyeuses se firent sphères sur les pôles fixes, flamboyant vivement à la manière de? comètes.

Et comme les roues, dans le mécanisme des horloges, se meuvent de manière qu'il semble, à qui l'observe, que la première est immobile et que la dernière vole,

Ainsi ces rondes, dansant différemment, me faisaient juger de la béatitude par leur rapidité ou leur lenteur.

Or de celle en qui j'avais remarqué plus de beauté, je vis sortir un feu si heureux, qu'elle n'en laissait aucun d'une plus grande clarté.

Et trois fois elle tourna autour de Béatrice avec un chant si divin, que mon imagination ne le rendit pas.

C'est pourquoi la plume saute et ne l'écrit point; car, pour peindre de tels plis, notre imagination, ou du moins notre parole, a un coloris trop cru.

« 0 ma sainte sœur ! qui nous pries si dévotement, par ton ardente affection tu me détaches de cette belle sphère *. »

Puis le feu béni, s'étant arrêté, dirigea vers ma Dame son souffle, qui parla ainsi que j'ai dit.

' C'est saint Pierre qui parle et va interroger Dante eus Ja foi.

Et elle : « 0 lueur éternelle du grand homme à qui Notre-Seigneur a laissé les clefs de cette joie merveilleuse, qu'il avait portées là-bas,

» Interroge, comme il te plaira, celui-ci sur les points légers ou graves, relatifs à la foi qui te fit marcher sur la mer!

)> S'il aime et s'il espère, et s'il croit bien, tu ne l'ignores pas, puisque tu as le regard là où toute chose se voit peinte;

» Mais, puisque ce royaume s'est fait des citoyens par la foi sincère, il est bon, pour le glorifier, que tu viennes en parler à celui-ci. »

Comme le bachelier s'arme et ne parle pas, pendant que le maître propose la question dont il doit approuver, mais non donner la solution,

Ainsi je m'armais de raisons pendant qu'elle parlait, pour être prêt devant un tel examinateur et à une telle confession.

« Dis, bon chrétien, explique-toi : qu'est-ce que la foi? » Alors je levai le front vers la lueur d'où s'exhalait cette parole.

Puis je me tournai vers Béatrice, et elle me fit promptement signe d'épancher l'eau de ma source intérieure.

« Que la grâce qui me permet de me confesser au grand primipilaire1, commençaî-je, fasse que mes idées soient précises. »

Et je poursuivis : « Comme l'a écrit, père, la plume véri dique de ton cher frère2 qui mit avec toi Rome en bon chemin,

» La foi est la substance des choses espérées, et l'argument des choses non visibles : et cela me paraît son essence3. »

Alors j'entendis : « Ton sens est droit, si tu comprends

1 Primipilaire, chef de la première centurie, chez les Romains». « Saint Paul.

' Est iides spcramlaruin substanlia rerum, argumentum non apparentimi»,

(S. Paul.)

bien pourquoi il la plaça parmi les substances et puis parmi les arguments. »

Et moi ensuite : « Les choses profondes qui se font ici voir à moi" sont tellement cachées aux yeux là-bas,

» Que leur existence est dans la croyance seule, sur laquelle se fonde la haute espérance; et c'est pourquoi elle tient lieu de substance.

» Et il faut argumenter de cette croyance, sans avoir d'autre lumière; et c'est pourquoi elle tient lieu d'argument. »

Alors j'entendis : « Si tout ce qui s'acquiert là-bas par la science était aussi bien compris, l'esprit de sophisme n'y aurait pas de place. »

Tel fut le souffle exhalé de ce brûlant amour; puis il ajouta : « Une assez bonne épreuve a été faite de Faloi et du poids de cette monnaie.

» Mais dis-moi si tu l'as dans ta bourse? » Et moi : « Oui, je l'ai si brillante et si entière, que rien ne me met en doute sur son coin. »

Ensuite ceci sortit de la lueur profonde qui brillait là : a Ce précieux joyau sur lequel votre vertu se fonde,

» D'où te vient-il? » Et moi: « L'abondante pluie de l'Esprit-Saint qui est répandue sur les anciennes et les nouvelles pages

» Est le syllogisme qui m'en a convaincu si subtilement, qu'auprès d'elle toute démonstration me paraît obtuse. »

J'entendis ensuite : ce L'ancienne et la nouvelle proposition qui font convaincu ainsi , pourquoi les tiens-tu pour parole divine ? »

Et moi : « La preuve qui me découvre la vérité, ce sont les œuvres subséquentes pour lesquelles la nature ne chaufla jamais le fer ni ne battit l'enclume. »

Il me fut répondu: « Dis, qui t'assure que ces œuvrer furent cela même qui veut être prouvé ? Rien autre ne te le jure.

— Si le monde se convertit au christianisme sans mira-

clés, dis-je, cela seul est un miracle tel, que les autres n'en sont pas le centième.

» Car tu entras pauvre et à jeun dans le champ pour semer la bonne plante qui jadis fut vigne et maintenant est devenue ronce. »

Ceci fini, la cour sublime et sainte entonna dans les sphères : « Louons un seul Dieu dans la mélodie qui se chante là-haut. »

Et ce baron1 qui, en m'examinant, m'avait si bien attiré de branche en branche, que nous approchions des dernières feuilles,

Recommença : « La grâce qui courtise ton esprit t'a ouvert la bouche jusqu'au point où elle devait s'ouvrir,

» De façon que j'approuve ce qui en est sorti. Mais maintenant il faut expliquer ce que tu crois et d'où cela s'est offert à ta croyance.

— 0 saint père ! ô esprit qui vois ce que tu as cru si fermement que tu as vaincu au sépulcre de plus jeunes pieds 2,

» Commençai-je, tu veux que je manifeste ici la formule de ma vive croyance, et tu en demandes aussi la cause.

» Et je réponds : Je crois en un Dieu seul et éternel qui, sans être mû, meut tout le ciel par l'amour et par le désir;

« Et, à l'appui de cette croyance, je n'ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques , mais elle me la donne aussi, la vérité qui pleut d'ici

» Par Moïse , par les prophètes et par les psaumes , par l'Évangile, et par vous qui avez écrit, après que l'ardent Esprit vous eut sanctifiés.

» Et je crois en trois personnes éternelles, et je les crois une essence tellement une et tellement triple, qu'elles comportent à la fois sunt et est.

» La mystérieuse nature divine dont je traite maintenant

1 Saint Pierre : E quel baron.

* Saint Pierre enlra au sépulcre avant saint Jean, arrive cependant le premier.

s'est scellée à plusieurs fois dans mon esprit par la doctrine évangélique :

» C'est là le principe, c'est là l'étincelle qui se dilate après en flamme vive et scintille en moi comme une étoile au ciel. »

Comme le maître qui entend ce qui lui plaît embrasse son serviteur en se félicitant de la nouvelle aussitôt que celui-ci se tait;

Ainsi, en me bénissant et en chantant trois fois, m'entoura, dès que je me tus, la lueur apostolique sur Tordre de laquelle

J'avais parlé; tant mes paroles lui avaient plu.

CHANT XXV

L'Apôtre saint Jacques examine le poëte sur l'Espérance, et lui fait trois questions. — Béatrice répond à la première et Dante aux deux aulres. — Ensuite saint Jean l'Évangéliste fait connaître au poëte que sa dépouille mortelle est restée sur terre. — Le Christ seul et la Vierge Marie sont montés au ciel avec leurs corps.

Si jamais il advient que le poëme sacré auquel ont mis la main et le ciel et la terre, si bien qu'il m'a rendu maigre pendant plusieurs années1,

Triomphe de la cruauté qui me tient en dehors du beau bercail2, où je dormais agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre,

Avec une voix autre désormais, avec une chevelure autre, je reviendrai poëte,. et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne :

Car c'est là que j'entrai dans la foi qui fait connaître les âmes à Dieu, et pour laquelle Pierre m'entoura ainsi le front3.

1 « Ut dignus venias hederis el imagine macrà. » (Juvékìx,.)

* Florence.

* A la lin du chanl précédent.

Î)û2 LA DIVINE COMÉDIE.

Puis s'avança vers nous une lueur de cette troupe d'où était sorti le premier des vicaires que le Christ laissa sur terre ;

Et ma Dame, pleine de joie, me dit : « Regarde, regarde! Voici le baron pour lequel là-bas on visite la Galice1. »

Comme, lorsqu'une colombe se pose près de sa compagne, elles épanchent entre elles leur affection en tournant et en murmurant;

Ainsi je vis ces grands princes glorieux s'accueillir l'un l'autre2, louant la nourriture dont on se repaît là-haut.

Mais, quand le compliment fut achevé, chacun d'eux en silence coram me s'arrêta si flamboyant, qu'il éblouissait ma vue.

En souriant alors, Béatrice dit : « Ame illustre, par qui l'allégresse de notre basilique a été décrite,

» Fais résonner l'espérance dans cette haute région! Tu sais que tu l'as figurée autant de fois que Jésus se fit voir dans son éclat aux trois disciples.

— Lève la tête et rassure-toi, dit la belle âme, car il faut que ce qui vient ici du monde mortel se mûrisse à nos rayons. »

Cet encouragefhent me vint de la seconde lueur3. Alors je levai les yeux vers ces montagnes* qui les avaient courbés auparavant sous leur poids trop grand.

