DES CHAMPS
ARGUMENT
Le sage. — L'art de se rendre heureux à la campagne est de répandre le bonheur autour de soi. — Tous ne savent pas goûter ce bonheur.— Il ne faut pas transporter la ville aux champs. — Théâtre de société, — Réunions à la campagne. — Agrémens de la campagne dans diverses saisons et à diverses heures du jour, entre autres les charmes de la rêverie au clair de la lune. — Ivresse avec laquelle l'auteur se livre à la contemplation de la nature. — Plaisirs accessoires que présentent la société , la chasse , l'étude des beaux-arts, l'amitié, les affections morales. — Usage touchant en Suisse dans les lieux de sépulture. — Monument que la princesse Czartoriska a é^evé à l'auteur et aux poètes champêtres. — Le bonheur, dans les champs , devient plus touchant par l'exercice de la bienfaisance. — Portraits d'un curé de campagne et de son maître d'école. — Jeux villageois.
Boileau jadis a su, d'une imposante voix. Dicter de Part des vers les rigoureuses lois 5 Le chantre de Mantoue a su des champs dociles Hâter les dons tardifs par des leçons utiles : Mais quoi ! l'art de jouir, et de jouir des champs, Se peut-il enseigner? Non sans doute ; et mes chants , Des austères leçons fuyant le ton sauvage , Viennent de la nature offrir la douce image , Inviter les mortels à s'en laisser charmer : Apprendre à la bien voir, c'est apprendre à l'aimer. Ainsi, qu'après Yanière et le bon Hésiode Du régime rural d'autres riment le code ;
D'un pinceau moins usé , dans un cadre nouveau ,
Des cliampétres plaisirs je trace le tableau,
Et d'un riant séjour le possesseur tranquille ,
Le maître bienfaisant , l'agriculteur habile ,
L'observateur des champs , leur peintre harmonieux ,
Tour à tour dans mes vers vont paraître à vos yeux.
Sujet digne en effet du chantre de Mantoue :
A son style divin tout cède , je l'avoue ;
Mais dans ce fond heureux par sa fécondité
J'ai pour moi la richesse et la variété.
Inspirez donc mes chants , beaux lieux , frais paysages ,
Où la vie est plus pure , où les mortels plus sages
Ne se reprochent point le plaisir qu'ils ont eu.
Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu :
Ce sont les vrais plaisirs , les vrais biens que je chante.
Mais peu savent goûter leur volupté touchante : Pour les bien savourer c'est trop peu que des sens ; Il faut un cœur paisible et des goûts innocens- Toutefois n'allons pas , déclamateurs stériles , Affliger de conseils tristement inutiles Nos riches d'autrefois , nos pauvres Lucullus , Errans sur les débris d'un luxe qui n'est plus. On a trop parmi nous réformé l'opulence. Mais je ne parle pas seulement à la France ; Ainsi que tous les temps j'embrasse tous les lieux.
O vous qui dans les champs prétendez vivre heureux , N'offrez qu'un encens pur aux déités champêtres. Héritier corrompu de ses simples ancêtres , Ce riche qiii, d'avance usant tous ses plaisirs , Ainsi que son argent tourmente ses désirs , S'écrie à son lever : <* Que la ville m'ennuie ! » Volons aux champs ; c'est là qu'on jouit de la vie ,
V Qu'on est heureux. » Il part , vole , arrive ; l'ennui '
Le reçoit à la grille et se traîne avec lui.
A peine il a de l'œil parcouru son parterre ,
Et son nouveau kiosk , et sa nouvelle serre ,
Les relais sont mandés : lassé de son château ,
Il part , et court bâiller à l'opéra nouveau.
Ainsi, changeant toujours de dégoûts et d'asile,
Il accuse les champs , il accuse la ville ;
Tous deux sont innocens : le tort est à son cœur ;
Un vase impur aigrit la plus douce liqueur.
Le calme heureux des champs craint une pompe vaine L'orgueil produit le faste , et le faste la gêne. Tel est l'homme; il corrompt et dénature tout. Qu'au milieu des cités son superbe dégoût Ait amené les bois , les fleurs et la verdure ; Je lui pardonne encor : j'aime à voir la nature , Toujours chassée en vain, vengeant toujours ses droits Rentrer à force d'art chez les grands et les rois. Mais je vois en pitié le Crésus imbécile Qui jusque dans les champs me transporte la ville : Avec pompe on le couche , on l'habille , on le sert ; Et Mondor au village est à son grand couvert.
Bien plus à plaindre encor les jeunes téméraires Qui , lassés tout-à-coup du manoir de leurs pères , Vont sur le grand théâtre , ennuyés à gi ands frais , Etaler leurs champarts, leurs moulins, leurs forets ; Des puissances du jour assiègent la demeure , Pour qu'un regard distrait en passant les effleure , Ou que par l'homme en place un mot dit de côté D'un faux air de crédit flatte leur vanité. Malheureux! qui bientôt reviendront, moins superbes, Et vendanger leur vigne et recueillir leurs gerbes ,
Et sauront qu'il vaut mieux , sous leurs humbles lambris ,
Vivre heureux au hameau qu'intrigant à Paris.
Et vous qui de la cour affrontez les tempêtes, Qu'ont de commun les champs et le trouble où vous êtes? Vous y paraissez peu ; c'est un gîte étranger, De votre inquiétude hospice passager.
Qu'un jour vous gémirez de vos erreurs cruelles ! Les flatteurs sont ingrats; vos arbres sont fidèles, Sont des hôtes plus sûrs , de plus discrets amis , Et tiennent beaucoup mieux tout ce qu'ils ont promis. Désertant des cités la foule solitaire , D'avance venez donc apprendre à vous y plaire. Cultivez vos jardins , volez quelques instans Aux projets des cités pour vos projets des champs ; Et si vous n'aimez point la campagne en vrai sage , La vanité du moins chérira son ouvrage.
Cependant, pour charmer ses champêtres loisirs , La plus belle retraite a besoin de plaisirs. Choisissons : mais d'abord n'ayons pas la folie De transporter aux champs Melpomène et Thalie : Non qu'au séjour des grands j'interdise ces jeux , Cette pompe convient à leurs châteaux pompeux , Mais sous nos humbles toits ces scènes théâtrales Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales : Avec l'art des cités arrive leur vain bruit ; L'étalage se montre , et la gaîté s'enfuit : Puis quelquefois les mœurs se sentent des coulisses , Et souvent le boudoir y choisit ses actrices. Joignez-y ce tracas de sotte vanité , Et les haines naissant de la rivalité ; C'est à qvii sera jeune , amant , prince , ou princesse ; Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce.
Yous dirai-je l'oubli de soins plus importans , Les devoirs immolés à de vains passe-temps? Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères ; Je vois une Mérope , et ne vois point de mères : L'homme fait place au mime , et le sage au bouffon. JNéron, bourreau de Rome, en était l'histrion: Tant l'homme se corrompt alors qu'il se déplace I Laissez donc à Mole , cet acteur plein de grâce , Aux Fleuri, aux Sainval, ces artistes chéris, L'art d'embellir la scène et de charmer Paris ; Charmer est leur devoir : vous, pour qu'on vous estime , Soyez l'homme des champs; votre rôle est sublime.
Et quel charme touchant ne promettent-ils pas A des yeux exercés , à des sens délicats ! Insensible habitant des champêtres demeures , Sans distinguer les lieux , les saisons et les heures , Le vulgaire au hasard jouit de leur beauté : Le sage veut choisir. Tantôt la nouveauté Prête aux objets naissans sa grâce enchanteresse , Tantôt de leur déclin l'aspect nous intéresse. Le cœur vole au plaisir que l'instant a produit , Et cherche à retenir le plaisir qui s'enfuit. Ainsi l'âme jouit, soit qu'une fraîche aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore , Soit que l'astre du monde , en achevant son tour. Jette languissamment les restes d'un beau jour. Tel , quand des fiers combats Homère se repose , 11 aime à colorer l'Aurore aux doigts de rose : Tel le brillant Lorrain , de son pinceau touchant , Souvent dore un beau ciel des rayons du couchant.
Etudiez aussi les momens de l'année :
L'année a son aurore ainsi que la journée.
Ah ! malheureux qui perd un spectacle si beau ! Le jeune papillon , échappé du tombeau , Qui sur les fruits naissans , qui sur les fleurs nouvelles , S'envole frais, brillant, épanoui comme elles , Jouit moins au sortir de sa triste prison Que le sage au retour de la jeune saison , Lorsque sur les coteaux, sur les monts, dans les plaines , Tout est gazon , zéphyrs , ou ruisseaux , ou fontaines , Ah ! les beaux jours vont donc me rendre les beaux vers I Le chêne s'est éteint dans mes foyers déserts. Adieu des paravents l'ennuyeuse clôture , Adieu , livres poudreux , adieu , triste lecture ! Le grand livre des champs vient de s'ouvrir : je cours Du ruisseau libre enfin reconnaître le cours , Du premier rossignol entendre le ramage, Voir le premier bouton , voir le premier feuillage , Et renaître moi-même avec l'ombre et les fleurs. Si du printemps nouveau l'on chérit les faveurs , Les beaux jours expirans ont aussi leurs délices : Au printemps de l'année on bénit les prémices ; Dans l'automne ces bois , ces soleils pâlissans Intéressent notre âme en attristant nos sens : Le printemps nous inspire une aimable folie ; L'automne, les douceurs de la mélancolie. On revoit les beaux jours avec ce vif transport Qu'inspire un tendre ami dont on pleurait la mort ; Leur départ, quoique triste , à jouir nous invite : Ce sont les doux adieux d'un ami qui nous quitte ; Chaque instant qu'il accorde , on aime à le saisir, Et le regret lui-même augmente le plaisir. Majestueux été , pardonne à mon silence ! J'admire ton éclat, mais crains ta violence ,
Et je n'aime à te voir qu'en de plus doux instans , Avec Pair de l'automne , ou les traits du printemps. Que dis-je ? ah ! si tes jours fatiguent la nature , Que tes nuits ont de charme ! et quelle fraîcheur pure Vient remplacer des cieux le brûlant appareil ! Combien l'œil , fatigué des pompes du soleil , Aime à voir de la nuit la modeste courrière Revêtir mollement de sa pâle lumière Et le sein des vallons , et le front des coteaux ; Se glisser dans les bois , et trembler dans les eaux !
L'hiver, je l'avoûrai, je suis l'ami des villes : Là des charmes ravis aux campagnes fertiles , Grâce au pinceau flatteur, aux sons harmonieux . L'image frappe encor mon oreille et mes yeux ; Et j'aime à comparer, dans ce portrait fidèle , Le peintre à la nature et l'image au modèle. Si pourtant dans les champs l'hiver retient mes pas , L'hiver a ses beautés. Que j'aime et des frimas L'éclatante blancheur, et la glace brillante En lustres azurés à la roche pendante ! Et quel plaisir encor, lorsqu'échappé dans l'air Un rayon du printemps vient embellir l'hiver; Et , tel qu'un doux souris qui naît parmi des larmes , A la campagne en deuil rend un moment ses charmes ! Qu'on goûte avec transport cette faveur des cieux ! Quel beau jour peut valoir ce rayon précieux Qui du moins un instant console la nature ! Et si mon œil rencontre un reste de verdure Dans les champs dépouillés, combien j'aime à le voir 1 Aux plus doux souvenirs il mêle un doux espoir. Et je jouis , malgré la froidure cruelle , Des beaux jours qu'il promet, des beaux jours qu'il rappelle.
Le ciel devient-il sombre , eh bien I dans ce salon Près d'un chêne brûlant j'insulte à l'aquilon ; Dans cette chaude enceinte , avec goût éclairée , Mille heureux passe-temps abrègent la soirée. J'entends ce jeu bruyant où , le cornet en main , L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur le damier fixe d'un œil avide Les cases , les couleurs , et le plein et le vide ; Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir ; Leur pile croît , décroit. Par la crainte et l'espoir Battu , chassé , repris , de sa prison sonore Le dé , non sans fracas , part , rentre , part encore ; Il court , roule , s'abat : le nombre a prononcé. Plus loin , dans ses calculs gravement enfoncé , Un couple sérieux qu'avec fureur possède L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède , Sur des carrés égaux , différens de couleur , Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur , Par cent détours savans conduit à la victoire Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire : Long-temps des camps rivaux le succès est égal ; Enfin l'heureux vainqueur donne l'échec fatal , Se lève , et du vaincu proclame la défaite ; L'autre reste atterré dans sa douleur muette , Et , du terrible mat à regret convaincu , Regarde encor long-temps le coup qui l'a vaincu. Ailleurs , c'est le piquet des graves douairières ; Le lotto du grand-oncle , et le wkis des grands-pères , Là , sur un tapis vert , un essaim étourdi Pousse contre l'ivoire un ivoire arrondi. Mais trois coups de marteau font retentir la porte : C'est la poste du soir ; le courrier qui l'apporte ,
Ainsi que son cheval , bien morfondu , bien las ,
Revient glacé de givre et poudré de frimas ,
Portant , sans le savoir, le destin de la terre ,
Le sort de Pétersbourg , celui de l'Angleterre ,
L'état des fonds publics , les nouvelles de cour ,
Billets de mariage , et messages d'amour.
Tout cela , grâce au ciel , faiblement l'intéresse ;
Mais chaque curieux autour de lui s'empresse :
Qu'est-ce qui s'est passé dans ce pauvre univers ,
Et quels travers nouveaux remplacent nos travers?
Va-t-on des trois pouvoirs établir l'équilibre ?
Quel peuple est par nos rois menacé d'être libre ^ ?
Quel ami des Français sous leurs coups est tombé ?
Voyons , depuis deux jours , quel trône a succombé.
Chacun a son courrier et chacun sa gazette.
L'un affecte en lisant une mine discrète ,
L'autre rit aux éclats , l'autre cache des pleurs.
Ah ! nous sommes vaincus ! non , nous sommes vainqueurs ,
Dit l'autre. Où donc eut lieu cette affaire fameuse?
Eh! mais, c'est sur la Sambre. Eh ! non, c'est sur la Meuse,
Dit l'autre au coin du feu. Vains discours , bruit perdu !
Car on saura demain qu'on ne s'est point battu.
Mais le souper s'annonce , et l'heure de la table
Rejoint les deux partis : un flacon délectable
Verse avec son nectar les aimables propos ,
Et, comme son bouchon , fait partir les bons mots.
On se lève , on reprend sa lecture ordinaire ,
On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire.
Tantôt un bon roman charme le coin du feu ;
Hélas I et quelquefois un bel esprit du lieu
Tire un traître papier ; il lit , l'ennui circule :
L'un admire en bâillant l'assommant opuscule ,
Et d'un sommeil bien franc l'autre dormant tout haut ,
Aux battemens de mains se réveille en sursaut.
On rit ; on se remet de la triste lecture ;
On tourne un madrigal, on conte une aventure.
Le lendemain promet des plaisirs non moins doux ,
Et la gaité revient, exacte au rendez-vous.
Ainsi dans l'hiver même on connaît l'allégresse.
Ce n'est plus ce dieu sombre , amant de la tristesse ;
C'est un riant vieillard qui , sous le faix des ans ,
Connaît encor la joie , et plaît en cheveux blancs. En tableaux variés les beaux jours plus fertiles
Ont des plaisirs plus vifs , des scènes moins tranquilles
Eh I qui de ses loisirs peut mettre alors l'espoir
Dans ces tristes cartons peints de rouge et de noir ?
L'homme veut des plaisirs ; mais leurs pures délices
Ont besoin de santé , la santé d'exercices.
Laissez donc à l'hiver, laissez à la cité ,
Tous ces jeux où la sombre et morne oisiveté ,
Pour assoupir l'ennui réveillant l'avarice ,
Se plaît dans un tourment et s'amuse d'un vice.
Loin ces tristes tapis ! Les eaux et les forêts
De leurs jeux innocens vous offrent les attraits ,
Et la guerre des bois , et les pièges des ondes.
Compagne des Sylvains , des Nymphes vagabondes ,
Muse, viens, conduis-moi dans leurs sentiers déserts ;
Le spectacle des champs dicta les premiers vers.
Sous ces saules touffus dont le feuillage sombre A la fraîcheur de l'eau joint la fraîcheur de l'ombre , Le pêcheur patient prend son poste sans bruit , Tient sa ligne tremblante , et sur l'onde la suit. Penché, l'œil immobile, il observe avec joie Le liège qui s'enfonce et le roseau cjui ploie.
Quel imprudent , surpris au piège inattendu , A riiameçon fatal demeure suspendu ?
Est-ce la truite agile , ou la carpe dorée , Ou la perche étalant sa nageoire pourprée , Ou l'anguille argentée errant en longs anneaux , Ou le brochet glouton qui dépeuple les eaux ^?
Au peuple ailé des airs faut-il livrer la guerre? Le chasseur prend son tube , image du tonnerre ; Il l'élève au niveau de l'œil qui le conduit; Le coup part , l'éclair brille , et la foudre le suit. Quels oiseaux va percer la grêle meurtrière? C'est le vanneau plaintif errant sur la bruyère ; C'est toi , jeune alouette , habitante des airs ! Tu meurs en préludant à tes tendres concerts. Mais pourquoi célébrer cette lâche victoire , Ces triomphes sans fruit , et ces combats sans gloire ? O Muse , qui souvent d'une si douce voix Imploras la pitié pour les chantres des bois , Ah ! dévoue à la mort l'animal dont la tête Présente à notre bras une digne conquête , L'ennemi des troupeaux et celui des moissons. Mais quoil du cor bruyant j'entends déjà les sons; L'ardent coursier déjà sent tressaillir ses veines , Bat du pied , mord le frein, sollicite les rênes. A ces apprêts de guerre , au bruit des oombattans , Le cerf frémit , s'étonne , et balance long-temps. Doit-il loin des chasseurs prendre son vol rapide? Doit-il leur opposer son audace intrépide? De son front menaçant ou de ses pieds légers A qui se fîra-t-il dans ces pressans dangers? Il flotte irrésolu : la peur enfin l'emporte ; Il part , il court , il vole : un moment le transporte
19i L'HOMME DES CHAMPS.
Bien loin de la foret et des cliiens et du cor.
Le coursier , libre enfin , s'élance et prend l'essor •
Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête ,
Se penche sur ses crins , se suspend sur sa tête ;
H perce les taillis , il rase les sillons ,
Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons.
Cependant le cerf vole , et les chiens sur sa voie Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ; Partout où sont ses pas sur le sable imprimés , Hs attachent sur eux leurs naseaux enflammés : Alors le cerf tremblant de son pied qui les guide Maudit l'odeur traîtresse et l'empreinte perfide- Poursuivi , fugitif, entouré d'ennemis .
Enfin dans son malheur il songe à ses amis. Jadis de la forêt dominateur superbe , S'il rencontre des cerfs errans en paix sur l'herbe , l\ vient au milieu d'eux , humiliant son front , Leur confier sa vie et cacher son affront. Mais , hélas î chacun fuit sa présence importune Et la contagion de sa triste fortune ; Tel un flatteur délaisse un prince infortuné. Banni par eux il fuit , il erre abandonné : Il revoit ces grands bois , si chers à sa mémoire , Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire , Quand les monts , les rochers , les antres d'alentour , Répondaient à ses cris et de guerre et d'amour , Et qu'en sultan superbe à ses jeunes maîtresses Sa noble volupté partageait ses caresses. Honneur, empire, amour , tout est perdu pour lui. C'est en vain qu'à ses maux prêtant un faible appui , D'un cerf qu'il fait partir l'involontaire audace Succède à ses dangers , et s'élance a sa place :
Par les chiens vétérans le piège est évente.
Du son lointain des cors bientôt épouvanté,
11 part , rase la terre ; ou, vieilli dans la feinte ,
De ses pas en sautant il interrompt l'empreinte ;
Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés ,
Veille et porte à Tentour ses regards effrayés ,
Se relève , repart , croise et confond sa route.
Quelquefois il s'arrête; il regarde , il écoute ;
Et des chiens, des chasseurs , de l'écho des forets
Déjà l'affreux concert le frappe de plus près»
Il part encor , s'épuise encore en ruses vaines.
Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines ,
Chaque bruit est pour lui l'annonce de son sort ,
Chaque arbre un ennemi, chaque ennemi la mort.
Alors , las de tramer sa course vagabonde ,
De la terre infidèle il s'élance dans l'onde ,
Et change d'élément sans changer de destin.
Avide , et réclamant son barbare festin ,
Bientôt vole après lui , d'écume dégouttante ,
Brûlante de fureur , et de soif haletante ,
La meute aux cris aigus, aux yeux étincelans.
L'onde à peine suffit à leurs gosiers brûlans :
Mais à leur fier instinct d'autres besoins commandent ,
C'est de sang qu'ils ont soif, c'est du sang qu'ils demandent >
Alors désespéré , sans amis , sans secours ,
A la fureur enfin sa faiblesse a recours
Hélas ! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes
La frayeur ait usé ses forces languissantes?
Et que n'a-t-il plutôt , écoutant sa valeur ,
Par un noble combat illustré son malheur ?
Mais enfin , las de perdre une inutile adresse ,
Superbe il se ranime, il s'avance, il se dresse,
Soutient seul mille assauts ; son généreux courroux Réserve aux plus vaillans ses plus terribles coups. Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent ; Leurs morsures, leurs cris , leur rage se confondent. 11 lutte , il frappe encore : efforts infructueux ! Hélas ! que lui servit son port majestueux , Et sa taille élégante , et ses rameaux superbes , Et ses pieds suspendus sur la pointe des herbes ? Il chancelle , il succombe , et deux ruisseaux de pleurs De ses assassins même attendrissent les cœurs ^.
Permettez-vous ces jeux sans en être idolâtre : N'imitez point ce fou, chasseur opiniâtre. Qui ne parle jamais que meute , que chevaux ; Qui croirait avilir l'honneur de ses châteaux Si de cinquante cerfs les cornes menaçantes N'ornaient pompeusement ses portes triomphantes ; Vous conte longuement sa chasse , ses exploits , Et met comme le cerf l'auditeur aux abois.
Êtes- vous de retour sous vos lambris tranquilles , Là des jeux moins bruyans, des plaisirs plus utiles Vous attendent encore. Aux délices des champs Associez les arts et leurs plaisirs touchans. Beaux-arts! eh ! dans quel lieu n'avez-vous droit de plaire? Est-il à votre joie une joie étrangère? Non ; le sage vous doit ses momens les plus doux ; Il s'endort dans vos bras ; il s'éveille pour vous. Que dis-je? autour de lui tandis que tout sommeille , La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille. Vous consolez ses maux , vous parez son bonheur; Vous êtes ses trésors , vous êtes son honneur , L'amour de ses beaux ans , l'espoir de son vieil âge , Ses compagnons des champs , ses amis de voyage ;
Et de paix , de vertus , d'études entouré ,
L'exil même avec vous est un abri sacré.
Tel l'orateur romain , dans les bois de Tuscule ,
Oubliait Rome ingrate ; ou tel , son digne émule ,
Dans Frênes d'Aguesseau goûtait tranquillement
D'un repos occupé le doux recueillement :
Tels de leur noble exil tous deux charmaient les peines.
Malheur aux esprits durs , malheur aux âmes vaines
Qui dédaignent les arts au temps de leur faveur !
Les beaux-arts à leur tour, dans les temps du malheur ,
Les livrent sans ressource à leur vile infortune ;
Mais avec leurs amis ils font prison commune ,
Les suivent dans les champs , et , payant leur amour.
Amusent leur exil et chantent leur retour ^.
Mais c'est peu des beaux lieux, des beaux jours, de
l'étude:
Je veux que l'amitié , peuplant ma solitude , Me donne ses plaisirs et partage les miens. O jours de ma jeunesse ! hélas I je m'en souviens ; Epris de la campagne , et l'aimant en poète , Je ne lui demandais qu'un désert pour retraite , Pour compagnons des bois , des oiseaux et des fleurs ; Je l'aimais , je l'aimais jusque dans ses horreurs ! Je me plaisais à voir, battus par les tempêtes , Les sapins abaisser et redresser leurs têtes ; J'allais sur les frimas graver mes pas errans , Et de loin j'écoutais la course des torrens. Mais tout passe : aujourd'hui qu'un sang moins vif
m'enflamme , Que les besoins des sens font place à ceux de l'âme, S'il est long-temps désert , le plus aimable lieu Ne me plaît pas long-temps : les arbres parlent peu ,
Dit le bon La Fontaine; et ce qu'un bois m'inspire. Je veux à mes côtés trouver à qui le dire.
Ainsi, fermant la porte au sot qui de Paris Vient troubler votre joie et tuer vos perdrix , De ceux qu'unit à vous une amitié sincère Préparez, décorez la chambre hospitalière. Ce sont de vieux voisins , des proches , des enfans , Qui visitent des lieux chers à leurs premiers ans; C'est un père adoré qui vient dans sa vieillesse Reconnaître les bois qu'a plantés sa jeunesse ; La ferme à son aspect semble se réjouir. Les bosquets s'égayer, les fleurs s'épanouir. Tantôt c'est votre ami , votre ami de l'enfance , Qui de vos simples goûts partage l'innocence. Chacun retrouve là ses passe-temps chéris , Son meuble accoutumé , ses livres favoris ^ . Tantôt Robert arrive, et ses riches images Doublent en les peignent vos plus beaux paysages ; Et tantôt son pinceau, dans de plus doux portraits , De ceux que vous aimez vous reproduit les traits : Ainsi, plein des objets que votre cœur adore , De vos amis absens vous jouissez encore.
Ces lieux chers aux vivans sont aussi chers aux morts Qui vous empêchera de placer sur ces bords , Près d'un ruisseau plaintif, sous un saule qui pleure , D'un ami regretté la dernière demeure?
Est-il un lieu plus propre à ce doux monument ? Où des mânes chéris dorment plus mollement? Du bon Helvétien qui ne connaît l'usage? Près d'une eau murmurante , au fond d'un vert bocage , Il place les tombeaux; il les couvre de fleurs : Parleur douce culture il charme ses douleurs,
Et pense respirer, quand sa main les arrose , L'âme de son ami dans l'odeur d'une rose /.
Ne pouvez-vous encore y consacrer les traits De ceux par qui fleurit l'art fécond de Cérès? Pouvez-vous à Berghem refuser un asile , Un marbre à Théocrite , un bosquet à Virgile ? Hélas! je n'ai point droit d'avoir place auprès d'eux ; Mais si de l'art des vers quelque ami généreux Daigne un jour m'accorder de modestes hommages , Ah ! qu'il ne place pas le chantre des bocages Dans le fracas des cours ou le bruit des cités : Vallons que j'ai chéris , coteaux que j'ai chantés , Souffrez que parmi vous ce monument repose ; Qu'un peuplier le couvre et qu'un ruisseau l'arrose ! Mes vœux sont exaucés : du sein de leur repos Un essaim glorieux de belles , de héros , Qui, successeurs polis des Sarmates sauvages, De l'antique Vistule honorent les rivages , Auprès de Saint-Lambert , de Pope , de Thomson , Offre dans ses jardins une place à mon nom. Que dis-je? tant d'honneur n'est pas fait pour ma muse : La gloire de ces noms du mien serait confuse. Mais si , dans un bosquet obscur et retiré , H est un coin désert , un réduit ignoré , Au-dessous de Gessner, et bien loin de Virgile , Hôtes de ces beaux lieux , gardez-moi cet asile. Content, je vous verrai , dans vos rians vallons , De l'art que je chantai pratiquer les leçons, Enrichir vos hameaux , parer leur solitude , Des partis turbulens calmer l'inquiétude. Heureux si quelquefois , sous vos ombrages verts , L'écho redit mon nom , mon hommage et mes vers
Mais , ne l'oubliez pas , à la yille , au village , Le bonheur le plus doux est celui qu'on partage. Heureux ou malheureux, l'homme a besoin d'autrui; Il ne vit qu'à moitié s'il ne vit que pour lui. Vous donc à qui des champs la joie est étrangère , Ah ! faites-y le bien , et les champs vont vous plaire : Le bonheur dans les champs a besoin de bonté. Tout se perd dans le bruit d'une vaste cité ; Mais , au sein des hameaux, le château , la chaumière, Et l'oisive opulence et l'active misère , Nous offrent de plus près leur contraste affligeant , Et contre l'homme heureux soulèvent l'indigent. Alors vient la bonté , qui désarme l'envie , Rend ses droits au malheur, l'équilibre à la vie , Corrige les saisons , laisse à l'infortuné Quelques épis du champ par ses mains sillonné , Comble enfin par ses dons cet utile intervalle Que met entre les rangs la fortune inégale.
Eh! dans quels lieux le ciel, mieux qu'au séjour des champs , Nous instruit-il d'exemple aux généreux penchans ? De bienfaits mutuels voyez vivre le monde : Ce champ nourrit le bœuf, et le bœuf le féconde ; L'arbre suce la terre , et ses rameaux flétris • A leur sol maternel vont mêler leurs débris ; Les monts rendent leurs eaux à la terre arrosée ; L'onde rafraîchit l'air, l'air s'épanche en rosée ; Tout donne et tout reçoit , tout jouit et tout sert; Les cœurs durs troublent seuls ce sublime concert.
L'un , si du dé fatal la chance fut perfide , Parcourt tout son domaine en exacteur avide ; Sans sécher une larme épuisant son trésor.
L^autre , comme d'mi poids , se défait de son or. Quoi I ton or t'importune , ô richesse impudente ! Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente , Ces enfans dans leur fleur desséchés par la faim , Et ces filles sans dot et ces vieillards sans pain?
Oh ! d'un simple hameau si le ciel m'eût fait maître, Je saurais en jouir ! Heureux , digne de l'être , Je voudrais m'entourer de fleurs , de riches plants , De beaux fruits , et surtout de visages rians ; Et ne souffrirais pas qu'attristant ma fortune , La faim vînt m' étaler sa pâleur importune. Mais je hais l'homme oisif : la bêche , les râteaux , Le soc, tout l'arsenal des rustiques travaux , Attendrait l'indigent, sûr d'un juste salaire. Et chez moi le travail bannirait la misère.
Enfm, des maux cruels affligent-ils ses jours , Au vieil âge , aux douleurs , nous devons des secours. Dans les appartemens du logis le moins vaste Qu'il en soit un où l'art , avec ordre et sans faste , Arrange le dépôt des remèdes divers A ses infirmités incessamment offerts.
L'oisif; de qui l'ennui vient vous rendre visite , Loûra plus volontiers de sa voix parasite Vos glaces , vos tapis , votre salon doré ; Mais pour tous les bons cœurs ce lieu sera sacré. Souvent à vos bienfaits joignez votre présence; Votre aspect consolant doublera leur puissance. Menez-y vos enfans; qu'ils viennent sans témoin Offrir leur don timide au timide besoin ; Que surtout votre fille , amenant sur vos traces La touchante pudeur, la première des grâces , Comme un ange apparaisse à l'humble pauvreté,
Et fasse en rougissant l'essai de la bonté. Ainsi comme vos traits leurs mœurs sont votre image ; Votre exemple est leur dot , leurs vertus votre ouvrage. Cœurs durs , qui payez cher de fastueux dégoûts , Ah! voyez ces plaisirs, et soyez-en jaloux.
L'homme le plus obscur quelquefois sous le chaume Gouverne en son idée une ville, un royaume. Moi, jamais, dans l'erreur de mes illusions , Je n'aspire à régler le sort des nations : Me formant du bonheur une plus humble image , Quelquefois je m'amuse à régler un village ; Je m'établis le chef de ces petits états. Mais à mes propres soins je ne me borne pas ; Au bon gouvernement de ce modeste empire Je veux que du hameau chaque pouvoir conspire. O vous pour qui j'écris le code des hameaux , Souffrez que mes leçons se changent en tableauxo
Voyez-vous ce modeste et pieux presbytère? Là vit l'homme de Dieu , dont le saint ministère Du peuple réuni présente au ciel les vœux , Ouvre sur le hameau tous les trésors des cieux ., Soulage le malheur , consacre l'hyménée , Bénit et les moissons et les fruits de Tannée , Enseigne la vertu , reçoit l'homme au berceau , Le conduit dans la vie , et le suit au tombeau. Je ne choisirai point pour cet emploi sublime Cet avide intrigant que l'intérêt anime , Sévère pour autrui , pour lui-même indulgent; Qui pour un vil profit quitte un temple indigent , Dégrade par son ton la chaire pastorale , Et sur l'esprit du jour compose sa morale. Fidèle a son église , et cher à son troupeau ,
Le vrai pasteur ressemble à cet antique ormeau Qui, des jeux du village ancien dépositaire , Leur a prêté cent ans son ombre héréditaire , Et dont les verts rameaux, de l'âge triomphans, Ont vu mourir le père et naître les enfans. Par ses sages conseils , sa bonté , sa prudence , Il est pour le village une autre providence. Quelle obscure indigence échappe à ses bienfaits? Dieu seul n'ignore pas les heureux qu'il a faits. Souvent dans ces réduits où le malheur assemble Le besoin , la douleur , et le trépas ensemble , Il paraît ; et soudain le mal perd son horreur , Le besoin sa détresse , et la mort sa terreur. Qui prévient le besoin prévient souvent le crime. Le pauvre le bénit , et le riche l'estime ; Et souvent deux mortels , l'un de l'autre ennemis , S'embrassent à sa table et retournent amis.
Honorez ses travaux. Que son logis antique , Par vous rendu décent et non pas magnifique , Au dedans des vertus renfermant les trésors , D'un air de propreté s'embellisse au dehors : La pauvreté dégrade , et le faste révolte. Partagez avec lui votre riche récolte ; Ornez son sanctuaire, et parez son autel. Liguez-vous saintement pour le bien mutuel : Et quel spectacle , ô Dieu ! vaut celui d'un village Qu'édifie un pasteur et que console un sage ? Non, Rome subjuguant l'univers abattu Ne vaut pas un hameau qu'habite là vertu , Où les bienfaits de l'un, de l'autre les prières , Sont les trésors du pauvre et l'espoir des chaumières.
11 est dans le village une autre autorité :
C'est des enfans craintifs le maître redouté. Muse , baisse le ton , et , sans être grotesque , Peins des fils du hameau le mentor pédantesque. Bientôt j'enseignerai comment un som prudent Peut de ce grave emploi seconder l'ascendant.
Mais le voici : son port , son air de suffisance , Marquent dans son savoir sa noble confiance. Il sait , le fait est sûr, lire , écrire et compter ; Sait instruire à l'école , au lutrin sait chanter • Connaît les lunaisons , prophétise l'orage , Et même du latin eut jadis quelque usage. Dans les doctes débats ferme et rempli de cœur , Même après sa défaite il tient tête au vainqueur. Voyez , pour gagner temps , quelles lenteurs savantes Prolongent de ses mots les syllabes traînantes ! Tout le monde l'admire , et ne peut concevoir Que dans un cerveau seul loge tant de savoir. Du reste inexorable aux moindres négligences , Tant il a pris à cœur le progrès des sciences ! Paraît-il , sur son front ténébreux ou serein Le peuple des enfans croit lire son destin. Il veut , on se sépare ; il fait signe , on s'assemble ; Il s'égaie , et Ton rit ; il se ride , et tout tremble. Il caresse , il menace , il punit , il absout. Même absent , on le craint ; il voit , il entend tout : Un invisible oiseau lui dit tout à l'oreille ; Il sait celui qui rit , qui cause , qui sommeille , Qui néglige sa tâche , et quel doigt polisson D'une adroite boulette a visé son menton. Non loin croît le bouleau dont la verge pliante Est sourde aux cris plaintifs de leur voix suppliante , Qui , dès qu'un vent léger agite ses rameaux ,
Fait frissonner d'effroi cet essaim de marmots, Plus pâles, plus tremblans encor que son feuillage. Tel , ô doux Chanonat , sur ton charmant rivage , J'ai vu , j'ai reconnu , j'ai touché de mes mains Cet arbre dont s'armaient mes pédans inhumains , Ce saule, mon effroi, mon bienfaiteur peut-être.
Des enfans du hameau tel est le grave maître 9. En secondant ses soins rendez-le plus soigneux. Rien n'est vil pour le sage ; un sot est dédaigneux. Il faut dans les emplois , quoi que l'orgueil en pense, Aux grands la modestie , aux petits l'importance. Encouragez-le donc ; songez que dans ses mains De ce peuple naissant reposent les destins ; Et , rendant à ses yeux son office honorable , Laissez-le s'estimer pour qu'il soit estimable.
Eh ! quel tableau des mœurs ne vous offrira pas Tout ce peuple d'enfans sujets de ses états ! C'est là que l'homme est lui , que nul art ne déguise De ses premiers penchans la naïve franchise. L'un , docile et traitable après le châtiment , Laisse apaiser d'un mot son court ressentiment ; Il essuie en riant une dernière larme ; Un affront l'irritait , un souris le désarme : L'autre , ferme , inflexible , affecte un froid dédain , Et garde obstinément un silence mutin.
Tel , décelant déjà son âme magnanime , Jadis Caton enfant fut un boudeur sublime ^^.
Mais l'heure des jeux sonne : observez-les encor Dans ces jeux où l'instinct prend son premier essor. L'un , apprenti Rubens , charboime la muraille ; L'autre , Chevert futur, met sa troupe en bataille ; L'autre , Euclyde nouveau , confie au sol mouvant
Ses cercles , ses carrés , dont s'amuse le vent;
L'autre de ses châteaux fait , défait l'assemblage ;
L'autre est Thistorien , le conteur du village :
Là peut-être un rival des Regniers , des Boileaus ,
Fouette un buis tournant, qui châtirait les sots.
Peut-être un successeur des Moles , des Prévilles ,
Peint les travers des champs, qui peindrait ceux des villes.
Aujourd'hui, sans songer à son dessein futur,
Son cœur est satisfait si, lancé d'un bras sûr,
Le caillou sur les eaux court , tombe et se relève ,
Ou si par un bon vent son cerf- volant s'enlève.
Dès qu'mi heureux hasard vient l'offrir à vos yeux , Hâtez-vous , saisissez ce germe précieux. Tels ces jeunes œillets n'attendent pour éclore Qu'un des rayons du jour, qu'un des pleurs de l'Aurore. Tel d'un lis s'élevant dans le fond des déserts Les parfums négligés se perdent dans les airs. Cultivés , protégés par vos secours propices , Ces jeunes sauvageons croîtront sous vos auspices; Hâtés par vos bienfaits , leurs fruics seront plus doux , Et leur succès flatteur rejaillira sur vous.
Des préjugés aussi préservez le jeune âge. Naguère des esprits hantaient chaque village ; Chaque bourg en tremblant consultait son devin ; Tout château renfermait son spectre , son lutin , Et dans de longs récits la vieillesse conteuse En troublait le repos de l'enfance peureuse ; Surtout , lorsqu'aux lueurs d'un nocturne flambeau L'heure de la veillée assemblait le hameau, Toujours de revenans quelque effrayante histoire Resserrait de frayeur le crédule auditoire. Loin d'eux ces fictions qui sèment la terreur ,
Filles des préjugés et mères de l'erreur !
Ah î contons-leur plutôt la bonne moissonneuse
Soigneuse d'oublier l'épi de la glaneuse ;
Le bon fils , le bon père , et l'invisible main
Qui punit l'homicide et nourrit l'orphelin.
Ainsi vous assurez , bienfaiteur du village , Des secours au vieillard , des leçons au jeune âge. Ce n'est pas tout encor : que d'heureux passe-temps De leurs jours désœuvrés amusent les instans! Hélas ! qui l'eût pu croire? une bonté barbare De ces jours consolans est devenue avare. Ce temps , leur dites-vous , de stériles loisirs , Ce temps est au travail volé par les plaisirs. Ainsi votre bonté du repos ies dispense , Et l'excès du travail en est la récompense. Hélas ' au laboureur, à l'utile ouvrier, Dans les jours solennels pouvons-nous envier Le vin et les chansons , le fifre et la musette ; A leur fille l'honneur de sa simple toilette? Non ; laissons-leur du moins , pour prix de leur labeur. Une part à la vie , une part au bonheur. Vous-même secondez leur naïve allégresse. Déjà je crois en voir la scène enchanteresse. Pour peindre leurs plaisirs et leurs groupes divers Donnez , ah ! donnez-moi le pinceau de Téniers.
