POEME
EN QUATRE CHAINTS.
Le doux printemps revient , et ranime à la fois Les oiseaux, les zéphirs, et les fleurs, et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre? Ah! lorsque d'un long deuil la terre enfin respire; Dans les champs , dans les bois , sur les monts d'alentour. Quand tout rit de bonheur, d'espérance et d'amour; Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire ^ Sur son char foudroyant qu'il place la victoire ; Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains : Flore a souri; ma voix va chanter les jardins. Je dirai comment l'art embellit les ombrages , L'eau, les fleurs, les gazons, et les rochers sauvages; Des sites , des aspects sait choisir la beauté , Donne aux scènes la vie et la variété : Enfin l'adroit ciseau , la noble architecture , Des chefs-d'œuvre de l'art vont parer la nature.
Toi donc qui , mariant la grâce à la vigueur. Sais du chant didactique animer la langueur, O muse ! si jadis , dans les vers de Lucrèce , Des austères leçons tu polis la rudesse ; Si par loi , sans flétrir le langage des dieux , Son rival a chanté le soc laborieux ; Viens orner un sujet plus riche, plus fertile, Dont le charme autrefois avait tenté Virgile ' . N'empruntons point ici d'ornement étranger; Viens , de mes propres fleurs mon front va s'om})rager :
Et , comme mi rayon pur colore un beau nuage , Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.
L'art innocent et doux que célèbrent mes vers Remonte aux premiers jours de l'antique univers. Dès que l'homme eut soumis les champs à la culture , D'un heureux coin de terre il soigna la parure; Et plus près de ses yeux il rangea sous ses lois Des arbres favoris et des fleurs de son choix. Du simple Âlcinoûs le luxe encor rusticjue ' Décorait un verger. D'un art plus magnifique ^, Babylone éleva des jardins dans les airs. Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers'^, Les vainqueurs , dans des parcs ornés par la victoire , Allaient calmer leur foudre et reposer leur gloire. La Sagesse autrefois habitait les jardins , Et d'un air plus riant instruisait les humains. Et quand les dieux offraient un Elysée aux sages , Etaient-ce des palais? c'étaient de vet*ts bocages,
C'étaient des prés fleuris , séjour des doux loisiis,
Où d'une longue paix ils goûtaient les plaisirs.
Ouvrons donc, il est temps , ma carrière nouvelle ,
Philippe m'encourage , et mon sujet m'appelle ^.
Pour embellir les champs simples dans leurs attfaits,
Gardez-vous d'insulter la nature à grands frais.
Ce noble emploi demande un artiste qui pense ,
Prodigue de génie et non pas de dépense.
Moins pompeux qu'élégant, moins décoré que beau ,
Un jardin , à mes yeux , est un vaste tableau.
Soyez peintre. Les champs , leurs nuances sans nombre ,
Les jets de la lumière et les masses de l'ombré ,
Les heures, les saisons variant tour à tour
I^e cercle de l'année et le cercle du jour,
Et des prés ëmaillës les riches broderies ,
Et des rians coteaux les vertes draperies ,
Les arbres , les rochers , et les eaux et les fleurs ,
Ce sont là vos pinceaux , vos toiles , vos couleurs :
La nature est à vous ; et votre main féconde
Dispose , pour créer, des élémens du monde.
Mais avant de planter, avant que du terrain Votre bêche imprudente ait entamé le sein , Pour donner aux jardins une forme plus pure , Observez , connaissez , imitez la nature. N'avez-vous pas souvent , aux lieux infréquentés , Rencontré tout-à-coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas j dont l'image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie? Saisissez , s'il se peut , leurs traits les plus frappans , Et des champs apprenez l'art de parer les champs.
Voyez aussi les lieux qu'un goût savant décore; Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. Dans sa pompe élégante admirez ChantilU . De héros en héros , d'âge en âge embelli. Bekeil , tout à la fois magnifique et champêtre '', Glianteloup, fier encor de l'exil de son maître , Nous plairont tour à tour. Tel que ce frais bouton ■ , Timide avant-coureur de la belle saison , L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle. Les Grâces , en riant , dessinèrent Montreuil ^. Maupertuis, le Désert, Pûncy, Limours, Auteuil^, Que dans vos frais sentiers doucement on s'égare ! L'ombre du grand Henri chérit encor Navarre. Semblable à son auguste et jeune déité '", Trianon joint la grâce avec la majesté.
26 LES J/VRDINS.
Pour elle il s'embellit , et s'embellit par elle.
Et toi , d'un prince aimable ô l'asile fidèle " ' , Dont le nom trop modeste est indigne de toi , Lieu charmant ! offre-lui tout ce que je lui doi , Un fortuné loisir, une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers , ainsi que du poète , C'est lui qui , dans ce choix d'écrivains enchanteurs , Dans ce jardin paré de poétiques fleurs , Daigne accueillir ma muse. Ainsi du sein de l'herbe , La violette croît auprès du lis superbe. Compagnon inconnu de ces hommes fameux , Ah ! si ma faible voix pouvait chanter comme eux , Je peindrais tes jardins , le dieu qui les habite , Les arts et l'amitié qu'il y mène à sa suite. Beau lieu , fais son bonheur ! et moi , si quelque jour. Grâce à lui , j'embellis un champêtre séjour, De mon illustre appui j'y placerai l'image. De mes premières fleurs je lui promets l'hommage * Pour elle je cultive et j'enlace en festons Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons ; Et si l'ombre , la paix , la liberté m'inspire, A l'auteur de ces dons je dévoûrai ma lyre.
Riche de ses forêts , de ses prés , de ses eaux , Le Germain offre encor des modèles nouveaux. Qui ne connaît Rhinsberg qu'un lac immense arrose , Où se plaisent les arts , où la valeur repose ; Postdam, de la victoire héroïque séjour, Posldam qui, pacifique et guerrier tour a tour, Par la paix et la guerre a pesé sur le monde ; Bellevue où, sans bruit, roule aujourd'hui son onde , Ce fleuve dont l'orgueil aimait à marier A ses tresses de jonc des festons de laurier:
Gosow, fier de ses plans , Cassel , de ses cascades ; Et du charmant Vorlitz les fraîches promenades ? L'eau , la terre , les monts , les vallons et les bois , Jamais d'aspects plus beaux n'ont présenté le choix.
Dans les champs des Césars la maîtresse du monde Offre sous mille aspects sa ruine féconde : Partout, entremêlés d'arbres pyramidaux, Marbres , bronzes , palais , urnes , temples , tombeaux , Parlent de Rome antique ; et la vue abusée Croit, au lieu d'un jardin, parcourir un musée.
L'Ibère avec orgueil , dans leur luxe royal , Vante son Aranjuez , son vieil Escurial , Toi surtout, Idelphonse , et tes fraîches délices. Là ne sont point ces eaux dont les sources factices , Se fermant tout-à-coup , par leur morne repos Attristent le bocage et trompent les échos : Sans cesse résonnant dans ces jardins superbes , D'intarissables eaux , en colonnes , en gerbes , S'élancent, fendent l'air de leurs rapides jets , Et des monts paternels égalent les sommets ; Lieu superbe où Philippe , avec magnificence , Défiait son aïeul, et retraçait la France.
Le Batave à son tour, par un art courageux, Sut changer en jardins son sol marécageux. Mais dans le choix des fleurs une recherche vaine , Des bocages couvrant une insipide plaine , Sont leur seule parure ; et notre œil attristé Y regrette des monts la sauvage âpreté : Mais ses riches canaux et leur rive féconde , De ses moulins dans l'air, de ses barques sur l'onde , Des troupeaux dans ses prés les mobiles lointains , Ses fermes, ses hameaux, voilà ses vrais jardins.
Des arbres résineux la robuste verdure , Les mousses , les lichens qui bravent la froidure > Du Russe , presque seuls , parent le long hiver ; Mais l'art subjugue tout : le feu, vainqueur de Tair, De Flore dans ces lieux entretient la couronne , Et Vulcain y présente un hospice à Pomone. Par ses hardis travaux , tel le plus grand des czars Sut chez un peuple inculte acclimater les arts. Heureux si des médians l'absurde frénésie Ne vient pas en poison changer leur ambroisie ; Et si de Pierre un jour quelque heureux successeur, Sans craindre leur danger, sait goûter leur douceur î
Le Chinois offre aux yeux des beautés pittoresques , Des contrastes frappans, et quelquefois grotesques, Ses temples, ses palais, richement colorés. Leurs murs de porcelaine, et leurs globes dorés.
Vous dirai-je quel luxe, aux rives ottomanes. Charme dans leurs jardins les beautés musulmanes? Là , les arts enchanteurs prodiguent les berceaux , Le marbre des bassins , le murmure des eaux , Les kioks élégans, les fleurs toujours écloses: L'empire d'Orient est l'empire des roses.
Sous un ciel moins heureux , le Sarmate , à son tour. Présente aux yeux ravis plus d'un riant séjour. Tel brille ce superbe et riche paysage Qui fut de Radzivil l'ingénieux ouvrage : Là tout plait à nos yeux, le coteau, le vallon ; Et la belle Arcadie a mérité son nom ' - .
Et pourrais-je oublier ta pompe enchanteresse, Toi dans qui l'élégance est jointe à la richesse , Fortuné Pulhavi, qui seul obtins des dieux Les charmes que le ciel partage à d'autres lieux?
Quel tableau ravissant présentent tes campagnes ! De quel cadre pompeux l'entourent ces montagnes, Où du grand Casimir, seul , sans garde et sans cour, Le palais règne encor sur les champs d'alentour 1 Détours mystérieux , magnifiques allées y Bois charmans, verts coteaux, agréables vallées, Les aspects étrangers, et tes propres trésors. Tout enchante au dedans, tout invite au dehors. Dirai-je les forets dont tes monts se couronnent, Ou ce chêne, géant des bois qui l'environnent , Ou ce beau peuplier de qui l'énorme tronc , Lorsque de cent hivers il a bravé l'affront , Se festonnant de nœuds d'où sort un vert feuillage , Semble orné par le temps, et rajeuni par l'âge?
Pour mieux charmer les yeux, au pied de tes coteaux, La Vistule pour toi roule ses vastes eaux; Pour toi son sein blanchit sous des barques agiles ; Elle baigne tes bois , elle embrasse tes îles. Quel plaisir, quand le soir jette ses derniers feux , De voir peints à la fois dans ses flots radieux , Qu'un beau pourpre colore et qu'un blanc pur argenté, Le soleil expirant et la lune naissante I Là , d'un chemin public c'est l'aspect animé ; Du plus loin qu'il te voit , le voyageur charmé S'arrête , admire , et part emportant ton image ; Le fleuve , le ruisseau , la forêt , le bocage , Les arcs lointains des ponts , la flèche des clochers , Me frappent tour à tour ; tes grottes , tes rochers , Sont de vastes palais voûtés par la nature ; D'autres , enfans de l'art , ont chacun leur parure. Là les fleurs , l'oranger, les myrtes toujours verts , Jouissent du printemps et tronipent les hivers ;
D'un portique pompeux leur abri se décore Et leur parfum trahit la retraite de Flore.
Ailleurs , c'est un musée, asile studieux ; Livres , bronzes , tableaux , là tout charme les yeux , Là , même après Mérope , Athalie et Zaïre , Mes faibles vers peut-être obtiennent un sourire.
Rome , Athène , en ces lieux quel art vous imita? Je reconnais de loin le temple de Vesta; Voici la roche auguste où tonnait la sibylle ; Sa main n'y trace plus sur la feuille mobile Ces arrêts fugitifs , tableaux de l'avenir : Ici c'est le passé qui parle au souvenir. Ses nombreux monumens enrichissent l'histoire , Et ce temple est pour nous le temple de mémoire : J'y trouve le bon roi , l'usurpateur cruel, Et les traits de Henri près de ceux de Cromwell; La chaîne de Stuart , ce livre d'Antoinette Par qui montait vers Dieu sa prière secrète. Ah ! couple infortuné , sujet de tant de pleurs, Vos noms seuls prononcés attendrissent les cœurs .'
Au sortir de ce temple où revivent les âges , Un autre va des lieux me montrer les images : Imagination , pouvoir que j'ai chanté , Conduis moi , porte-moi dans ce temple enchanté , Où des murs byzantins, d'un temple où le druide Souillait de sang humain son autel homicide , D'un palais de l'Ecosse et d'un fort de Paris S'assemblent les fragmens , l'un de l'autre surpris. Rome , Rome elle-même , en ravages féconde , Mêle ici sa ruine aux ruines du monde : Un roc du Capitole y venge l'univers ! Mais un temple est formé de ces débris divers ;
11 peint le monde entier, il orne le bocage ,
Et le temps destructeur méconnaît son ouvrage.
Au fond de ce bosquet , vers ce lieu retiré , J'avance, et je découvre un débris plus sacré. Venez ici , vous tous dont l'âme recueillie Vit des tristes plaisirs de la mélancolie : Voyez ce mausolée , où le bouleau pliant , Lugubre imitateur du saule d'Orient , Avec ses longs rameaux et sa feuille qui tombe , Triste et les bras pendans , vient pleurer sur la tombe.
Et toi , dont le génie orna ce lieu charmant , Que ce lieu pour toi-même est un doux monument I Il te vit , fille heureuse , adorer un bon père , Te vit heureuse épouse et bienheureuse mère : Ta fille à ces beautés prête un charme nouveau ; Elle embellit les fleurs , le bosquet , le ruisseau , Te rend plus chers les bois chéris de tes ancêtres. Là vos plus doux plaisirs sont des plaisirs champêtres ; Là communs sont vos vœux , votre bonheur commun ; Vos parcs sont séparés, et vos cœurs ne sont qu'un.
