FIN DU PREMIER CHANT
Maintenant, ô Pitié ! redouble de courage ! D'un sort plus rigoureux je vais peindre l'image. Au sein de ses amis, auprès de ses parens, Les plaisirs sont plus doux, et les malheurs moins grands Quelle douleur résiste aux soins d'une famille. Aux souris d'une épouse, aux larmes d'une fille? Je chante l'homme en proie à des maux plus cruels, Qui, loin de ses amis et des toits paternels, Perdant de ses foyers la douceur domestique, Attend ou la justice ou la pitié publique. Viens donc, ô ma Déesse ! entrons dans ce séjour, Où l'homme, dans les fers, languit privé du jour. Hélas! tandis qu'auprès de leurs jeunes compagnes, Dans les riches cités, dans les vertes campagnes, Ses amis d'autrefois amusent leurs loisirs ; Lorsque, donnant à tous le signal des plaisirs, L'airain retentissant et l'aiguille muette. Du temps qui la conduit vagabonde interprète, Marquent au laboureur la fin de ses travaux. Aux mineurs harassés une trêve à leurs maux, Appellent chaque soir la jeunesse folâtre Aux délices du bal, aux pompes du théâtre ; Ou d'un moment plus cher annonçant le retour, De l'heure fortunée avertissent l'amour ; Le temps, par la douleur, lui mesure les heures. Réduit, pour seul plaisir, dans ces noires demeures.
3i MALHEUR KT PITIÉ.
A lire quelques mots, où d'autres, avant lui,
Sur ces terribles murs ont tracé leur ennui ;
Il est seul : dans un long et lugubre silence.
Pour lui le jour s'achève, et le jour recommence;
Pour lui plus de beaux jours, de ruisseaux, de gazon
Cette voûte est son ciel, ces murs son horizon.
Son regard, élevé vers le flambeau céleste,
Vient mourir dans la nuit de son cachot funeste ;
Rien n'égaie à ses yeux sa morne obscurité,
Ou si, par des barreaux avares de clarté,
Un faible jour se glisse en ces antres funèbres.
Il redouble pour lui les horreurs des ténèbres ;
Et, le cœur consumé d'un regret sans espoir,
Il cherche la lumière, et gémit de la voir.
Toutefois, en ces lieux plus d'une cause amène Les malheureux captifs gémissant dans leur chaîne. D'un créancier cruel jouet infortuné.
L'un dans ce noir séjour soupire emprisonné. Ah ! rendez-le à son fils, à sa femme chérie : Votre luxe d'un jour peut suffire à sa vie. Dieu vous voit ; le malheur vous bénit; et ses vœux Du fond de son cachot vont retentir aux cieux. Non loin est un mortel que la mélancolie Ou l'affreux désespoir a frappé de folie : Pouvez-vous, sans pitié pour son malheur affreux, Comme un vil criminel traiter un malheureux? S'il est infortuné, faut-il être barbares ? Il est, qui le croirait? de ces parens avares Qui par les longs ennuis d'une triste prison Achèvent d'étouffer un reste de raison; Dont la feinte pitié, qu'un lâche intérêt souille, D'un parent relégué s'assure la dépouille ;
Et, de leur sang qui crie étouffant la douleur,
Calcule la misère, et jouit du malheur.
Ah ! si le Ciel a mis la pitié dans votre ame,
Pour ces infortunés ma Muse la réclame.
Adoucissons leur sort, traitons avec bonté
Ces malheureux bannis de la société ;
De ces mânes, exclus des scènes de la vie,
Laissons errer en paix la libre fantaisie ;
Par de durs traitemens ne l'effarouchons pas ;
Que des objets rians se montrent sur leurs pas;
Entourons-les de fleurs ; que le cours des fontaines
Roule, nouveau Léthé, l'heureux oubli des peines;
Et, dans des prés fleuris, sous des ombrages verts.
Offrons-leur l'Elysée, et non pas les Enfers.