» Puisque notre empereur5 veut par grâce que tu te rencontres, avant la mort, dans la partie la plus secrète de son palais avec ses comtes,

» Afin qu'ayant vu le vrai de cette cour, tu encourages par là, et en toi et dans les autres, l'espérance qui rend là-bas bien épris;

>> Dis ce qu'elle est, dis comment elle fleurit dans ton es-

1 Saint Jacques, qui va interroger Dante sur l'Espérance.

* Saint Pierre et saint Jacques.

* Saint Jacques, symbole de l'Espérance.

4 Saint Pierre et saint Jacques : * Levavi oculos mcos in montes undc ventai YliXllinm mihi. > (Ps. 120.) 1 Dieu.

prit, et d'où elle te vient. » Ainsi poursuivit encore la seconde lueur.

Et la femme pieuse qui avait guidé les plumes de mes ailes dans un si haut vol prévint ainsi ma réponse :

« L'Église militante n'a pas de fils qui espère plus, comme il est écrit dans le soleil qui rayonne sur toute notre foule :

» C'est pourquoi il lui a été accordé de venir d'Egypte pour voir Jérusalem, avant d'être libéré du service.

» Les deux autres points que tu as demandés, non pour les savoir, mais pour qu'il redise combien cette vertu t'est chère,

y> Je les lui laisse; car ils ne lui seront pas difficiles ni sujets de jactance; et qu'il réponde à cela, et que la grâce de Dieu le lui permette. »

Comme un écolier qui répond au maître avec empressement et plaisir sur ce en quoi il est expert, afin que son mérite se révèle,

Je dis : « L'espérance est une attente certaine de la gloire future, que produisent la grâce divine et les mérites antérieurs1;

)) Cette lumière me vient de plusieurs étoiles; mais celuilà la versa le premier dans mon cœur qui fut le chantre souverain2 du souverain Maître.

y> Qu'ils espèrent en toi, dit-il dans son cantique, ceux qui savent ton nom : eh ! qui ne le sait pas, s'il a ma foi ?

» Tu m'as tant inondé de son onde dans ton épître, que j'en suis plein, et que je repleus votre pluie sur autrui. »

Tandis que je parlais, au sein vif de cet incendie tremblait une flamme prompte et fréquente comme un éclair.

Puis elle me dit : « L'amour dont je brûle encore pour la vertu qui me suivit jusqu'au martyre et jusqu'à l'issue du champ de bataille,

* Est spes certa expectatio futurs beatitudinis veniens ex Dei gratià et meritis praecedentibus. (Pierre Lombard.)

1 David : SpereBt in te qui no\erunt nomen Uium. (Ps. 9.)

» Veut que je te parle, à toi qui la chéris j et il me plaît que tu dises ce que l'espérance te promet. »

Et moi : « Les nouvelles et anciennes Écritures déterminent le.. Lut des âmes que Dieu a adoptées, et ce but se montre à moi.

Isaïe dit que chacune d'elles dans sa patrie sera vêtue d'un double vêtement, et sa patrie est cette douce vie.

» Et ton frère f expose beaucoup plus distinctement cette révélation là où il traite des robes blanches. »

Et immédiatement après la fin de ces paroles on entendit au-dessus de nous Sperent in te, à quoi répondirent toutes les rondes.

Puis, parmi elles, une lueur resplendit tellement, que, si le Cancer avait une telle clarté, l'hiver aurait un mois d'un seul jour.

Et comme se lève, et va, et entre en danse une jeune fille joyeuse, seulement pour faire honneur à la mariée, et non pour faire aucune faute ;

Ainsi je vis la splendeur illuminée venir vers les deux autres qui tournaient en rond comme il convenait à leur ardent amour.

Elle se mit du chant et de la note ; et ma Dame tint son regard sur elles comme une épouse silencieuse et immobile.

« C'est celui qui reposa sur le sein de notre Pélican 2, et qui fut du haut de la croix élu au grand office 3. »

Ainsi ma Dame; et ses regards ne cessèrent pas plus d'être attentifs après qu'avant ses paroles.

Comme celui qui regarde et se figure von- s'éclipser un peu le soleil, et qui, à force de voir, finit par ne plus voir ;

Tel je devins devant cette dernière flamme, tandis qu'iL était dit : « Pourquoi t' éblouis-tu pour voir une chose qui n'a pas sa place ici?

• Saint Jean l'Évangëliste.

5 Jcsus-Christ.

' Iste est Johannes Evangelista, qui in cœnà Domini supra pectus Jesu-Ciirisli recubuit, cui Cliristus in cruce pendeus, matrem suam virginem virgim commendavit. (Johann , 13.)

« Dans la terre mon corps est terre et sera tel avec les autres jusqu'à ce que notre nombre égale celui des desseins éternels.

» Les deux lueurs qui se sont envolées portent seules les deux vêtements dans ce bienheureux cloître ; et tu le rediras dans votre monde. »

A ces mots, la ronde enflammée s'apaisa avec le doux mélange qui se faisait du son des trois voix :

Ainsi que, pour faire cesser la fatigue ou le danger, les rames, auparavant frappées sur l'eau, s'arrêtent toutes au son d'un sifflet.

Hélas! combien je fus ému dans l'âme, quand je me tournai pour voir Béatrice, de ne pouvoir plus la voir, quoique je fusse

Près d'elle et dans le monde bienheureux !

CHANT XXVI

Saint Tean l'Êvangéliste examine le poëte sur la troisième vertu théologale, sur la Charité. — Aux réponses satisfaisantes de Dante, les Bienheureux répondent par une hymne. — Ensuite Adam raconte au poëte le temps de sa félicité et de ses malheurs.

Tandis que j'hésitais à cause de ma vue éblouie, voici que de la flamme éclatante qui l'avait éblouie sortit une voix qui me rendit attentif,

Disant : « En attendant que tu retrouves la vue que tu as ' perdue à me regarder, il est bon que tu t'en dédommages en parlant.

» Commence donc et dis à quoi tend ton âme, et crois que la vue en toi est égarée et non morte ;

» Car la femme qui te conduit dans cette divine région a dans le regard la vertu qu'eut la main d'Ananias *. »

Je dis : « Qu'à son gré et tôt ou tard vienne le remède à

' Elle rendit la vue à saint Pani.

mes yeux, qui furent les portes par où elle entra avec le feu dont je brûle toujours.

» Le bien qui rend cette cour contente est l'alpha et Yomêga de tout ce que l'amour me dicte ou de facile ou de rude. »

Cette même voix qui m'avait ôté la peur causée par mon éblouissement subit me donna encore l'envie de parler.

Et elle dit : « Il faut que tu te nettoies à un crible plus serré; il faut que tu dises ce qui dirigea ton arc vers un tel but ». »

Et moi : « C'est par des arguments philosophiques et par l'autorité qui descend d'ici que cet amour a dû se graver en moi.

» Car le bien, en tant que bien, dès qu'on le comprend allume l'amour, et d'autant plus qu'il contient en lui plus de bonté.

» Or donc, vers cette essence, dont l'avantage est tel, que quiconque se trouve en dehors d'elle n'est qu'un rayon de sa lumière,

» Doit se porter plus qu'ailleurs avec amour l'esprit de quiconque voit la vérité sur laquelle se fonde cette preuve;

» Cette vérité est dévoilée à mon intelligence par celui qui me démontre le premier amour de toutes les substances éternelles;

» Elles me la démontrent aussi les paroles du véridique créateur qui dit à Moïse en parlant de lui-même : Je te ferai voir le bien suprême2.

» Tu me la démontres aussi en commençant l'annonce sublime qui proclame les secrets d'en haut au-dessus de tout autre héraut. »

Et j'entendis : « Au nom de l'intelligence humaine et de l'autorité qui est d'accord avec elle, garde pour Dieu le plus puissant de tes amours.

» Mais dis encore si tu sens d'autres cordes te tirer vers

! Saint Jean va interreger Dante sur l'Amour.

1 Dixit Moyses ad Dominum : Ostende niilii yloriam tuasi. — Ego ostendam omne bonura libi. (Exod., 33.)

LE PARADIS. CHANT XXVI. oo"*

lui, et déclare de combien de dents cet amour te mord. »

La sainte intention de l'aigle du Christ 1 ne me fut pas cache'e, et je devinai où il voulait amener ma confession;

C'est pourquoi je repris : « Toutes les morsures qui peuvent tourner le cœur vers Dieu ont concouru à ma charité;

» Car l'existence du monde et mon existence, la mort qu'il subit pour que je vécusse et ce qu'espère tout fidèle comme moi,

» Ainsi que la vive connaissance dont il a été parlé, m'ont tiré de l'amer du mauvais amour, et m'ont déposé sur la rive du bon.

» Les feuilles dont se couvre tout le jardin du jardinier éternel sont aimées de moi en proportion du bien qu'il leur communique. »

Comme je me taisais, un chant très-doux retentit dans le ciel, et ma Dame disait avec les autres : Saint, Saint, Saint!

Et comme on se réveille à une lumière perçante, à cause du sens de la vue qui court à la clarté allant de membrane en membrane,

Et, réveillé, on a horreur de ce qu'on voit, tant est ignorant le réveil subit jusqu'à ce que le jugement lui vienne en aide,

Ainsi Béatrice chassa tout brouillard de mes yeux avec le rayon des siens qui brillait à plus de mille milles.

Alors je vis plus clair qu'auparavant, et, tout stupéfait, je demandai quelle était une quatrième lueur que je vis avec nous.