Là des vieillards buvant content avec délices , L'un ses jeunes amours, l'autre ses vieux services, Et son grade à la guerre , et dans quel grand combat Lui seul avec de Saxe il a sauvé l'état : Près d'eux, non sans frayeur dans les airs suspendue, Eglé monte et descend sur la corde tendue ; Zéphyr vient se jouer dans ses flottans habits,
Et la pudeur craintive en arrange les plis. Ailleurs s'ouvre un long cirque où des boules rivales Poursuivent vers le but leurs courses inégales ; Et, leur fil à la main, des experts à genoux Mesurent la distance et décident des coups. Ici , sans employer l'élastique raquette , La main jette la balle et la main la rejette. Là d'agiles rivaux sentent battre leur cœur; Tout part, un cri lointain a nommé le vainqueur. Plus loin un buis roulant de la main qui le guide S'échappe , atteint , parcourt dans son cercle rapide Ces cônes alignés qu'il renverse en son cours , Et qui, toujours tombant, se redressent toujours; Quelquefois , de leurs rangs parcourant l'intervalle , Il hésite , il prélude à leur chute fatale ; Il les menace tous, aucun n'a succombé ; Enfin il se décide, et le neuf est tombé. Et vous , archers adroits , prenez le trait rapide ; Un pigeon est le but. L'un de l'oiseau timide Effleure le plumage, un autre rompt ses nœuds; L'autre le suit de l'œil , et l'atteint dans les cieux : L'oiseau tourne dans l'air sur son aile sanglante , Et rapporte en tombant la flèche triomphante. Mais c'est auprès du temple , autour du grand ormeau , Que s'assemblent la fleur et l'amour du hameau. L'archet rustique part , chacun choisit sa belle ; On s'enlace, on s'enlève, on retombe avec elle. Plus d'un cœur bat, pressé d'une furtive main , Et le folâtre amour prélude au sage hymen. Partout rit le bonheur, partout brille la joie; L'adresse s'entretient , la vigueur se déploie : Leurs jeux sont innocens , leur plaisir acheté ,
Et même le repos bannit l'oisiveté.
Vous, charmé de ces jeux, riche de leur aisance, Vous goûtez le bonheur qui suit la bienfaisance ; Heureux , vous unissez dans votre heureux hameau Le riche à l'indigent, la cabane au château; Vous créez des plaisirs, vous soulagez des peines, Du lien social vous resserrez les chaînes ; Et, satisfait de tout et ne regrettant rien , Vous dites comme Dieu : Ce que j'ai fait est bien.
FI^ DU CHAiNT I.
ARGUMENT
L'agriculteur. — L'art de cultiver la campagne. — Virgile à Mantoue. — Bienfaits de la culture, importante dans le règne végétal. — Perfectionnement du sol, des engrais, des espèces même; défrichement.— Acclimatement de plantes étrangères. — Episode du cultivateur accusé de sortilège, — Mêmes succès dans le règne animal. — Bonheur attaché à ces soins. — Le bonheur est le prix du travail et de l'industrie, qui ont fertilisé Malte, qui créent ies canaux, redressent les rivières, arrachent les métaux de la terre, multiplient les prodiges dans les fabriques. — Canal du Languedoc. — La fable d'Achéloùs est l'emblème ingénieux des triomphes variés du travail. — Exemples mémorables de l'industrie. — Episode d'Egérie.
Heureux qui dans le sein de ses dieux domestiques Se dérobe au fracas des tempêtes publiques , Et , dans de frais abris trompant tous les regards , Cultive ses jardins , les vertus et les arts î Tel , quand des triumvirs la main ensanglantée Disputait les lambeaux de Rome épouvantée , Virgile , des partis laissant rouler les flots , Du nom d'Amaryllis enchantait les échos. Nul mortel n'eût osé , troublant de si doux charmes , Entourer son réduit du tumulte des armes ; Et lorsque Rome enfin , lasse de tant d'horreurs , Sous un règne plus calme oubliait ses fureurs , S'il vint redemander au maître de la terre Le champ de ses aïeux que lui ravit la guerre ,
2i2 L'HOMME DES CHAMPS.
Bientôt on le revit , loin du bruit des palais ,
Favori du dieu Pan , courtisan de Paies ,
Fouler, près du beau lac où le cygne se joue ,
Les prés délicieux de sa chère Mantoue ' ;
Là , tranquille au milieu des vergers , des troupeaux ,
Sa bouche harmonieuse errait sur ses pipeaux ,
Et , ranimant le goût des richesses rustiques ,
Chantait aux fiers Romains ses douces Géorgiques.
Comme lui je n'eus point un champ de mes aïeux ,
Et le peu que j'avais je l'abandonne aux dieux ;
Mais , comme lui , fuyant les discordes civiles ,
J'échappe dans les bois au tumulte des villes ,
Et, content de former quelques rustiques sons ,
A nos cultivateurs je dicte des leçons.
Vous donc qui prétendiez , profanant ma retraite ,
En intrigant d'état transformer un poète ,
Épargnez à ma muse un regard indiscret ;
De son heureux loisir respectez le secret.
Auguste triomphant pour Virgile fut juste :
J'imitai le poète , imitez donc Auguste ,
Et laissez-moi , sans nom , sans fortune et sans fers ,
Rêver au bruit des eaux , de la lyre et des vers.
Quand des agriculteurs j'enseigne l'art utile , Je ne viens plus , marchant sur les pas de Virgile , Répéter aux Français les leçons des Romains : Saps guide m'élançant par de nouveaux chemins , Je vais orner de fleurs le soc de Triptolème , Et sur mon propre luth chanter un art que j'aime.
Je ne prends pas non plus pour sujet de mes chants Les vulgaires moyens qui fécondent les champs : Je ne vous dirai point dans quel lieu , sous quel signe Il faut planter le cep et marier la vigne ;
Quel sol veut l'olivier, dans quels heureux terrains Réussissent les fruits et prospèrent les grains. La culture offre ici de plus brillans spectacles : Au lieu de ses travaux je chante ses miracles , Ses plus nobles efforts, ses plus rares bienfaits. Féconde en grands moyens , fertile en grands effets , Ce n'est plus cette simple et rustique déesse Qui suit ses vieilles lois ; c'est une enchanteresse Qui , la baguette en main , par de hardis travaux Fait naître des aspects et des trésors nouveaux , Compose un sol plus riche et des races plus belles , Fertilise les monts , dompte les rocs rebelles , Dirige dans leur cours les flots emprisonnés , Fait commercer entre eux les fleuves étonnés , Triomphe des climats , et sous ses mains fécondes Confond les lieux , les temps , les saisons et les mondes.
Quand l'homme cultiva pour la première fois , De ce premier des arts il ignorait les lois ; Sans distinguer le sol et les monts et les plaines , Son imprudente main leur confia ses graines : Mais bientôt , plus instruit , il connut les terrains ; Chaque arbre eut sa patrie , et chaque sol ses grains. Vous, faites plus encore ; osez par la culture Corriger le terroir et dompter la nature. Rival de Duhamel , surprenez ses secrets ' : Connaissez , employez l'art fécond des engrais : Pour fournir à vos cliamps l'aliment qu'ils demandent , La castine , la chaux , la marne vous attendent. Que la cendre tantôt , tantôt les vils débris Des grains dont sous leurs toits vos pigeons sont nourris, Tantôt de vos troupeaux la litière féconde , Changent en sucs heureux un aliment immonde :
Ici , pour réparer la maigreur de vos champs , Mêlez la grasse argile à leurs sables tranchans : Ailleurs , pour diviser les terres limoneuses , Mariez à leur sol les terres sablonneuses. Vous , dont le fol espoir couvant un vain trésor , D'un stérile travail croit voir sortir de l'or , D'un chimérique bien laissez là l'imposture : L'or naît dans les sillons qu'enrichit la culturp ; La terre est le creuset qui mûrit vos travaux , Et le soleil lui-même échauffe vos fourneaux. Les voilà les vrais biens et la vraie alchimie.
Jadis, heureux vainqueur d'une terre ennemie, Un vieillard avait su de ses champs plus féconds Vaincre l'ingratitude et doubler les moissons. Il avait, devinant l'art heureux d'Angleterre , Pétri , décomposé , recomposé la terre , Créé des prés nouveaux; et les riches sainfoins % Et l'herbe à triple feuille avaient payé ses soins ; Ici des jeunes fleurs il doublait la couronne , Là de fruits inconnus enrichissait l'automne : Nul repos pour ses champs ; et la variété Seule les délassait de leur fécondité.
Enviant à ses soins un si beau privilège , Un voisin accusa son art de sortilège.
Cité devant le juge, il étale à ses yeux Sa herse , ses râteaux , ses bras laborieux , Raconte par quels soins son adresse féconde A su changer la terre , a su diriger l'onde : « Voilà mon sortilège et mes enchantemens ! » Leur dit-il. Tout éclate en applaudissemeiis : On l'absout ; et son art , doux charme de sa vie ^ Comme d'un sol ingrat triompha de l'envie ^K
Imitez son secret : que votre art souverain Ose changer, dompter ou créer le terrain ; Augmentez , propagez les richesses rustiques , Et joignez votre exemple aux usages antiques. Pourtant, des nouveautés amant présomptueux , N'allez pas vous bercer d'essais infructueux ; Gardez-vous d'imiter ces docteurs téméraires , Hardis blasphémateurs des travaux de leurs pères ; Laissez là ces projets recueillis par Rozier ^ , Beaux dans le cabinet , féconds sur le papier, Des semeurs citadins l'élégante méthode , Leurs modernes semoirs , leur charrue à la mode , Leur ferme en miniature , enfin tous les secrets Qu'admire le Mercure et que maudit Cérès ; De vos sages aïeux respectant les pratiques , Laissez à ces docteurs leurs tréteaux dogmatiques.
Cependant n'allez pas , trop superstitieux , Suivre servilement les pas de vos aïeux : Créant à l'art des champs de nouvelles ressources , Tentez d'autres chemins, ouvrez-vous d'autres sources. Ne vous rebutez pas ; eh ! quels brillans succès Ne vous ont pas payés de vos premiers essais ! Dans nos champs étonnés que de métamorphoses ! Sur un simple buisson jadis naissaient les roses , Et le pommier dans l'air déployait ses rameaux : Le rosier maintenant , ô prodiges nouveaux ! Élève vers les cieux sa tête enorgueillie , Et sur des arbres nains la pomme est recueillie. Que de fleurs parmi nous , fières de leurs rayons , Ont accru leurs honneurs et doublé leurs festons ! Osez plus : appelez les familles lointaines , Et mariez leur race aux races indigènes.
Pourtant n'imitez pas cet amateur fougueux
Qui hait tous nos trésors; l'arbre le plus pompeux
Lui déplaît s'il n'est pas nourrisson de l'Afrique,
Ou naturel de l'Inde , ou colon d'Amérique.
Ainsi, quand de Paris les inconstans dégoûts
De Londres , sa rivale , adoptèrent les goûts ,
La scène , les salons , et la cour et la ville ,
Tout paya son tribut à cette humeur servile.
Devenus, d'inventeurs, copistes maladroits.
Nos arts dépaysés méconnurent leurs droits :
Sous de pesans jokeys nos chevaux haletèrent ,
Nos clubs de politique et de punch s'enivrèrent ,
Versailles s'occupa de popularité;
Chacun eut ses wiskys, ses vapeurs et son thé.
Moi-même , comparant le parc anglais au nôtre ,
J'hésitai, je l'avoue , entre Kent et Le Nôtre;
Mais je permis l'usage et proscrivis l'excès.
Sensible à la beauté de nos arbres français ,
Le bon cultivateur, malgré leurs vieilles formes ,
N'exclut point nos tilleuls , nos chênes et nos ormes;.
Il fuit des nouveautés les goûts extravagans :
Mais si par un beau tronc , des rameaux élégans ,
L'arbre d'un sol lointain offre un hôte agréable ,
Les nôtres font accueil à l'étranger aimable ;
Plutôt pour ses appas que pour sa rareté ,
Ils lui font les honneurs de l'hospitalité ;
Et , si l'utilité vient se joindre à la grâce ,
Aux droits de citoyen ils admettent sa race.
Tel des Alpes nous vint le cythise riant ^;
Ainsi pleure incliné le saule d'Orient ',
Consacré par l'amour à la mélancolie ;
Le peuplier reçut ses frères d'Italie ^;
Et pour nous , fatigué d'obéir au turban , Le cèdre impérial descendit du Liban 9.
Sachez aussi comment de leurs terres natales S'éloignent sans péril les races végétales ; Préparez leur exil : vers un ciel étranger Un passage trop brusque est souvent un danger ; Faites-leur par degrés oublier leur patrie. De ces ménagemens tu connus l'industrie , Ingénieux Nollin , qui d'arbres de ton choix Si souvent enrichis les jardins de nos rois : Du tropique brûlant sur ses roches poudreuses Malte accueillait d'abord ces plantes voyageuses ; D'Hyèresà leur tour les champs moins embrasés Présentaient un asile aux plants dépaysés : Lyon les attendait, et son climat propice A la plante adoptive offrait un doux auspice ; Et dans Paris, enfin , l'arbuste acclimaté Prêtait à nos jardins son ombrage emprunté. Ainsi de lieux en lieux et de races en races De son sol primitif l'arbre perdait les traces , Changeait son naturel , et pour de nouveaux cieux Quittait sans s'appauvrir les champs de ses aïeux : Tant les ans et les soins , et l'adroite culture , Subjuguent l'habitude et domptent la nature. Imitez ce grand art , et des plants délicats Nuancez le passage à de nouveaux climats.
Vous dirai-je , à l'aspect de ces riches peuplades , Quel charme embellira vos douces promenades ? Par elles votre esprit parcourt tous les climats : Ces pins aux verts rameaux , amoureux des frimas , Nourrissons de l'Ecosse ou de la Virginie '•', Et des deux continens heureuse colonie ,
En vous offrant les plants des deux mondes divers , Vous portent aux deux bouts de l'immense univers. Le thuya vous ramène aux plaines de la Chine *' ; L'arbre heureux de Judée à la fleur purpurine ' ' Se montre-t-il à vous , vous vous peignez soudain Les bords religieux qu'arrose le Jourdain. Vous parcourez des champs policés ou sauvages ; Vos plants sont des pays , vos pensers des voyages , Et vous changez cent fois de climats et de lieux.
Soit donc que par les soins d'un art industrieux, Il donne à son pays des familles nouvelles , Soit que par ses secours nos races soient plus belles , Heureux l'homme entouré de ses nombreux sujets ! Le vulgaire n'y voit que des arbres muets ; Vous , ce sont vos enfans : vous aidez leur faiblesse , Vous formez leurs beaux ans , vous soignez leur vieillesse; Vous en étudiez les diverses humeurs , Vous leur donnez des lois , vous leur donnez des mœurs ; Et corrigeant leurs fruits , leurs fleurs et leur feuillage , De la création vous achevez l'ouvrage.
Donnez les mêmes soins aux divers animaux : Qu'ils soient par vous plus forts , mieux vêtus et plus beaux: Soignez bien les enfans , choisissez bien les mères , Changez ou maintenez les mœurs héréditaires ; A ceux dont nos cantons reçoivent les tributs Ajoutez , s'il se peut, d'étrangères tribus: Mais toujours sur les lieux réglez votre industrie ; Ne contraignez jamais à quitter leur patrie Ceux qui , féconds ailleurs , semblent pour vous punir Refuser de s'aimer , refuser de s'unir , Ou qui , dégénérant de leur antique race , De leurs traits primitifs perdent bientôt la trace.
A cet oiseau parleur que sa triste beauté
Ne dédommage pas de sa stérilité ,
Je préfère celui qui , né dans nos campagnes ,
A son nid , ses amours , ses chants et ses compagnes.
Et qui ne connaît point le pouvoir des climats?
Le tigre parmi nous ne se reproduit pas ;
Le lion , dont le sang incessamment bouillonne ,
Dédaigne sous nos toits l'amour de la lionne ;
Les chiens de nos climats , sujets aux mêmes lois ,
Perdent chez l'Africain et leur poil et leur voix :
Et , sans lait pour son fils , la mère européenne
Le remet dans l'Asie à la femme indienne '^.
Faites donc votre choix : ceux de qui les penchans Se font à votre ciel , se plaisent à vos champs , Adoptez-les. Ainsi des rochers de la Suisse S'unit à nos taureaux la féconde génisse , Et , pendue aux buissons de ce coteau riant , La chèvre aventurière a quitté l'Orient. Là le bélier anglais paît la verte campagne ; Là la brebis d'Afrique et le mouton d'Espagne De leur belle toison traînent le riche poids. Ici le coursier barbe est errant dans vos bois ; Là bondit d'Albion la cavale superbe , Tandis que ses enfans qui folâtrent sur l'herbe, Se cherchant , se fuyant , se défiant entre eux , De leur course rivale entrelacent les jeux "^.
Aspects délicieux ! perspectives charmantes ! Quelle scène est égale à ces scènes mouvantes , A ces rians tableaux? Oh ! de mes derniers jours Si le ciel à mon choix avait laissé le cours , Oui , je l'avoue , après l'aimable poésie L'utile agriculture eût exercé ma vie.
Est-il un soin plus doux? Calme , mais occupé , C'est là qu'en ses désirs le sage est peu trompé ; Autour de ses jardins , de ses flottantes gerbes , De ses riches vergers , de ses troupeaux superbes y L'espoir au front riant se promène avec lui : Il voit ses jeunes ceps embrasser leur appui; Sur le fruit qui mûrit, sur la fleur près d'éclore , Il court interroger le lever de l'aurore , Les vapeurs du midi, les nuages du soir. L'inquiétude même assaisonne l'espoir ; Et , toujours entouré de dons ou de promesses , Il sème , attend , recueille , ou compte ses richesses , Et trop heureux encor lorsque des soins si doux Par le même intérêt unissent deux époux , Et resserrent les nœuds d'une sage famille 1 Le père et son enfant , et la mère et sa fille , Chacun a son emploi. Les travaux importans , Les forêts à planter , la culture des champs, L'art par qui la moisson et la vigne prospère , Sont les amusemens et la gloire du père : Son fils aux mêmes soins s'exerce sous ses lois ; Lui-même l'initie à ses heureux emplois , Lui conte ses projets ; il lui lègue d'avance Ses desseins , ses succès , sa longue expérience ; Ces vergers , lui dit-il, ces prés créés par moi , Ces travaux commencés seront finis par toi; Entretiens ces canaux , ils furent mon ouvrage ; Soigne ces jeunes plants; ces bois sont de ton âge.
Trésor de son ménage , et chère à son époux , La mère a des emplois moins graves et plus doux ; Les soins du colombier , ceux de la bergerie , Occupent ses momens ; la fraîche laiterie
CHANT II. 22i
Lui doit rappétissante et simple propreté ;
Le parterre , ses fleurs , la maison, sa gaîté ;
Elle tient sous ses lois les oiseaux domestiques ,
Prépare leur enceinte et leurs palais rustiques ,
Leur perche pour dormir, leur abri pour couver:
Elle y court le matin, son œil aime à trouver
La mère sur son nid, 1 enfant qui vient d'éclore ,
Et la poule en travail , et son œuf tiède encore ;
Joyeuse , elle saisit son innocent butin.
Et déjà le promet au banquet du matin.
Et pourrais-je oublier les soins de la volière?
Elle-même nourrit la troupe familière ,
Console ces captifs de l'empire de l'air,
Leur porte le mouron, la chenille et le ver;
Elle-même préside à leurs doux mariages ,
Elle assortit leur race, établit leurs ménages.
Des couples amoureux forme l'heureux lien ,
Et voit dans leur bonheur une image du sien.
Les temps sont-ils venus d'une chaîne si douce ?
C'est elle qui leur jette et la laine et la mousse ,
Et le tendre coton qui, tapissant leurs nids,
Sur le plus fin duvet recevra leurs petits.
