Oeuvres de Delille
L'auteur de ce poëme ne se dissimule pas toutes les haines que doit lui attirer sa publication : il attaque un million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs barbares. Aucun regret ni aucun ressentiment personnels n'ont conduit sa plume ; il ne s'est jamais permis aucune satire , il n'a répondu à aucune ; et , quand il a réfuté quelques critiques de ses ouvrages, c'était moins pour les justifier que pour dissiper quelques préjugés littéraires, ou pour répandre quelques principes de goût trop méconnus. Il opposera la même impassibilité au déchaînement dont on le menace : de pareilles attaques ne peuvent effrayer celui qui, sous les couteaux de Robespierre , refusa un hymne pour l'Étre-Supréme , qu'outrageaient ses hommages , que calomniait son existence, et qu'a trop tard justifié son supplice.
Si l'on avait réuni les voix de ceux dont il défend la cause , peut-être cet ouvrage n'aurait point vu le jour ; mais un homme profondément indigné de l'injustice
I. Celle préface, composée par Delille en iSov. , cl publiée à Londres à la même époque, fui supprimée dans l'édition qui parut alors à Paris, ainsi que plusieurs passages du poëme, qui ont été rétablis dans les nouvelles éditions.
ne consulte ni les oppresseurs , ni les opprimés ; il écoute riiumanilé et la justice. A ces motifs s'est joint le souvenir ineffaçable de ce qu'il doit à ses aug-ustes bienfaiteurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour eux dans les temps de leur prospérité , et qu'il leur a fidèlement conservé dans leur infortune : rien ne meurt pour les cœurs reconnaissans.
Ce poëme n'est pas , comme on pourrait le croire , un ouvrage purement de circonstance. L'auteur, dans le premier chant, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux , les serviteurs , les parens , les amis , et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensibles. Il contient deux épisodes d'un genre et d'un caractère différens : dans l'un , l'auteur a peint avec des couleurs plus sombres, et d'une manière plus énergique, les misères de la ville; dans l'autre, avec des teintes plus douces , la misère des campagnes , où elle se montre moins effrayante et moins hideuse. Le lieu même de la scène demandait un ton différent. De ces deux épisodes, l'un est un fait réel assez intéressant pour que le célèbre Danloux se soit proposé, d'après la lecture que l'auteur lui en a faite , de lui consacrer l'admirable talent qui a rendu si touchant son beau tableau de la Vestale , auquel toute l'Angleterre a couru. Le second épisode est tout entier d'imagination.
Le second chant a pour objet la pitié des gouvernemens , exercée dans les établissemens publics de justice et de charité, dans les prisons, dans les hôpitaux civils
el militaires, clans les guerres de peuple à peuple, et même dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui présente un des plus inléressans et des plus terribles tableaux que pût tracer la poésie ; celui de deux camps français de la Vendée, volant l'un vers l'autre dans un moment de trêve ; toutes les animosités oubliées , toutes les fureurs suspendues , la nature et le sang reprenant leurs droits; chacun reconnaissant, embrassant son ami , son parent , le compagnon de son enfance; et, au milieu de cet attendrissement et de cette allégresse universelle , le signal terrible du retour à leurs drapeaux parricides , et du renouvellement des massacres.
Le troisième chant a pour sujet la pitié dans les temps orageux des révolutions , et c'est là que le poëme prend davantage la couleur d'un ouvrage de circonstance ; mais l'auteur a eu soin d'attacher tous les détails à des idées générales ; il a cherché les sources de la pitié, il les a trouvées dans la grandeur déchue, dont on mesure les malheurs par la hauteur de sa chute ; dans le spectacle de la beauté malheureuse et de la vertu proscrite, de la vieillesse et de l'enfance persécutées. Les détails et les récits ne sont que l'application des faits aux principes, et des effets aux causes.
La peinture des malheurs inouïs de la plus auguste et de la plus infortunée des races royales , est naturellement amenée par l'expression des différens genres de pitié qu'inspirent les différens malheurs; car, par une
incroyable fatalité, cette famille offre la réunion lamentable de tous les désastres qui peuvent affliger une maison royale, après huit cents ans de gloire et de prospérité. Il y avait dans ce sujet un grand écueil à éviter ; c'est la monotonie horrible de ces scènes innombrables de supplices et de massacres. Pour donner quelque variété à ces terribles peintures, l'auteur a tâché d'y mêler quelquefois , sans disparate , des images douces et même riantes. Ainsi , dans la description de la mort tragique de l'infortuné duc de Brissac , après ce vers :
Ah! dans re lemps l)arbare, Qui n'aime à retrouver une vertu si rare?
l'auteur ajoute :
Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur Dans un désert biùlant rencontrent une fleur; Avec moins de transport , des flancs d'un roc aride , l.'œil charmé voit jaillir une source limpide.
De même , dans la peinture du règne de la terreur , il a interrompu un instant cette longue suite de meurtres abominables par ces vers d'un ton plus doux et d'une couleur moins lugubre :
Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence
A qui l'obscurité garantit l'indulgence!
El (ju'iniporle au pouvoir, qu'auprès de ces troupe;iuv
Le bergei- enfle en paix ses rusticpies pipeaux ?
