LE PARADIS
CHANÏ PREMIER.
Dante, après des actions de grâces au ge'nie de la Poe'sie qui l'a élevé graduelle» ment jusqu'à la contemplation des choses célestes, raconte comment, guidé par Béatrice, ou la Théologie, il a pu, du Paradis terrestre, monter dans le ciel.
La gloire de celui qui fait tout mouvoir8 pénètre dans l'univers, et resplendit plus dans une partie et moins dans une autre.
J'ai été dans le ciel qui reçoit le plus de sa lumière, et ■j'ai vu des choses que ne sait ni ne peut redire celui qui descend de là-haut3.
Car notre intelligence s'approchant de l'objet de son désir, y pénètre si profondément, que la mémoire ne peut plus revenir en arrière.
Cependant toutes les beautés du saint royaume, dont j'ai pu faire un trésor dans mon esprit, seront désormais la matière de mon chant.
0 bon Apollon ! dans ce dernier travail, fais de moi-même un vase tout rempli de ta puissance , et tel que tu le demandes pour ton laurier bien-aimé.
Jusqu'ici ce fut assez pour moi d'une des cimes du Par-
' Le poëte a donné à l'Enfer la forme d'un immense entonnoir, et tout au fond est plongé Satan ; au Purgatoire, la forme d'une montagne, du sommet de laquelle l'àme s'élance vers le ciel ; le Paradis renfermera dix sphères, où, attiré par Béatrice, Dante pénétrera successivement : la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, STvs, Jupiter, Saturne, la sphère des Étoiles fixes, le Premier-Mohile et l'Empyrc'e. Stabilisque manens dat cuncta moveri. (Boece.)
J Quoniam raptus est in paradisum et audivit arcana verba qua; non licct hornini loqui. (Corinih., XII.)
nasse; mais à cette heure ce sont les deux qu'il me faut, afin d'entrer dans le reste de ma carrière.
Entre dans mon sein, et souffle-toi en moi-même tel que tu étais quand tu tiras de leur gaine les membres de Marsyas.
0 divine vertu! si tu te donnes si bien à moi, que je puisse manifester l'ombre du royaume bienheureux, empreinte dans ma pensée,
Tu me verras venir à ton arbre chéri, et me couronner alors de ces feuilles dont le sujet et toi m'aurez rendu digne.
Si rarement, ô mon père! on cueille le laurier pour triompher, César ou poëte1 (faute et honte des volontés humaines ! ) ,
Que lorsqu'un esprit en est avide, le feuillage du Pénée devrait répandre de la joie autour de l'heureuse divinité de Delphes.
Une petite étincelle est suivie d'une grande flamme; peutêtre après moi saura-t-on prier avec une voix meilleure, de sorte que Cyrrha daignera répondre 2.
La lumière du monde parvient aux mortels par des ouvertures diverses; mais quand elle sort par cette ouverture, où quatre cercles se réunissent à trois croix,
Son cours est meilleur, et meilleure son influence; elle façonne et marque mieux à sa manière la che de notre monde.
Le matin était quasi arrivé là-haut par cette ouverture, et le soir ici-bas ; tout ce haut hémisphère était blanc et l'autre hémisphère noir,
Quand je vis Béatrice, tournée sur le flanc gauche, regarder le soleil : jamais l'aigle ne le regarda si fixement.
Et comme un second rayon sort du premier et remonte là-haut, pareil au pèlerin qui veut s'en retourner ;
Ainsi l'action de Béatrice , pénétrant par mes yeux dans
Cui gemina: florent vatumque ducumque Certalim laurus. (Stat.)
pour Apollon, à qui cette ville était dédiée.
1 Cyrrha, pour Apollon, à qui
ma pensée, fit naître mon action ; et, contre notre usage et notre puissance, je fixai mes yeux sur le soleil.
Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut, qui ici ne nous sont pas possibles, par une vertu de lieu fait en propre pour l'espèce humaine.
Je ne pus longtemps supporter l'éclat du soleil; mais non si peu de temps, que je ne le visse jeter des étincelles autour de lui-même, pareil au fer qui sort bouillant de la fournaise ;
Et soudain il me parut que le jour au jour s'ajoutait, comme si celui qui peut1 avait orné le ciel d'un autre soleil.
