‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 6 sur 69 · PERPÉTUE. — CHRISTINE · texte numérisé non relu

PERPÉTUE. — CHRISTINE

Avec le chriRtianisme commence une ère distincle, une ère tout à fait tranchée. On sait quelle place tient Tautre monde dans les dogmes de la religion catholique, on devine celle qu'il a dû tenir dans son histoire. Succédant au matérialisme des antiques théogonies, la poésie des temps nouveaux, la poésie des légendes, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la future patrie à ceux qui s'oubliaient dans la vie présente. L'eafer élait irréfragahlement annoncé dans les livres saints; iniis ce n'est pas en préchant la damnation, c'est en prêchant le salut que le christianisme put conquérir le monde. On montre le ciel aux néophyles, on montre les profondeurs de l'abîme auxcroyanls infidèles. Ehl qui songeait aux peines éternelles, parmi ces sublimes martyrs du premier âge? Lisez leur histoire, ils n'ont que des bénédictions pour les bourreaux, et plusieurs leur désignent même du doigt ces célestes parvis où ils voudraient les entraîner avec eux. C'est la poésie en action. Il ne faut donc pas s'attendre à rencontrer alors des poètes qui chantent les terribles merveilles de l'autre monde. Seulement quelques rares assertions viennent çà et là prêter une forme déterminée à ces mystères de l'avenir. Ainsi, au second siècle, saint Justin nomme certains esprits qui cherchent à s'emparer de l'âme des justes aussitôt après la mort*; etTertullien, qui parle quelque part des monts ensoufrés qui sont les cheminées de l'enfer, inferni fumariola^ croit qu'il y a dans l'autre vie une prison d'où l'on ne sort point que l'on n'ait payé jusqu'à la dernière obole*. C'est aussi un spectacle

' Dial. cum Tryph.j n' 105.

* L 1)9 anim., c. \xx\i et xxZTUl.

▲▼Airr DAifn. 99

assez fréquent dans cette hisloire prirnîtifei que de Toir lef martyrs, des évéques surtout, entourés de lears diaeres, échapper tout à coup aux mains des persécuteurs, aui flammes des bûchers, et s'élever radieux jusqu'au ciel, devant la foule étonnée *.

Ainsi, dans le petit nombre de très-courtes et très-simples visions qui nous sont venues des siècles apostoliques, c*ef( surtout ridée d'indulgence qui me parait dominer. Une dea premières et des plus curieuses que je rencoolre a rapport à saint Carpe.

Un jour ce pieux personnage* fut transporté en esprit dans

un vaste édiûce dont le sommet entr'ouvert laissait voir au

ciel le Christ entouré de ses anges. Au milieu de la maison, on

découvrait, à la lueur d'un bûcher, un gouffre sur la mar|^

duquel se retenaient quelques païens qui avaient résisté aux

prédications de saint Carpe; des serpents et des hommes

armés de fouets les poussaient dans Tablme» Carpe alors se

prit à les maudire; mais, en reportant les yeux vers le ciel,

il vit Jésus tout attendri qui tendait à ces pauvres pécheurs

une main compatissante, disant : • Frappe-moi, Carpe, je suis

encore prêt à souffrir, et de tout coeur, pour le salut des

hommes. » Et Tapôtrese réveilla. — Dieu, plus indulgent que

les hommes sur les châtiments dus à Thumanilé coupable, le

juge moins sévère que Taecusé ! voilà bien les merveilles des

premiers temps du christianisme.

Ce caractère de naïveté charmante se retrouve également en deux autres visions qu'a enregistrées saint Augustin*.

La première est celle de saint Sature, mort en 202. Quatre anges l'enlevèrent tout à coup, sans le toucher, jusqu'aux lumineux jardins du ciel. Là s'élevait le trône du Tout-Puissant, autour duquel les légions sacrées faisaient incessamment retentir ces mots: d Saint, saint, saint! » Le Seigneur baisa le nouveau venu au front, et lui passa la main sur la face, après quoi Sature sortit du ciel. -^Dieu a déjà» dans les simples extases

• V. Dom Calmeti Traité mr let apparitionif 1751, in-13, t. H, p. 298.

* Dyon. Areopag., epist. viu.

^ Pe origin. t^nim.f 1. 1.

des martyrs , ees familiarités étranges que loi iir^feront plus tard les auteurs de mystères. Ici ce n*est que simplicllé grscieuse et native; plus tard ce sera la çrossièrclé de l'arl, m plutôt l'absence de tout art.

