‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 5 sur 69 · SONNET DE DANTE · texte numérisé non relu

SONNET DE DANTE

« A chaque âme éprise, à tout noble cœur à qui ce présent sonnet parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, salut! au nom ds leur Seigneur, c'est-à-dire Amour.

» Le fiers des heufês péndatit lesquelles les étoiles sont le phu brillantes était passé, quand Amour m'apparut tout à coup; Amour dopt l'essence me remplit de crainte quand j'y repense.

SUR tA Tl« IfOM^ELLÉ. 7i

» ÀBioiir me semblait %%\, tftHMitt mon eœur d#<i$ s^ iPltio^ C'i soutenant dans ses bras une Dame endormie et enveloppa daos un voile.

9 Pais â la réveUlait^ et iemit repaître huosibleiBept la Daii^e épouvantée de ce cœur ardent. Après Je 1^ vofuisfuir en pleurant '.ji

« Ton amaat désire naturellement de faire savoir au cœur de sa Dame ce qu'il éprouve^ et c'est ce que TAmour a voulu te démontrer par la présente vision^

» Lorst^ii'il t% faU voir tu Pâme se repaissaiit 4^ Itoji cœur avec lUI^ tefwire modestie^ restant lon^emps endprmlpi ei^feloppée d'un K^ et libre de tout chagrin.

» Ao^mr s^ montra gai^ venant k toi pojir t^ donner ce que le fHfnr 4^ipandAit, de comprendre deux qopi^rs e9 un seul;

o £t^ connaissant la peine amoureuse qu'il avait fait naître dans le c<eur de la Dume^ il pleiira de coippassiou en la quittaiit. »

SONNET DE GUIDO CAyALCANTI.

« Yqps avez vu^ à mon avis (dans votre songe], tout ce qu'un hfxamc pl^ut sentir et connaître de fort^ d'agréable et de bon, si en effet vous avez été mis à pareille épreuve par le puissant Seigneur (Amour) qui gouverne le monde de l'honneur,

» Qui vit dans une paix tranquille, qui tient dans son esprit compatissant la raison toujours reine, et se montre si agréable

' Cette drcalaire poétique, amoureuse, fut adressée aux ^diUs d'Amour y aux diteurs «n rim$t, à tous eeux enfin qui s'occupaient de poésie. Dans ce sonnet, Dante l««ir expose la vision qu'il a eue, en les en^^ant à lui en donner l'interprétation ; mais il le fait de manière cependant à laisser douter s'il met 'a péue* tration de ses confrères à l'essai, ou si effectiTement, n'osant s'en fier à ses propres lumières, il leur propose un problème à résoudre.

De tous les fidèles d'Amour dont il a pu recevoir re'ponse, il n'y en a que trois doot les sonnets nous aient été conserves ; ce sont ceux de Gino da Pistuia, de Guido Cxvalcanti, et enfin de Dante da Maiauo, qui, maiijré son nom» était étranger à la Camille des Aliighieri. Quoique Icsdifticultés que présente la traduction de CVS trois sonnets soient grandes, j'essayerai de les mettre eu français, afin i|ue l'on paisse juger du caractère étrange que portaient ces lorrespoiidances littéraires et amoureuses, et que leur teneur puisse servir d'explicutiou et de commentaire au ' H>Qnet même de Dante. [i(ol9 du iradHCtiur.)

72 OHEKTAnOBB

dans lef soDf«fl de. homnet, ^b^ odèie km tmmn um la tm «ODfTrir.

» Il (Amour) emporta ToCre cdeor, ivjwàk qœ nrtre Dum dédrait voire mort ; eî, dans feUroi qirïl épnmva de ceii|, fl iTciitt ie la nourrir de ToCre cœnr.

j» Qoand il foos apparut s'en aHant tout ca pkan, ^afae mbmcil dut Youi paraître doux^ car il traire (un sommeil pénible) arrirait pour le

SO^fTCET DE DA5TB DA HAIA2fO.

« Considérant la chose sur laquelle to m'as intefrogé, je le i^ ponds en te faisant connaître la yéritable signiflcatioB de Iimi ipy; toi^ mon ami^ qui te montres si peu intelligent en celle oogmb.

» Pour satisfaire complètement à ta demande^ Je te dini : cQk si ton esprit est ferme et sain, tu n'as rien de mienz i fUie qae de te baigner largement afin de dissiper les Tapeurs

» Qui te font débiter des contes en Tair; mais^ que si tn es tf* fligé d'un mal incurable, il faut que tu saches que j'entends qie tu n'as fait autre chose qu'eitra?aguer. »

n Telle est mon opinion, que je te fais connaître en répondmti et dont je ne changerai pas, jusqu'au moment où je pourrai USn voir tes urines aux médecins. »

Ces trois réponses ont un caractère tout aussi tranché que celui de chacun des poètes qui les ont écrites. Dante da Maiano^ le moins savant et le plus inculte des anciens poètes de l'Italie, ne cherche point à s'alambiquer Tcsprit en se livrant à des spécnlttions qui lui paraissent chimériques, et répond à Dante^ en se moquant de lui, que le songe qu'il a fait, >ide de sens, ne peut être que le fruit d'un cerveau malade.

Ciiio da Pistoia, esprit plus délicat, plus distingué, bien que n'élevant jamais son vol trop haut, donne au songe de Dante, son Aiui, une interprétation simpo, gracieuse et naturelle. Il y yoit le bcrsoin qu'a toujours un amant de faire connaître ce qu'il éprouve à son amante, et le bonheur de deux cccurs qui sont sur le point <le n'en plus faire qu'un. En un mot, Ciuo découvre dans la vision (le son ami le présage d'un amour naturel dont le développement doit êtic honreux. C'est \c Jugomcnt d'un Iionunc raisonualdo. .

Cino da Pistoia, du parti gibelin^ était un jurisconsulte aussi savant que célèbre , qui fut plutôt élégant versiûcateur que poète. Guldo Cavalcanii^ au contraire^ attaché au parti guelfe^ avait rejeté les opinions philosophiques de son père, qui passait pour un épicurien et même un incrédule des plus hardis, puisque Boccace préfend que le peuple disait de lui : « Que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si Ton pouvait trouver que Dieu n'ciistait pas. » Quant à son fils, celui qui nous occupe, il avait adopté les opinions platoniciennes telles qu'eHes avaient été transmises en Italie par les auteurs arabes; et sur ce fond, auquel il avait ajouté la galanterie des troubadours catalans et provençaux, il était devenu fidèle d'Amour, diseur en rime , et professant la doctrine poétique et morale de Tamour platonique. Quoique Dante puisse passer pour un adepte des plus chauds et des plus avancés de cette école, il paraît que, de son temps, Guido Cavalcanti était réputé plus fort et plus subtil encore que lui.

Guido et Dante ne se connaissaient point, lorsque celui-ci provoqua, par son premier sonnet, une explication du songe qu'il avait eu au sujet de Béatr-ice. A travers les nuages qui environnent la réponse que Guido Cavalcanti envoya, il est facile de s'apercevoir cependant qu'il reconnaît dans les vers de Dante le langage d'un poète qui, loin de s'occuper de l'amour naturel, comme l'y invite Cino da Pistoia, élève son cœur et son âme jusqu'à l'amour piatonique. Ce que Dante n'avait fait que dire à demi-mot, Guido l'exprima ouvertement, et c'est cette sagacité inattendue et inespérée sans doute par l'amant de Béatrice, qui lui fait dire dans la Yte nouvelle : « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort dilTérents; parmi les hommes qui m'en adressèrent est celui que j'appelle le premier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « Vous avez vu, à mon avis, etc. »

Qu'était-ce que cet amour platonique dont les fidèles aflectaient d'employer un langage voilé pour dérober leur système et leurs pensées aux profanes? N'était-ce qu'un jeu d'esprit au moyen duquel les hommes les plus intelligents et les plus doctes s'entretenaient volontairement dans une illusion perpétuelle? ou bien, comme quelques esprits subtils et prévenus l'ont imagiuc, cette langue éroticophilosophique n'était-elle qu'un jargon, un argot convenus, au moyen desquels on pouvait s'entendre sur certaines questions, sans être compris par le vulgaire? On a fait sur cette étrange conjecture un gros livre fort savant, mais plus spécieux que solide; et, après mûre réflexion, je pense qu'en voulant donner l'origine, la raison et rexplicution de tout ce que les nations de l'Europe ont

fait pondant la transition du moyen âge à la renaissance^ e'esf fournir la preuve que l'on connaît mal cette époque, ou qu'on l'a étudiée avec des préventions et dans un système arrêté d'avance. On ne donnera pas plus la raison des détails sin^liers qui se troavoit prodigues dans les trois cantiques de Dante, que l'on n'expliquera le véritable sens du roman de la Rose, que l'on ne découvrira d'où viennent et ce que signifient les étranges ornements sculptés qui couvrent les cathédrales gothiques. Il y a eu deux siècles pefldaiit lesquels les hommes de talent ont entarâé avec un instinct mervgUleux tous les débris provenant d'âges et de p&ji différents^ pobr en former des édifices ou des monuments littéraires qui, malgré leur bizarrerie, conamandent encore notre admiration, mais sur lesquels les prétendus savants s'épuiseront toujours en explicalioai et en commentaires stériles.

