OBSERYATIONS SUR LA VIE NOUVELLE
cette catégorie. Ce sont les Nowoélks, narrations vives^ possionnéeij mais privées^ il est vrai^ de développements^ et où l'on nlntrodoit jamais l'analyse des sentiments ;i puis la Yie nouvelle, et tous les ouvrages auxquels elle a servi de point de départ et de modèle.
Personne n'ip:nore que les NouvtUet, et les bonnes mème^ sont assez nombreuses; mais un fait littéraire peu connu, si ce n'est pas la première fois qu'il est signalé ici, c'est l'influence qu'a exercée la Yie nouvelle de Dante sur les écrivains et les poètes qui lui ont succédé, ainsi que le nombre et l'importance des imitations plus ou moins heureuses et plus ou moins Ûdèles qui ont été faites de ce livre singulier. Les curieux qui voudront, par exemple, se donner le plaisir d'entremêler la lecture des poésies italiennes de Pétrarque à celle du livre qu'il a composé en latin {De contem^lu vitœ) et qu'il a appelé son iecreî, reconnaîtront qu'à l'imitation de Dante, Pétrarque a fait aussi le commentaire de ses poésies et l'analyse des sentiments les plus, profonds et les plus délicats de son cœnr. Toutefois Pétrarque est un esprit si élevé, il est si puissant par lui-même, que cette imitation, bien que réelle^ pourrait échapper au lecteur, si on ne retrouvait pas dans un bon nombre des écrits en prose de cet auteur l'analyse des sentiments d'amour, ce qui est proprement l'invention dantesque que je signale en ce moment.
Mais où l'imitation est flagrante, c'est dans le recueil des poésies de Laurent des Médicis, dit le Magnifique *, suite de sonnets amou* renx précédés et suivis de narrations et de commentaires en prose, dans lesquels, comme Dante dans la Yie nouvelle, Laurent indique l'occasion qui lui a fait composer ses vers et le sens dans lequel on doit les interpréter. Dans cet autre petit roman, non-seulement le premier magistrat de Florence suit le développement de sa chaste passion avec la même minutie et les mêmes raffinements que le grand poète; mais il va jusqu'à se conformer à l'allure de la phrase et au choix des expressions familières à Alighieri. Les centons tirés de 2a Yie lumveUe ne sont pas rares dans la prose de Médicis, qui du reste se fait pardonner ces petits larcins par l'éléga&ce de son style, et même par le tour original qu'il a su donner à cette imitation spirituelle, monument cnrieux d'archaïsme.
La Yie nouvelle, les sonnets avec commentaires de Pétrarque et de Laurent des Médicis, ayant eu une grande vogue pendant deux siècles, les esprits s'accoutumèrent à ce genre de lecture; et,
■ POMie votgari nuovameiite stampate, dl Lorenio de' Xedicii che fb padre di papa I^^oAe. AMtts. Tlfiegla, 1S54.
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comme il arrive ordinairement aux productions littéraires dont les gens de goût se sont d'abord nourris^ il fallut les transformer, les débiter en monnaie courante pour 'l'usaçe des lecteurs vulgaires. En effet, il ne se passa pas beaucoup d'années après la publication des poésies commentées de Laurent des Médicis sans qu'un long roman composé par le moine Colonna de Trévise parût. Le Smgt de Po^tpAtTe est une imitation tout à la fois senrile et exagérée de la Vie nouvelle et des trois cantiques de Dante. Dans cet ouvrage, ainsi que dans les compositions erotiques des trois écrivûns précédents, ou trouve, à la différence près de l'invention et du s^le, qui dans Colonna sont très-vulgaires, la même attention minntieuse à rendre un compte exact des soins, des peines et de toutes les vicissitudes de la passion amoureuse à laquelle l'auteur est en proie. Ce livre, qui, au milieu d'un fatras souvent inintelligible, parait cependant renferiper l'histoire véritable du moine Colonna, ravisseur d'une jeune religieuse, fut imprimé par Aide % et orné de compositions gravées sur bois qui sont encore aujourd'hui fort, recherchées des amateurs et des curieux. Aide en donna deux éditions à quelques années de distance; et il est impossible de te figurer le succès prodigieux qu'obtint ce livre bizarre , non-seulement en Italie, mais chez toutes les nations de l'Europe, où il fut traduit, réimprimé maintes fois, et toujours somptueusement orné de gravures. Cette vogue excessive, qui dura deux siècles, prouve à quel point le goût des aventures amoureuses très-développées, et de l'analyse des sentiments intimes et quintcssenciés^ exposés par le patient lui-même, était devenu général en Europe, depuis 1499 jusqu'à la fin du dix-septième siècle.
