VU
rAHISSEMENT DU GROTESQUE PAR LES TROUVERES. — ADAM )B ROS. — RUTEBEUF. — RAOUL DE HOUDAN. — FABLIAUX.
)ante a commencé son poême à la fin du treizième siècle; au treizième siècle, s'ouvre précisément une ère nouvelle. f a comme un temps d'arrêt dans les visions, comme un »ment de silence solennel avant la venue d'Alighieri. Les ines sont dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu tre le résultat d'hallucinations sincères, ou de servir d'inamenls aux ruses politiques, les pèlerinages dans l'autre inde deviennent de simples thèmes littéraires. L'esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire la
iSt LA iimiit GOMton
Satire de hvïeâtmU Rimmide RBnÊfri.Vtmè ùonûamét mÊiê OBawre, il loi saffit de s^emparer des Tistont» ear vmb ii*ett lî faeile que de railler ce monde-ci ea perlant de raatre. fomnin rimagination, d'ailiears, n'était pas le propre de ^ee poMetle la langue d'oil , ils dorent naturelleaient te saisir dès t'absri d'un cadre aussi facile et aussi aneiennemeot populaire, ûi devine quelles -transforma lions Ta subir la Tlsba en panMl ainsi du cloître dans la rue, de la langue offieielle de fllgfiM dans les patois vulgaires :-le familier se sobstitoera a«#> rieuiy la satire à la menace, la plaisanterie burteaipw à la IH^ reur. U n'y a pas à s'y tromper, c*e4t f esprit des temps flUaveaux, c'^ le scepticisme futur qui eommenoe à apparstlN^ sans qn'on le devine, sous cette livrée et ayee des grelsiidi baladin. Quand Yoltaîre, plus tard, se moquera des esalv boufTons que les jongleurs faisaient de la vie è venir, ïai> connaîtra sa propre généalogie; il ne se dootera pas qaS«i paradoxes impies qu*il ose émettre sur loutre monde, H A^ la liberté de les écrire et le privilège de les faire croire Ipi parce que ces pauvres rimeurs du moyen âge ont les preonni risqué le sarcasme contre la foi des époques antérieures. L'éeld de rire amer qui semble se correspondre , & travers les éget, de Lucien à l'auteur de Candide, a certainement son écho cbez les trouvères. De là le earaclère étrange et inattendo ées visions versifiées d'alors.
L'histoire littéraire n'échappe pas à la loi des transitions; entre les visions latines, qui étaient écrites d'un ton grave, et les visions en langue vulgaire, qui furent rédigées dans une intention plaisante, il dut se produire des œuvres intermédiaires. C'est précisément le caractère d'un petit poëme rimé, au commencement du treizième siècle , par un pauvre moioe anglo-normand. Ce qu'il y a de curieux dans la Descente de saint Paul aux enfers^ d'Adam de Ros, c'est que Dante semble avoir counu ce poème, tandis qu^il a ignoré, ou fait comme s'il ignorait les autres productions des jongleurs. Udit en effet
< L'Écrilore a seulement raconté le ravissement de saint Paul au ciel (i€l.r JZ)* Qiuant au poème d'Adam de Ros (Y. De Larue, Jongleurs, t. IIX, p. 13S], il « ëté «nscrc dans les pièces justilicalives du livre de M. Ozanam sur Dante et fa phih^ sophU catholique au troisième ti^de, 1839, in-8', p. 243 et suin
à Virgile , au deuxième chaut de f Enfer : « Pourquoi venir ici? Je uc suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul. » Le teite est irrécusable.
Après avoir trouvé aux enfers les divers supplices qui sont devenus pour nous des banalités, saint Paul arriva à une citerne scellée de sept sceaux. L'archange Michel, son guide, rouvrit, et une odeur infecte s'exhala. C'était la prison des incrédules, et à i'entour se trouvait une fosse où d'autres coii« pabJes, nus et rongés tout entiers par la vermine, se roulaient les uns sur les autres. On reconnaît ici le cloaque des faussaires pestiférés^ que Dante va bientôt nous montrer, tantôt rampant, tantôt s'arrachant à coups d'ongles les scares d'une peau gangrenée. Au surplus, ce n'est pas la seule ressemblance : la scène du démon qui vole et se démène plein de joie, emportant sur son dos une âme que les diables harponnent, se retrouve presque littéralement chez l'Alighieri*.
