‹ Œuvres de Delille (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Oeuvres de Delille · texte numérisé non relu

Oeuvres de Delille

Plusieurs personnes d'un grand mérite ont écrit en prose sur les jardins. L'auteur de ce poème leur a emprunté quelques préceptes , et même quelques descriptions : dans plusieurs endroits , il a eu le bonheur de se rencontrer avec elles; car son poème a été commencé avant que leurs ouvrages parussent. Il ne dissimulera pas que c'est avec la plus grande défiance qu'il livre à l'impression cet ouvrage, trop attendu, et surtout trop loué. L'indulgence extrême de ceux qui l'ont entendu lui est un garant trop sûr de la rigueur de ceux qui le liront.

Ce poème d'ailleurs a un très grand inconvénient, celui d'être un poème didactique. Ce genre est nécessairement un peu froid , et doit le paraître encore davantage à une nation qui ne supporte guère, comme on l'a souvent re-t marqué , que les vers composés pour le théâtre , et qui sont la peinture des passions ou des ridicules. Peu de personnes , je dirais même peu de gens de lettres , lisent les Géorgiques de Virgile ; et tous ceux qui connaissent la langue latine savent par cœur le quatrième livre de l'Enéide. Dans le premier de ces deux poèmes , le poète paraît regretter que les bornes de son sujet ne lui permettent pas de chanter les jardins. Après avoir lutté long-temps contre les détails un peu ingrats de la culture générale des champs , il semble désirer de se reposer sur des objets plus rians; mais , resserré dans les limites de son sujet,

il s'en est dédommagé par une esquisse rapide et charmante des jardins , et par ce touchant épisode d'un vieilard heureux dans son petit enclos cultivé par ses mains.

Ce que le poète romain regrettait de ne pouvoir faire, le P. Rapinl'a exécuté : il a écrit , dans la langue et quelquefois dans le style de Yirgile , un poème en quatre chants sur les jardins , qui eut un grand succès dans un temps où on lisait encore les vers latins modernes. Son ouvrage n'est pas sans élégance ; mais on y désirerait plus de précision et des épisodes plus heureux.

Le plan de son poème manque d'ailleurs d'intérêt et de variété. Un chant tout entier est consacré aux eaux, un aux arbres, un aux fleurs. On devine d'avance ce long catalogue et cette énumération fastidieuse qui appartient plus à un botaniste qu'à un poète ; et cette marche méthodique , qui serait un mérite dans un traité en prose , est un très grand défaut dans un ouvrage envers , où l'esprit demande qu'on le mène par des routes un peu détournées, et qu'on lui présente des objets inattendus.

De plus, il a chanté les jardins du genre régulier ; et la monotonie attachée à la grande régularité a passé du sujet dans le poème. L'imagination , naturellement amie de la liberté , tantôt se promène péniblement dans les dessins contournés d'un parterre, tantôt va expirer au bout d'une longue allée droite. Partout elle regrette la beauté un peu désordonnée, et la piquante irrégularité de la nature.

Enfin, il n'a traité que la partie mécanique de l'art des jardins : il a entièrement oublié la partie la plus essentielle, celle qui cherche dans nos sensations, dans nos sen-

timens, la source des plaisirs que nous causent les scènes champêtres et les beautés de la nature perfectionnées par l'art. En un mot , ses jardins sont ceux de rarchitecte ; les autres sont ceux du philosophe, du peintre et du poète.

Ce genre a beaucoup gagné depuis quelques années ; et si c'est encore un effet de la mode , il faut lui rendre grâce. L'art des jardins, qu'on pourrait appeler le luxe de l'agriculture , me paraît un des amusemens les plus convenables , je dirais presque les plus vertueux , des personnes riches. Comme culture , il les ramène à l'innocence des occupations champêtres ; comme décoration , il favorise sans danger ce goût de dépenses qui suit les grandes fortunes; enfin il a , pour cette classe d'hommes, le double avantage de tenir à la fois aux goûts de la ville et à ceux de la campagne.

Ce plaisir des particuliers s'est trouvé joint à l'utilité publique : il a fait aimer aux personnes opulentes le séjour de leurs terres. L'argent qui aurait entretenu les artisans du luxe va nourrir les cultivateurs ; et la richesse retourne à sa véritable source. Déplus, la culture s'est enrichie d'une foule de plantes ou d'arbres étrangers ajoutés aux productions de notre sol, et cela vaut bien tout le marbre que nos jardins ont perdu.

