LE PURCATOIRE. CHANT XXIX
Les beaux meubles flamboyaient au^essus d'eux-mômcs plus claii*s par un ciel serein que la lune à minuit et au milieu de son mois.
Rempli d*admiration, je me retournai vers le bon Virgile y et lui me répondit pai* un regard non moins charge d'étonnement.
Je reportai ma vue vers les hauts candélabres, qui s*avançaient vers nous si lentement qu'ils am'aient été dépassés par de nouvelles épouses.
La Dame me cria : a Pourquoi observes-tu si ardemment ces vives lumières^ que tu ne regardes pas ce qui vient après ? »
Alors je vis derrière les candélabres, et comme derrière étaient leurs guides, venir des personnages vêtus de blanc *; jamais telle blancheur n'a brillé ici-bas.
A gauche Teau resplendissait, et elle réfléchissait aussi mon côté gauche, si je m'y regardais, comme Feût fait un mii'oir.
Quand je fus pour ma part ai^rivé à un point où le fleuve seulement me séparait du cortège, afin de mieux voir je suspendis mes pas.
Et je vis les flammes aller en avant, laissant derrière elles Tair peint de belles couleurs; et elles avaient l'apparence de pinceaux tirant des lignes.
Si bien qu'en haut restaient très -distinctement sept lignes •, renfermant en elles les couleurs dont le soleil fait son arc et la lune sa ceinture.
Ces étendards allaient en s'éloignant au delà de ma vue, et, autant qu'il me semblait, de dix pas s'éloignaient du dernier candélabre visible ceux qui venaient ensuite.
Sous ce beau ciel que je décris, s*cn venaient deux à deux "^ingt-quatre vieillards couronnés de fleurs de lis 3.
Tous chantaient ; « Sois bénie entre les filles d'Adam, et ^nies soient éternellement tes beautés ! »
* Les patriarches.
* lc« sept Sacrcmcnls,
Les TiDgt-qitatrc livres de l'Aiicico cl du Nouveau XcsUmcnl.
426 LA DTVÎWE COMÉDIE.
Après que les fleurs et les fraîches herbes qui éïment devant moi fuirent dégagées de ces élus^
Gomme la lumière à la lumière succède dans le ciel, après les vingt-quatre vieillards vinrent quatre animaux couronnés chacun de feuilles vertes *.
Ils avaient chacun six ailes garnies de plumes; les plames étaient pleines d'yeux, et tels seraient les yeux d'Argos s'ils étaient vivants.
Lecteur, je ne dépense plus mes rimes à décrire les formes de ces animaux; car la dépense future me retient si fort, que je ne puis ici faire de largesses.
Mais lis Ézéchiel, qui les dépeint comme il les vit venir des froides régions avec le vent, avec la neige et avec le feu^
Et tels tu les trouveras dans ses livres, tels ils étaient ici, sauf que, touchant les plumes, Jean est avec moi et se sépare de lui.
L'espace entre les quatre animaux renfermait un diar triomphal porté sur deux roues •, et traîné par un Griffon, il venait.
Le Griffon étendait ses deux ailes entre la ligne du milieu et les trois et trois autres, de manière qu'en les fendant il ne leur faisait aucun dommage.
Elles s'élevaient si haut, que bientôt on ne les voyait plus. Le Griflbn avait des membres d'or, dans la portion de son corps où il était oiseau; dans l'autre, il avait des membres mêlés de blanc et de vermeil.
Non-seulement Rome ne réjouit pas d'un char si beau Scipion l'Africain, ni même Auguste, mais celui du soleil serait pauvre auprès de celui-ci;
Le char du soleil qui, en déviant, fut brûlé, à la prière de la terre suppliante, quand Jupiter fut juste dans les secrets de sa colère,
• Les quatre Évango'lisles.