Béatrice se tenait, toute fixée par les yeux, aux roues éternelles * ; et moi je fixai sur elle mes regards détournés de là-haut;
Et, à la contempler, je devins tel en moi-même que devint Glaucus à goûter de cette herbe qui le rendit compagnon des dieux de la mer.
Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer per verba 3 ; que cet exemple suffise donc à celui à qui la grâce réserve cette expérience.
Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé , tu le sais, Amour qui gouvernes le ciel ! ô toi qui m'as élevé par ta lumière !
Quand le mouvement céleste, que tu éternises, ô esprit désiré ! me rendit attentif à lui-même par cette harmonie que tu tempères et que tu discernes,
Il me parut qu'un si grand espace du ciel s'allumait alors à la flamme du soleil , que pluies ou fleuves ne firent jamais un lac si étendu.
La nouveauté des sons et cette grande lumière m'embrasèrent d'un tel désir de savoir leur cause, que jamais je n'en ressentis d'une pointe si vive.
1 Dieu.
• Les Sphères.
Trasumanar siguilicar per verba
Non si poria.
4o0 LA DIVINE COMÉDIE.
Donc elle, qui me voyait aussi bien que je me vois moimême, voulut satisfaire mon esprit tout ému; et avant que j'eusse demandé, elle ouvrit la bouche.
Et elle commença : « Tu te rends toi-même lent à comprendre par (les fausses imaginations; de sorte que tu ne vois pas ce que tu aurais vu si tu les avais secouées.
» Tu n'es plus sur la terre, comme tu le crois : la foudre, en fuyant le lieu où elle se forme, ne court pas si vite que toi en t'élevant vers ce lieu. »
Si je fus dépouillé de mon premier doute par ces souriantes et brèves paroles, je fus plus enlacé intérieurement par un doute nouveau.
Et je dis : «Déjà je me suis reposé content de ma grande admiration; mais à présent j'admire comment j'outre-passe ces corps légers. »
Elle alors, après un pieux soupir, dirigea vers moi les yeux avec cet air que prend une mère devant le délire de son fils;
Et elle commença : « Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre est la forme qui fait l'univers ressemblant à Dieu.
» Ici les hautes créatures voient les traces de la force éternelle , qui est la fin pour laquelle est fait l'ordre déjà exposé.
» Dans l'ordre que je dis, toutes les créatures ont leurs inclinations, et, selon leur sort divers, avoisinent plus ou moins leur principe.
» Ainsi elles tendent vers des ports divers par la grande mer de l'être, et chacune avec l'instinct qui lui fut donné et qui la conduit :
» L'un de ces instincts porte le feu vers la lune; l'autre est un moteur dans le cœur des mortels; l'autre resserre et ramasse la terre en elle-même.
» Et cet arc frappe non-seulement contre les créatures qui sont dépourvues d'intelligence, mais encore celles qui ont l'intellect et l'amour.
» La Providence, qui l'ordonne si sagement, rassérène
toujours de sa lumière le ciel dans lequel roule le premier mobile qui a la plus grande rapidité;
» Et c'est là que maintenant, comme à un site désigné, nous porte la vertu de cette corde qui dirige tout ce qu'elle lance vers un but joyeux.
» I) est vrai que, comme la forme ne s'accorde pas bien des fois avec les intentions de l'art, parce que la matière est sourde à répondre,
» Ainsi de cette direction dévie souvent la créature qui a le pouvoir, bien que poussée de la sorte, d'incliner vers un autre côté.
» Et, comme on peut voir le feu tomber d'un nuage, elle tombe de même, lorsque sa première impulsion est détournée vers la terre par le faux plaisir.
» Tu ne dois pas plus t'étonner, si j'en juge bien, de ton ascension, que tu ne t'étonnerais si, du haut d'une montagne, un fleuve descendait jusqu'au bas.
» Ce serait merveille en toi si, libre d'obstacle, tu te fusses assis au bas, comme si la flamme vive restait en repos sur la terre. »
Et puis elle releva ses yeux vers le ciel.