Heureux , si ce poème peut répandre encore davantage ces goûts simples et purs ! car , comme l'auteur de ce poème l'a dit ailleurs ,

Qui fait aimer les champs , fait aimer la vertu.

Tel était l'Avertissement mis à la tête des premières édi-

lions de cet ouvrage. L'auteur a cru devoir y ajouter ce

qui suit :

Quelques littérateurs anglais ont pensé que j'avais pris l'idée et plusieurs détails de ce poème dans celui qu'a composé sur le même sujet M. Mason , digne ami de M. Gray. C'est avec plaisir que je rends justice à quantité de beaux vers qui distinguent cet ouvrage ; mais je déclare que , long-temps avant d'avoir lu le poème de M. Mason, j'avais composé le mien, et que je l'avais récité dans plusieurs séances publiques de l'académie française et du collège royal, auxquels j'avais l'honneur d'appartenir.

Cette nouvelle édition a été retardée par des obstacles imprévus dont le détail est inutile. La faiblesse de mes yeux et de mes moyens m'ayant empêché de visiter , comme je me l'étais promis, les plus beaux jardinsde l'Angleterre , je n'en ai cité qu'un petit nombre , célèbres par leur beauté ou par les souvenirs qu'ils rappellent : tels sont Bleinheim , Stow , et le jardin de Pope , si heureux d'appartenir à un homme plein de goût , qui , en conservant religieusement la demeure et les jardins de ce grand poète , rend à sa mémoire l'hommage à la fois le plus simple etle plushonorable. Les premiers monumens d'un écrivain fameux sont la maison qu'il a bâtie , les jardins qu'il a plantés , la bibliothèque qu'il a formée : c'est là, si l'on croyait encore aux ombres , qu'il faudrait chercher la sienne.

Je ne dois pas oublier d'avertir que, ce poème ayant été publié en 1782, cette époque, à laquelle se rapportent des morceaux les plus distingués de l'ouvrage, m'a

imposé la loi de ne rien admettre qui lui fût postérieur dans les additions que j'y ai faites. Ainsi, quand j'ai parlé des jardins d'Allemagne , tout ce que j'en ai dit a du s'y rapporter. Je ne me suis permis que deux exceptions à cette unité d'époque , l'une dans l'épisode des religieux de la Trappe, l'autre dans quelques vers sur le charmant jardin de la Colline. J'ai usé, dans ces deux passages, de ce privilège d'esprit prophétique qu'on attribuait autrefois aux poètes, et j'ai présenté les faits qu'ils rappellent, non comme avenus, mais comme pouvant arriver; et par là l'unité d'époque se trouve conservée autant qu'elle pouvait l'être.

Je crois que c'est ici le lieu de rapporter la réponse que j'ai faite , dans la préface de l'Homme des Champs y à M. de Mestre, qui a regardé comme peu intéressant le sujet du poème des Jardins. Cette allégation est tellement importante, que je ne dois pas perdre l'occasion de reproduire les réflexions qu'elle a occasionées. M. de Mestre veut-il dire que ce genre de poésie ne peut exciter ces secousses fortes et ces impressions profondes réservées à d'autres genres de poésie? Je suis de son avis. Mais n'y at-il que ce genre d'intérêt? Eh quoi ! cet art charmant , le plus doux , le plus naturel et le plus vertueux de tous , cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de l'agriculture , que les poètes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme, ce doux et brillant emploi de la richesse des saisons et de la fécondité de la terre , qui charme la solitude vertueuse, qui amuse la vieillesse détrompée, qui présente la campagne et les beautés agrestes