Et moi , peintre des champs , moi qui ferai peut-être Vivre ces beaux jardins que vos mains ont fait naître , Mon nom, du moins, mon nom habite donc ces lieux La pierre qui l'honore est donc chère à vos yeux î Des groupes de bergers et des chœurs de bergères Viennent donc quelquefois de leurs danses légères Animer la prairie où gît modestement, Au bord d'un clair ruisseau, mon humble monument ! Ah ! que ne peut ma voix s'y faire un jour entendre ! Mes chants vous rendraient grâce; et, pour une âme tendre. Quels sons harmonieux, quels accords ravissans, De la reconnaissance égalent les accens?
n2 LES JARDINS
Entendez donc sa voix ; et que son doux langage Pour moi soit un plaisir et pour vous un hommage.
Enfin , je viens à toi , florissante Albion , Au bel art des jardins instruite par Bacon : De Pope , de Milton , les chants le secondèrent ; A leurs voix des vieux parcs les terrasses tombèrent , Le niveau fut brisé , tout fut libre ; et tes mains Ont, comme tes cités, affranchi tes jardins. Lin goût plus pur orna , dessina les bocages ; Eh ! qui pourrait compter les parcs , les paysages , Les sites enchanteurs qu'arrose, dans son cours, Ce fleuve impérieux, qui, dans ses longs détours , Parmi des prés fleuris , des campagnes fécondes , Marche vers l'Océan en souverain des ondes , Plus riche que l'Hermus, plus vaste que le Rhin , Et dont l'urne orgueilleuse est l'urne du destin?
Combien j'aime Par k-place, où, content d'un bocage, L'ambassadeur des rois se plaît à vivre en sage; Leasowe , de Shenstone autrefois le séjour, Où tout parle de vers, d'innocence et d'amour; Hagley, nous déployant son élégance agreste , Et Pain'shill , si charmant dans sa beauté modeste, Et Bowton et Foxly, que le bon goût planta. Fier d'obéir lui-même aux lois qu'il nous dicta ; Tous deux voisins, tous deux aimés des dieux champêtres. Et , malgré leur contraste, amis comme leurs maîtres !
Toi-même viens enfin prendre place en mes chants , Chiswick, plein des trésors de la ville et des champs; Soit que dans tes bosquets j'admire la nature. Soit que ton élégante et noble architecture , Dans ce beau pavillon , dont l'œil est amoureux , Du grand Palladio m'offre l'ouvrage heureux;
Soit que , dans ce salon où la toile respire , La Flandre et TAusonie offrent à Devonshire D'innombrables beautés , qu'efface un de ses traits. Charmez donc ses loisirs , beaux lieux , asile frais , Et , quand son goût vous prête une grâce nouvelle . Croissez , ombragez-vous , et fleurissez pour elle
J'ai dit les lieux charmans que l'art peut imiter , Mais il est des ëcueils que l'art doit éviter» L'esprit imitateur trop souvent nous abuse ^ Ne prêtez point au sol des beautés qu'il refuse Avant tout, connaissez votre site; et du lieu Adorez le Génie , et consultez le Dieu ; Ses lois impunément ne sont pas offensées , Cependant, moins hardi qu'étrange en ses pensées, Tous les jours , dans les champs , un artiste sans goût Change , mêle , déplace , et dénature tout , Et, par l'absurde choix des beautés qu'il allie , Revient gâter en France un site d'Italie o
Ce que votre terrain adopte avec plaisir Sachez le reconnaître , osez vous en saisir. C'est mieux que la nature , et cependant c'est elle ; C'est un tableau parfait qui n'a point de modèle. Ainsi savaient choisir les Berghems , les Poussins» Voyez , étudiez leurs chefs-d'œuvre divins ; Et ce qu'à la campagne emprunta la peinture , Que l'art reconnaissant le rende à la nature.
Maintenant des terrains examinons le choix , Et quels lieux se plairont à recevoir vos lois. Il fut un temps funeste où , tourmentant la terre , Aux sites les plus beaux l'art déclarait la guerre ; Et comblant les vallons , et rasant les coteaux , D'un sol heureux formait d'insipides plateaux.
Par un contraire abus , l'art , tyran-des campagnes , Aujourd'hui veut créer des vallons , des montagnes. Evitez ces excès : vos soins infructueux Vainement combattraient un terrain montueux ; Et dans un sol égal un humble monticule Veut être pittoresque , et n'est que ridicule.
Désirez- vous un lieu propice à vos travaux? Loin des champs trop unis , des monts trop inégaux , J'aimerais ces hauteurs où , sans orgueil , domine Sur un riche vallon une belle colline.
Là , le terrain est doux sans insipidité , Élevé sans raideur , sec sans aridité.
Vous marchez : l'horizon vous obéit : la terré S'élève ou redescend , s'étend ou se resserre. Vos sites , vos plaisirs changent à chaque pas.
Qu'un obscur arpenteur , armé de son compas , Au fond d'un cabinet , d'un jardin symétrique Confie au froid papier le plan géométrique ; Vous , venez sur les lieux. Là , le crayon en main , Dessinez ces aspects , ces coteaux , ce lointain ; • Devinez les moyens , pressentez les obstacles : C'est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat connaîtra la beauté. Est-il nu? que des bois parent sa nudité : Couvert? portez la hache en ses forets profondes: Humide? en lacs pompeux , en rivières fécondes , Changez cette onde impure ; et , par d'heureux travaux , Corrigez à la fois l'air , la terre et les eaux : Aride, enfin? cherchez , sondez , fouillez encore ; L'eau , lente à se trahir , peut-être est près d'éclore. Ainsi , d'un long effort moi-même rebuté , Quand j'ai d'un froid détail maudit l'aridité ,
Soudain un Irait heureux jaillit d'un fond stérile , Et mon vers ranimé coule enfin plus facile.
Il est des soins plus doux , un art plus enchanteur. C'est peu de charmer l'œil , il faut parler au cœur. Avez-vous donc connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles? Avez-vous entendu des eaux , des prés , des bois , La muette éloquence et la secrète voix? Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux , les passages sans nombre M'intéressent toujours. Simple et grand , fort et doux , Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts. Là , que le peintre vienne enrichir sa palette ; Que l'inspiration y trouble le poète ; Que le sage du calme y goûte les douceurs ; L'heureux , ses souvenirs ; le malheureux , ses pleurs. Mais l'audace est commune , et le bon sens est rare. Au lieu d'être piquant , souvent on est bizarre. Gardez que , mal unis , ces effets différens Ne forment qu'un chaos de traits incohérens. Les contradictions ne sont pas des contrastes.
D'ailleurs , à ces tableaux il faut des toiles vastes. N'allez pas resserrer dans des cadres étroits , Des rivières , des lacs , des montagnes , des bois. On rit de ces jardins , absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie ; Où l'art, invraisemblable à la fois et grossier , Enferme en un arpent un pays tout entier.
Au lieu de cet amas , de ce confus mélange , Variez les sujets , ou que leur aspect change : Rapprochés , éloignés , entrevus , découverts , Qu'ils offrent tour à tour vingt spectacles divers.
SG LES JARDI?^S.
Que de l'efTet qui suit l'adroite incertitude Laisse à l'œil curieux sa douce inquiétude ; Qu'enfin les ornemens avec goût soient placés , Jamais trop imprévus , jamais trop annoncés.
Surtout du mouvement : sans lui , sans sa magie , L'esprit désoccupé retombe en léthargie ; Sans lui , sur vos champs froids mon œil glisse au hasard. Des grands peintres encor faut-il attester l'art? Voyez-les prodiguer de leur pinceau fertile De mobiles objets sur la toile immobile , L'onde qui fuit , le vent qui courbe les rameaux , Les globes de fumée exhalés des hameaux , Les troupeaux, les pasteurs , et leurs jeux et leur danse ; Saisissez leur secret , plantez en abondance Ces souples arbrisseaux , et ces arbres mouvans , Dont la tête obéit à l'haleine des vents ; Quels qu'ils soient , respectez leur flottante verdure , Et défendez au fer d'outrager la nature. Voyez-la dessiner ces chênes , ces ormeaux; Voyez comment sa main , du tronc jusqu'aux rameaux , Des rameaux au feuillage , augmentant leur souplesse , Des ondulations leur donna la mollesse.
Mais les ciseaux cruels...,. Prévenez ce forfait, Nymphes des bois, courez. Que dis-je? c'en est fait : L'acier a retranché leur cime verdoyante ; Je n'entends plus au loin sur leur tête ondoyante Le rapide Aquilon légèrement courir , Frémir dans leurs rameaux , s'éloigner, et mourir : Froids , monotones , morts , du fer qui les mutile Ils semblent avoir pris la raideur immobile.
Vous donc , dans vos tableaux amis du mouvement , A vos arbres laissez leur doux balancement.
Qu'en mobiles objets la perspective abonde : Faites courir, tomber et rejaillir cette onde Vous voyez ces vallons et ces coteaux déserts ; Des différens troupeaux dans les sites divers , Envoyez , répandez les peuplades nombreuses. Là , du sommet lointain des rodées buissonneuses , Je vois la chèvre pendre ; ici de mille agneaux L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline , Couché sur ses genoux , le bœuf pesant rumine Tandis qu'impétueux , fier, inquiet , ardent , Cet animal guerrier qu'enfanta le trident Déploie , en se jouant dans un gras pâturage , Sa vigueur indomptée et sa grâce sauvage. Que j'aime et sa souplesse et son port animé ; Soit que dans le courant du fleuve accoutumé , En frissonnant il plonge , et , luttant contre l'onde , Batte Ju pied le flot qui blanchit et qui gronde ; Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ; Soit que , livrant aux vents ses longs crins vagabonds , Superbe , l'œil en feu , les narines fumantes , Beau d'orgueil et d'amour, il vole à ses amantes : Quand je ne le vois plus , mon œil le suit encor.
Ainsi de la nature épuisant le trésor.
Le terrain , les aspects , les eaux et les ombrages Donnent le mouvement , la vie aux paysages.
Voulez-vous mieux encor fixer l'œil enchanté? Joignez au mouvement un air de liberté ; Et laissant des jardins la limite indécise , Que l'artiste l'efface , ou du moins la déguise. Où l'œil n'espère plus , le charme disparaît. Aux bornes d'un beau lieu nous touchons à regret î
Bientôt il nous ennuie , et même nous irrite : Au-delà de ces murs , importune limite , On imagine encor de plus aimables lieux ; Et l'esprit inquiet désenchante les yeux.
Quand , toujours guerroyant , vos gothiques ancêtres Transformaient en champs -clos leurs asiles champêtres , Chacun dans son donjon , de murs environné , Pour vivre sûrement , vivait emprisonné.
Mais que fait aujourd'hui cette ennuyeuse enceinte Que conserve l'orgueil et qu'inventa la crainte ? A ces murs qui gênaient , attristaient les regards , Le goût préférerait ces verdoyans remparts , Ces murs tissus d'épine , où votre main tremblante Cueille ou la rose inculte , ou la mûre sanglante. Mais les jardins bornés m'importunent encor. Loin de ce cercle étroit prenons enfin l'essor Vers un genre plus vaste et des formes plus belles , Dont seul Ermenonville offre encor des modèles. Les jardins appelaient les champs dans leur séjour ; Les jardins dans les champs vont entrer à leur tx)ur. Du haut de ces coteaux , de ces monts d'où la vue D'un vaste paysage embrasse l'étendue , La nature au Génie a dit : « Ecoute-moi : » Tu vois tous ces trésors ; ces trésors sont à toi. » Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse , » Mes travaux imparfaits implorent ton adresse. » Elle dit. Il s'élance ; il va de tous côtés Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés ; Des vallons aux coteaux , des bois à la prairie , Il retouche en passant le tableau qui varie ; 11 sait, au gré des yeux, réunir, détacher, Eclairer , rembrunir , découvrir ou cacher.
11 ne compose pas; il corrige, il épure,
Il achève les traits qu'ébaucha la nature.
Le front des noirs rochers a perdu sa terreur ;
La forêt égayée adoucit son horreur ;
Un ruisseau s'égarait, il dirige sa course;
Il s'empare d'un lac , s'enrichit d'une source.
Il veut , et des sentiers courent de toutes parts
Chercher, saisir, lier tous ses membres épars ,
Qui, surpris , enchantés du nœud qui les rassemble ,
Forment de cent détails un magnifique ensemble.
Ces grands travaux peut-être épouvantent votre art. Rentrez dans nos vieux parcs , et voyez d'un regard Ces riens dispendieux , ces recherches frivoles , Ces treillages sculptés, ces bassins, ces rigoles. Avec bien moins de frais qu'un art minutieux N'orna ce seul réduit qui plaît un jour aux yeux , Vous allez embellir un paysage immense.
Tombez devant cet art , fausse magnificence ; Et qu'un jour transformée en un nouvel Eden , La France à nos regards offre un vaste jardin.
Dans mes leçons encor je voudrais vous apprendre L'art d'avertir les yeux , et l'art de les surprendre. Mais , avant de dicter des préceptes nouveaux , Deux genres, dès long-temps ambitieux rivaux, Se disputent nos vœux. L'un à nos yeux présente D'un dessin régulier l'ordonnance imposante , Prête aux champs des beautés qu'ils ne connaissaient pas, D'une pompe étrangère embellit leurs appas , Donne aux arbres des lois , aux ondes des entraves, Et , despote orgueilleux , brille entouré d'esclaves ; Son air est moins riant et plus majestueux. L'autre , de la nature amant respectueux ,
L'orne sans la farder, traite avec indulgence Ses caprices charmans , sa noble négligence , Sa marche irrégulière , et fait naître avec art Des beautés du désordre , et même du hasard.