Qu'importe le mortel dont la table champêtre
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?
C'est dans la même intention que l'auteur a ajouté ici le juste éloge des femmes qui, presque toutes, sont montées sur l'échafaud avec un courante dont l'histoire offre à peine quelques exemples, cités sans cesse et rarement imités. Enfin , pour varier encore cet épouvantable tableau de la plus effroyable époque du genre humain , il a terminé ce chant par la description d'une fête champêtre, instituée en l'honneur de ces douze filles de Verdun , également intéressantes par leur vertu et leur beauté , toutes immolées dans un même jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière si touchante ce mot charmant d'un Grec après une bataille où la jeunesse athénienne périt en foule : Vannée a perdu, son printemps. Par cette description naturellement amenée, le lecteur consolé passe avec plaisir et sans secousse des massacres à une fête ; de la terreur des échafauds aux spectacles délicieux des bocages , des fleurs et du printemps. Plus ces images sont inattendues, plus l'effet en est sûr.
Dans le quatrième chant, enfin, il a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'émigration. Là se trouvent encore des idées générales de justice et de morale, opposées au despotisme et à la tyrannie. On lira dans ce chant un épisode intéressant par sa nouveauté : c'est l'histoire de deux jeunes époux qui , voulant fuir bien loin du spectacle douloureux de leur patrie opprimée et sanglante, se sont établis sur les bords de l'Amazone, y ont porté les arts et les productions de leur patrie , y sont devenus constructeurs ,
cultivateurs et fermiers. L'auteur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode , imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ouvrage, apprit avec étonnement que ce récit n'était point une vaine fiction, mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une famille distinguée : seulement le lieu de la scène est différent, et le poète se trouve avoir placé dans l'Amérique méridionale un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.
Il se hâte de répondre à ceux dont les incroyables et pacifiques invitations à la patience et à l'oubli de nos calamités accusent d'avance cet ouvrage , destiné à en perpétuer le souvenir, en traduisant dans leur véritable sens les déclamations de ces hommes modérés , et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner euxmêmes.
Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes calamités ? Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous ces tombeaux ? Une révolution qui devait enrichir les brigands, comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne des monarchies : dans cet écroulement subit, des hommes avides se sont emparés des dépouilles ; n'allez pas leur disputer des richesses con- ([uiscs par leur audace, et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées, sur les convois, sur les tentes, sur les magasins ; et, ce
DE L'AUTEUH. 0
qui est plus courageux encoi'e, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés ; des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle ; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardez-vous de troubler leur jouissance; que tant de sang ne soit pas perdu. Ralliez- vous au gouvernement, disent d'autres encore : il faut l'aimer, car il est terrible ; il faut le servir, car il peut vous perdre. Ainsi parlent ces apologistes complaisans de tout ce qui a fait nos malheurs ; et leurs déclamations ressemblent au bruit des tambours et des cymbales qui, dans les sacrifices humains, empêchaient d'arriver aux oreilles des mères les cris des enfans égorgés ou précipités dans les flammes. Eh quoi! la plainte n'est-elle plus le droit du malheur? Espérezvous étouffer, par vos conseils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans doute la haine doit se taire, mais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques, comme celle des corps physiques, produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines, et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de l'avenir ; c'est l'instruction des empires et des siècles. Pouvez-vous bien nous envier jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs? Vous avez vaincu : régnez par la force ; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, mais n'insultez pas; ne commandez pas le silence à la douleur, et la résignation au désespoir.
On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands bouleversemens dans les vieux empires, un des plus funestes, des moins remarqués, c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier livre des Géorgiques, l'auteur s'est toujours reproché tl'avoir infidèlement traduit quelques mots dont le sens profond n'est pas assez senti :
Ubi fas versum atque nefas.
dit Virgile : le bien el le mal sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, on pouvait distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une fois détruite par la violence, l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns voulaient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté, les autres la dictature. Les limites une fois arrachées, personne ne sait plus où les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines; les vaincus abhorrent les vainqueurs; ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste; les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent, sous leurs débris , et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages : tout est inquié-
tude, animosité, désordre, fureur. Le parti écrasé, qui avait oublié ses injures, saisit avec ardeur Toccasion de la vengeance, jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement aux pieds du vainqueur, qui, bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance, s'arme, contre un peuple avili et par sa révolte et par la servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il inspire. Rempnblicamfessam civilibus odiis ^uguslus Cœsar exccpil.
Quippe ubi fas vcrsuiii alque nelas.
Trop long-temps ont grondé les foudres de la guerre ; Trop long-temps des plaisirs, corrupteurs de la terre, La mollesse écouta les sons voluptueux : Maintenant, des bons cœurs instinct affectueux, Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire ; Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre ; Viens prêter à mes vers tes sons les plus touchans : C'est pour toi que je chante; inspire donc mes cliants. Puissent-ils, consolant cette terre où nous sommes, Etre approuvés des dieux, être bénis des hommes, Apprivoiser le peuple, intéresser les rois. Rendre à l'heureux des pleurs, au malheureux ses droits !