Le crime même enfin a des droits sur notre ame : Souvent, pour expier un attentat infâme. Des pensers généreux le funeste abandon. Pour remonter vers eux, n'attend que le pardon ; Et le vice, épuré par un remords sublime, A nos cœurs étonnés sait arracher l'estime. Relevez, s'il se peut, son courage abattu : Le remords quelquefois fait mieux que la vertu. Eh ! qui ne connaît pas le consolant spectacle Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle, Cette Botany-Bay, sentine d'Albion, i Où le vol, la rapine et la sédition En foule sont vomis, et, purgeant l'Angleterre, Dans leur exil lointain vont féconder la terre. Là, l'indulgente loi, de sujets dangereux Fait d'habiles colons, des citoyens heureux ; Sourit au repentir, excite l'industrie.
Leur rend la liberté, des mœurs, une patrie.
Je vois de toutes parts les marais desséchés,
Les déserts embellis, et les bois défrichés.
Imitez cet exemple : à leur prison stérile
Enlevez ces brigands, rendez leur peine utile;
Et, qu'arrachant aux fers le remords vertueux,
Le pardon change en biens des maux infructueux ;
Ou, s'il faut par sa mort que le crime s'expie,
Ah ! préparez son cœur : sur cette tête impie
Que la grâce divine épanche ses trésors,
Et sauve au moins son ame en nous livrant son corps.
Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime :
Dieu chérit la vertu, mais mourut pour le crime.
Par la terre proscrit, son refuge est au ciel.
Quels qu'ils soient, n'allez pas, stérilement cruel,
Dans le fatal séjour où la loi les exile.
Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile.
Rendre leurs fers plus lourds, et, sans nécessité,
Joindre la solitude à la captivité.
Dans ce triste abandon, où lui-même s'abhorre,
Par ses pensers cruels le malheur se dévore.
Ah ! laissez arriver ses chers consolateurs.
Et que des pleurs du moins répondent à ses pleurs !
La justice est coupable alors qu'elle est cruelle.
Ton ame le connut, ce noble et tendre zèle, Howard! dont le nom seul console les prisons. 2 Qu'on ne me vante plus les malheurs vagabonds De ce roi voyageur, père de Télémaque, Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. Avec un but plus noble, un cœur plus courageux. Sur les monts escarpés, sur les flots orageux. Dans les sables brùlans, vers la zone inféconde, Où languit la nature aux limites du monde,
Aux lieux où du croissant on adore les lois,
Aux lieux où triompha l'étendard de la croix,
Partout où l'on connaît le malheur et les larmes,
Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes,
Le magnanime Howard parcourt trente climats.
Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas?
Hélas! dans la prison, triste sœur de la tombe,
Sa main vient soutenir le malheur qui succombe.
Aient charmer ces cachots, dont l'aspect fait frémir ;
Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir.
Oubliant et le monde et ses riantes scènes,
Il marche environné du bruit affreux des chaînes,
De grilles, de verroux, de barreaux sans pitié,
Que jamais n'a franchis la voix de l'amitié;
Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles,
Plonge jusques au fond de ces cachots terribles,
Habités par la mort, et pavés d'ossemens.
D'un funeste trépas funestes monumens ;
Y mène le pardon, quelquefois la justice.
Et par un court trépas abrège un long supplice ;
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts ;
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers.
Tantôt, pour adoucir la loi trop rigoureuse,
Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse;
Et, rompant leurs liens pour des liens plus doux,
Dans les bras de l'épouse il remet son époux,
Le père à son enfant, l'enfant à ce qu'il aime.
Par lui, l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Les séraphins surpris demandent dans le ciel
Quel ange erre ici-bas sous les traits d'un mortel.
Devant lui la mort fuit, la douleur se retire ;
El l'ange affreux du mal le maudit et l'admire.
Reviens, il en est temps, reviens, cœur généreux. Le bonheur appartient à qui fait des heureux ; Reviens dans ta patrie, en une paix profonde, Goûter lahberté que tu donnais au monde : Ton œil chez aucun peuple, au palais d'aucun roi. N'a rien vu d'aussi rare et d'aussi grand que toi.
