VIU
PEINTURES ET SCULPTURES. — MTSTERB SOVi A FLORENCE. — TE80RETT0 DE LATINI. — DANTB. — • CONCLUSION.
Quand je disais tout à l'heure que Dante vint tard, il ne faudrait pas entendre qu'il vint trop tard^ llieure de pareils hommes est désignée; seulement il arriva le dernier, il ferma la marche, pour ainsi dire. D*ailleurs, quoique la société religieuse d*aIors commençât à être ébranlée dans ses fondements par le sourd et lent effort du doute, elle avait encore gardé intact l'héritage de la foi. La forme rigoureuse de la vieille constitution ecclésiastique demeurait sans échecs apparents, et Ton était encore à deux siècles de la Réforme; la papauté, en abusant des indulgences, n'apaisnil pas les scrupules des consciences chrétiennes sur les châliments de Tenfer.
Mais quel fut le résultat immédiat du relâchement qui commençait à se manifester çà et là dans les croyances? Cest que les prédicateurs, pour parer à ce danger, évoquèrent plus qu'auparavant les idées de vengeance, et redemandèrent à la mort ces enseignements que leur permanence même rend plus terribles. De là, ces terreurs profondes de la fin de lliomme, ces inquiétudes, ces ébranlements en quelque sorte qu^on retrouve dans beaucoup d'imaginations d'alors, et qui furent si favorables à Texcitalion du génie de Dante. Les anciens figuraient volontiers la mort sous des formes aimables; dans les temps qui avoisinent TÂlighieri, on en fait, au contraire, des images repoussantes. Ce n'est plus cette maigre jeune femme des premiers temps du christianisme; c'est plus^ que jamais un hideux squelette, le squelette prochain des danses macabres. Le symptôme est significatif.
De quelque côté qu'il jetât les yeux autour de lui, Dante voyait cette figure de la Mort qui lui montrait de son doigt
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dccharuc les inyslcru u\ jiays (}iril lui cfail cujoiut de visiter. Je lie crois pas cia[;ércT eu aHiriiiatit quo Danto a bcaucoop cnipruDté aussi aux divers moiiumcuû des arts plastiouei. ].C8 IqjeDdes infernales, les visions célestes , avaient été irtduitcs sur la pierre et avaient trouvé chez les artistes du moyen tçe d'ardents commentateurs. Les peintures sur mor ont disparu presque toutes ; il nVn reste que des lambetoi. Ainsi, dans la crypte de la cathédrale d'Auserre, on voit m fragment où est Oguré le triomphe du Christ» tel prédsëmeal qu'Alighieri Ta représenté dans le Purgatoire, Les peiatiim sur verre où se retrouvent l'enfer et le paradis ahoqdeot dfni nos cathédrales, et la plupart datent d^ la fin du doiixicine ôècle et du courant du treizième. Dante avait dû encore en voir eiccuter plus d'une dans sa jeunesse. Entre les plus curieuies on peut citer la rose occidentale de l'église de Chartres, Quant aux sculptures , elles sont également très-multipliées : U tympan du portail occidental d*Autun, celui du grand portai de Conques, le portail de Moissac, offrent, par exemple, dfi détails très-bizarres et très-divers. Toutes les formes du châtiment s'y trouvent pour ainsi dire épuisées, de méme^ dans VEnfer du poclc ; les récompenses aussi , comme dam le Paradis^ soûl trcs-nombrcusos, mais beaucoup moins variées. Est-ce parce que notre incomplète