Et ma Dame : «Du milieu de ces rayons la première âme2 que la première vertu ait jamais créée contemple avec joie son créateur. »

Comme le feuillage dont le sommet fléchit au passage du vent et puis se lève par la propre force qui le redresse,

Ainsi fis-je, en m'émerveillant, tandis qu'elle disait, et

' Saint Jean.

5 Adam.

puis je fus rassuré par un désir de parler dont je brûlais;

Et je commençai : « 0 fruit qui seul fus produit mûr *, ò antique père, à qui chaque épouse est fille et bru.

» Aussi dévotement que je peux, je te supplie de me parler ! Tu vois mon envie, et, pour t'entcndre plus tôt, je ne te la dis pas. »

Parfois un animal est si fort agité sous sa peau, qu'il faut que ses mouvements intérieurs se trahissent par ceux que fait son enveloppe ;

Et pareillement la première âme me faisait paraître à

"ers la lumière dont elle était revêtue avec quelle joie elle venait pour me complaire.

Puis elle dit : « Sans que ton envie ait été exprimée par toi, je la discerne mieux que tu ne discernes la chose dont tu es le plus certain.

» Car je la vois dans le miroir véridique dont les autres choses sont le parhélie, et qui n'est le parhélie d'aucune.

» Tu veux savoir depuis quand Dieu me plaça dans le jardin élevé où celle-ci t'a disposé à monter une si longue échelle,

» Et combien de temps il fut cher à mes yeux et la vraie cause du grand courroux, et l'idiome dont je me servis et que je fis.

» Or, mon fils, ce n'est pas d'avoir goûté de l'arbre qui fut en toi la cause d'un si long exil, mais seulement d'avoir transgressé Tordre.

» Là * d'où ta Dame a fait partir Virgile, je désirai ce séjour pendant quatre mille trois cent deux révolutions du soleil;

« Et je le vis revenir à toutes les lumières de sa route neuf cent trente fois, pendant que je fus sur terre.

» La langue que je parlai fut tout éteinte avant que les hommes de Nembrod 3 se fussent appliqués à l'œuvre interminable.

* < Adam fut créé en l'òge de 30 ans, et en stature parfaite, et avec l'accasgl^ 6ement et la perfection de tous ses sens. » (Grangier.)

' Les Limbes.

* Nemlirod, petit-B'.i de Cliam, qui eleva la tour de Babel.

» Car nul effet rationnel ne fut à jamais durable, à cause de la volonté de l'homme qui se renouvelle sous l'influence du ciel.

» Que l'homme parle, c'est un acte naturel; mais de telle ou telle manière, c'est ce que la nature vous laisse faire ensuite comme il vous plaît.

» Avant que je descendisse aux angoisses infernales, on appelait El 1 sur la terre le souverain bien d'où me vient la joie qui m'environne.

» On l'appela ensuite EU; et cela devait être, car les usages des mortels sont comme les feuilles sur la branche qui s'en vont et font place à d'autres.

» Sur la montagne qui s'élève le plus au-dessus de l'onde je menai une vie pure, et coupable depuis la première heure jusqu'à celle qui est la seconde,

» Quand le soleil change de quartier à la sixième heure. »

CHANT XXVII

Emportements de saint Pierre contre les mauvais pasteurs. — Les Saints s' élèvent »t disparaissent. — Dante lui-même monte avec Be'atrice à la neuvième splière, apppli;e le Premier-Mobile. — La nature et la vertu de celte sphère supérieure lui sent dévoile'es.

« Gloire au Pèi-e, au Fils, au Saint-Esprit, » entonna tout le Paradis avec une telle douceur de chant qu'elle m'enivrait.

Ce que je voyais me semblait un sourire de l'univers; car mon ivresse entrait par l'ouïe et par la vue.

0 joie ! ô ineffable allégresse ! ô vie entière d'amour et de paix ! ô richesse assurée et sans désir !

1 Saint Isidore dit dans ses Étymologics : < Primum ajud Hebrseos Dei nome» £l dicitur ; secundum noraen Eloi est. »

Devant mes yeux les quatre flambeaux1 se tenaient allumés, et celui qui était venu le premier commença à se faire plus brillant, «

Et d'aspect devînt tel que deviendrait Jupiter, si lui et Mars étaient des oiseaux et échangeaient leur plumage.

La Providence, qui répartit ici les temps et les emplois, avait de toutes parts imposé silence au chœur bienheureux,

Quand j'entendis : « Si je change de couleur, ne t'étonne pas , car , pendant que je parle, tu verras tous ceux-ci en changer.

» Celui qui sur terre usurpe ma place, ma place, ma place, qui est vacante devant le Fils de Dieu 2,

» A fait de mon cimetière un cloaque de sang et de pourriture, qui pour le pervers, tombé d'ici, est un soulagement là-bas. »

Alors je vis le ciel entier couvert de cette couleur dont soir et matin le soleil teint les nuages à l'opposite.

Et, comme une femme vertueuse reste sûre d'elle-même, et devient honteuse, rien qu'en écoutant la faute d'un autre,

Ainsi Béatrice changea d'aspect, et je crois qu'une telle éclipse eut lieu dans le ciel pendant la passion de la suprême puissance3.

Puis il poursuivit en ces termes, d'une voix si changée, que son aspect n'avait pas changé davantage :

« L'épouse du Christ * ne fut pas nourrie de mon sang, de celui de Lin et de Clet 5, pour être habituée à acquérir de l'or;

» Mais c'est pour acquérir cette vie heureuse que Sixte et

1 Saint Pierre, saint Jacques, saint Jean et Adam; le premier arrivé était suint Pierre.

"-Boniface VIII, pape en 1300 :

Quegli eh' usurpa in terra il luogo miOj Il luogo mio, il luogo mio...

1 Jésus-Christ.

* L'Église.

• Lin et Clet, papes des premiers temp».

Pie, Calixte et Urbain, versèrent leur sang après beaucoup de pleurs.

» Ce ne fut pas noire intention qu'une partie du peuple chrétien s'assît à la droite de nos successeurs, et une partie à la gauche;

» -Ni que les clefs qui me furent confiées devinssent un signe sur l'étendard levé contre les baptisés;

» Ni que je fusse une empreinte de cachet sur des privilèges vendus et menteurs dont souvent je rougis et m'enflamme.

» Sous l'habit du pasteur on voit ici des loups rapaces dans tous les pâturages : ó justice de Dieu ! pourquoi sommeilles-tu * ?

» Les gens de Cahors et de la Gascogne 2 s'apprêtent à boire de notre sang : ô bon commencement, à quelle fin faut -il que tu tombes ?

» Mais la haute providence qui, avec Scipion, défendit à Rome la gloire du monde, le secourra bientôt comme j'imagine.

» Et toi, mon fils, que le poids mortel ramènera là-bas, ouvre la bouche et ne cache pas ce que je ne cache pas. »

Comme des vapeurs gelées floconnent du haut de notre air, quand la corne de la Chèvre du ciel touche le soleil,

Ainsi je vis en haut l'éther se parer et floconner de vapeurs triomphantes qui s'étaient arrêtées là avec nous.

Ma vue suivait leurs formes, et les suivit jusqu'au milieu où la distance lui interdit d'aller plus avant.

C'est pourquoi ma Dame, qui vit que j'avais cessé de regarder en haut, me dit : « Baisse la vus et regarde combien tu as tourné. »

Depuis l'instant où j'avais regardé pour la première fois, je vis que j'avais parcouru tout l'arc 3 qui fait du milieu à la fin' le premier climat,

Si bien que je voyais au delà de Cadix le passage insensé

1 Exsurge, quare obdormis, Domine? (Ps. 43.)

' Jean XXII était de Cahors, et Clément V, de Gascogne.

' Vers le- tropique du Cancer, selon Plolcmiie.

d'Ulysse, et, en deçà, plus près, le rivage sur lequel Europe devint un si doux fardeau.

Et j'aurais découvert un peu plus de ce coin de terre; mai Me soleil s'avançait sous mes pieds, éloigné d'un signe et plus.

Mon esprit amoureux, qui courtise toujours ma Dame, brûlait plus que jamais de ramener les yeux sur elle.

Et si la nature et l'art firent des appâts pour prendre lame par les yeux, en chair humaine ou en peinture,

Tous réunis ne paraîtraient rien auprès du plaisir divin qui m'illumina quand je me tournai vers son visage souriant.

Et la force que me départit son regard m'arracha du beau nid de Lèda *, et m'emporta dans le ciel le plus rapide.

Ses parties élevées et les plus rapides sont si uniformes, que je ne saurais dire celle que Béatrice me choisit pour place.

Mais elle, qui voyait mon désir, se mit à parler avec un si joyeux sourire, que Dieu semblait se réjouir en elle.

« La nature du monde qui arrête le milieu et fait mouvoir tout le reste autour, commence d'ici comme de sa limite.

» Et ce ciel n'a pas d'autre espace que l'esprit divin auquel s'allume l'amour qui le fait tourner et la vertu qui le fait pleuvoir.

» La lumière et l'amour l'entourent d'un cercle, comme lui les autres; et cette enceinte, celui qui la forme la comprend seul.

» Son mouvement n'est déterminé par aucun autre, mais celui des autres se mesure sur celui-ci, ainsi que dix sur sa moitié et sur son cinquième.

» Et à présent tu peux comprendre comment le temps a ses racines dans ce vase, et son feuillage dans les autres.