La lecture comparative de la Yie nouvelle, des Foésies de Pétrarque et de Laurent des Médicis, commentées par ces auteurs mêmes, celle du Songe de Foli]^hile et de quelques ouvrages analogues composés en France pendant le seizième siècle *, portera, je crois, dans l'esprit de ceux qui la feront, la certitude qu'entre les écrits que je viens de citer et les romans d'analyse, tels qu'on en fait en Europe depuis Richardson jusqu'à nos jours, il règne nonseulement un air de famille, mais uu rapport fondamental et caractéristique, qui est l'exposé d'une fable et d'une passion d'amour enviroimées d'un immense commeutaire.
* La Hypnerotomachia di Poliphilo, cioè pngoa d'amore io sogno, etc. — Aide m donna la première édition en 1499 ; la seconde, à Venise, en 1515.
* L'un des plus remarqualilcs est intitule : Us ÉpUres familières et inveetwes de madame Hélisène de Crènct à la suite desquelles se trouvent U9 Àngoittif 4<xw loureuses qui procèdent d'Amour^ 1538«
Sl^ comme Je le crois^ cette observation est fondée et juste, la roman d'analyse, le roman intime, comme l'a désigné un écrivain spirituel de nos jours, remonte en ligne directe et sans interrup* tion jusqu'à la Yie nouvelle, et il faudra bien joindre ce nouveau titre de gloire à tant d'autres donnés déjà à Dante Aligbieri. Quant à moi, je dois dire qull y a longtemps que je regarde ce poète comme le père de ce que l'on appelle le roman moderne.
Pour justifier cette opinion, qu'on me permette de rappeler en auelques mots les traits principaux de la gracieuse composition de Dante, et l'on jugera si je me suis fait illusion.
Dans la ville de Florence, à l'ouverture du printemps, pendant les fêtes de mai célébrées dans toutes les familles de cette ville, le jeune Aligbieri, achevant sa neuvième année, est conduit par son père chez un ami, son voisin Folco di Ricovero Portinari. Le jeune Dante trouve là, parmi d'autres enfants de son âge, la fille du maître du logis, Béatrice ou Bice, âgée elle-même de huit ans et quelques mois. Au milieu de leurs jeux, ces deux petits êtres, doués sans doute d'uue réflexion et d'une gravité précoces, font impression l'un sur l'autre. Le garçon, surtout, frappé de la beauté majestueuse de la jeune enfant, emporte et conserve d'elle un souvenir profond.
Cependant les années se succèdent, et l'attachement respectueux du jeune Dante croit avec la beauté de celle qui l'a fait naître. Bientôt sa passion devient plus vive. Il voit l'Amour^ et, dans cette vision, il lui semble que celle qui le préoccupe est forcée de se nourrir de son cœur. Incertain sur le sens qu'il doit attacher h cette espèce de songe, Dante, poëte déjà lui-même, écrit en vers et adresse une circulaire poétique à tous les fidèles d'Amow, à tous les diseurs en rime, afin qu'Us l'aident à interpréter le véritable sens de sa vision. De tous ceux qui lui répondent, Guido Cavalcanti est le seul qui lui paraisse avoir saisi la question sous son véritable jour, et à compter de ce moment Dante le nomme son premier, son principal ami.
Encouragé par la réponse de Guido Cavalcanti, Dante se laisse aller à l'admiration passionnée, mais toujours respectueuse, que lui inspire Béatrice. Cependant, malgré toute sa discrétion et ses scrupules, il transpire quelque bruit de ses amours par la ville; et, dans l'intention de tromper la curieuse malignité des indiscrets, il profite des coups d'œil que lui donne une Dame placée dans la même direction que Béatrice à TégUse, pour faire croire qu'il s'occupe eflfectivement de cette autre personne, et se livrer dans le se-
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cret de son àme h tout ce que Béatrice lui fait éproa? at d'i tendre et respectueuse.