Ceux de ces commentaires qui ont été écrits au moment mâme où les grandes compositions de celte époque venaient d'être achevées sont fort peu satisfaisants, et tout homme de bonne foi qui les a lus et les a comparés avec ceux que l'on façonne encore de M jours, avouera qu'il y u appris bien peu de chose.

Quant à ce que Daiite a écrit touchant la doctrine amoureuse dite platonique, le plus court et le plus sûr moyen d'en saisir le sens est de le rapporter à l'idée fondamentale de Platon que j'ai fait connaître dans la préface de ce li\re. Avec le secours de cette comparaison, qui permet au lecteur d'aller du simple au composé, U n'y a pas de labyrinthe si tortueux où s'engage parfois le poète florentin, dont on ne puisse parvenir à reconnaître les détours^ si l'on n'abandonne pas le fil donné par Platon.

Personne n'admire Dante plus sincèrement que moi; mais pour que je le lise avec plaisir, c'est sous la condition que je ne serai point forcé de suivre dans leurs subtils détails tous les artifices allégoriques sous lesquels il déguise parfois les vérités les plus simples. Je l'aime comme il est si souvent, grand avec naïveté, gracieux et énergique, sublime et clair tout à la fois. En général, il me plaît moins quand il raisonne que quand il peint, parce que, dans ce dernier cas, il est beau, grand et facile à comprendre conune Homère.

I.cs défauts des ouvrages de Dunte, l'obscurité des pensées et It subtilité de langage, appartiennent bien plus à son temps qu'à lui-même. Cet homme a fait un usage merveilleux des matériaux qu'il a trouvés; mais ces matériaux étaient si disparates, ai incohérents entre eux, qu'il était inévitable que l'édifice dans la composition duquel on les ferait entrer ne se ressentît pas de ce désordre

originel. Voici quels éUidni les étéments dont Dante pou? ait dispo» fier; ga'on y réfléchisse bien : la religion catholique qu'il professait, la Bible^ puis Homère, Platon et Aristotc entrevus a travers la version latine des traductions défigurées des Arabes; ajoutez à cela les écrits de Boëce et de saint Augustin, le poème de Virgile, les sermons de saint Bouaventure, la Somme de saint Thomas d'Aqiiin, les poésies des Siciliens, la galanterie des Catalans et des Provençaux, une philosophie dite platonique, conçue et énoncée comme celle de son ami Guido Gavalcanti, et enfin deux factions terribles, la guelfe et la gibeline, pour Tune desquelles il fallait absoluniMt prendre parti.

Aujourd'hui que tout a été exploré, étudié et cltisé, on peut, avec quelques années d'études, mettre tous ces éléments contraires à leur place, ne fût-ce qu'en les soumettant à l'ordre chronologique. Mais, i la fin du treizième siècle, la critique était peu avancée, et la théologie de saint Thomas d'Aquin demandait aussi impérieusement à être comptée pour quelque chose et mise en jea, que la galanterie raffinée des troubadours et les subtilités de l'amour platonique. En un mot, il fallait, pour débrouiller ce chaos, inveft» ter une poétique et constituer luie langue, et c'est ce que fit Dante Alighieri.

Il nous reste de ce grand homme un ouvrage composé vers la fin de ses jours, mais qu'il a laissé inachevé. C'est un traité Du langage vulgaire. La traduction dé ce livre intéressant manque encore en français, et c'est le seul cependant où il soit possible de puiser des renseignements précis sur les efforts que Dante fut obligé de faire pour créer des modes différents de composition, et réduire les dialectes variés de ITtalie à l'unité d'une langue régulière et polie. Ce livre nous aidera, je pense, à compléter les observations que nous avons déjà émises au sujet de la Vie noweUe.

La Yie nowelle, ce renouvellement intérieur que produisirent dans l'âme de Dante la jeunesse et les grâces virginales de Béatrice, ne fait pas seulement connsdtre quelques détails des vingt premières années de la vie de ce grand poète ; elle a cela de particulier encore , qu'elle peut être considérée comme une image réduite du g^and renouvellement qui s'opéra dans le siècle où Dante reçut. Ce que tout le monde éprouvait, ce que chacun demandait au treizième siècle, en Italie, Dante Ta exprimé, l'a demandé dans sa Vie nouvelle.

Parmi les laïques alors, l'usage de parler et d'écrire en latin se perdait. Au contraire, les langues provençale et française, répandues dans toute l'Europe et dans la Péninsule, l'italien déjà dé*

76 OBSERYATIONS

growi, rendaient remploi des idiomes ? nigaires tous les jonrs plus imminent. De toutes les causes qui ont concouru à maintenir dans les pays catholiques Tusage de la langue latine , il en est une capitale : c'est l'autorité exclusive attribuée au texte do la traduction latine des saintes Écritures, à la Vulg^te. De nos jours encore, il n'est pas permis, dans les États romains, de vendre une traductiOD du Nouveau Testament en italien, sans le texte de la Yulgate en regard, afin de prévenir la divergence des interprétations de It Bible, et les erreurs et les schismes qui pourraient en résulter.

Cependant, vers les douzième et treizième siècles, la masse du peuple italien nVntendait plus le latin, et vraisemblablement le clergé, à cette époque, se trouva, à l'égard des populations qu'il était chargé de captiver et d'instruire par la parole, dans un en analogue n celui du poète dont parle Dante dans la Vie novwtte, « qui le premier, dit-il, commença à s'exprimer en langue vulgaire, pour se faire comprendre par une dame qui n'entendait pas les vers latins. » La moindre concession du clergé à cet égard, et elle était forcée, dut déterminer à l'instant même la prédominance de la langue vulgaire. Aussi fut-on obligé de prêcher en patois italien. Vers le même temps, les chansons, les sonnets des poètes siciliem devinrent à la mode; on les imita dans le dialecte toscan, et bientôt les poésies de Guitone d'Arezzo, de Giacomo da Lentino et de Guide Guinizzelli, celui qui partage avec Brunetlo Latini l'honneur d'avoir été maître de Dante^ contribuèrent à donner de la souplesse et quelque régularité à la nouvelle langue.

Ce fut alors que Dante, averti par son instinct de linguiste et de poëte, s'empara de cette disposition populaire, forma le hardi projet de la régler, et adopta l'usage de la langue vulgaire, l'italien que Ton parlait, pour la débrouiller, la réduire à des lois et la fixer. En outre, il combina toutes les idées tbéologiqucs, savantes, poétiques et populaires, qui couraient de son temps, les fondit avec les traditions du paganisme grec et latin que l'on conservait encore, et plaça tous ces matériaux incohérents dans un ordre absolument nouveau, en les alignant, si Ton peut dire ainsi, sur le plan général du catholicisme qui maintenait alors toute l'Europe.

C'est dans cette disposition d'esprit, et lois {u'il tenta ses premiers essais en langue italienne, qu'il écrivit la Yie nouvelle: et dans cet ouvrage de sa jeunesse , où l'on aperçoit déjà le germe de toutes les idées qu'il développa plus lard, on trouve en particulier celte ferme résolution de substituer l'usage de l'italien à celui de la langue latine, et l'origine du culte qu'il voua à Béatrice, galanterie pieuse et mystique qui devint un des accidents importants de sa

SUR LA TIE IfOUYELLE. 77

Tie^ et le centre auquel toutes tet compocitkms poétiques furent subordonnées.

Ce qui étonne dans la Yie novmdle et ce qui ftrappe également dans la Divine Comédie^ c'est la fusion continuelle et complète des opinions platoniciennes avec les arguties galantes des Provençaux et celles de la théologie scolastique. De la combinaison de ces éléments contraires^ il est résulté un amour religieux, ou, si on l'aime mieux, une rdigion amoureuse, qui, une fois adoptée par le poètepontife. Ta entrâiné à se créer un médiateur de contrebande entre la Divinité et lui, je veux dire Béatrice. Sanctifiée par la pureté d'un amour dont les reflets, en retombant sur le chaste amant qui les avait produits, le purifiaient à son tour, Béatrice prit alors place parmi les démons de Platon, entre les génies des gnostiques ou les anges des chrétiens, et devint, comme Diolime, saiute Monique, ou la Philosophie de Boêce, un de ces êtres intermédiaires qui portent tour à tour Ja volonté de Dieu sur la terre et les prières des hommes vers Dieu. Tel est à peu près le pivot sur lequel se meut le mécanisme poétique que Dante a inventé, et dont il a fait usnge.