L'autre vision se rapporte à sainte Perpétue , qui atait aeconipagné Salure au ciel, comme elle le suivit df^jtais au mpplice. Elle eut en effet dans sa prison un autre rère où il w s'agit plus du ciel, mais où semble se manifester ▼agueneol ndée de purgatoire. La sainte vit, dans un grand éloignenwat qu'elle ne pouvait franchir, un enfant dévoré de soif, et dat les lèvres s'efforçaient en vain d'atteindre les bords Cirop éleiéi d'un bassin rempli d'eau. C'était son frère Dinoerate, mortitguère, à l'âge de sept ans, d'un cancer à la joue. A ee taele, Perpétue répandit des larmes et pria. Quelques j après, elle revit l'enfant, toujours dans le lointaiu. Celle M% il était guéri, revêtu d'habits brillants, et, une coupe à la ouêê, il puisait dans la piscine, dont l'eau ne diminuait pas. -* IKnocrate était-il un enfant mort sans baptême? le ne sais. Gs qu'il y a de sûr, c'est que la miséricorde fait presque eisiasivement le fond de toutes ces légendes , c'est que l'effleacitt des prières pour les morts éclate déjà avec quelque poésie.

Il en est de même de la singulière hallucination de saîote Christine, dans le courant du troisième siècle*. Cette vierge, étant morte, fut exposée en pleine église aux regards des fidèles. Pendant qu'on célébrait pour elle l'office accoutumé, elle se leva subitement de son cercueil et s'élança sur les poutres do temple, ainsi qu'aurait fait un oiseau; puis elle reprit le chemin de sa maison, et alla vivre avec ses sœurs, auxquelles elle raconta ses ravissements successifs en purgatoire, de lèef enfer, et enfin en paradis. Arrivée dans ce dernier lieu, lui avait donné à choisir de rester au ciel ou de retourner terre, afin d'y racheter par la pénitence les âmes qu*eile avait vues en purgatoire. Christine n'hésita pas à prendre ce dernier parti, et les saints anges la ramenèrent dans son corps*. — •

*- BoUand., Act, sanet, 21 août, p. 259 et suiv.

' Dans un rëcit (écrit seulement au treizième siècle) Dieu fait la même {wopositiou à saint Ambroise de Sienue à qui il apparaît : < Elige ex bis qnod iris. » Ambroise rëpond qu'il est soumis au Seigneur en tout; mais il émet le tcm di

AYÀ»! DANTE. iOl

Telle eât la charité en sa plénitude, et Tagiographe qui recueillait au moyen âge celte antique tradition n'en a certainement pas altéré l'esprit : on se sent là dans les premiers siècles du christianisme.

Ainsi, quoique toujours présent par le dogme, Tenfer tient peu de place en ces récits des \ieux légendaires. Entraîné par ce souflQe d'indulgence, Origène soutint que toutes les peines de Tautre yie sont expiatoires, et que le bien gagnera ciitln le dessus. Celte doctrine, bientôt réprouvée par le sixième concile, sembla amener une réaction des idées de damnation éternelle, à laquelle il est peut-être convenable de rattacher en partie le traité vengeur de Laclance, De la Mort des PersêcU' teurs. Mais bientôt les théories indulgentes reparaissent. Au quatrième siéde (cela ressort d*un passage de V Hymne auSon^ meil de Prudence), on croyait volontiers que le nombre des hommes assez pervers pour être damnés serait très-restreint. L'idée d'un milieu entre Tenfcr et le paradis, je veux dire le purgatoire, plaît singulièrement à ce poêle chrétien. C'est donc le principe du pardon qui semble dominer alors, et qui charme particulièrement les esprits. Leibniz^ paraît même assez disposé à croire que saint Jérôme penche vers cette opinion : que tous les chrétiens seront à la fin reçus en grâce. Mais prenons garde; c'est entrer dans la théologie, et nous n'avons ù parler que de poésie : peu importe ici Topinion prêtée, un peu légèrement peut-être, à saint Jérôme; peu importe même le mot mystérieux de saint Paul, que « tout Israël sei^à sauvé; » constatons seulement que, dans ces origines, la légende s'attache bien plus à l'idée de salut qu'à l'idée de damnation. C'était là une tendance générale, tout à fait en rapport avec la pureté et la douceur des mœurs d'alors. Je n'en veux plus indiquer qu'une preuve : qu'on se rappelle les très-rares endroits des homélies de Césaire d'Arles oii il est question de l'enfer; qu'on se rappelle les précautions oratoires dont s'entoure à ce propos

quitter la terre, et alors les lëgioosdu paradis viesneut au-devant de lui. (V. Bolland., mars, t. III, p. 215.) Li diOëreoce des temps se trouve marquée par ce détail.