avec des couleurs plus brillantes, des combinaisons plus heureuses, et change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, serait sans intérêt ! Milton, le Tasse , Homère , ne pensaient pas ainsi, lorsque, dans leurs poèmes immortels, ils épuisaient sur ce sujet les trésors de leur imagination. Ces morceaux, lorsqu'on les lit, retrouvent ou réveillent dans nos cœurs le besoin des plaisirs simples et naturels. Virgile , dans ses Géorgiques , a fait d'un vieillard qui cultive , au bord du Galèse, le plus modestedes jardins, un épisode charmant, qui ne manque jamais son effet sur les bons esprits et les âmes sensibles aux véritables beautés de l'art et de la nature. Ajoutons qu'il y a dans tout ouvrage de poésie deux sortes d'intérêt , celui du sujet, et celui de la composition C'est dans les poèmes du genre de celui que je donne au public que doit se trouver au plus haut degré l'intérêt de la composition. Là, vous n'offrez au lecteur ni une action qui excite vivement la curiosité, ni des passions qui ébranlent fortement l'âme. Il faut donc suppléer cet intérêt par les détails les plus soignés, et parles agrémens du style le plus brillant et le pluspur . C'est là qu'il faut que la justesse des idées, la vivacité du coloris, l'abondance des images, le charme de la variété , l'adresse des contrastes , une harmonie enchanteresse , une élégance soutenue , attachent et réveillent continuellement le lecteur ; mais ce mérite demande l'organisation la plus heureuse , le goût le plus exquis, le travail le plus opiniâtre : aussi les chefs-d'œuvre en ce genre sont-ils rares. L'Europe compte deux cents bonnes tragédies : les Géorgiques et le poème de Lucrèce,

chez les anciens, sont les seuls monumens du second genre ; et , tandis que les tragédies d'Ennius , de Pacuvius, la Médée même d'Ovide, ont péri, l'antiquité nous a transmis ces deux poèmes ; et il semble que le génie de Rome ait encore veillé sur sa gloire, en nous conservant ces chefs-d'œuvre. Parmi les modernes nous ne connaissons guère que les deux poèmes des Saisons , anglais et français, V Art poétique de Boileau, et l'admirable Essai sur l'homme, de Pope , qui aient obtenu et conservé une place distinguée parmi les ouvrages de ce genre de poésie. Un auteur justement célèbre , dans une épître imprimée long-temps après des lectures publiques de quelques parties de cet ouvrage, a paru vouloir déprécier ce genre de composition : il nous apprend que le sauvage lui-même chante sa maîtresse, ses montagnes, son lac, ses forêts, sa pêche et sa chasse. Quel rapport , bon Dieu ! entre la chanson informe de ce sauvage et le talent de l'homme qui sait voir les beautés de la nature avec l'œil exercé de l'observateur, et les rendre avec la palette de l'imagination ; les peindre tantôt avec les couleurs les plus riches , tantôt avec les nuances les plus fines ; saisir cette correspondance secrète , mais éternelle , qui existe entre la nature physique et la nature morale, entre les sensations de l'homme et les ouvrages d'un Dieu : quelquefois sortir heureusement de son sujet par des épisodes qui s'élèvent jusqu'à l'intérêt de la tragédie y, ou jusqu'à la majesté de l'épopée ! C'est ici le lieu de répondre à quelques critiques, au moins rigoureuses, qu'on a faites du poème des Jardins. Peut-être est-il permis, après quinze ans de su

lence, de chercher à détruire l'impression fâcheuse que

ces critiques ont pu faire.

Les uns lui ont reproché le défaut de plan . Tout homme de goût sent d'abord qu'il était impossible de présenter un plan parfaitement régulier en traçant des jardins , dont l'irrégularité pittoresque et le savant désordre font un des premiers cliarmes. Lorsque Rapin a écrit un poème latin sur les jardins réguliers , il lui a été facile de présenter dans les quatre chants qui le composent , 1° les fleurs , 2° les vergers , 3° les eaux , 4° les forêts. Il n'y a à cela aucun mérite, parce qu'il n'y a aucune difficulté. Mais dans les jardins pittoresques et libres, où tous ces objets sont souvent mêlés ensemble, où il a fallu remonter aux causes philosophiques du plaisir qu'excite en nous la vue de la nature embellie et non pas tourmentée par l'art, où il a fallu exclure les alignemens , les distributions symétriques , les beautés compassées , un autre plan était nécessaire.

L'auteur a donc montré dans le premier chant l'art d'emprunter à la nature, et d'employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers; de changer les paysages en tableaux; avec quel soin il faut choisir l'emplacement et le site, profiter de ses avantages, corriger ses inconvéniens ; ce qui, dans la nature, se prête ou résiste à l'imitation ; enfin, la distinction des différens genres de jardins et de paysages , des jardins libres et des jardins réguliers.

A.près ces leçons générales viennent les différentes parties de la composition pittoresque des jardins : ainsi le se-

cond chant a tout entier pour objet les plantations , la partie la plus importante du paysage , et la beauté des perspectives et des vues étrangères qui dépendent de l'artifice des plantations.