nature est plus faite pour sentir le mal que le bien? Lorsque Dante Gt son voyage de France, tout cela existait, même le portail occidental de Notre-Dame de Paris, où sont figurés plusieurs degrés de )>eincs et de rémuucratious. Sans sortir de nos frontières, notre infatigable aichéologue M. Didron a pu compter plus de cinquante illustrations de la Divine Comédie, toutes antér Heures au poème. Évidemment Alighieri s'est inspiré de oo >ivant spectacle. Les artistes ont donc leur part, à côté des léj^endaiics, dans ces antécédents de l'épopée chrétienne, taadis que Dante lui-même, par un glorieux retour, semble avoir été prisent à la pensée de celui qui peignit le Jugement der^ %icr. Noble et louchante solidarité des arts! Qui n'aimerait à lire une page de la Divine Comédie de>ant les fresques de la chupellc Sixtine? Qui n'aimerait à reconnaître dans Alichcl- Aii e le seul coinmcutalcur légitima de Dante? A une cer-
kyjMT daute. i39
iaiue hauteur, tout ce qui csl beau cl \rai ne rcjuiul cl bo cQufoud. ^
Aiusi tout coQcourait k pousser dans ses voies lo génie de Daole. Ajoutez-y le goût de sou temps pour ces scènes de la contrée inconnue, le hasard de son éduralion, qui lui donna Lalioi pour maître, et euÛn sa \ie agitée, ardente, qui l'initia à toutes les douleurs, à toutes les joies, et qui le prépara à les peindre K C^ n'était pas pour rien qu'il avait oiooté « TescaJier d'autml, ai dur à gravir; • ce n'était pas pour rien que ses yeux, selon son énergique expression, étaient dcvenua des déiirs de pleurer ; ce n'était pas pour rien enfln que son esprit, éveillé jeune aux grandes ambitions, avait cherché Taetivité dans les affaires et dans les passions du temps, Dante, qu'on en soit sûr, ne perdit pas , comme poète, à celle dure école de Ja politique, à ce déchirant contact des hommes et des choses, à cet cuscigiicment laborieux des révolutions et de Tcxii. Il avait en lui Tidéal, rcxpérience lui révéla le réel; il put de la sorte toucher aux deux pôles de la poésie.
II est une circonstance singulière, qu'on dirait inventée k plaisir, et dans laquelle éclate la bizarre prédilection des contemporains de Dante pour ces tableaux de la vie à venir; c'était un besoin du temps, partout cl de toute manière manifeste. En 4304 (alors qu'Ali(;hicri n'avait pas encore publié son poëme, mais que le plan en était conçu depuis plusieurs années ), les habitants du bourg de San-Priano envoyèrent un héraut publier dans les rues des villes avoisinantes que quiconque tenait à savoir des nouvelles de Fautre monde n'avait qu'à se rendre le 4"^ mai sur le pont de la Carraia ou sur les quais de TArno. Au jour indiqué, des barques surmontées d'échafauds étaient préparées sur le fleuve ; la représentation commença, et Ton vil bientôt Tenfcr avec ses feux et ses supplices : il y avait, entre autres choses, des démons et des patients qui poussaienl des cris horribles. Tout à coup le pont de bois s écroule avec fracas sous le poids des spectateurs et s'abime dans le fleuve. On ne sul jamais le nombre des vic-
* Dès qu'il s'n(,'it de la vie de Dante, il faul renvoyer à la belle et dc^finilive bioj^ra^tliic douucc pr M, Fauricl daus la Revue du DeiUB Mondes, 1*' ocU 1834.