' Théod,, paru 1, J 17,

i02 LÀ DIVINE COSIÉDIE

Tapôlrei et les regreU qu'il exprime à son auditoire d*èb9 M malgré lui à ces Dienaces,

LE SOLDAT DE SAINT GREOOIRB LE GlAMD. ^^ TAAlAH DAIM U UEL. — LES PÈLERINS DE SAINT IIAGAIRB. -— lAlRT FDM. — SAINT SAUVE.

C'est seulement vers le siiième siècle que la yiiUnIi im Iti sens particulier où je l'entends, apparaît el ae eonstilu comme un genre persistant et distinct. La foi n'a d^à phn sa vivacité première, et on peut prévoir Tépoque où Ton aon besoin de la terreur. Les curieux Dialoguêê de saint Grégoin le Grand offrent Tun des premiers exemples de ces révélatioM nouvelles sur Taulre mondée C'est un soldat qui ineuH, r6> vient à la vie, et raconte ce qu'il a vu pendant sa disparilioB* Une vaste plaine où sont d'un côté les méchants entassés dios des cabanes fétides, et de Tautre les bons, vêtus de bURC, dans des palais lumineux; au milieu, un fleuve bouillantytrS' versé par un pont de plus en plus étroit, d'où tombent OMU qui le veulent franchir sans éUe purifiés : voilà tout ce qne sait trouver Taride ima[;ination du visionnaire. Encore lejMRl de l'épreuve est-il emprunté à la théogonie persane, d'où il a passé depuis dans le Koiau. C'est une des premières traces de l'invasion des légendes orientales au sein des traditions chrétiennes du moyeu âge.

Si fré(iucntesque soient, dans les Dialogues de Grégoire le Grand, les histoires de cadavres et de damnation, la charité, le pardon , y ont aussi leur place. C'est en effet à une anecdote do la vie de ce pape, racontée par Paul Diacre, qu'il faut peut-clic rapporter l'origine de celle croyance assez répandue au moyen âge, à savoir qu'un damné, même païen, peut quelquefois être déhvré par les prières des fidèles. Grégoire avait conçu, par la lecture des historiens latins, une vive admiratiou pour les vertus de Tnijau. il se mil donc à prier, et sa prièie i.e larda pas à t:au\er des supplices éternels Tâme paîeiu:ede

Liv. IV, ch. IXWl,

ATAMT OtANTB 101

Tempereur; mais Diea, en déférant an vœu du Mint pape, lui ordonna expressément de n'y plus revenir*. Cette tradition s*est perpétuée jusqu'à Dante, qui en a reeueilli le dernier héritage. Lorsque, dans le Paradis, les légions ailées se groupent pour représenter un aigle immense, symbole de la politique git)eline du pocte, Trajan se trouve être une des cinq émes lumineuses qui forment le sourcil du gigantesque oiseau. Seulement Alighieri, qui, dans fa Purga(otre*, regarde ce fait comme le grand triomphe de saint Grégoire, « sua gran ffiUwia, • semble, dans le Paradis*, laisser à Trajan lui-même Thonneur de son salut. Le poète est ici d'accord avec son maître, saint Thomas*, qui admet cette étrange légende sur Trajan, et soutient que ce prince et ses pareils ne pouvaient être à jamais damnés; c'est la seule fois peut-être où le poète, égaré par le théologien, se soit départi de sa rigueur orthodoxe.

Nous sommes au sixième siècle. De très-anciens biographes* de saint Macaire-Romain, qui vivait alors, racontent que trois moines orientaux, Théophile, Serge et Hygin, voulurent découvrir le point où le ciel et la terre se touchent, c'est-à-dire le paradis terrestre. Après avoir visité les saints lieux, ils traversent la Perse et entrent dans les Indes. Des Éthiopiens (telle est la géographie des agiographes) s'emparent dVux, et les jettent en une prison d'où les pèlerins ont enfln le bonheur de s'échapper. Ils parcourent alors la terre de Chanaan (c'est toujours la même exactitude), et arrivent en une contrée fleurie et printanière où se trouvent des pygmées hauts d'une eoudée, puis des dragons, des vipères, mille animaux épars sur des rochers. Alors un cerf, une colombe, leur viennent servir de guides et les mènent, à travers des solitudes téné-

* At pater omnipoleus aliqueru iodignatus ab uuibrb Mortalem ioferois ad lumioa surgore viue...

C'est presque 1» même bisloii'e que daos Virgile, coiniBe 1« i^iparque Leibuis (TAiod., part, m, S272J.

» XX, lOS.

* Summ.f Suppl., quaest. 71, art. 5, ad. 5 : < Nuo iu inferuo fioaliter d««

pulati... >

Page 1