Toutefois, quelques soins dont ses mains généreuses Aient tempéré l'horreur de ces maisons affreuses, Je m'éloigne, je vole aux asiles pieux. Des besoins, des douleurs abris religieux, Où la tendre Pitié, pour adoucir leurs peines, Joint les secours divins aux charités humaines. Elle-même en posa les sacrés fondemens ; Mais de ces saints abris, ouvrage des vieux temps, Souvent la négligence ou l'infâme avarice A fait de tous les maux l'épouvantable hospice. Là, sont amoncelés, dans des murs dévorans. Les vivans sur les morts, les morts sur les mourans. Là, d'impures vapeurs la vie environnée. Par un air corrompu languit empoisonnée. Là, le long de ces lits où gémit le malheur. Victime des secours plus que de la douleur, L'ignorance en courant fait sa ronde homicide ; L'indifférence observe, et le hasard décide. Mais la Pitié revient achever ses travaux, Sépare les douleurs, et distingue les maux ; Les recommande à l'art que sa bonté seconde ; Tantôt, les délivrant d'une vapeur immonde. Ouvre ces longs canaux, ces frais ventilateurs, De l'air renouvelé puissans réparateurs.
Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle ; La propreté soigneuse y préside avec elle.
La vie est à l'abri du soufïle de la mort ;
Grâce à sec soins pieux, sans terreur, sans remord,
L'agonie en ses bras plus doucement s'achève ;
L'heureux convalescent sur son lit se relève,
Et revient, échappé des horreurs du trépas.
D'un pied tremblant encor former ses premiers pas.
Les besoins, la douleur, la santé la bénissent ;
La terre est consolée, et les cieux applaudissent.
Que puissent à jamais les maux , la pauvreté.
Dans ces asiles saints bénir la charité 1
Mais quel génie affreux de la France s'empare? De la destruction le délire barbare Se promène en tous lieux, et, dans ses noirs transports, Tourmente les vivans, les mourans et les morts. Le berceau, le tombeau, la cité, le village, Le temple somptueux, le modeste ermitage, Tout subit sa fureur. Vous tombez avec eux, Des maux, de l'indigence, ô refuge pieux ! Où des saints fondateurs la charité sublime Consacrait la richesse, ou rachetait le crime. Je ne vois plus ces sœurs dont les soins délicats Apaisaient la souffrance, ou charmaient le trépas ; ^ Qui, pour le malheur seul connaissant la tendresse, Aux besoins du vieil âge immolaient leur jeunesse. Leurs toits hospitaliers sont fermés aux douleurs, Et la tendre Pitié s'enfuit les yeux en pleurs. Le pauvre, des bienfaits voit la source tarie, Et l'enfant vient mourir sur le seuil de la vie. Mais quel secours nouveau, céleste, inespéré, A l'exil indigent ouvre un port assuré? Salut, ô Sommerstown, abri cher à la France! Là, le malheur encor bénit la Providence ;
Là, nos fiers vétérans retrouvent le repos,
Et le héros instruit les enfans des héros;
Là, près d'un Dieu sévère éclate un Dieu propice^
Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice?
A la voix de Carron le luxe s'attendrit;
Sa vertu les soutient, et son nom les nourrit. 4
Par lui, pour l'indigent, la douce bienfaisance
Trouve le superflu, même dans l'indigence;
Et, parmi les bannis, ses pieuses moissons
De l'avare opulence ont surpassé les dons.
Et vous, sexe charmant, nourri dans les délices, Que vous faites à Dieu de touchans sacrifices! Votre zèle pieux donne l'exemple à tous. Affronte les dangers, surmonte les dégoûts. Visite des souffrans les demeures obscures; Vient soigner une plaie ou fermer des blessures, De cette même main dont Amour eût fait choix Pour tresser sa couronne ou remplir son carquois. La foi, l'humanité sont partout sur vos traces; Et le lit de douleur est veillé par les Grâces.
Mais quels accens plaintifs ont frappé mes esprits ! J'entends, je reconnais vos lamentables cris, Enfans infortunés, famille illégitime, Que le crime a fait naître, et qu'immola le crime. Ah ! si les sages même ont pleuré quelquefois L'enfant né sous le dais, dans la pourpre des rois, Et si, pour lui, du sort ils ont craint les injures, Qui peut voir sans pitié ces frêles créatures. Ces enfans de l'Amour, que la honte a proscrits? De leur mère jamais ils n'auront un souris ; Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père ; Loin d'eux ces noms si doux et de sœur et de frère :
Condamnés en naissant, dans leur triste abandon,
Ils ont reçu le jour, sans recevoir un nom.