Maintenant venons-en à la partie matérielle et littéraire de Tart poétique, dont Dante a tracé les lois à sa manière dans son Traité du langage vulgaire.

Déjà dans la Yie noweUe il avait réclamé pour les poètes modernes, on doit s'en souvenir, tous les privilèges accordés aux poètes latins. Non-seulement il revendique pour les premiers Tusagc des figures et de toutes les fleurs de rhétorique, mais il demande encore pourquoi lui et ses contemporains n'auraient pas le droit de personnifier l'Amour, et de le faire parler comme Ëole, Junon, Rome ou Vénus. Dante, à cette occasion, tombe dans une erreur qui était celle de son siècle, en confondant des divinités qui président, des divinités qui protègent et gouvernent soit un élément, soit une ville ou une passion^ avec des personnifications qui représentent allégoriquement un sentiment, une vertu, ou une citc^ par exemple. Les dieux du paganisme n'ont rien qui les oblige à parler continuellement, comme pourraient le faire les objets soumis à leur empire ; ils ont une existence indépendante du pouvoir qui leur est dévolu ; et les déesses de la Pauvreté ou de la Peur ellesmêmes peuvent tenir un langage superbe dans l'occasion, parce qu'elles ne sont ni pauvres ni peureuses, mais gouvernent les gens qui sont pauvres et qui ont peur. Au contraire, la personnification, invention sinon propre au moyen âge, du moins exclusivement adoptée à cette époque, donnait grossièrement un corps et la parole à un objet qui ne s'occupait et ne parlait plus alors que de ce qui s%

78 0B6ERVATI01IS

rapport^ nelaiif ffnant à lui. Ainsi voit-on duM la ramii Ho la Ém

figurer et parler d'une manière monotone et souTent niaiie. Maccutily dames Félonie et Luxun; de même que l'on aperçoit nir les sculptures de ce temps la Mort figurée par im squelette qoi marche, parle, et est armé d'une faux. Le temps a fait justice de toqtes ces machines prétendues poétiques, dont l'idée fondanaentale ausn bien que les apparences visibles sont aussi repousaantee pou? !'••prit que pour les yeux, et Tallégorie gothique, la penannifleatk» en un mot, a été rejetée par tous les bons esprits.

Dante lût des premiers à donner ce bon exemple; et oe qui démontre la supériorité de son génie et de son goùt, i^eat qu'après avoir employé la personnification grossière dans sa Yiê nonvdtc et en avoir vivement réclamé l'usage pour l'avenir, à peine si on en retrouve des traces dans ses grands poèmes; car Béatrice, Mathilde et Lucie elles-mêmes ressemblent bien plus h des géiiies, à des anges qui président à la théologie, à la philosophie et à la seienoe, qu'elles ne sont des personnifications de- ces trois puissances intellectuelles; et, en eiTet, on n'est pas encore parfaitement d'accord aujourd'hui sur la signification allégorique de ces trois personnages*.

Le mécanisme poétique demandé et exposé dans la Vie nowelk n'est donc pas précisément celui qu'adopta plus tard le gprand poêle de Florence; mais il est utile de le connaître, afin de juger des progrès que fit l'esprit de Daute, depuis son premier essai littéraire jusqu'à l'époque où il mit la main aux grandes compositions qui l'ont immortalisé.

Je conseillerai donc à ceux qui veulent faire une étude sérieuse des écrits et des progrès de Tintelligence de cet homme, de lire d'abord U Yie nouvelle, puis sou traite Bu langage vulgaire, dans lequel il a exposé plus profondément^ et plus eu détail tout à la fois, l'art du poète. Dans ce livre curieux, Alighieri, après avoir établi que de tous lei» dialectes peuplés en Italie il ressort une langue épurée qu'il qualifie de cardinale, d'aulique, de courtieaneequk , elt d'illustrej conclut qu'elle doit être employée par tous les écrivains, mais en particulier par les trouoeurs, par les poètes qui se proposent de traiter les sujets les plus élevés. De toutes les formes de poésie et de versification que les Italiens ont reçues des Provençaux, la chanson est mise au premier rang par Dante; la baUade a le second, puis vient le aonnet. On verra bientôt que la chanson à triple rime, mode lyrique qu il a adopté pour la Divine Comédie, remplaçait

• La personnification a et(= très-rarement mhe en u&age par les poètes de l'antiquité. Cependant on voit figurer la Puissance et la J<oree dans le Prométhé» «nêkaiHê d'Each^le.

SUR LA YIE ROUYELLE. 79

dans 90n esprit l'importancd du Yen bexaHiètre héroïque des antiens, et qu'en su^i^tituant une langue moderne à la latine, il sentait le besoin de modifier tontes les formes de la poésie comme celles du langagç. Écoutons^le parler maintenant sur ce si^et : a Nous avons fait conndtre, dit-il, les qualités que doivent réunir les hommes dignes de faire usage de la langue vulgaire ilUstn, et nous avons indiqué les matières qu'il leur convient de traiter. Maintenant, avant de passer outre, il faut faire connaître ce qui constitue la c&anson, genre de poésie qui, selon quelques-uns, serait plutôt le résultat de la fantaisie et du sort que de l'étude et de l'art. On refuse le titre de poètes aux faiseurs de chansons, et, ^elon nous, c'est à tort; car, de quelque idiome qu'ils fassent usage, on doit les considérer comme poètes, du moment quils ne s'écartent pas de la marche des grands poètes (latins), c'est-à-dire de ceux qm sont réguliers. Car, en effet, ces derniers ont fait de la poésie selon les règles de Part, et tous ceux qui n'en agissent pas ainsi travaillent à l'aventure. D'où il suit que plus nous imitons la marche de ces poètes réguliers, plus notre poésie est eorrecte. Ce qu'il y a de mieux à faire, est donc de se servir de leur doctrine. Mais avant tcut il faudra, comme dit notre nudtre Horace, c choisir un fardeau proportionné à nos forces. »

o II est surtout nécessaire d'établir certaines distinctions, et de savoir si l'on veut chanter dans le mode tragique, comique ou élégiaque : car, pour la tragédie, on se sert du style élevé (supehore) ; pour la comédie, du style teitapéré {infmore); et pour l'élégie, du style des qialheureux. Si les si:gets que l'on veut traiter doivent être chantés dans le mode tragique, alors on doit employer U langue vulgaire illustre, et conséquemment fahre une succession de chansons en les liant l'une à l'autre. Pour les compositions comiques, on aura recours à la langue vulgaire, tantôt tempérée, tantôt humble. L'humble servira exclusivement dans les sujets élégiaques.

» Xe style tragique est celui où l'on réunit la profondeur des pensées, la hardiesse des vers, la noblesse des toura de phrase à l'heureux choix des mots. Mais^ pour atteindre à cette perfection, il faut encore joindre à ces qualités, l'avantage de sujets dignes d'être chantés avec toute cette pompe. Ces sujets sont, comme je l'ai déjà dit, le 8alut étemel, V Amour et la Vertu. On pourra bien y joindre quelques combinaisons accessoires^ pourvu toutefois qu'elles ne fassent naître aucune idée basse. Que celui donc qui voudra traiter les trois sujets qui viennent d'être désignés ne perde pas de vue ce que nous avons prescrit. Alors, après s'être désaltéré à la

fontaine d'Hélicon^ qu'il approche avec confiance le plectron de sa lyre bien accordée^ et quil commence à chanter.

» Mois il faut bien composer la chanson, et c'est là une oeofre difficile. Car on n'y parviendra jamais sans le concoars de la Tira* cité naturelle du génie, de l'étude et de l'art. CSe sont les hommes doués de ces facultés que désigne le poëte dans le sixième Uttc de l'Enéide, lorsqu'il les appelle « chéris de Dieu, éleyés an ciel par la Yertu, et enfin fils des Dieux, » bien qu'il parle d'nne nuunère figurée. Reconnaissons donc la sottise dé ceux qui, ignorants et sans art , ne se confient qu'en leur propre génie et singèrent de chanter des choses sublimes et d'employer le style élevé. Qu'ils renoncent à cette présomptueuse entreprise; et si, naturellement faibles, ils ne sont en effet que des oies, qu'on ne les voie pas cherchant à imiter le vol audacieux de l'aigle ' ! »

Par cet échantillon de l'art poétique de Dante, on peut 8'apc^ cevoir que , dans le fond comme dans la forme de la poésie, le Florentin combine toujours trois éléments bien contraires, l'Enéide, l'Apocalypse et les chansons provençales.