Le troisième renferme des objets dont chacun n'aurait pu remplir un chant sans tomber dans la stérilité et la monotonie : tels sont les gazons , les fleurs , les rochers et les eaux.

Le quatrième chant enfin contient la distribution des différentes scènes majestueuses ou touchantes , voluptueuses ou sévères , mélancoliques ou riantes ; l'artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent ; enfin ce que les autres arts , et particulièrement l'agriculture et la sculpture , peuvent ajouter à l'art des paysages. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, sans que l'auteur se le soit proposé , ce plan , accusé de désordre , se trouve être parfaitement le même que celui de VJlrt poétique , si vanté pour sa régularité. En effet, Boileau, dans son premier chant, traite des talens du poète et des règles générales de la poésie ; dans le second et le troisième , des différens genres de poésie, de l'idylle, de l'ode, de la tragédie, de l'épopée, etc., en donnant, comme j'ai eu soin de le faire, à chaque objet une étendue proportionnée à son importance ; enfin le quatrième chant a pour objet la conduite et les mœurs du poète ^ et le but moral de la poésie.

Des critiques plus sévères encore ont reproché à ce poème le défaut de sensibilité. Je remarquerai d'abord que plusieurs poètes ont été cités comme sensibles pour

en avoir imité différens morceaux. Des personnes plus indulgentes ont cru trouver de la sensibilité dans les regrets que le poète a donnés à la destruction de l'ancien parc de Versailles , auquel il a rattaché les souvenirs de tout ce qu'offrait déplus touchant et de plus majestueux un siècle à jamais mémorable ; dans la peinture des impressions que fait sur nous l'aspect des ruines , morceau alors absolument neuf dans la poésie française , et plusieurs fois imité depuis en prose et en vers ; elles ont cru en trouver dans la peinture de la mélancolie , naturellement amenée par celle de la dégradation de la nature vers la fin de l'automne ; elles ont cru en trouver dans cette plantation sentimentale qui a su faire des arbres , jusqu'alors sans vie et pour ainsi dire sans mémoire , des monumens d'amour, d'amitié, du retour d'un ami, de la naissance d'un fils , idée également neuve à l'époque où le poème des Jardins a été composé, et également imitée depuis par plusieurs écrivains ; elles ont cru en trouver dans l'hommage que l'auteur a rendu à la mémoire du célèbre et malheureux Cook ; elles en ont trouvé enfin dans l'épisode touchant de cet Indien qui , regrettant au milieu des pompes de Paris les beautés simples des lieux qui l'avaient vu naître , à l'aspect imprévu d'un bananier offert tout-à-coup à ses yeux dans le Jardin du Roi, s'élance, l'embrasse en fondant en larmes, et, par une douce illusion de la sensibilité , se croit un moment transporté dans sa patrie.

D'ailleurs, il est deux espèces de sensibilité : l'une nous attendrit sur le malheur de nos égaux , puise son intérêt

dans les rapports du sang , de l'amitié ou de l'amour, et peint les plaisirs ou les peines des grandes passions qui font ou le bonheur ou le malheur des hommes : voilà la seule sensibilité que veulent reconnaître plusieurs écrivains. Il en est une beaucoup plus rare et non moins précieuse : c'est celle qui se répand, comme la vie, sur toutes les parties d'un ouvrage; qui doit rendre intéressantes les choses les plus étrangères à l'homme ; qui nous intéresse au destin, au bonheur, à la mort d'un animal, et même d'une plante, aux lieux que Ton a habités , où l'on a été élevé , qui ont été témoins de nos peines ou de nos plaisirs, à l'aspect mélancolique des ruines. C'est elle qui inspirait Virgile , lorsque , dans la description d'une peste qui moissonnait tous les animaux , il nous attendrit presque également , et sur le taureau qui pleure la mort de son frère et de son compagnon de travail , et sur le laboureur qui laisse en soupirant ses travaux imparfaits.

C'est elle encore qui l'inspire , lorsqu'au sujet d'un jeune arbuste qui prodigue imprudemment la luxuriance prématurée de son jeune feuillage , il demande grâce au fer pour sa frêle et délicate enfance. Ce genre de sensibilité est rare, parce qu'il n'appartient pas seulement à la tendresse des affections sociales , mais à une surabondance de sentiment qui se répand sur tout , qui anime tout, qui s'intéresse à tout ; et tel poète, qui a rencontré des vers tragiques assez heureux , ne pourrait pas écrire six lignes de ce genre.