D'autres, de leurs aïeux recueillent l'héritage :
Votre pitié, voilà leur unique partage!
Que dis-je? A leur naissance, incertains d'un berceau.
D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau
Qui de leurs membres nus écarte la froidure '
Ah ! que la Pitié parle où se tait la nature !
Ne la refusez pas à ces infortunés,
Menacés de mourir au moment qu'ils sont nés.
Nos frères dans le ciel, ils sont ce que nous sommes ;
Peut-être ces enfans nous cachent de grands hommes.
De l'intérêt public écoutez donc la voix.
Du sage agriculteur voyez les doux emplois :
De l'orme adolescent il soigne la jeunesse.
Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse.
C'est peu : si quelque arbuste, à ses regards offert,
Languit abandonné dans le vallon désert,
Aux arbres, de son clos enfans héréditaires.
Il aime à réunir ces tiges étrangères ;
Et la plante orpheline, en son nouveau séjour,
Avec ses plants chéris partage son amour.
Sages législateurs, voilà votre modèle.
Remplacez par vos soins la pitié maternelle ;
Conquérez à l'Etat ces enfans malheureux ;
Que l'école des arts soit ouverte pour eux ;
Donnez, pour les rejoindre à la grande famille,
Au jeune homme un métier, une dot à la fille.
Ainsi pour Albion naissent des matelots.
Des bras pour le travail, pour les camps des héros;
Ainsi la bienfaisance accueille la misère ;
Le riche est leur parent, la patrie est leur mère.
ii MALHEUR ET PITIE.
Cependant, en ces lieux au malheur consacrés, De la tendre Pitié les droits sont plus sacrés. Il est, il est des lieux plus étrangers pour elle. Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle Dans un ordre effrayant range ses bataillons. Qui de torrens de sang vont noyer les sillons : Hé bien ! c'est en ces lieux que je vais la conduire ; Mars, le terrible Mars connaîtra son empire. Là, la Nécessité, dans sa fatale main, Tenant son joug de fer et ses chaînes d'airain. Trop souvent au soldat ordonne le ravage. Prescrit l'embrasement et promet le pillage. Mais la douce Pitié suit, en pleurant , ses pas; Elle adoucit ses coups, aile arrête son bras : Au meurtrier farouche elle arrache ses armes ; Conserve sa chaumière au laboureur en larmes, Court disputer au feu les hameaux embrasés. Des escadrons tonnans, dans les rangs écrasés, Tantôt elle suspend l'épouvantable orage; Quelquefois, réclamant pour ses droits qu'on outrage, Elle crie : « Arrêtez, impitoyables cœurs, Qui prodiguez le sang ! Maudits soient les vainqueurs. Qui font, des malheureux immolés à leur gloire, Le marche-pied sanglant de leur char de victoire ! » Le bronze a-t-il cessé de vomJLr le trépas. Dans les champs du carnage elle porte ses pas. Rend des honneurs touchons aux morts qu'elle console ; De là, plus prompte encore, elle part, elle vole Vers le lit de douleur de ces braves guerriers, Dont le sang, des vainqueurs a payé les lauriers; Des larmes du regret, du suc heureux des plantes, Arrose, en gémissant, leurs blessures sanglantes :
CHANT II. i3
Tantôt, d'un œil craintif, suit l'acier rigoureux
Qui s'ouvre dans la plaie un chemin douloureux ;
Tantôt leur fonde un temple ; et, tout près un bois sombre,
Semble un autre Elysée, où vient errer leur ombre.
Tel, au bord de la Seine, à nos yeux éblouis,
S'offre ce monument du plus grand des Louis. 5
Tel brille ce Greenwich 6 , où l'œil des vieux pilotes
Voit partir, revenir et repartir les flottes :
Ainsi parlent encor de champs et de vaisseaux
Les vainqueurs de la terre et les vainqueurs des eaux ;
Tels encor leurs vieux ans content leurs vieux services.
L'œil voit avec respect leurs nobles cicatrices;
Leurs maux sont adoucis, leur sang est expié.
Et la Yictoire en pleurs embrasse la Pitié.