Chacun d'eux a ses droits; n'excluons l'un ni l'autre ; Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre '•^. L'un, content d'un verger, d'un bocage , d'un bois. Dessine pour le sage , et l'autre pour les rois. Les rois sont condamnés à la magnificence : On attend autour d'eux l'effort de la puissance; On y veut admirer, enivrer ses regards Des prodiges du luxe , et du faste des arts. L'art peut donc subjuguer la nature rebelle ; Mais c'est toujours en grand qu'il doit triompher d'elle. Son éclat fait ses droits ; c'est un usurpateur Qui doit obtenir grâce à force de grandeur. Loin donc ces froid/é jardins , colifichet champêtre , Insipides réduits , dont l'insipide maître Vous vante , en s'admirant , ses arbres bien peignés ; Ses petits salons verts bien tondus , bien soignés ; Son plan bien symétrique , où , jamais solitaire , Chaque allée a sa sœur, chaque berceau son frère : Ses sentiers ennuyés d'obéir au cordeau , Son parterre brodé , son maigre filet d'eau , Ses buis tournés en globe , en pyramide , en vase , Et ses petits bergers bien guindés sur leur base. Laissez-le s'applaudir de son luxe mesquin ; Je préfère un champ brut à son triste jardin.
Loin de ces vains apprêts , de ces petits prodiges , Venez , suivez mon vol au pays des prestiges , A ce pompeux Versaille , à ce riant Marli , Que Louis , la nature et l'art ont embelli :
C'est là que tout est grand , que l'art n'est point timide ;
Là tout est enchanté , c'est le palais d'Armide;
C'est le jardin d'Alcine , ou plutôt d'un héros,
Noble dans sa retraite et grand dans son repos ,
Qui cherche encore à vaincre , à dompter des obstacles ,
Et ne marche jamais qu'entouré de miracles.
Voyez-vous et les eaux , et la terre , et les bois ,
Subjugués à leur tour, obéir à ses lois ;
A ces douze palais d'élégante structure
Ces arbres marier leur. verte architecture ,
Ces bronzes respirer, ces fleuves suspendus ,
En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus ,
Tomber, se prolonger dans des canaux superbes ,
Là s'épancher en nappe , ici monter en gerbes,
Et , dans l'air s'enflammant aux feux d'un soleil pur.
Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude et d'azur ?
Si j'égare mes pas dans ces bocages sombres ,
Des faunes, des sylvains en ont peuplé les ombres ,
Et Diane et Vénus enchantent ce beau lieu.
Tout bosquet est un temple et tout marbre est un dieu ;
Et Louis , respirant du fracas des conquêtes ,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.
C'est dans ces grands effets que l'art doit se montrer.
Mais l'esprit aisément se lasse d'admirer : J'applaudis l'orateur dont les nobles pensées Roulent pompeusement , avec soin cadencées : Mais ce plaisir est court. Je quitte l'orateur Pour chercher un ami qui me parle du cœur '^. Du marbre , de l'airain , qu'un vain luxe prodigue , Des ornemens de l'art l'œil bientôt se fatigue ; Mais les bois, mais les eaux , mais les ombrages frais , Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais.
Aimez donc des jardins la beauté naturelle; Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle. Regardez dans Milton '^, quand ses puissantes mains Préparent un asile au premier des humains : Le voyez-vous tracer des routes régulières . Contraindre dans leur cours des ondes prisonnières? Le voyez-vous parer d'étrangers ornemens L'enfance de la terre et son premier printemps? Sans contrainte , sans art , de ses douces prémices La nature épuisa les plus pures délices. Des plaines , des coteaux le mélange charmant , Les ondes à leur choix errantes mollement , Des sentiers sinueux les routes indécises , Le désordre enchanteur, les piquantes surprises , Des aspects où les yeux hésitaient à choisir, Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure , Mille arbres , de ces lieux ondoyante parure , Charme de l'odorat , du goût et des regards , Élégamment groupés , négligemment épars , Se fuyaient , s'approchaient , quelquefois à leur vue Ouvraient dans le lointain une scène imprévue. Ou , tombant jusqu'à terre et recourbant leurs bras , Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas : Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure , Et de fleurs , en passant , semaient leur chevelure. Dirai-je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux, Entrelaçant en voûte , en alcôve , en berceaux , Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries?
C'est la que. les yeux pleins de tendres rêveries, Eve à son jeune époux abandonna sa main. Et rougit comme l'aube aux portes du matin.
Tout les félicitait dans toute la nature , Le ciel par son éclat , l'onde par son murmure ; La terre en tressaillant ressentit leurs plaisirs ; Zéphyre aux antres verts redisait leurs soupirs ; Les arbres frémissaient , et la rose , inclinée , Versait tous ses parfums sur le lit d'hyménée. . . O bonheur ineffable ! ô fortunés époux ! Heureux dans ses jardins, heureux qui , comme vous, Vivrait loin des tourmens où l'orgueil est en proie , Riche de fruits, de fleurs, d'innocence et de joie !
Ah ! si la paix des champs , si leurs heureux loisirs N'étaient pas le plus pur, le plus doux des plaisirs , D'où viendrait sur nos cœurs leur secrète puissance? Tout regrette ou chérit leur paisible innocence. Le sage à son jardin destine ses vieux ans; Un grand fuit son palais pour sa maison des champs , Le poète recherche un bosquet solitaire ; A son triste bureau le marchand sédentaire , Lassé de ses calculs , lassé de son comptoir, D'avance se promet un champêtre manoir.
Rêve ses boulingrins , ses arbres , son bocage , Et d'un verger futur se peint déjà l'image. Que dis-je? Au doux repos invitant de grands cœurs , Un jardin quelquefois fut le prix des vainqueurs : Là le terrible Mars , sans glaive , sans tonnerre , Las de l'ensanglanter, fertilise la terre ; Au lieu de ses soldats il compte ses troupeaux ; Au chêne du bocage il suspend ses drapeaux : Sur ses foudres éteints je vois s'asseoir Pomone ; Paies ceint en riant les lauriers de Bellone , Et l'airain , désormais fatal aux daims légers , A rendu les échos aux chansons des bergers.
Tel est Bleinheim , Bleinheim la gloire de ses maîtres '^, Plein des pompes de Mars et des pompes champêtres ; En vain ce nom fameux atteste nos revers , Monument d'un grand homme, il a droit à mes vers. Si des arts créateurs j'y cherche les prodiges , Partout l'œil est charmé de leurs brillans prestiges , Et l'on doute , à l'aspect de ces nobles travaux , Qui doit frapper le plus du peuple ou du héros. Si j'y viens des vieux temps retrouver la mémoire , Je songe , ô Rosamonde ! à ta touchante histoire ' ' : De Rose mieux que toi qui mérita le nom ? En vain de la beauté le ciel t'avait fait don , Tendre et fragile fleur, flétrie en ton jeune âge , Tu ne vécus qu'un jour, ce fut un jour d'orage... Dans ce nouveau dédale , où te cacha Merlin , Ta rivale en fureur pénètre, un fil en main; Et , livrant Rosamonde à sa rage inhumaine , Ce qui servit l'amour fait triompher la haine.
Ah ! malheureux objet et de haine et d'amour, Tu n'es plus; mais ton ombre habite ce séjour : Chacun vient t'y chercher de tous les coins du monde , Chacun grossit de pleurs le puits de Rosamonde ; Ton nom remplit encor ce bosquet enchanté , Et, pour comble de gloire , Addison t'a chanté !
Mais ces tendres amours et ce récit antique , Qu'ont-ils de comparable au vœu patriotique Qui , gravé sur l'airain par un don glorieux , Acquitta de Malbrough les faits victorieux ?
Je ne décrirai point ce palais, qui présente La solide beauté de sa masse imposante , Et promet de porter aux siècles à venir D'un bienfait immortel l'immortel souvenir ;
Ni ces riches tapis, où combattent entre elles La palme de Bleinheim et la palme d'Arbelles ; Ni du triomphateur le bronze colossal , 13u prodige de Rhode audacieux rival ; Ni ce pont , monument de tendresse et de gloire , Que riiyménée en deuil offrit à la victoire ; Ce pont digne de Rome , et tel , que dans son sein Aurait pu s'épancher l'urne immense du Rhin. Ah ! dans cette héroïque et riante retraite , O champs ! d'autres beautés frappent votre poète ! Assez long-temps de l'art les fastueux apprêts , Et le bronze immobile, et les marbres muets, De tant d'autres vainqueurs furent le prix vulgaire ; Il faut d'autres honneurs à ce foudre de guerre. Par un don plus nouveau, mais non moins solennel, Grand comme ses desseins et comme eux éternel , La nature elle-même , avec magnificence Consacre le bienfait et la reconnaissance : Dans un jardin superbe, à fêter un héros Elle-même elle invite et la terre et les flots : Pour chanter ses exploits les bois ont leurs Orphées ; Leur ombrage est son dais, leurs festons ses trophées; Le ciel à son triomphe enchaîne les saisons ; De leurs fruits tous les ans son char reçoit les dons ; Tous les ans de leurs fleurs les brillantes prémices Reviennent de son front parer les cicatrices : L'été conte à l'été, le printemps au printemps , Sa journée immortelle et ses faits éclatans; La veillée en redit l'histoire triomphante ; Le hameau les apprend , la bergère les chante : Point de terme au bienfait : un peuple généreux Paîra le sang du père à ses derniers neveux ;
Et, sur eux étendant sa longue bienfaisance, Comme le ciel punit , Albion récompense.
Ahlpour comble d'honneur, puisse un Spencer nouveau ' " Par un chant de famille honorer son tombeau ! Malbrough ! Spencer ! l'honneur du moderne Elysée I Malbrough en est l'Achille , et Spencer le musée ; Mais , dans la douce paix des bois élysiens , Malbrough , heureux Bleinheim , regrette encor les tiens , Tant ce prix glorieux fut cher à sa grande âme ! Vous donc , fiers de leurs noms , vous que leur gloire
enflamme , Vous serez dignes d'eux, vous serez les Spencers Qui chérissent les arts et connnandent aux mers : Bienfaitrice sévère , Albion vous contemple ; Salaire des vertus, Bleinheim en doit l'exemple : Ouï, s'il ne reproduit un exemple si beau, Le temple de la gloire en devient le tombeau ; Mais que dis-je? aux talens, au vieil honneur fidèle, Bleinheim au monde encore en offre le modèle ; L'immortelle Uranie en habite les tours ; Là de plus d'une étoile Herschel traça le cours , Herschel qui de Newton agrandit l'héritage. Un jour peut-être, un jour, par un nouvel hommage , Malbrough , astre nouveau , prendra sa place aux cieux ; Herschel lui marquera son chemin radieux. Jadis craint sur la terre , aujourd'hui sur les ondes , Ses feux à vos vaisseaux montreront les deux mondes ; Mais quels lieux verront-ils , quel climat reculé Où du fameux Malbrough le nom n'ait pas volé , Et ne se mêle pas , sur ces plages lointaines , Aux grands noms des Condés , aux grands noms des Turennes ?
4 ces noms mon cœur bat, des pleurs mouillent mes yeux: O France ! ô doux pays , berceau de nos aïeux ! Si je puis t'oublier, si tu n'es pas sans cesse Le sujet de mes chants , T objet de ma tendresse , Que de te voir jamais je perde le bonheur, Que mon nom soit sans gloire, et mes chants sans honneur!
Adieu , Bleinheim : Chambord à son tour me rappelle ' '», Chambord qu'obtint, pour prix de sa palme immortelle. Ce Saxon , ce héros adopté par mon roi , Par qui Bleinheim peut-être envia Fontenoi. Là ne s'élèvent point des tours si magnifiques , D'aussi riches palais, d'aussi vastes portiques; Mais sa gloire l'y suit , mais à de feints combats Lui-même, en se jouant, conduit ses vieux soldats. Tels , au bord du Léthé , les héros du vieil âge De la guerre , dit-on , aiment toujours l'image; Et , dans ces lieux de paix trouvant les champs de Mars , Dardent encor la lance, et font voler des chars.
Oh! si j'avais ce luth dont le charme autrefois Entraînait sur l'Hémus les rochers et les bois , Je le ferais parler ; et sur les paysages Les arbres tout-à-coup déploîraient leurs ombrages ; Le chêne , le tilleul , le cèdre et l'oranger, En cadence viendraient dans mes champs se ranger . Mais l'antique harmonie a perdu ses merveilles : La lyre est sans pouvoir, les rochers sans oreilles; L'arbre reste immobile aux sons les plus flatteurs , Et l'art et le travail sont les seuls enchanteurs. Apprenez donc de l'art quel soin et quelle adresse
Prête aux arbres divers la grâce ou la richesse.
Par ses fruits , par ses fleurs , par son beau vêtement ,
L'arbre est de nos jardins le plus bel ornement :
Pour mieux plaire à nos yeux combien il prend de formes !
Là , s'étendent ses bras pompeusement informes; '
Sa tige ailleurs s'élance avec légèreté.
Ici , j'aime sa grâce ; et là , sa majesté :
Il tremble au moindre souffle , ou contre la tempête
Raidit son tronc noueux et sa robuste tête ;
Rude ou poli , baissant ou dressant ses rameaux ,
Véritable Protée entre les végétaux ,
Il change incessamment , pour orner la nature ,
Sa taille , sa couleur, ses fruits et sa verdure. Ces effets variés sont les trésors de l'art ,
Que le goût lui défend d'employer au hasard.
Des divers plants encor la forme et l'étendue
Sous des aspects divers viennent charmer la vue.
Tantôt un bois profond , sauvage , ténébreux ,
Epanche une ombre immense ; et tantôt moins nombreux
Un plant d'arbres choisis forme un riant bocage :
Plus loin , distribués dans un frais paysage ,
Des groupes élégans frappent l'œil enchanté ;
Ailleurs , se confiant à sa propre beauté ,
Un arbre seul se montre , et seul orne la terre.
Tels , si la paix des champs peut rappeler la guerre ,
Une nombreuse armée étale à nos regards
Des bataillons épais , des pelotons épars ;
Et là , fier de sa force et de sa renommée ,
Un héros seul avance , et vaut seul une armée.
Tous ces plants différens suivent diverses lois.