Glqrieux attribut de l'homme, roi du monde, La Pitié, de ses biens est la source féconde. La force n'en fit point le roi des animaux ; Non, c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. Vers la terre courbés par un instinct servile, Ses sujets n'ont, du ciel, reçu qu'une ame vile; Conduits par le besoin et non par l'amitié. Ils sentent la douleur, et jamais la pitié. L'homme pleure, et voilà son plus beau privilège ; Au cœur de ses égaux la Pitié le protège. Nous pleurons, quand, ravie au bonheur, aux amours, La jeune vierge expire au printemps de ses jours ; Nous pleurons, lorsqu'on proie au ravisseur avide, Tombe dans le malheur un orphelin timide ;
Et, lorsqu'aux tribunaux sa modeste pudeur
De son front ingénu fait parler la candeur,
La Pitié, dans notre ame embrassant sa défense,
Du côté de ses pleurs fait pencher la balance.
Un instinct de pitié nous apprend à gémir,
D'un péril étranger nous force de frémir.
Que dis-je? du malheur la touchante peinture
Exerce son pouvoir sur l'ame la plus dure.
Nous pleurons, quand Poussin, de son adroit pinceau
Peint les jours menacés de Moïse au berceau ;
Nous pleurons, quand Danloux, dans la fosse fatale •
Plonge, vivante encor, sa charmante Yestale :
Vers sa tombe avec elle il conduit la Pitié ;
On ne voit que ses maux, son crime est oublié.
La Pitié, doux portrait de la bonté divine,
Ptappelle les mortels à leur noble origine.
IMalheur aux nations qui, violant nos droits.
De la Pitié touchante ont étouffé la voix !
L'autel de la Pitié fut sacré dans Athènes. ^
L'intérêt mieux instruit bénit ses douces chaînes.
Elle inspire les arts, elle adoucit les mœurs,
Et le cœur le plus dur s'amollit à ses pleurs.
C'est peu : du genre humain douce consolatrice, 13c la société tu fondas l'édifice !
Oui, ce fut sur la foi de ce doux sentiment. Plus puissant que les lois, plus fort que le serment, Que les hommes, fuyant leurs sauvages asiles, Joignirent leurs foyers dans l'enceinte des villes. Là, vinrent les mortels, dans les forêts épars. Sous de communes lois, dans les mêmes remparts, Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes, S'aider de leurs talens, de leurs biens, de leurs ariues;
Et, rapprochés entre eux par un besoin pareil,
S'assurer l'un a l'autre un paisible sommeil.
Mais bientôt tout changea : la fortune inégale
Vint assigner aux rangs leur utile intervalle.
Auprès de la richesse on vit la pauvreté,
Près des tristes besoins la molle oisiveté ;
Alors vint la Pitié, seconde providence :
Dans les riclies monceaux qu'entassa l'opulence,
La Pitié préleva la part de l'indigent ;
Le luxe fut humain , le pouvoir indulgent ;
Des cœurs compatissans la tristesse eut des charmes ;
Les larmes dans les yeux rencontrèrent des larmes;
Et, plaçant le bonheur auprès de la bonté,
La vertu fut d'accord avec la volupté.
Tel fut l'ordre du monde, et l'arrêt des dieux mêmes.
Mortels, obéissez à ces décrets suprêmes :
Ecoutez la Pitié, secourez vos égaux.
Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux !
Enfin, tout ce qui vit sous votre obéissance
Doit sentir vos bienfaits, bénir votre puissance.
Vous donc , soyez d'abord le sujet de mes chants, O vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs ! Vous êtes nos sujets : le Dieu de la nature Vous forma, je le sais, d'une argile moins pure ; Il ne l'anima point d'un rayon immortel. Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel ; Mais au même séjour nous habitons ensemble ; Mais par des nœuds communs le besoin nous rassemble.
Pourtant, quelque intérêt que m'inspirent vos maux, Je n'irai point, rival du vieillard de Samos, 3 Répéter aux humains sa plainte attendrissante ; Je ne m'écrirai point d'une voix gémissante :
k; malheur et pitié.
« Cruels I que vous ont^fait l'innocente brebis,
Dont la molle toison a tissu vos habits ;
La chèvre qui, pendue aux roches buissonneuses.
Compose son festin de ronces épineuses?
Que vous a fait l'oiseau, dont la touchante voix
Est l'honneur du printemps et le charme des bois?
Que vous a fait le bœuf, enfant de vos domaines,
Laboureur de vos champs, compagnon de vos peines?
Barbares ! pouvez-vous, au sortir du sillon,
Quand son flanc saigne encor des coups de l'aiguillon,
Frapper du fer mortel, pour prix d'un long servage,
Son front tout dépouillé par le joug qui l'outrage!
Quoi ! les mets manquent-ils à votre avide faim?
"Voyez ces fruits pendans inviter votre main.
Pour vous mûrit le blé ; pour vous la sève errante
Yient gonfler d'un doux suc la grappe transparente.
N'avez-votis pas du miel le nectar parfumé?
Du lait, qui rafraîchit votre sang enflammé,
La vache nourricière est-elle donc avare ?
Ah! cruels, rejetez un aliment barbare.