Toutefois dans les camps sa voix mal entendue, Pour des cœurs inhumains est bien souvent perdue. O peuples! vantez-nous et vos arts et vos mœurs ; Mars jamais n'a coûté tant de sang et de pleurs. Ah! que l'affreux Huron, en mugissant de joie. Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie, Se repaisse en fureur de ses membres tremblans, Et boive avec plaisir dans des crânes sanglans ; Mais quel génie affreux, quel démon du carnage Aux modernes héros souffle toute sa rage? Barbares combattans, plus barbares vainqueurs. Tout sentiment humain a-t-il fui de vos cœurs ? Ces bourreaux beaux-esprits, ces sages sanguinaires, Au théâtre pleuraient des maux imaginaires ; Et, dans des flots de sang se noyant à loisir, D'un massacre inutile ils se font un plaisir. Le front ceint de cyprès, leur hideuse victoire Etale aux nations l'opprobre de sa gloire.
Le succès, le bonheur ne les attendrit pas. Sur des captifs tremblans, échappés au trépas, 7 Leur triomphe cruel dirige son tonnerre. Et leur perfide paix ensanglante la terre.
Ah ! si le sort, un jour, aux malheureux Français Envoyait un moment le pouvoir des bienfaits, O vous, tristes captifs ! délaissés par la France, Contez-nous quelle main nourrit votre indigence; Dites-nous maintenant si ces nobles proscrits Méritaient vos fureurs, méritaient vos mépris I Dans leurs persécuteurs ils n'ont vu que leurs frères ! Leur misère, en pleurant, a servi vos misères. 8 Bannis par l'injustice, et Français par le cœur. Vaincus, ils ont donné des larmes au vainqueur. L'étranger s'en étonne, et vos jours de victoire De notre exil à peine ont éi;;alé la gloire : Ah ! la gloire n'est pas où n'est pas la bonté.
Eh ! comment leur triomphe à l'ennemi dompté Serait-il indulgent, lorsque leurs mains perfides Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides? De la triste Helvétie écoutez les accens. Peuples, jadis heureux, aujourd'hui gémissans. Quel bonheur vous manquait? Dans ses pompes profanes Le luxe des palais enviait vos cabanes ; L'oreille avec plaisir écoutait vos torrens ; L'œil, de vos clairs ruisseaux suivait les flots crrans ; Le sommeil se plaisait au bruit de vos cascades ; Les arts industrieux habitaient vos bourgades ; Le sage les aimait; l'orgueil uièuie, séduit. Chez vous, pour ses vieux ans, projetait un réduit. Les richesses pour vous coulaient moins inégales ; Vos bras étaient guerriers, et vos mœurs pastorales ;
L'étranger parmi vous s'arrêtait enchanté ; Et sur vos monts enfin Haller avait chanté. Haller, chantre divin , frais comme vos campagnes, Doux comme vos vallons, fier comme vos montagnes, Et qui ne prévit pas que son hymen, un jour. Du cygne harmonieux ferait naître un vautour. 9
Cependant, près de vous grondait l'affreuse guerre ; De moment en moment s'approchait son tonnerre. Que faisiez-vous alors? Vos magistrats muets Dormaient au bruit flatteur des paroles de paix; lo Et d'un agent vénal la souplesse odieuse Bordait d'un miel trompeur la coupe insidieuse. En vain le vieux Steiger, digne de jours plus beaux, Évoquait vos aïeux du fond de leurs tombeaux : 1 1 En vain vos ennemis, par d'habiles outrages, Essayaient vos frayeurs, et tâtaient vos courages : La paix, le long oubli des efforts vertueux, Des folles nouveautés l'amour présomptueux, L'égoïsme, fatal au malheureux qui s'aime, Ce monstre, adorateur et bourreau de lui-même, Qui, façonnant au joug les peuples abattus. Sans oser les forfaits, assoupit les vertus : Tout réprimait des cœurs l'élan patriotique. Mais des traces restaient de l'héroïsme antique : Plus d'un brave guerrier, plus d'un vieux sénateur, Rappelaient vos beaux jours. Le peuple agriculteur, De la flamme sacrée avait sauvé les restes ; L'honneur même enflammait leurs milices agrestes. Pouvaient-ils oublier leurs amis, leurs parens, Sous de lâches poignards sans défense expirans? Leur sang criait vengeance, et leurs augustes mânes Erraient inapaisés autour de vos cabanes.