Dans les jardins de l'art , notre luxe autrefois Des arbres isolés dédaignait la parure : Ils plaisent aujourd'hui dans ceux de la nature. Par un caprice heureux , par de savans hasards , Leurs plants désordonnés charmeront nos regards. Qu'ils diffèrent d'aspect , de forme , de distance ; Que toujours la grandeur, ou du moins l'élégance , Distingue chaque tige , ou que l'arbre honteux Se cache dans la foule et disparaisse aux yeux. Mais lorsqu'un chêne antique , ou lorsqu'un vieil érable , Patriarche des bois , lève un front vénérable , Que toute sa tribu , se rangeant à l'entour, S'écarte avec respect , et compose sa cour; Ainsi l'arbre isolé plaît aux champs qu'il décore.
Avec bien plus de choix et plus de goût encore Les groupes offriront mille tableaux heureux. D'arbres plus ou moins forts , et plus ou moins nombreux,
Formez leur masse épaisse ou leurs touffes légères : De loin l'œil aime à voir tout ce peuple de frères. C'est par eux que Ton peut varier ses dessins , Rapprocher et tantôt repousser les lointains, Séparer, réunir, et sur les paysages Etendre ou replier le rideau des ombrages.
Vos groupes sont formés : il est temps que ma voix A connaître un peu d'art accoutume les bois. Bois augustes , salut î Vos voûtes poétiques N'entendent plus le Barde et ses affreux cantiques ; Un délire plus doux habite vos déserts ; Et vos antres encor nous mtruisent en vers. Vous inspirez les miens, ombres majestueuses I Souffrez donc qu'aujourd'hui mes mains respectueuses Viennent vous embellir, mais sans vous profaner , C'est de vous que je veux apprendre à vous orner.
Les bois peuvent s'offrir sous des aspects sans nombre ; Ici, des troncs pressés rembruniront leur ombre , Là, de quelques rayons égayant ce séjour. Formez un doux combat de la nuit et du jour ; Plus loin , marquant le sol de leurs feuilles légères Quelques arbres épars joûront dans les clairières Et, flottant l'un vers l'autre, et n'osant se toucher Paraîtront à la fois se fuir et se chercher. Ainsi, le bois par vous perd sa rudesse austère : Mais n'en détruisez pas le grave caractère ; De détails trop fréquens, d'objets minutieux, N'allez pas découper son ensemble à nos yeux ; Qu'il soit un , simple et grand , et que votre art lui laisse Avec toute sa pompe un peu de sa rudesse. Montrez ces troncs brisés; je veux de noirs torrens Dans les creux des ravins suivre les flots errans.
Du temps , des eaux , de l'air, n'effacez point la trace ; De ces rochers pendans respectez la menace ; Et qu'enfin dans ces lieux empreints de majesté Tout respire une mâle et sauvage beauté.
Mais tel est des humains l'instinct involontaire ; Le désert les effraie. En ce bois solitaire Placez donc, s'il se peut, pour consoler le cœur, L'asile du travail ou celui du malheur.
Il est des temps affreux où des champs de leurs pères ' Des proscrits sont jetés aux terres étrangères : Ah ! plaignez leur destin , mais félicitez-vous ; De vos riches tableaux le tableau le plus doux , A ces infortunés vous le devrez peut-être ; Que dans l'immensité de votre enclos champêtre Un coin leur soit gardé ; donnez à leurs débris , Au fond de vos forêts , de tranquilles abris ; A vos palais pompeux opposez leurs cabanes ; Peuplés par eux , vos bois ne seront plus profanes, Et leur touchant aspect consacrera ces lieux.
Mais surtout , si l'exil de leur cloître pieux ' A banni ces reclus qui sous des lois austères Dérobent aux humains leurs tourmens volontaires , Ces enfans de Bruno , ces enfans de Rancé , Qui tous , morts au présent , expiant le passé , Entre le repentir et la douce espérance , Vers un monde à venir prennent leur vol immense , Accueillez leur malheur, et que sous d'humbles toits Paisible colonie, ils habitent vos bois. A peine on aura su le sort qui les exile , Vos soins hospitaliers , et leur modeste asile , Des hameaux d'alentour femmes, enfans, vieillards, Vers ces hôtes sacrés courront de toutes parts :
La richesse y viendra visiter l'indigence ; L'orgueil , l'humilité ; le plaisir, la souffrance : Vous-même , abandonnant pour leurs âpres forêts Et vos salons dorés et vos ombrages frais , Viendrez au milieu d'eux dans une paix profonde Désenchanter vos cœurs des voluptés du monde ; Loin de ce monde où règne un air contagieux , Vous aimerez ce bois sombre et religieux , Ses pâles habitans , leur rigide abstinence , Leur saint recueillement , leur éternel silence , Et, la bêche à la main , la pénitence en deuil, Anticipant la mort , et creusant son cercueil. La terre sentira leur présence féconde : Pour vous , pour vos moissons , vers le Maître du monde Ils lèveront leurs mains ; vous devrez à leurs vœux Et les biens d'ici-bas, et les trésors des cieux; Et , lorsqu'à la lueur des lampes sépulcrales , De silences profonds, coupés par intervalles , Du sein de la foret leurs nocturnes concerts En sons lents et plaintifs monteront dans les airs , Peut-être à ces accens vous trouverez des charmes ; Vous envîrez leurs pleurs , vous y joindrez vos larmes ; Et le corps sur la terre , et l'esprit dans le ciel , Vos vœux iront ensemble aux pieds de l'Eternel. Ainsi votre forêt prend un aspect moins rude ; Vous charmez son effroi , peuplez sa solitude , Animez son silence , et goûtez à la fois Les charmes d'un bienfait et le charme des bois ; Mais sans nuire à sa pompe égayez sa tristesse.
Le bocage , moins fier, avec plus de mollesse Déploie à nos regards des tableaux plus rians Veut un site agréable et des contours lians ,
Fuit, revient, et s'égare en routes sinueuses. Promène entre des fleurs des eaux voluptueuses ; Et j'y crois voir encore, ivre d'un doux loisir, Epicure dicter les leçons du plaisir.
Mais c'est peu qu'en leur sein le bois ou le bocage Renferment leur richesse élégante ou sauvage ; Dans l'art d'orner les champs , comme dans nos écrits . A la variété le goût donne le prix :
Cette variété , séduisante déesse , Qui, flattant de nos cœurs l'inconstante faiblesse , Un prisme dans les mains , colore l'univers , Et fait, d'un seul tableau , mille tableaux divers. Dans vos heureux travaux rendez-lui donc hommage ; Le chef-d'œuvre des dieux vous en offre l'image. Regardez cette tête où la divinité Semble imprimer ses traits ; quelle variété ! Des sentimens du cœur majestueux théâtre , Le front s'épanouit en ovale d'albâtre , Et , doublant son éclat par un contraste heureux , S'entoure et s'embellit de l'ombre des cheveux ; L'œil ardent réunit des faisceaux de lumière , Deux noirs sourcils en arc protègent sa paupière ; Et la lèvre , où s'empreint la rougeur du corail , De la blancheur des dents relève encor l'émail ; Le nez , dans sa longueur dessinant le visage , Par une ligne droite avec art le partage , Tandis que , déployant ses contours gracieux , La joue au teint vermeil s'arrondit à nos yeux. Voyez le pied , la main , dont la structure étale De ses doigts variés la longueur inégale ; Voilà votre modèle. Heureux imitateur.
Suivez dans ses dessins la main du Créateur ;
CHAJNT II. 55
Et d'objets en objets promené dans l'espace , Que l'œil toujours jouisse , et jamais ne se lasse.
N'allez donc pas, des bois symétrisant les bords, D'un coup d'œil uniforme attrister les dehors. Que vos murs de verdure et vos tristes charmilles Ne cachent point aux yeux leurs nombreuses familles : Je veux les voir ; je veux , dans ces bocages verts, Sous leurs divers aspects voir ces arbres divers : Les uns tout vigoureux et tout frais de jeunesse, D'autres tout décrépits , tout noueux de vieillesse ; Ceux-ci rampans , ceux-là , fiers tyrans des forêts , Des tribus de la sève épuisant leurs sujets : Vaste scène où des mœurs , de la vie et des âges, L'esprit avec plaisir reconnaît les images.
Près de ces grands effets que sont ces verts remparts Dont la forme importune attriste les regards? Forme toujours la même , et jamais imprévue I Riche variété, délices de la vue , Accours ; viens rompre enfin l'insipide niveau, Brise la triste équerre et l'ennuyeux cordeau : Par un mélange heureux de golfes , de saillies , Les lisières des bois veulent être embellies. L'œil , qui des plants tracés par l'uniformité Se fatigue et s'élance à leur extrémité , Se plaît à parcourir, dans sa vaste étendue , De ces bords ondoyans la forme inattendue ; Il s'égare , il se joue en ces replis nombreux ; Tour à tour il s'enfonce , il ressort avec eux; Sur les tableaux divers que leur chaîne compose De distance en distance avec plaisir repose : Le bois s'en agrandit , et , dans ses longs retours , Varie à chaque pas son charme et ses détours.
Dessinez donc sa forme , et d'abord qu'on choisisse Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice : Mais ne vous hâtez point ; condamnez à regret , Avant d'exécuter un rigoureux arrêt.
Ah ! songez que du temps ils sont le lent ouvrage , Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage , Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.
Quelquefois cependant un ingrat possesseur, Sans besoin , sans remords , les livre à la cognée. Renversés sur le sein de la terre indignée , Ils meurent : de ces lieux s'exilent pour toujours La douce rêverie et les discrets amours. Ah ! par ces bois sacrés dont le feuillage sombre Aux danses du hameau prêta souvent son ombre, Par ces dômes touffus qui couvraient vos aïeux , Profanes ! respectez ces troncs reHgieux , Et , quand l'âge leur laisse une tige robuste , Gardez-vous d'attenter à leur vieillesse auguste ! Trop tôt le jour viendra que ces bois languissans , Pour céder leur empire à de plus jeunes plants , Tomberont sous le fer, et de leur tête altière Verront l'antique honneur flétri dans la poussière !
O Versaille , ô regrets ! ô bosquets ravissans , Chefs-d'œuvre d'un grand roi , de Le Nôtre et des ans ! La hache est à vos pieds , et votre heure est venue. Ces arbres dont l'orgueil s'élançait dans la nue , Frappés dans leur racine , et balançant dans l'air Leurs superbes sommets ébranlés par le fer, Tombent , et de leurs troncs jonchent au loin ces routes Sur qui leurs bras pompeux s'arrondissaient en voûtes : Ils sont détruits ces bois dont le front glorieux Ombrageait de Louis le front victorieux ;
Ces bois où , célébrant de plus douces conquêtes , Les arts voluptueux multipliaient les fêtes ! Amour, qu'est devenu cet asile enchanté Qui vit de Montespan soupirer la fierté? Qu'est devenu l'ombrage où , si belle et si tendre, A son amant surpris et charmé de l'entendre , La Vallière apprenait le secret de son cœur. Et , sans se croire aimée , avouait son vainqueur? Tout périt , tout succombe : au bruit de ce ravage Voyez-vous point s'enfuir les hôtes du bocage? Tout ce peuple d'oiseaux , fiers d'habiter ces bois , Qui chantaient leurs amours dans l'asile des rois, S'exilent à regret de leurs berceaux antiques. Ces dieux , dont le ciseau peupla ces verts portiques , D'un voile de verdure autrefois habillés , Tout honteux aujourd'hui de se voir dépouillés , Pleurent leur doux ombrage ; et , redoutant la vue, Vénus même une fois s'étonna d'être nue. Croissez , hâtez votre ombre , et repeuplez ces champs , Vous, jeunes arbrisseaux : et vous , arbres mourans , Consolez-vous ; témoins de la faiblesse humaine , Vous avez vu périr et Corneille et Turenne ; Vous comptez cent printemps , hélas! et nos beaux jours S'envolent les premiers, s'envolent pour toujours. Mais , tandis que ma voix déplorait ces ravages. Quel bruit vient consoler l'ami des vieux ombrages? Que béni soit ton art, toi qui dans leur langueur Sus des plants décrépits ranimer la vigueur ! A peine un frais enduit couvre un bois sans écorce , Le suc régénéré reprend toute sa force ; Il court, il pousse en l'air de nouveaux rejetons ; Rend aux bosquets leur ombre , au printemps ses festons
58 LES JAKDliNS.
Des arbres long- temps nus admirent leur parure , Leur front chauve a repris sa verte chevelure , Et joint avec orgueil , grâce à tes soins puissans, Les charmes du jeune âge et l'honneur des vieux ans.
Heureux donc qui jouit d'un bois formé par l'âge! Mais plus heureux celui qui créa son bocage , Ces arbres , dont le temps prépare la beauté ! Il dit comme Cyrus : « C'est moi qui les plantai. » De leur premier printemps il goûte les délices , De leur premier bouton il bénit les prémices : Ainsi naquit Pearfield , tel de ses bois nouveaux Le feuillage naissant se pencha sur les eaux ; Telle , au sortir des mains dont est sorti le monde , Jadis Eve se vit, et s'admira dans l'onde. Le jeune plant courut ombrager les vallons , Habiller les rochers , et flotter sur les monts ; Et , fier de sa beauté , content de son ouvrage , Son heureux créateur rêva sous son ombrage.
Au lieu de vous traîner sur les dessins d'autrui , Voulez-vous donc créer et jouir comme lui ? Suspendez vos travaux impatiens d'éclore; Méditez-les long-temps , méditez-les encore : Tel qu'un peintre , arrêtant ses indiscrets pinceaux , D'avance en sa pensée ébauche ses tableaux , Ainsi de vos dessins méditez l'ordonnance. Des sites , des aspects, connaissez la puissance, Et le charme des bois aux coteaux suspendus , Et la pompe des bois dans la plaine étendus.