Ou Dante a-t>il emprunte cette division des modes et des styles en tragique, comique et élégiaque, si elle n'est pas de son invention? C'est ce que Ton ignore, à moins qu'on ne la rapporte aune tradition confuse des trois genres de scènes, décorations dont on ornait le proscenium des théâtres antiques'. Quoi qu'il en soit, le choix de cette division peut servir à rendre raison du titre asseï étrange de « Comédie, n que Dante a donné à ses trois grands poèmes. Comme l'excessive variété des sujets qu'il y a traités, loin de lui permettre l'emploi d'un style également élevé, l'a forcé au contraire de prendre des tons très-différents, peut-être, en raison des principes littéraires qu'il s'était imposés, a-t-il cru devoir ranger son ouvrage dans le genre comique, pour se laisser la latitude d'y introduire, comme il l'a fait parfois, des peusées communes et même des expressions fort basses, bien que l'objet principal de son ceuvre fût de donner une idée de ce qu'il y a de plus sublime, « le séjour des bienheureux et le trône de TÉternel. » Au surplus, le poëte a pris soin lui-môme, dans la lettre quil a adressée à Can le Grand, de faire connaître le motif du choix de ce titre, en disant : que le commencement d'une comédie est toujours âpre et difficile, tandis que son dénoùment est heureux, dispositions contraires à celles de

* Édilion de ZiUa, Délia volyare eloquenxay lib. II, cap. iv, vul. 4, i)ag. 288 et seq.

' < Gciicra aulem &uDt !>cenarum tria : uoum quod dicitar froyicMin, a'.lenua cotnicunif tcrlium satyricunu > (Vilruve, lib. Y, cap. vi;(.]

SUR LA VIE NOUVELLE. 8l

la tragédie, qui s'ouvre au milieu du calme et se termine malheureusement; d'où il conclut que son poëme ayant pour commencement l'Enfer et pour fin le Paradis, il doit porter le litre de Comédie. Mais ce ne fut que deux siècles après la mort de Dante que l'admiration générale fit ajouter Tépithète de Divine.

Quant au traité nJhi langage vulgaire, ï» composé vers 1318-1321^ dans les dernières années de la \ie de Dante, il fait voir clairement l'idée que le poète florentin, se formait de la poésie, idée qui devint le point de départ de tous les écrivains toscans qui se distinguèrent après lui dans le genre sérieux. La dévotion, l'amour, la science et la théologie, furent les sujets habituels sur lesquels ils s'exercèrent jusqu'à Yittoria Golonna et Michel -Ange; et encore de nos jours, la philosophie et la poésie, chez les Italiens, ontelles conservé une certaine teinte de piété et de platonisme que les révolutions de toute espèce n'ont pu entièrement eflacer.

Cest que la philosophie et la poésie ont été instituées en ce pays par Dante, et que quelques grands esprits qui vinrent après lui ont encore consolidé les principes qu'il avait établis. Il suffît de se rappeler le nom de Pétrarque pour savoir que la philosophie amoureuse et platonicienne est devenue une manière d'être intellectuelle pour les enfants de l'Italie; et Boccace,tout mondain qu'il ait été parfois dans sa conduite, comme lorsqu'il composait, était nonseulement admirateur passionné de Dante, dont il a écrit la vie, mais a pris soin, dans ce curieux petit livre', de nous dire aussi comment on comprenait la poésie de son temps. Son opinion en cette matière, jointe aux préceptes du grand maître déjà cité, achèvera de faire saisir l'esprit dans lequel ou comprenait et on traitait la poésie, aux treizième et quatorzième siècles, en Italie.

« Les gens qui manquent d'intelligence, dit le spirituel autctir du Décaméron, croient généralement que la poésie n'a pour objet que de raconter des choses fabuleuses et incroyables. Mais je veux démontrer que la poésie est théologie.

» En faisant taire nos sens, et si nous n'écoutons que la raison, nous ne tarderons pas à reconnaître que les poètes de l'antiquité ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a permis, les traces de l'Esprit^aint. Ces traces de la science- éternelle sont voilées dans l'Écriture sainte comme dans les écrits des poètes; et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures

' Origine, Vita, Studi e costumi del chiarissimo Dante Alighieri |>oeta (iorentino, fatta c compiiata dall' inclito H. Giovauai Bocaccio da CertalUo. — In Fircoze, B. SerniartcUi, 1576, pag. 48 et scq.

82 OBSERYÀTIOKS

pour couvrir les yérités, a ces ayanUges : de présenter à la fois texte du livre et le mystère qui y est reaTermé; d'exercer simi tanément la réflexion des sages et l'instinct des simples; qu'en p blic on nourrit Tâme des faibles d'esprit^ et que, dans le silence la retraite, on élève encore la pensée des intelligences les plus s blimes. C'est comme un large fleuve sur les pentes duquel l'agnei peut se désaltérer, tandis que l'éléphant nage au-dessus de la pi fondeur du courant.

» Mais revenons à notre objet particulier : par ce que nous a pelons Théologie, il faut entendre ce que produit l'Écriture salnl foit lorsqu'au moyen de récits historiques et par TefTet de certain visions, ou soit par l'expression de plaintes et de lamentations, el se propose de montrer le profond mystère de riocamation du Yerl divin, de sa vie humaine, de ce qui lui est arrivé à sa mort^ < sa victorieuse résurrection, de sa miraculeuse ascension , et eni de tous les actes divins par lesquels il nous a frayé un chemin ve la gloire éternelle et nous a rachetés du péché orig^el.

n De même les poètes, par leur œuvre que nous nommons Poési et à l'aide de l'histoire des dieux, de leurs métamorphoses et d discours séduisants qu'ils prêtent à ces personnages, cherchent nous donner la raison des choses, à nous faire fuir le vice, aimi la vertu, et à nous amener à connaître le vrai Dieu dans la pei sée de faire notre salut.

» Par le buisson verdoyant où Moïse vit comme wie flamn ardente, l'Esprit-Saint a désigné la Vierge, dont la pureté ne pei être souillée par rien. Par la statue composée de plusieurs métai qui apparut à Nabuchodonosor, il figure toutes les phases préo dentés de la doctrine du Christ, qui fut et est une pierre sur li quelle tout vient s'affermir et former un monument stable comn les montagnes. Par les lamentations de Jérémie, il annonce 1 ruine de Jérusalem, etc., etc.

n De même nos poètes, dans leurs fables, en disant que Saturi] avait beaucoup d'enfants et qu'il les dévora tous, à l'exception d quatre, nous indiquent que le temps produit et détruit tout, e: ceptéses quatre enfants : Jupiter, qui n'est autre que le feu; Junoi l'air; Neptune, l'eau; et Pluton, la terre, etc., etc.

» De ce qui précède on doit conclure que la théologie et la poési s'accordent en ce qu'elles emploient les mèuies formes pour op< rer. Mais, quant au sujet qu'elles se proposent, non-seulement elU diflèrent, mnis elles sont opposées; car le sujet de la théologie e: la voie do la vérité, taudis que celui de la poésie antique est l'idoll trie, les dieux et les hommes. Elles sont contraires encore en (

Sur la vie fiovvELUi. Sa

que la (héologie ne propose que des choses vraies , taodis que la poésie en propose quelques-unes comme vraies^ qui sont essentiel* lement fausses et erronées à regard de la religion chrétienne. Mais comme certains ignorants s'élèvent contre les poètes, disant que toutes leurs inventions ne sont que des fables qui ne se rapportent à aucune Yérité^ et qu'ils devraient présenter leurs récits sous d'autres formes^ afin d'éclairer véritablement les gens du monde, Je leur dirai : Qu'ils fassent donc attention aux visions de Daniel^ d'isaie et d'Ëséchiel^ et à toutes celles qui sont rapportées dans l'Ancien Testament, écrit avec une plume divine par celui qui n'a Jamais eu de commencement et n'aura point de fin! Qu'ils relisent dans le Nouveau Testament les visions de l'Ëvangéliste ( l'Apocalypse), remplies de vérités si utiles; et si qtielques-unes des fables poétiques sont aussi loin de la vérité ou de la Traisemblance que ces visions paraissent s'en écarter dans la forme, que l'on accorde au moins que m les poètes ont inventé des fables qui ne peuvent donner ni plaisir ni enseignement, ce n'est pas une raison pour condamner Fessai qu'ili ont fait de répandre leur doctrine à l'aide de ce moyen.