140 LA mVlNE <!OMÉDIB
limes. Villani ajoule : « Ce qui avait été aiuiûoeé pu plaim* terie se changea en vérité; plusieurs allèMnt savoir des no»velles de Tautre monde. » On aimerait à sopl^oser que Dante était là parmi les spectateurs atterrés. De toofe manière, cette subite confusion de Thypothése et de la réalité, oe paanfi inaltendu de la représentation fictive à l'événeineiit méiMb durent produire une vive impression sut le poète. Qit'dini que son rêve a été conçu au milieu de ces lugubres sonmilii
J'ai Domtné plus haut Brunetto Latioi, le précepteur il Dante, celui qui a fourni un épisode si toucbant au poème il son disciple', celui-là même qui lui avait appris comment m s'immortalise, corne l'uom s'etema; et on sait si l*AI!gfaiBri a profité de la leçon. L'ancienne critique, qui n^aimait pasn* monter aux origines, a longtemps attribué à Braoeltar PiééB pi^nhlife, le plan de la Divine Omidie. C'est une sUpportHii gratuite dont Ginguené a flut justice. Latini est raulèiirna petit ouvrage fantastique et bizarre, le TesorettOf dont vdiApt deux mots le sujet :
Brunetto s'égare dans une forêt ; bientôt des anlmaatlL toute sorte l'environnent, qui naissent et meurent màoù^ipt rordonue une femme à laquelle le ciel sert de voile , et dont les bras semblent entourer le monde. Cette femme est la Nature. Brunetto l'interroge, et la déesse lui explique la eréation et la chute de Thomme; puis elle le quitte, mais après loi avoir annoncé qu'il verra sur sa route trois voies distinctes: la philosophie le conduira dans la première , le vice dans la seconde, l'amour dans la troisième. Le voyageur trouve en effet le triple carrefour, et, dans le sentier de Tamour, Ovide, avec lequel il cause, et qui lui fait trouver son chemin.
Tel est le Tesoretto; c'est là qu'on avait encore, il ya treols ans, la manie de chercher presque exdusivéïnent la sooreeds la Divine Comédie, Assurément il fallait de la bcmne vobnlii 11 est vrai qu'il y a là*, comme chez Dante, un égaremOÉt dans une forêt, et qu'Ovide joue un rôle analogue à celui de Virgile dans le poëine d'Âlighieri; mais le grand écrivain n'a
• Infern.^ xv.
* Y. GiiiBuenc, Uist, litf, (TUalii, l, II, p. S.
AVANT DA?iTE. iU
pu emprunter que des détails tout à fait secondaires et nnaté« riels, pour ainsi dire, à une œuvre aussi informe. Chez Bruuetto, Dieu dîsparait ou au moins s'efTace derrière celte incarnation de la Nature, qui 8*enveloppe du ciel comme d*un vêtement; Dante, au contraire, relè^^ue la Nature bien en deçà de Dieu^ dans les profondeurs do la création. Selon lui, Tidée souveraine, source de tout amour, répand ses rayons de sphère en sphère jusqu*aux dernières puissances; et la Nature, reflet lointain de Dieu, faculté affaiblie, est pareille en ses œuvres, en ses empreintes imparfaites , à Tarlistc consommé dans la pratique de Tatelier , mais dont la main tremble. Un abtme , on le voit, sépare Brunetto d'Alighieri, le maître obscur de rélève illustre : il suffit d'ouvrir les deux livres pour s'en cou» vaincre. Cependant il importait de savoir que Thomme qui forma Danle aux lettres était lui-même préoccupé do Viàée^ n répandue alors, de ravissements au delà de ce monde, de voyages en dehors de la vie réelle. Qui sait? les empreintes qu'on reçoit dans la jeunesse ne s'effacent guère. Quand Lafini s'entretenait de ces expéditions surnaturelles avec Técolier curieux qui l'interrogeait, il ne se doutait pas qu'il lui déchiffrait Ténigme de sa destinée, et que cet enfant^ accomplissant plus tard un pèlerinage pareil, le montrerait, le reconnaîtrait luîméme avec larmes parmi les suppliciés de Tenfer.
Enfin nous voilà au seuil du grand monument d'Âlighieri. Déjà, arrivé à Brunetto, nous pouvions nous écrier avec Montesquieu : Italiaml Italiamf mais ce n'étaient là encore que les désertes maremmes, ces maremmes, il est vrai, qui touchent à Rome, qui mènent aux splendeurs de la ville étemelle. On avait cru dans l'antiquité*, avec Pythagore et Empédotime, que la voie lactée est la route des âmes qui quittent ce inonde; dans les légendes du moyen âge, ce chemin de Saint- JficqueSf ainsi qu'on l'appelait, fut aussi regardé comme la voie de l'éternité. Dante est le dernier à qui il fut donné de la gravir. C'est ainsi qu'il nous apparaît à l'horizon de la poé-
I Parad.f xili.