Ainsi que les couleurs et les formes amies , Connaissez les couleurs , les formes ennemies. Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés Repousserait le saule aux longs rameaux baissés ;
Le vert du peuplier combat celui du chêne : Mais l'art industrieux peut adoucir leur haine , Et, de leur union médiateur heureux, Un arbre mitoyen les concilie entre eux. Ainsi , par une teinte avec art assortie , Yernet de deux couleurs éteint l'antipathie.
Tu connus ce secret , ô toi dont le coteau ^ , Dont la verte colline offre un si doux tableau , Qui , des bois par degrés nuançant la verdure , Surpassas Le Lorrin , et vainquis la nature. Toi qui , de ce bel art nous enseignant les lois , As donné le précepte et l'exemple à la fois : Ah ! puisses-tu long-temps jouir de tes ouvrages, Et garder dans ton cœur la paix de tes ombrages ! Je ne sais quel instinct me dit que quelque jour , Entraîné malgré toi de tes champs à la cour , Tes mains cultiveront une plante plus chère. Puisse être cet enfant l'image de son père I Et que jamais n'arrive à cette tendre fleur Le souffle de la haine et le vent du malheur ! Achève cependant d'embellir tes bocages.
Et vous qu'il instruisit dans l'art des paysages , Observez comme lui tous ces différens verts , Plus sombres ou plus gais , plus foncés ou plus clairs.
Remarquez-les surtout lorsque la pâle automne , Près de la voir flétrir , embellit sa couronne ; Que de variété ! que de pompe et d'éclat ! Le pourpre , l'orangé , l'opale , l'incarnat , De leurs riches couleurs étalent l'abondance. Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence. Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons Des dépouilles des bois vont joncher les vallons :
De moment en moment la feuille siir la terre En tombant interrompt le rêveur solitaire. Mais ces ruines même ont pour moi des attraits. Là , si mon cœur nourrit quelques profonds regrets , Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure , J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature , De ces bois desséchés , de ces rameaux flétris , Seul , errant, je me plais à fouler les débris. Ils sont passés les jours d'ivresse et de folie : Viens , je me livre à toi , tendre mélancolie ; Viens , non le front chargé de nuages affreux Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux , Mais l'œil demi-voilé , mais telle qu'en automne A travers des vapeurs un jour plus doux rayonne ; Viens , le regard pensif, le front calme , et les yeux Tout prêts à s'humecter de pleurs délicieux.
Ainsi je nourrissais mes tristes rêveries , Quand de mille arbrisseaux les familles fleuries Tout-à-coup m'ont offert leur plant voluptueux : Adieu, vastes forêts, cèdres majestueux; Adieu , pompeux ormeaux , et vous , chênes augustes. Moins fiers , plus élégans , ces modestes arbustes M'appellent à leur tour. Venez, peuple enchanteur ' Vous êtes la nuance entre l'arbre et la fleur ; De vos traits délicats venez orner la scène. Oh î que si , moins pressé du sujet qui m'entraîne , Vers le but qui m'attend je ne hâtais mes pas, Que j'aurais de plaisir à diriger vos bras ! Je vous reproduirais sous cent formes fécondes ; Ma main sous vos berceaux ferait rouler les ondes En dômes, en lambris j'unirais vos rameaux; Mollement enlacés autour de ces ormeaux .
Vos bras serpenteraient sur leur robuste écorce , Emblème de la grâce unie avec la force : Je fondrais vos couleurs , et du blanc le plus pur, Du plus tendre incarnat jusqu'au plus sombre azur, De l'œil rassasié variant les délices , Vos panaches , vos fleurs , vos boules , vos calices , A. l'envi s'uniraient dans mes brillans travaux , Et Van-Huysum lui-même en virait mes tableaux.
Pour vous à qui le ciel prodigua leur richesse Ménagez avec art leur pompe enchanteresse ; Partagez aux saisons leurs brillantes faveurs ; Que chacun apportant ses parfums , ses couleurs , Reparaisse à son tour , et qu'au front de l'année Sa guirlande de fleurs ne soit jamais fanée. Ainsi votre jardin varie avec le temps : Tout mois a ses bosquets ^ tout bosquet son printemps ; Printemps bientôt flétri ! Toutefois votre adresse Peut consoler encor de sa courte richesse. Que par des soins prudens tous ces arbres plantés Quand ils seront sans fleurs , ne soient pas sans beautés. Ainsi l'adroite Eglé , prolongeant son empire , Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.
Le ciel même , malgré l'inclémence de l'air , N'a pas de tous ses dons déshérité l'hiver. Alors , des vents jaloux défiant les outrages , Plusieurs arbres encor retiennent leurs feuillages. Voyez l'if, et le lierre, et le pin résineux, Le houx luisant armé de ses dards épineux , Et du laurier divin l'immortelle verdure , Dédommager la terre et venger la nature ; Voyez leurs fruits de pourpre , et leurs glands de corail Au vert de leurs rameaux mêler un vif émail :
x\u milieu des champs nus leur parure m'enciiante ,
Et plus inespérée en paraît plus touchante.
De vos jardins d'hiver qu'ils ornent le séjour ;
Là , vous venez saisir les rayons d'un beau jour ;
Là , l'oiseau , quand la terre ailleurs est dépouillée ,
Vole , et s'égaie encor sous la verte feuillée ,
Et , trompé par les lieux , ne connaît plus les temps ,
Croit revoir les beaux jours ,, et chante le printemps.
Toutefois de vos plants quels que soient les prodiges , L'habitude souvent en détruit les prestiges , Et le triste dégoût les voit sans intérêt. N'est-il pas des moyens dont le charme secret Vous rende leur beauté toujours plus attachante?
Oh ! combien des Lapons l'usage heureux m'enchante Qu'ils savent bien tromper leurs hivers rigoureux ! Nos superbes tilleuls , nos ormeaux vigoureux , De ces champs ennemis redoutent la froidure ; De quelques noirs sapins l'indigente verdure Par intervalle à peine y p.erce les frimas : Mais le moindre arbrisseau qu'épargnent ces climats , Par des charmes plus doux , à leurs regards sait plaire ; Planté pour un ami , pour un fils , pour un père , Pour un hôte qui part emportant leurs regrets , Il en reçoit le nom, le nom cher à jamais.
Vous , dont un ciel plus pur éclaire la patrie , Vous pouvez imiter cette heureuse industrie ; Elle animera tout ; vos arbres , vos bosquets Dès lors ne seront plus ni déserts , ni muets ; Ils seront habités de souvenirs sans nombre , Et vos amis absens embelliront leur ombre.
Qui vous empêche encor , quand les bontés des dieux D'un enfant désiré comblent enfin vos vœux ,
De consacrer ce jour par les tiges naissantes
D'un bocage, d'un bois?... Mais, tandis que tu chantes,
Muse, quels cris dans l'air s'élancent à la fois?
11 est né l'héritier du sceptre de nos rois !
Il est né I Dans nos murs , dans nos champs , sur les ondes,
JNos foudres triomphans l'annoncent aux deux mondes.
Pour parer son berceau , c'est trop peu que des fleurs;
Apportez les lauriers , les palmes des vainqueurs.
Qu'à ses premiers regards brillent des jours de gloire ;
Qu'il entende en naissant l'hymne de la victoire ;
C'est la fête qu'on doit au pur sang des Bourbon.
Et toi , par qui le ciel nous fit cet heureux don ,
Toi qui , le plus beau nœud , la chaîne la plus chère
Des Germains , des Français , d'un époux et d'un frère ,
Les unis , comme on voit de deux pompeux ormeaux
Une guirlande en fleurs enchaîner les rameaux ,
Sœur, mère , épouse auguste , enfin la destinée
Joint au deuil du trépas les fruits de l'hyménée ;
Et , mêlant dans tes yeux les larmes et les ris ,
Quand tu perds une mère , elle te donne un fils.
D'autres , dans les transports que ce beau jour inspire ,
Animeront la toile , ou le marbre , ou la lyre ;
Moi, l'humble ami des champs , j'irai dans ce séjour
Où Flore et les Zéphyrs composent seuls ta cour ,
J'irai dans Trianon ; là , pour unique hommage ,
Je consacre à ton fils des arbres de son âge ,
Un bosquet de son nom. Ce simple monument,
Ces tiges , de tes bois le plus cher ornement ,
Tes yeux les verront croître , et croissant avec elles ,
Ton fils viendra chercher leurs ombres fraternelles.
Enfin vous jouissez ; et le cœur et les yeux Chérissent de vos bois l'abri délicieux.
Au plaisir voulez-vous unir encor la gloire? Voulez-vous de votre art remporter la victoire ? Déjà de nos jardins heureux décorateur , Ajoutez à ces noms le nom de créateur. Voyez comme en secret la nature fermente , Quel besoin d'enfanter sans cesse la tourmente. Et vous ne l'aidez pas ! Qui sait dans son trésor Quels biens à l'industrie elle réserve encor? Comme l'art à son gré guide le cours de Tonde , Il peut guider la sève ; à sa liqueur féconde Montrez d'autres chemins , ouvrez d'autres canaux ; Dans vos champs enrichis par des hymens nouveaux Des sucs vierges encore essayez le mélange ; De leurs dons mutuels favorisez l'échange. Combien d'arbres , de fruits , de plantes et de fleurs , Dont Tart changea le goût , les parfums , les couleurs î La pêche a dû sa gloire à ces métamorphoses. D'un triple diadème ainsi brillent les roses , De son panache ainsi l'œillet s'enorgueillit. Osez : Dieu fit le monde , et l'homme l'embellit. Que si vous n'osez pas essayer ces conquêtes , Combien sous d'autres cieux de richesses sont prêtes ! Usurpez ces trésors. Ainsi le fier Romain , Et ravisseur plus juste , et vainqueur plus humain , Conquit des fruits nouveaux , porta dans l'Ausonie Le prunier de Damas , l'abricot d'Arménie , Le poirier des Gaulois , tant d'autres fruits divers : C'est ainsi qu'il fallait s'asservir l'univers. Quand Lucullus vainqueur triomphait de l'Asie , L'airain , le marbre et l'or frappaient Rome éblouie ; Le sage dans la foule aimait à voir ses mains Porter le cerisier en triomphe aux Romains.
Et ces mêmes Romains n'ont-iis pas vu nos pères , En bataillons armés, sous des cieux plus prospères, Aller chercher la vigne , et vouer à Bacchus Leurs étendards rougis du nectar des vaincus ? Du fruit de leurs exploits leurs troupes échauffées Rapportaient , en chantant , ces précieux trophées : Du pampre triomphal ils couronnaient leurs fronts ; Le pampre sur leurs dards s'enlaçait en festons. Tel revint sur son char le dieu vainqueur du Gange : Les vallons , les coteaux célébraient la vendange ; Et partout où coula le nectar enchanté Coururent le plaisir , l'audace et la gaîté.
Enfans de ces Gaulois , imitons nos ancêtres • Disputons, enlevons ces dépouilles champêtres. Voyez dans ces jardins , fiers de se voir soumis A la main qui porta le sceptre de Thémis , Le sang des Lamoignons , l'éloquent Malesherbes Enrichir notre sol de cent tiges superbes , Nourrissons inconnus de vingt climats divers , De la cime des monts , de la rive des mers. Je voyage , entouré de leur foule choisie , D'Amérique en Europe , et d'Afrique en Asie : Tous , parmi nos vieux plants charmés de se ranger , Chérissent notre ciel ; et l'heureux étranger , Des bords qu'il a quittés reconnaissant l'ombrage , Doute de son exil à leur touchante image , Et d'un doux souvenir sent son cœur attendri.
Je t'en prends à témoin , jeune Potaveri 4. Des champs d'0-Taïti , si chers à son enfance , Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence ^ , Ce sauvage ingénu , dans nos murs transporté , Regrettait dans son cœur sa douce liberté ,
Et son île riante, et ses plaisirs faciles.
Ebloui , mais lassé de l'éclat de nos villes ,
Souvent il s'écriait : « Rendez-moi mes forêts. »
Un jour dans ces jardins où Louis , à ^ands frais ,
Des quatre points du monde en un seul lieu rassemble
Ces peuples végétaux surpris de croître ensemble ,
Qui , changeant à la fois de saison et de lieu ,
Viennent tous à l'envi rendre hommage à Jussieu ,
L'Indien parcourait leurs tribus réunies ,
Quand tout-à-coup , parmi ces vertes colonies ,
Un arbre qu'il connut dès ses plus jeunes ans
Frappe ses yeux : soudain avec des cris perçans
Il s'élance , il l'embrasse , il le baigne de larmes ,
Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes,
Ces beaux champs , ce beau ciel , qui le virent heureux ,
Le fleuve qu'il fendait de ses bras vigoureux ,
La forêt dont ses traits perçaient l'hôte sauvage ,
Ces bananiers chargés et de fruits et d'ombrage ,
Et le toit paternel, et les bois d'alentour.
Ces bois qui répondaient à ses doux chants d'amour,
Il croit les voir encor , et son âme attendrie
Du moins pour un instant retrouva sa patrie.
Quels que soient vos bosquets, vos bois et vos vergers, Enfans de votre sol ou des champs étrangers , L'art brillant des jardins, s'il veut long-temps nous plaire, Exige encor de vous un soin plus nécessaire. Quelquefois , en plantant , des artistes sans art Entre eux et la campagne élèvent un rempart ; Leurs arbres sont un voile et non une parure : Vous , sachez avec goût disposer leur verdure ; Que vos arbres divers , adroitement plantés , Des plus vastes lointains vous livrent les beautés ;
Par elles de vos parcs augmentez retendue , Possédez par les yeux , jouissez par la vue. Eh ! qui peut dédaigner ces aspects abondans En tableaux variés , en heureux accidens ! Par eux l'œil est charmé , la campagne est vivante.