» 0 cupidité, qui enfonces tellement les mortels sous

* Le signe des Gémeaux, d'où le regard de Bc'atrice l'emporte au Premier Mollile, ou neuvième sphère, qui De doit son mouvement à aucun autre, mais le communique.

toi, qu'aucun n'a le pouvoir d'élever les yeux, hors de tes ondes !

» La voionté fleurit bien dans les hommes, mais la pluie continuelle change en prunelles les vraies prunes.

» La foi et l'innocence ne se trouvent que chez les petite enfants, puis chacune s'enfuit avant que les joues soient couvertes de duvet.

» Tel jeûne, bégayant encore, qui ensuite, la langue déliée, dévore toute nourriture sous toute lune;

» Et tel, bégayant, aime et écoute sa mère, qui, parlant tout à fait, désire ensuite de la voir ensevelie.

» Ainsi de blanche au premier aspect devient noire la peau de la belle fille 1 de celui qui apporte le matin et laisse le soir.

» Toi, pour que tu ne t'en étonnes pas, sache que sur terre il n'est plus personne qui gouverne : aussi la famille humaine dévie.

» Mais avant que janvier tout entier sorte de l'hiver, à cause du centième qui est négligé là-bas, les cercles supérieurs tourneront de telle sorte,

» Que la fortune , qui est si fort attendue, tournera les poupes où sont les proues, si bien que la flotte voguera droit;

» Et le vrai fruit viendra après la fleur. »

CHANT XXVIII

Le poëte annonce qu'il lui a été donné de voir l'Essence divine. — Il aperçoit un point rayonnant de la plus vive lumière, autour duquel tournaient neuf cercles. — Alors Béatrice lui explique comment les neuf cercles de ce monde inintelligible correspondaient aux neuf sphères du monde sensible ; puis elle lui parle de la hiérarchie des Anges.

Lorsque celle qui guide mon âme dans le Paradis m'eut dévoilé la vérité sur la vie présente des malheureux mortels,

' L'espèce humaine, fille du Soleil.

Comme dans un miroir la flamme d'un flambeau est vue de celui derrière qui elle s'allume, avant qu'il voie le flambeau ou qu'il y pense ;

Et comme il se retourne pour voir si la glace dit la vérité, ?t voit qu'elles sont d'accord, comme la note avec les paroles;

Ainsi ma mémoire se souvint que je fis, en regardant dans les beaux yeux avec lesquels l'amour forma le lien qui m'"a pris,

Et lorsque je me retournai et que les miens furent frappés de ce qui apparaît dans le ciel, cbaque fois qu'on en observe l'étendue,

Je vis un point r qui rayonnait d'une clarté si perçante, que, brûlé par elle, le regard doit se fermer à son trancbant aigu.

Et l'étoile qui d'ici paraît la plus petite paraîtrait une lune placée auprès de lui, comme une étoile auprès d'une étoile.

Autant peut-être que paraît distante de son cercle la lumière qui le trace, quand la couronne de vapeur est la plus épaisse,

A la même distance, autour du point, un cercle de feu tournait si vite qu'il aurait dépassé le mouvement le plus prompt à faire le tour du monde.

Et il était entouré d'un autre, et celui-ci d'un troisième, et puis le troisième d'un quatrième, le quatrième d'un cinquième, et puis le cinquième d'un sixième.

Au-dessus d'eux tournait le septième, d'une si grande étendue, que la messagère de Junon serait trop étroite pour 1e contenir tout entier.

Ainsi du huitième et du neuvième* ; et chacun d'eux avait un mouvement plus lent selon que son chiffre était plus éloigné du premier,

Et celui-là avait la flamme la plus limpide, qui était plus

1 Dieu

2 Les neuf chœurs des anges, aui environnent leur point central ou Dieu.

LE PARADIS. CHAiNT XXVIII. 565

éloigné de la pure étincelle, par la raison, je crois, qu'il s'assimile plus à elle.

Ma Dame, qui me voyait en proie à un violent souci, me dit : « De ce point dépendent le ciel et toute la nature.

» Regarde ce cercle qui est le plus près, et sache que son mouvement est si rapide à cause de l'amour enflammé qui le pousse. »

Et moi à elle : « Si le monde était disposé dans l'ordre où je vois ces roues, ce qui m'est expliqué m'aurait satisfait.

» Mais, dans le monde sensible, on peut voir les sphères d'autant plus rapides qu'elles sont plus éloignées du centre.

» C'est pourquoi, si mon désir doit être satisfait dans ce temple admirable et angélique qui n'a pour confins que l'amour et la lumière,

» Il faut que j'apprenne encore comment le modèle et la copie ne vont pas de même : car j'y réfléchis en vain.

— Si tes doigts ne sont pas suffisants contre un tel nœud, ce n'est pas merveille, tant il est devenu solide pour n'avoir pas été touché. »

Ainsi ma Dame; puis elle dit : « Saisis ce que je te dirai, si tu veux te satisfaire, et aiguise dessus ton esprit.

» Les cercles matériels sont amples et étroits, selon le plus et le moins de vertu répandues sur toutes leurs parties;

» Un plus grand mérite produit un plus grand bien, et un plus grand corps contient un plus grand bien, s'il a toutes les parties également parfaites.

» Donc ce cercle qui entraîne avec lui tout le haut univers correspond à celui qui aime le plus et qui sait le plus1.

» C'est pourquoi, si tu mesures sur leur vertu et non sur leur étendue ces substances qui t' apparaissent en rond,

» Tu verras un rapport admirable du plus au plus et du moins au moins entre chaque ciel et son intelligence. »

Comme l'hémisphère de l'air reste splendide et serein quand Borée souffle de la joue d'où il est le plus doux,

* Ce neuvième ciel ou Premier Mobile correspond au cercle des séraphins.

Parce que se nettoie et se dissout le brouillard qui obscurcissait tout, si bien que le ciel sourit de toutes ses beautés,

Ainsi fis-je, après que ma Dame m'eut satisfait par sa réponse claire, et la vérité se fit voir comme l'étoile au ciel.

Et, lorsque ses paroles s'arrêtèrent, le fer qui bout n'étincelle pas autrement que les cercles étincelèrent.

Chaque étincelle, en s'embrasant, produisait d'autres étincelles, et elles étaient en telle quantité, que leur nombre surpassait celui de la multiplication des cases d'un échiquier.

J'entendais chanter H osanna de chœur en chœur jusqu'au point fixe qui les tient et toujours les tiendra ubi ils ont toujours été;

Et celle-ci, qui voyait les doutes de mon esprit, me dit : « Les premiers cercles t'ont montré les séraphins et les chérubins.

» Ils suivent avec cette rapidité leur attraction, afin de s'assimiler au point autant qu'ils peuvent, et ils peuvent selon qu'ils voient de plus haut.

» Les autres amours qui vont autour d'eux s'appellent trônes du regard divin, parce qu'ils terminent le premier ternaire x,

» Et tu dois savoir qu'ils ont tous autant de joie que leur vue plonge dans la vérité où se repose toute intelligence.

» De là on peut reconnaître que l'état de béatitude se fonde sur l'action de voir, non sur celle d'aimer qui vient en second.

» Et la mesure de voir, c'est la récompense qu'enfantent la grâce et la bonne volonté ; c'est ainsi qu'on procède de degré en degré.

» L'autre ternaire qui germe ainsi dans ce printemps éternel que ne dépouille pas le Bélier nocturne*,

» Chante perpétuellement Hosanna avec trois mélodies

1 La première des trois hiérarchies, lesquelles renferment chacune trois chœur». • L'Automne, qui dépouille notre printemps terrestre.

qui résonnent dans les trois ordres de joie dont il se compose.

» Dans cette hiérarchie sont les hautes déesses, d'abord les Dominations, et puis les Vertus; le troisième ordre est celui des Puissances.

» Ensuite, dans les deux avant-dernières rondes, tournent les Principautés et les Archanges. La dernière est consacrée aux jeux des Anges.

» Ces ordres tiennent tous leurs regards d'en haut, et audessous ont une telle influence qu'ils sont tous entraînés et entraînent tous vers Dieu.

» Et Denys * se mit avec tant d'ardeur à contempler ces ordres, qu'il les nomma et les distingua comme je fais.

» Mais Grégoire se sépara ensuite de lui : aussi, dès qu'il a ouvert les yeux dans le ciel, il a ri de lui-même.

» Et si un mortel a révélé sur terre une vérité si secrète, je ne veux pas que tu t'en étonnes; car celui* qui l'a vue ici la lui a découverte,

» Avec beaucoup d'autres des vérités de ce cercle. »

CHANT XXIX

Béatrice instruit Dante sur la création des Anges. — Ensuite elle blâme les théologiens et les prédicateurs du temps qui, abandonnant l'Évangile, se plaisent* débiter des fables. — Enfin, elle se reprend à parler de la substance des Anges.

Quand les deux enfants de Latone, couverts des signes du Bélier et de la Balance, se font ensemble une ceinture de l'horizon8,

Tant que dure le moment où le zénith les équilibre, jusqu'à ce que l'un et l'autre, en changeant d'hémisphère, se délivrent de cette ceinture,

1 Saint Grégoire ne décrit pas le ciel comme vient de le faire Dante, mais bies Denys l'Aréopagite.

* Saint Paul, qui fut ravi au ciel et instruisit saint Denys. •Le temps où le soleil et la lune sont l'un à l'orient, l'autre à l'occident.