' Pkiloponus, in Metaph.f p. 1046 ; Porphyre, De Antr* ffymph,j cap. 28.
ii2 LA DIVINE COMÉDIE
8ic inodcroe ; c^est aiasî , eulouré d*une auréole et dans un tM'iilict* parsemé d'étoiles, que les maili'es de la première école ilalioiine, Ciinabuê cl Giotto (qu'il copaut lous les deux], anlaiciil dû le peindre pour nos regards désireux, Mais le poë^ ti) \aiii scinhle appeler à lui ceux qui le contemplent et noiii faire si^iie de raccoiiipagiicr dans sou pieux et redoutable pèlelina^re : il u'osl pas douoé à tous de Ty suivre. Aujourd'lmii nous 1)0 voulions que répélcr avec Staee : JLonge teguirt 4 ve^fligia semper adora, 11 uous aura sufQ de traverseï* le piji incoiuni, le déseil curii'ux et trop inexploré jusqu^ici, qui méoe à celle terre promise : nous n'essaierous pas d'y pénétrer.
Le mouvement d'ailleurs auquel nous avoQs assisté, cet essiî en quelque sorte {MJriodiquc, ce tâtonnement uou iuterrompa d'une pensée qui se produit laborieusement sous tant de formes grossières et provisoires, avant de rencontrer sa forme déflniti\o, un si lont; effort des intelligences au profit d*un seul liomme, tout cela offre une suite, un ensemble qui méritaimti je crois, d'être considérés à part, et dont la critique et riiis» toiro ont à tirer quelques euseitjuenients. Outre quMl n^estpis sans intérêt en soi, sans un intérêt j'oserai dire philosophique, de savoir ce qu'ont pensé tunt de (jéuérations , à travers laot de siècles, sur la fin dernièic du prublèiiie de notre destinée, c'esl-à-dirc sur la couslilutiuu même , sur l'organisation malériL'llc de la vie future; outre qu'il y aurait ù rechercher sous ces récils étranges, sous cet appareil souvent symbolique^ les ])lus {graves, les plus légitimes préoccupa lions de l'esprit humain dans les âg( s qui nous séparent de l'antiquité, ou peut, eu s'en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rupiiort aux origines des grandes œu>res épiques, par raiiporl ù la Di' vine Comédie surtout, des conséquences auxquelles l'histoire litléi aire doit accoidei* leur plaie, une place uotable.
La question des épopées, si vivement et si fréquemment débattue par la critique moJerne, ne peut-elle pas recevoir quelque profit du tableau que nous avons >u se dérouler sous nos yeux? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel est le nom à côté duquel ne pourrait être cité celui de Dante?}, on sait conunenl derrière chaque grand poêle primitif il y a des générations oubliées, pour ainsi dire, qui ont prélude aux
AVANT DAlITfi. H3
mêmes harmonies, qui ont préparé le concerl. Ces œuvres capitales, qui apparaisseut çà et là aux heures sotcuuelles ci vhei les nations privilégiées, sont comme ces moissons des cliamps de bataille qui croissent fécondées par les morts. Dante expli(|uo Homère. Au lieu de l'inspiration religieuse mettez l'inspiration nationale y et vous saurez comment s'est faite l'Iliade; seulement la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des légendaires est encore accessible à Térudilion. Ces deux poêles ont eu en quelque sorte pour soutiens les temps qui les ont précédés et leur siècle même ; Tun a redit ce que les Grecs pensaient de la vie publique, l'autre ce que les hommes du moyeu âge pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela ? Cette collaboration de la foule, au contraire, est un privilégo qui ne s'accorde qu'à de bien rares intervalles et à des génies tout à fait exceptionnels. Pour s'emparer à leur profit de Tinspiration générale, pour être les interprètes des sentiments et des passions d'une grande époque, pour faire ainsi de la littérature qui devienne de l'histoire, les poètes doivent être mar« qués au front. Les pensées des temps antérieurs éclatent tout à coup en eux et s^y résolvent avec une fécondité et une puissance inconnues. A eux de dire sous une forme meilleure, souveraine, à eux de fixer sous rélernelle poésie ce qui se répète à Tentour I
