LE PURGATOIRE. CHANT XIV
1» Descendu après, par des gorges profondes^ il trouTe des tenards si pleins de fraude, qu'ils ne craignent aucun engin qui puisse les prendre*.
» Je ne cesserai pas de dire, bien qu'un autre m'entende; et cela sera bon à celui-ci, poui'vu qu'il se souvienne des choses qu'un esprit vrai me découvre.
> Je vois ton petit-fils qui devient chasseur de ces loups nr la rive du fleuve cruel, et tous les épouvante *;
» 11 vend leur chair encore vivante; ensuite il les tue comme de vieilles bêtes; il ôte à beaucoup la vie et à lai Hionneur;
i n sort sanglant de la triste forêt', demeurée teUe que d'ici à mille ans elle ne pourra bourgeonner dans sa force première. )>
Gomme à l'annonce de futurs malheurs se trouble le visage de celui qui écoute , de quelque part que le malheur railàque.
De même je vis l'autre âme, qui se trouvait tournée pour entendre, se troubler et devenir triste, quand ces paroles brent arrivées à elle.
Le langage de l'une et la figure de l'autre me rendirent désireux de savoir leur nom, et je leur en fis la demande Bélée de prières.
Cest pourquoi l'esprit, qui tout d'abord me parla, recommença : « Tu veux que je m'amène à faire pour toi ce fK tu ne veux faire pour moi;
» Mais puisque Dieu veut que sa grâce brille si fort en tel, je ne te serai point avare. Sache donc que je suis Guido ^Ihica.
» Mon sang fut si brûlé par l'envie, que, si j'eusse vu un home devenir joyeux, lu m'aurais vu couvert d'une teinte livide.
* U» Pisans.
* L'àme qai parle id est Gaido del Duca, de BreUiooro ; elle s'adresse à Rl- ^n. Del Duca veut parler de Falcieri, petit-fils de Rinieri, podestat de Florence ^ 1302, qnif gaguc par les Noirsi lit enfermer et tuer les principaux Blancs.
'i'iuifuce.
360 LA mviNE COHÉDIÏ.
n De ma semence voici la paille que je moissonnt. 0 twt humaine! pourquoi metlre ton cœur là où un biendeDait l'exclusion de l'autre?
n Ctflui-ci est Rinieri, le ti-dsor et l'honneur de la son dfj (iiltMili, où depuis pei'sonne ne s'est iail hérilicià son mente.
» Et ce n'est pas seulement ses descendants qui sonlt mi^s, enlrc le Pô et la montagne, la mer et le Hiii»,* qualités requises pour la vérité et les contenteraei* * la vie;
n Car, dans ces mêmes confins, le sol est si coutrt* rejetons vénéneux, que, pour le cultiver, foule peine maintenant tardive.
0 Où est le bon Licio'. et Arrigo Manardî', Pierre Ift versaro», et Guido de Carpigna'? 0 Romagnols! abâtardie!
11 Puisqu'à Boulogne un forgeron fait souche', pifflf' Faenza un Bernardin di Fosco *, sorti de si petite put devient une noble tige !
11 Ne fétonne pas si je pleure, H Toscan ! lorsque jei rappelle Guido de Piala, Ugolind'Aïzo, qui viicutavecno
u Frédéric Tignoso et tous les siens, puis la maison T» versara et les Anastagi. Hélas! ces deux familles ortpai leur hérilage de vertu !
11 Si je pleure en me rappelant les dames et les di£* liers, leurs travaux cl leurs joies. Car l'amour et la o» toisie ËEcilaient les cœurs, là où ils sont devenus si dépra^
B 0 château de Breltinoro' ! pomquoi n'as-tu pas crouk
LE PURGATOIRE. CHAJNT XIY. 361
depuis que ta famille et tant de gens sont tombés pour n'être pas criminels?
» Bagnacavallo fait bien^ il ne produit plus d'enfants; Castocaro fait mal^ et pis encore fait Gonio, qui s'occupe à produire de tels comtes.
» Les Pagani pourront engendrer quand leur dëmon aura M; toutefois il ne restera jamais d'eux un souyenir bien |iar.
» 0 Ugolin de Fantoli ! ton nom est en sûreté^ puisqu'on n'attend plus d'héritier qui^ en forlignant, puisse l'ob- Kurcir.
9 Mais ya-t'en^ ô Toscan ! je me plais maintenant à pieu» rer bien plus qu'à parler; car notre pays m'a foné le eoBur. »
Nous savions que ces âmes chéries nous sentatent marcher; donc^ en se taisant^ elles nous rassuraient sor notre chemin.
Quand^ tout en cheminant^ nous nous trouyâmes seuls^ tdd, comme la foudre qui fend l'air, qu'une yoix s'en yint droit à nous, disant :
« Quiconque me trouvera doit me tuer^! » Et elle s'enfuit aussi vite que le tonnerre qui s'éloigne après avoir tout à coup déchiré le nuage.