Aussi, l'affreux signal à peine a retenti,
Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti.
Soudain, tel que l'on voit le brasier de la veille
Répondre sous la cendre au souffle qui l'éveille,
Tout s'enflamme à-la-fois : femmes, enfans, vieillards,
Entourent leurs foyers de leurs vivans remparts, i'
De leurs monts paternels les rocs inviolables
Sont moins majestueux et moins inébranlables.
Des Français un instant les foudres se sont tus,
Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus.
Mais Rapinat paraît, et, contre les victimes,
Promet aux meurtriers l'impunité des crimes. i3
Soudain ce vil ramas qui, souillé de forfaits,
S'en vient mêler sa lie au pur sang des Français,
Vomit ses bataillons dans les champs qu'ils inondent :
Le fer luit, le sang coule, et les tonnerres grondent.
L'écho, qui des bergers redisait la chanson.
En répète à regret l'épouvantable son.
Ah ! qui pourrait tracer ces scènes de carnage? '4
Les vieillards ne sont point protégés par leur âge.
Le sexe par ses pleurs, les morts par leurs tombeaux ;
Et la férocité veut des crimes nouveaux.
Du sein qu'a déchiré leur fureur meurtrière,
L'enfant avant le temps arrive à la lumière ;
.Sa mère palpitante expire sous leurs pas.
Du malheureux qui meurt ils hâtent le trépas.
Prêtres saints, cachez-vous, fermez le tabernacle :
Épargnez à mes yeux l'effroyable spectacle
De vos corps déchirés sur vos parvis sanglans !
De la vierge à genoux leur rage ouvre les flancs,
S'irrite sans obstacle, égorge sans colère ;
Et, s'il n'est teint de sang, l'or ne saurait lui plaire.
CHANT II. Al
Tout ce qui du passé gardait le souvenir, Tout ce qui promettait un bonheur à venir, Tout ce qui du présent accroît la jouissance, Les monuniens des arts, ceux de la bienfaisance; Tout subit leurs fureurs. S'il offre un trait humain. L'airain trouve un bourreau, le marbre un assassin. En vain, pressant les rangs, et domptant les obstacles, Leurs bandes des vieux temps rappellent les miracles. C'en est fait, et le nombre accable la valeur. Âh I que les arts du moins consacrent le malheur I D'un côté, montrez-moi les noms, les noms sublimes De ceux qui de l'Etat ont péri les victimes : Qu'ils vivent sur l'airain, que la main des pasteurs Les entoure d'ombrage et les pare de fleurs ! De l'autre, sur un roc stérile, affreux, sauvage, De vos champs dévastés épouvantable image, Du monstre Piapinat gravez le nom cruel. Nom maudit par la terre, abhorré par le ciel. Qu'à son funeste aspect les amantes frémissent ; De loin, en le voyant, que les mères gémissent; Que le passant troublé le lise avec horreur; Que l'enfant au berceau l'écoute avec terreur; Que j'entende la sœur lui demander son frère. L'orphelin s'écrier : « Qu'as-tu fait de mon père? » Que puissent tour-à-tour toutes les nations Y porter leur tribut de malédictions ; Et qu'enfin sa mémoire, en vengeance féconde, Aille irriter la haine, et soulever le monde ! Mes vœux sont entendus : la touchante Pitié Qui, les yeux attendris, le front humilié. Pleurait sur le malheur, consolait la faiblesse, Dès qu'elle est outragée, implacable Déesse,
Se relève en fureur, et, pour venger ses droits,
Terrible, au fond des cœurs fait entendre sa voix ;
Va des cieux indignés allumer le tonnerre ;
Des flambeaux à la main, parcourt toute la terre;
Appelle la vengeance ; et de ses défenseurs
Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs.
Au cris de l'Helvétie, ainsi l'Europe en armes
Sort de son long sommeil et jette un cri d'alarmes.
Tremblez, vils assassins, lâches déprédateurs :
Les maux pairont les maux, les pleurs pairont les pleurs!