Ce spectacle a sa moralité : n'y a-t-ii pas là, en effet, en dehors des noms propres , quelque chose de vraiment grandiose par la simplicité même? Dans Tordre esthétique, la poésie est la première de toutes les puissances données à l'homme. Elle est à l'éternel beau ce qu'est la vertu à Téternel bien, ce qu'est la sagesse à l'éternel vrai, c'est-à-dire un rayon échappé d'en haut; elle nous rapproche de Dieu. Eh bieni Dieu, qui partout est le dispensateur du génie, et qui l'aime, n'a pas >oulu que les faibles, que les petits fussent tout à fait déshérités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes œuvres poétiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme semble avoir sa part. C'est pour ces inconnus, éclaireurs prédestinés à l'oubli, qu'est la plus rude lâche ; ils tracent instinctivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui ils n'auront qu'à abdiquer un jour; ils préparent à grand'-
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peine lo métal qui sera marqué plus fard à ane autre et déGnitivo empreinte; car, une fois les tentatives épaiséeii arrive Thomme de génie. Aussitôt il sVmpare de toas ces éléments dispersés et leur imprime cette unité imposante <pl équivaut ù la création. Et alors, qu^on me passe Texpressioa, on ne disting^ue plus rien dans ce faisceau , naguère épin, maintenant relié avec tant de puissance, dans cet imposant faisceau du dictateur poétique, qu'il s'appelle Homère ou Dante. Il y a donc là une loi de Thisloire littéraire qui rend un pei à tous, qui prête quelque chose à l'humanité, qui donne lëtf part aux humbles, et cela sans rien ôler au poète ; car, je k répète, les plus grands hommes évidemment sont senk appelés ainsi à formuler une pensée collective^ à concentra, i absorber, à ranger sous la discipline de leur génie toutee^ s'est produit d^idées autour d'eux, avaut eux. C'est le minir d'Archimède.
Voilà quelques-unes des vues générales que vient oonOrmer, par des témoignages continus et essentiels, le cycle poétiqQB que nous avons parcouru dans ses détails. La mystérieuse for mation des épopées primitives , le secret de naissance de II pensée littéraire, chez les souverains génies, s'en trouvent, en quelques points, éclairés. Mais je nrarrcte; l'analogie est ao instrument perfide dont il ne faut user qu'avec d'extrêmes réserves. Ce sont surtout les profondeurs de Fœuvre d'Alighieri, ce sont surtout les procédés poétiques, la grandeur native de cette forte intelligence, qui semblent par là mis dans toute leur lumière. Il n'était pas sans quelque intérêt peut-être de rechercher ce que le travail de tant de siècles devint entre les mains de Dante. Tous les éléments, même les moindres, de son œuvre étaient préparés : nous les avons successivement reconnus. Us jonchaient au hasard le sol où les trouva le poète, et le sublime architecte sut mettre la main aussitôt sur ceqai était propre au merveilloux monument qu'il voulait élever.
Il y a donc deux parts à faire dans la Divine Comédie, sinon pour [lo lecteur , au moins pour lo critique : la part de Timitotion, la pari do la création. Danlc est un génie double, à la fois éclectique et original. Il ne veut pas imposer au monde sa fantaisie et son rêve par le seul despotisme du gé-
nie. Loin de là , il va aa-devant de son temps , (oot en attirant son temps à lui. Cest ainsi que font les grands hommes : ils s emparent sans dédain des forces d'alcnlour et y ajoutent ]a lenr.