Comme notre oreille se reposait du bruit de cette voix^ îoid qu'une autre retentit avec un si grand fracas, qu'elle leinblait un nouveau tonnerre qui suivait coup sur coup le j^emier :
«Je suis Aglaure^, celle qui devint pierre. )) Alors, pour
toe serrer contre le poêle, je fis un pas en arrière et non
®i avant.
Déjà, de toutes parts, l'air était calme. Virgile me dit :
^ Tel fut le dm* licou qui devrait retenir Thomme dans ses
imites.
» Mais vous mordez si aidemment à l'appât, que Thame-
'Caïn.
^cUurc, iillc Je Cêcropsi possûdée des Furit»^ te lua>
SOT L* mVlSE COMÉDIE.
çon de l'anUque ennemi vous tire k lui : donc Utràna les remontrances valenl bien peu.
» Le ciel vous appelle et tourne autour de vous, en m montrant ses beautés éternelles; œpcndant voire cal» regai'de que la Icn'c;
» Aussi étes-Tous cMtiés par celui qui voit toute choK>
CHANT XV
di^roi i(u'UB ÂDgE [nr mit jBdLi|D^ orilvcnt à lu ironiènii ncfiol en eiUH, Donlo loll pluiii^un eumplM ie aanÊaiiaie. — Les 4 «iDt cumilB caiftlup|>é> pu uas grands IniuM qui la anipidag ie i fut.
Autant qu'il reste de temps entre la an de la ti heure et le commencement du jour dans la sphÈre, fth oorauie u» enfiuBt, toujours se joue et s'agite ;
Autant il semblait rester au soleil de temps à paramin vers le soir; là briUiiil Vcsper, et ici, sur la terre, ilebi niiuuit.
Les rayons nous trappaient en plein visage, parce qu nous avions tourné toute la montagne, et que déjà m marcbions droit vers le couchant.
Quand je sentis mon front fatigué par une lumière piis grande qu'auparavant, je fus sluiiéfait devant tant de cbM qui m'étaient inconnues.
Je le\ai donc mes mains au-dessus de mes paupières, tî je mo lis un abri où vint se briser l'excessive clarté.
Comme un rayon rênéchi par l'eau ou par un miroir «■ monte dans la partie opposée, et suit eu remontant la même manière
Dont il est descendu, bien diiïdrcnt de la chute delà pierre qui est perpendiculaire, selon que le déœontreni l'expérience et l'ait;
De même U me parut que j'étais frappé par une luraièiï
LE PURGATOIBE. CHAKT XT. 303
réfléchie devant moi, de sorte que ma vue fut prompte à ftiir cet éclat.
« Doux père, quelle est cette dartë dont je ne puis défendre ma vue, et dont je suis comme criblé? Il me semble, dis-je, qu'elle s'avance vers nous.
— Ne t'étonne pas, répondit-il, si la famille du del t'éblouit encore; c'est un messager qui vient inviter Thomme à monter.
x> Bientôt il ne te sera plus pénible de voir cet choses, mais tu seras heureux autant que la nature t'a, donné de sentir. »
Quand nous fûmes tout près de Tange béni, il nous dit d'une voix joyeuse : « Entrez par cet escalier qui est moins droit que les deux autres. »
Nous montions déjà hors du cercle, quand deirière nous on chanta : Beali miséricordes ^, et Sois joyeux, Im qui, es vainqueur *.
Mon maître et moi, nous montions seuls, et je pensai, tout en marchant, à tirer profit de ses paroles.
Doue je me dingeai vers lui en demandant ainsi : « Que voulait dire l'esprit de la Romagne *, en parlant de biens qui Tun l'autre s'excluent? »
Et lui à moi : a II connaît à présent le danger de son plus grand péché; ne t'étonnc donc pas s'il le condamne, pour que d'autres aient moins à pleurer.
V Parce que si vos désii-s s'attachent à des biens dont chaque part, lorsqu'on est plusieurs, diminue, l'envie excite vos poumons à soupirer.
9 Biais si l'amour de la sphère suprême tournait en haut votre désh*, il n'y aurait pas une telle crainte dans votre XKur.
y CaiVy dans cette enceinte, plus chacun dit nôtre» plus il losscdc du vrai bien, et plus il est bnllant de chanté.
— Je suis plus affamé de tes réponses, lui dis-je, que si
< Paroles de JëMW-Chrifi. (MaUh., elu^ t.)
• Ibid.
' Guido dcl Duca. — Ce qui suii et4 de l» scolaili^ue.
jusqu'à présent je m'étais tu ; et il s'assemble plus que ja.* mais des doutes dans mon esprit.
» Comment peut-il être qu'un bien divisé rend plus riches ses possesseurs plus ils sont en nombn), que ceux qui seraient en petit nombre à le posséder? »
Et lui à moi : a Gomme tu cloues toujoura ton esprit aux choses terrestres^ tu fais sortir des ténèbres de la vraie lumière
D Ce bien infmi et ineffable qui est là-haut, s*élance vers l'amour comme un rayon vers un corps lucide.