» Mais revenons au point où nous nous sommes arrêtés. Je

dis que la théologie et la poésie sont presque la même chose, quand elles se proposent le même objet. J'irai même jusqu'à avancer que la théologie n'est rien qu'une jpoéste de Dieu et une fiction poétique. Dans l'Écriture du Christ (Évangile), c'est tantôt le lion et tantôt l'agneau; ici le vermisseau, là le serpent; puis la pierre, la paille, et mille autres choses qu'il serait trop long d'énumérer. Que sont ces paroles du Sauveur, si ce n'est un langage figuré que nous nommons plus habituellement allégorie? 11 semble donc résulter de là que non-seulement la poésie est théologie, mais encore que U théologie est poésie. Mais si mes paroles ne paraissent point assez graves dans une si importante question, je ne m'en offenserai pas, et on en pourra croire Aristote, dont le témoignage est si vénérable; or il affirme avoir reconnu que les poètes ont été les premiers théologiens. »

La poétique de Dante, et ce commentaire qu'en donne Boccace, forment, à ce que Je crois, re}q[>osition la plus précise du système en teriu duquel les poètes et les écrivains italiens, dits platoniciens, ont composé leurs ouvrages depuis Dante jusqu'à Yittoria Colonna. J'ai préféré donner les opinions mêmes des deux grands écrivains que j'ai cités, plutôt que d'eu disséminer les traits principaux dans ic cours d'une dissertation où l'on aurait eu d'autant plus de peine à les saisir que je ne les aurais certainement pas

84 ODSEEYATIOKS SUR LA VIE ROUYELLE.

présentes dans toute leur crudité et leur iHiarreric originale. Mib je tenais encore à les faire connaître^ afin que les jeunes gens qui lisent et étudient les ouvrages de Dante se tiennent en ganie contre les idées poético-théologiques de ce grand poëte^ de Boceace et de tous les platoniciens de l'épuque de la renaissance. En ellet, si ardente et si sincère qu'ait été la foi da ces hommes, rien n'est moins orthodoxe, fort souvent, que leurs opinions littéraires et leurs inventions poétiques, admirables fantaisies d'écrivains, beaucoup plus propres en général à charmer llmagination qu'à soutenir la foi.

Au résultat, la préoccupation qui domina toutes les autres dans l'esprit de Dante a été de substituer l'usage i]e4a langue itelienne à celui de la latine, et de constituer le nouvel idiome qull voukit mettre en honneur. Pour entreprendre et achever ce grand œuvre, il a employé pendant toute sa vie une volonté de fer. On a w avec quelle chaleur il plaidait cette cause dans sa Vté nouveUe/tts grands poèmes ont prouvé au monde le droit qu'il ayait de dire que les langues modernes pouvaient rivaliser avec celles de Taii' tiquitc; et lorsqu'il avait achevé ce grand monument, lorsque lei vers de la Divine Comédie faisaient déjà l'admiration et la gloire de ritalie^ Dante, exile, vieux, affaibli par les malheurs, écrivait encore avec une espèce de rage, et comme s'il n'avait pas gagné sa noble cause : « A la honte et Tétemelle infamie des mauvais Italiens qui vantent les langues vulgaires des autres pays et déprécient la leur^ je dis que cette disposition résulte chez eux de cinq causes abominables, etc. » « A jerpeluale infaniia e depressione deUi vialvagi uomini d'Italia, che comendano lo voîgare altruiy e lo profit dispregiano : dico , che la loro mossa viene da cinque abbomincvoli esgionij etc. » (Convito, ediz. di Zatta, vol. 4, pag. 77.)

Depuis que j'étudie les écrits de Dante, j'ai toujours pensé que la meilleure manière de se préparer à la lecture de la Divine Comédie était de commencer par celle de la Vie nouvell".; et ce fut dans l'intention de faciliter remploi de ce mode d'étude, que j'entrepris la traduction qui précède. J'espère qiiç mon travail, tout imparfait qu'il puisse être, remplira du moins l'objet que je me suis proposé, qui est de faire naître le désir de connaître le livre original de Dante Alighieri, et d'en rendre la lecture un peu moins difticile aux Français.

E. J. Delécluze.

On ne dispute plus à Dante le rôlfî inattendu de conquérant intellectuel que son génie a su se créer tout à coup au niilicu de la barbarie des temps. L'auteur de la Divine Comédie n'esl pas pour rien le représentant poétique du moyen âge. Placé comme ao carrefour de cette ère étrange , toutes les routes mènent à lui, et sans cesse on le retrouve à l'horizon. Société» intelligence, religion, tout se reflète en lui. En philosophie, il complète saint Thomas; en histoire, il est le commentaire vivant de Villani : le secret des sentiments et des tristesses d^alors se lit dans son poème. C'est un homme complet, à la manière des écrivains de Tantiquité : il tient Tcpée d*une main^ la plume de l'autre; il est savant, il est diplomate, il est grand poète. Son œuvre est un des plus vastes monuments de l'esprit humain; sa vie est un combat : rien n'y manque, les larmes, la faim, l'exil, Tamour, les gloires, les faiblesses. Et remarquez que les intervalles de son inspiration, que la sau-* vagc dureté de son caractère, que Tarislocratic hautaine de son génie, sont des traits de plus qui le rattachent à son époque, et qui en même temps Ten séparent et l'isolent. Où que vous portiez vos pas dans les landes ingrates du moyen âge, cette figure, à la fois sombre et lumineuse, apparaît à vos côtés comme un guide inévitable.

On est donc amené naturellement à se demander ce qu'est Dante, ce qu'est cette intelligence égarée et solitaire, sans lien presque^ sans cohésion avec Tari grossier de son âge? d*où

86 LA DIVINE COMÉDft

vient cette inten'eiilioii subite du génie, celte dictature intttondue? Comment Tœuvre d'Alighicri surgitrelle ioot à coup dans les ténèbres de l'histoire, prolem sine nuUre ereatam? Est-ce une exception unique à travers les tiéeles? Qfest miooi que cela, c'est railianec puissante de Teiprit créateur et de Tesprit traditionnel; c'est la rencontre féconde de la poésie des temps accomplis et de la poésie des âges nouveaux. Ayant devant les yeux lès idoles du paganisme et lea chastes statues an saints^ l'image de Tascétisme et de la volupté, Dante garda le sentiment de l'antiquité sans perdre le sentiment chrétien; il resta fidèle au passé, il comprit le présent, il demanda aux plus teri'ibles dogmes de la religion le secret de l'avenir. Jamais le mot d*Aristote : « la poésie est plus vraie que Thistoire, ■ ne s'est mieux vérifié que chez Dante; mais ce ne fut pas da monde extérieur du moyen âge qae se saisit le génie invedlif d'Alighieri; ce fut au contraire du monde interne, du monde des idées. De là viennent la grandeur, les défauts aussi, de II la valeur immense, à quelque point de vue qu'on Tenvlsage, de ce livre où est semée à profusion une poésie étcrnelleroent jeune et brillante. Lintérêt philosophique vient encore id s'ajouter à l'intérêt littéraire et historique. C'est ta Bible, Ai effet, qui inspire Milton; c'est FËvangile qui inspire Rlopstôl: dans la Divine Comédiey au contraire, c'est Tinconnu, ce sddt les mystères de Tautre vie auxquels Thomme est initié. Ll question de Timmortalilé est en jeu, et Dante a atteint la AnIveraine poésie.

La préoccupation, Tinsistancc de la critique sont done légitimes : ce perpétuel retour vers le premier maître de la culture italienne s'explique et se justifie. Jusqu'ici les apologistes n*ont pas manqué à l'écrivain : investigations biographiques, jugements littéraires, interprétations de toute sorte, hypotliéses même pédantes ou futiles, tout semble véritablement épuisé. Peut-être n'y a-t-il pas grand mal : il s'agit d'un poète, et si le vrai poète gagne toujours à être lu, il perd souvent à éin commenté. Un point curieux et moins exploré leste cependant, qui, si je ne m'abuse, demande à être particulièrement mis en lumière : je veux parler des antécédents de la Divine C(médie» Ce poème, en effet, si original et si bizarre même

ATàNT 0A1ITE. 87

qu'il semble, n'est pas une erëation sabite, \e sublime priée d'un artiste divinement doué. H se ratUehc an contraire à (ont un cycle antérieur, à une pensée permanente qu'on Toit se reproduire périodiquement d«ins les â^^es précédents; pensée informe d'abord, qui se dégage peu à peu, qui s'essaye di> versement k travers les siècles, jusqu*à ce qu'un grand homme s'en empare et la flxc définitivement dans un chef-d'œuvre.