Aussi longtemps Béatrice, le visage embelli d'un sourire, regarda en silence et fixement le point qui avait vaincu mon regard.

Puis elle commença : « Je te dirai ( et sans te le demander) ce que tu veux entendre, parce que je l'ai vu là où aboutissent tout ubi et tout quando :

i) Non pour accroître sa perfection (ce qui ne peut être), mais pour que sa splendeur pût dire en resplendissant : J'existe !

» L'éternel amour s'ouvrit dans son éternité, hors du temps, hors de l'espace, selon qu'il lui plut, et enfanta neuf ordres d'amours.

» Non qu'auparavant il demeurât oisif: car, ni avant ni après, la parole de Dieu ne courut sur les eaux1.

» La forme et la matière, unies et épurées, sortirent de cet acte exempt d'imperfection, comme d'un arc à trois cordes sortent trois flèches.

» Et comme dans le verre, dans l'ambre ou dans le cristal brille un rayon, si bien que, du moment où il y arrive à celui où il y est tout entier, il n'est point d'intervalle;

» Ainsi cet effet triforme rayonne tout à la fois de son Seigneur et Dieu, sans distinction dans son principe2.

» Lors fut concréé et établi l'ordre de ces substances; et celles-là furent la cime du monde, dans lesquelles l'acte pur se produisit ;

» La pure matière tint la place inférieure; mais, au milieu, un tel nœud unit la forme et la matière, que jamais il ne se dénoue.

» Jérôme a écrit que les anges furent créés une longue suite de siècles avant que l'autre monde fût fait;

» Mais cette vérité, exposée ici devant toi, est écrite en maints passages des écrivains de l'Esprit-Saint , et tu le verras, si tu y regardes bien.

» Et la raison elle-même le voit en partie ; car elle n'ac-

* Spiritus Domini ferebatur super aquas. [Gen., 1.)

2 Ici des remerciments à M. Mamiani della Rovere, qui, exile' comme Dante, et poêle lui-même, a bien \oulu plus d'une fois éclairer ce travail de ses conseils.

corderait pas que les moteurs fussent restés un si long • temps sans leur perfection1.

» A présent tu sais où , quand et comment ces amours furent créés ; si bien que trois ardeurs de ton désir sont déjà apaisées.

» En comptant, on n'arriverait pas à vingt aussi vite qu'une part des anges troubla le monde de vos éléments.

» L'autre part resta fidèle, et leur œuvre, que tu admires, ils le commencèrent avec un si grand plaisir, que jamais ils ne cessent de tourner.

» Le principe de la chute fut le maudit orgueil de celui que, sous tous les poids du monde, tu as vu écrasé.

» Ceux que tu vois ici furent modestes, et ils reconnurent la bonté qui les avait faits bien disposés pour de si hautes compréhensions.

» C'est pourquoi leurs vues furent tellement exaltées par la grâce illuminante et par leur mérite, qu'ils possèdent une pleine et ferme volonté.

» Et je ne veux pas que tu doutes, mais que tu sois certain que recevoir la grâce est méritoire, selon que l'affection lui est ouverte.

» Désormais tu peux contempler à ton gré, et sans autre aide, tout ce consistoire, si tu as bien recueilli mes paroles.

» Mais, comme sur terre et dans nos écoles on lit que la nature angélique est telle, qu'elle entend, qu'elle se souvient, et qu'elle veut,

» Je parlerai encore, afin que tu voies la vérité pure, qui là-bas éprouve quelque confusion par les équivoques d'un pareil enseignement.

» Ces substances, après s'être réjouies de l'image de Dieu, ne détournèrent pas la vue de cette face à qui rien n'est caché.

» Ainsi, ils n'ont pas une vue interrompue par un nouvel objet; ainsi, leur pensée n'étant point divisée, ils n'ont nul besoin de se souvenir.

1 Ils fussent demeurés sans perfection, n'ayant pas eu la puissance de mouvoir les cieux. (Grangier.)

» Donc, là-bas, on rêve sans sommeiller, les uns croyant, les autres ne croyant pas que ce dire est la vérité; mais dans les premiers il y a plus de faute et de honte,

» Vous ne gardez, là-bas, aucun sentier en philosophant, tant vous emportent l'amour de l'apparence et ses chimères.

y> Toutefois cette conduite est regardée d'en haut avec moins de rigueur que lorsqu'on rejette l'Écriture sainte, ou lorsqu'on la torture.

» On ne songe pas chez vous combien il en a coûté de sang pour la semer dans le monde, et combien plaît celui-là qui humblement chemine avec elle.

» Pour paraître, chacun s'ingénie et fait des inventions; elles sont les textes des prédicateurs, et l'Évangile se tait.

» L'un dit que la lune recula lors de la passion du Christ, et s'interposa afin que la lumière du soleil ne pût descendre sur la terre ;

» Un autre, que la lumière se cacha d'elle-même, d'où il advint que cette éclipse fut sensible pour les Espagnols et les Indiens comme pour les Juifs.

» Florence n'a pas tant de Lapi et de Bindi1 qu'en une année il se débite de fables en chaire de côté et d'autre.

» Aussi les pauvres brebis s'en reviennent du pâturage repues de vert; mais l'ignorance de leur malheur ne les excuse pas.

» Le Christ n'a point dit à son premier couvent : Allez et prêchez au monde des sornettes ; mais il leur donna la vérité pour texte ;

» Et elle résonna si fort dans leur bouche, que dans leurs combats pour allumer la foi, ils firent de l'Évangile des écus et des lances.

» Aujourd'hui on s'en va prêcher avec des mots grotesques et des bouffonneries; et, pourvu que l'auditoire ait bien ri, le capuchon se gonfle, et l'on ne demande rien de plus.

» Mais un tel oiseau* niche dans la pointe du capuchon,

' Noms trós-communs à Florence : Lapo pour Jacopo, B'ndo pour Aldobrandino. * Le démon.

que, si le vulgaire le voyait, il refuserait ses pardons auxquels il se confie. -»

» Par ces indulgences la sottise s'est si fort accrue sur la terre, que, sans la preuve d'aucun témoignage, on se confie à toute promesse, *

» De cela s'engraisse le porc de saint Antoine , et s'engraissent bien d'autres qui sont pires que des porcs : ils payent avec une monnaie qui n'a pas de coin.

» Mais, après cette longue digression, reporte désormais tes yeux vers le droit chemin, afin d'abréger et la route et le temps.

» La nature des anges s'accroît tellement en nombre, de degré en degré, que yamais parole ni intelligence mortelle ne parvint jusque-là.

» Et si tu regardes ce qu'en révéla Daniel, tu verras que dans les milliers qu'il cite, le nombre précis n'est point donné *.

» La lumière première, qui rayonne sur toute leur nature, pénètre leur essence en autant de manières qu'il y a de splendeurs auxquelles elle s'unit.

» Ainsi, comme à tout acte d'intuition succède l'affection, la douceur d'amour bout et tiédit diversement dans les anges.

» Désormais vois la hauteur et l'étendue de l'éternelle puissance, puisqu'elle s'est fait tant de miroirs où elle se multiplie,

» Tout en restant une comme devant. »

1 Millia millium ministrabant ei, et decies millies centena millia assistebant ta. (Daniel, 7.)

CHANT XXX

Dante monte avec Béatrice dans le dixième ciel, l'Empyrce. — Béatrice s'y revêt d'une beauté merveilleuse. — Après une vision surnaturelle, il est donné au poêle de voir clairement le triomphe des Anges et des Ames bienheureuses, i — Son guide lui apprend ensuite le nombre des Élus, et lui fait contempler la grandeur de la cité de Dieu.

Peut-être à six mille milles de distancé de cette sphère brûle la sixième heure 1, et ce monde incline déjà son ombre presque horizontalement,

Quand le milieu du ciel, élevé au-dessus de nous, commence à se faire tel, que plusieurs étoiles finissent par disparaître pour nos profondeurs.

Et, à mesure que vient la splendide servante du soleil, le ciel se ferme, de lueur en lueur, jusqu'à la plus belle.

Ainsi ce triomphe 2 qui se joue sans cesse autour du point qui m'avait ébloui, en paraissant enfermé dans ce que lui-même enferme,

Peu à peu s'éteignit à ma vue ; c'est pourquoi le regret de ne rien voir et mon amour me forcèrent de tourner les yeux vers Béatrice.

Si tout ce que j'ai dit d'elle jusqu'ici était réuni en une seule louange, tout cela serait peu pour cette fois.

La beauté que je vis dépasse non-seulement nos idées, mais je crois sûrement que son créateur seul la peut comprendre tout entière.

Je m'avoue vaincu par ce passage de mon thème, plus que ne le fut jamais, par quelque autre point, auteur tragique ou comique.

Car, de même que le soleil fatigue la paupière qui tremble le plus, de même le souvenir du doux sourire paralyse mon esprit.

Depuis le premier jour que je vis son visage dans ce

' Midi.

* Le chœur des anses.

monde, jusqu'à cette vue sublime, la suite de mon chant n'a pas été interrompue;

Mais il faut ici que mon poëme cesse de suivre en chantant la beauté de ma Dame, comme fait tout artiste parvenu au dernier effort de son art.