Digne festin des loups, des tigres et des ours!
La nature en frémit. » Inutiles discours :
Dès long-temps l'habitude a vaincu la nature ;
Mais elle n'en a pas étouffé le murmure.
Soyez donc leurs tombeaux, vivez de leur trépas;
Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas :
L'Éternel le défend ; la Pitié protectrice
Permet leur esclavage, et non pas leur supplice.
Cependant je l'ai vu ; j'ai vu des animaux Courbés injustement sous d'énormes fardeaux ; L'homme s'armer contre eux; et, comme leur paresse, Par de durs traitemens châtier leur faiblesse.
.l'ai vu, les nerfs roidis et les jarrets tendus, Tomber ces malheureux sur la terre étendus. J'ai vu du fouet cruel les atteintes funestes, De leurs esprits mourans solliciter les restes; Et, de coups redoublés accablant leur langueur, Par l'excès des tourmens ranimer leur vigueur. Ah I dételez vos chars ; qu'heureux auxiliaires, Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères, O vous I que le hasai'd amène dans ce lieu : Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu ; Ainsi, portant sa part du joug qui les accable, La brute sert la brute, et l'homme son semblable. Cent fois plus criminel, et plus injuste encor, Celui dont le coursier, pour mieux prendre l'essor, Avec art amaigri, bien loin de la barrière, Sous l'acier déchirant dévore la carrière ; Et, contraint de voler, plutôt que de courir. Doit partir, fendre l'air, arriver et mourir : Des vains jeux de l'orgueil épouvantable scène I
Eh! qui peut, sans rougir de l'injustice humaine, Voir ces coursiers rivaux, ces violens efforts. De la vie à-la-fois usant tous les ressorts ; Tout leur corps en travail sous le fouet qui les presse, Ces longs élancemens, cette immense vitesse Dont l'éclair les dérobe aux yeux épouvantés ; Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés? Et pourquoi? pour qu'un fat, s'appropriant leur gloire. Sur leur corps palpitant, crie : A moi la victoire ! Ou que d'un vil pari le calcul inhumain De cet infâme honneur tire un infâme gain.
Eh ! voyez Albion, cette terre chérie, Albion, des coursiers indulgente patrie :
C'est là que, de leur race entretenant l'honneur, L'homme mstruit leur instmct et soigne leur bonheur. Avec moins de plaisir ces hordes inconstantes, Qui près de leurs coursiers reposent sous leurs tentes, D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. Le coursier est sensible à ces généreux soins : Aussi, que la carrière à ses yeux se présente, L'homme à peine contient sa fougue impatiente; Sans le fouet meurtrier, sans l'éperon sanglant, Il part, entend son maître, et l'emporte en volant; Touche le but, revient; et fier, levant la tcte. Semble, d'un pied superbe, applaudir sa conquête. Sachez donc dispenser les soins, le châtiment : Du bien comme du mal le vif ressentiment Est leur premier instinct ; et, grâce à la nature, Ainsi que le bienfait ils ressentent l'injure.
Ah! comment l'homme ingrat l'a-t-il donc oublié? A-t-on tant de malheurs et si peu de pitié? Tel ne fut point Hogarth 4 ; sa main compatissante Traça des animaux l'histoire attendrissante : De là ce noble élan, ces admirables mots D'une ame généreuse et sensible à leurs maux. Qui, voyant des coursiers torturés par leur maître, S'écrie: « O cœur barbare! homme dur, qui peut-être Au sein de ton ami plongerais le poignard, Tu n'as donc jamais vu les peintures d'Hogarth? » Suivez donc son exemple, écoutez ses maximes; Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimes.
Mais c'est à toi surtout que l'on doit la pitié, Animal généreux, modèle d'amitié, Qui, le jour et la nuit, prodiguant tes services. Gouvernes nos troupeaux, ou gardes nos hospices,
Dont l'œil nous cherche encor de ses regards mourans :
Sois donc et le sujet et l'honneur de mes chants,
O toi ! qui, consolant ta royale maîtresse , 5
Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse ;
Qui charmais ses malheurs, égayais sa prison ;
O des adieux d'un frère, unique et triste don !
Hélas ' lorsque le sort, qui lui ravit son père,
Pour comble de malheur la sépara d'un frère,
Livré seul aux rigueurs d'un destin ennemi,
Pour elle il se priva de son dernier ami.
Que dis-je? Des tyrans incroyable caprice !
Celui qui fit traîner ses parens au supplice.
Qui l'entoura de morts, l'accabla de revers.
Lui laissa l'animal, compagnon de ses fers.
Et moi, qui proscrivis leurs honneurs funéraires, ^
J'implore un monument pour des cendres si chères.
Pour toi qui, presque seul, au siècle des ingrats,
Dans les temps du malheur ne l'abandonnas pas.
Va donc dans l'Elysée, où ton ombre repose,
Jouir des doux honneurs de ton apothéose !
Je ne te mettrai point près du chien de Procris ;
J'offre un plus doux asile à tes mânes chéris :
De Poniatowsky, de sa sœur vertueuse,
Les jardins recevront ton ombre généreuse.