Quand il eut parcouru le paradis, saint Paul, touché du contraste, se mil à prier le Christ, et obtint que les supplices cesseraient dorénavant du samedi soir au lundi matin. Puis, avant de s'en retourner sur terre, il demanda à Michel combien dureraient les tout inents de l'enfer ; et l'archange répondit naïvement : « Quarante-quatre mille ans. » Ainsi le trouvère, comme l'enfant qui ne soupçonne point de nombres au delà du chiffre qu'il sait, accumule au hasard quelques milliers d'années, afîn de représenter l'idée d'infini; c'est l'immensité réduite aux proportions de son intelligence. Voilà bien la poésie du moyen âge, et en même temps la gloire de Dante.
Rutebeuf ', ce cynique précurseur de Villon,'a, un des premiers parmi les trouvères^ essayé de descendre le chennn de l'autre monde; mais il s'est, pour ainsi dire, arrêté au milieu. Sa Voye de Paradis n'est qu'un fabliau plein de ces personnifications oiseuses qui, appliquées aux expéditions vers
» Iif.:rn,y XXI, 30.
» Oi-Mvres iniLl. par M. Jubinal, 1830, in-S") t. II, p» 24, Cf» Le Grand d'Aussy,
Fabliaux, 0.1. Renouai- i, I. II, p. '226.
134 LA wnwR cawtmE
Taatre moniie, n'étaient pas irtétne ùtM noilVdattlé) itr, ièl le quatrième siècle, Marcianus Capella ayait fleMité le tôyifl de Philologie au ciel. Il ne fallait pas grand effort AMlM|^ tion pour montrer, sur la route de là tlé MnH, la Pmmm têtue en chanoine et TOrgneil habillé en éféqoe. Eli oiHliij^ prochant de la Divine Comédie^ nous noas en éloigtloiB. Vi^ spiration daritesque ue s'annonce pas datanfagé daitf «ftittki Voyage de Paraàiê S mauvais rêve où Id tMotéi^ BlMl A Houdan se fait montrer, par t)ieii luî-métnê, la tttûttBMifâ Faltend dans rétemité. Âlighieri s'impoaerA bien dTâilMl épreuves avant d*obtenir la puriflcation.
JusquMci nous avons vu les trouvères ne Jôbér, |NMIf dM dire, que sur les limites du sujet; ifiàis te méftie Raool 4 Uoiidan y entra plus pleinement par son Simge ^muftt. Ml a transporté les burlesques allures des f iméttrs dé flmiaaf : on se croirait déjà dans le Tartàré de Virgild pàHÊt^k larron. L'enfer n'est qu'un immeiisd réflecloife *. A (Site 11 voyageur est-il aperçu des convives, qu^on Tetltoare àfét (ttpressement ; des clercs, des évéques, lui serrent la maiA. lit zébuth fait mettre un couvert et lui dit : « Haoul, bien toit-fti venu. » Je le demande, ne se croirait-on pas chez ces cnishniéres de Proserpine qu'Aristophane nous montre dans ttr Grenouilles? Ne croirait-on pas assister déjà à cette seèoe étrange de Rabelais ' où Ëptstemon, après avoir eà la féfe coupée, raconte à Pantagruel comment « il avoit parlé ft Lucifer familièrement, et fait grand' chière en enfer et par ks Champs Ëlysées, asseurant devant tous que les diables estoieot bons compaignons? » Quand Raoul de Houdan s'est mis à fable, il s'aperçoit que la nappe est faite de peaui de publi-
* Dans les notes des Œuvres de Ruteheuft t. II, p. 127.
' L'histoire, le croirait-on ? vient ici servir d'appui au jongienr : < ... PrèttCi cl moines disent qae les Ames sont tourmentées l«s unes jusques au eol, les ■■!» jusqu'à la ceinture, autres le doigt, et disent que quelquefois elles sont tsslies <C mangent à table et font des banquets, et spécialement à la fête des morts ^nd les peuples oiïrent aux prêtres largement sur leurs sépultures et disent qM qoalquefols elles cueillent les miettes sous les tables des riches... Et le peuple est feftemeot deçn et trompe toachant les âmes en pnrgatoire... > (^ean IiQgtr, Biil* ém églisei vaudoites, p. 85.)
' L. II, c. 30.
ATAMT DAim. {35
cains ; la serviette qa'oo lui sert est ua cuir de vieille courtisane. Les plats se succèdent rapidement; ce sont des langfues de plaideurs, des libertins k la broche, des larrons à Ta il, des nonnes en pâle; le reste du service se devine, et je n'en détaillerai pas le menu^. On est efTrayé de ces hardiesses des jongleurs, quand on songe qu'elles ont précédé Yollairc d» plus de cinq cents ans : tout a été osé de très-bonne heure.