CHANT IL
Dante pénètre avec Béatrice dans le corps de la Lune, première sphère. — Actions de grâces à Dieu. — Béatrice explique au poète la cause des taches aperçues dans la Lune.
0 vous qui, désireux d'écouter, avez suivi dans une petite barque mon vaisseau qui s'avance en chantant,
Revirez pour revoir vos rivages ! ne vous mettez pas en mer , car peut-être, en me perdant, resteriez-vous égarés.
Les eaux où je vais entrer ne furent jamais parcourues l. Minerve souffle dans ma voile, Apollon me conduit, et les neuf Muses me montrent les Ourses.
' A via Pieridum peragro loca uullius ante trita solo, etc. (Luc&et.)
Vous autres, en petit nombre, qui de bonne heure avez tendu le cou vers le pain des anges, pain dont on vit ici, mais sans pouvoir s'en rassasier,
Vous pouvez bien mettre votre navire sur la haute mer en suivant mon sillage sur l'eau qui bientôt redevient unie.
Ces glorieux Argonautes, qui passèrent à Colchos, ne furent pas émerveillés autant que vous le serez, quand ils virent Jason devenu bouvier.
La soif perpétuelle et créée avec l'âme d'arriver au royaume formé sur Dieu, nous emportait rapides, quasi comme vous voyez le ciel.
Béatrice regardait en haut, et moi je regardais en elle; et peut-être en aussi peu de temps qu'un dard est posé sur l'arCj se détache de la noix et vole,
Je me vis arrivé en un lieu où une admirable chose tourna vers elle mes regards; or donc celle à qui mes sentiments ne pouvaient être cachés,
Se tournant vers moi, aussi gracieuse que belle : « Élève vers Dieu ton âme reconnaissante, me dit-elle, lui qui nous a transportés dans la première étoile. »
Il me paraissait que nous étions couverts d'un nuage lucide, épais, solide, et poli comme un diamant qu'aurait frappé le soleil.
La perle éternelle * nous reçut en elle, comme l'eau, tout en restant unie, reçoit un rayon de lumière.
Puisque j'étais corps, ici-bas on ne peut comprendre comment une dimension peut en admettre une autre , ce qui doit être si un corps pénètre dans un autre corps;
En nous donc devrait s'allumer plus vif le désir de voir cette essence, dans laquelle on voit comment notre nature s'unit à Dieu.
Là on verra ce que nous croyons par la foi, et sans démonstration ; mais cela sera de soi-même manifeste, comme la vérité première en qui l'homme a croyance.
Je répondis : « Madame, aussi reconnaissant que je puis
la lune, nommée plus bas la perle éternelle.
l'être, je rends grâce à celui qui m'a enlevé du monde mortel.
» Mais dites-moi quelles sont les taches obscures de ce corps lunaire qui, là-bas sur terre, font raconter tant de fables sur Caïn l ? »
Elle sourit un peu, et puis elle me dit : « Si l'opinion des mortels s'égare là où la clef des sens ne peut ouvrir,
» Certes les flèches de l'étonnement ne devraient point te piquer désormais; puisque, si elle vient après les sens, tu vois que ta raison a de courtes ailes.
» Mais dis-moi ce que par toi-même tu en penses. y> Et moi : « Ce qui m'apparaît ici-haut de forme diverse est produit, je crois, par des corps raréfiés et des corps denses 2. »
Et elle : « Tu verras d'une manière certaine que ta croyance plonge dans le faux, si tu écoutes bien l'argument que je lui opposerai.
» La huitième sphère montre plusieurs étoiles 3, lesquelles, et pour la qualité et pour la quantité de la lumière, se peuvent noter comme étant de différents aspects.
» Si des corps raréfiés et denses produisaient toutes ces différences, il n'y aurait, dans toutes ces étoiles, qu'une seule vertu distribuée en plus ou en moins , ou bien également.
» Or, des vertus diverses doivent être le fruit de principes formels; et tous ces principes, hormis un seul *, seraient détruits par ton raisonnement.