Des personnes , d'ailleurs très estimables , ont fait à ce poème un reproche peut-être encore plus sérieux ; c'est

de n'avoir été écrit que pour les riches. Ainsi l'on s'est arme contre cet ouvrage de l'intérêt qu'inspire la pauvreté, et on a prétendu que l'auteur avait donné des préceptes inexécutables pour elle. S'il s'agit de la pauvreté absolue , elle a autre chose à faire que d'embellir des paysages ; s'il s'agit de la médiocrité, je répondrai que j'ai vu des jardins charmans , du genre que je recommande , dont la dépense était très inférieure à celle qu'ont nécessitée des jardins beaucoup plus magnifiques et moins agréables. La plus grande partie de ces préceptes, ayant pour objet le plus heureux emploi des beautés de la nature, peut être exécutée avec les moyens les plus médiocres , lorsque la situation et les accidens du paysage favorisent le goût du propriétaire. D'ailleurs, comment peut-on imaginer qu'un poète , pour qui la campagne a eu tant d'attraits qu'elle a été l'objet de ses trois premiers ouvrages, ait dédaigné les hommes utiles à qui l'on doit ses richesses? Il suffirait, pour toute réponse, de citer ces vers du premier chant :

Mais ce grand art exige im artiste qui pense , Prodigue de génie et non pas de dépense.

On m'a accusé aussi d'avoir exigé du décorateur des jardins l'imitation des grands effets de la nature, et par ticulièrement des montagnes, et l'on a oublié que j'ai dit. en parlant des montagnes factices :

Un humble monticule Veut être pittoresque , et n'est que ridicule.

A l'égard des rochers , on trouvera ma réponse dans ces vers :

Du haut (les vrais rochers, sa demeure sauvage, La nature se rit de ces rocs contrefaits. D'un travail impuissant avortons imparfaits.

S'il s'agit de ce qu'on appelle des bâtimens ou des fabriques, le grand luxe des jardins d'aujourd'hui, on peut se rappeler les vers suivans :

Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'abus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers prodigués par la mode, ObéUsque, rotonde, et kiosk, et pagode.

Ces bâtimens romains, grecs, arabes, chinois. Chaos d'architecture, et sans but et sans choix. Dont la profusion , stérilement féconde , Enferme en un jardin les quatre parts du monde.

J'avais également proscrit une manie plus ridicule, celle des ruines factices , en disant :

Mais loin ces monumens dont la ruine feinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte. Tous ces temples anciens récemment contrefaits. Ces débris d'un château qui n'exista jamais , Ces vieux ponts nés d'hier, et cette tour gothique Ayant l'air délabré sans avoir l'air antique ; Simulacre hideux , artifice grossier !

Je crois voir cet enfant tristement grimacier. Qui, jouant la vieillesse et ridant son visage. Perd , sans paraître vieux , les grâces du jeune âge.

Pour ce qui regarde les ruines véritables, on sait qu'il n'y a qu'à laisser faire au temps , qui les dessine et qui les perfectionne mieux que tous les efforts de l'art.

Enfin , la manie dispendieuse des fleurs et de la propriété exclusive des plus rares a trouvé une leçon dans ces vers :

Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au fond d'un cabinet s'enferme avec sa fleur

Pour voir sa renoncule , avant l'aube s'éveille ; D'une anémone unique adore la merveille; Et, d'un rival heureux enviant le secret. Achète au poids de l'or les taches d'un œillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre : Qu'il possède en jaloux, et jouisse en avare.

Je pourrais donc appliquer à ces critiques qui ont prétendu être d'un avis différent du mien , en disant en prose ce que j'ai dit en vers , ce vers heureux de l'Epître des Disputes :

Soutenant contre vous ce que vous avez dit.

Mais si j'ai dû proscrire les fantaisies coûteuses et de mauvais goût , je n'ai pas dû exclure ce que la richesse peut ajouter à la décoration des jardins, pourvu qu'on l'emploie avec goût et avec sobriété. J'ai donc donné des préceptes pour les fortunes médiocres comme pour les grandes ; et j'ai laissé à tout le monde le droit de faire un jardin agréable , sans statue , sans fabrique , et sans tout ce luxe qui n'est point à la portée de la médiocrité , mais qui donne à l'opulence la facilité d'employer les artistes d'une manière utile pour eux, et honorable pour elle.