Sa fille l'accompagne , et , doucement rêveuse ,
Prodigue aussi ses soins à la troupe amoureuse ;
Tantôt les agaçant du geste et de la voix ,
A leurs becs irrités abandonne ses doigts.
L'une et l'autre préside au luxe de la table ;
Le café par leurs soins coule plus délectable,
Et le gâteau doré , délices du festin ,
Paraît plus savoureux préparé par leur main.
Cependant la moisson , les fruits , et les vendanges ,
Remplissent les pressoirs, les celliers et les granges.
Tels vivaient nos aïeux , tels on vit ces châteaux , De nos vieux chevaliers vénérables berceaux ; Ainsi les champs , les bois , prodiguaient à leur maître Leur richesse innocente et leur luxe champêtre.
Hélas ! pour mes vieux jours j'attendais ces plaisirs ; Et déjà l'espérance, au gré de mes désirs, De mon domaine heureux m'investissait d'avance. Je ne possédais pas un héritage immense ; Mais j'avais mon verger, mon bosquet, mon berceau. Dieux ! dans quels frais sentiers serpentait mon ruisseau I Combien je chérissais mes fleurs et mon ombrage I Quels gras troupeaux erraient dans mon gras pâturage I Tout riait à mes yeux ; mon esprit ne rêvait Que des meules d'épis et des ruisseaux de lait. Trop courte illusion ! délices chimériques ! De mon triste pays les troubles politiques M'ont laissé pour tout bien mes agrestes pipeaux. Adieu mes fleurs ! adieu mes fruits et mes troupeaux I Eh bien 1 forêts du Pinde , asiles frais et sombres , Revenez , rendez-moi vos poétiques ombres ! Si le sort m'interdit les doux travaux des champs , Du moins à leurs bienfaits je consacre mes chants : Des vergers , des guérets tous les dieux me secondent, La colline m'écoute , et les bois me répondent.
Vous donc qui , comme moi , de ce bel art épris , Voulez à vos rivaux en disputer le prix , Ne vous contentez pas d'une facile gloire : Les champs ont leurs combats, les champs ont leur victoire. Voyez-vous , au midi , de ce sol montueux Le soleil échauffer les rocs infructueux ? Venez , que tardez-vous ? par un triomphe utile Changer ce sol ingrat en un terrain fertile ;
Et , pour planter le cep sur ces coteaux vaincus ,
Que Mars prête en riant ses foudres à Bacchus !
De ces apprêts guerriers la montagne s'étonne :
Le feu court dans ses flancs ; ils s'ouvrent , le ciel tonne ,
Et des rocs décliirés, avec un long fracas ,
Les débris dispersés s'envolent en éclats.
Le pampre verdoyant aussitôt les remplace ,
Et rit aux mêmes lieux que hérissait leur masse.
Bientôt un doux nectar, par vos travaux acquis ,
Vous semble encor plus doux sur un terrain conquis ;
Vos amis avec vous partagent la conquête ,
Et leur brillante orgie en célèbre la fête.
Ailleurs , c'est un coteau dont le terrain mouvant , Entraîné par les eaux , emporté par le vent , N'offre à l'œil attristé qu'une stérile arène : Eh bien ! ces lieux encor vous paîront votre peine , Si , d'un sol indigent fécond réparateur , De son terrain nouveau votre art est créateur. Ainsi cette île altière , ouvrage d'une autre île , Ce rocher héroïque en hauts faits si fertile , Qui voit fumer de loin le sommet de l'Etna , Malte , emprunta son sol aux campagnes d'Enna ; Ainsi loin d'elle encor la Sicile est féconde. La terre de Cérès , en voyageant sur l'onde , Vint couvrir ces rochers ; et leur maigre terrain , Qui suffisait à peine à l'humble romarin , Vit naître à force d'art , sur sa côte brûlante , Le melon savoureux , la figue succulente , Et ces raisins ambrés qui parfument les airs , Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts : Les lauriers seuls semblaient y croître sans culture ; Téthys avec plaisir réfléchit leur verdure ;
n^ L'HOMME DES CHAMPS.
Et ce roc , par l'été dévoré si long-temps ,
Eut enfin son automne et connut le printemps '^.
Imitez , s'il se peut , cette heureuse industrie. Le terrain qu'a perdu cette côte appauvrie , Reprenez-le aux vallons ; que la fécondité Vienne couvrir des rocs la triste imdité. Mais quand l'onde et les vents vont lui livrer la guerre , Que partout d'humbles murs soutiennent cette terre. G riant Gemenos ! ô vallon fortuné ''' ! Tel j'ai vu ton coteau de pampres couronné, Que la figue chérit, que l'olive idolâtre , Étendre en verts gradins son riche amphithéâtre , Et la terre , par l'homme apportée à grands frais , D'un sol enfant de l'art étaler les bienfaits. Lieu charmant ! trop heureux qui dans ta belle plaine , Où l'hiver indulgent attiédit son haleine , Au sein d'un doux abri peut , sous ton ciel vermeil , Avec tes orangers partager ton soleil , Respirer leurs parfums , et , comme leur verdure , Même au sein des frimas défier la froidure !
Toutefois le bel art que célèbrent mes chants Ne borne point sa gloire à féconder les champs ; 11 sait, pour employer leurs richesses fécondes. Mettre à profit les vents et les feux et les ondes , Dompter et façonner et le fer et l'airain , Transformer en tissus et la laine et le lin. Loin de ces verts coteaux , de ces humbles campagnes, Venez donc , suivez-moi vers ces âpres montagnes , Formidables déserts d'où tombent les torrens , Où gronde le tonnerre , où mugissent les vents.
Monts où j'ai tant rêvé , pour qui , dans mon ivresse , Des plus rians vallons j'oubliais la mollesse ,
Ne pourrai-je encor voir vos rocs majestueux, Entendre de vos flots le cours tumultueux? Oh ! qui m'enfoncera sous vos portiques sombres , Dans vos sentiers noircis d'impénétrables ombres?
Mais ce n'est plus le temps : autrefois des beaux-arts , Sur ces monts , sur ces rocs , j'appelais les regards : C'est au cultivateur qu'aujourd'hui je m'adresse ; J'invoque le besoin, le travail et l'adresse ; Je leur dis : Voyez-vous bondir ces flots errans ? Courez , emparez-vous de ces fougueux torrens ; Guidez dans des canaux leur onde apprivoisée ; Que , tantôt réunie et tantôt divisée , Elle tourne la roue , élevé les marteaux , Et dévide la soie , ou dompte les métaux. Là , docile ouvrier , le fier torrent façonne Les toisons de Paies , les sabres de Bellone : Là, plus prompt que l'éclair, le flot lance les mâts Destinés à voguer vers de lointains climats ; Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être ' " . Tout vit ; j'entends partout retentir les échos Du bruit des ateliers , des forges et des flots ; Les rocs sont subjugués; l'homme est grand, l'art sublime ; La montagne s'égaie , et le désert s'anime.
Sachez aussi comment des fleuves , des ruisseaux , On peut mettre à profit les salutaires eaux ; Et Pomone et Paies , et Flore et les Dryades ^ Doivent leurs doux trésors à l'urne des Naïades , Surtout dans les climats où l'ardente saison Jusque dans sa racine attaque le gazon , Et laisse à peine au sein de la terre embrasée Tomber d'un ciel avare une faible rosée,
ivt) L'HOMME DES CHAMPS.
Non loin est un ruisseau; mais de ce mont jaloux Le rempart ennemi le sépare de vous :
Eh bien ! osez tenter une grande conquête : Venez , de vos sapeurs déjà l'armée est prête ; Sous leurs coups redoublés le mont cède en croulant. La brouette aux longs bras , qui gémit en roulant , Qui , partout se frayant un facile passage , Sur son unique roue agilement voyage , S'emplissant, se vidant, allant, venant cent fois. Des débris entassés transporte au loin le poids. Enfin le mont succombe , il s'ouvre , et sous sa voûte Ouvre au ruisseau joyeux une facile route. La Naïade s'étonne , et , dans son lit nouveau , A ses brillans destins abandonne son eau. Il vient , il se partage en fertiles rigoles ; Ses limpides filets sont autant de Pactoles ; Sur son passage heureux tout renaît , tout verdit : De ses états nouveaux son onde s'applaudit , Et, source de fraîcheur, d'abondance et de gloire, Vous paie en peu de temps les frais de la victoire '^.
Dans les champs où, plus près de l'astre ardent du jour. Au sein de ses vallons Lima sent tour à tour '9, Par le vent de la mer, par celui des montagnes , Le soir et le matin rafraîchir ses campagnes , Avec bien moins de frais et bien moins d'art encor L'homme sait des ruisseaux disposer le trésor. Et , suivant qu'il répand ou suspend leur largesse , Retarde sa récolte ou hâte sa richesse. Près du fruit coloré la fleur s'épanouit , L'arbre donne et promet , l'homme espère et jouit. Là le cep obéit au fer qui le façonne ; Ici de grappes d'or la vigne se couronne ;
El, sans que l'eau du ciel lui dispense ses dons, L'homme au cours des ruisseaux asservit les saisons. Lieux charmans où les cieux sont féconds sans nuage , Et qui ne doivent point leur richesse à l'orage ! Tant l'art a de pouvoir ! tant l'homme audacieux Sait vaincre la nature et corriger les cieux !
Ne pouvez-vous encor de ses terres fangeuses Guider dans des canaux les eaux marécageuses ; Et , donnant à Cérès des trésors imprévus , Montrer au ciel des champs qu'il n'avait jamais vus? Tantôt , coulant sans but , des sources vagabondes A leur libre penchant abandonnent leurs ondes , Et suivent au hasard leur cours licencieux : Changez en long canal ces flots capricieux; Bientôt vous allez voir mille barques agiles Descendre , remonter sur ces ondes dociles : Aux cantons étrangers ils portent vos trésors ; Des fruits d'un sol lointain il enrichit vos bords ; Par lui les intérêts , les besoins se confondent , Tous les biens sont comnmns , tous les lieux se répondent^ Et l'air, l'onde et la terre, en bénissent l'auteur.
Riquet de ce grand art atteignit la hauteur, Lorsqu'à ce grand travail du peuple monastique Dont long-temps l'ignorance honora Rome antique Son art joignit encor des prodiges nouveaux , Et réunit deux mers par ses hardis travaux ; Non l'Egypte et son lac, le Nil et ses merveilles ^ Jamais de tels récits n'ont frappé les oreilles : Là , par un art magique , à vos yeux sont offerts Des fleuves sur des ponts , des vaisseaux dans les airs ; Des chemins sous des monts ^ des rocs changés en voûte, Où vingt fleuves, suivant leur ténébreuse route.
j/a an
Dans de noirs souterrains conduisent les vaisseaux ,
Qui du noir Achéron semblent fendre les eaux;
Puis , gagnant lentement l'ouverture opposée ,
Découvrent tout-a-coup un riant Elysée ,
Des vergers pleins de fruits et des prés pleins de fleurs ,
Et d'un bel horizon les brillantes couleurs.
En contemplant du mont la hauteur menaçante
Le fleuve quelque temps s'arrête d'épouvante ;
Mais d'espace en espace en tombant retenus ,
Avec art aplanis , avec art soutenus ,
Du mont , dont la hauteur au vallon doit les rendre ,
Les flots de chute en chute apprennent a descendre;
Puis , traversant en paix l'émail fleuri des prés ,
Conduisent à la mer les vaisseaux rassurés :
Chei-d'œuvre qui vainquit les monts, les champs, les ondes.
Et joignit les deux mers qui joignent les deux mondes !
Mais ces fleuves féconds sont souvent destructeurs : Sachez donc réprimer ces flots dévastateurs. Tout connut ce bel art ; et l'antiquité même En présente à nos yeux l'ingénieux emblème. Du fabuleux Ovide écoutez le récit ^^:
Achéloiis , dit-il , échappé de son lit , Entraînait les troupeaux dans ses eaux orageuses , Roulait l'or des moissons dans ses vagues fangeuses, Emportait les hameaux , dépeuplait les cités, Et changeait en déserts les champs épouvantés. Soudain Hercule arrive et veut dompter sa rage : Dans les flots écumans il se jette à la nage , Les fend d'un bras nerveux, apaise leurs bouillons, Et ramène en leur lit leurs fougueux tourbillons. Du fleuve subjugué l'onde en courroux murmure : Aussitôt d'un serpent il revêt la figure ;
CHANT II. 22d
Il sitBe , il s'enfle , il roule , il déroule ses nœuds
Et de SCS vastes plis bat ses bords sablonneux.
A peine il l'aperçoit, le vaillant fils d'Alcmène
De ses bras vigoureux le saisit et l'enchaîne ,
11 le presse , il l'étouffé , et de son corps mourant
Laisse le dernier pli sur l'arène expirant ,
Se relève en fureur, et lui dit : Téméraire !
Osas-tu bien d'Hercule affronter la colère ?
Et ne savais-tu pas qu'en son berceau fameux
Des serpens étouffés furent ses premiers jeux?
Etonné , furieux de sa double victoire ,
Le fleuve de ses flots prétend venger la gloire ;
il fond sur son vainqueur : ce n'est plus un serpent
En replis onduleux sur le sable rampant ;
C'est un taureau superbe au fond large et sauvage;
Ses bonds impétueux déchirent son rivage ,
Sa tête bat les vents , le feu sort de ses yeux ;
Il mugit , et sa voix a fait trembler les cieux.
Hercule sans effroi voit renaître la guerre ,
Part, vole, le saisit, le combat et l'atterre ,
L'accable de son poids , presse de son genou
Sa gorge haletante et son robuste cou ;
Puis , fier et triomphant de sa rage étouffée ,
Arrache un de ses dards et s'en fait un trophée.
Aussitôt les Sylvains, les Nymphes de ces bords,
Dont il vengea l'empire et sauva les trésors ,
Au vainqueur qui repose apportent leurs offrandes ,
L'entourent de festons , le parent de guirlandes ,
Et dans la corne heureuse épanchant leurs faveurs ,
La remplissent de fruits, la couronnent de fleurs.
Heureuse fiction , aimable allégorie , Du peintre et du poète également chérie !
2e30 L'HOMME DES CHAMPS.
Eh ! qui dans ce serpent , dans ces plis sinueux ,
Ne voit des flots errans les détours tortueux
Soumettant à nos lois leur fureur vagabonde ?
Ce taureau qui mugit , c'est la vague qui gronde ;
Ces deux cornes du fleuve expriment les deux bras ;
Celle qu'arrache Alcide en ces fameux combats ,
Riche des dons de Flore et des fruits de Pomone ,
De l'homme, heureux vainqueur des eaux qu'il emprisonne,
Marque la récompense , et sous ces heureux traits
L'abondance aux mortels verse encor ses bienfaits.
Ce travail vous étonne? Eh ! voyez le Batave Donner un frein puissant à l'Océan esclave. Là le chêne , en son sein fixé profondément , Présente une barrière au fougueux élément ; S'il n'a plus ces rameaux et ces pompeux feuillages Qui paraient le printemps et bravaient les orages , Sa tige dans les mers soutient d'autres assauts , Et brise fièrement la colère des eaux.
Là d'un long mur de joncs l'ondoyante souplesse , Puissante par leur art , forte par sa faiblesse , Sur le bord qu'il menace attend le flot grondant , Trompe sa violence , et résiste en cédant. De là ce sol conquis et ces plaines fécondes Que la terre étonnée a vus sortir des ondes , Ces champs pleins de troupeaux , ces prés enfans de l'art, Le long des flots bruyans qui battent ce rempart Le voyageur, surpris , au-dessus de sa tête Entend gronder la vague et mugir la tempête Et dans ce sol heureux , à force de tourment , La nature est tout art , l'art tout enchantement.
Vous ne pouvez sans doute offrir ces grands spectacles; Mais votre art plus borné peut avoir ses miracles .
Donnez-lui donc l'essor ; sachez par vos travaux Vaincre ou mettre à profit le cours puissant des eaux. Tantôt à votre sol Tonde livrant la guerre Mord en secret ses bords et dévore sa terre ; Tantôt par son penchant le courant entraîné Vous livre , en s'éloignant , son lit abandonné ; Ailleurs d'un champ qu'il ronge emportant les ruines, Ses flots officieux vous cèdent leurs rapines. Recevez leurs présens , et , protégeant leurs bords , De l'onde usurpatrice arrêtez les efforts; Et gouvernant son cours rebelle ou volontaire , Traitez-le comme esclave ou comme tributaire.
Souvent même , dit-on , tout un frêle terrain De sa base d'argile est détaché soudain , Glisse , vogue sur l'onde , et vers d'autres rivages D'un voisin étonné va joindre l'héritage. Le nouveau possesseur, qu'enrichissent ces eaux , Contemple à son réveil ses domaines nouveaux , Tandis qu'à l'autre bord ses déplorables maîtres Ont vu s'enfuir loin d'eux les champs de leurs ancêtres^
Muse , attendris tes sons , et chante la douleur De la belle Egérie , heureuse en son malheur. Sous les monts de l'Ecosse , en un lac où des îles Pressent , dit-on , les flots de leurs masses mobiles, Son père possédait un modique terrain Elevé sur les eaux et flottant sur leur sein : Telle , comme une fleur jetée au sein de Tonde , Callimaque nous peint cette île vagabonde , L'asile de Latone et le berceau des dieu\. Du hasard et des flots travail capricieux , Celle ({ue je décris , de racines sauvages, De mousses , de rameaux enlacés par les âges ,
Se forma lentement ; des feuillages flétris L'enrichissent encor de leurs féconds débris ; Et les caps avancés, à qui l'eau fait la guerre , De leur lente ruine avaient accru sa terre ; Autour d'elles flottaient des saules, des roseaux. Là n'étaient point nourris de superbes troupeaux , La génisse féconde et la brebis bêlante ; Quelques chevreaux épars , famille pétulante , Sous les lois d'Egérie erraient seuls en ce lieu : C'était peu ; mais le pauvre est riche de si peu I Souvent en l'embrassant son respectable père Lui disait : O ma fille , image de ta mère I Mon cœur se l'est promis , cette île que tu vois , C'est ta dot ; ces chevreaux et ce pré sont à toi.
Maître , au bord opposé , d'un bois , d'une prairie , Dolon depuis long-temps adorait Egérie : Trop heureux si , troublant un bonlieur aussi doux , Son père n'eût déjà fait choix d'un autre époux I Toutefois de l'amour l'adresse industrieuse A les dédommager était ingénieuse ; Le lac plus d'une fois sur ses flots complaisans Du rivage opposé leur porta les présens , Les beaux fruits de Dolon , les fleurs de la bergère : Souvent l'heureux Dolon , sur sa barque légère , Visitait l'île heureuse. On sait que de l'amour Les îles en tout temps sont le plus cher séjour. Celle-ci n'était point la magique retraite Que d'Alcine ou d'Armide enfanta la baguette ; Un charme encor plus doux y fixait ces amans : Se voir, s'aimer, voilà leurs seuls enchantemens ; Fallait-il se quitter? condamnés à l'absence , En perdant le plaisir ils gardaient l'espérance. . ^
Enfin le tendre Amour, au gré de leur ardeur, Voulut unir leur sort comme il unit leur cœur. Parmi les déités que révèrent ces ondes Doris fut la plus belle ; en ses grottes profondes Le lac n'enferma point un plus rare trésor ; Sous les flots azurés brillaient ses tresses d'or ; L'eau s'enorgueillissait d'une charge aussi belle , Les flots plus mollement murmuraient autour d'elle ; Les nymphes l'admiraient. Le jeune Palémon Pour elle de sa trompe adoucissait le son , Et jamais chez Tétliys nymphe plus ravissante Ne reçut les baisers de l'onde caressante. Eole l'adorait , et son fougueux amour Vainement l'appelait dans sa bruyante cour ; La nymphe refusait les farouches hommages D'un dieu dont les soupirs ressemblent aux orages : L'amant le plus bruyant n'est pas le plus aimé.