» De plus, si un corps raréfié formait ces taches brunes dont tu demandes la cause, alors, ou la planète serait en quelque point privée de sa matière ;
» Ou comme le corps d'un animal, qui montre tantôt le
1 Dans les taches de la lune, le peuple croyait voir Caïn portant un fagot.
3 Raro ; ce mot manque au français, mais Fénelon a employé raréfié dans le même sens originel.
* Les étoiles fixes, physique du temps de Dante.
4 Les corps raréfiés et denses.
45 i LA DIVIDE COMÉDIE.
gras, tantôt le maigre, ainsi, dans ses diverses parties, la planète changerait de couleur.
» Si des corps raréfiés formaient ces taches, cela deviendrait manifeste dans les éclipses du soleil, car sa lumière passerait à travers la lune, comme elle traverse les autres corps raréfiés.
» Ce qui n'est pas. Donc il faut examiner l'autre supposition; et s'il arrive encore que je la renverse, ton opinion sera démontrée fausse.
» Si ce corps raréfié ne peut traverser la lune, il faut qu'il y ait un point où son contraire ne le laisse plus passer;
» Et de là le rayon rejaillit, comme la couleur revient par un verre qui est doublé par une feuille de plomb.
» Mais tu diras que le rayon paraît ici plus obscur qu'en d'autres parties, parce qu'il se réfracte à une grande profondeur.
» Quant à cette objection, tu peux t'en délivrer par l'expérience, cette fontaine d'où découlent les ruisseaux de vos arts *.
» Tu prendras trois miroirs; places-en deux loin devant toi, à une même distance; le troisième, place-le plus au loin ; puis fixe les yeux entre les deux premiers.
» Tourné ainsi vers ces miroirs, aie soin que derrière toi s'élève une lumière qui éclaire les trois miroirs et revienne à toi, répercutée par eux tous;
» Alors, bien que le plus éloigné ne répande pas une lumière si étendue, tu verras qu'il éclaire aussi vivement que les deux autres.
» Maintenant, comme sous les coups des chauds rayons, les lieux que couvrait la neige sont délivrés de sa couleur et de sa froidure première ;
» Ainsi, dégagé de ses fausses opinions, ton esprit va recevoir, par ma volonté, une lumière si vive, qu'à sou aspect tu le sentiras scintiller.
1 Expeiienlia magistra rerum.
LE PARADIS. CnANT II. 455
» Dans le ciel de la divine paix se meut un corps dont la vertu renferme Fêlre de tout ce que lui-même contient.
» Le ciel suivant, qui a tant d'étoiles, distribue cet être entre diverses essences, de lui distinctes et en lui contenues.
» Les autres deux disposent de diverses manières les distinctions qu'ils renferment, et les mènent vers les fins et les causes qui leur sont assignées.
» Ces organes du monde, comme tu vois maintenant, descendent de degré en degré, de sorte qu'ils prennent d'en haut la vertu qu'au-dessous ils communiquent.
» Regarde bien comme par ce chemin je marche vers la vérité que tu désires, afin que, par la suite, tu saches seul tenir le gué.
» Le mouvement et là vertu des sphères sacrées, il convient que tu l'attribues aux moteurs bienheureux, comme l'œuvre du marteau au maréchal.
» Le huitième ciel, que tant de lumières rendent si beau, prend l'image de l'intelligence profonde qui lui donne le mouvement et en devient le cachet.
» Et comme l'âme, sur votre poussière, vient, par différents membres, se résoudre en différentes puissances;
» Ainsi l'intelligence développe sa bonté multipliée sur les étoiles, en se tournant sur son unité.
» Chaque vertu s'allie diversement avec le corps précieux qu'elle avive, et auquel elle se lie, comme à vous-même la vie.
» Cette vertu, mêlée aux corps, brille par la nature joyeuse dont elle dérive, comme la joie dans une prunelle vive.