Telle désormais ifae je dois la laisser à l'éclat d'une trompette plus grande que la mienne, qui se hâte de conduire à terme sa matière ardue,

Béatrice reprit avec le geste et la voix d'un guide empressé : a Nous sommes montés du plus grand des corps célestes au ciel qui est une pure lumière * ;

» Lumière intellectuelle pleine d'amour, amour du vrai bien rempli de joie; joie qui dépasse toute dcuceur.

» Ici tu verras l'une et l'autre milice du Paradis 2, et l'une avec l'aspect que tu lui verras au dernier jugement. »

Comme un éclair subit qui dissipe les puissances visuelles, de manière qu'il ôte à l'œil la faculté de discerner les plus forts objets,

Ainsi m'enveloppa une vive lumière, et elle me laissa tellement embarrassé sous le voile de son éclat, que rien ne m'apparaissait.

« Toujours l'amour qui rassérène ce ciel accueille celui qui entre en lui avec un pareil salut, afin de rendre le cierge propre à recevoir sa flamme. »

Ces brèves paroles de Béatrice ne furent pas plutôt venues à moi, que je me sentis m'élever au-dessus de ma force ;

Et en moi s'alluma une nouvelle vue telle, qu'il n'est pas de clarté si pure que mes yeux ne pussent l'endurer.

Et je vis une lumière 3 en forme de rivière, éclatante d'éclat entre deux rives ornées de primevères admirables.

De ce fleuve sortaient des étincelles vives qui, de tous cotés, tombaient entre les fleurs, comme des rubis entourés d'or.

1 Du Premier Mobile à l'Empyrée.

* La milice des anges fidèles, et celle des élus.

'Dieu : Ostendit mihi flumcn aquae vivae, splendidum tanquàin cristallum, discedens de sede Dei. [Apoc, 22.)

574 LA DIVIÏSE COMÉDIE.

Puis, comme enivrées de ces odeurs, elles se replongeaient dans le gouffre merveilleux, et si une entrait, une autre en sortait. .»

« Le haut désir qui t'enflamme maintenant et te presse d'avoir l'intelligence de ce que tu vois, me plaît d'autant plus qu'il t'élève davantage;

» Mais à cette eau il est bon que tu boives, afin que s'apaise en toi une si grande soif. » Ainsi me parla le soleil de mes yeux;

11 ajouta encore : « Le fleuve et les topazes qui entrent et sortent, et le sourire des herbes, sont des ombres et des annonces de la vérité.

» Non qu'en elles-mêmes ces choses soient obscures; mais le défaut est en toi, qui n'as pas encore la vue assez hardie. »

Il n'est pas de petit enfant qui plus promptement se rue sur le lait de sa mère, s'il s'est réveillé beaucoup plus tard que de coutume,

Que moi je ne fis (pour faire encore de mes yeux des miroirs meilleurs), en m'inclinant vers l'onde qui coule là afin qu'on vienne s'y améliorer ;

Et lorsque le bord de mes paupières s'y fut mouillé, soudain le fleuve me parut de long devenu rond.

Puis, comme des gens qui étaient sous le masque paraissent autres que d'abord, s'ils dépouillent l'apparence empruntée sous laquelle ils se cachaient,

Ainsi se changèrent en une plus grande allégresse les fleurs et les étincelles, si bien que je vis se manifester les deux cours du ciel.

0 splendeur de Dieu, par qui je vis le grand triomphe du royaume de la vérité, donne-moi la vertu de le dire comme je le vis !

Une lumière est là-haut, laquelle rend le créateur visible à la créature qui à le voir lui seul sait mettre toute sa paix.

Et elle s'étend en une figure circulaire si immense,

que sa circonférence serait pour le soleil une trop large ceinture.

Tout ce qui en apparaît n'est qu'un rayon réfléchi sur le sommet du Premier Mobile, qui prend de là sa vie et sa puissance.

Et, comme dans l'eau de sa base se mire un coteau, pour voir, il semble, sa parure, et combien il est riche et d'herbes et de petites fleurs,

Ainsi, suspendues tout autour, tout autour du fleuve lumineux, je vis s'y mirer, sur plus de mille degrés, toutes les âmes qui de notre monde sont retournées là-haut.

Et si le rang le plus bas concentre en lui tant de lumière, quelle n'est pas la splendeur de cette rose dans ses feuilles les plus hautes !

Ma vue ne s'égarait pas dans la largeur ni dans la hauteur de la rose; mais, dans sa quantité et sa qualité tout entière, elle embrassait cette allégresse.

Là, être près ou loin n'ajoute rien, n'enlève rien; car, où Dieu gouverne sans agents intermédiaires, les lois naturelles sont sans actions.

Alors, vers le cœur doré de la rose éternelle qui se dilate, s'étage et exhale un parfum de louanges au soleil, cause du printemps sans fin,

Béatrice m'entraîna comme quelqu'un qui se tait et veut parler, et elle me dit : « Regarde combien est grande la réunion des blanches étoles *.

» Vois combien notre cité a de circuit ! Vois nos degrés si remplis, que peu de gens désormais y sont appelés !

» Dans ce grand siège, sur lequel tu tiens fixés tes yeux à' cause de la couronne qui déjà est placée au-dessus, s'assoira, avant que tu soupes à ces noces,

» L'âme un jour auguste sur la terre du grand Henri s, lequel viendra réformer l'Italie, avant que cette terre soit disposée à l'accueillir.

1 Datse illis siugulœ stolae albœ. (Apucal., 6.) « Henri VII.

» L'aveugle cupidité qui vous abrutit vous a rendus semblables au petit enfant qui meurt de faim et chasse sa nourrice.

» Alors sera préfet dans le barreau divin * un homme qui ouvertement et à couvert ne marchera pas avec ce roi dans le même chemin.

» Mais peu de temps il sera enduré par Dieu dans le saint office ; car il sera plongé là où Simon le magicien est pour ses mérites,

» Et il fera tomber plus bas celui d'Anagni *. »

CHANT XXXI

Le poëtc contemple encore avec éblouissement la gloire du Paradis. — Ensuite, se tournant vers Béatrice (ou l'Esprit de la Théologie), qui avait repris son siège céleste, il lui rend grâce de tous les biens qu'il en a reçus. — Par la faveur de saint Bernard, il lui est accordé de voir, dans sa félicité, la reine du ciel, lu Vierge Marie.

Donc, sous la forme d'une rose éblouissante de blancheur, se montrait à moi la milice sainte dont par son sang le Christ fit son épouse ;

Mais l'autre milice, qui, tout en volant, voit et chante ia gloire de celui qui la rend amoureuse et dont la bonté la rendit si grande,

(Comme un essaim d'abeilles qui tantôt picore sur les fleurs, tantôt s'en retourne là où le fruit de son travail exhale sa saveur 3, )

Descendait dans la grande fleur ornée de tant de fleurs ; et de là s'élançait encore vers le point où son amour séjourne éternellement.

Ces âmes avaient la face de flamme vive, et les ailes

C'est-à-dire souverain pontife; il parle de Clément V. 3 Boniface VIII.

1 Qualis apes sestate nova per florea rura

Excrcev sub sole labor, etc.

' [£neid.)

d'or, et le reste d'une telle blancheur, qu'aucune neige n'y pourrai! atteindre.

Lorsqu'elles descendaient dans la fleur, de degré en degré, elles épandaient, en agitant leurs ailes, la paix et l'ardeur qu'elles venaient d'acquérir.

Et, pour être interposée entre là-haut et la fleur, cette famille volante n'empêchait ni la vue ni la splendeur.

Car la lumière divine pénètre dans l'univers, selon qu'il en est digne, avec une telle force que rien ne peut lui faire ' obstacle.

Ce royaume calme et joyeux, riche d'esprits anciens et nouveaux, avait la vue et l'amour dirigés sur un seul point.

0 triple lumière ! qui, en scintillant dans une seule étoile, réjouis tellement la vue de ces esprits, regarde icibas quelle est notre tempête !

Si les barbares, venus de cette plage que chaque jour couvre Hélice 1, en tournant avec son fils qu'elle suit avec amour,

En voyant Rome et ses hauts monuments, restaient tout stupéfaits, alors que Latran s'élevait au-dessus de toutes les choses mortelles 2,

Moi qui venais de passer de l'humain au divin, du temps à l'éternel, et de Florence chez un peuple juste et sage,

De quelle stupeur devais-je être saisi! Certes, entre cette stupeur et ma joie, je me plaisais à ne rien entendre et à me tenir muet.

Et tel un pèlerin qui se récrée en regardant bien le temple où son vœu vient de s'accomplir, et déjà espère redire comme ce temple était fait,

Tel, en contemplant la vive lumière, je promenais mes yeux par les degrés, tantôt en haut, tantôt eu bas, tantôt en faisant le tour.

Et je voyais des visages qui engageaient à la charité,"

' I,a Grande-Ourse.

1 Saint Jean de Latran, la première des églises de Rome et du monde catholique : t iicclesiarum urbis et orbis maler et caput. >

embellis de la lumière d'en haut el de leur sourire, et dans des poses ornées de toulcs grâces.

La forme générale du Paradis, déjà mon regard l'avait embrassée tout entière, mais ne s'était encore fixé sur aucune; partie ;

Alors je me tournai avec un de'sir renaissant pour questionner ma Dame sur des points qui tenaient mon esprit en suspens.

Je m'attendais à une chose, et une autre m'arriva; je croyais voir Béatrice, et je vis un vieillard vêtu comme la famille glorieuse.