L'Amour vole à ce dieu par lui-même enflammé : Eole , écoute-moi ^ lui dit-il. Egérie Du sensible Dolon dès long-temps est chérie ; Son père la destine aux vœux d'un autre amant : Seconde mes désirs pour ce couple charmant ; Que l'île d'Egérie , au gré de la tempête , Vers les champs de Dolon vogue , aborde , et s'arrête ; Qu'alors tous deux unis , ils se donnent leur foi : Je le jure , à ce prix Doris vivra pour toi ,- Mais ne l'entraîne point dans ta cour turbulente , Permets-lui d'habiter dans sa grotte charmante : Ecarte de ses bords l'aquilon furieux , Et que les seuls zéphirs soupirent dans ces lieux ; L'Amour le veut ainsi. Le dieu parle et s'envole.
L'espoir d'un prix si doux flatte le cœur d'Eolc ,
n\ L'HOMME DES CHAMPS.
Pour hâter un bonheur de qui dépend le sien
Il veut de ces amans former l'heureux lien.
Un jour ( l'île ce jour ne les vit point ensemble )
Soudain l'air a mugi, l'onde croît , l'île tremble :
Les flots tumultueux rugissent à l'entour :
Rien n'égale un orage excité par l'Amour.
L'île cède : Egérie est en pleurs sur la rive ;
Elle rappelle en vain son île fugitive ,
Hélas ! et son amour , injuste un seul moment ,
Craint , en perdant sa dot , de perdre son amant.
Fille aimable , bannis une crainte importune !
L'aveugle Amour est cher à l'aveugle Fortune ,
Et tous deux de ton île ils dirigent le cours.
Le terrain vagabond , après de longs détours ,
Se rapproche des lieux où , seul sur le rivage ,
Dolon , triste et pensif, entend gronder l'orage.
11 regarde , il s'étonne , il observe long-temps
Cette île voyageuse et ces arbres flottans ,
Quand soudain à ses yeux , quelle surprise extrême '
La terre , en approchant, montre l'île qu'il aime.
Il tremble : il craint pour elle une vague , un écueil ;
Il la suit sur les eaux , il la conduit de l'œil.
L'île long-temps encor flotte au gré de l'orage ;
La vague enfin la pousse et l'applique au rivage.
Dolon court , Dolon vole : il parcourt ces beaux lieux
Si chéris de son cœur , si connus à ses yeux ;
Il cherche le bosquet , il cherche la cabane
Où leurs discrets amours fuyaient un œil profane ;
Les flots impétueux auront-ils respecté
Les fleurs qu'elle arrosait , l'arbre qu'elle a planté ?
Trouvera-t-il encor sur l'écorce légère
De leurs chiffres unis le tendre caractère ?
Tout l'émeut , tout occupe et son âme et ses yeux ; D'un cœur moins effrayé , d'un œil moins curieux , Un tendre ami parcourt l'air, les traits, le visage D'un ami que les flots jetèrent au rivage. Le calme sur les eaux à peine a reparu , Dolon retourne aux lieux d'où l'île a disparu , Va trouver ses amis , les console , les mène Au rivage où leur île est jointe à son domaine. Le changement d'abord la déguise à leurs vœux ; Mais d'Egérie à peine elle a frappé les yeux : Ah ! la voilà , dit-elle. Oui , la voilà , s'écrie Le sensible Dolon , ton île tant chérie ! Viens ; nous pourrons encore , à l'ombre de ces bois , Entrelacer nos noms et marier nos voix : N'accuse point le sort , n'accuse point l'orage ; Puisqu'il sert mon amour , je bénis son naufrage ; Un dieu , sans doute , uîi dieu propice aux tendres cœurs Sur la vague orageuse a guidé ses erreurs , Vers ce rivage ami les dieux l'ont amenée : Qu'ainsi puisse nous joindre un heureux hyménée ! Il dit : la mère pleure et le père consent , Et la belle Egérie accepte en rougissant. Et cependant il veut que cette île si chère Reprenne sa parure et sa forme première : Un pont joint à ses bords ce fortuné séjour, Sacré par le malheur , plus sacré par l'amour ; Mais son art l'affermit , et l'onde mugissante Vient briser sur ses bords sa colère impuissante. Ainsi cette île errante eut un frein dans les flots , Le bonheur un asile , et l'amour sa Délos.
ARGUMENT
Le naturaliste. — L'art de voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des yeux observateurs. — L'importance de l'étude de la nature. — La grandeur de la nature, soit dans les révolutions du globe , soit dans l'action continue qu'elle exerce. — Divers phénomènes. — Récit de la destruction de Pleurs.— Désastre d'Herculanum. — Buffon. — Volcans de l'Auvergne. — Le grain de sable, — La mer. — Les eaux thermales, leur utilité, leurs plaisirs. — Charme attaché à la contemplation des diverses scènes de la nature et à la recherche de leurs causes. — Montagnes. — Avalanches. — Beaux sites. — Excursions botaniques. — Bernard Jussieu. — L'étude des animaux. — Ce charme se perpétue et s'augmente par la formation et la jouissance de cabinets d'histoire naturelle. — Description des principales divisions d'un cabinet, — Souvenir à Raton , chatte de l'auteur.
Que j'aime le mortel , noble dans ses penchans , Qui cultive à la fois son esprit et ses champs 1 Lui seul jouit de tout. Dans sa triste ignorance Le vulgaire voit tout avec indifférence : Des desseins du grand Etre atteignant la hauteur, Il ne sait point monter de l'ouvrage à l'auteur. Non , ce n'est pas pour lui qu'en ses tableaux si vastes Le grand peintre forma d'harmonieux contrastes : Il ne sait pas comment , dans ses secrets canaux , De la racine au tronc , du tronc jusqu'aux rameaux , Des rameaux au feuillage accourt la sève errante ; Comment naît des cristaux la masse transparente ,
L'union , les reflets et le jeu des couleurs : Etranger à ses bois , étranger à ses fleurs , Il ne sait point leurs noms , leurs vertus , leur famille : D'une grossière main il prend dans la charmille Ses fils au rossignol , au printemps ses concerts. Le sage seul, instruit des lois de l'univers, Sait goûter dans les champs une volupté pure : C'est pour l'ami des arts qu'existe la nature.
Vous donc, quand des travaux ou des soins importans Du bonheur domestique ont rempli les instans , Cherchez autour de vous de riches connaissances Qui, charmant vos loisirs, doublent vos jouissances. Trois règnes à vos yeux étalent leurs secrets. Un maître doit toujours connaître ses sujets : Observez les trésors que la nature assemble. Venez; marchons, voyons, et jouissons ensemble.
Dans ces aspects divers que de variété ! Là tout est élégance , harmonie et beauté. C'est la molle épaisseur de la fraîche verdure , C'est de mille ruisseaux le caressant murmure , Des coteaux arrondis , des bois majestueux , Et des antres rians l'abri voluptueux ; Ici d'affreux débris , des crevasses affreuses , Des ravages du temps empreintes désastreuses ; Un sable infructueux aux vents abandonné ; Des rebelles torrens le cours désordonné ; La ronce , la bruyère , et la mousse sauvage , Et d'un sol dévasté l'épouvantable image. Partout des biens , des maux , des fléaux , des bienfaits ! Pour en interpréter les causes , les effets , Vous n'aurez point recours à ce double génie Dont l'un veut le désordre, et l'autre l'harmonie:
CHANT m. 539
Pour vous développer ces mystères profonds , Venez , le vrai génie est celui des Buffons.
Autrefois , disent-ils , un terrible déluge , Laissant l'onde sans frein et l'homme sans refuge , Répandit , confondit en une vaste mer Et les eaux de la terre et les torrens de l'air ; Où s'élevaient des monts étendit des campagnes ; Où furent des vallons éleva des montagnes ; Joignit deux continens dans les mêmes tombeaux ; Du globe déchiré dispersa les lambeaux ; Lança l'eau sur la terre et la terre dans l'onde , Et roula le chaos sur les débris du monde. De là ces grands amas dans la terre enfermés , Ces bois , noirs alimens des volcans enflammés ' , Et ces énormes lits, ces couches intestines, Qui d'un monde sur l'autre entassent les ruines.
Ailleurs d'autres dépôts se présentent à vous , Formés plus lentement par des moyens plus doux. Les fleuves , nous dit-on , dans leurs errantes courses , En apportant aux mers les tributs de leurs sources , Entraînèrent des corps l'un à l'autre étrangers , Quelques-uns plus pesans , les autres plus légers; Les uns au fond de l'eau tout-à-coup se plongèrent, Quelque temps suspendus les autres surnagèrent ; De là, précipités dans l'humide séjour, Sur ces premiers dépôts s'assirent à leur tour : Des couches de limon sur eux se répandirent, Sur ces lits étendus d'autres lits s'étendirent ; Des arbustes sur eux gravèrent leurs rameaux. Non brisés par des chocs , non dissous par les eaux , Mais dans leur forme pure. En vain leurs caractères Semblent offrir aux yeux des plantes étrangères ^
Que des fleuves , des lacs , et des mers en courroux , Le roulement affreux apporta parmi nous : Leurs traits inaltérés , les couches plus profondes Des lits que de la mer ont arrêtés les ondes ; Souvent deux minces lits , léger travail des eaux , L'un sur l'autre sculptés par les mêmes rameaux ^ ; Tout d'une cause lente annonce aux yeux l'ouvrage. Ainsi , sans recourir à tout ce grand ravage, Le sage ne voit plus que des effets constans, Le cours de la nature et la marche du temps.
Mais j'aperçois d'ici les débris d'un village ; D'un désastre fameux tout annonce l'image : Quels malheurs l'ont produit? avançons, consultons Les lieux et les vieillards de ces tristes cantons. Dans les concavités de ces roches profondes , Où des fleuves futurs l'air déposait les ondes , L'eau , parmi les rochers se filtrant lentement , De ces grands réservoirs mina le fondement : Les voûtes , tout-à-coup à grand bruit écroulées , Remplirent ces bassins ; et les eaux refoulées , Se soulevant en masse et brisant leurs remparts , Avec les bois , les rocs , et leurs débris épars , Des hameaux , des cités traînèrent les ruines ; Leur cours se lit encore au creux de ces ravines , Et l'ermite du lieu , sur un décombre assis , En fait aux voyageurs d'effroyables récits ^.
Ailleurs ces noirs sommets dans le fond des campagnes Versèrent tout-à-coup leurs liquides montagnes , Et le débordement de leurs bruyantes eaux Forma de nouveaux lacs et des courans nouveaux. Yoyez-vous ce mont chauve et dépouillé de terre A qui fait l'aquilon une éternelle guerre ?
L'olympe pluvieux , de son front escarpé Détachant le limon par ses eaux détrempé , L'emporta dans les champs , et de sa cime nue Laissa les noirs sommets se perdre dans la nue : L'œil s'afflige à l'aspect de ces rochers hideux.
Poursuivons , descendons de ces sauvages lieux ; Des terrains variés marquons la différence. Voyons comment le sol, dont la simple substance Sur les monts primitifs où les dieux l'ont jeté Conserve , vierge encor , toute sa pureté , S'altère en descendant des montagnes aux plaines. De nuance en nuance et de veines en veines L'observateur le suit d'un regard curieux ^.
Tantôt de l'ouragan c'est le cours furieux ; Terrible il prend son vol , et dans des flots de poudre Part , conduisant la nuit , la tempête , et la foudre ; Balaye, en se jouant, et forêt et cité; Refoule dans son lit le fleuve épouvanté ; Jusqu'au sommet des monts lance la mer profonde , Et tourmente en courant les airs , la terre et l'onde : De là sous d'autres champs ces champs ensevelis , Ces monts changeant de place , et ces fleuves de lits ; Et la terre sans fruits , sans fleurs et sans verdure , Pleure en habit de deuil sa riante parure.
Non moins impétueux et non moins dévorans , Les feux ont leur tempête et l'Etna ses torrens. La terre dans son sein , épouvantable gouffre , Nourrit de noirs amas de bitume et de soufre , Enflamme l'air et l'onde , et de ses propres flancs Sur ses fruits et ses fleurs vomit des flots bouillans : Emblème trop frappant des ardeurs turbulentes Dans le volcan de l'âme incessamment brûlantes,
2i2 L'HOMME DES CHAMPS.
Et qui, sortant soudain Je l'abîme des cœurs, Dévorent de la vie et les fruits et les fleurs ! Ces rocs tout calcinés , cette terre noirâtre , Tout d'un grand incendie annonce le théâtre. Là grondait un volcan : ses feux sont assoupis ; Flore y donne des fleurs et Cérès des épis ; Sur l'un de ses côtés son désastre s'efface , Mais la pente opposée en garde encor la trace : C'est ici que la lave en longs torrens coula ; Voici le lit profond où le fleuve roula , Et plus loin à longs flots sa masse répandue Se refroidit soudain et resta suspendue. Dans ce désastre affreux quels fleuves ont tari I Quels sommets ont croulé ! quels peuples ont péri I Les vieux âges l'ont su , l'âge présent l'ignore , Mais de ce grand fléau la terreur dure encore. Un jour, peut-être , un jour les peuples de ces lieux Que l'horrible volcan inonda de ses feux , Heurtant avec le soc des restes de murailles , Découvriront ce gouffre , et, creusant ses entrailles, Contempleront au loin , avec étonnement, Des hommes et des arts ce profond monument ; Cet aspect si nouveau des demeures antiques , Ces cirques , ces palais , ces temples , ces portiques , Ces gymnases du sage autrefois fréquentés , D'hommes qui semblent vivre encor tout habités ; Simulacres légers , prêts à tomber en poudre , Tous gardant l'attitude où les surprit la foudre : L'un enlevant son fils , l'autre emportant son or ; Cet autre ses écrits , son plus riche trésor ; Celui-ci dans ses mains tient son dieu tutélaire ; L'autre , non moins pieux , s'est chargé de son père ;
CHANT 111. 2/i3
L'autre , paré de fleurs et la coupe à la inaiu , A vu sa dernière heure et son dernier festin ^.
Gloire, honneur à Buffon, qui, pour guider nos sages 7, Éleva sept fanaux sur l'océan des âges , Et, noble historien de l'antique univers , Nous peignit à grands traits ces changemens divers i Mais il quitta trop peu sa retraite profonde : Des bosquets de Montbar Buffon jugeait le monde, A des yeux étrangers se confiant en vain , Il vit peu par lui-même , et , tel qu'un souveram, De loin , et sur la foi d'une vaine peinture , Par ses ambassadeurs courtisa la nature ^. O ma chère patrie ! ô champs délicieux , Où les fastes du temps frappent partout les yeux ! Oh ! s'il eût parcouru cette belle Limagne , Qu'il eût joui de voir dans la même campagne Trois âges de volcans que distinguent entre eux Leurs aspects , leurs courans , leurs foyers sulfureux ! La mer couvrit les uns par des couches profondes , D'autres ont recouvert le vieux séjour des ondes ; L'un d'une côte à l'autre étendit ses torrens , L'autre en fleuve de feu versa ses flots errans Dans ces fonds qu'a creusés la longue main des âges. En voyant du passé ces sublimes images , Ces grands foyers éteints dans des siècles divers , Des mers sur des volcans , des volcans sur des mers , Vers l'antique chaos notre âme est repoussée , Et des âges sans fin pèsent sur la pensée.
Mais , sans quitter vos monts et vos vallons chéris , Yoyez d'un marbre usé le plus mince débris : Quel riche monument ! de quelle grande histoire Ses rév£)lutions consei^vcnt la mémoire I
Composé des dépôts de l'empire animé ,
Par la destruction ce marbre fut formé ;
Pour créer les débris dont les eaux le pétrirent ,
De générations quelles foules périrent !
Combien de temps sur lui l'océan a coulé !
Que de temps dans leur sein les vagues l'ont roulé !
En descendant des monts dans ses profonds abîmes
L'océan autrefois le laissa sur leurs cimes;
L'orage dans les mers de nouveau le porta ;
De nouveau sur ses bords la mer le rejeta,
Le reprit , le rendit : ainsi , rongé par l'âge ,
Il endura les vents , et les flots , et l'orage :
Enfin , de ces grands monts humble contemporain ,
Ce marbre fut un roc , ce roc n'est plus qu'un grain ;
Mais, fils du temps , de l'air, de la terre et de l'onde,
L'histoire de ce grain est l'histoire du monde 9,
Et quelle source encor d'études , de plaisirs , Ya de pensers sans nombre occuper vos loisirs , Si la mer elle-même et ses vastes domaines Vous offrent de plus près leurs riches phénomènes !
O mer , terrible mer , quel homme à ton aspect Ne se sent pas saisi de crainte et de respect ! De quelle impression tu frappas mon enfance ! Mais alors je ne vis que ton espace immense : Combien l'homme et ses arts t'agrandissent encor ! Là le génie humain prit son plus noble essor ; Tous ces nombreux vaisseaux suspendus sur ses ondes Sont le nœud des états , les courriers des deux mondes. Comme elle à son aspect vos pensers sont profonds : Tantôt vous demandez à ces gouffres sans fonds Les débris disparus des nations guerrières , Leur or, leurs bataillons, et leurs flottes entière^ ;
CHANT III. 24o
Tantôt , avec Linnée enfoncé sous les eaux .
Vous cherchez ces forets de fucus, de roseaux •°,
De la Flore des mers invisible héritage ,
Qui ne viennent à nous qu'apportés par l'orage ;
Eponges, polypiers, madrépores, coraux.
Des insectes des mers miraculeux travaux ' ' .
Que de fleuves obscurs y dérobent leur source î
Que de fleuves fameux y terminent leur course !
Tantôt avec effroi vous y suivez de l'œil
Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil ' ' .
Souvent avec Buffon vos yeux y viennent lire
Les révolutions de ce bruyant empire ,
Ses courans , ces reflux , ces grands événemens
Qui de l'axe incliné suivent les mouvemens;
Tous CCS volcans éteints qui du sein de la terre
Jadis allaient aux cieux défier le tonnerre ;
Ceux dont le foyer brûle au sein des flots amers ,
Ceux dont la voûte ardente est la base des mers ,
Et qui peut-être un jour sur les eaux écumantes.
Vomiront des rochers et des iles fumantes.
Peindrai-je ces vieux caps sur les ondes pendans ,
Ces golfes qu'à leur tour rongent les flots grcudans,
Ces monts ensevelis sous ces voûtes obscures j
Les Alpes d'autrefois et les Alpes futures ;
Tandis que ces vallons , ces monts que voit le jour ,
Dans les profondes eaux vont rentrer à leur tour?
Échanges éternels de la terre et de l'onde ,
Qui semblent lentement se disputer le monde !
Ainsi l'ancre s'attache où paissaient les troupeaux ,
Ainsi roulent des chars où voguaient des vaisseaux ;
Et le monde , vieilli par la mer qui voyage ,
Dans l'abîme des temps s'en va cacher son âge.
Après les vastes mers et leurs mouvans tableaux Vous aimerez à voir les fleuves , les ruisseaux ; Non point ceux qu'ont chantés tous ces rimeurs si fades De qui les vers usés ont vieilli leurs Naïades , Mais ceux de qui les eaux présentent à vos yeux Des effets nobles, grands, rares, ou curieux. Tantôt dans son berceau vous recherchez leur source ; Tantôt dans ses replis vous observez leur course , Comme , d'un bord à l'autre errans en longs détours , D'angles creux ou saillans chacun marque son cours.
Pirai-je ces ruisseaux , ces sources , ces fontaines Qui de nos corps souffrans adoucissent les peines ? Là , de votre canton doux et tristes tableaux , La joie et la douleur, les plaisirs et les maux, Vous font chaque printemps leur visite annuelle ; Là , mêlant leur gaîté , leur plainte mutuelle , Viennent de tous côtés, exacts au rendez- vous, Des vieillards écloppés, un jeune essaim de fous; Dans le même salon là viennent se confondre La belle vaporeuse et le triste hypocondre : Lise y vient de son teint rafraîchir les couleurs ; Le guerrier de sa plaie adoucir les douleurs ; Le gourmand de sa table expier les délices : Au dieu de la santé tous font leurs sacrifices; Tous , lassant de leurs maux valets , amis , voisins , Veulent être guéris , mais surtout être plaints ; Le matin voit errer l'essaim mélancolique ; Le soir le jeu , le bal , les festins , la musique , Mêlent à mille maux mille plaisirs divers : On croit voir l'Elysée au milieu des enfers.