» De cette vertu vient donc, et non des corps denses et raréfiés, ce qui semble inégal en lumière : elle est le principe formel qui produit,
» Conformément à sa puissance, ce qui est obscur et ce qui est clair. »
CHANT III
Ce poëte rencontre dans la Lune les Ames de celles qui, ayant fait Tceu de virgìnité, durent par la violence manquer à leur vœu. — Piccarda, sœur de Forése, lai expose comment tous les Bienheureux sont contents du degré de gloire qui leur est accordé; puis la règle religieuse qu'elle et Constance, lille du roi Roger, avaient embrassée sur terre. — Selon les commentateurs, Dante a choisi la Lune pour séjour de la virginité, parce qu'étant froide de sa nature, cette planète dispose les âmes à la chasteté. On sait aussi que dans l'antiquité, Diane ou la Lune était la déesse de la virginité.
Ce soleil * qui d'abord brûla mon cœur d'amour, m'avait découvert, par ses preuves et ses réfutations, le doux aspect de la belle vérité.
Et moi, pour me confesser vaincu et persuadé, autant que je le devais, je levai la tête plus haut pour parler.
Mais une vision m'apparut qui me retint si fort attaché à la contempler, que je ne me souvins plus de ma confession.
Comme par des verres transparents et nets, ou par des eaux claires et tranquilles, pas assez profondes pour que le fond en soit sombre,
Les images reviennent à nos yeux si affaiblies, qu'une perle sur un front blanc ne vient pas plus lentement à nos regards ;
Ainsi je vis plusieurs figures prêtes à parler. C'est pourquoi je tombai dans l'erreur contraire à celle qui alluma l'amour entre l'homme 2 et une fontaine.
Aussitôt que je les eus aperçues, estimant qu'elles étaient réfléchies par un miroir, je tournai les yeux pour voir de qui elles provenaient,
Et je ne vis rien ; de sorte que je les ramenai vers mon doux guide, qui, en souriant, avait des étincelles dans ses saints regards.
« Ne t'étonne pas si je souris de ton raisonnement puéril,.
1 Béatrice ou la Théologie.
Narcisse.
me dit Béatrice; ton pied ne s'appuie pas encore sur la vérité,
» Et, comme d'habitude, il te fait trébucher. Les figures que tu Arois sont de vraies substances, ici reléguées pour avoir manqué à leur vœu.
« Donc parle avec elles, écoute et crois, car la vraie lumière qui les réjouit ne laisse jamais leurs pas s'en écarter. »
Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait plus disposée à converser, et, quasi comme un homme que trop de hâte embarrasse, je commençai :
« 0 esprit heureusement créé, qui, sous les rayons de la vie éternelle, sens en toi une douceur qu'on ne comprend jamais si on ne l'a goûtée !
» Tu me rendras reconnaissant, si tu daignes me dire ton nom et votre sort à tous. » Et l'ombre tout aussitôt avec des yeux riants :
» Notre charité ne ferme point les portes à un juste désir ; elle se conforme à celle de Dieu, qui veut que toute sa cour lui ressemble.
» Dans le monde je fus une vierge religieuse, et si ta mémoire me regarde bien, elle me retrouvera, quoique aujourd'hui plus belle.
» Tu reconnaîtras que je suis Piccarda i, J'ai été placée ici avec ces autres bienheureux, et bienheureuse je -suis dans la sphère la plus lente 2.
» Nos affections, enflammées des seules joies de TEsprit- Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies;
» Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce que nos vœux furent négligés et rompus en partie 3. »
Et moi à elle : « Sur vos admirables figures resplendit
1 Piccarda, de la famille des Donati, de Florence. * La lune, suivant le système de Ptole'mée.
Perche fur negletti Li nostri voti, e voti in alcun canto.
Ce concetto est intraduisible.
458 tA DIVINE COMEDIE.
jft ne sais quoi de divin, qui change le premier aspect qu'on a gardé de vous.
» Aussi je n'ai pas été prompt à me souvenir : mais à présent je m'aide de ce que tu me dis, de sorte que de te reconnaître m'est chose plus facile.
» Mais, dis-moi, vous qui êtes heureuses dans cette sphère, désirez-vous un lieu plus élevé pour mieux voir Dieu, pour mieux l'aimer et en être mieux aimées ? »
Elle sourit un peu avec les autres ombres; ensuite elle me répondit si joyeuse, qu'elle semblait brûler de l'amour du premier foyer :
« Frère, une vertu de charité calme notre volonté, et cette vertu ne nous fait vouloir que ce que nous avons, et ne nous donne la soif d'aucun autre bien.