Là, parmi les gazons, les ruisseaux et les bois,
Tu dormiras tranquille ; et la fille des rois,
En proie à tant de maux, objet de tant d'alarmes,
Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes!
11 est pour la Pitié de'^lus dignes objets, Que Dieu fit nos égaux, et le sort nos sujets : C'est vous, qui, sous nos toits serviteurs volontaires. Par vos soins assidus inéi'itez vos salaires.
l'O MALHEUR ET PITIE.
Non que je veuille ici, prêchant l'égalité,
Dissoudre les liens de la société :
Dieu lui-même des rangs forma la chaîne immense,
Qu'un atome finit, que l'Éternel commence.
Mais n'allez pas, brisant le pacte mutuel.
De votre autorité faire un abus cruel;
Songez bien que tout homme, en servant son semblable,
Sacrifie à son maître un bien inestimable.
Sa liberté. Lui-même à vos commandemens
Soumet ses jours, ses nuits, ses heures, ses momens.
Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme
A pu dans un instant renverser un royaume ;
Si, vengeant la nature et les droits des humains.
Un esclave, autrefois, fit trembler les Romains, 7
Et de ses fers rompus se forgeant une épée.
Souleva l'Italie, et balança Pompée ;
Jugez combien le ciel jusques au fond du cœur
Grava profondément ce sentiment vainqueur.
Ne l'outragez donc pas ; payez ces sacrifices ;
Qu'on serve vos besoins, et non pas vos caprices.
Sous un air paternel cachez l'autorité.
Et mêlez la douceur à la sévérité.
Que le maître indulgent, le serviteur fidèle,
Fassent commerce entre eux de bienfaits et de zèle :
Ensemble associés par ces soins délicats,
L'un ne commande point, l'autre n'obéit pas.
Le cœur a deviné bien avant qu'on ordonne ;
Grâce à ce doux attrait où l'ame s'abandonne,
D'un côté le penchant, de l'autre la bonté
Donne à l'obéissance un air de volonté :
L'amitié rend toujours bien plus qu'on ne demande.
Mais ce que la Pitié surtout vous recommande.
CHANT r. 31
C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits : Du service et des ans allégez-lui le poids. Que chez vous son utile et noble vétërance Soit d'un long dévoûment la juste récompense. Il veut encor pour vous tout ce qu'il ne peut pas ; Son exemple vous sert au défaut de ses bras. Nestor des serviteurs, son âge leur commande, Son sourire applaudit, son regard réprimande ; Et quand son zèle, enfin, deviendrait impuissant, Verrez-vous sans pitié son déclin languissant? Pouvez-vous au besoin, par un oubli funeste. Des jours usés pour vous abandonner le reste? La Pitié le défend, et même l'équité.
Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité. Qu'il habite vos champs ; que dans ce doux asile Ses vieux ans soient heureux, et son repos utile. Et vous, quand les beaux jours vous y rappelleront. Avec délice encor vos yeux le reverront. Témoin de vos plaisirs, de vos maux domestiques, Tels que ces monumens des annales antiques. Ses vieux ressouvenirs reviendront sur vos pas ; Ils vous retraceront vos chasses, vos combats. De votre grand cartel la mémorable histoire, Ce vieux procès gagné, ce siège plein de gloire. Où vous fûtes blessé ; votre hymen, vos amours ; Et ses récits encor vous rendront vos beaux jours.
Tairai-je ces enfans de la rive africaine. Qui cultivent pour nous la terre américaine? Différens de couleur, ils ont les mêmes droits; Vous-mêmes contre vous les armez de vos lois. Loin de moi cependant ces précepteurs du moJuL', Dont la pitié cruelle, en désastres féconde,
■2-2 MALHEUR ET IMTIE.
Déchainant tout-à-coup des monstres furieux, Dans leurs sanglantes mains mit le fer et les feux ! O champs de Saint-Domingue ! ô scènes exécrables ! * Ah ! fuyez, sauvez-vous, familles déplorables ! Les tig-res sont lancés ; du soleil africain Tous les feux à-la-fois bouillonnent dans leur sein. Pour vous leur art cruel rafGna les souffrances ; Robespierre lui-même envîrait leurs vengeances. Là, des enfans portés sur la pointe des dards, De leurs noirs bataillons forment les étendards ! Ici, tombe le fils égorgé sur son père. Le frère sur la sœur, la fille sur la mère. Chaque lieu, comme nous, a son noir tribunal ; Partout la mort moissonne ; et le démon du mal. Volant d'un pôle à l'autre, et planant sur les ondes. Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes. Quelle cause a produit ces fléaux désastreux? Quelques abus des droits que vous aviez sur eux. Leur haine s'en souvint : et la noire imposture . Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir cette injure. Ah ! que les deux partis écoutent la Pitié ; Qu'entre les deux couleurs renaisse l'amitié ! Evitez qu'un excès de rigueur, d'indulgence, N'encourage l'audace, ou n'arme la vengeance ; Et que ce sol enfin, trempé de leurs sueurs. Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs.
D'un cri plus fort encore, et d'un accent plus tendre, A votre cœur énm le sang se fait entendre. Vos parens malheureux ont droit à vos secours. Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours, Alors qu'en proie aux maux qui pèsent sur leurs tètes, Le cri de leur douleur vous reproche vos fêtes ?