Mais , laissant là la foule et ses bruyantes scènes , lVepreiK>ns notre course autour de vos domaines ,
CHANT III. m
Et (lu palais iiiagi(iao où se rencleiiL les eaux Ensemble remontons au lieu de leurs berceaux . Vers ces monts, de vos champs dominateurs antiques. Quels sublimes aspects! quels tableaux romantiques ! Sur ces vastes rochers, confusément épars, Je crois voir le génie appeler tous les arts : Le peintre y vient chercher, sous des teintes sans noaibre, Les jets de la lumière et les masses de l'ombre ; Le poète y conçoit de plus sublimes chants ; Le sage y voit des mœurs les spectacles touchans : Des siècles autour d'eux ont passé comme une heure , Et l'aigle et l'homme libre en aiment la demeure ; Et vous, vous y venez, d'un œil observateur, /Vdmirer dans ses plans l'éternel Créateur. Là le temps a tracé les annales du monde : Vous distinguez ces monts , lents ouvrages de l'onde ; (^eux que des feux soudains ont lancés dans les airs, Et les monts primitifs nés avec l'univers; Leurs lits si variés , leur couche verticale , Leurs terrains inclinés , leur forme horizontale , Du hasard et du temps travail mystérieux : Tantôt vous parcourez d'un legard curieux De leurs rochers pendans l'informe amphithéâtre , L'ouvrage des volcans, le basalte noirâtre, Le granit par les eaux lentement façonné , Et les feuille^ du schiste, et le marbre veiné; Vous fouillez dans leur sein , vous percez leur structure, Vous y voyez empreints Dieu , l'homme , et la nature : Ln nature, tantôt riante en tous ses traits, De verdure et de fleurs égayant ses attraits ; Tantôt mâle , âpre et forte, et dédaignant les grâces , Fière , et du vieux chaos gardant encor les traces.
Ici , modeste encore au sortir du berceau ,
Glisse en minces filets un timide ruisseau ;
Là s'élance en grondant la cascade ëcumante ;
Là le zéphyr caresse ou l'aquilon tourmente;
Vous y voyez unis des volcari^3 , des vergers ,
Et l'écho du tonnerre , et Técao des bergers ;
Ici de frais vallons , une terre féconde ;
Là des rocs décharnés , vieux ossemens du monde :
A leur pied le printemps , sur leurs fronts les hivers.
Salut, pompeux Jura ' ^, terrible Montanvert "'',
De neiges , de glaçons entassemens énormes ,
Du temple des frimas colonnades informes y
Prismes éblouissans , dont les pans azurés ,
Défiant le soleil dont ils sont colorés ,
Peignent de pourpre et d'or leur éclatante masse ,
Tandis que , triomphant sur son trône de glace ,
L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
Embellir son palais et décorer sa cour.
Non, jamais, au milieu de ces grands phénomènes,
De ces tableaux touchans , de ces terribles scènes ,
L'imagination ne laisse dans ces lieux
Ou languir la pensée ou reposer les yeux.
Malheureux cependant les mortels téméraires Qui viennent visiter ces horreurs solitaires , Si par un bruit prudent de tous ces noirs frimas Leurs tubes enflammés n'interrogent l'amas ! Souvent un grand effet naît d'une faible cause ; Souvent sur ces hauteurs l'oiseau qui se repose Détache un grain de neige ; à ce léger fardeau Des grains dont il s'accroît se joint le poids nouveau; La neige autour de lui rapidement s'amasse ; De moment en moment il augmente sa masse :
CHANT m. 2i9
L'air en tremble, et soudain, s'écroulant à la fois ,
Des hivers entassés Tépouvantable poids
Bondit de roc en roc , roule de cime en cime ,
Et de sa chute immense ébranle au loin Tabune :
Les hameaux sont détruits et les bois emportés ;
On cherche en vain la place où furent les cites ,
Et sous le vent lointain de ces Alpes qui tomlent ,
Avant d'être frappés les voyageurs succombent.
Ainsi quand des excès suivis d'excès nouveaux
D'un état par degrés ont préparé les maux ,
De malheur en malheur sa chute se consomme :
Tyr n'est plus, Thèbes meurt, et les yeux cherchent lloiiie,
O France , ô ma patrie ! ô séjour de douleurs '^ !
Mes yeux à ces pensers se sont mouillés de pleurs.
Vos pas sont-ils lassés de ces sites sauvages? Eh bien ! redescendez dans ces frais paysages ; Là le long des vallons , au bord des clairs ruisseaux , De fertiles vergers , d'aimables arbrisseaux , Et des arbres pompeux, et des fleurs odorantes, Viennent vous étaler leurs races différentes. Quel nouvel intérêt ils donnent à vos champs ! Observez leurs couleurs , leurs formes , leurs penchans , Leurs amours, leurs hymens , la greffe et ses provUges ; Comment , des sauvageons civilisant les tiges , L'art corrige leurs fruits , leur prête des rameaux , Et peuple ces vergers de citoyens nouveaux ; Comment, dans les canaux où sa course s'achève , Dans ses balancemens monte et descend la sève '^ ; Comment le suc enfin de la même liqueur Forme le bois, la feuille, et le fruit, et la flear.
Et les humbles tribus , le peuple immense d'herbes Qu'effleure l'ignorant de ses regards superbes ,
rs 'ont-ils pas leurs beautés et leurs bienfaits divers? Le même Dieu créa la mousse et l'univers. De leurs secrets pouvoirs connaissez les mystères '% Leurs utiles vertus, leurs poisons salutaires'^ : Par eux autour de vous rien n'est inhabité; Et même le désert n'est jamais sans beauté ; Souvent, pour visiter leurs riantes peuplades, Vous dirigez vers eux vos douces promenades , Soit que vous parcouriez les coteaux de Marli , Ou le riche Meudon , ou le frais Chantilli.
Et voulez-vous encore embellir le voyage? Qu'une troupe d'amis avec vous le partage ; La peine est plus légère et le plaisir plus doux : Le jour vient, et la troupe arrive au rendez-vous. Ce ne sont point ici de ces guerres barbares , Où les accens du cor et le bruit des fanfares Epouvantent de loin les hôtes des forêts ; Paissez, jeunes chevreuils, sous vos ombrages frais ; Oiseaux , ne craignez rien : ces chasses innocentes Ont pour objets les fleurs , les arbres , et les plantes ; Et des prés et des bois , et des champs et des monts , Le portefeuille avide attend déjà les dons. On part : l'air du matin , la fraîcheur de l'aurore Appellent à l'envi les disciples de Flore. Jussieu marche à leur tête ; il parcourt avec eux Du règne végétal les nourrissons nombreux : Pour tenter son savoir quelquefois leur malice De plusieurs végétaux compose un tout factice ; Le sage l'aperçoit , sourit avec bonté , Et rend à chaque plan son débris emprunté '9. Chacun dans sa recherche à l'envi se signale ; Etamine , pistil , et corolle , et pétale ,
On interroge tout. Parmi ces végétaux
Les uns vous sont connus , d'autres vous sont nouveaux :
Vous voyez les premiers avec reconnaissance ,
Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance ;
L'un est un vieil ami qu'on aime à retrouver,
L'autre est un inconnu que l'on doit éprouver.
Et quel plaisir encor lorsque des objets rares ,
Dont le sol , le climat et le ciel sont avares ,
Rendus par votre attente encor plus précieux ,
Par un heureux hasard se montrent à vos yeux !
Voyez quand la pervenche , en nos champs ignorée ,
Offre à Rousseau sa fleur si long-temps désirée ;
La pervenche , grand Dieu ! la pervenche !... Soudain
11 la couve des yeux , il y porte la main ,
Saisit sa douce proie : avec moins de tendresse
L'amant voit, reconnaît, adore sa maîtresse.
Mais le besoin commande : un champêtre repas , Pour ranimer leur force , a suspendu leurs pas : C'est au bord des ruisseaux , des sources, des cascades. Bacchus se rafraîchit dans les eaux des Naïades. Des arbres pour lambris , pour tableaux l'horizon , Les oiseaux pour concert , pour table le gazon ; Le laitage , les œufs , l'abricot , la cerise , Et la fraise des bois , que leurs mains ont conquise ^^, Voilà leurs simples mets : grâce à leurs doux travaux , Leur appétit insulte à tout l'art des Méots ^'. On fête , on chante Flore et l'antique Cybèle , Eternellement jeune , éternellement belle : Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés , Par la mode introduits , par la mode emportés ; Mais la grandeur d'un Dieu , mais sa bonté féconde , La nature immortelle, et les secrets du monde.
La troupe enfin se lève , on vole de nouveau
Des bois à la prairie et des champs au coteau ;
Et le soir dans l'herbier, dont les feuilles sont prêtes ,
Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes ^~.
Aux plantes toutefois le destin n'a donné Qu'une vie imparfaite et qu'un instinct borne. Moins étrangers à l'homme , et plus près de son être ;, Les animaux divers sont plus doux à connaître : Les uns sont ses sujets , d'autres ses ennemis ; Ceux-ci ses compagnons, et ceux-là ses amis. Suivez , étudiez ces familles sans nombre ; Ceux €{ue cachent les bois , qu'abrite un antre sombre; Ceux dont l'essaim léger perche sur des rameaux , Les hôtes de vos cours , les hôtes des hameaux; Ceux cjui peuplent les monts , qui vivent sous la terre ; Ceux que vous combattez , qui vous livrent la guerre ; Etudiez leurs mœurs, leurs ruses, leurs combats, Et surtout les degrés si fins , si délicats. Par qui l'instinct changeant de l'échelle vivante Ou s'élève vers l'homme, ou descend vers la plante.
C'est peu : pour vous donner un intérêt nouveau , De ces vastes objets rassemblez le tableau ; Que d'un lieu préparé l'étroite enceinte assemble Les trois règnes rivaux , étonnés d'être ensemble ; Que chacun ait ici ses tiroirs , ses cartons ; Que , divisés par classe et rangés par cantons. Ils offrent de plaisir une source féconde , L'extrait de la nature et l'abrégé du monde.
Mais plutôt réprimez de trop vastes projets ; Contentez-vous d'abord d'étaler les objets Dont le ciel a pour vous peuplé votre domaine , Sur qui votre regard chaque jour se promène :
CHANT lil. 253
Nés dans vos propres champs , ils vous en plairont mieux.
Entre les minéraux présentez à nos yeux
Les terres et les sels , le soufre , le bitume ;
La pyrite , cachant le feu qui la consume ;
Les métaux colorés et les brillans cristaux ,
Nobles fils du rocher, aussi purs que ses eaux ;
L'argile, à qui le feu donna l'éclat du verre ^^
Et les bois que les eaux ont transformés en pierre ~^,
Soit qu'un limon durci les recouvre au dehors ,
Soit que des sucs pierreux aient pénétré leurs corps;
Enfin, tous ces objets, combinaison féconde
De la flamme , de l'air, de la terre et de l'onde.
D'un œil plus curieux et plus avide encor Du règne végétal je cherche le trésor : Là sont en cent tableaux , avec art mariées , Du varec , fils des mers , les teintes variées ; Le lichen parasite , aux chênes attaché ^^, Le puissant agaric , qui du sang épanché ^^ Arrête les ruisseaux , et dont le sein fidèle Du caillou pétillant recueille l'étincelle. Le nénuphar, ami de l'humide séjour^'', Destructeur des plaisirs et poison de l'amour. Et ces rameaux vivans , ces plantes populeuses ^**, De deux règnes rivaux races miraculeuses.
Dans le monde vivant même variété :
Le contraste surtout en fera la beauté. Un même lieu voit l'aigle et la mouche légère , Les oiseaux du climat , la caille passagère , L'ours à la masse informe , et le léger chevreuil , Et la lente tortue , et le vif écureuil ; L'anhnal recouvert de son épaisse croûte *î> , Celui dont la coquille est arrondie en voûte ^^ ;
L'écaillé du serpent , et celle du poisson ,
Le poil uni du rat, les dards du hérisson;
Le nautile , sur l'eau dirigeant sa gondole ^' ;
La grue , au haut des airs naviguant sans boussole ;
Le perroquet , le singe , imitateurs adroits ,
L'un des gestes de l'iiomme , et l'autre de sa voix ;
Les peuples casaniers , les races vagabondes ;
L'équivoque habitant de la terre et des ondes ^' ;
Et les oiseaux rameurs ^^ , et les poissons ailés ^^.
Vous-mêmes dans ces lieux vous serez appelés , Vous , le dernier degré de cette grande échelle , Vous , insectes sans nombre , ou volans ou sans aile , Qui rampez dans les champs , sucez les arbrisseaux , Tourbillonnez dans l'air, ou jouez sur les eaux .
Là je place le ver , la nymphe , la chenille ; Son fils , beau parvenu , honteux de sa famille ; L'insecte de tout rang et de toutes couleurs , L'habitant de la fange et les hôtes des fleurs , Et ceux qui , se creusant un plus secret asile , Des tumeurs d'une feuille ont fait leur domicile ^^ , Le ver rongeur des fruits , et le ver assassin , En rubans animés vivant dans notre sein ^^. J'y veux voir de nos murs la tapissière agile , La mouche qui bâtit ^7 , et la mouche qui file ^^ ; Ceux qui d'un fil doré composent leur tombeau ^-\ Ceux dont l'amour dans l'ombre allume le flambeau ^*^: L'insecte dont un an borne la destinée ^* ; Celui qui naît , jouit , et meurt dans la journée , Et dont la vie au moins n'a pas d'instans perdus. Vous tous , dans l'univers en foule répandus , Dont les races , sans fin , sans fin se renouvellent , Insectes , paraissez , vos cartons vous appellent;
Venez avec l'éclat de vos riches habits , Vos aigrettes , vos fleurs , vos perles , vos rubis , Et ces fourreaux brillans , et ces étuis fidèles , Dont récaille défend la gaze de vos ailes ^"^ , Ces prismes , ces miroirs , savamment travaillés , Ces yeux qu'avec tant d'art la nature a taillés ^^ , Les uns semés sur vous en brillans microscopes , D'autres se déployant en de longs télescopes; Montrez-moi ces fuseaux , ces tarières , ces dards , Armes de vos combats , instrumens de vos arts ^^, Et les filets prudens de ces longues antennes Qui sondent devant vous les routes incertaines. Que j'observe de près ces clairons , ces tambours ^^ , Signal de vos fureurs , signal de vos amours , Qui guidaient vos héros dans les champs de la gloire , Et sonnaient le danger, la charge , et la victoire ; Enfin tous ces ressorts , organes merveilleux 4^, Qui confondent des arts le savoir orgueilleux, Chefs-d'œuvre d'une main en merveilles féconde, Dont un seul prouve un Dieu , dont un seul vaut un monde.
Tel est le triple empire à vos ordres soumis ; De nouveaux citoyens sans cesse y sont admis. Cette ardeur d'acquérir, que chaque jour augmente, Vous embellira tout : une pierre , une plante , Un insecte qui vole , une fleur qui sourit , Tout vous plaît , tout vous charme , et déjà votre esprit Voit le rang , le gradin , la tablette fidèle , Tout prêts à recevoir leur richesse nouvelle ; Et peut-être en secret déjà vous flattez-vous Du dépit d'un rival et d'un voisin jaloux. Là les yeux sont charmés , la pensée est active , L'imagination n'y reste point oisive ;
Et quand par les frimas vous êtes retenus ,
Elle part , elle vole aux lieux , aux champs connus ;
Elle revo't le bois, le coteau , la prairie ,
Où , s'ofîrant tout-à-coup à votre rêverie ,
Une fleur, un arbuste, un caillou précieux
Vint suspendre vos pas , et vint frapper vos yeux.
Et lorsque vous quittez enfin votre retraite , Combien des souvenirs l'illusion secrète Des campagnes pour vous embellit le tableau ! Là votre œil découvrit un insecte nouveau ; Ici la mer, couvrant ou quittant son rivage , Vous fit don d'un fucus , ou d'un beau coquillage . Là sortit de la mine un riche échantillon ; Ici, nouveau pour vous, un brillant papillon Fut surpris sur ces fleurs , et votre main avide De son règne incomplet courut remplir le vide. Vous marchez; vos trésors , vos plaisirs sont partout.
Cependant arrangez ces trésors avec goût ; Que dans tous vos cartons un ordre heureux réside ; Qu'à vos compartimens avec grâce préside La propreté , l'aimable et simple propreté , Qui donne un air d'éclat même à la pauvreté. Surtout des animaux consultez l'habitude; Conservez à chacun son air , son attitude , Son maintien , son regard : que l'oiseau semble encor Perché sur son rameau , méditer son essor ; Avec son air fripon montrez-nous la belette A la mine alongée , à la taille fluette ; Et , sournois dans son air, rusé dans son regard , Qu'un projet d'embuscade occupe le renard; Que la nature enfin soit partout embellie , Et même après la mort y ressemble à la vie ^'7.
Laissez aux cabinets des villes et des rois Ces corps oii la nature a violé ses lois , Ces fœtus monstrueux , ces corps à double tête , La momie à la mort disputant sa conquête , Et ces os de géant , et l'avorton hideux Que l'être et le néant réclamèrent tous deux ^^. Mais si quelque oiseau cher, un chien , ami fidèle, A distrait vos chagrins , vous a marqué son zèle , Au lieu de lui donner les honneurs du cercueil Qui dégradent la tombe et profanent le deuil , Faites-en dans ces lieux la simple apothéose , Que dans votre Elysée avec grâce il repose ; C'est là qu'on veut le voir : c'est là que tu vivrais , O toi , dont La Fontaine eût vanté les attraits , O ma chère Raton ! qui , rare en ton espèce , Eus la grâce du chat et du chien la tendresse : Qui, fière avec douceur et fine avec bonté , Ignoras l'égoïsme à ta race imputé :
Là, je voudrais te voir telle que je t'ai vue , De ta molle fourrure élégamment vêtue , Affectant l'air distrait , jouant l'air endormi , Epier une mouche , ou le rat ennemi , Si funeste aux auteurs , dont la dent téméraire Konge indifféremment Dubartas ^^ ou Voltaire ; Ou telle que tu viens , minaudant avec art , De mon sobre dîner solliciter ta part ; Ou bien , le dos en voûte et la queue ondoyante , Offrir ta douce hermine à ma main caressante , Ou déranger gaîment par mille bonds divers Et la plume et la main qui t'adressa ces vers.
ARGUMENT
Le paysagiste , ou l'art de chanter des plaisirs champêtres. — Bonheur de celui qui peint la vie champêtre. — Préceptes sur l'art de la peindre. — Exemple dans Horace. — Les préceptes réduits en exemples dans les principaux phénomènes de la nature, et ses richesses dépeintes dans une suite de tableaux. — Le peintre de la nature doit animer son tableau en y plaçant l'homme, ou l'égayer par des animaux; mais les animaux doivent conserver leurs mœurs : dans Homère, le chien d'Ulysse meurt à ses pieds en retrouvant son maître. — Autres exemples tirés de Virgile et de Lucrèce. — Il doit prêter une âme à tous les objets de la nature, ajouter au charme de la réalité celui des affections morales. (Le retour du poète dans son lieu natal.) — Il doit l'animer par les contrastes. (J.-J. Rousseau à Paris, et regrets du poète d'être éloigné des champs.) — Etre vrai dans les portraits (exemple divers d'harmonie imitative), et entremêler les leçons de tableaux vrais. — Mais le précepte le plus fécond du beau et du grand est l'étude de Virgile. — Apostrophe à ce grand poète.
Oui, les riches aspects et des champs et de l'onde ^ D'intéressans tableaux sont la source féconde : Oui , toujours je revois avec un plaisir pur Dans l'azur de ces lacs briller ce ciel d'azur, Ces fleuves s'épancher en nappes transparentes , Ces gazons serpenter le long des eaux errantes , Se noircir ces forêts et jaunir les moissons . En de rians bassins s'enfoncer ces vallons ,. Les monts porter les cieux sur leurs têtes hautaines ^ Et s'étendre à leur pied l'iDimeusité des plaines j
Tandis que, colorant tous ces tableaux divers, Le soleil marche en pompe autour de l'univers. Heureux qui , contemplant cette scène imposante , Jouit de ses beautés ! plus heureux qui les chante ! Pour lui tout s'embellit ; il rassemble à son choix Les agrémens épars et des champs et des bois , Et dans ses vers brillans , rivaux de la nature , Ainsi que des objets jouit de leur peinture.