Dirai-je ce qne Dante a imilé, ou plutât ce qu*ît a conquis sur les autres, ce qn*il a incorporé à son œuvre? 11 faudrait en rechercher les traces partout, dans la forme, dans le fond, dans la langue même de son admirable livre. L*antiquilé s'y trahirait vite : Platon par ses idéales théories , Virgile par la mélopée de ses vers. Le moyen âge, à son tour, s*y rencontrerait en entier : mystiques élans de la foi, rêveries chevaleresques, violences théologiques, féodales, municipales, tout jusqu'aux bouffonneries ; c'est un tableau complet de Tépoqué^ le génie diqniteur de la scolastiquc y donne la main è la muse étrange des légendaires. Si la chevalerie introduit dans les moeurs le dévouement à la femme , si les troubadours abdiquent leur cynisme pour chanter une héroïne imaginaire, si Gauthier de Goinsy et les pieux trouvères redoublent le lis virginal sur le front de Marie, si les sculpteurs enfln taillent ces ehastes et sveltes statues dont les yeux sont baissés, dont les mains sont jointes, dont les traits respirent je ne sais quelle angélique candeur, ce sont autant de modèles pour Dante, qui concentre ees traits épars, les idéalise, et les réunit dans Tadorable création de Béatrice. Cet habile et souverain éclectisme, Alighieri le poursuit dans les plus petits détails. Ainsi, par un admirable procédé d^élimination et de choix , son ihythme il remprunte aux cantilénes des Provençaux ; sa langue splendidc, cette langue aulique et cardinalesque, comme il rappelle, il la prend à tous les patois italiens, qu'il émondc et qu'il transforme. On dirait même qu'il sut mettre à proQt jusqu'à ses liaisons, jusqu'aux amitiés de sa jeunesse. Au musicien Casella ne put-il pas demander ces harmonieuses douceurs de la langue toscane dont hérita plus tard Pétrarque; au peintre Giotlo, le modèle de ces figures pensives dont le pinceau toucha à peine les lignes suaves, et qui, dans les vieilles œuvres italiennes, se détachent au milieu d'une lumière d'or; à l'architecte Arnoifo enfiO; la hardiesse de ses belles constructions,
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pour bâlir aussi son édifloe, ta sombre ipor féodik mi» tenant noircie par les annéety mais qui domine •tout fart à moyen Age.
Ainsi Dante ne dédaigne rien : philosophe, poète, flibr logue, il prend de toutes mains, il imite bumhlemeni TaWk Vous voyez bien qu'il n'a rien créé , ou plutôt il a Isut mtL C'est de la sorte que procèdent les ioveoteure : chaenitiattlil clémenls dont ils se servent, personne ne sail le seerst àtlm mise en œuvre. Ce qui d'ailleurs appartient en propre à DMh ce qui suffirait à sa gloire, c'est le génie; l'imposaole graeinr de Tensemble et en même temps la soprèoie beauté dn 4êk| et du style, ce je ne sais quoi qui est propre à an phrase, «Ml allure souveraine et inexprimable de sa poésie, tant d'éasifi à la fois et tant de grAce, tant de sobriété sévère daaili forme, et cependant tout un écrin éblouissant, des noiilian diaprées et fuyautes, et comme un rayonnement divin 4Pi chaque vers.