Ah ! le remords les venge, et leurs affreux destins Attristent vos plaisirs, et troublent vos festins. En vain la loi se tait, quand la nature exige. Voyez ces rejetons nés de la même tige : L'un regorge de sève, et cet autre, affamé, Languit privé d'un suc vainement réclamé. Mais le jardinier vient, dont la rigueur féconde Dispense également la sève vagabonde ; Et, pour alimenter leurs frères appauvris, Prive du superflu les rameaux trop nourris. Dans votre luxe, ingrats ! trompant la Providence, N'épuisez donc pas seuls votre injuste abondance ; Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits , Et corrigez le ciel , le hasard et les lois.
Eh ! cjui ne connaît pas quelle volupté pure A ce doux sentiment attacha la nature ? Fidélia le prouve, elle dont Addison A la postérité transmit l'aimable nom. 9 La mort à son enfance avait ravi sa mère ; Mais ses traits enciianteurs en offraient à son père La douce ressemblance et le vivant portrait ; De ce père chéri le cœur l'idolâtrait.
Une épouse, des sens flatte la tendre ivresse, Les fds l'ambition , les fdles la tendresse ; Et pour elles l'amour d'un père vertueux. Sans en être moins pur, est plus affectueux. Au ciseau de Scopas, même au pinceau d'Apelle, La beauté que je chante eût servi de modèle. Un amant l'adorait , tel que le dieu d'Amour L'eût choisi pour charmer les nymphes de sa cour. Elle-même admirait sa grâce enchanteresse , Mais l'amour filial étouffait sa tendresse;
Et d'un père chéri, les douleurs, les besoins,
Sans remplir tout son cœur, occupaient tous ses soins.
Son ame, dévouée à ces doux exercices,
A son vieux domestique enviait ses services ;
Les plus humbles emplois flattaient son tendre orgueil ;
Elle-même avec art dessina le fauteuil
Qui, par un double appui soutenant sa faiblesse.
Sur un triple coussin reposait sa vieillesse ;
Elle-même à son père offrait ses vétemens ,
Lui préparait ses bains, soignait ses alimens;
Elle-même à genoux ajustait sa chaussure ;
Elle-même peignait sa blanche chevelure,
Près de lui rassemblait ses meubles favoris,
Ses amis de l'enfance et ses livres chéris.
Souvent quand la beauté, méditant des conquêtes,
Se parait pour le bal , les festins ou les fêtes ;
Elle, auprès du vieillard, au coin de leurs foyers,
Ecoutait le récit de ses exploits guerriers ;
Dansait, pinçait son luth ; tantôt avec adresse
Lui chantait les vieux airs qui charmaient sa jeunesse ;
Le soir le conduisait au lieu de son sommeil,
Veillait à son chevet, épiait son réveil.
Dressait pour lui la table, et des plantes dAsie
Lui versait de sa main l'odorante ambroisie.
Vaineuient ses amis lui disaient quelquefois :
« Faut-il vivre toujours sous ces austères lois,
Et, même avant l'hymen connaissant le veuvage,
En ces pieux ennuis couler votre jeune âge ?
Hâtez-vous de saisir ces rapides instans ;
Vous les regretterez, il n'en sera plus temps.
Plus prompte tpie l'éclair, la jeunesse s'envole:
De ces tristes devoirs (ju'un époux vous console ! »
« Ah ! ma mère n'est plus, disait-elle, et sa mort D'un père en cheveux blancs m'a confié le sort. De frivoles plaisirs que la foule s'amuse ; Pour moi, mon cœur jouit des biens qu'il se refuse : Je jouis quand je vois, au sortir du sommeil , D'un rayon de gaîté briller son doux réveil ; Je jouis quand, le soir, prolongeant ma lecture, J'endors près de son lit les douleurs qu'il endure ; Je jouis quand, le jour, appuyé sur mon bras, Mes secours attentifs aident ses faibles pas. Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée, Par deux objets chéris se verrait partagée ; L'amour lui volerait une part de mes soins ; Je l'aimerais autant, je le soignerais moins. Non, j'en jure aujourd'hui par l'ombre de ma mère, Rien ne pourra jamais me séparer d'un père. » Tel était son langage. Et moi, puissent mes chants Nourrir, entretenir ces vertueux penchans ! Doux et sublime emploi du bel art que j'adore, Art charmant ! c'est ainsi que le monde t'honore , Et que du luth sacré les sons religieux Sont l'amour de la terre et les échos des cieux.
Et si c'est un ami que le malheur oppresse, Un ami! ce mot seul dit tout à la tendresse ; Vous-même à ce tribut vous vous êtes soumis : Le sort fait les parens, le choix fait les amis. Le jour qui vous unit d'une chaîne commune, L'un à l'autre engagea vos soins, votre fortune ; Et la loi d'amitié, ce doux contrat des cœurs. D'avance à votre charge a mis tous ses malheurs. Mais qui sait acquitter cette dette sublime ? Ah! c'est toi, de mes maux cojupagne magnanime,
O toi ! l'inspiratrice et l'objet de mes chants,
Qui joins à mes accords des accords si touchans ! '"
Hélas ! loi'sque mes yeux, appesantis par l'âge.