» Si nous désirions être plus élevés, nos désirs seraient en désaccord ayec la volonté de celui qui nous rassemble ici;
» Désaccord que n'admettent point les sphères célestes. Tu verras, si tu remarques bien leur nature, qu'il est nécessaire ici de vivre dans la charité :
y> Et même il est essentiel à notre existence bienheureuse de se tenir dans la volonté divine, de manière que toutes nos volontés se résolvent en une seule.
» Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce royaume, cela plaît à tout le royaume, comme au roi, dont la volonté fait notre volonté.
» Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où tout vient se jeter , et ce qu'elle a créé, et ce que fait la nature. »
Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est Paradis, quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la même façon.
Mais, comme il advient qu'on est rassasié d'un mets, et que d'un autre mets on sente encore le désir, de sorte qu'on redemande de celui-ci, et que de l'autre on refuse
Ainsi je fis du geste et de la parole, afin d'apprendre de
cette âme quelle fut la toile jusqu'au bout de laquelle elle ne poussa point la navette.
« Une vie parfaite, un me'rite éminent, me dit-elle, placent plus haut que nous dans le ciel une femme , selon la règle de laquelle on s'habille et Ton se voile dans votre monde1,
» Afin jusqu'à la mort de veiller et de dormir avec l'époux qui accepte tout vœu que la charité conforme à son désir.
» Pour la suivre je m'enfuis du monde toute jeune, je m'enfermai sous son habit, et je promis de suivre la voie de son ordre;
» Puis des hommes, plus habitués au mal qu'au bien, m'enlevèrent de la douce clôture : Dieu sait quelle fut ensuite ma vie.
» Pour cette autre splendeur qui se montre à toi , à ma droite, et qui brille de toute la lumière de notre sphère,
» Ce que je dis de moi, elle le pense d'elle : elle fut religieuse, et l'on a de même ôté de sa tête l'ombre des bandeaux sacrés.
» Mais quand elle fut retournée dans le monde, contre son gré et contre ses bonnes habitudes, elle ne fut jamais dépouillée du voile de son cœur.
» C'est la lumière de la grande Constance2, qui, du second orgueil de la Souabe, engendra le troisième, et la dernière puissance de cette race. »
Ainsi parla Piccarda; ensuite elle commença l'Ave Maria, tout en chantant, et, tout en chantant, elle s'évanouit, comme à travers l'eau sombre une chose pesante.
Mes regards, qui la suivirent autant que possible, se tournèrent, lorsqu'ils l'eurent perdue, vers le but d'un plus grand désir,
Et se dirigèrent tout entiers sur Béatrice ; mais celle-ci
1 Sainte Claire, de l'ordre des Franciscaines, auquel appartenait Piccarda. 5 Fille de Roger, roi de Pouille et de Sicile; Constanee fut tirée die «on monastère à Païenne et mariée à l'empereur Henri VI
460 LA tlVINE COMÉDIE.
jeta de tels éclairs devant mes yeux, que d'abord ils ne purent supporter cette vue ; Et cela me rendit plus lent à l'interroger.
CHANT IV
Dante est encore dans la planète de la Lune. — Là, Béatrice Ini re'vèle deux vé> rites : la première, où est le séjour des Bienheureux; la seconde, touchant la différence entre la volonté mixte et la volonté absolue. — Le poète demande à son guide s'il est un moyen de satisfaire à des vœux qui n'ont pas été accomplis.
Entre deux mets placés à égale distance et attirant également, un homme libre de choisir mourrait de faim avant de porter l'un d'eux à ses dents ;
De même se tiendrait un agneau entre les désirs de deux loups féroces, il tremblerait également; de même se tiendrait un chien entre deux daims1.
Donc, si je me taisais, je ne m'en repens pas : également suspendu entre mes doutes, ce silence était nécessaire; je ne m'en loue pas non plus.
Je me taisais; mais mon désir était peint sur mon visage, et ma demande s'y montrant, apparaissait plus chaude qu'elle n'eût été dans des paroles.