Plus terribles cent fois, et cent fois plus cruelles, Ces guerres où le sang teint les mains fraternelles. Où s'arment en fureur, pour le choix des tyrans. Sujets contre sujets, parens contre parens. i5 Là, sous des traits hideux s'offre la race humaine : Plus forts sont les liens, et plus forte est la haine. Par la main qu'il chérit chacun est égorgé ; La nature est souffrante, et le sang outragé : Son cri meurt étouffé ; plus de fils, plus de père : L'ami dans son ami, le frère dans son frère, Trouvent un assassin ; et dans ce choc affreux, Toujours les plus vengés sont les plus malheureux. Quand le luxe insolent et l'infâme licence Ont d'un Dieu courroucé provoqué la vengeance, Alors, laissant dormir la foudre dans ses mains, C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. En vain Rome à ses lois soumet la terre et l'onde, La Discorde, au milieu des dépouilles du monde. Lève sa tète affreuse, et, s'emparant des cœurs, Du malheur des vaincus vient punir les vaincjueurs : Tant l'abus du pouvoir amène l'esclavage! Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge ?
CHANT II. iO
La Vendée! A ce nom la nature frémit, L'hmnanité recule, et la Pitié gémit.
La funeste Vendée, en sa fatale guerre, De Français égorgés couvrait au loin la terre; Et le sujet des rois, l'esclave des tyrans, De leur sang répandu confondaient les torrens. Enfin entre les camps la trêve se déclare. Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare, Volent d'un camp à l'autre. A peine on s'est mêlé, La vengeance s'est tue, et le sang a parlé. i6 A ces traits jadis chers, à ces voix qu'ils connaissent, La tendresse s'éveille, et les remords renaissent. Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les cœurs. De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs Leur montrent leurs parensou leurs compagnons d'armes, Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes, Ceux qui de leur hymen préparèrent les nœuds. Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux ; Dans leurs embrassemens leurs transports seconfondeiit ; Leurs larmes, leurs soupirs, leurs sanglots se répondent. Des banquets sont dressés, le vin coule à grands flots , Les chants de l'amitié consolent les échos; Tout redevient Français, ami, parent et père; L'humanité respire et la nature espère.
Mais du départ fatal le signal est donné ; Chacun d'eux aussitôt baisse un front consterné. Aux cris joyeux succède un lugubre silence : Tous, pressentant leurs maux et les maux de la France, S'éloignent lentement, et, les larmes aux yeux, D'un triste et long regard se sont fait leurs adieux. Mais le remords redouble au milieu des ténèbres.
50 MALHELR ET PITIE.
Leur sommeil est, trouble de fantômes funèbres : D'un hôte, d'un ami, l'un croit percer le flanc ; L'autre égorger son frère, et rouler dans son sang. Enfin le jour renaît, et l'airain des batailles Fait entendre ce son, signal des funérailles. Accours, douce Pitié, préviens ces jeux sanglans ; Cours, les cheveux épars, vole de l'angs en rangs; Dis à ces malheureux : « Cruels, qu'allez-vous faire? Vos bras dénaturés déchirent votre mère. Laissez là ces mousquets, ces piques et ces dards ; La nature a maudit vos affreux étendards. Hélas! hier encore, assis aux mêmes tables, Votre bouche abjurait ces lauriers détestables : Avez- vous oublié vos doux sermens d'amour ? Le ciel à vos combats prête à regret le jour. Et moi , si du malheur vous sentez les atteintes, Cruels, je fermerai mon oreille à vos plaintes; Je resterai muette, et vos justes malheurs A mes yeux vainement demanderont des pleurs. Et vous qui, les premiers, provoquant la vengeance. Avez des cœurs français rompu l'intelligence, C'est à vous de donner le signal de la paix : Vos barbares exploits sont autant de forfaits. Assez, pour féconder les palmes de la guerre, De cadavres sanglans ont engraissé la terre. Ah î revenez à vous ; voyez la France en deuil Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil. Le chemin qui conduit ces enfans aux conquêtes Est teint de notre sang, et pavé de nos têtes; Près d'elle sont assis, sur son char inhumain, D'un côté le triomphe, et de l'autre la faim.
Abjurez, il est temps, vos palmes funéraires ; Aimez-vous en Français, embrassez-vous en frères ; Et qu'aux chants de la mort succèdent en ce jour Les cris de l'allégresse et les hymnes d'amour ! »