S'ouvrent à peine au jour, plus d'un charmant ouvrage
Etait perdu pour moi ; mais à ma cécité
Ta secourable voix en transmet la beauté.
Des filles de Milton qui ne sait la tendresse? i*
Je n'eus ni ses talens, ni sa lâche faiblesse :
Admirable poète, et mauvais citoyen,
Il outragea son maître, et j'ai chanté le mien. ^"^
Mais comme ce grand homme, au sein de sa famille.
En toi, dans mon exil, je retrouve une fille.
Dont l'organe enchanteur, les sons mélodieux,
Ravissent mon oreille et remplacent mes yeux.
Déjà de ton ami douce consolatrice,
Diiai-je envers les tiens ta bonté bienfaitrice,
Et comment en secret tes soins attendrissans
D'un père vertueux soulagent les vieux ans ?
Ah ! tu m'en es plus chère, et ta noble indigence
Rit plus à mes regards que la fière opulence.
Qui, répandant au loin ses flots dévastateurs,
Va soudoyer le vice, et corrompre les cœurs.
Tel un torrent fougueux, élancé des montagnes,
De ses flots débordés va noyer les campagnes ;
Tandis que dans son cours un modeste ruisseau,
Distribuant sans bruit son mince filet d'eau,
Dans le champ paternel s'insinue en silence.
Et de sa pauvreté fait naître l'abondance :
Les bois, les fruits, les fleurs, accompagnent son cours.
Ainsi, répartissant ses vertueux secours,
La tendre Pitié souffre et jouit dans les autres.
Toutefois c'est trop peu de soulager les nôtres :
L'étranger a ses droits sur un cœur généreux.
Mais ne l'oubliez pas : toujours le malheureux
Ne vient point au grand jour, dans les places publiiiues,
Etaler le tableau de ses maux domestiques.
Renfermant son secret dans le fond de son cœur,
Le malheur a sa honte et sa noble pudeur ;
Seul, et réfugié dans son asile sombre,
Aux regards indiscrets il se cache dans l'ombre.
Sachez donc le trouver dans son réduit affreux ;
Épiez les momens et les hasards heureux.
De la douce Pitié la consolante gloire,
Ainsi que le génie, ainsi que la victoire,
A ses instans choisis envoyés par le ciel ;
Sachez donc les saisir. Voyez- vous ce mortel
Qui, les yeux égarés, comme au bord d'un abîme.
Hésitant, frémissant, reculant près du crime.
Tout-à-coup emporté d'un mouvement soudain.
D'un vol dont il rougit vient de souiller sa main? i3
Il fuit : suivez ses pas ; sous le toit du coupable
Pénétrez avec lui. Quel tableau lamentable !
Des enfans demi-nus, sur la terre couchés,
Immobiles de froid, de besoin desséchés !
Menacés de la mort, si près de leur naissance,
Ils ignorent les jeux de la folâtre enfance.
Sur le sein maternel leur frère appelle en vain
Quelque gouttes d'un lait consumé par la faim.
Autour d'eux, des murs nus : hier, un encan funeste
D'un vil ameublement a dispersé le reste;
Et pour comble de maux, de leurs derniers débris
D'avides créanciers ont dévoré le prix.
Partout le dénûment, le deuil et le silence.
D'un désespoir muet domptant la violence,
Leur père à côté d'eux, triste, pâle et défait. Tourmenté par la faim, moins que par son forfait, En détournant ses yeux d'un tableau qui l'accable, Leur jette et se refuse un aliment coupable. Que leurs avides mains se disputent entre eux; Puis, d'un air, d'un regard, d'un accent douloureux, Où son cœur déchiré tout à-la-fois exprime Et l'excès de ses maux, et l'horreur de son crime : « O vous, qui violez l'asile du malheur, Etranger, venez-vous épier ma douleur?
Hé bien! venez, voyez ces enfans, cette mère : Suis-je assez malheureux d'être homme, époux et père : Hélas ! jusqu'à ce jour mon sort fut moins cruel; J'étais infortuné, mais non pas criminel. Allez, révélez tout! je bénis mon supplice; Vos lois me feront grâce en me faisant justice. Que sais-je? une autre fois mon funeste destin Peut-être d'un brigand ferait un assassin. Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même I » A ces mots, il succombe à sa douleur extrême. Vous, heureux d'adoucir l'injustice des dieux. L'or tombe de vos mains, les larmes de vos yeux; Vous consolez ses maux, vous réparez son crime, Et recueillez tout bas cette leçon sublime : M Qui prévient les besoins, prévient donc les forfaits ! » L'un s'applaudit d'avoir trouvé de vieux palais, L'autre un peuple inconnu, l'autre une lie féconde, Herschel un autre ciel, Vespuce un nouveau monde; Et vous, par un hasard plus doux pour votre cœur, Vous avez découvert et servi le malheur : JN 'abandonnez donc pas vos recherches heureuses. Mais les cris du malheur, ses plaintes douloureuses,
Au milieu des états et des rangs confondus,
Dans nos vastes cités trop souvent sont perdus.