Mais loin ces écrivains dont le vers ennuyeux Nous dit ce que cent fois on a dit encor mieux ! Insipides rimeurs , n'avez-vous pas encore Epuisé , dites-moi , tous les parfums de Flore ? Entendrai-je toujours les bonds de vos troupeaux ? Faut-il toujours dormir au bruit de vos ruisseaux .* Zéphyr n'est-il point las de caresser la rose , De ses jeunes boutons depuis long-temps éclose? Et l'écho de vos vers ne peut-il une fois Laisser dormir en paix les échos de nos bois ? Peut-on être si pauvre en chantant la nature? Oh ! que plus varié , moins vague en sa peinture , Horace nous décrit en vers délicieux Ce pâle peuplier , ce pin audacieux , Ensemble mariant leurs rameaux frais et sombres , Et prêtant au buveur l'hospice de leurs ombres ; Tandis qu'un clair ruisseau , se hâtant dans son cours , Fuit , roule , et de son lit abrège les détours ^ ! La nature en ses vers semble toujours nouvelle , Et vos vers en naissant sont déjà vieux comme elle.
Ah ! c'est que pour les peindre il faut aimer les champs , Mais , hélas ! insensible à leurs charmes touchans , Des rimeurs citadins la musc peu champêtre Les peint sans les aimer, souvent sans les connaître ;
CHANT IV. 26t
A peine ils ont gQÛté la paix de leur séjour , La fraîcheur d'un beau soir , ou l'aube d'un beau jour : Aussi lisez leurs vers; on connaît à leur st\le Dans ces peintres des champs les amis de la ville ; Voyez-les prodiguer, toujours riches de mots, L'émeraude des prés et le cristal des flots ; L'Aurore , sans briller sur un trône d'opale , ISe peut point éclairer la rive orientale ; Le pourpre et le saphir forment ses vêtemens : Répand-elle des fleurs ? ce sont des diamans ! Ils vont puiser à Tyr, vont chercher au Potosc Le teint de la jonquille et celui de la rose : Ainsi , d'or et d'argent , de perles , de rubis , De la simple nature ils chargent les habits ; Et, croyant l'embellir, leur main la défigure.
Puisque la poésie est sœur de la peinture , Ecoutez de Zeuxis ces mots trop peu connus. Un artiste novice osait peindre Vénus : Ce n'étaient point ces traits et ces grâces touchantes, D'un buste harmonieux les rondeurs élégantes , Ces contours d'un beau sein , ces bras voluptueux ; Ce n'était point Vénus ; son pinceau fastueux Avait prodigué l'or , l'argent , les pierreries , Et Cypris se perdait sous d'amples draperies. Que fais-tu, malheureux? dit Zeuxis irrité; Tu nous peins la richesse , et non pas la beauté !
Rimears sans goût, ce mot vous regarde vous-même : Je le répète, il faut peindre ce que l'on aime. N'imitez pas pourtant ces auteurs trop soigneux , Qui , des beautés des champs amans minutieux , Préférant dans leurs vers Linnœus à Virgile , Prodiguent des objets un détail inutile 3
Sur le plus vil insecte épuisent leurs pinceaux , Et la loupe à la main composent leurs tableaux : C'est un peintre sans goût , dont le soin ridicule , En peignant une femme , imite avec scrupule Ses ongles, ses cheveux, les taches de son sein.
Vous , peignez plus en grand. Au retour du matin Avez- vous quelquefois , du sommet des montagnes , Embrassé d'un coup d'œil la scène des campagnes , Les fleuves , les moissons , les vallons , les coteaux , Les bois , les champs , les prés blanchis par les troupeau. Et, dans l'enfoncement de l'horizon bleuâtre^ De ces monts fugitifs le long amphithéâtre ? Voilà votre modèle. Imitez dans vos vers Ces masses de beautés et ces groupes divers.
Je sais qu'un peintre adroit du fond d'un paysage De quelque objet saillant peut détacher l'image : Mais ne choisissez point ces objets au hasard ; Pour la belle nature épuisez tout votre art : Cependant laissez croire à la foule grossière Que la belle nature est toujours régulière ; Ces arbres arrondis, droits, et majestueux, Peignez-les, j'y consens ; mais ce tronc tortueux , Qui , bizarre en sa masse , informe en sa parure , Et jetant au hasard des touffes de verdure , Étend ses bras pendans sur des rochers déserts , Dans ses brutes beautés mérite aussi vos vers : Jusque dans ses horreurs la nature intéresse.
Nature , ô séduisante et sublime déesse , Que tes traits sont divers ! Tu fais naître dans moi Ou les plus doux transports , ou le plus saint effroi. Tantôt dans nos vallons , jeune , fraîche et brillante , Tu marches , et , des plis de ta robe flottante
Secouant la rosée et versant les couleurs ,
Tes mains sèment les fruits , la verdure , et les fleurs :
Les rayons d'un beau jour naissent de ton sourire ;
De ton souffle léger s'exhale le zéphyre,
Et le doux bruit des eaux , le doux concert des bois ,
Sont les accens divers de ta brillante voix :
Tantôt dans les déserts , divinité terrible ,
Sur des sommets glacés plaçant ton trône horrible ,
Le front ceint de vieux pins s' entrechoquant dans l'aii ,
Des torrens écumeux battent tes flancs ; l'éclair
Sort de tes yeux ; ta voix est la foudre qui gronde ,
Et du bruit des volcans épouvante le monde.
Oh ! qui pourra saisir dans leur variété Des tes riches aspects la changeante beauté? Qui peindra d'un ton vrai tes ouvrages sublimes y Depuis les monts al tiers jusqu'aux profonds abîmes , Depuis ces bois pompeux , dans les airs égarés , Jusqu'à la violette, humble amante des prés?
Quelquefois , oubliant nos simples paysages , Cherchez sous d'autres cieux de plus grandes images : Passez les mers ; volez aux lieux où le soleil Donne aux quatre saisons un plus riche appareil ; Sous le ciel éclatant de cette ardente zone Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone , Qui , fiers enfans des monts , nobles rivaux des mers , Et baignant la moitié de ce vaste univers , Épuisent , pour former les trésors de leur onde , Les plus vastes sommets qui dominent le monde , Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim , De masses de verdure enrichissent leur sein ; Tantôt , se déployant avec magnificence , Voyagent lentement , et marchent en silence j
Tantôt avec fracas précipitent leurs flots ,
De leurs mugissemens fatiguent les échos ,
Et semblent , à leur poids , à leur bruyant tonnerre ,
Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre :
Peignez de ces beaux lieux les oiseaux et les fleurs ,
Où le ciel prodigua le luxe des couleurs ;
De ces vastes forêts l'immensité profonde ,
Noires comme la nuit , vieilles comme le monde ;
Ces bois indépendans , ces champs abandonnés ;
Ces vergers , du hasard enfans désordonnés ;
Ces troupeaux sans pasteurs , ces moissons sans culture ;
Enfin cette imposante et sublime nature
Près de qui l'Apennin n'est qu'un humble coteau ,
Nos forêts des buissons, le Danube un ruisseau.
Tantôt de ces beaux lieux , de ces plaines fécondes , Portez-nous dans les champs sans verdure , sans ondes , D'où s'exile la vie et la fécondité :
Peignez-nous , dans leur triste et morne aridité , Des sables africains l'espace solitaire , Qu'un limpide ruisseau jamais ne désaltère : Que l'ardeur du climat , la soif de ces déserts Embrase vos tableaux et brûle dans vos vers ; Que l'hydre épouvantable à longs plis les sillonne ; Que , gonflé du poison dont tout son sang bouillonne , L'affreux dragon s'y dresse , et de son corps vermeil Allume les couleurs aux rayons du soleil : Livrez à l'ouragan cette arène mouvante ; Que le tigre et l'hyène y portent l'épouvante , Et que du fier lion la rugissante voix Proclame le courroux du monarque des bois.
Tantôt vous nous portez aux limites du monde , Où l'hiver tient sa cour, où l'aquilon qui gronde
Sans cesse fait partir de son trône orageux
Et le givre piquant et les flocons neigeux ,
Et des frimas durcis les balles bondissantes ,
Sur la terre sonore au loin retentissantes.
Tracez toute l'horreur de ce ciel rigoureux ,
Que tout le corps frissonne à ces récits affreux.
Mais ces lieux ont leur pompe et leur beauté sauvage :
Du palais des frimas présentez-nous l'image ;
Ces prismes colorés , ce luxe des hivers ,
Qui , se jouant aux yeux en cent reflets divers ,
Brise des traits du jour les flèches transparentes ,
Se suspend aux rochers en aiguilles brillantes,
Tremble sur les sapins en mobiles cristaux ,
D'une écorce de glace entoure les roseaux ,
Recouvre les étangs , les lacs , les mers profondes ,
Et change en bloc d'azur leurs immobiles ondes ;
Eblouissant désert , brillante immensité ,
Où, sur son char glissant légèrement porté,
Le rapide Lapon court , vole , et de ses rennes ,
Coursiers de ces climats, laisse flotter les rênes.
Ainsi vous parcourez mille sites divers : Mais bientôt , revenu dans des climats plus chers , Plus doux dans leur été , plus doux dans leur froidure , Et d'un ciel sans rigueur molle température , Vous nous rendez nos prés , nos bois , nos arbrisseaux , Les nids de nos buissons , le bruit de nos ruisseaux , Nos fruits qu'un teint moins vif plus doucement colore, Notre simple Paies , notre modeste Flore ; Et , pauvre de couleurs , mais riche de sa voix , Le rossignol encore enchantera nos bois.
Mais n'allez pas non plus toujours peindre et décrire : Dans l'art d'intéresser consiste l'art d'écrire.
Souvent dans vos tableaux placez des spectateurs ,
Sur la scène des champs amenez des acteurs ;
Cet art de Tintérêt est la source féconde.
Oui,rhommeauxyeuxderhommeestrornementdumonde:
Les lieux les plus rians sans lui nous touchent peu ;
C'est un temple désert qui demande son dieu ;
Avec lui , mouvement , plaisir , gaîté , culture ,
Tout renaît , tout revit : ainsi qu'à la nature
La présence de l'homme est nécessaire aux arts ;
C'est lui dans vos tableaux que cherchent nos regards.
Peuplez donc ces coteaux de jeunes vendangeuses.
Ces vallons de bergers , et ces eaux de baigneuses ,
Qui , timides , à peine osant aux flots discrets
Confier le trésor de leurs charmes secrets ,
Semblent en tressaillant , dans leurs frayeurs extrêmes ,
Craindre leurs propres yeux , et rougir d'elles-mêmes ;
Tandis que , les suivant sous le cristal de l'eau,
Un Faune du feuillage entr'ouvre le rideau.
Tantôt, de la pitié prenant le doux langage. Peignez en vers touchans les malheurs du village : Montrez-nous l'ouragan et ses noirs tourbillons De leur naissant espoir dépouillant les sillons ; Les torrens destructeurs , la grêle impitoyable , Et ce fléau cruel , cent fois plus effroyable , Qui désole les champs , dépeuple les hameaux , Et tourmente à la fois l'homme et les animaux , La corvée ! A ce nom les cabanes gémissent ^ , Les fruits sont desséchés , les moissons se flétrissent. Mais pourquoi ce concours, ces urnes, ces billets? Ah ! Mars vient demander des soldats à Cérès. Dans le cirque fatal le village s'assemble : Les noms sont agités ; tout attend et tout tremble :
Chaque père en secret déjà se sent frémir ; Quelles sœurs vont pleurer? quelles mères gémir? Les noms sortent ! soudain sur les fronts se déploie D'un côté la douleur et de l'autre la joie ; Et tandis qu'un vieillard embrasse avec transport Son fils , son tendre fils , favorisé du sort , Le jeune infortuné que le destin condamne A d'un dernier regard salué sa cabane : Heureux si quelque jour il revient sous ses toits Au foyer paternel raconter ses exploits !
Peignez-nous ces malheurs ; mais des maux du village Gardez de prolonger la déchirante image : Et quand vous avez peint ces tableaux désolans , Offrez vite , offrez-nous des tableaux consolans : Présentez à nos yeux la douce bienfaisance Dans son réduit secret surprenant l'indigence, Prévenant ses besoins , corrigeant par ses dons Et les rigueurs du ciel et l'oubli des saisons ; Ou des jeux villageois la scène variée, Les noces du hameau , la jeune mariée , Triste et gaie à la fois , et d'un air gracieux Abandonnant sa main et détournant ses yeux.
Vous n'irez pas non plus , dans vos tableaux vulgaires , Peindre toujours des champs les fêtes populaires, Les noces de Colin , les danses sous l'ormeau : Souvent le luxe même, au modeste hameau Des champêtres plaisirs empruntant l'innocence , Y donne un air riant à sa magnificence ; Et souvent les ruisseaux, les bosquets, et les fleurs ^ De la fête des grands ont fait tous les honneurs. Ainsi quand , dérobant à l'ombre du mystère Ses talens en secret cultivés par sa mère ^
Pareille au doux rayon prélude d'un beau jour ,
La belle Géorgine apparut à la cour ,
Pour fêter son succès , d'une mère idolâtre
Le goût ne choisit pas la ville pour théâtre ;
Un jardin fut la scène , et des fleurs l'ornement, -
Le bosquet à des fleurs dut son luxe charmant ;
Les fleurs d'un temple agreste embrassaient les colonnes ,
Serpentaient en festons , s'enlaçaient en couronnes :
Que dis-je? tout prend part à ce triomphe heureux ;
Mars prête aux doux plaisirs ses fifres belliqueux ;
Le tambour retentit , les trompettes moins fières
Adoucissent le ton des fanfares guerrières :
Ici, la rame en main, de jeunes matelots
Du courant ombragé fendent gaîment les flots ;
Là , suspendue en l'air, la beauté se balance ;
Là folâtrent les jeux , ailleurs s'ouvre la danse :
La belle Géorgine , à la tête des chœurs ^ ,
Est la rose liant une chaîne de fleurs ;
Tout l'admire: sa mère elle-même s'étonne ;
C'est Diane dansant sous les yeux de Latone.
Empressé de la joindre aux Nymphes de sa cour,
L'Hymen de loin la suit et la montre à l'Amour.
Mais enfin le soir vient , et sur son char d'ébène
La nuit de ce beau jour ferme à regret la scène;
Et des pas de la danse , et des tons du hautbois ,
Déjà les derniers sons vont mourir dans les bois :
Tout part : mais d'un beau lieu , d'un beau jour, du bel âge.
Heureux , vous emportez l'attendrissante image ;
Et l'homme , et ses plaisirs , ses fêtes , ses concerts
De votre cœur ému vont passer dans vos vers.
Que si l'homme est absent de vos tableaux rustiques , Quel peuple d'animaux sauvages , domestiques ,
Courageux ou craintifs , rebelles ou soumis , Esclaves patiens ou généreux amis , Dont le lait vous nourrit, dont vous filez la laine , D'acteurs intéressans vient occuper la scène? Ceux qui de Wouvermans exerçaient les pinceaux , (^ui du riant Bererhem animaient les tableaux , Ne vous disent-ils rien? La lyre du poète Ne peut-elle du peintre égaler la palette? Ah ! soyez peintre aussi : venez ; à votre voix Les hôtes de la plaine , et des monts , et des bois , S'en vont donner la vie au plus froid paysage : Là , dès qu'un vent léger fait frémir le feuillage , Aussi tremblant que lui , le timide chevreuil Fuit, plus prompt que l'éclair, plus rapide que l'œil ; Ici , des prés fleuris paissant l'herbe abondante , La vache gonfle en paix sa mamelle pendante , Et son folâtre enfant se joue à son côté : Plus loin , fier de sa race , et sûr de sa beauté , S'il entend ou le cor ou le cri des cavales , De son sérail nombreux hennissantes rivales , Du rempart épineux qui borde le vallon , Indocile , inquiet , le fougueux étalon S'échappe, et libre enfin, bondissant et superbe , Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe , Tantôt demande aux vents les objets de ses feux , Tantôt , vers la fraîcheur d'un bain voluptueux , Fier, relevant ses crins que le zéphyr déploie , Yole, et frémit d'orgueil, de jeunesse et de joie ; Ses pas dans vos accens retentissent encor ^. Voulez-vous d'intérêt un plus riche trésor? Dans tous ces animaux peignez les mœurs humaines ; Donnez-leur notre espoir, nos plaisirs , et nos peines ,
Et par nos passions rapprochez-les de nous. En yain le grand Buffon , de leur gloire jaloux , Peu d'accord avec soi , dans sa prose divine Voulut ne voir en eux qu'une adroite machine , Qu'une argile mouvante , et d'aveugles ressorts D'une grossière vie organisant leur corps : Buffon les peint ; chacun de sa main immortelle Du feu de Prométhée obtint une étincelle : Le chien eut la tendresse et la fidélité ; Le bœuf la patience et la docilité ; Et, fier de porter l'homme , et sensible à la gloire , Le coursier partagea l'orgueil de la victoire. Ainsi chaque animal , rétabli dans ses droits , Lui dut un caractère , et des mœurs, et des lois. Mais que dis-je? Déjà l'auguste poésie Avait donné l'exemple à la philosophie : C'est elle qui toujours, dans ses riches tableaux , Unit les dieux à l'homme, et l'homme aux animaux. Voyez-vous dans Homère , aux siècles poétiques , Les héros haranguant leurs coursiers héroïques ? Ulysse est de retour ; ô spectacle touchant ! Son chien le reconnaît, et meurt en le léchant. Et toi , Virgile , et toi , trop éloquent Lucrèce , Aux mœurs des animaux que votre art intéresse ! Avec le laboureur je détèle en pleurant Le taureau qui gémit sur son frère expirant ^. Les chefs d'un grand troupeau se déclarent la guerre ; Au bruit dont leurs débats font retentir la terre , Mon œil épouvanté ne voit plus deux taureaux ; Ce sont deux souverains , ce sont deux fiers rivaux , Armés pour un empire , armés pour une Hélène , Brûlant d'ambition, enflammés par la haine;
CHANT IV. 21i
Tous deux , le front baissé , s'entrechoquent ; tous deux , De leur large fanon battant leur cou nerveux , Mugissent de douleur, d'amour, et de vengeance : Le vaste Olympe en gronde , et la foule en silence Attend , intéressée à ces sanglans assauts , A qui doit demeurer l'empire des troupeaux 7.
Voulez-vous un tableau d'un plus doux caractère ? Regardez la génisse , inconsolable mère : Hélas ! elle a perdu le fruit de ses amours ! De la noire forêt parcourant les détours , Ses longs mugissemens en vain le redemandent ; A ses cris , que les monts , que les rochers lui rendent , Lui seul ne répond point ; l'ombre , les frais ruisseaux , Roulant sur des cailloux leurs diligentes eaux , La saussaie encor fraîche et de pluie arrosée , L'herbe où tremblent encor les gouttes de rosée , Rien ne la touche plus : elle va mille fois Et du bois à l'étable , et de l'étable au bois , S'en éloigne plaintive , y revient éplorée , Et s'en retourne enfin seule et désespérée ^ : Quel cœur n'est point ému de ses tendres regrets !
Même aux eaux, même aux fleurs, même aux arbres muets, La poésie encore , avec art mensongère , Ne peut-elle prêter une âme imaginaire?
Tout semble concourir à cette illusion.
Voyez l'eau caressante embrasser le gazon , Ces arbres s'enlacer, ces vignes tortueuses Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses , Et , refusant les sucs d'un terrain ennemi , Ces racines courir vers un sol plus ami : Ce mouvement des eaux et cet instinct des plantes Suffit pour enhardir vos fictions brillantes ;
Donnez-leur donc l'essor : que le jeune bouton Espère le zéphyr et craigne l'aquilon ; A ce lis altéré versez l'eau qu'il implore ; Formez dans ses beaux ans l'arbre docile encore ; Que ce tronc, enrichi de rameaux adoptés, Admire son ombrage et ses fruits empruntés , Et si le jeune cep prodigue son feuillage , Demandez grâce au fer en faveur de son âge. Alors, dans ces objets croyant voir mes égaux , La douce sympathie , à leurs biens , à leurs maux , Trouve mon cœur sensible , et votre heureuse adresse Me surprend pour un arbre un moment de tendresse.