Enfin , vingt éditions de ce poème , des traductions allemandes , polonaises , italiennes , deux anglaises , en vers , répondent suffisamment aux critiques les plus sévères. L'auteur ne s'est pas dissimulé la défectuosité de plusieurs transitions froides ou parasites: il a corrigé ces défauts dans cette édition , qu'il a augmentée de plusieurs morceaux et de plusieurs épisodes intéressans , qui donneront un nouveau prix à son ouvrage. C'est surtout pour annoncer cette édition avec quelque avantage qu'il

a tâché de réfuter les critiques trop rigoureuses que ce poème a essuyées.

On a vu que, dans la préface de V Homme des Champs, j'avais déjà réfuté quelques unes de ces critiques : qu'il me soit permis de répondre aux principales objections que l'on a faites sur cette nouvelle production.

On m'a reproché , comme une chose fort grave , de n'avoir pas annoncé dans les premiers vers le plan de cet ouvrage. On pourrait réfuter d'un mot cette critique, en observant que le législateur de la poésie française , dans le plus régulier et le plus justement célèbre des poèmes didactiques, n'a présenté aucun plan. Cette autorité est tellement respectable , que je n'en connais pas qu'on puisse lui opposer ; mais ce qui est bien plus extraordinaire , c'est que des censeurs plus sévères encore ont prétendu que ce plan n'existait pas, parce qu'il n'était pas annoncé. Je me crois donc obligé de rappeler ici que le poème a pour objet , 1° l'art de se rendre heureux à la campagne , et de répandre îe bonheur autour de soi par tous les moyens possibles ; 2° de cultiver la campagne de cette culture que j'ai appelée merveilleuse, et qui s'élève au-dessus de la routine ordinaire; 3° de voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des y eux observateurs; 4° enfin, de répandre et d'entretenir le goût de ces occupations et de ces plaisirs champêtres en les peignant d'une manière intéressante. Ainsi, le sage , l'agriculteur, le naturaliste, le paysagiste, sont les quatre divisions de ce poème. Cette seule exposition doit suffire à ceux qu'il n'est pas impossible de contenter.

ir> PREFACE.

On a prétendu que ces divisions ne tenaient pas essentiellement les unes aux autres. Si on a voulu dire que chacune pouvait être traitée séparément, on a eu raison, sans rien prouver contre le plan de l'auteur. Virgile aurait pu faire un poème sur les vignes, un autre sur les moissons^ d'autres encore sur les vergers et sur les abeilles. Quoique ces objets puissent se séparer, cela ne prouve point qu'il ait eu tort de les réunir dans ses Géorgiques.

C'est surtout du quatrième chant que l'on a dit qu'il était étranger à l'ouvrage , mais quand on a intitulé un poème V Homme des Champs^ on a le droit d'y rassembler tout ce que le titre peut admettre, et le poète champêtre ne devait pas y être oublié. Si j'avais omis cette dernière partie , n'entendez-vous pas les critiques s'écrier : Quoi î vous parlez de l'art de se rendre heureux dans les champs, d'en perfectionner la culture, d'en observer les beautés et les richesses, et vous oubliez celui de les chanter! vousoubliez les Virgile, les Thomson, lesGessner, qui ont fait des peintures si intéressantes et si délicieuses, que sans elles il semblerait manquer quelque chose à la nature ! C'est faire injure à la fois à la campagne et à la poésie.

Au lieu de multiplier ainsi ces sortes de critiques, dont je crois avoir prouvé l 'inj ustice sans être aigri contre leurs auteurs, peut-être eût-il été plus équitable et plus naturel de remarquer que tous les chants de ce poème sont parfaitement distincts les uns des autres, et que le sujet en est absolument neuf dans toutes les langues, et particulièrement dans la notre.