Voyez la puissance du génie! \jc monde oublie pour lui ses habitudes : d'ordinaire la noblesse se re^it àe9 pères; ici, au contraire, elle est ascendante. L'histoire recueille avec empressement le nom de je ne sais quel croisé obscor, paroe qu'à lui remonte la famille de Dante; la critique analyse des légendes oubliées, parce que ces légendes sont la source première de la Divine Comédie, La foule ne connaîtra, n*accepiera que \e nom du poète , et la foule aura raison. C'est la destinée des hommes supérieurs de jeter ainsi Tombre sur ce qui est derrière eux, et de ne briller que par eux-mêmes. Mais pourquoi ne remonterions-nous point aux origines, pourquoi ne rétablirions-nous pas la généalogie intellectuelle des émtnents écrivains? Aristocratie peu dangereuse, et qui n'a chance de choquer personne dans ce temps d*égalité.

Ce serait une folie de soutenir que Dante lut tous les vision* noires qui l'avaient précédé Chez lui, heureusement, le poète effaçait l'érudit. Cependant, comme Ta dit un écrivain digna de sentir mieux que personne le génie synthétique de Dante, « il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le plan d*un grand ouvrage appartient à qui l'exécute^. » Ce mot explique précisément ce qui est arrivé à l'auteur de la Divine Camédie, Dante a résumé avec puissance une donnée philosophique ^t littéraire qui avait cours de son temps; il a donné sa formule définitive à une poésie flottante et dispersée Qutour de lui^ avant lui.. Il en est de ces sortes de legs poétiques comme d'un patrimoine dont on hérite : sait-on seulement d*ôù il vient, comment il s'est formé, à qui il appartenait avant d'être au possesseur d'hier?

Que le poêlé s'élance par-dessus les générations, cl qu'il ap-

* • Vietor Cousin, lntrodwt,à Chût, de h phihnphit; xi* leçra.

88 LA DIVINE COMÉDIB

pelle Virgile « mon père, » «7 mo atUùre, rien de mieux : ce sont de ces familiarités, de ces soudaines reconnaissanees comme on s^en permet entre génies. Mais la lointaine parenté de Dante avec Tanliquité n'est pas le but de ce travail. Il y a surtout là des rapports de forme et d'exécution ; l'inspiratloo générale, au contraire, de la Divine Comédie est profondément catholique. Il nous sufOra donc de traverser très-rapidement l'époque païenne , et ce court préliminaire nous eonduira vite aux âges chrétiens, que nous avons hâte d'aborder, et où se rencontreront les vrais ancêtres, les ancêtres immédiats d^Alighierî,

l'antiquité, *- ER l'arménien. -~ THESPESIUS. — - LA BIBLE.

Entouré de mystères, assistant comme un acteur égaré et sans souvenir au spectacle du mondo^ Thomme, dès qu'il s'inquiète du problème de sa destinée, a volontiers foi dans l'inconnu, dans rinvisible. La logique le mène à la notion d'une autre vie, les religions la lui enseignent, et dès lors il se préoccupe de rexislcoce future : son imagination peuple à son gré ces contrées myslérieuscs du châtiment et de la récompense. De là, à l'origine même des sociétés, et, sans parler de rOricnt, dans l'antiquité grecque et latine, une mythologie qui prend l'homme au cercueil, le suit à travers les (cnèbres de Tautrc monde, et vient raconter ce qnVIIc sait des morts à ceux qui vivent et qui sont inquiets. A côlé de la philosophie qui explique, à côté du dogme qui affirme, la poésie se saisit aussitôt de ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de terreur, d'où elle peut juger le passé et initier à l'avenir.

Il importe, à propos des antécédents de la Divine Comédie, de distinguer entre ce que j'appellerai le côté éternel et le côté particulier du poème de Dante. En transportant la poésie fan» f astique là où elle est surtout légitime^ c'est-à-dire dans l'autre monde, Alighieri a en effet touché au grand problème de la destinée à venir, qui n'est que la conséquence de la destinée présente. On pourrait donc retrouver des analogies frappantes

AYAIIT DANTE. S9

enire ce qu'il a dit et ce qu'ont enseigné sur ce point les philosophies et les religions; mais ce serait s'égarer dans l*in6ni. Le sujet que je veux traiter est parfaitement yague et indéterminé» ou parfaitement limité ou distinct, selon qu'on se perd à rechercher rinspiratinn générale, ou qu'on s'appliquo seulement à suivre l'inspiralion directe et immédiate du poêle. C'est dans ce dernier cadre que je m'enfermerai obstinément. Un mot rendra ma pensée : il s'agit tout simplement de ne pas traiter du règne à propos de Tespèce.

Dante a connu l'antiquité comme on la pouvait connaître an treizième siècle. Non-seulement il ignorait ces traditions de VËgypto sur les formes de la vie future, qu'a expliquées et embcliies peut-être l'imagination savante de ChampoUion; non-seulement ces grandes légendes de l'Inde, que la science moderne aborde à peine, lui étaient inconnues, mais il n'avait abordé la Grèce et Home que par les poètes et les philosophes dont fa gloire restait populaire dans les écoles, Platon, Arislote, Virgile. De tout le reste, il ne savait guère que des noms propres. Avait-il même lu Homère? Question insoluble, puisque les érudits discutent encore pour savoir s'il comprenait le grec. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Homère est le plus vieil ancêtre d'Alighieri; son enfer est le. plus ancien des enfers connus; c'est l'enfance de l'art. L'autre monde, en effet, n'est pas pour lui très-distinct du monde où nous sommes. Sans doute il est dit dans un vers de V Iliade^ : « Bien loin, là où est sous terre le plus profond abîme ; » mais, au xi" livre de rOdyssée, la situation des enfers est plus indéterminée encore, s'il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en poursuivant l'ombre d'Ajax, et il en sort pour monter aussitôt sur son navire. Presque aucune trace de cet épisode de tOdyssée ne se retrouve dans la Divine Comédie, C'est à peine si le géant Titye, qui couvrait neuf arpents de son corps, est dédaigneusement nommé par Âlighieri^. Le seul écho qui retentisse également dans les deux poèmes est ce clapotement des morts, xXayyri vcxvov, qu'Homère compare en si admirables

• VIII, n.

• Jnferno, xx\i, 124.

90 LÀ DIYUIE GOMÉOIB

termes à oeliii des oiseaux époavaDtés qui fuient de ioutei parts.

C'est par Virgile, qu^une longue et amoureuse pratiqua lui avait rendu familier, que Dante a surtout eoai|u ranUquilé. Aussi s'est-il donné (*« maître pour guide dans bob terrible pèlerinage; aussi a-t-il emprunté à VÈnéide beaucoup de so»venirs mythologiques, plus même qu'il n'eût été couvenaUs en un sujet chrétien. Qu'on ne s*imagine pas cependant troa* ver chez Dante un plagiaire; la lAvine Comédie n'a avee VÉnéide que quelques rapports de détails, et il y a entra ees deux poètes et leurs deux poèmes la distance qui aépare Is monde païen du monde chrétien. Aussi n'est-il pas sans iqlérèt de voir ce que deviennent quelques-uns des pereonnagH do lenfer virgilien dans Fenfer dantesque. Garon, rborribla vieillard, est presque le seul qui n'ait pas changé; tous lei autres sont déchus. Minos, par exemple, n'est plua le ju^s austère qui pèse les destinées, quŒsiior Mwoi umam moMl; c'est un démon hideux, grinçant des dents, et indiquant aux damnes pur le nombre des plis de sa queue le chiflre du oenila infernal qui leur est assigné. Enfin il n'est pas jusqu'au pauvre Cerbère qui ne soit traité avec rigueur : Ênée l'apaisait par un gâteau de miel, Danle lui jette une poignée de terre. Chef Virgile, les âmes qui se pressent sur la rive « tendent les niaiiii vers Tautre bord; » chez Dante, au contraire, les damnés, avant d'entrer en enfer, sont déjà punis; ils désirent leurs supplices ; « ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve. • Alighieri croit à son sujet, Virgile en rit et le met soua ses pieJs, subjecU pedibus ^. C'est qu'il n'y a rien sur le front calme du poète latin de ce sourcil visionnaire que Wordsworth prête à Dante ; c'est qu'il n'y a rien de ces mystiques aspirations qui révélèrent au vieux gibelin les extases du paradis. L'Étyséo de l'Enéide ne vaut mémo pas le paradis terrestre de la Bible; c'est une mesquine parodie de ce qui se passe dans cette vie. Admirons cependant combien les idées ont mai*ebé depuis ilouière. Virgile a déjà à un bien plus haut degré le sentiment de la justice : il gradue les châtiments et les ré-

' Georg., U, 49U.

compenses ; ehex lui Tidée de puriOcalion fnit même présager le purgatoire. C'est qu'eutre tOdyssée et tÉnèidi il y avait eu Platon.