Dans ce pompeux fracas sa voix meurt égarée;
Dans le sein des hameaux, la douleur éplorée
Moins souvent se dérobe à l'œil compatissant :
Cherchez donc, secourez le malheur innocent.
Je sais que, de nos jours, en crimes trop fertiles,
Les champs ont imité le désordre des villes ;
Le culte saint, la paix et la simplicité
Sont bannis du hameau comme de la cité.
Partout la soif de l'or, l'audace, la licence,
De son dernier asile ont chassé l'innocence ;
Et moi, qui célébrai le bon peuple des champs,
Je ne reconnais plus le sujet de mes chants.
L'esprit fort, en patois, prêche contre les prêtres;
Gros-Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres;
Plus d'un Mathieu Garo s'érige en novateur,
Lucas est usurier, Colas agioteur;
Et déjà, des cités affectant l'opulence.
Ces parvenus des champs en ont pris l'insolence.
Mais peu se sont souillés de ces excès honteux :
Plaignez le criminel, aidez le malheureux.
Que tantôt du travail l'appareil nécessaire.
Aux mains de l'industrie, écarte la misère ;
Tantôt qu'un luxe, heureux des heureux qu'il a faits,
Sous un faste apparent déguise les bienfaits ;
Tantôt de la bonté que la marche secrète
Surprenne l'indigent au fond de sa retraite.
C'est peu : les ouragans, et la grêle, et les feux,
Exercent trop souvent leurs fléaux désastreux :
Alors, ah ! c'est alors que le besoin réclame
La Pitié que le ciel imprima dans notre ame, Cette Pitié, du ciel présent consolateur, Si douce au malheureux, plus douce au bienfaiteur ! Le vertueux Mopsus en offre un noble exemple.
Du bonheur, des vertus, son chaume était le temple : L'aurore, tous les jours, le voyait le premier Quitter, pour ses travaux, son rustique foyer ; Le soir, pour son retour, sa femme vigilante Préparait du sarment la flamme pétillante ; Ses enfans l'attendaient, et briguaient sur le seuil Et son premier souris, et son premier coup-d'œil. Leurs cœurs étaient heureux, quand d'un noir incendie La flamme, dans son cours par les vents agrandie, Dévora leur cabane, et dans ses tourbillons Engloutit le produit et l'espoir des sillons. L'année avait perdu le prix de sa culture, La flamme avait détruit la semence future ; Et leurs cœurs, aux regrets mêlant le désespoir, - N'osaient se souvenir, et tremblaient de prévoir. Pour comble de malheur, ces animaux utiles. Qui paissaient dans leurs champs, ou les rendaient fertiles, Se débattant en vain sous leurs toits embrasés. Ensemble avaient péri, par leur chute écrasés. Ils pleuraient ; quand, l'honneur et l'amour du village, Le sensible Dormond, dans ce triste ravage. Source pour lui de joie ainsi que de douleurs. Vit le touchant espoir d'essuyer quelques pleurs. Tandis que sous ses toits leur misère est soignée, Dans le riant enclos d'une ferme éloignée Il prépare en secret, par un art tout nouveau. Un plaisir pour son cœtir, ])our ses veux un tableau.
Un constructeur arrive, et soudain, ô merveille !
Une maison s'élève, à leur maison pareille.
Ses murs, vieillis par l'art, offrent même coup-d'œil;
Semblable en est l'entrée, et semblable est le seuil.
C'est leur même buffet, c'est leur modeste table ;
Nombre égal d'animaux a peuplé leur étable.
Et jusque dans leur cour un nombre égal d'oiseaux
Est perché sur les toits, ou nage dans les eaux.
Seulement leur vieux coq, qu'avaient sauvé ses ailes,
Ne reconnaissait plus ses amantes nouvelles.
Le jour arrive enfin ; le couple infortuné
Vient, voit, doute s'il veille, et recule étonné :
De réduits en réduits leurs yeux charmés s'égarent.
Tel, si les grands objets aux petits se comparent,
DesTroyens, autrefois jetés sous d'autres cieux,
Ilion imité charmait encor les yeux,
Et du Xantlie sacré, sur un autre rivage,
Leurs cœurs avec transport reconnaissaient l'image :
Tel le couple admirait son chaume accoutumé.
Et son armoire antique, et son âtre enfumé ;
Et, comme ces remparts qu'Hector ne put défendre,
Leurs humbles murs aussi renaissaient de leur cendre.
De ses hochets perdus, son unique trésor,
Seul, leur plus jeune enfant se désolait encor;
On apaise ses cris. Cependant la chaumière
A repris du travail l'activité première ;
Les roseaux avec art s'enlacent aux roseaux;
J'entends tourner la roue, et rouler les fuseaux.
Là, l'heureux fondateur de l'heureuse peuplade
Aimait à diriger sa douce promenade :
Là, de ses soins touchans il recevait le prix :
Sur leur bouche, à sa vue, errait un doux souris; Et l'accent du bonheur, de la reconnaissance, Ainsi que leur hommage, était sa récompense. Tant, de l'instant propice ardente à se saisir, La bonté sait changer un désastre en plaisir !