Là d'un chemin public c'est la scène mouvante : C'est le bœuf matinal que suit le soc tranchant , C'est le fier cavalier qui, distrait en marchant , Du coursier dont sa main abandonnait l'allure A. l'aspect d'un passant relève l'encolure ; (]'est le piéton modeste , un bâton à la main , A qui la rêverie abrège le chemin ; C'est le pas grave et lent de la riche fermière ; C'est le pas leste et vif de la jeune laitière , Qui , l'habit retroussé . le corps droit , va trottant , Son vase en équilibre , el chemine en chantant ; C'est le lourd chariot , dont la marche bruyante Fait crier le pavé sous sa charge pesante ; Le char léger du fat , qui vole en un instant De l'ennui qui le chasse à l'ennui qui l'attend.
Regardez ce moulin , où tombent en cascades Sur l'arbre de Cérès les ondes des naïades , Tandis qu'au gré d'Eole un autre , avec fracas , Tourne en cercle sans fin ses gigantesques bras.
Plus loin, c'est un vieux bourg que des bois environnent; Là de leurs longs créneaux les cités se couronnent, Et le clocher, où plane un coq audacieux, Court en sommet aigu se perdre dans les cieux.
Plus heureux si, de loin, commande au paysage Quelque temple fameux , monument du vieil âge , Dont les royales tours se prolongent dans l'air : Royaumont , wSaint-Denis , ou le vieux Westminster,
Où dorment confondus le guerrier, le poète, Les grands hommes d'état, et Chatham à leur tête, L'éloquent Westminster, où tout parle à l'orgueil De grandeur, de néant , et de gloire et de deuil !
Oublîrai-je ce fleuve , et ses bords , et ses îles? Et , si la vaste mer entoure vos asiles , Quel tableau peut valoir son courroux, son repos, Et ces vaisseaux lointains qui volent sur les flots ?
O Nice! heureux séjour, montagnes renommées, De lavande , de thym , de citron parfumées , Que de fois sous tes plants d'oliviers toujours verts, Dont la pâleur s'unit au sombre azur des mers , J'égarai mes regards sur ce théâtre immense ! Combien je jouissais ! Soit que l'onde, en silence Mollement balancée et roulant sans efforts , D'une frange d'écume allât ceindre ses bords ; Soit que son vaste sein se gonflât de colère ; J'aimais à voir le flot , d'abord ride légère. De loin blanchir, s'enfler, s'alonger et marcher, Bondir tout écumant de rocher en rocher. Tantôt se déployer comme un serpent flexible , Tantôt , tel qu'un tonnerre , avec un bruit horrible , Précipiter sa masse , et de ses tourbillons Dans les rocs caverneux engloutir les bouillons. Ce mouvement , ce bruit , cette mer turbulente , Roulant , montant , tombant en montagne écumante , Enivraient mon esprit , mon oreille , mes yeux . Et le soir me trouvait immobile en ces lieux.
Donc , si ce grand spectacle entoure vos domaines , Montrez , mais variez ces magnifiques scènes : Ici, que la mer brille à travers les rameaux ; Là , dans l'enfoncement de ces profonds berceaux ,
Comme au bout d'un long tube, une voûte la montre; Au détour d'un bosquet ici l'œil la rencontre , La perd encore ; enfin la vue , en liberté , Tout-à-coup la découvre en son immensité.
Sur ces aspects divers fixez l'œil qui s'égare ; Mais, il faut l'avouer , c'est d'une main avare Que les hommes , les arts , la nature et le temps , Sèment autour de nous de riches accidens.
O plaines de la Grèce , ô champs de l'Ausonie ! Lieux toujours inspirans, toujours chers au génie : Que de fois , arrêté dans un bel horizon , Le peintre voit , s'enflamme , et saisit son crayon, Dessine ces lointains, et ces mers, et ces îles , Ces ports , ces monts brûlans et devenus fertiles , Des laves de ces monts encor tout menaçans , Sur des palais détruits d'autres palais naissans , Et , dans ce long tourment de la terre et de l'onde , Lin nouveau monde éclos des débris du vieux monde !
Hélas ! je n'ai point vu ce séjour enchanté , Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté ; Mais , j'en jure et Virgile et ses accords sublimes! J'irai , de l'Apennin je franchirai les cimes : J'irai, plein de son nom , plein de ses vers sacrés , Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Vous , au lieu des beautés qu'étalent ces rivages , IN'avez-vous au dehors que de froids paysages? Formez-vous au dedans un asile enchanteur ; Tel le sage dans lui sait trouver son bonheur. A vos scènes donnez l'air piquant du mystère ; Que votre art les promette et que l'œil les espère ^' : Promettre, c'est donner ; espérer, c'est jouir.
D'un vain luxe non plus n'allez pas m'éblouir ;
L'utile a sa beauté ; gardez-vous de l'exclure. La richesse du luxe appauvrit la nature ; Ses plants infructueux un moment flattent l'œil ; Mais Vertumne et Paies , exilés par l'orgueil , Maudissent ces bosquets et ces fleurs inutiles, De leur fécond domaine usurpateurs stériles : Bientôt le soc vengeur y revient sur leurs pas , Et Cérès en triomphe a repris ses états.
Plantez donc pour cueillir : que la grappe pendante, La pêche veloutée et la poire fondante , Tapissant de vos murs l'insipide blancheur, D'un suc délicieux vous offre la fraîcheur ; Que sur l'ognon du Nil et sur la verte oseille En globes de rubis descende la groseille ; Que l'arbre offre à vos mains la pomme au teint vermeil Et l'abricot doré par les feux du soleil. A côté de vos fleurs aimez à voir éclore Et le chou panaché que la pourpre colore , Et les navets sucrés que Preneuse a nourris , Pour qui mon dur censeur m'accusa de mépris. Ma muse aux dieux des champs ne fit point cette injure : Hôte aimable des bois , ami de la nature , L'art des vers orne tout et ne dédaigne rien ; Tout plaît mis à sa place : aussi gardez-vous bien D'imiter le faux goût , qui mêle en son ouvrage L'inculte , l'élégant , le peigné, le sauvage ; Que tout soit près de vous, fraîcheur, grâces , attraits: Et qu'ailleurs , au hasard désordonnant ses traits , La nature reprenne une marche plus fière.
Enfin , pour vous donner un conseil moins vulgaire^ Toujours l'art de planter ne dicte pas des lois Pour les vergers du sage, et les jardins des rois.
Il est des lieux publics où le peuple s'assemble , Cliarmé de voir, d'errer, et de jouir ensemble; Tant l'instinct social dans ses nobles désirs Veut , comme ses travaux , partager ses plaisirs ! Là , nos libres regards ne souffrent point d'obstacle : Ils veulent embrasser tout ce riche spectacle ; Ces panaches flottans , ces perles , ces rubis , L'orgueil de la coiffure et l'éclat des habits < Ces voiles , ces tissus , ces étoffes brillantes , Et leurs reflets changeans, et leurs pompes mouvantes. Tels, si dans ces jardins où la fable autrefois A caché des héros , des belles et des rois , Dans la tige des lis , des œillets et des roses , Les dieux mettaient un terme à leurs métamorphoses , Tout-à-coup nous verrions , par un contraire effet , S'animer, se mouvoir l'hyacinthe et l'œillet , Le lis en blancs atours , la jonquille dorée ,
Et la tulipe errante en robe bigarrée.
Tels nous plaisent ces lieux aux champs élysiens ;
Tel Paris réunit ses nombreux citoyens ;
Au retour du printemps , tels viennent se confondre
Au parc de Kensington les fiers enfans de Londre ;
Vaste et brillante scène où chacun est actaur,
Amusant, amusé, spectacle et spectateur. Muse j quitte un instant les rives paternelles ;
Revole vers ces lieux que tu pris pour modèles ;
Chante ce Kensington qui retrace à la fois
Et la main de Le Nôtre , et les parcs de nos rois ,
Où , dans toute sa pompe , un grand peuple s'étale. A peine l'alouette , à la voix matinale ,
A du printemps dans l'air gazouillé le retour,
Soudain , du long ennui de ce pompeux séjour,
Où la vie est souffrante , où des foyers sans nombre ,
Mêlant aux noirs brouillards leur vapeur lente et sombre ,
Par ces canaux fumeux élancés dans les airs ,
S'en vont noircir le ciel de la nuit des enfers ,
Tout sort : de Rensington tout cherche la montagne ,
La splendeur de la ville étonne la campagne ;
Tout ce peuple paré , tout ce brillant concours ,
Le luxe du commerce , et le faste des cours ;
Les harnais éclatans , ces coursiers dont l'audace
Du barbe généreux trahit la noble race ,
Mouillant le frein d'écume , inquiets , haletans ,
Pleins des feux du jeune âge et des feux du printemps ;
Le hardi cavalier, qui , pius prompt que la foudre ,
Part , vole , et disparaît dans des torrens de poudre ;
Les rapides wiskis , les magnifiques chars ,
Ces essaims de beautés dont les groupes épars ,
Tels que dans l'Elysée , à travers les bocages ,
Des fantômes légers glissent sous les ombrages ,
D'un long et blanc tissu rasent le vert gazon;
L'enfant, emblème lieureux de la jeune saison ,
Qui, gai comme Zéphyre, et frais comme l'Aurore ,
Des roses du printemps en jouant se colore ;
Le vieillard dont le cœur se sent épanouir,
Et d'un beau jour encor se hâte de jouir ;
La jeunesse en sa fleur, et la santé riante ,
Et la convalescence à la marche tremblante ,
Qui , pâle et faible encor, vient sous un ciel vermeil ,
Pour la première fois, saluer le soleil.
Quel tableau varié! Je vois sous ces ombrages
Tous les états unis, tous les rangs , tous les âges.
Ici marche , entouré d'un murmure d'amour,
Ou l'orateur célèbre , ou le héros du jour :
Là , c'est le noble chef d'une illustre famille , Une mère superbe , et sa modeste fille , Qui , mêlant à la grâce un trouble intéressant , Semble rougir de plaire, et plaît en rougissant; Tandis que , tressaillant dans l'âme maternelle , L'orgueil jouit tout bas d'être éclipsé par elle. Plus loin , un digne Anglais , bon père , heureux^ époux , Chargé de son enfant , et fier d'un poids si douf . Le dispute aux baisers d'une mère chérie , Et semble avec orgueil l'offrir à la patrie.
Voyez ce couple aimable enfoncé dans ces bois ; Là , tous deux ont aimé pour la première fois , Et se montrent la place où , dans son trouble extrême , L'un d'eux , en palpitant, prononça : Je vous aime. Là , deux bons vieux amis vont discourant entre eux ; Ailleurs , un étourdi qu'emporte un char poudreux , Jette , en courant , un mot que la rapide roue Laisse bientôt loin d'elle , et dont Zéphyr se joue. On se cherche , on se mêle , on se croise au hasard ; On s'envoie un salut , un sourire , un regard ; Cependant à travers le tourbillon qui roule , Plus d'un grave penseur, isolé dans la foule , Va poursuivant son rêve ; ou peut-être un banni , A l'aspect de ce peuple heureux et réuni , Qu'un beau site, un beau jour, un beau spectacle attire, Se souvient de Longchamps , se recueille , et soupire.
Je chantais les jardins , les vergers et les bois , Quand le cri de Bellone a retenti trois fois. A ces cris , arrachés des foyers de leurs pères , Nos guerriers ont volé sur des mers étrangères , Et Mars a de Vénus déserté les bosquets. Dieux des champs ! dieux amis de l'innocente paix , Ne craignez rien : Louis , au lieu de vous détruire , Veut , sur des bords lointains , étendre votre empire ; Il veut qu'en liberté les heureux Pensylvains Puissent cueillir les fruits qu'ont cultivés leurs mains. Et vous , jeunes guerriers qu'admire un autre monde , Je ne puis vers York , sur les gouffres de l'onde , Suivre votre valeur; mais , pour votre retour, Ma muse des jardins embellit le séjour. Déjà j'ordonne aux fleurs de croître pour vos têtes ; Pour vous de myrtes verts des couronnes sont prêtes. Je prépare pour vous le murmure des eaux, Les tapis des gazons , les abris des berceaux , Où mollement assis , oubliant les alarmes , Tranquilles , vous direz la gloire de nos armes , Tandis qu'entre la crainte et l'espoir suspendus , Vos enfans frémiront d'un danger qui n'est plus.
Achevons cependant d'orner ces frais asiles. Jadis dans nos jardins les sables infertiles , Tristes, secs, et du jour réfléchissant les feux, Importunaient les^eds, et fatiguaient les yeux;
Tout était nu , brûlant : mais enfin l'Angleterre
Nous apprit l'art d'orner et d'habiller la terre.
Soignez donc ces gazons déployés sur son sein :
Sans cesse l'arrosoir ou la faux à la main ,
Désaltérez leur soif, tondez leur chevelure;
Que le roulant cylindre en foule la verdure ;
Que toujours bien choisis, bien unis, bien serrés,
De l'herbe usurpatrice avec soin délivrés ,
Du plus tendre duvet ils gardent la finesse :
Et quelquefois enfin réparez leur vieillesse.
Réservez toutefois aux lieux moins éloignés
Ce luxe de verdure et ces gazons soignés ;
Du reste composez une riche pâture
Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture.
Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux ,
Des engrais pour vos champs , des tableaux pour vos yeux .
Ne rougissez donc point , quoique l'orgueil en gronde ,
D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde ,
Qui ne dégradent plus ni vos parcs , ni mes vers.
Sur le climat encor réglez vos plants divers. N'allez pas des gazons prodiguer la parure Aux lieux où la chaleur dévore la verdure ; La terre s'en attriste , et de ces prés flétris Les yeux avec regret parcourent les débris. Ah ! quand le ciel brûlant sèche nos paysages , Que ne puis-je , Albion , errer sur ces rivages Où la beauté , foulant le tendre émail des fleurs , Promène en paix ses yeux innocemment rêveurs ! Belle et fraîche Albion , fille aimable des ondes , Qui nourris tes tapis de leurs vapeurs fécondes : Là , même dans l'été , l'horizon le plus pur D'un rideau nébuleux voile encor son azur ;
Par un soleil plus doux les plantes épargnées , D'une pluie insensible en tout temps sont baignées ; Sa secrète influence en nourrit la fraîcheur ; L'herbe tendre y renaît sous la main du faucheur ; Et l'Anglais sérieux , à son ciel chargé d'ombres , Doit des gazons plus gais , et des pensers plus sombres.