» Il se donne d'autant plus qu'il trouve plus d'ardeur, de sorte que d'autant la charité s'étend, d'autant s'accroît sur elle l'étemelle vertu.
» Plus là-haut il y a d'âmes unies entre elles, plus il y a lieu à bien aimer, et plus on s'y aime, et, comme un miroir, l'un l'autre on se renvoie l'amour.
» Si mes raisons ne te rassasient pas, tu verras Béatrice, et elle apaisera pleinement ce désir et tous les autres.
D Avance cependant, afin que promptement s'efîacent, comme deux le sont déjà, les cinq taches qui ne disparaissent que sous les larmes ^ n
Comme je voulais dire : « Tu me satisfais, » je me vis arrivé à l'autre cercle, et mes regards avides et errants me firent taire.
Là il me sembla être ravi soudainement en une vision extatique, et voir dans un temple un grand nombre de personnes.
Et une femme à l'entrée disait, dans la douce attitude d'une mère : « Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi envers nous?
» Voici que , tout en pleurs, ton père et moi nous te cherchions'. » Et, comme elle se tut, ce qui m'avait apparu d'abord disparut.
Ensuite m'apparut une autre fenmie ayant sur les joufis
• La t&chc de l'Orgueil et celle de l'EnTie ; il ne reste plus que cinq P m front du poëte.
* Paxolec d^ Marie et de Joseph à Jésus enfent*
LE PURGATOIRE. CHAIfT XY. 365
ces gouttes d'eau que distille la douleur quand elle naît d'un grand dépit contre quelqu'un.
£t elle disait : a Si tu es seigneur de la Yille pour le nom de laquelle il y eut entre les dieux tant de débats^ et de laquelle toute science jette ses étincelles *,
» Venge-toi * de ces bras hardis qui ont embrassé notre fille^ ô Pisistrate! » Et ce seigneur doux et dément
Me semblait lui répondre avec un visage serein : a Que ferons-nous à celui qui nous désire du mal^ si celui qui nous aime est condamné paur nous? d
Ensuite je vis des gens brûlés du feu de la colère, tuer un jeune homme à coups de pierres en se criant fortement les uns aux autres ; a Martyrise! martyrise •! »
Et je le voyais, lui, se courber sous la mort qui déjà le 'terrassait; mais de ses yeux il faisait toujours des portes pour le ciel.
' Au milieu de cette guerre furieuse, il priait le Seigneur fsaprême, de cet air qui ouvre la pitié, de pardonner à ses persécuteurs.
Quand mon âme revint de ses visions placées hors d'elle aux objets véritables, hors d'elle aussi placés, je reconnus çu'en substance mes erreurs n'étaient pas fausses.
Mon guide, qui pouvait me voir faire comme un homme lui se débarrasse du sommeil, me dit : « Qu'as-tu donc, que tu ne peux te soutenir ?
» Tu as marché plus d'une demi-lieue en fermant les fenx, et les jambes incertaines, pareil à celui que le vin ou le sommeil incline.
— 0 mon doux père ! si tu m'écoutes, je te dirai, lui iis-je, ce qui m'apparut quand mes jambes chancelaient
unsi. »
Et lui : « Si tu avais cent masques sm- la face, tes pensées, même les moindres, ne me seraient pas moins connues.
« Alhcucs.
« Valcre Maxime, liv. v.
> Saiot Étienue : tous exemples de résignation.
a«e L» Div
n Ce que tu as tu te Tiil révélé pour que tu ne reCm^pt d'ouvrir ton cœur aui eaux de paix qui sont ïeri&Sfii l'éliirneile fontaine.
n Je ne t'ai point demandé : n Qu'as-tu? s connu U celui qui ne regarde i^u'avec l'oeil, et qui ne voit plus qmil le corps gît inanimé.
n Mais je te l'ai demandé puur rendre la force ït^pkà Il Tant ainsi eiciler les paresseux, trop lents à bien em^ le temps de la veille, n
Noua marcliions par celte vfiprée, atlenliTs à regarder lui loin que le pouvaient nos jeux contre les râpas kiU du soir.
Et voilà que peu à peu une fumée s'avança vers obscure comme la nuil; et il n'; avait aucun lieu poori'a garantir.
Elle nous prlya de l'air pur et de l'usage de la t
CHANT XVI
DiDle.flDiBliiiilwmgiiildiiTirBlle, EDlnvall dans IVpaiua ranime Islsak
L'obseuiité de rEnfer et d'une nuit privi5c de toute étil: »ous un ciel aussi liisle que le peut rendre uo am, breux de nuages.
Ne mit pas devant ma vue un voile si épais que la taiati qui alors nous couvrit, et n'était pas un voile si rude eii
L'œii ne pouvait rester ouvert; donc mon compapon, sage et Gdèlc, s'approcha de moi et m'oflrit son épaule.
Comme l'aveugle s'en va derrière son guide pour ne point s'ét;arer et ne se point beurter contre une chose qui le Uessc
Je m'en allais sint;! par cet air épais et amer, en feou-