Il est d'autres secrets : quelquefois à nos yeux D'aimables souvenirs embellissent les lieux. J'aime en vos vers ce riche et brillant paysage ; Mais si vous ajoutez : « Là de mon premier âge » Coulèrent les momens ; là je sentis s'ouvrir » Mes yeux à la lumière et mon cœur au plaisir ; » Alors vous réveillez un souvenir que j'aime ; Alors mon cœur revole au moment où moi-même J'ai revu les beaux lieux qui m'ont donné le jour.
O champs de la Limagne ! ô fortuné séjour" ! Hélas! j'y revolais après vingt ans d'absence : A peine le Mont-d' Or, levant son front immense , Dans un lointain obscur apparut à mes yeux , Tout mon cœur tressaillit; et la beauté des lieux , Et les riches coteaux , et la plaine riante , Mes yeux ne voyaient rien ; mon âme impatiente , Des rapides coursiers accusant la lenteur, Appelait , implorait ce lieu cher à mon cœur : Je le vis ; je sentis une joie inconnue : J'allais, j'errais; partout où je portais la vue
CHAJNT IV. 273
En foule s'élevaient des souvenirs charmans : Voici l'arbre témoin de mes amusemens ; C'est ici que Zéphyr de sa jalouse haleine Effaçait mes palais dessines sur l'arène ; C'est là que le caillou , lancé dans le ruisseau , Glissait, sautait, glissait, et sautait de nouveau : Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse J'embrassais , je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas iremblans , La femme dont le lait nourrit mes premiers ans , Et le sage pasteur qui forma mon enfance I Souvent je m'écriais : Témoins de ma naissance , Témoins de mes beaux jours , de mes premiers désirs , Beaux lieux ! qu'avez-vous fait de mes premiers plaisirs !
Mais loin de mon sujet ce doux sujet m'entraîne. Vous donc, peintres des champs , animez chaque scène ; Présentez-nous, au lieu d'un site inanimé, Les lieux que Ton aima , ceux où l'on fut aimé ; D'autres fois , du contraste essayant la puissance , Des asiles du vice à ceux de l'innocence Opposez les tableaux terribles ou touchans ^ Et des maux de la ville embellissez les champs.
Du haut de ces coteaux d'où Paris nous découvre Ses temples , ses palais , ses dômes , et son Louvre , Sur ces grands monumens arrêtant vos regards , Là régnent, dites-vous, l'opulence et les arts ; Là le ciseau divin , la céleste harmonie , Les écrits immortels où s'empreint le génie , Amusent noblement la reine des cités.
Mais bientôt, oubliant ces trompeuses beautés , Là régnent , direz-vous, l'orgueil et la bassesse , Les maux de la misère et ceux de la richesse ;
Là, sans cesse attirés des bouts de l'univers,
Fermentent à la fois tous les vices divers :
Là, sombre, et dédaignant les plaisirs légitimes,
Le dégoût mène au vice , et l'ennui veut des crimes ;
Là le noir suicide , égarant la raison ,
Aiguise le poignard et verse le poison :
Là règne des Laïs la cohorte effrénée ,
Honte du célibat , fléau de l'hyménée ;
Là, dans des murs infects, asiles dévorans,
La charité cruelle entasse les mourans :
Là des fripons gagés surveillent leurs complices '°,
Et le repos public est fondé sur des vices :
Là le pâle joueur, dans son antre infernal ,
D'un bras désespéré lance le dé fatal.
Que d'enfans au berceau délaissés par leur mère !
Combien n'ont jamais vu le sourire d'un père !
Que de crimes cachés ! que d'obscures douleurs !
Combien coule de sang ! combien coulent de pleurs !
La nature en frémit. Mais bientôt vos images
Nous rendent les ruisseaux , les gazons , les ombrages ,
Ce contraste puissant les embellit pour nous ;
L'ombrage , les ruisseaux, les zéphyrs sont plus doux ;
Et le cœur, que flétrit ce séjour d'imposture ,
Revient s'épanouir au sein de la nature.
Ainsi lorsque Rousseau , dans ses bosquets chéris ,
Du bout de son allée apercevait Paris ^^ ,
« De vices , de vertus effroyable mélange ,
» Paris, ville de bruit , de fumée et de fange ;
» TroD heureux, disait-il , qui peut loin de tes murs
» Fuir tes brouillards infects et tes vices impurs ! »
Et soudain , revenant dans ses routes chéries ,
Il promenait en paix ses douces rêveries.
Hélas ! pourquoi faut-il que celui dont les chants Enseignent l'art d'orner et d'habiter les champs , Ne puisse encor jouir des objets qu'il adore ? O champs ! ô mes amis ! quand vous verrai-je encore ? Quand pourrai-je , tantôt goûtant un doux sommeil , Et des bons vieux auteurs amusant mon réveil , Tantôt ornant sans art mes rujîtiques demeures , Tantôt laissant couler mes indolentes heures , Boire l'heureux oubli des soins tumultueux , Ignorer les humains , et vivre ignoré d'eux *^ !
Vous , cependant , semez des figures sans nombre ; Mêlez le fort au doux et le riant au sombre : Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton ; Ainsi que par les mots exprimez par le son : Peignez en vers légers l'amant léger de Flore ; Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore : Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner ? Le vers tumultueux en roulant doit tonner ; Que d'un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine , Chaque syllabe pèse , et chaque mot se traîne ; Mais si le daim léger bondit , vole et fend l'air , Le vers vole et le suit , aussi prompt que l'éclair ^^ : Ainsi de votre chant la marche cadencée Imite l'action et note la pensée.
Mais, malgré ces travaux, trop heureux si toujours Vous aviez à chanter les beaux lieux , les beaux jours ! Mais lorsque vous dictez des préceptes rustiques , C'est là qu'il faut ouvrir vos trésors poétiques : Un précepte est aride , il le faut embellir ; Ennuyeux , l'égayer ; vulgaire , l'ennobîir. Quelquefois , des leçons interrompant la chaîne , Suspendez votre course ; et , reprenant haleine ,
AU lecteur fatigué présentez à propos D'un épisode heureux l'agréable repos.
Homère , en décrivant les soins du labourage , Offre de ce précepte une charmante image ; Chaque fois que du bœuf pressé de l'aiguillon Le conducteur, lassé , touche au bout du sillon , Chaque fois d'un vin pur abreuvé par son maître , Il retourne gaîment à son labeur champêtre : Ainsi, par la douceur de vos digressions, Faites boire l'oubli des austères leçons ; Puis, suivez votre course un instant suspendue , Et de votre sujet parcourez l'étendue.
Mais pourquoi ces conseils tracés si longuement? Ahl pour toute leçon j'aurais dû seulement Dire , Lisez Yirgile : avec quelle harmonie Aux rustiques travaux il instruit l'Ausonie ! De la scène des champs s'il m'offre le tableau , Que ses pinceaux sont vrais ! le limpide ruisseau Où le berger pensif voit flotter son image , Rend moins fidèlement les fleurs de son rivage ; S'il me peint les bergers, leurs amours , leurs concerts , L'âge d'or tout entier respire dans ses vers. Lisez Virgile : heureux qui sait goûter ses charmes ! Malheureux qui le lit sans verser quelques larmes ! Lorsque sa voix si douce en des sons si touchans S'écrie : Heureux vieillard , tu conserves tes champs ! Combien il m'intéresse à ce vieillard champêtre Ce verger qu'il planta , ce toit qui le vit naître , J'y crois être avec lui; le tendre tourtereau, Et l'amoureux ramier roucoulant sous l'ormeau , Sur la saussaie en fleur l'abeille qui bourdonne , Les airs qu'au haut des monts le bûcheron fredonne ,
CHANT lY. 277
Ces bois , ces frais ruisseaux ! 4h ! quel peintre eut jamais De plus douces couleurs et des tableaux plus vrais ? Mais qu'entends-je? quels sons! A.h! c'est Gallus qui ghanle ; 11 chante Lycoris , sa Lycoris absente : Sa voix pour Lycoris conjure les frimas D'émousser leurs glaçons sous ses pieds délicats. Dieu du chant pastoral , ô Virgile , ô mon maître , Quand je voulus chanter la nature champêtre , Je l'observai; j'errais avec des yeux ravis Dans les bois , dans les prés : je te lus , et je vis Que la nature et toi n'étaient qu'un. Ah ! pardonne Si , fier de ramasser des fleurs de ta couronne , J'essayai d'imiter tes tableaux ravissans ! Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens ! Mais ils ont animé mes premières esquisses , Et , s'ils n'ont fait ma gloire , ils ont fait mes délices.
Mais, hélas ! que nos temps , nos destins sont divers ! Sur l'autel de Cércs quand tu portas tes vers , La douce agriculture avait repris ses charmes , Les beaux-arts renaissaient , Mars déposait ses armes , Thémis rétablissait ses autels renversés , Le pouvoir rassemblait ses faisceaux dispersés ; Et , réparant ses maux dans une paix profonde , Rome enfin respirait sur le trône du monde : Et nous, infortunés que proscrivent les dieux ^^ , L'orageux avenir se noircit à nos yeux : La France , malheureuse au milieu de sa gloire , Mêle un cri de détresse à ses chants de victoire ; Près d'elle sont assis , sur son char inhumain , D'un côté le triomphe , et de l'autre la faim; Et quand le monde entier est ébranlé par elle , Elle-même en ressent la secousse cruelle :
Auprès de son trophée on creuse son cercueil : Ses succès sont un piège , et ses fêtes un deuil ; Et la guerre étrangère , et la guerre intestine , De ma triste patrie achèvent la ruine.
Tel s'abîme un vaisseau battu des flots grondans , Le vent siffle au dehors, le feu court au dedans... Où sont ses arts , ses ports , et ses îles fécondes ? Son sang- a des deux mers décoloré les ondes ; Deux mondes à Tenvi s'enivrent de fureurs. Levant trop tard au ciel ses yeux mouillés de pleurs , L'humanité tremblante à ses malheurs succombe ; L'enfance est sans berceau , la vieillesse sans tombe ; Le besoin frappe en vain au seuil de l'amitié , Hélas ! l'excès des maux a détruit la pitié î Quel amas de complots , de vengeances , de crimes ! Que d'illustres proscrits î quelles grandes victimes I Tu meurs , ô Lamoignon ! toi dont l'austère voix Plaida cent fois la cause et du peuple et des lois ! Tu meurs avec ta fille , et sa fille avec elle ; Chacune de ces morts rend ta mort plus cruelle : Trois générations en un jour ont péri.
Et toi que j'aimais tant , toi dont je fus cliéri , Dont le cœur fut si bon , l'esprit si plein de charmes , Pour qui mes tristes yeux ont épuisé leurs larmes, O Thiars *^ I tu n'es plus ! mais du moins avant toi Ton amie avait fui de ce séjour d'effroi '^ ; D'incroyables douleurs terminèrent sa vie ; Par la main des bourreaux la tienne fut ravie : Mais l'amitié vous pleure , et doute de vous deux Qui fut le plus aimable et le plus mallieureux. Vous qui leur survivez , déplorables familles ,
Parlez , n'altendez pas que vos fils , que vos filles , Traînés sur l'échafaud , ou frappés dans vos bras , De leur père , en mourant , avancent le trépas. Attendez que le ciel ait apaisé l'orage ; Alors , rentrés au port et rendus au rivage , Tranquilles , vous vivrez où vivaient vos aïeux.
Mais, dieux] quel triste aspect s'en va frapper vos yeux? Vos bois livrés au fer, vos fermes embrasées , Sous leurs combles brùlans vos maisons écrasées ! Vos regards affligés redemandent en vain Le verger, le bosquet que planta votre main ; Tout est détruit. Ainsi lorsque des mains barbares De l'hirondelle absente ont ravagé les lares , Malheureuse , elle pleure , et , poussant de longs cris , Vient et revient sans cesse à ces tristes débris. Consolez-vous pourtant et calmez vos alarmes; Un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes ; Un jour à vos enfans , dans des momens plus doux , Vous conterez vos maux : Ici , leur direz-vous , Des deux monstres d'Arras les barbares cohortes De ces murs investis enfoncèrent les portes , Et la horde nocturne , assiégeant mon sommeil , Des torches de la mort éclaira mon réveil : Là je luttai long-temps , et ma main paternelle Arracha votre sœur à leur main criminelle : Là, les cheveux épars , errant sous ces lambris, Votre mère enlevait quelques tristes débris : Par cette brèche heureuse on sauva mon vieux père , Du haut de ce balcon votre malheureux frère Vint tomber tout sanglant à mes yeux pleins d'effroi , Et son sang, justes dieux ! rejaillit jusqu'à moi :
Là-bas , dans ce vallon , et sous ce chêne sombre ,
Nos parens , nos amis s'assemblèrent dans l'ombre :
Là , tremblante et craignant le retour du soleil ,
Au milieu de la nuit la frayeur tint conseil ,
Et n'eut, prête à chercher les terres étrangères,
Que le choix de l'exil et celui des misères :
Là , pressés l'un par l'autre , et les larmes aux yeu\ ,
Un long embrassement attendrit nos adieux.
Que de fois en marchant mes douleurs m'arrêtèrent !
Que de fois vers ces murs mes yeux se détournèrent !
Et sur ces toits chéris , objets de mes regrets ,
De la flamme en pleurant suivirent les progrès !
Et quand vous conterez votre longue infortune ,
Les tourmens de l'espoir et l'attente importune ,
Votre vie inquiète et vos destins errans ,
Et dans un seul exil tant d'exils différens ;
Cette patrie , objet de crainte et de tendresse ,
Sans cesse se montrant et vous fuyant sans cesse ;
Ces lambeaux , ce pain noir, et ces tristes secours
Qui prolongeaient vos maux en prolongeant vos jours ;
Quand vous peindrez la faim dans ses accès funestes
D'un luxe évanoui vous arrachant les restes ;
La beauté délicate aux plus rudes métiers
Dévouant sa faiblesse ; ailleurs , de vieux guerriers
Echangeant pour du pain , en les baignant de larmes ,
Ces croix , prix de leur sang et l'honneur de leurs armes ;
Vous-mêmes d'un peu d'or, cher et dernier débris ,
Dépouillant le portrait d'une fille, d'un fils;
Hélas ! et pour nourrir leur mère infortunée ,
Livrant jusqu'à l'anneau que bénit l'hyménée :
Vous verrez vos enfans , ressentant vos douleurs ,
CHANT IV. :î81
Se jeter dans vos bras pour y cacher leurs pleurs ; Mais bientôt vous rirez de leurs tendres alarmes, Et par un doux baiser effacerez leurs larmes.
Cependant , revenus d'un exil rigoureux , Oubliez , il est temps , ces tableaux douloureux : De vos champs, de vos bois , réparez les ravages. Et toi , qui m'appris l'art d'orner les paysages , Muse , viens effacer ces vestiges de deuil I Que des touffes de rose embrassent ce cercueil : Le long de ces remparts , autour de ces murailles , Qu'a noircis de ses feux le démon des batailles , Courez , tendres lilas , courez ,, jasmins fleuris . De vos jeunes rameaux égayez ces débris ; Que la vigne en rampant gagne ces colonnades , Monte à ces chapiteaux , et pende à ces arcades , Et qu'un voile de fruits , de verdure et de fleurs , Cache ces noirs témoins de nos longues fureurs. Hélas ! et que n'en peut la sanglante mémoire , Ainsi que de ces murs , s'effacer de l'histoire *" î
Et vous , peuple des champs , vous de qui tant de fois Nous portâmes la plainte aux oreilles des rois ; Parlez : qu'avez-vous fait de vos vertus antiques? D'où vient que j'aperçois sous vos chaumes rustiques Ce faste , ces débris de châteaux dépouillés? Pourquoi ces ornemens dont vos murs sont souillés? Quel fruit vous revient-il de ces pompes cruelles? Ah I les remords chez vous sont entrés avec elles I Et ce lit fastueux , dépouille des palais , Ne vaut pas l'humble couche où vous dormiez en paix.
Ainsi je célébrais d'une voix libre et pure L'innocence , les champs , les arts et la nature.
Veuillent les dieux sourire à mes agrestes sons ! Et moi, puissé-je encor, pour prix de mes leçons , Compter quelques printemps, et dans les champs que j'aime Vivre pour mes amis , mes liv res , et moi-même '
FIN DU QUATRIEME ET DERNIER CHAiNl
, Il part, vole, arrive; l'ennui
Le reçoit à la grille , et se traîne avec lui.
* (rt) Nous citons ici les vers d'Horace , dont ceux-ci sont rimitation.
« lidem cadem possunt horam durare probantes?
» Nullus in orbe sinus Baiis praelucet amœuis,
» Si dixit dives, lacus et mare sentit amorem
» Festinantis heri , oui si vitiosa libido
» Fecerit auspicium , cras ferramenta Theanum
» ToUetis, fabri. Lectus genialis in aula est?
» Nil ait esse prius, melius nil cœlibe vita :
» Si non est, jurât benè solis esse maritis.
» Quo teneam vultus mutantem Protea nodo ? »
HoRAT. Epistolaru7n, lib. T, ep. i, v. 82.
» Quel peuple est par nos rois menacé d'être libre?
Allusion aux sept cents rois de la Convention , et aux étranges bienfaits de la liberté, dont ils menaçaient en effet les peuples.
5 Ou le brochet glouton qui dépeuple les eaux?
* Quelques uns de ces vers sont imités de la Foret de IVindsor^ par Pope , ainsi qiie quelques autres vers de la description de la chasse le sont du poète Denham.
4 De ses assassins même attendrissent les cœurs.
On trouve des descriptions de la chasse dans le neuvièrae chant des Mois , de lloucher; dans le seizième livre du Prœdium jmsticum , de Vanière, et dans les Saisons y de Saint-Lambert et de Thomson, chant de Y Automne.
5 Amusent leur exil, et chantent leur retour
* Ces vers fureîit récités à l'Académie le jour où M. de Males-
(a) Les notes qui appartiennent à Delille sont désignées par un astérisque: tt les autres sont des premiers éditeurs.
herbes, reçu dans ce corps, et M. de Choiseul , qui assistait à cette réception, paraissaient, après leur exil, en public pour la première fois. Le public les nomma tous deux par ses applaudissemens.
6 Son meuhle accoutumé, ses livres favoris.
* On sait avec quelle grâce et quelle attention le roi de Pologne, Stanislas Poniatowsky, reçut la célèbre madame Geoffrin. Elle retrouva, en arrivant dans l'appartement qui lui était destiné, les mêmes meubles , les mêmes tableaux , les mêmes livres qu'elle avait laissés dans son appartement à Paris , et l'amitié attentive qui avait présidé à cet arrangement et l'étonnement agréable qu'il lui causa, ne fut pas un des moindres plaisirs qu'elle goûta dans ce voyage.
7 L'âme de son ami dans l'odeur d'une rose.
* Cette idée est tirée d'un voyage de Suisse; et, quoiqu'elle ait été déjà employée plusieurs fois, elle est si intéressante et si doucement mélancolique, que l'auteur a cru devoir la reproduire. « Autour de M l'église (dit M. Robert, Voyage dans les treize cantons suisses y » tome II, page 231), des tombes couvertes d'œillets cultivés par >> les mains d'une fille, d'un frère, d'un fils, d'une épouse, ou par » celles d'un ami , me peignaient d'une manière attendrissante la sen- » sibilité des cœurs qui ne sont point émoussés par des jouissances )) factices, ni dégradés par de mauvaises institutions. Le temps des w œillets est-il passé , on y substitue d'autres fleurs , suivant la sai- » son, et tous les villages du canton montrent le même attachement » pour leurs proches. »
8 L'écho redit mon nom , mon hommage et mes vers.
* Pour l'intelligence de ce passage, nous plaçons ici deux lettres déjà imprimées, il y a plusieurs années dans différens journaux.
LETTRE DE MADAME LA PRINCESSE CZARTORINSKA A M. l'aBBÉ