Ici la cbaste jalousie de Béatrice, qoe Ton dcYine à peine, tut son amnnt parle toujours respectueusement de sa Dame, jette on incident plein de grhce et de vivacité dans le rédt. Piquée d'eatcndre dire que Dante adresse ses vœox à une antre, BéatHoe, pour lui faire sentir qu'elle désapprouve l'expression même paMagèri de la galanterie la moins sérieuse, refuse le salut à son amant Cette punition produit son effet. Dante consulte son ciBOr, raconnatt sa faute, et se propose de n'y plus retomber. Pen de Joms après cet événement, Dante, conduit par un ami poar assister aux fiançailles d'une personne de la ville, y rencontre Béatricïe, dont la vue lui cause tant d'émotion, qu'il se trouve mal et change ds visage. Les Dames témoins de cette scène questionnent le jenae amant, le plaisantent môme sur la nature singulière de sa paasiim, au point de le forcer de se retirer cbes lui, où il se livré an Cbagrin que lai causent les moqueries non-seulement de ces Dames, mais de Béatrice elle-même, à qui il fait mentalement le reprodie de ne point s'apercevoir qu'elle est la seule cause do trouble qd règne dans son àme et qui s'est manifesté sur ses traits.
Mais une circonstance grave va donner plus de force et dlmportance encore à l'attacbemcnt de Dante pour Béatrice. Le père de sa Dame, Foko di Ricovero Poriinari, meurt, et la douleur que Béatrice éprouve de cette perie se communique tout entière à soi amant. Par un enchaînement d'idées, naturel en pareille circo» stance, Dante, méditant sur Tincertitude de la vie humaine, réfléchissant que, tout jeune et bien portant qu'il soit, il faudra cesser de vivre , arrive à cette terrible pensée : a que de toute nécessité Béatrice elle-même doit mourir un jour! » La fièvre le prend, sa tête s'égare, et, dans un accès de délire somnolent, il lui sembla apprendre la nouvelle de la mort de Béatrice, et croit la Toir enlevée au ciel par les anges. Dans son sommeil pénible, il fait an effort pour prononcer le nom de Béatrice, et, à peine l'a-t-il laissé échapper, que, réveillé tout à coup, il reconnaît que ce qu'il a vu et entendu n'est qu'un songe. Mais le coup est porté, le songe prend toute l'importance d'une prophétie; et Béatrice, appelée par Dieu, semble déjà prendre sur la terre où elle demeure encore toute la majesté d'une sainte. L'amant poète ue parle plus d'elle que pour vanter l'effet bienfaisant de sa présence sur ceux qui la voyant et qui recevant son salut, deviennent bons^ justes, compatissants, et se sentent inondés d'qne telle charité, cju'ils oublient jusqu'aux pins mortelles injures.
SUR LA Tll NOmrBLLE. 07
Enfin Béttrice meurt^ et rien n'égale U Tloleiiee du cbagria qiit Dante ressent de cette perte. L'excès de la denleur et les éloget que lui fait exprimer cette personne après sa mort ne saoraient guère être surpassés; cependant, frai dans ses afeux, le poète raconte bientôt après comment une jeune et belle dame, qui se montra sensible à ses chagrins, lui fit naître l'idée d'accepter une consolation qui semblait lui être offerte par le ciel. En cette occasion^ Dante sentit plus d'un combat intérieur que se livraient son honneur et ses désirs; mais le souvenir de Béatrice l'emporta au motni cett« fois, et sa Dame resta reine dans son cœur.
Là se termine le drame qu'il a désigné sous le titre de son premier ameitr^ et commence peur lui la Ytt fumvettt, celle dont il a été ammé par le souvenir de la beauté et des vertni de Béatrice, lorsque, laissant Ut terre, cette femme alla se présenter à la face de Dieu. A partir de ce moment, Dante, comme il le dit lui-même, 86 proposa de ne plus rien dire qui n'eût pour objet les louanges de Béalriee, et c'est dans cette intention formelle qu'il répète, en terminant la YU neuveOs ; « J'eus alors une vision extraordinaire, » pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre » la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse » Jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'Eue; et, » pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme Elle sait » très4>ien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes » choses existent que ma vie se prolongeât, J'espère dire d'Ella ce » qui Jamais encore n'a été dit d'aucune autre. »
Le poète, comme on voit, termine par annoncer la composition de ses trms cantiques : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, dans lesquels, en effet, Béatrice, presque divinisée, joue un rôle si noble et si éclatant.
