POUR LES CENS DF LETTRES
Toi qui, malgré nos mœurs, nos écrits et ton âge, A ton cinquième lustre es déjà vieux et sage, Tendre et fidèle ami, quel attrait dangereux T'arrache à la retraite où tu vivais heureux? Tu vas donc, égaré sur l'océan du monde, Affronter cette mer, en naufrages féconde ! Ah ! souffre que, plaignant l'erreur où je te vois, La sincère amitié te parle par ma voix.
« Ce monde si vanté, que ton cœur idolâtre, Est, dis-tu, des talens l'école et le théâtre : Là, je médite l'homme, et lis au fond des cœurs ;
Là, je viens, pour les peindre, étudier les mœurs. »
Sans doute, si tu veux, élève de Thalie, Crayonner le tableau de l'humaine folie. Permets-toi dans ce monde un séjour passager ; Observe nos erreurs, mais sans les partager. Au ton fade ou méchant, qu'on nomme l'art de plaire, Y viendrais- tu plier ton mâle caractère? Voudrais-tu t'y glacer dans de froids entretiens, Orner la médisance, et discuter des riens ; Applaudir un roman, décrier une femme.
Abjurer le bon sens pour la folle épigramme? Dans nos cercles oisifs, dans ce vain tourbillon. Transporte Mallebranche, ou Pascal, ou Newton : Vois leur étonnement, vois leur sombre silence ; Ils regrettent l'asile où l'ame vit et pense.
Viendras-tu te soumettre aux petits tribunaux Où, la navette en main, président nos Saphos; Où ce sexe, autrefois content de nous séduire, Jusque sur les talens exerce son empire ; Efféminé à-la-fois les esprits et les mœurs. Etouffe la nature en la chargeant de fleurs ; Et, bornant des beaux-arts la carrière infinie, Veut réduire à ses jeux les élans du génie? Mets à leurs pieds ton cœur, et non pas tes écrits : L'aigle altier n'est point fait pour le char de Cypris.
Je sais que du bon ton le vernis et la grâce Prête, même à des sots, une aimable surface ; Donne aux propos légers ce feu vif et brillant. Qui luit sans échauffer, et meurt en pétillant : Mais CCS foudres brùlans d'une mule éloquence, Ce sentiment profond que nourrit le silence, Ce vrai simple cl louchant, ces subliuies pinceaux.
FUGITIVES. 3fi3
Dont le chantre d'Abel anime ses tableaux, Veux-tu les demander à cep esprits futiles? Sybaris était-il le berceau des Achilles?
Dans ce monde imposteur, tout est couvert de fard ; Tout, jusqu'aux passions, est esclave de l'art: Ces transports effrénés, dont le rapide orage Bouleverse le cœur, se peint sur le visage, Sous les dehors trompeurs de la sérénité,
Y cachent leur tumulte et leur férocité ; La haine s'y déguise en amitié trîatresse ; La vengeance y sourit, et la rage y caresse ; L'ardente ambition, l'orgueil présomptueux,
Y rampent humblement en replis tortueux ; L'amour même, ce dieu si terrible et si tendre. L'impérieux amour s'y fait à peine entendre : Tu ne l'y verras pas, plein de joie ou d'horreur, Palpiter de plaisir, ou frémir de fureur ;
Il gémit de sang-froid, avec art il soupire...
Va, fuis; cherche des cœurs que la nature inspire!
Un autre écueil t'attend : ce tyran des esprits, La mode, ose régler nos mœurs et nos écrits. Veux-tu subir le sort du bel esprit vulgaire. Qui dégrade son siècle, en vivant pour lui plaire . Qui, consacrant sa plume à la frivolité. Pour briller un instant, perd l'immortalité ? Oui ; du siècle où tu vis respecte les suffrages : Mais, placé dans ce point, embrasse tous les âges ; Rassemble autour de toi les Grecs et les Romains ; Sois l'émule et l'ami des plus grands des humains ; Allume ton génie aux rayons de leur flajnme ; Qu'ils revivent pour nous, reproduits dans ton ame ; Et, citoyen savant de cent climats divers^;
Du fond de ta retraite habite l'univers.
Mais j'entends à la cour une voix qui t'appelle : Ami, quitteras-tu ton asile pour elle?
Va, ne sers point les grands ; tu leur feras la loi : Ne descends pas pour eux; qu'ils s'élèvent à toi. De l'adulation la basse ignominie, En avilissant l'ame, énerve le génie.