Ce n'est pas qu'il faille porter le culte jusqu'à la auperstUîWi Les uUras, il est vrai, sont moins dangereux en littératon qu'en politique : en politique , ils perdent les gouvemernssli qu'ils flatleut; en littérature, ils ne font que compromettra M instant les écrivains qu'ils eialtenl, et qui, après tout, sool toujours sûrs de retrouver leur vrai niveau. Mais pourquoi cci exagérations? Comment la vogue a-t-elle osé toucher à raos* tère génie de Dunle? L'œuvre d'Âlighieri, j'en veux convenir, ressemble à ces immenses cathédrales du moyen âge que j'admire beaucoup, autant que personne, mais qui, en définitive, sont le produit d'un temps à demi barbare , et où toutes les hardiesses élancées de l'architecture, où les merveilles ciselées et les délicatesses sculpturales s'entremêlent souvent, à travers les époques, à de lourds massifs, à des statues difformes, à des parties inachevées. Apprécions Danleen critiques, et sachons où vont nos adhésions. Sans doute il y a sympathie permanente en nous pour ce passé que chante le poète; mais nous sentons bien que c'est du passé. Soyons francs : U fibre érudite est ici en jeu aussi bien que la fibre poétique; la euviosilé est éveillée en même temps que l'admiration. Si Ton est
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ffippé de ees eatacombes ^gantesqnes , on sait qu'elles sont VwBe de la mort. En on mot, nous comprenons, nous explU fH»«, nous ne croyons plus. F-,a foi de Dante nous paraît lou- ^^m^f aux heures de tristesse, elle nous fait même envie fBekjnefois; ttiais personne ne prend plus au sérieux, dans l'ordre moral, le cadre d'Alighieri. N'est-ce pas pour nous un ^i bixarre qui a sa grandeur, sa grandeur en philosophie et n histoire? Et à qui, jelo demande, celte lecture laisse-t-elle ••• tefteur sincère et mêlée de joie, comme au moyen âge? msj ee qui nous frappe surtout dans la Divine Comédie, •• »nt les beaux Ters.
Henreusemenl la forme seule a yieilli ; le problème au fond «rt demeuré le même, et la poétique solution tentée par l'Aliff>^itn reste immortelle. Les sentiments qu'il à touchés avec *••! d'art, les yérilés qu'il a revêtues de parures si splenwg, sont de tous les temps. Convenons seulement que dans ^tte forêt ou s'égare le poète, on rencontre bien des aspects ^viçes, bien des rochers inabordables. Dante, génie capri- ^^t et subtil, est, ne l'oublions pas, un homme du moyen k^] ioeomparablement supérieur à son tenrips, il en a ce- P^antçà et là les inégalités, le tour bizarre, la barbarie, le P^htisme : légitime satisfaction qu'il faut donner à la crî- "<|iH). Qu'importe après tout? S'il y a çà et là des broussailles P^totesques qui obstruent la voie et qui fatiguent, tout à ^>et comme au défour du buisson, on est sûr de retrouver '^ idées grandioses, les images éclatantes, et aussi cette sim- P^té naïve, ces grâces discrètes, qui n'interdisent pas la *H^ce amère de la vie. Laissons donc l'ombre descendre et ^ontrir les parties de l'œuvre de Dante d'où la poésie s'est de iN^noe heure retirée, et contemplons plutôt celles que Téter^ iKlle aurore de la beauté semble rajeunir encore avec les siècles. Celte forme, si longtemps populaire, si universellement ré- P^oe, de la vision, seitible disparaître avec Alighieri, qui ^ radieux du fatras des commentaires et des imitateurs. Après lui, qu'on me passe le mot, il n'y a plus de pèlerinage w Chiide-Harold dans l'autre monde ^. Le poète avait fait de
* An qainùème siècle, sainte Françoise-Romaioe (voir Boll.t mars, II, 163)
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la vision son ioaliénable domaine ; e^ttatt une forme déminais arrêtée en lui, et qui ne devait nns avoir à aolHrd*épKBves nouvelles. Quelles avaient été pendant treiie eenli buIh craintes , les espérances de riiumanité aur la vie à vcair: voilà le programme que s'était tracé Dante, et qu'il avait pov jamais rempli dans son poème.
