LE PURGATOIRE. CHANT V
rent à notre rencontre, et nous dirent : « Informez-nous de Yotre condition. »
Et mon maître : « Vous pouvez vous en aller et rapporter à ceux qui vous ont envoyés que le corps de celui-ci est - de vraie chair.
1» S'ils se sont arrêtes pour voir son ombre, conune j'imagine, on leur a suffisanunent répondu; qu'ils lui fassent honneur, car il pourra leur devenir bien cher. »
Jamais je ne vis, au conunencement de la nuit, les vapeurs embrasées fendre le ciel pur, ni le soleil abattre les nuages d'août si promptement.
Que ces âmes ne retournassent encore en moins de temps à leur po|nt de départ, et arrivées là elles s'en revinrent à nous avec les autres, comme un escadron qui galope à bride abattue.
« Cette troupe de gens qui nous presse est nombreuse, dit le poêle, et vient pour te faire quelque prière; toi, cependant, va, et tout en allant écoute.
— O âme qui f en vas pour être un jour heureuse, avec les mêmes membres avec lesquels tu es née, venaient-ils en criant, modère un peu tes pas.
9 Regarde si jamais tu n'as vu aucun de nous dont tu puisses là-bas porter des nouvelles. Ah! pourquoi fen vastu? Ah ! pourquoi ne t'arrêtes-tu pas?
7> Nous avons tous fini par une mort violente, et nous fûmes pécheurs jusqu'à notre heure dernière ; alors la lumière du ciel nous a rendus sages,
» Si bien que, repentants et pardonnes, nous sonunes sortis de la vie en paix avec Dieu qui aiguillonne notre cœur du désir de le voir. »
Et moi : « Pourquoi dans vos traits déformés ne reconnais-je aucun de vous? Mais si quelque chose vous plaît que je puisse faire, esprits bien nés,
if> Vous, dites-la, et moi je la ferai, au nom de cette paix qui m'entraîne derrière les pas de ce guide et me fait aiosi la chercher de monde en monde. »
Et l'un commença : a Chacun se fie à ta bienveillance
sans aucun sermenl <le toi, pourvu que l'impuissaoce neifc
tniisc pas ta bonne volonit!.
R DouCj moi qui parle avanl loua les autres, je le prit, si jamais tu vois ce pays Eitué enire la Romagnc cl II royaume de Charles',
B De m'accorder le don do tes prières à Fano, afinqa'ii y adore poui' moi et que je puisse me puriGerdcmesfiula si graves.
» Je suis né dans cette ville, mais les profondes bletwï d'où sortit le sang qui m'animait me fui-ont faites danscA cité, antique giron des Anténorides*,
» Là où je me croyais le plus en sûrelé, D'Esté fltto cela, lui qui m'avait en haine beaucoup plua que U josliit ne le voulait'.
n Si je m'dtais enfui vers la Mira, lorsque je fus i Oriaco, je serais encore là où l'on respire ;
» Mais je courus au marais, où les roseaux et la ^' m'embarrassèrent tellement que je tombai, et là je vtM mes veines un lac s'étendre sur la terre. »
Ensuite une autre fime me dît : « Si jamais s'accompU ce désir qui t'enlraine vers la haute montagne, daignea'K mie tandre piété prèler secours au mien.
» Je fus de Monfefellro, et je suis Buoncoiile *. Ni Jeu» ni les auli'es n'ont cure de moi, c'est pourquoi je vais iw ceui-ei le front baissé. »
Et moi à lui : B Quelle violence ou quelle aventure l'< ainsi arradié de Campaldino, que jamais on n'y connut II sépulture ?
— Oh! répondit-il, au pied du Cascntin passe un fleuw qui a nom l'Archiano, et qui nait dans l'Apennin, au--de!su-' de l'Ei'emo'.
■A4UI1 ïll d'Ella lit tu
LE PIIRGATOIRE. CHA?ÏT ▼. 321
1» Là oii son nom se perd, j'arrivai, la gorge percée, : fiiyant à pied et ensanglantant la plaine;
9 Là je perdis la vue , et ma parole unit par le nom de i Unie ; là je tombai, et il n'y resta plus que ma chair.
' » Je te dirai la vérité, et tu la rediras parmi les vivants : nmge de Dieu me prit, et celui de Fenfer criait : « 0 toi du -dèl, pourquoi me Tôtes-tu?
9 Tu emportes la partie éternelle de celui-ci pour une petite larme qui me l'enlèye; mais je traiterai autrement l'autre partie de lui-même. ii>
n Tu sais bien comme dans l'air se condensé cette homide ympear qui se résout en eau dès qu'elle monte là où le froid la saisit;
n ArriTé là, le MauYais->Youloir, qui à chercher le mal met son intelligence , déchaîna les exhalaisons et le vent par le pouvoir que lui donne sa nature^.
1» Ensuite, dès que le jour fut éteint, il couvrit de nuages la vallée, depuis Prato-Magno jusqu'au sommet de TApen* oin, et il prépara le ciel,
» De façon que l'air épais se résolut en eau; la (duie tomba, et les ravins regorgèrent de tout ce que la terre n'en put absorber;
9 Puis, selon la pente des grandes eaux, elle se précipita vers le fleuve royal avec tant de rapidité, que rien ne put la retenir.
» L'Archiano furieux trouva mon corps glacé vers son embouchure, et le poussa dans TArno en ouvrant sur ma poitrine la croix
» Que j'avais faite de mes bras quand me vainquit la douleur. Il me ballotta sur ses rives et dans ses bas-fonds^ ensuite sous sa proie de sable il me couvrit tout entier.