Dans ses yeux et sur ses joues e'tait répandue une joie bénigne , et il avait l'attitude pleine de douceur qui convient à un tendre père.

« Et où est-elle? » luidis-je aussitôt. Lui alors: « Béatrice m'a envoyé de ma place pour mettre fin à ton désir ;

« Et si tu regardes là-haut, au troisième cercle ' du suprême degré, tu la reverras sui" le trône où l'ont placée ses mérites.

Sans repondre je levai les yeux, et je la vis qui se faisait une couronne en réfléchissant sur elle les éternels rayons.

De la région la plus élevée où gronde le tonnerre, l'œil mortel n'est pas si éloigné alors qu'il s'enfonce le plus bas dans la mer,

Que ma vue l'était de Béatrice; mais rien ne me nuisait, car son image arrivait clairement jusqu'à moi.

« 0 femme, en qui vit mon espérance, et qui as daigné, pour mon salut, laisser tes traces dans l'Enfer,

» Si j'ai vu tant de choses, c'est à ta bonté et à ton pouvoir que j'en rapporte cette grâce et cette force.

» Tu m'as de l'esclavage mené à la liberté par toutes les voies , par tous les moyens qui, pour le fane, étaient en ta puissance.

» Conserve en moi ta largesse, afin que mon âme, que tu as rendue saine, te plaise quand elle se détachera du corps, s

1 Los Trônes occupent lo troisième cercle Jo la première hicrirçhi».

Je priai ainsi; et elle, qui semblait si lointaine, sourit et me regarda, puis elle se tourna vers l'éternelle fontaine.

Et îe saint vieillard : « Afin, me dit-il, que tu accomplisses parfaitement ton voyage, pour lequel une prière et un amour saint m'ont mandé vers toi,

» Avec tes regards vole par ce jardin, car, en le voyant, ton regard t'inspirera plus de force pour monter vers le rayon divin.

» Et la reine du ciel, pour qui je brûle tout entier d'amour, nous accordera toute grâce, car je suis son fidèle Bernard *. »

Tel celui qui vient peut-être de la Croatie pour voir notre Véronique 2, et, à cause de son antique réputation, ne peut s'en rassasier,

Mais dit dans sa pensée, tant qu'on la lui montre : Mon Seigneur Jésus-Christ, roi véritable, ainsi donc était faite votre face !

Tel j'étais en admirant la vivante charité de celui qui, dans ses contemplations en ce monde, goûta par avance la paix céleste.

« Fils de la grâce, me dit-il, cette existence bienheureuse ne te sera pas connue, si tu tiens par continuité les yeux baissés;

» Mais regarde les cercles jusqu'au plus éloigné, jusqu'à ce que tu voies le siège de la Reine à qui ce royaume est soumis et dévoué. »

Je levai les yeux, et de même que le matin la partie orientale de l'horizon surpasse en éclat celle où le soleil décline.

Ainsi, en allant avec mes yeux, comme quelqu'un qui va d'une vallée à une montagne, je vis à l'extrémité un point du cercle qui surpassait en clarté tous les autres;

Et comme là où s'attend le char que guida mal Phaéton,

1 Saint Bernard, modèle de la vie contemplative.

* La Croatie, pour tout pays lointain. — Le saint suaire dû à sainte Véronique.

580 LA DIVINE COÌlÉBIE.

le ciel s'enflamme davantage, tandis que deçà deli la lumière diminue ;

Ainsi cette oriflamme de paix * brillait au milieu, et de chaque côté amortissait l'éclat des autres flammes.

Et dans ce milieu je vis, les ailes ouvertes, plus de mille anges qui lui faisaient fête, chacun d'eux différant de splendeur et de pose.

Là je vis sourire à leurs jeux et à leurs chants une beauté qui était la joie des yeux de tous les autres saints.

Et quand j'aurais pour dire autant de ressources que pour imaginer, je n'oserais redire la moindre de ses délices.

Bernard, voyant mes yeux fixés avec attention sur l'objet de son ardeur, y 'tourna les siens avec une affection si grande,

Qu'il rendit les miens plus ardents à la contempler.

CHANT XXXII

Saint Bernard fait connaître au poète dans quel ordre sont range's les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament. — Surtout, il lui fait contempler la hante gloire de la Vierge bienheureuse.

Tout plongé dans son bonheur, le contemplateur * prit de lui-même l'office de maître et commença par ces paroles saintes :

« La plaie que Marie referma et oignit fut ouverte et aigrie par cette femme si belle qui est à ses pieds 3.

» Dans le rang formé par les troisièmes sièges, siègent au-dessous d'elle Rachel avec Béatrice, comme tu le vois,

» Sara et Rèbecca, Judith et la bisaïeule4 du chantre qui, dans la douleur de sa faute, dit : Miserere met;

» Tu peux les voir ensuite de trône en trône, en descen-

1 La Vierge.

1 Saint Bernard.

«Ève.

1 Ruth.

dant, à mesure que clans la rose je vais te les nommant de feuille en feuille.

» Et du septième degré en bas, comme du haut à ce septième degré, se succèdent les Juives en partageant toutes les feuilles de la fleur;

» Parce que, selon le regard que la foi fixa sur le Christ, ces femmes sont le mur par lequel sont séparés les échelons sacrés.

» De ce côté où la fleur est fournie de toutes ses feuilles, sont assis ceux qui crurent dans le Christ à venir;

» De l'autre côté où les demi-cercles sont interrompus par des vides, se tiennent ceux qui tournèrent les yeux vers le Christ venu sur terre.

» Et comme de cette part le glorieux siège de la Dame du ciel, et les autres sièges inférieurs, forment une si grande séparation,

y> Ainsi, à l'opposite, celui du grand Jean, qui, toujours saint, souffrit la solitude, le martyre et l'enfer durant deux ans1;

» Et, au-dessous de lui, sont aussi, formant à dessein une séparation, François, Benoît, Augustin et les autres, descendant jusqu'ici de cercle en cercle.

» Or, admire la haute providence divine, car l'un et l'autre expert de la foi rempliront également ce jardin.

» Et sache que, de ce degré qui tranche par le milieu les deux divisions jusqu'au degré le plus bas, nul ne siège pour son propre mérite,

» Mais pour le mérite d'autrui sous de certaines conditions : car tous ceux-ci sont des esprits détachés de l'enveloppe terrestre, avant qu'ils pussent choisir la vraie foi.

» Tu peux bien t'en apercevoir à leur visage, et aussi à leurs voix enfantines, si tu les regardes bien et si tu les écoutes.

» A celte heure tu doutes, et doutant tu gardes le silence ; mais je te dégagerai des liens dans lesquels t'élreignent tes subtiles pensées.

1 Dan; les Limbe; où il attendit deux ans la venue du Christ.

t)82 LA DIVINE COMÉDIE.

Dans cel immense royaume un cas fortuit ne peut avoir place, et non plus la tristesse, ou la soif, ou la faim ;

» Car, d'après une loi éternelle, s'est établi tout ce que tu vois, si bien que tout convient à sa place comme la bague au doigt ;

» Donc cet essaim, venu hâtivement à la vie véritable, n'est pas sine causa plus ou moins haut placé.

» Le Roi par lequel ce royaume se maintient dans un si grand amour et une si grande félicité, que nul désir n'ose aller plus loin,

» En créant tous les esprits sous son regard joyeux, les dota diversement de la grâce, selon son plaisir ; et que l'effet produit te suffise.

» Ceci vous est expressément et clairement prouvé dans l'Écriture sainte, par les jumeaux qui, au ventre de leur mère, tressaillirent de colère !.

» Or, c'est d'après la couleur des cheveux que la trèshaute lumière doit accorder la couronne de la grâce.

» Donc, sans égard pour leurs œuvres, ils ont été placés sur des degrés différents ; et leur seule différence est dans l'infusion de la grâce première.

» Dans les premiers siècles, il suffisait, pour le salut, d'avoir avec l'innocence la foi des parents.

» Quand furent accomplis les premiers âges, les enfants mâles eurent besoin de la circoncision pour rendre la force à leurs ailes innocentes;

» Mais, le temps de la grâce venu, tous ces innocents, s'ils n'avaient le baptême parfait du Christ, étaient retenus dans les limbes.

» Maintenant regarde dans la face qui ressemble le plus à celle du Christ; seule, par sa clarté, elle peut te disposer à voir le Christ. »

Je vis sur elle pleuvoir tant d'allégresse portée par les esprits saints, créés pour voler cette sublimité,

1 Esaù, qui était roux, et Jacob, qui était brun.

Que tout ce que j'avais vu auparavant ne m'avait pasaisi d'une telle admiration, et ne m'avait montré de Dieu une telle ressemblance.

Et cet amour * qui le premier descendit en chantant A vc. Maria gratiâ piena, étendit ses ailes devant elle.

Et au divin cantique répondait de toutes parts la cour bienheureuse, si bien que chaque figure en devint plus sereine.

« 0 Saint Père 2, qui daignes pour moi te tenir ici-bas, laissant le doux lieu où tu sièges pour l'éternité,

» Quel est cet ange qui, avec tant de joie, regarde dans les yeux de notre reine, et si énamouré qu'il paraît de feu? »

Ainsi je recourus encore aux instructions de celui qui s'embellissait de la splendeur de Marie, comme du soleil l'étoile du matin.

Et lui à moi : « La confiance et la grâce qui peuvent être dans un ange se trouvent en lui; et nous voulons qu'il en soit ainsi.