Quel que soit le climat, duns vos jardins rians C'est peu de déployer ces tapis verdoyans ; Il en faut avec goût savoir choisir les formes. Craignez pour eux l'ennui des cadres uniformes : En d'insipides ronds , ou d'ennuyeux carrés , Je ne veux point les voir tristement resserrés ; Un air de liberté fait leur première grâce : Que tantôt dans les bois , dont l'ombre les embrasse , D'un air mystérieux ils aillent se cacher, Et que tantôt les bois les reviennent chercher. Telle est d'un beau gazon la force simple et pure.
Voulez- vous mieux l'orner? imitez la nature : Elle émaille les prés des plus riches couleurs. Hâtez-vous ; vos jardins vous demandent des fleurs. Fleurs charmantes I par vous la nature est plus belle ; Dans ses brillans travaux l'art vous prend pour modèle ; Simples tributs du cœur , vos dons sont chaque jour Offerts par l'amitié , hasardés par l'amour. D'embellir la beauté vous obtenez la gloire ; Le laurier vous permet de parer la victoire : Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur ; L'autel même où de Dieu repose la grandeur , Se parfume au printemps de vos douces offrandes ; Et la leligion sourit à vos guirlandes. Mais c'est dans nos jardins qu'est votre heureux séjour Filles de la rosée et de l'astre du jour ,
Venez donc de nos champs décorer le théâtre.
N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre , Au lieu de vous jeter par touffes , par bouquets , J'aille de lits en lits , de parquets en parquets , De chaque fleur nouvelle attendre la naissance , Observer ses couleurs , épier leur nuance. Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur * Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur , Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille , D'une anémone unique adore la merveille , Ou , d'un rival heureux enviant le secret , Achète au poids de l'or les taches d'un œilletc Laissez-lui sa manie et son amour bizarre : Qu'il possède en jaloux, et jouisse en avare.
Sans obéir aux lois d'un art capricieux . Fleurs , parure des champs , et délices des yeux ; De vos riches couleurs venez peindre la terre : Venez ; mais n'allez pas dans les buis d'un parterre Renfermer vos appas tristement relégués ; Que vos heureux trésors soient partout prodigués. Tantôt de ses tapis émaillez la verdure ; Tantôt de ces sentiers égayez la bordure ; Serpentez en guirlande ; entourez ces berceaux ; En Méandres brillans courez au bord des eaux , Ou tapissez ces murs , ou , dans cette corbeille , Du choix de vos parfums embarrassez l'abeille. Que Rapin , vous suivant dans toutes les saisons , Décrive tous vos traits , rappelle tous vos noms ; A de si longs détails le dieu du goût s'oppose. Mais qui peut refuser un hommage à la rose , La rose , dont Vénus compose ses bosquets , Le printemps sa guirlande , et l'amour ses bouquets ;
CHANT m. 79
Qu'Anacréon chanta , qui formait avec grâce Dans les jours de festin la couronne d'Horace ; La rose au doux parfum , de qui l'extrait divin , Goutte à goutte versé par une avare main , Parfume , en s'exhalant , tout un palais d'Asie , Comme un doux souvenir remplit toute la vie ? Mais ce riant sujet plaît trop à mes pinceaux Destinés à tracer de plus mâles tableaux. Cette variété , charme de la nature , Dont ma muse tantôt vous traçait la peinture , Et dont elle dictait les charmantes leçons , Pour un autre sujet demande d'autres tons.
O vous , dont je foulais les pelouses fleuries , Il faut donc vous quitter , agréables prairies ! Un site plus sévère appelle mes regards.
Voyez de loin ces rocs confusément épars. De nos jardins voués à la monotonie Leur sublime âpreté jadis était bannie.
Depuis qu'enfin le peintre y prescrivant des lois , Sur l'arpenteur timide a repris tous ses droits , Nos jardins plus hardis de ces effets s'emparent ; Mais de quelque beauté que ces masses les parent , Si le sol n'offre point ces blocs majestueux , De la nature en vain rival présomptueux , L'art en voudrait tenter une infidèle image. Du haut des vrais rochers , sa demeure sauvage ' , La nature se rit de ces rocs contrefaits , D'un travail impuissant avortons imparfaits.
Loin de ces froids essais qu'un vain effort étale , Aux champs de Midleton , aux monts de Dovedale ^ , Whately, je te suis ; viens , j'y monte avec toi. Que je m'y sens saisi d'un agréable effroi !
Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes , Vers le ciel élancés , roulés dans des abîmes , L'un par l'autre appuyés, l'un sur l'autre étendus, Quelquefois dans les airs hardiment suspendus ; Les uns taillés en tours , en arcades rustiques ; Quelques uns , à travers leurs noirâtres portiques , Du ciel dans le lointain laissant percer l'azur ; Des sources, des ruisseaux le cours brillant et pur; Tout rappelle à l'esprit ces magiques retraites , Ces romantiques lieux qu'ont chantés les poètes. Heureux si ces grands traits embellissent vos champs J Mais dans votre tableau leurs tons seraient tranchans ; C'est là , c'est pour dompter leur inculte énergie Qu'il faut d'un enchanteur le charme et la magie. Cet enchanteur , c'est Fart ; ses charmes sont les bois ! il parle ; les rochers s'ombragent à sa voix , Et semblent s'applaudir de leur pompe étrangère. Quand vous ornez ainsi leur sécheresse austère , Variez bien vos plants ; offrez aux spectateurs Des contrastes de tons , de formes , de couleurs; Que les plus beaux rochers sortent par intervalles. N'interromprez-vous point ces masses trop égales ? Cachez ou découvrez , variez à la fois Les bois par les rochers , les rochers par les bois.
N'avez-vous pas encor , pour former leur parure , Des arbustes rampans l'errante chevelure? J'aime à voir ces rameaux, ces souples rejetons, Sur leurs arides flancs serpenter en festons ; J'aime à voir leurs fronts nus , et leurs têtes sauvages Se coiffer de verdure , et s'entourer d'ombrages. C'est peu. Parmi ces rocs un vallon précieux . Un terrain moins ingrat vient-il rire à vos yeux ?
CHANT lll. 81
Saisissez ce bienfait ; déployez à la vue D'un sol favorisé la richesse imprévue.
C'est un contraste heureux ; c'est la stérilité Qui cède un coin de terre à la fertilité. Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.
Non qu'il faille toujours les orner pour vous plaire; Votre art, qui doit toujours en adoucir l'horreur, Leur permet quelquefois d'inspirer la terreur. Lui-même il les seconde. Au bord d'un précipice. D'une simple cabane il pose l'édifice : Le précipice encore esfi paraît agrandi. Tantôt d'un roc à l'autre il jette un pont hardi. A leur terrible aspect je tremble , et de leur cime L'imagination me suspend sur l'abîme.
Je songe à tous ces bruits du peuple répétés , De voyageurs perdus , d'amans précipités ; Vieux récits qui , charmant la foule émerveillée , Des crédules hameaux abrègent la veillée. Et que l'effroi du lieu persuade un moment. Mais de ces grands effets n'usez que sobrement ; Notre cœur, dans les champs , à ces rudes secousses Préfère un calme heureux , des émotions douces. Moi-même , je le sens, de la cime des monts J'ai besoin de descendre en mes rians vallons. Je les ornai de fleurs , les couvris de bocages ; Il est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages ,
Eh bien ! si vos sommets , jadis tout dépouillés , Sont , grâce à mes leçons , richement habillés . O rochers ! ouvrez-moi vos sources souterraines ; Et vous , fleuves , ruisseaux , beaux lacs , claires fontaines , Venez , portez partout la vie et la fraîcheur. Ah ! qui peut remplacer votre aspect enchanteur
De près il nous amuse , et de loin nous invite :
C'est le premier qu'on cherche , et le dernier qu'on quitte.
Vous fécondez les champs; vous répétez les cieux;
Vous enchantez l'oreille, et vous charmez les yeux.
Venez : puissent mes vers , en suivant votre course ,
Couler plus abondans encor que votre source ,
Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux ,
Doux comme votre bruit , et purs comme vos eaux !
Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices , Respectez leurs penchans , et même leurs caprices. Dans la facilité de ses libres détours Voyez l'eau de ses bords embrasser les contours. De quel droit osez-vous , captivant sa souplesse , De ses plis sinueux contraindre la mollesse? Que lui fait tout le marbre où vous l'emprisonnez? Voyez-vous , les cheveux aux vents abandonnés , Sans gêne , sans apprêt , sans parure étrangère , Marcher, courir, bondir la folâtre bergère ! Sa grâce est dans l'aisance et dans la liberté ; Mais au fond d'un sérail contemplez la beauté : En vain elle éblouit , vainement elle étale De ses atours captifs la pompe orientale : Je ne sais quoi de triste, empreint dans tous ses traits ^ Décèle la contrainte et flétrit ses attraits.
Que l'eau conserve donc la liberté qu'elle aime , Ou changez en beauté son esclavage même : Ainsi, malgré Morel, dont l'éloquente voix De la simple nature a su plaider les droits , J'aime ces jeux où l'onde , en des canaux pressée , Part , s'échappe , et jaillit avec force élancée. A l'aspect de ses flots qu'un art audacieux Fait sortir de la terre et lance jusqu'aux cieux
L'homme se dit : « C'est moi qui créai ces prodiges ! » L'homme admire son art dans ces brillans prestiges. Qu'ils soient donc déployés chez les grands et les rois. Mais , je le dis encor, loin le luxe bourgeois Dont le jet d'eau honteux , n'osant quitter la terre, S'élève à peme , et meurt à deux pieds du parterre.
C'est peu : tout doit répondre à ce riche ornement , Que tout prenne à l'entour un air d'enchantement ; Persuadez aux yeux que d'un coup de baguette Une fée , en passant , s'est fait cette retraite. Tel j'ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur : L'œiï de son jet hardi mesure la hauteur; Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent , Les bassins , les bosquets, les grottes applaudissent ; Le gazon est plus vert , l'air plus frais ; des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux ; Et les bois, inclinant leurs têtes arrosées, Semblent s'épanouir à ces douces rosées.
Plus simple, plus champêtre, et non moins belle aux yeux, La cascade ornera de plus sauvages lieux : De près est admirée, et de loin entendue. Cette eau toujours tombante et toujours suspendue ; Variée , imposante , elle anime à la fois Les rochers et la terre , et les eaux et les bois. Employez donc cet art; mais loin l'architecture De ces tristes gradins , où , tombant en mesure , D'un mouvement égal les flots précipités Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés. La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d'ailleurs a plus d'un caractère. 11 faut choisir. Tantôt d'un cours tumultueux L'eau , se précipitant dans son lit tortueux,
Court, tombe et rejaillit, retombe, écume et gronde:
Tantôt avec lenteur développant son onde ,
Sans colère , sans bruit , un ruisseau doux et pur
S'épanche , se déploie en un voile d'azur.
L'œil aime à contempler ces frais amphithéâtres ,
Et l'or des feux du jour sur les nappes bleuâtres ,
Et le noir des rochers , et le vert des roseaux ,
Et l'éclat argenté de l'écume des eaux.
Consultez donc l'effet que votre art veut produire ; Et ces flots, toujours prompts à se laisser conduire , Vont vous offrir, plus lents ou plus impétueux , Des tableaux gais ou fiers , grands ou voluptueux ; Tableaux toujours puissans ! Eh ! qui n'a pas de l'onde Éprouvé sur son cœur l'impression profonde? Toujours , soit qu'un courant vif et précipité Sur des cailloux bondisse avec agilité , Soit que sur le limon une rivière lente Déroule en paix les plis de son onde indolente , Soit qu'à travers les rocs un torrent en courroux Se brise avec fracas , triste ou gai , vif ou doux , Leur cours excite , apaise , ou menace , ou caresse. De Vénus, nous dit-on, i'écharpe enchanteresse Renfermait les amours , et les tendres désirs , Et la joie, et l'espoir précurseur des plaisirs Les eaux sont ta ceinture , ô divine Cybèle ! Non moins impérieuse, elle renferme en elle La gaîté, la tristesse, et le trouble, et l'effroi. Eh ! qui l'a mieux connu, l'a mieux senti que moi? Souvent, je m'en souviens , lorsque les chagrins sombres , Que de la nuit encore avaient noircis les gmbres , Accablaient ma pensée et flétrissaient mes sens , Si d'un ruisseau voisin j'entendais les accens,
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J'allais, je visitais ses consolantes ondes ,
Le murmure , le frais de ses eaux vagabondes ,
Suspendaient mes chagrins, endormaient ma douleur,
Et la sérénité renaissait dans mon cœur.
Tant du doux bruit des eaux l'influence est puissante !
Pour prix de ce bienfait , toi , dont le cours m'enchanlo. Ruisseau, permets que l'art, sans trop t'enorgueillir, T'embellisse à nos yeux, si l'art peut t'embellir.
Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine ; Son lit n'y tracerait qu'une ligne incertaine ; Modestes, au grand jour se montrant à regret, Ses flots veulent baigner un bocage secret; Son cours orne les bois; les bois sont ses délices : Lia , je puis à loisir suivre tous ses caprices , Son embarras charmant, sa pente, ses replis, Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis. Tantôt dans un \ii creux qu'un noir taillis ombrage , Cachant son onde agreste et sa course sauvage ; Tantôt à plein canal présentant son miroir. Je le vois sans l'entendre, ou l'entends sans le voir. Là , ses flots amoureux vont embrasser des îles ; Plus loin , il se sépare en deux ruisseaux agiles , Qui, se suivant l'un l'autre avec rapidité. Disputent de vitesse et de limpidité ; Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble , Murmurent enchantés de voyager ensemble.