— Ah! quand tu seras de retour dans le monde, et re-
* C'est une chose oertaioe en théologie que les démons ont pouToir de laira pleuvoir, gresler, neger et choses sembbbles, comme prouve saint Augustin au cb. viix de la Cité de Dieu : Omnis transformatio corporalium rerum quae Gen potest pcr aliquara virlutem naluralcir., per dsmoQcm ficri potcst. (Grangier.J
3n LA DIVIRB COUBDIE.
posé de la longue roule , continua un troisième etiprit suo ct^dRiit au scmad,
V Souviens-toi de moi qui suis la Pia : Sienne m'abiit, la Mai-cmme m'a défaite; il le sait bien celui-là qui, |ii avant,
» Avait, en m'^pousaiU , pasié a. mon doigt aon wm de pierreries*. »
CHANT VI
{1 parte CBon du H^ltfnU qui n ■■ «si rqwnlti qu'an niDnif ut le OMIe M fiiiridli t'Fiiit.r»saal. — tiuilrofibe enUn le* ditcarls di
Quand on quitte le jeu de la chance*, c^oi qu| perd^jj maure tout cbagrin en i-ëpéiant les coups, et triste il «it apprend.
Avec l'autre s'en va toute la foule : celui-là devnitt celui-ci derrière; celui-ci de cCtd se rappelle au soutcibi du gagnant;
Lui ne s'arrête pas; il dccute l'un et l'autre; celui iiji it lend la main cesse de la presser, et ainsi il se défeodlt la foule.
Tel j'étais au milieu de celle troupe épaisse, tournant^ et là le visage, et par mes promesses je m'en dégageai.
Là était l'Arélin' qui reçut la mort des bras craebA
LE PURGATOIRE. CHAirr VI. 323
Ghino di Tacco^ et cet autre qui se noya en donnant la chasse à ses ennemis '.
Là priait 9 les mains élevées, Federîgo Novello*, et oelui-là de Pise qui ût paraître la grandeur d*àme du boo Marzucco^
Je vis lé comte Orso ^; et cette âme séparée de son corps par astuce et par envie, comme elle le disait, et tion pour ses driines;
Se Yeux dire Pierre de la Brosse'; donc pendant qu'elfe est encore sur tcire, que la princesse de Brabant se mette Ml garde afin de n'être pas un jour dans le troupeau de âotikrtir'.
Quand je fus délivré de toutes ces ombres qui prîaicùt que d'atitres fissent pouf elles des prières, afin de hâter le teifips oii elles déviendraient saintes.
Je conuncnçai : « 0 ma lumière! tu nies, il me âemble, éfxptessément en ton texte que Toraison fléchisse les décrets do del»;
Y> Et ces âmes me prient cependant pour cela; leur espérance serait-elle donc vaine? ou le sens de ton dire , ne l^ai-je pas bien compris? n
Et lui à moi : « Ce que j'ai écrit est très-clair, et l'espérance de ces âmes ne les trompe pas, si on f examine aved tm esprit sain :
1» En efïet, la hauteur du jugement de Dieu ù'est point abaissée parce que le feu de l'amour accomplit en un instant te qu'aurait dû làhre Famé ici reléguée.
1$ Et là où j'établis ce point, la faute ne pouvait se purgeipar la prière, puisque le péchen[r, objet de cette prière, était séparé de Dieu.
* Cione de' TarlatU d'Arezzo.
* Il fat tué par un Bostuli, suroonimé Fornaiuok).
* Marzucco baisa les maius de Tassassin de soo lils Farinata.
* Orso, 6U du comte Napoleooe di Barbaja, fat tué par te comte Albert sob onde. ■ Secrétaire et favori de Philippe le Bel ; accasé fautsement par la reine d'avoir
Toula la séduire, il fot eondamné à la potence.
* Desine fata deûm fl'^cti spcrare precando.
(Virgile]
;i2J LA DIVINE COMÉDIC.
B Donc ne l'an^ pas à un doulu st profond, et ^\eak celle (|iii sera la lumicve entre la yéiitii et toa intelligenci:
» Je ne sais ai ta m'entends; je parle de Bdatrice, lah verras sur le faite de ce mont, l'iante el heureuse, n
Et moi : u Bon guide, allons en plus grande bUi/jta me faliguc plus autant que devant ; et puis vois comme ë sonnais la montagne jette de l'ombre.
— Nous avancerons aujourd'hui autant que nom pot rons, répondit-il; mais ce chumin est d'une autre iai que tu ne penses.
« Avant que tu sois là-haut, tu verras revenir eelâf d^à se couvre de celle cote, de sorte qu'avec ton tajiS ne peux rompre ees rayons.
— Mais vois cette âme immobile qui, seule et Itol* l'écart, regarde vers nous; celle-là nous enseignera Un la plus courte. »
Nous vînmes à elle : 6 Ame lombarde ! comme ru te tefli altiërc et dédaigneuse '. en tournant vers nous les ytm,^ tu ëtais noble et grave !
Elle ne disait pas une parole, mais nous laissait nà, regardant seulement à la manibre d'un lion qui se rejis'
Or Virgile s'approcha d'elle, la priant de Jui monltok meilleur chemin, et elle ne répondit pas à sa demande,
Mais elle s'informa de noire pays et de notre vie;ill' doux guide commença: u Mautoue... i> Aussitôt Vaaiatoute ramassée sur elle-même.
Se leva vers lui du lieu où auparavant elle se tenait, s disant : « 0 Mantouan! je suis Sordello, de ta terre diirie I J> et l'un l'autre ils s'embrassaient ".
Ah ! Italie esclave, hôtellerie de douleur, navire sansv cher dans une grande tempête, non plus reine des pra>ii'| ces, mais lieu de prosiilution ! 1