' Allégorie de l'Eglise. Celle vision du char et de son cortège rappelle ÉxécWrf cl l'Apocalypse. Le char, c'est l'Église ; les deux roues, l'ADCien et le Koate* Testament ; le Griffon, avec sa double nature, Jesus-CbrisU
LE PURGATOIRE. CfiANT XXIX. 427
thi côté de la roue droite, trois femmes * s'en venaient .ansant en rond ; Tune si rouge, que dans le feu à peine ât-elle été vue;
L'autre était comme si ses chairs et ses os eussent été dis d'émeraude; la troisième semblait de la neige nouellement tombée.
Elles paraissaient guidées tantôt par la femme blanche, intôt par la femme rouge, et, sur le chant de celle-ci, les otres avançaient ou lentes ou rapides.
A la gauche du char s'ébattaient quatre femmes vêtues e pourpre •, se réglant sur une d'elles qui avait trois yeux . la tête.
Après ce chœur entrelacé que je viens de montrer, je vis kmx vieillards différents de costumes, mais pareils d'attiudc, chacun d'eux vénérable et calme '.
L'un paraissait être des disciples de ce grand Hippocrate, [ue la nature fit pour les êtres animés qui lui sont le plus hers.
L'autre montrait un soin contraire, en portant une épée >rillante et aiguë, et telle que par delà le fleuve elle me fit 3eur;
Ensuite je vis quatre personnages d'humble apparence ♦, ;t derrière eux tous un vieillard seul et dormant, mais avec me figure inspirée*;
Et les sept derniers étaient habillés comme la première ^ande ; toutefois ils n'avaient pas sur la tête une couronne le lis.
Mais de roses et d'autres fleurs vermeilles, d'un peu loin on aurait juré qu'ime flamme les brûlait au*dessus des sourcils.
Et quand le char fut vis-à-vis de moi^ un coup de ton-
* Les trois Vertus théologales : la Foi, couleur de neige; l'Espërance) couleur d'ëmeraude ; la Charité, couleur de feu.
* Les quatre Vertus cardinales : la Tempérauce, la Force, la Justice et la Prudence (|ui a une triple vue.
* Saint Luc, qui était médecin, et saint Paul.
* Les saints Jacques, Pierre, Jean, et Jude, frère de Jacques.
* Saint Jean, ù cause de son Apocalypse.
nerre s'étendit ^ et les dignes personnages^ comme s'il lenr était interdit d'aller plus avant.
S'arrêtèrent là avec les premiers candélabres.
CHANT XXX
Béatrice éeseend du ciel. — A sa vue, Virgile disparaît. — Assise sur k éat triomphal, Béatrice se met à réprimander Dante; puis, se tournant ten ii« Anges, elle gémit de la vie que, maigre ses conseils, le poëte, abusant des dou de la mature et de la grâce, a ici-bas suivie.
Quand ce septentrion du premier ciel^ (qui jamais ne connut ni couchant, ni levant, ni d'autre nuage que le voile laissé sur lui par le* péché.
Et qui, là, instruisait chacun de son devoir, de mêmeqne notre septentrion inférieur instruit celui qui tourne le timon pour bien venir au port)
Se fut arrêté, les saints personnages venus les premiers entre les sept candélabres et le Griffon se tournèrent vers le char comme vers lem* paix constante.
Et Tun d'eux, comme un messager du ciel, cria trois fois en chantant : « Veni, sponsa, de Libano ', » et tous les autres chantèrent après lui.
De même que les bienheureux, au dernier jugement, se lèveront promptement de leur tombeau, en chantant Âllfluia, avec leur voix enfin recouvrée;
Ainsi, sur le char divin, se levèrent, ad vocem tanti senif, ceiil iiiinislres et messagers de la vie éternelle.
Tons disaient: « Bencdiclus qui venis^; puis, en jetant des fleurs dessus et à Tenlour : « Manibus o date /i/»'» plenis'*, »
• Ce scplcnlrion du premier ciel signifie les sept caudclabrcs du cbant 1"'
ITOCOllO.
' Cantique des cantiques, ch. iv.
' Paroles des Juirs quand Jésus entra dans Jé^u^aIen',
* LncidCf I. VI.