J'ai nommé Platon : ce fut assurément un des maîtres favoris de Dante. Sans parler de la théorie de Tamoiir, qui est comme la trame même de son poème, Alighirri a souvent suivi les traces du philosophe Idéaliste, La forme concenlrit|ue qu'il a donnée à l'enfer est une idée toute platonicienne. Mais Dante a dû particulièrement connaître deux passages importants du Phédon et de la République ^.

Dans le premier, Platon parle des traditions qui couraient de son temps sur le séjour des morts, La triple division que la christianisme a faite de l'autre monde s'y trouve déjà marquée : le lap Âçhérusiade, où les coupables sont temporairement puriGés, c'est le purgatoire; le Tartare, d'où ib ne sorleut jamais, c'est l'enfer ; enfin ces pures demeures au-dissus de la terre, qui ont elles-mêmes leur degré de beauté selov le degré de vertu de ceux qui les habitent, c'est le paradis. Seu» lement Platon ajoute prudemment : « H n'est pas facile de les décrire. » Peut-être est-ce le mot qui a piqué l'émulation de Dante.

Platon n'a pas toujours montré autant de réserve. S'appuyant sur quelque tradition orientale recueillie dans seç voyages, et la modifiant sans doute selon ses croyances, il a, en effet, raconté ailleurs la vision d'un soldat originaire de Pamphylie, et qu'il appelle Er l'Arménien. Er avait été tué dans une bataille. Dix jours plus tard, comme on enlevait les morts à demi putréfiés, il fut retrouvé dans un état parfait de K^uservation, Bientôt après, pendant qu'il était sur le bûcher dçs funérailles, ou le vit revivre, et il narra ce qui lui était arrivé. Son âme, s'clant séparée du corps, avait été transportée en grande compagnie dans un lieu merveilleux, où le ciel et la terre étaient peicés de deux ouvertures correspondantes. Entre ces deux régions siégeaient des juges; après l'anél, les bous allaient à droite avec un éçrileau sur la poitrine, et les inéchapts ù gauche avec un écritcau sur le dos. Le tour d'Er

* Trad. de M. Omtin, in-8*, U I, p. 399, et U X, p. 280.

02 LA DIVUIE COIOSDIB

vint enfin ; mais, au lieu de prononcer «ur son tort, les juges lui ordonnèrent de retourner dans le inonde, et de dire aui hommes ce qu^il avait vu. Le soldat, avant d'obéir, eiamina le spectacle qui était sous ses yeux. Par les ouvertures qu'il avait d'abord remarquées, des âmes montaient et descendaient sans cesse, les premières sans tache ^ les autres souillées de fange. Plus loin, dans une vaste prairie, arrivaient deux bandes d'âmes diverses qui semblaient venir d'un long voyage. Les unes, sortant de Tabime, racontaient les tristes aventures d'an exil souterrain qui s'était prolongé pendant mille ans; les autres, descendant du ciol, disaient les délices qu'elles avaient goûtées. Le mal ou le bien était payé au décuple à chaque âme vertueuse ou coupable. Nous sommes encore loin de Tiufîni bonheur des élus comme Tentcnd le christianisme. Aucun supplice n'est montré à Er, aucun nom ne lui est révélé, excepté celui d'Ardiée, tyran de Pamphylie, qui était trainéà travers les ronces, et que tourmentaient « des personnages hideux au corps enflammé. » Ce sont les aïeux des diaÛes d'Alighieri.

Ce qui frappe dans cet épisode, c'est que ce n^était là pour Platon qu'une forme populaire donnée à la vérité; c'est que le penseur sentait toute la portée de ces symboliques récits. Comme Dante, il prend la chose du côté sérieux. Aussi aiméje à me figurer que le poêle avait sous les yeux ces propres paroles du Phédorif qui eussent si bien servi d'épigraphe à son livre : « Soutenir que ces choses sont précisément comme je les décris ne convient pas à un homme de sens ; mais que tout ce que j'ai raconté des âmes et de leurs demeures, soit comme je Tai dit ou, d'une manière approchante, s'il est certain que rame est immortelle, il me parait qu'on peut l'assurer convenablement, et que la chose vaut la peine qu'on hasarde d'y croire. » Décidément Platon, ce génie précurseur, est le véritable, le seul ancêtre du poêle dans l'antiquité.

Je me trompe, la vision infernale d'Er l'Arménien, la première des visions isolées, spéciales, non mêlées à un poème, a eu un pendant, cinq siècles après, chez Plutarque^. On y

■ Dans son trailé Des ddais de lajutlicc divine. Voir lu trad. de Joseph de

entrevoit la fusion première des vieilles légendes païennes et des légendes nouvelles apportées par le ehristiauisine. Quoique ce soil un prêtre d'Apollon qui écrive , il y a déjà là quelque chose de la foi du moyen âge; Plutarque dit : « ce conte, » mais il a soin de se reprendre et d'ajouter : « si c'est un conte. »

U histoire de Thespésius se passe au temps de l'empereur Vespasieu. Ce Thespésius, originaire de Cilicie, s'était ruiné dans la débauche, et il avait ensuite essayé de relever sa fortune par toutes sortes de dois. Le scandale devenait chaque jour plus flagrant, quand Thespésius se tua dans une chute. Durant la cérémonie des funérailles, il revint à la vie, et raconta qu'aussitôt après sa mort, son âme avait été transportée à travers les astres jnsqu^à un endroit où se découvraient deui régions atmosphériques, Tune basse, Tautre élevée, dans lesquelles tourbillonnaient les âmes des morts. Chacune de ces âmes arrivait jusque-là au milieu d'une bulle lumineuse qui se déchirait, et l'âme, paraissant alors sous une forme humaine, allait prendre son rang. Dans la région supérieure erraient doucement les âmes des justes; elles étaient transparentes, lumineuses, et gardaient leur couleur naturelle. Dans la région inférieure, au contraire, se heurtaient en courant les âmes perverses; elles étaient opaques; les unes paraissaient tachelées de gris, les autres d'un noir luisant comme des écailles de vipère. A leur couleur, on distinguait le vice qui les souillait : le rouge marquait la cruaulé; une sorte de violet ulcéreux indiquait Tenvie; au bleu, on reconnaissait Tinipureté; au noir, Tavarice. Celles qui se purifiaient reprenaient peu à peu leur premier aspect.

Au clignotement de ses yeux, à l'ombre que projetait son corps, Thespésius fut reconnu pour un vivant, ainsi qu'il arriva à Dante. Puis, entraîné sur un rayon de lumière, il continua sa route jusqu'en un lieu où des âmes criminelles étaient punies, et, selon qu'elles étafent curables ou incurables, livrées à trois divinités vengeresses. La dernière, Érichnis, pré-

Maistre, 1 42, et ce que le violent écrivain dit en note de cette ;Wk»M(«« hi*toir9f par opposition à Hume qui la troovait extravagante»

cipilait les grands coupables dans un abinie que l'œil nepouftit sonder.

Après avoir traversé un espace infini, après avoir vu oo gouffre mystérieux d'où sortait un vent qui enivrait «somme du vin, après avoir visilé un cratère où venaient se déverser les eaux de six fleuves diversement colorés, que trois génies, assis en triangle , mêlaient suivant différentes proportioBS, Thespésius reconnut parmi les coupables le cadavre de son pèn couvert de piqûres. Il s'enfuit terrifié , et s'aperçut qu*abaii" donné par son guide, il était maintenant conduit par d'a/Treoi démons. Des supplices divers s'offrirent alors à aee regards : ici c'étaient des hommes écorchés et exposés aux variations di l'atmosphère; là, des groupes de deux, de trois persoeoMi s'entrelaçant comme des serpents et se déchirant à eoops di dents. Venaient ensuite trois vastes étangs, l'un d*or foiiday l'autre de plomb liquide et froid, le troisième de fer aàgn. Des diables prenant, comme des forgerons, les âmes des avares avec des crocs, les plongeaient dans l'étang d'or bouillaot ju»* qu'à ce qu'elles devinssent transparentes, et, les retirant alorSi ils les éteignaient au sein des autres étangs. Ces âmes, durcies et comme trempées, pouvaient être rompues en divers fragments. Sous cette nouvelle forme, elles étaient forgées et refondues. Puis on recommençait durant l'éternité.