Béatrice fit ce que fit Daniel en délivrant Nabucodònosor de cette colère qui l'avait rendu injustement cruel.
Et elle dit : « Je vois bien comme deux désirs contraires t'attirent ; ton souci se lie lui-même si fortement, qu'il ne peut se développer au dehors.
» Tu argumentes ainsi : si la bonne volonté dure, par
• Imité d'Ovide :
Tigns ut, auditis diversa valle duorum Exslimulata fame mugitibus armentorum, Nescit ulro potins ruât, etc.
[Metam., lib. v.)
quelle raison la violence d'autrui diminuerait-elle la mesure de mon mérite?
» Et une autre occasion pour toi de douter, c'est que les âmes semblent retourner aux étoiles, selon la sentence de Platon1. j
» Telles sont les questions qui pèsent également sur ta volonté; donc, je traiterai d'abord celle qui a le plus de fiel.
» Entre les séraphins, celui qui pénètre le plus en Dieu, Moïse, Samuel, ou l'un des deux Jean (celui que tu voudras prendre), je ne dis point Marie,
» Tous ces séraphins n'ont pas leur banc dans un autre ciel que ces esprits qui viennent de t'apparaître , et n'ont pas pour leur existence plus ou moins d'années.
» Mais tous embellissent le premier cercle, et ils ont la vie différemment douce, selon qu'ils sentent plus ou moins l'éternel Esprit.
» Ces âmes se sont montrées ici, non parce que cette sphère leur a été destinée, mais pour te montrer, parmi les sphères, quelle est la moins élevée.
» C'est ainsi qu'il convient de parler à votre esprit, parce qu'il ne saisit que par les sens ce qu'il rend ensuite digne de l'intelligence2.
» Pour cela l'Écriture condescend à vos facultés, elle attribue à Dieu des pieds et des mains, et elle entend tout autre chose.
» Et la sainte Église vous représente sous des apparences humaines, Gabriel et Michel, et l'autre qui guérit Tobie.
» Ce que Timée3 pense des âmes n'a point de rapport ■avec ce qui se voit ici, car il paraît penser comme il parle.
» Il dit que l'âme retourne à son étoile, croyant qu'elle en fut détachée quand la nature l'unit à une forme.
» Et peut-être son opinion est-elle autre que les mots ne la rendent,, et elle peut avoir une intention qu'il ne faut pas railler.
' Voir le Timée.
5 Nihil est in intellectu, quin priùs fuerit in sensu.
* C'est-à-dire Platon dans le Timée.
» S'il entend que l'honneur et le blâme de l'influence retournent à ces sphères, peut-être son arc a-t-il touché quelque vérité.
» Déjà ce principe mal entendu a égaré quasi tout le monde, de sorte qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter et Mars.
» L'autre doute qui t'agite a moins de venin, car sa malignité ne pourrait pas t'écarter de moi.
» Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels, c'est un argument de foi, et non de méchanceté hérétique.
» Mais comme votre entendement peut bien pénétrer jusqu'à celte vérité, je vais te rendre satisfait, selon que tu le désires.
» Si la "violence arrive quand celui qui l'endure ne se prête en rien à celui qui le force, ces âmes ne sont pas excusées par cette violence ;
» Car la volonté, si elle ne le veut, ne s'éteint pas; mais elle fait comme la nature fait dans le feu, quand même la violence l'abattrait mille fois.
» C'est pourquoi si la volonté se plie un peu ou beaucoup, elle cède à la force ; ainsi firent ces âmes, puisqu'elles pouvaient retourner au saint lieu.
» Si leur volonté était restée entière , comme celle qui tint Laurent sur le gril, et celle qui rendit Mucius si dur pour sa main ',
» Elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, dans le chemin d'où elles avaient été enlevées; mais une si solide volonté est trop rare.
» Par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu le devais . est détruit l'argument qui t'aurait encore importuné plusieurs fois.
» Mais à cette heure un autre mauvais pas vient à 1% tra-
* Urere quam potuit contemplo Mucius igne,
Hanc spedare manum Porsenna non poluit.