Ne nous récrions pas trop contre ces grossièretés du rigueur, qu'on rejetterait volontiers sur le compte d'un Saint- Âiiiant pu d'un d'Âssoucy. Pour être plus indulgents, rappelons-nous les monuments de la sagesse indienne, ces Lois de JUanou^ par exemple, qui datent de treize siècles avant notre ^re, et où il est sérieusement question de damnés qu*ou expose dans des poélrs à frire '.
Voilà ce que les trouvères ûrent de ces idées sur la vie future pour lesquelles le moyen âge, dans sa poésie, avait épuisé toutes les ressources de la terreur et de l'espérance : il était impossible de descendre plus bas dans la parodie. C'est Tesprit di| temps; un grand pombre de fabliaux sont pleins, ici de brocards railleurs, là de trivialités ridicules sur les châtiments et les récompenses que (a religion montre au delà de la tombe. On en jugera par quelques exemples. Tantôt, comme dans la Cour de Paradis, c'est une sorte de fête grotesque que Dieu improvise pour les élus '. Saint Simon, muni d'une crécelle, va éveiller les bienheureux dans les dortoirs; les chœurs de vierges et de martyrs accourent aussitôt, et, tandis que les quatre évangélistes jouent du cor, ce sont des danses et des refrains erotiques qu'on n'attendrait pas en pareil lieu. Tantôt c'est le célèbre conte du ^'on^^r qui va en enfer ^, et
> Cette pièce a été toiérée à la soile def My§Ar$$ in^itit, publiés par M. Ju* binai, %. H, p. 384. Cf. Lp Grand d'Aussy, t. II, p. 222. Dans les Jongleurs et Trouvères, édiles aussi par M. Jubiual, 1835, in-8*, p. 43, on trouve une petite satire inliluléc Salut <f enfer, dans laquelle le poète aDooynae racoule cgaleniont \m festins qu'on lui a donpcs cbes Salao, et le bon fou qu'on lui a fait avec des ipoines. ^ef usuriers au pot el'les entremets d'avocats lui avaient paru délicieux.
' IV, 30 ; éd. de Loisclcui-Deslougchamps, 1833, in-8*, p. 136.
* Fabliaux do Barbazaii, éd. Mcou, t. III, p. 128. Cf. Le Grand d'Aussy, t. Y, p. 66.
* iiarbaïau, t. lU, p. '^83.
qa'on charge, durant Tabsenee du diable, de faire bouillir h cuve des damnés. Saint Pierre vient avec dos dés et lui gagne toutes les âmes en peine. Ou bien enfin c'est l'histoire do oflain qui qagna le paradis ^ en faisant vacarme à la porte ga^ dée par saint Pierre, et en attirant rattcntion de Dieu laiméme, qui, riant de son insistance plaisante^ finit par le laisier mirer.
Mais c'est assez, e*est trop de ces citations qoe je pourrai multiplier ; on est à même maintenant de juger les tnmvta par rapport à Danle. Telle est la poétique qui avait eoors m» tour de lui et quil eut à détrôner , car Taimable Ijre éa troubadours s'était brisée comme d*eli6-mênie. Uoe remarys surtout me frappe à propos de l'éclatante apparilloo de k muse d'Alighieri au milieu de ces trivialités satiriqueSyao oh lieu des fadeurs de la première poésie Italienne : €*est «» bien elle est en même temps tardive et précoce : tanUfe p« rapport aux idées, au sujet, à rinspiratîon ; précoce par nfport au talent du poète, à ce génie assurément inatlendo m ces solitudes de la pensée du moyen âge. Chose singnUifBl dans Tordre philosophique, Dante n*ouvre pas une èrémavelle, il clôt le moyen âge, il le résume, il est Thomme do passé; dans Tordre littéraire, au contraire, Alighieri est on génie précurseur qu'on ne saurait comparer qu'à Homère. Ao milieu de la barbarie de son temps, quand les langues neiODt que d'informes patois, trois cents ans avant Cervantes et Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant Goethe, il donne à TItalie une grande littérature, il lui ftit devancer toutes les nations modernes. El observez, en passant, ces singulières compensations, ces contradictions înlelligenfes que sait ménager Tbistoire : à Taide du latin, cet idiome des pontifes, cette langue ofGcielle de Tunité catholique, qui était sa vieille langue nationale, adoptée par TEurope intellectodfe, TItalie avait régné sur le monde au moyen âge. Longtemps on crut qu'il n'y avait pas de culture lilléraire sérieusemeot possible hors de là. Eh bien I ce fut précisément Dante, le premier chantre du catholicisme, qui, le premier aueai, vint
* Fabliaux Uc Le Grand d'Anssy, éd. Renouard, t. II, p. 39S«
rompre le charme et arracher décidément le sceptre du langage à cette antique madone qu'il adorait, et sur le front do laquelle il déposait sa couronne poétique cpmme un boiiimagef