Thespésius demeura atterré quand il découvrit plusieurs petits groupes qui déchiraient chacun une victime; c'étaient des fils irrités, toute une descendance furieuse qui, damnée parla faute des aïeux, se vengeait sur les auteurs de ses souffrances. Voilà bien la transmission de la faute originelle, voilà la responsabililé hérédilaire, telle que renseigne le christianisme. Mais tout se mêle dans le légendaire païen. Nous touchions aux mystères de TÉvangile, nous retombons presque aussitôt dans les folies pythagoriciennes et orientales. Thespésius, en effet parvint au lieu où s'opérait la métentpsycosede quelques âmes; des ouvriers, s'emparant de ces âmes, taillaient ou supprimaient leurs membres, et, à coups de ciseaux, leur donnaient la forme de différents êtres. Ils saisirent entre autres Néron, et, après lui avoir ôté les clpus de feu qui le perdaient, ils 90

AtAHT tkWff. 95

mrfmt è ter dëedttper poor en faire nue ripera ; mais qm toîi secréfe 6ria qnll fallait aeolaineni le changer en oitean aquatf^ae, parée qu'il avait été favorable & la liberté de la Grèce. — Bientôt Tbeépësius dut quitter l'enfer, poussé par un ooo* rant d'air impétoeux, comme s'il avait été chassé d'une sarbacane; il rentra dans son corps, se réveilla, et revint à la vertu.

Telle eftt la vision rapportée par Plotarque ad premier siècle ée Vère chrétienne; elle me semble du plus haut intérêt, et mdntrë comment réternelle préoccupation de la vie à venir a pu, dans tons leë Ages, recevoir de TespHt inquiet de l'bomnM une Solutioû symbolique, la forme que lui a définitivement donnée Dante.

Cest là ce que rAlighieri, dans son érudltioii bornée, dut à l^antîquité grecque et latine. Il connut les poêles par Virgile, e( aO^si par Stace, son second guide, qui lui montra les lacs aux eaux paresseuses et les étangs de feu de son enfer, pigriquê laeus uslaque paludeg < ; il connut les philosophes par Platon et par ces échos atténués de Sunium qui retentissent encore dans le songé que Glcéron a prêté à Si^ipion. Remarquons cependant que Dante, tout en empruntant au paganisme quelques-uns de ses modèles pour les transporter au sein de la poésie chré» tienne, ne S'attache qu'au côté grave, austère, qu'à ce que la mythologie pouvait encore offrir de grands tableaux à une imagination habituée aux pompes du catholicisme.

Dès les origines presque de la poésie grecque, les descentes aux enfers étaient devenues un lieu commun des épopées* : la vengeance y conduisait Thésée ; Pollux y allait par amitié, Orphée par amour. Plus tard on y pénétra par l'antre do Trophonius. Aussi , à Athènes comme à Home , chaque poète se croyait-*il obligé de versifier sa descente chez Ploton*. On dra-

< V. Welker, Der Epischê Cyeitw, p. 955; Bode, Geschichu der HelUn, DtcAlkuntti t. I, p. 125, 403 ; Lobeck, Aglaophamus, p. 360, 373, etc.

* On peut consulter avec profit la thèse latine dé M. Ozanain : Defrequênti apud veteres poeta* heroum ad inferos de»centut 1839, iu>8'. Dans les notes de eon livre sur Dante, le même écrivain a aussi donné de sommaires et savafetes indica. tiont fur le cycle chrétien des visions antérieures à rAUghlcri. C'est, avec uo

96 LA DimiB COMÉDIK

matisait Tenfer tous les jours dans les mystères sacrés, dans les évocations, dans les cérémonies religieuses. Virgile nous l'a dit : Facilis descensus Àvemo; et il en savait quelque chose, puisque dans le Culex{si le Culex est de lui) il trouve moyen de faire accomplir ce voyage à un moucheron, liais, qu'oa veuille bien le remarquer, Tautre monde, ches les anciens, est une affiiire d'art, une sorte de conte mythologique qu*onpe^ met aui poètes de chanter, et dont chacun rit dans la vie pratique. La dégradation sur ce point s*achéve avec la venue de Tempire romain, et à cette date c'est tout à fait une eiceptioD que la bonne foi de Thespésius et de son biographe. Personne dès lors ne se cache; on fait montre, au contraire, d'incrédolilé sur la vie future. Les amers sarcasmes de Lucrèce sont de mode; pour le poète Sénéque, il n'y a dans tout cela que de vains mots^] pour Juvénal, des conles dignes des enfants qm ne payent encore rien aux bains*. C'est surtout dans les dialogues de Lucien qu'il faut voir avec quelle légèreté le scepticisme païen en était arrivé à parler de rimmortalité. Pouree précurseur de Voltaire, l'autre monde n'est qu'un prétexte de satire contre ce monde-ci. Qu'on se rappelle seulement cette Nécyomanlie dans laquelle Ménippe, déguisé en Hercule, est conduit aux sinistres bords par un magicien; qu'on se rappelle la singulière description de ce Tarlare , qui n'est autre chose que le monde renversé, et où Philippe de Macédoine, par exemple, raccommode de vieux souliers. Dante, ce poêle éminemment religieux, n[a rien de commun, on le devine, avec ces cyniques inspirations qui reparaîtront chez les trouvères, et dont héritera Rabelais.

On vient de voir ce qu'Àlighrcri tira de l'antiquité païenne. Que dut-il à Tantiquilé hébraïque? Fort peu de chose. Ce qui est dit, en effet, de Tenfer dans la Bible, ne prête pas beaucoup à l'iinago et à la description. Ce feu qui doit brûler juS'

court arlicle do. Foscolo [Edinhurg RevieWf sopl. 1818, t. XXX, p. 317), le seul travail que je connaisse sur ce point d'histoire littéraire.

> Riimores vacui vcrbaqne inania...

{Troad.i ^ct. II, chœnr.)

* Nec pueri creduat, nisi qui nondum sprc lavantuf...

[Sot., H, 152.)

qu'aux fonaemenli des numiagnes^, ce grand ahime*, eeile géhenne^, cette terre de ténèbres où règne un ennemi Hemel^, ce lieu où le lit sera la pourriture, et les vers la eauverimre*, ces eaux sous lesquelles gémissent des géants*, ce lae ffrofomd où l'on est plongé"^ ; tout cela, toutes ces indications Taçoes et mystérieuses oe préseiilaient aucun thème briHant an poêle.

qui

pas de vision dans les livres saints, ou du moins il n*était pat donné de détails sur les ravissements d'Ëtîei iTHénoe, iTÉiéchiel, ni même sur le Toyage aux enfers entrepris par le Sauveur, et auquel Dante a fait allusion dans le donxtéme chant de son premier poème. Ce divin antécédent, il est vrai, était fait pour animer la pieuse émulation d'Alighieri.

Avec rÉvangfile pourtant on entre dans une voie noavelie. Ainsi le riche, quand il est en enfer, veut envoyer à ses frères encore vivants un messager pour les avertir du châtiment qni les attend s'ils persévèrent dans la fansse route; mais il lui est répondu : • S'ils n'ont pas voulu écouter la loi et les prophètes, ils n'écouteront pas davantage un homme qui reviendrait de l'autre monde. • Voilà ce que raconte saint Luc*. C'est la vision en projet; elle se réalise chez saint Paul : « J'ai connu quelqu'un, dil-il, qui a été ravi en esprit jusque dans le paradis , où il a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à rhommc de publier'. » Pour ma part, je soupçonne qn'Alighieri lut le verset de saint Paul : il lut surtout l'Apocalypse, et cet esprit visionnaire, ce tour prophétique, lui laissèrent une forte empreinte.

C'est ainsi qu'il apparaît plein de lumière dans ce ciel téné-

• Deut.y xxxvin, 22.

* Luc, XVI, 26.

• V. Uict. théul. de Bcrgicr, v* Enfer,

* Job, X, 21, 22.

* I>aïe, XIV, 9.

' ivhf XXVI, 5.

'• l's. LXXXVII, 6.

• 11 Corinih , xn, 4.

98 LA DIVmE COMÉDIE

breux du moyen fige; c*es( ainsi qu'il vienl & noos, gaidé d'une main parle génie charmant de Virgile, de l'autre par la sombrr figure de sainl Jean.

PnEMtÈRES VIfllOlfS CHRÉTIENNES. — CARPE. •— tATDttS. —

Page 1