LE PURGATOIRE. CHANT XXIII
'ïo Le premier siècle fut aussi beau que l'or; avec la faim les glands étaient savoureux, avec la soif les ruisseaux étaient un noclàr.
» Du miel et des sauterelles furent les mets qui nouiriivnl Daplisle dans le désert; c'est pourquoi il est glorieux et aussi grand
» Que vous le montre TÉvangile ». »
CHANT XXIII
Us trois poëtcs, Dante, Vii^ile et Stace, rencontrcnl les Ames des Gourniûtiiis. — Exténués de faim et de soif, les Gourmands mâchent à vide. — BuoDai,'iuDta de Lucquos, Boniface, roesser Marcbese, Forcsc. — Blâme de ce dornior contre les vêtements iouuodesles des dames Florentintfs.
Pendant que je fixais mes yeux entre le vert feuillage, comme fait celui qui perd son temps à suivre un petit oiseau.
Celui qui est poiu* moi plus qu'un père disait : « Mon fils, viens maintenant, car le temps qui nous est donné doit s'employer plus utilement. »
Je tournai mes regards et mes pas non moins vile vers les sages qui parlaient si bien, que, grâce à eux, marcher ne me coûtait pas.
Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter : Labia mea. Domine^, d'une manière qui enfantait en moi le plaisir et la douleur.
« 0 doux père î commençai-je, qu'est-ce que j'entends? » Et lui : a Des ombres qui vont peut-être en défaisant le nœud de leurs péchés. »
» Comme font des pèlerins pensifs, lesquels, s'ils rencon-
' ^iiii usus olim Romanis fœminis ignotiis fuit, ne scilicct in aliciuod dodecus prolabfrcnlur. (Valer. Max., lib. Il, câp. 1.) — Juanncs locustas et rael sylvcsiio f<lobi. (Marc, i, v. 6.)
* iXxTiino, labia mea aprrics, cl os rncom annuitiaUit laudom timm. (David,
trent en chemin des gens qu'ils ne connaissent pas, se toiurnent vers eux et ne s'arrêtent,
» De même une troupe muette et pieuse s'avançant derrière nous d'un pas rapide, venait, et en nous dépassant nous regardait.
)) Chacun d'eux avait les yeux noirs et caves, la face pâle et si décharnée^ que leur peau montrait la forme des os.
» Je ne crois pas qu'Érésichthon ait été réduit à une peau si sèche, quand il eut le plus à craindre la faim.
» Je disais en pensant en moi-même : a Voici comme était la nation qui perdit Jérusalem, quand Marie mangea son propre fils*. »
Lem's yeux paraissaient des anneaux sans pierres; celui qui sur le visage des hommes lit lies lettres 0 M 0 aurait bien reconnu sur leur figure la lettre M *.
Qui croirait, s'il ne sait pas comment cet effet est produit, que l'odeur d'un fruit et celle d'une eau pût^ en excitant leur désir, les tourmenter si vivement ?
Je m'étonnais déjà pourquoi ils étaient si affamés, car la cause de leur maigreur et de leurs tristes écailles ne m'était pas encore connue.
Et voilà que des creux de sa tête, ime ombre tourna vers moi les yeux et me regarda fixement, puis cria d'une voix forte : « Quelle grâce m'est donc donnée? »
Jamais je ne l'aurais reconnue à son visage, mais dans sa voix me fut rappelé tout ce que les traits avaient absorbé en eux.
Et cette étincelle rallumant en moi l'entière connaissance de ces lèvres déformées, je reconnus la figure de Forèse.
« Ah ! me suppliait-il, ne fais pas attention à cette lèpre aride qui me décolore la peau, ni à la chair qui me manque;
» Mais dis-moi la vérité sur toi-même. Quelles sont ces
' Pendant le siège de Je'rusalcm par Titus.
' Suivant qucl({ucs physionomislos, on peut lire le mot OMO y aioii disposé
1 0 1 0 I , dans les traits de noire fi^Mirc. Les deux 0 soDt les yeux, et la lettre U se furmc du nez, des sourcils et des joues.