Sur la pente rapide qu'elles descendaient, comment ki fi' nératious qui succédèrent à TAlighieri auraient-elles prit dé* sormais un intérêt autre que Tin îérél poétique k ceaqueilMi du monde futur ainsi résolues par des visionnaires? Daole^l est bon de le rappeler encore, n'est pas un génie précunof par les idées ; il ne devance pas Tavenir, il résume le passé : m poème est comme le dernier mot de la théologie du nMjn âge. Gela est triste à dire peut-être, mais le cynique Baonci est bien plutôt Thomme de Tavenir que Dante. Danlepaïki ceux qui croient, Boccaco à ceux qui doutent. La Réforme ot en germe dans le Décaméronj tandis que la Divine (kmUit est le livre des générations qui avaient la foi. C'est qo'ii marche vite dans ces siècles agités de la Renaissance. Prvaa plutôt ritalie, celte vieille reine du catholicisme ; la FrancB, celte fille aînée de l'Église; TËspagnc même, celle terre privilégiée de la foi, et interrogez-les. Qu'elles vous disent ce que font leurs écrivains des souvenirs de Dante et des rcvélalions sur Taulrc vie; qu elles vous disenl s'ils n'ont pas bien plutôt dans la mémoire le sceplicisme goguenard des trouvères. Voici en effet que Folengo, un moine italien, donne brusquement un enfrr burlesque pour dénoûment à sa célèbre macaronce de Baldus, et qu'il y laisse sans façon son héros, sous prétexte que les poêles, ces menteurs par excellence, ont leur place marquée chez Satan, et qu'il n'a, lui, qu'à y rester. Voilà que I^abelais, à son tour, verse au hasard (es grossières culuminures de sa palette sur ce tableau où le vieux gibelin avait à l'avance mis les couleurs de Rembrandt. Le prosaïque enfer de Rabelais, c'est le monde renvei^é. Je me garderai
sera une exception, cl ne fera que copier fastidicasement les visionnaires aaté» Heurs cl Danle lui>mûnic.
Le reste rn vaut pa^ l'iionneui- d'olic uounnc.
▲VAI^T DAl<fTB. 140
de citer des exemples : qu'on se rappelle seulement qtril ne s< que faire raccommoder des chausses à Alexandre le Grand, * à ce conquérant qu'Alighieri avait plongé dans un fleuve dt- «ang bouillant. C'est à ces trivialités que l'Italie et la France retombent avec Folengo et Rabelais. L'Espagne aussi, un peu plus tard, aura son tour; prenez patience. Laissez sainte Thérèse, ce grand génie mystique égaré au seizii^mc siècle, laissez-la évoquer l'enfer dans ses songes, et rêver que deux murailles enflammées viennent à elle, qui finissent par Félrcindre dans un embrassement de feu; laissez la foi et la mode des auiot S€tcramentales conserver encore quelque iniportaure aux compositions religieuses^ Déjà, quand Calderon met sur la scène la légende du Purgatoire de saint Patrice, il n'a plus, à beaucoup près, ces mâles accents de la chanson du Bomancero, où étaient si énergiqucmcnt dépeints les châtiments que Dieu inflige en enfer aux mauvais rois. La transformation s'annonce : on touche aux railleries de Quevedo, à cette bouffonne composition des Ètahles de Plulon, par laquelle VE&pagne vint la dernière rejoindre les cyniques tableaux du Baldus et du Pantagruel,
Tels sont les successeurs de Dante, qui Font un instant fait descendre de ce trône de Fart chrétien, où notre équitable admiration Fa si légitimement et à jamais replacé. Comment, en demeurant au degré où nous Favons vu, Fbonime de son époque, FÂlighieri a-t-il empreint à un si haut point sou œuvre d'un sceau personnel et original? comment la création et l'imitation se sont-elles si bien fondues dans la spontanéité de Fart? Inexplicables mystères du talent! C'est dans ce développement simultané du génie individuel, d'une part, et du génie contemporain, de Fautre, qu'est la marque des esprits souverains. Voilà Fidéal que Dante a atteint ; il ne faut lui disputer aucune des portions, même les moindres , de son œuvre : tout lui appartient par la double légitimité de la naissance et de la conquête. 11 était créateur, et il s'est fait en même temps Fhomme de la tradition, parce que la poésie ressemble à ces lumières qu'on se passait de main en main dans les jeux du stade, à ces torches des coureurs auxquelles