Ainsi, toujours errant de détour en détour. Muet, bruyant, paisible, inquiet tour à tour, Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.
Mais vers ses bords rians la rivière m'appelle , Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau , Son onde moins modeste en larges nappes d'eau
Roule, des feux du jour au loin étincelante; Elle laisse au ruisseau sa gaîté pétulante , Et son inquiétude et ses plis tortueux ; Son lit , en longs courans , des vallons sinueux Suivra les doux contours et la molle courbure.
Si le ruisseau des bois emprunte sa parure , La rivière aime aussi que des arbres divers , Les pâles peupliers , les saules demi- verts , Ornent souvent son cours. Quelle source féconde De scènes , d'accidens I Là, j'aime à voir dans l'onde Se renverser leur cime , et leurs feuillages verts Trembler du mouvement et des eaux et des airs. Ici , le flot bruni fuit sous leur voûte obscure ; Là, le jour par filets pénètre leur verdure; Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux , Et tantôt leur racine embarrasse les flots ; Souvent , d'un bord à l'autre étendant leur feuillage , Ils semblent s'élancer et changer de rivage. Ainsi, l'arbre et les eaux se prêtent leurs secours: L'onde rajeunit l'arbre, et l'arbre orne son cours; Et tous deux , s'alliant sous des formes sans nombre , Font un échange aimable et de fraîcheur et d'ombre. Sachez donc les unir ; ou si , dans de beaux lieux , La nature sans vous fit cet hymen heureux , Respectez-la. Malheur à qui ferait mieux qu'elle ! Tel est , cher Watelet , mon cœur me le rappelle , Tel est le simple asile où , suspendant son cours , Pure comme tes mœurs, libre comme tes jours, En canaux ombragés la Seine se partage , Et visite en secret la retraite d'un sage. Ton art la seconda ; non cet art imposteur, Des lieux qu'il croit orner hardi profanateur :
Digne de voir, d'aimer, de sentir la nature , Tu traitas sa beauté comme une vierge pure Qui rougit d'être nue, et craint les ornemens. Je crois voir le faux goût gâter ces lieux charmans : Ce moulin , dont le bruit nourrit la rêverie , N'est qu'un songe importun, qu'une meule qui crie ; On l'écarté. Ces bords doucement contournés , Par le fleuve lui-même en roulant façonnés , S'alignent tristement; au lieu de la verdure Qui renferme le fleuve en sa molle ceinture , L'eau dans des quais de pierre accuse sa prison ; Le marbre fastueux outrage le gazon , Et des arbres tondus la famille captive Sur ces saules vieillis ose usurper la rive... Barbares , arrêtez , et respectez ces lieux ! Et vous, fleuve charmant , vous , bois délicieux ^ Si j'ai peint vos beautés, si , dès mon premier âge , Je me plus à chanter les prés , Ponde et l'ombrage , Beaux lieux , offrez long-temps à votre possesseur L'image de la paix qui règne dans son cœur.
Au défaut des courans formés par la nature , L'art pourra vous prêter son heureuse imposture : Sans doute ; mais cet art veut un œil exercé. Que les flots bien conduits , que leur cours bien trace , M'offrent de la rivière un portrait véritable ; Son lit, ses eaux, ses bords, que tout soit vraisemblable. De ta rivière ainsi le cours fut façonné , O toi, d'un couple auguste asile fortuné , Délicieux Oatlands ! Ta plus riche parure '+, Ce n'est point ton palais , tes fleurs et ta verdure , Ni tes vastes lointains , ni cet antre charmant Qui d'une nuit arabe offre l'enchantement :
Mais ces superbes eaux qu'en un fleuve factice
Le goût fit serpenter avec tant d'artifice :
L'œil charmé s'y méprend ; dans ces nombreux détours,
De la Tamise encore il croit suivre le cours ;
Et, par l'illusion d'une savante optique,
Qui confond les lointains dans sa vapeur magique.
D'un vieux pont suspendu sur ce fleuve royal
Montre de loin la voûte embrassant ton canal :
Tant l'art a de pouvoir, et tant la perspective ,
Qui prête à vos tableaux sa beauté fugitive ,
Par sa douce fêrie et ses charmes secrets ,
Colorant , approchant , éloignant les objets ,
De son brillant prestige embellit les campagnes ,
Comble ici les vallons , là baisse les montagnes ,
Déguise les objets , les distances , les lieux ,
Et, pour les mieux charmer, en impose à nos yeux !
Autant que la rivière , en, sa molle souplesse , D'un rivage anguleux redoute la rudesse , Autant les bords aigus , les longs enfoncemens Sont d'un lac étendu les plus beaux ornemens. Que la terre tantôt s'avance au sein des ondes , Tantôt qu'elle ouvre aux flots des retraites profondes , Et qu'ainsi, s'appelant d'un mutuel amour. Et la terre et les eaux se cherchent tour à tour. Ces aspects variés amusent votre vue.
L'œil aime dans un lac une vaste étendue ; Cependant offrez-lui quelques points de repos : Si vous n'interrompez l'immensité des flots , Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface. Ainsi, pour abréger leur insipide espace, Ou qu'un frais bâtiment , des chaleurs respecté , Se présente de loin dans les flots répété ;
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Ou bien faites éclore une île de verdure : Les îles sont des eaux la plus riche parure ; Ou relevez leurs bords , ou qu'en bouquets épars Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards. Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre , Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ; Ou reculez vos bois, ou commandez que l'eau Se perde en un bosquet, tourne au pied d'un coteau. A travers ces rideaux où l'eau fuit et se plonge L'imagination la suit et la prolonge :
A.insi votre œil jouit de ce qu'il ne voit pas ; A.insi le goût savant prête à tout des appas , Et des objets qu'il crée et de ceux qu'il imite Resserre, étend, découvre ou cache la limite.
Du frais miroir des eaux , de leurs nombreux reflets Sachez aussi connaître et saisir les effets : Quelle que soit leur forme , étang, lac ou rivière , Qu'il soit pour vos bosquets un centre de lumière. Un foyer éclatant, d'où les rayons du jour Pénètrent doucement dans les bois d'alentour. Et de l'onde au bocage et du bocage à l'onde Promènent en jouant leur lueur vagabonde ; L'œil aime à voir glisser à travers les rameaux Et leur clarté tremblante et leurs jours inégaux : Là leur teinte est plus claire , ici plus rembrunie , Et de leurs doux combats résulte l'harmonie.
Or, maintenant que l'art dans ses jardins pompeux Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux Partout respire un air de liberté , de joie : La pelouse riante à son gré se déploie ; Les bois indépendans relèvent leurs rameaux ; Les fleurs bravent l'équerro, et l'arbre les ciseaux,
L'onde chérit ses bords , la terre sa parure :
Tout est beau, simple et grand; c'est l'art de la nature.
Que dis-je? vos travaux sont encore imparfaits : Ces étangs sont déserts et ces lacs sont muets ! J^h bien I pour animer leur surface immobile , L'art vous présente encor plus d'un moyen utile. Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-vous pas Le flottant appareil des rames et des mâts? Leur aspect vous amuse , et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères ; Zéphyre de la toile enfle les plis mouvans , Et chaque banderole est le jouet des vents. Faites plus: que la tanche, et la perche, et l'anguille, Y propagent en paix leur nombreuse famille Donnez-leur quelques soins; que, docile à vos lois> Leur troupe familière accoure à votre voix. Joignez-y ces oiseaux qui, d'une rame agile > Navigateurs ailés, fendent l'onde docile: A leur tête s'avance et nage avec fierté Le cygne au cou superbe , au plumage argenté , Le cygne à qui l'erreur prêta des chants aimables, Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables ; A sa suite , un essaim de ces oiseaux rameurs , Tous différens de voix, de plumage , de mœurs , Fend les eaux , bat les airs de ses ailes bruyantes ; Tout jouit , tout s'anime , et les eaux sont vivantes. Et si des faits anciens , des traits miraculeux , Des amours , des combats , ou vrais , ou fabuleux , Créés par les romans , ou vivans dans l'histoire , D'un ruisseau , d'une source ont consacré la gloire ; De leur antique honneur ces flots enorgueillis Par d'heureux souvenirs sont assez embellis.
Quel cœur sans être ému trouverait Aréthuse ,
Alphëe , ou le Lignon; toi, surtout, toi, Yaucluse,
Vaucluse, heureux séjour, que sans enchantement
Ne peut voir nul poète , et surtout nul amant ?
Dans ce cercle de monts qui , recourbant leur chaîne ^
Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine ,
Sous la roche voûtée , antre mystérieux ,
Où ta nymphe , échappant aux regards curieux ,,
Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure ,
Combien j'aimais à voir ton eau qui, toujours pure ,
Tantôt dans son bassin renferme ses trésors ,
Tantôt en bouillonnant s'élève , et de ses bords ,
Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes ,
De cascade en cascade au loin rejaillissantes ,
Tombe et roule à grand bruit; puis, calmant son courroux ,
Sur un lit plus égal répand des flots plus doux,
Et , sous un ciel d'azur, coule , arrose et féconde
Le plus riant vallon qu'éclaire l'œil du monde !
Mais ces eaux , ce beau ciel , ce vallon enchanteur ,
Moins que Pétrarque et Laure intéressaient mon cœur.
La voilà donc , disais-je , oui, voilà cette rive
Que Pétrarque charmait de sa lyre plaintive !
Ici Pétrarque, à Laure exprimant son amour,
Voyait naître trop tard , mourir trop tôt le jour ;
Retrouverai-je encor sur ces rocs solitaires
De leurs chiffres unis les tendres caractères ?
Une grotte écartée avait frappé mes yeux ;
Grotte sombre , dis-moi si tu les vis heureux '
M'écriais-je : un vieux tronc bordait-il le rivage ,
Laure avait reposé sous son antique ombrage :
Je redemandais Laure à l'écho du vallon ;
Et l'écho n'avait point oublié ce doux nom.
Partout iiies yeux cherchaient, voyaient Pétrarque et Laure, Et par eux ces beaux lieux s'embelHssaient encore.
Ah ! si dans vos travaux est toujours respecté Le lieu par un grand homme autrefois habité , Combien doit l'être un sol embelli par lui-même ! Dans ces sites fameux, c'est leur maitre qu'on aime. Eh ! qui, du Tusculum de l'orateur romain, Du Tivoli si cher au Pindare latin , Aurait osé changer la forme antique et pure? Tout ornement l'altère , et l'art lui fait injure Loin donc l'audacieux qui , pour le corriger , Profane un lieu célèbre en voulant le changer ! Le grand homme au tombeau se plaint de cet outrage , Et les ans seuls ont droit d'embellir son ouvrage. Gardez donc d'attenter à ces lieux révérés ; Leurs débris sont divins, leurs défauts sont sacrés. Conservez leurs enclos , leurs jardins , leurs murailles : Tel on laisse sa rouille au bronze des médailles : Tel j'ai vu ce Twicknham, dont Pope est créateur ^ : Le goût le défendit d'un art profanateur ; Et ses maîtres nouveaux , révérant sa mémoire , Dans l'œuvre de ses mains ont respecté sa gloire. Ciel ! avec quel transport j'ai visité ce lieu Dont Mindipe est le maître , et dont Pope est le dieu i Le plus humble réduit avait pour moi des charmes. Le voilà ce musée où , l'œil trempé de larmes , De la tendre Héloïse il soupirait le nom ; Là , sa muse évoquait Achille , Agamemnon , Célébrait Dieu , le monde , et ses lois éternelles , Ou les règles du goût , ou les cheveux des belles ; Je reconnais l'alcôve où, jusqu'à son réveil, Les doux rêves du sage amusaient son sommeil ;
Voici le bois secret, Vv ici l'obscure allée Où s'échauffait sa verve en beaux vers exhalée. Approchez , contemplez ce monument pieux Où pleurait en silence un fils religieux : Là , repose sa mère ; et des touffes plus sombres Sur ce saint mausolée ont redoublé leurs ombres ; Là , du Parnasse anglais le chantre favori Se fit porter mourant sous son bosquet chéri ; Et son œil , que déjà couvrait l'ombre éternelle , Vint saluer encor la tombe maternelle.
Salut , saule fameux que ses mains ont planté ! Hélas ! tes vieux rameaux dans leur caducité En vain sur leurs appuis reposent leur vieillesse , Un jour tu périras ; ses vers vivront sans cesse. Console-toi pourtant ; celui qui , dans ses vers , D'Homère, le premier, fit ouïr les concerts, Bienfaiteur des jardins ainsi que du langage , Le premier sur les eaux suspendit ton ombrage : A peine le passant voit ce tronc respecté , La rame est suspendue , et l'esquif arrêté ; Et même en s'éloignant , vers ce lieu qu'il adore Ses regards prolongés se retournent encore. Mon sort est plus heureux ; par un secret amour Près de ces bois sacrés j'ai fixé mon séjour. Eh ! comment résister au charme qui m'entrahie? Par plus d'un doux rapport mon penchant m'y ramène. Le chantre d'Ilion fut embelli par toi ; Virgile , moins heureux , fut imité par moi. Comme toi , je chéris ma noble indépendance ; Comme toi , des forêts je cherche le silence. Aussi, dans ces bosquets par ta muse habités. Viennent errer souvent mes regards enchantés ;
J'y crois entendre encor ta voix mélodieuse ;
J'interroge tes bois , ta grotte harmonieuse ;
Je plonge sous sa voûte avec un saint effroi ,
Et viens lui demander des vers dignes de toi.
Protège donc ma muse ; et si ma main fidèle
Jadis à nos Français te montra pour modèle ,
Inspire encor mes chants ; c'est toi dont le flambeau
Guida l'art des jardins dans un chemin nouveau :
Ma voix t'en fait hommage , et , dans ce lieu champêtre ,
Je viens t'offrir les fleurs que toi-même as fait naître.