Tout lecteur intelligent est à même maintenant de distinguer ce qull y a de réel et d'imaginaire dans les amours de Dante pour Béatrice. Il est arrivé au jeune poète florentin ce que beaucoup d'hommes, même très-inférieurs à lui, éprouvent encore de nos jours. Tout enfant, il a été frappé de la beauté d'une personne de son âge, dont les traits et les hautes qualités morales, se développant peu à peu, lui ont imprimé dans l'âme un sentiment tendre, mais respedueux, qui l'a porté à faire de Béatrice sa Damé, son guide, son ange tutélaire, un être abstrait sur lequel il s'est plu à rassembler toutes les beautés, toutes les vertus, toutes les perfections. Ce phénomène intellectuel est assex commun, je le répète, et Je suis presque certain qu'il n'y a pas un des lecteurs parcourant cette page, si peu platonicien qu'il soit habituellement
dan8 ses amours^ qui n'ait eu sa Béatrice^ qui n'en retrouve même le souYenir en ce moment. Cette fiction^ cette imagination dont tout le monde se moque hautement , mais que diacun nourrit et caresse avec amour au plus profond de son ccenr^ est inhérente i la nature de l'homme. Elle est le résultat d'un b^in toujours renaissant^ et de Tamour instinctif que nous afons tous du beau^ du bon et du juste. A défaut de leur réalité^ nous nous en créons le simolacre, et c'est ce qui fait que l'amour platonique est aussi mi et tout aussi durable que l'amour naturel.
On peut donc \oir dans la Vie noweUe quel a été ce que Dante a nommé son premier amour, celui qui lui a été inspiré par Béatrice tant qu'elle a vécu^ et que sa belle enyeloppe terrestre a modifié la pure admiration que faisaient naître en lui les qualités et ki vertus éminentes de sa Dame.
Quant à son second amour, sentiment, ou, pour parler plus juste, idée qui se forma dans son esprit après la mort de Béatrice, c'est Dante lui-même qui va nous apprendre quelle est au juste sa nature: (( J'affirme, dit-il en terminant le second traité de son IBanqiÊiti', que la Dame dont je suis devenu amoureux, après mon premier anuwr, fut la très-belle et très-honnête fille de l'empereur de l'univers, à laquelle Pythagore a donné nom Philosoj^hie. » Dans le traité suivant, il reproduit la même proposition en d'autres termes : « Par 7na Lame, dit-il encore, j'entends toujours parler de celle dont il a été question dans la chanson précédente, c'est-à-dire de cette lomière puissante, Philosophie, dont les rayons font reverdir les fleurs et fructifier la véritable noblesse de lliomme*. »
Mais puisque j'ai choisi des citations dans le Banquet, ouvrage de la vieillesse de Dante, dans l'intention d'éclaircir ce qu'il a dit dans la Vie nouvelle, composition de sa jeunesse, je rapporterai encore un passage tiré de ce même Banquet, où il parle comparativement de ces deux productions : « La nourriture que Ton trouvera à ce banquet, dit-il au commencement de ce traite de philosophie morale, sera présentée en quatorze services, c'est-à-dire quatorze chansons sur l'amour et la morale, sujets qui auraient pu n'être pas bien saisis, faute d'une forme qui les rendit sensibles, de telle sorte que les chansons auraient pu être lues plutôt à cause de leur agrément qu'en raison de leur utilité. Mais ce pain que j'offre, ainsi que la disposition de ce Banquet, ce sera la lumière qui rendra clair le sens qu'elles (les chansons) renferment. Et si dans ce présent livre,
* ConvitOf édition de Zatta, i* vol., pag. 115.
* Id,, pag. 160.