De nos brillans jardins les stériles ormeaux Courbent servilement leurs timides rameaux: Vois ce chêne ; nourri dans la forêt sauvage , Il porte jusqu'aux cieux son superbe feuillage. Ainsi, loin de la cour, ce Corneille fameux, Honoré de nos jours dans ses derniers neveux, Relevait le théâtre où son ame respire; Et, sans flatter les rois, illustrait leur empire. Tels Homère et Milton foulaient aux pieds le sort, Obscurs pendant leur vie, et dieux après leur nK)rl. Suis leur exemple, ami ; fuis loin de ces esclaves, Qui vont, aux pieds des grands, mendier des entraves
Plus malheureux encor ces lâches beaux esprits. Parasites rampans, qui vivent de mépris ; Qui, dépensant leur ame en de froides saillies, Transforment en bouffons les Muses avilies. Portent des fers dorés à la cour de Crésus, Et mettent leur génie aux gages d'un Crassus !
L'homme peut, j'en conviens, sans trahir sa noblesse, Sur l'homme, son semblable, appuyer sa faiblesse : Tout mortel isolé n'existe qu'à demi.
Mais cent rois à tes yeux valent-ils un ami? Oui, pour te consoler dans le sein de l'étude, Que la tendre amitié charme ta solitude. Amitié! doux penchant des humains vertueux,
Le plus beau des besoins, et le plus saint des nœuds;
Le ciel te fît pour l'homme, et surtout pour le sage.
Trop souvent l'infortune est ton triste partage:
Ta bienfaisante main vient essuyer ses pleurs.
Trop heureux deux mortels dont tu charmes les cœurs !
Leurs plaisirs sont plus vifs, et leurs maux s'affaiblissent
En se réunissant leurs âmes s'agrandissent.
Mais ce n'est plus le temps: la haine et la fureur Ont changé le Parnasse en théâtre d'horreur. Les arts, présens du ciel accordés à la terre, Ces enfans de la paix, se déclarent la guerre ; Et tandis que Bellone ébranle les Etats, Leur empire est en proie à de honteux combats. Sur les flots agités par les vents et l'orage, L'astre brillant du jour ne peint point son image. Yiens ; sors de ce chaos d'où fuit la vérité. Où meurent les talens, l'honneur, l'humanité ; Où rampe avec orgueil l'intrigante bassesse : Est-ce là qu'on entend la voix de la sagesse ? Dans la retraite, ami, la sagesse t'attend ; C'est là que le génie et s'élève et s'étend ; Là, règne avec la paix l'indépendance altière ; Là, notre ame à nous seuls appartient tout entière. Cette ame, ce rayon de la divinité.
Dans le calme des sens médite en liberté. Sonde ses profondeurs, cherche au fond d'elle-même Les trésors qu'en son sein cacha l'Étre-Suprême; S'échauffe par degrés, prépare ce moment, Où, saisi tout-à-coup d'un saint frémissement, Sur des ailes de feu, l'esprit vole et s'élance, Et des lieux et des temps franchit l'espace immense ; Ramène tour-à-tour son vol audacieux,
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ; Parcourt les champs de l'air et les plaines de l'onde, Et remporte avec lui les richesses du monde.
Vous ne connaissez point ces transports ravissans. Vous, héros du beau monde, esclaves de vos sens : Votre esprit égaré, sans lumière et sans force, N'aperçoit que l'objet, et n'en voit que l'écorce. L'astre majestueux, dont le flambeau nous luit. N'est pour vous que le jour qui succède à la nuit : Mais du sage attentif frappe-t-il la paupière? A. de hardis calculs il soumet sa lumière : Déjà, le prisme en main, il divise ses traits; De sa chaleur féconde il cherche les effets ; 11 voit jaillir les feux de leur brûlante source; Il mesure cet astre, il lui marque sa course ; Et, cherchant dans les cieux son auteur immortel; S'élève jusqu'au trône où siège l'Eternel.
O retraite sacrée I ô délices du sage ! Ainsi, fier de penser, loin du monde volage. Il voit des préjugés le rapide torrent Entraîner loin de lui le vulgaire ignorant ; Et, suivant des humains la course vagabonde, Jouit, en le fuyant, du spectacle du monde.
Hélas! si des humains les instans sont si courts. Faut-il dans de vains jeux perdre nos plus beaux jours? Faut-il que la langueur de notre ame assoupie, Même avant notre mort, nous prive de la vie? Dans l'avenir plutôt dressons-nous des autels. /Vmi, ce temps qui fuit peut nous rendre inmiortcls.
ÉPITRE