» Car il est celui qui porta la palme à Marie quand le Fils de Dieu se voulut charger de notre fardeau.

» Mais viens maintenant, et, à mesure que je parlerai, remarque des yeux les grands patriciens de cet empire trèsjuste et très-pieux.

» Ces deux qui siègent là-haut plus heureux, parce qu'ils sont les plus près de l'auguste femme, sont quasi les deux racines de cette rose.

» Celui qui touche à sa gauche est le père qui, pour avoir goûté avidement du fruit, força l'espèce humaine à goûter de tant d'amertume.

» A sa droite tu vois l'antique père de la sainte Eglise, à qui le Christ confia les clefs de cette fleur de beauté 3. •

» Et celui k qui vit, avant de mourir- tous les temps

1 L'ange Gabriel.

' Saint Bernard.

- Saint Pierrs,

* Saint Jean l'Évargélis'.e.

584 LA DIVINE COMFIME.

difficiles où devait passer la belle épouse1 qui fut conquise par la lance et par les clous,

» Est assis non loin de lui; et non loin de l'autre se tient ce chel sous lequel vécut de manne la nation ingrate, mobile et opiniâtre.

» Vis-à-vis Pierre tu vois Anne, si heureuse de contempler sa fille, qu'elle ne bouge pas les yeux en chantant Hosanna.

» Et vis-à-vis du grand-père de famille 2 est assise Lucie 3, celle qui t'envoya ta Dame, quand tu fermas tes paupières au bord de l'abîme.

» Mais comme le temps de ton rêve s'enfuit, ici nous ferons une pause, comme un bon tailleur qui, selon ce qu'il a de drap, fait le vêtement.

» Et nous élèverons les yeux vers le premier amour, afin qu'en regardant vers lui tu pénètres, autant qu'il est possible, dans sa splendeur.

» Cependant, de peur qu'en croyant avancer tu ne recules peut-être, tout en remuant tes ailes, il faut que lu en obtiennes la grâce par tes prières,

» La grâce de celle qui peut t'aider; et tu me suivras d'âme et d'intention, si bien que de ma demande ton cœur ne se sépare en rien. »

Et il commença cette sainte oraieon.

CHANT XXXIII

Dans une fervente oraison, saint Bernard prie la Vierge Marie d'obtenir au poète la grâce de s'élever jusqu'à la vision même de Dieu. — Après quoi, Dante, illuminé, pénètre du regard la lumière divine et l'auguste Trinité, où il entrevoit, dans la personne du Verbe, l'Humanité jointe à la Divinité.

« Vierge mère , fille de ton fils, humble et haute plus qu'aucune autre créature, terme fixe de la volonté éternelle,

1 L'Église.

* Adam.

* Sainte Lucie, de Syracuse, «ymbole de la grâce illuminante.

» Tu es celle qui as ennobli tellement la nature humaine, que son auteur n'a pas dédaigné de devenir son propre ouvrage '.

» Dans ton sein s'est rallumé l'amour dont la chaleur a fait ainsi germer cette fleur dans la paix e'ternelle.

» Ici tu es pour nous un soleil de charité dans son midi, et là-bas, parmi les mortels, tu es une source vive d'espérance.

y> Femme, tu es si grande et tu as tant de puissance, que celui qui veut une grâce et ne recourt pas à toi veut que son désir vole sans ailes.

» Ta bonté ne secourt pas seulement celui qui demande, mais bien des fois elle va libéralement au-devant de la demande.

» En toi se réunit la miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence, en toi tout ce qu'il y a de bon dans la créature.

» Or celui qui, du plus profond abîme de l'univers jusqu'ici, a vu les existences des esprits une à une,

» Te supplie en grâce de lui accorder assez de force pour qu'il puisse s'élever plus haut du regard vers la félicité suprême.

» Et moi qui n'ai jamais souhaité pour moi cette vue plus ardemment que je ne fais pour lui, je t'adresse toutes mes prières, et je prie qu'elles ne soient pas vaines,

» Afin que tu dissipes tous les nuages de sa mortalité avec tes prières, en sorte que la souveraine joie se montre à lui.

» Je te prie encore, ô reine qui peux ce que tu veux, que tu conserves entières ses affections après une telle vision.

» Que ta protection triomphe des impulsions humaines. Vois Béatrice avec tous les bienheureux qui joignent les mains pour s'unir à mes prières. »

Les yeux que Dieu chérit et vénère2, fixés sur l'orateur,

1 Tu ad liberandum suscepturus hominem non horruisli virginis utcrum. ' Les yeux de la Vierge.

nous démontrèrent combien le? prières dévotes lui sont agréables.

De là ils se levèrent sur l'éternelle lumière, dans laquelle on ne peut croire que l'œil d'une créature pénètre aussi perçant.

Et moi qui m'approchais du terme de tous mes vœux, ainsi que je le devais, je mis fin en moi à l'ardeur du désir.

Bernard me faisait signe et souriait pour que je regardasse en haut; mais j'étais déjà par moi-même tel qu'il me voulait,

Car ma vue, devenant plus pure, entrait de plus en plus dans le rayon de la haute lumière qui est vraie par ellemême.

Dès cet instant ma vue fut au-dessus de mes paroles, qui cèdent à une telle vision , et la mémoire cède à un tel excès.

Tel qu'est celui qui voit en rêvant, et qui, après son rêve, garde l'impression produite sans que le reste lui revienne à l'esprit ,

Tel je suis, car presque toute ma vision a cessé; et si je me sens encore distiller dans ce cœur la douceur qui naquit d'elle,

Ainsi la neige fond au soleil, ainsi se dispersent au vent sur des feuilles légères les décrets de la sibylle.

0 souveraine lumière! qui t'élèves tant au-dessus des pensées des mortels, prête à mon esprit un peu de ce que tu paraissais,

Et fais ma langue si puissante qu'elle puisse laisser une étincelle au moins de ta gloire aux races futures !

Car, en revenant un peu à ma mémoire et en résonnant un peu dans ces vers, ta victoire sera mieux comprise.

Je crois, d'après la blessure que je reçus au vif rayon, que j'aurais été aveuglé si mes yeux s'en étaient détournés;

Et je me souviens que j'en fus enhardi à persister jusqu'à ce que j'eusse uni mon regard à la puissance infinie.

0 grâce abondante, par laquelle j'osais plonger mes

yeux si avant dans la lumière éternelle , que j'y consumai ma vue !

Daus sa profondeur je vis relié avec amour en un volume ce qui est dispersé en feuillets dans l'univers :

Les substances, et les accidents, et leurs qualités, comme pétris ensemble de telle manière que ce que je dis n'en est qu'une simple lueur.

Je crois que je vis la forme universelle de ce nœud, parce qu'en disant ceci je me sens ouvrir à une joie plus large.

Un seul instant m'apporte plus d'oubli que vingt-cinq siècles n'en ont apporté à l'entreprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo.

Ainsi mon esprit tout en suspens admirait fixe, immobile et attentif, et devenait toujours plus ardent à admirer.

L'effet de cette lumière est tel, qu'il est impossible que jamais on consente à se détourner d'elle pour admirer autre chose :

Attendu que le bien qui est l'objet de la volonté se réunit tout entier en elle ; et hors d'elle est défectueux ce qui là est parfait.

Désormais ma parole sera plus impuissante à rendre ce dont je me souviens que l'enfant qui mouille encore sa langue à la mamelle.

Non qu'il y eût plus d'un simple aspect dans la vive lumière que je contemplais, et qui est toujours telle qu'elle était auparavant;

Mais, à cause de ma vuj qui en regardant se fortifiait en moi, cette unique apparence, moi changeant, s'altérait en moi.

Dans la profonde et claire substance de la haute lumière m'apparurent trois cercles, de trois couleurs et d'une seule dimension;

Et l'un1 paraissait reflété par l'autre comme Iris par Iris;

1 Le fils par le père : « lumen de lunr.u*.. >

388 LA DIVINE COUEDrE.

et le troisième paraissait un feu qui s'exhalait également deçà et delà1

Oh ! comme ma voix est impuissante et enrouée pour rendre une pensée ! Elle est 'si éloignée de ce que j'ai vu, qu'il ne me suffit pas de dire peu.

0 lumière éternelle qui résides seule en toi, qui seule te comprends, et, comprise de toi et te comprenant, t'aimes et te souris.

Ce cercle qui paraissait conçu en toi, comme une lumière reflétée, lorsque je l'eus un peu parcouru des yeux,

Me parut avoir en dedans de lui notre effigie peinte de sa propre couleur : c'est pourquoi ma vue plongeait tout entière en lui.

Tel que le géomètre qui s'applique tout entier à mesurer le cercle et ne retrouve pas dans sa pensée le principe dont il a besoin,

Tel j'étais à cette vue nouvelle. Je voulus voir comment l'image s'unissait au cercle et comment elle y était adaptée ;

Mais mes propres ailes n'étaient pas de force à cela , si mon esprit n'avait été frappé d'une clarté dans laquelle son désir fut satisfait.

Ici la force manque à ma haute imagination; mais déjà mon désir et ma volonté, comme une roue qui est mue également, étaient tournés ailleurs,

Par l'amour qui meut le soleil et les autres étoiles.

1 L'Esprit-Saint : « Qui ex iiatre hhoque procedit. »

Le cantique du Paradis contient, 4747 vers; le poëme entier 14,221.

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