Au reste, je ne suis pas étonné de la sévérité avec la-

PUÉFAÇE. 17

quelle cet ouvrage a été traité par une partie delà société. On sait que les derniers ouvrages d'un auteur sont toujours l'objet de la critique ; mais , par une sorte de com pensation, les premiers obtiennent alors un degré d'estime qu'on leur avait refusé à leur première apparition. Ce n'est point un effet de la justice ni de la bienveillance ; c'est la malveillance au contraire qui, des premiers ouvrages d'un écrivain, fait les accusateurs des derniers. Il semble que , dans l'empire des lettres, les premières productions naissent déshéritées, jusqu'à ce qu'un nouvel ouvrage leur ait rendu leur droit d'aînesse. Lorsque la traduction des Géor^-^/^M^,? parut, elle fut accueillie par une foule de critiques. La publication du poème des Jardins rendit à cet ouvrage une estime qu'on ne lui accordait que pour la refuser au poème qui le suivit. L'envie aime à trouver la dégénération et l'affaiblissement du talent dans les nouveaux écrits d'un auteur qui a quelque célé- \yï:'\\.è,.\J Homme des Champs, à son tour, valut au poème qui l'avait précédé cette sorte d'indulgence malveillante. Lui-même a besoin d'être suivi d'un autre ouvrage , condamné par sa nouveauté à réunir sur lui toute la sévérité des critiques.

On a souvent observé qu'un des grands malheurs de la littérature et de ceux qui la cultivent, c'est l'animosité qui marche toujours à leur suite. Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'on la rencontre le plus souvent dans ceux qui courent la même carrière. Malheur à ceux dont l'imagination peut descendre des objets les plus élevés aux tracas des petites passions indignes d'un homme de

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lettres ! Je crois voir ces mouches brillantes de toutesles couleurs de lalumière, qui, aprèss'êtrejouéesauxrayons du soleil , descendent dans la fange , et salissent ellesmêmes tout ce qu'elles touchent. L'abeille ne fait que de la cire et du miel , et ne se repose que sur des fleurs.

Au reste, si l'on a pu diminuer le faible mérite de cet ouvrage, on n'a pu me priver du plaisir extrême que j'ai goûté en le composant. Mon imagination, entourée de tout ce que la nature a de plus doux, de plus brillant et de plus riche, s'est reposée avec délices sur les idées consolantes qu'elle inspire. Voilà la jouissance que tout le monde m'envie , et la seule qu'on ne puisse m'ôter.

On pardonnera cette justification de V Homme des Champs au souvenir des ressources et des consolations que je lui ai dues dans l'adversité. La plupart des autres arts, qui se montrent comme un luxe et un amusement, se présentent dans un jour de malheur avec moins de décence. La poésie est amusante dans les temps de prospérité , vertueuse dans les temps de dépravation, et consolante dans les temps de tyrannie; d'ailleurs, à ces époques malheureuses, des distractions ordinairesne suffisentpas; il faut des occupations passionnées qui s'emparent fortement des facultés de l'esprit et de l'âme : la poésie a cet avantage ; elle a encore celui de s'élever, par les charmes de l'imagination, au-dessus des scènes de la vie ordinaire, et du spectacle affligeant d'un siècle dépravé : elle crée à son gré d'autres mondes, en choisit les habitans, et place cette population imaginaire, ces meilleurs mondes, entre elle et le malheur ou le crime : surtout elle ramène ceux

qui la cultivent dans la solitude et la retraite, les asiles les plus sûrs contre la tyrannie : c'est là seulement qu'on peut retenir quelques restes de liberté, et qu'on peut du moins espérer l'oubli. Ce moyen n'a pas toujours réussi: àl'époque horrible dont je parle, l'obscurité et la solitude ellemême avaient leurs dangers. Mais mon existence dépose en leur faveur ; et c'est aux délices inexprimables de la poésie que je dois le goût de la vie retirée à laquelle je suis tant redevable. Cet art charmant avait été mon amusement ; il est devenu ma consolation etmon asile.

Je ne puis finir ces observations sans remercier M. David, qui , sans avoir aucune liaison avec moi, m'a dédommagé de la sévérité des critiques parles réponses pleines de goût, d'esprit et d'élégance, qu'il a bien voulu y faire . De nombreuses éditions sont venues à l'appui du jugement qu'il a porté de cet ouvrage, et cette réponse est d'un genre à ne pouvoir être réfutée. Je dois les mêmes remerciemens à ceux qui, dans des vers charmans, ont exprimé tant d'indulgence pour mon ouvrage, et tant de bienveillance pour ma personne. C'est par le plus doux des senîimens, celui de la reconnaissance, qu'ils m'ont ramené, au moins en imagination, dans ma patrie, dont j'ai vivement senti les malheurs, et qui m'a laissé un profond souvenir de ses délices et de ses bienfaits.

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