SUR LA VIE KOt'VELLE. 60
que j'intitule Banquit, ces snùe^ ^nt traités d'dne manière plus virile que dans la Vie wneoeUe, cependant je ne prétends contredire à rien de ce que contient mon premier ouvrage , mais seulement contirmer ce qui est exprimé dans l'un par ce que je dis dans l'autre, reconnaissant comme chose naturelle et raisonnable que l'un soit brûlant et passionné, et l'autre, an contraire, tempéré et viril ; car il convient de parler tout autrement à on âge qui on autre*. »
De la lecture de la Yie nouvtUe, et des citations qne Je viens de rapporter, on peut, je crois, en conclure que l'amour mystique qoB Dante entretint dans son cœur pendant toute sa vie pour Béatrice eut pour principe et pour cause première un sentiment très-réel, mais qui ne tarda pas à se combiner dons son imagination avec ses inventions poétiques et ses études de théologie et de philosophie morale. Dante procéda instinctivement de l'amour naturel à l'amour platonique, à peu près de la même manière qu'un peintre habile se sert d'un modèle qui favorise le développement de son idée, pour s'élever par ce moyen aux hauteurs de l'art où il veut atteindrei. Le modèle ne ressemble plus au chef-^l'œuvre ; mais le chef-d'œuvre n'aurait pu être réalisé sans le modèle.
Puisque ces réflexions nous ont conduit à parler de Ut beauté idéale et des attributs presque divins que Dante a prêtés à la fille de Folco Portinari,*à Béatrice^ je n'irai pas plus avant sans rame* ner l'attention du lecteur sur un passage de la Yie nouvelle dans lequel le jeune auteur a usé avec un étrange laisser-aller du droit que l'on a toujours accordé aux amants poètes d'exalter les mérites et la nature de la personne qui les préoccupe. On n'a sans doute pas lu sans étonnement les réflexions que fait Dante sur le nombre neuf, et sur sa racine trois, ainsi que les raisonnements à l'aide desquels il prétend démontrer et établir comme une vérité mathématique : «que cette Dame (Béatrice] était un neuf, c'est-à-dire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité, d Je n'ai point qualité pour prononcer sur la convenance plus ou moins contestable de cette proposition, considérée sous le point de vue religieux et théologique, et je dois croire ou qu'elle a paru admissible, ou qu'on l'a laissée i)asser comme une fantaisie de poète, puisque je ne sache pas qu'aucun lecteur de la Yie nouvelle ait encore eu l'idée de considérer ce passage comme renfermant une impiété ou exprimant une idolâtrie.
Quoi qu'il en soit, outre le mauvais goût de cettô exaltation
' Ccnvito, édition do Zai|a, 4* vol.» pag. SIS^
poético-maibématique^ cet abas de* choses saintek tt taerées dans un sujet mondain, après tout, blesse singulièrement les habitudes et le bon sens des simples enfants de TÉglise. Et^ à ce, si^et, je crois devoir dire que depuis une quinsaine d'années que Ton s'est piUis particulièrement occupé en France des ouvrages de Dante, on a fort Aagéré le mérite de cet écriirain comme théologien. De tous côtés on répèle et Ton écrit que dans ses tro» cantiques le poète flomptin est resté et s'est montré rigoureusement catholique. Qu'il ait ce mérite quant à ce qui touche aux dogmes, c'est ce que je crois, et c'est bien en effet le point principal; mais cependant, lorsqu'un personnage mythologique tel que Béatrice est installé au-dessus des saints et repose près de Dieu, faisant en quelque sorte partie de la Trinité, je trouve cette licence d'un fort mauvais geût» si elle n'est que poétique, et très-choquante, si on a eu la prétention de la rendre pieuse. H faut y prendre garde, nous sommes portés i tout exagérer en Fi'ance : il y a trente ans que nous admêttloaB à peine les plus sublimes beautés que renferment les poèmes de Dante, et aujourd'hui nous y admirons tout sans choii et sans réflexion. Soyons plus circonspects; Dante n'y perdra rien, et wm» pourrions y gagner quelque chose.
Je crois avoii" passé en revue^ dans la Vie nowoeUe, tout ce qui m rattache à rinvention de la fable, & la nature des sentiments, à la réalité du principal personnage introduit par le poète, ainsi qu'A la convenance religieuse de certaines idées, au moins fort biiarres, qui se trouvent dans ce livre; il ne me reste plus qu'à fixer l'attention sur quelques passages relatifs aux préjugés et aux études littéraires de Dante, et de quelques poètes ses prédécesseurs immédiats ou SCS contemporains.
Le premier qui se présente est la pièce de vers, le sonnet servant en quelque sorte d'exposition au petit drame de la Vie nfflh velle qui va commencer. Je le reproduirai ici en entier, afin de mettre les lecteurs plus à portée de le comparer avec les repoussa auxquelles il donna lieu :