‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 21 sur 89 · SUR LES VOYAGES · texte numérisé non relu

SUR LES VOYAGES

Enfin, grâces aux mains dont la sage culture. Dans toi, sans l'altérer, embellit la nature, Nous voyons ton génie éclos avant le temps. Et les dons de l'automne enrichir ton printemps î Ton goût s'est épuré, l'étude de l'histoire A mûri ta raison, en ornant ta mémoire. L'art des vers t'a prêté ses brillantes couleurs ; La morale, ses fruits; l'éloquence, ses fleurs, A l'heureuse union de ces grands avantages, Que manque-t-il encor?... Le secours des voyages.

« Qui? moi ! que je m'arrache à mes amusemens, Pour des peuples grossiers, ou de vieux monumens ! Que j'aille déterrer d'augustes antiquailles. User mes yeux savans sur d'obscures médailles ; Consulter des débris, admirer des lambeaux, Et fuir loin des vivans, pour chercher des tombeaux ! »

Ainsi s'exprimerait quelque marquis folâtre, De ses fades plaisirs amateur idolâtre.

Captif dans un salon de vingt glaces orné. Et dont l'esprit encore est cent fois plus borné.

Loin de ce cercle étroit la nature t'appelle. Va goûter des plaisirs aussi variés qu'elle :

i Celle cinlrea reniporié le prix à l'Acadcniic de Marseille en 1765,

Pour toi sa main féconde, en mille êtres divers,

Nuança le tableau de ce vaste univers.

Aux rives de Marseille, où le commerce assemble

Vingt peuples étonnés de se trouver ensemble,

L'humble sujet des rois, le fier républicain.

Et le froid Moscovite, et le noir Africain,

Et le Batave actif sorti du sein de l'onde ;

Tu vois avec plaisir cet abrégé du monde.

Quels seront tes transports, quand des mœurs et des arts

Le spectacle agrandi va frapper tes regards ;

Lorsqu'à tes yeux surpris tant de peuples vont naître I

Le premier des plaisirs, c'est celui de connaître :

C'est pour lui qu'un mortel, noblement curieux.

S'arrache au doux pays où vivaient ses aïeux ;

Et, loin d'un tendre ami, d'une épouse adorée,

Même loin des regards d'une mère éplorée,

Tantôt chez des humains plus ci'uels que les ours.

Va chercher la nature au péril de ses jours ;

Tantôt, parmi des feux et des torrens de soufre,

Approchant de l'Etna le redoutable gouffre.

Pour sonder les secrets de ses feux consumans,

Marche d'un pas hardi sur ces rochers fumans;

Tantôt, courant chercher, dans les murs de Pahnirc,

Ces superbes débris que l'étranger admire.

Affronte, et des brigands l'horrible avidité.

Et d'un vaste désert la triste aridité,

Et d'un ciel dévorant la flamme étincelante.

Que le sable embrasé réfléchit plus brûlante ;

Et l'arène changée en des tombeaux mouvans,

Où mille malheureux sont engloutis vivans.

De retour sous son toit, tel que l'airain sonore Qu'on cesse de frapper et (jui résonne encore,

FUGITIVES. 2f;9

Dans la tranquillité d'un loisir studieux, Il revoit en esprit ce qu'il a vu des yeux; Et, dans cent lieux divers présent par la pensée, Son plaisir dure encor, quand sa peine est passée.

Souvent près d'une épouse, à son foyer assis, Il aime à la charmer par d'étonnans récits ; Et, suspendant leurs jeux, dès l'âge le plus tendre, Ses enfans enchantés se pressent pour l'entendre.

Qu'il porte son tribut à la société :

Dans tous ses entretiens quelle variété ! Savant observateur de ce globe où nous sommes. Connaissant tous les lieux, connaissant tous les hommes, Par le charme piquant de mille traits divers, Il semble, sous nos yeux, transporter l'univers; Et, toujours agréable, en même temps qu'utile. Instruit sans être lourd, plaît sans être futile.

« Mais quoi ! sans s'exiler, ne peut-on rien savoir ? Moi, dans mon cabinet, j'apprends tout sans rien voir, •> Dit, de l'esprit d'autrui ce moissonneur avide. Qui, la mémoire pleine et l'esprit toujours vide. D'observer par ses yeux se croyant dispensé, Si l'on n'eût point écrit, n'aurait jamais pensé.

Oui, tes livres sont bons, mais moins que la nature; Rarement on l'y voit peinte sans imposture. Pourquoi donc la juger sur leurs fausses couleurs? A tes propres défauts pourquoi joindre les leurs? Et, quand ils m'offriraient une image fidèle. Que me fait le tableau, lorsque j'ai le modèle? Celle dont je puis voir les véritables traits. Je ne la cherche point dans de vagues portraits ; L'objet me frappe plus qu'une froide peinture ; Un coup d'œil quelquefois vaut un an de lecture.

«J'ai tant vu, dit quelqu'un, de ces hommes fêtés, Qui, portant leur ennui dans vingt sociétés, Fiers d'avoir parcouru ce monde ridicule, Prennent ce cercle étroit pour les bornes d'Hercule : Prétendent que partout sont les mêmes travers, Et veulent sur Paris mesurer l'univers. » Insensé ! sors enfin de ton erreur profonde ; Tu n'as vu qu'un feuillet du grand livre du monde. Dans ce Paris, séjour de l'uniformité.

Théâtre où tout imite, où tout est imité. Chaque coin cependant a son nom, a son style ; L'habitant du Marais est étranger dans l'Ile; Et ces peuples nombreux, dans l'univers épars, Séparés à jamais par d'éternels remparts, Que de l'humanité les seuls liens rassemblent, Tu veux que leur génie et leurs mœurs se ressemblent ! A des yeux plus instruits, ou plutôt moins distraits, Comme chaque mortel, chaque peuple a ses traits.

Je sais que, de nos cœurs impérieuses reines. Les mêmes passions sont partout souveraines : Mais, de l'esprit humain despotes orgueilleux. Les préjugés, ami, changent avec les lieux : Concentrés dans nos murs, comment guérir les noires? Le mal est parmi nous, le remède chez d'autres ; Qu'ils nous prêtent ces dons loin de nous écartés I Qu'eux-mêmes, à leur tour, empruntent nos clartés. Qu'ainsi, de toutes parts, le vrai se réfléchisse: Par cet échange heureux que l'esprit s'enrichisse ! Ainsi, de son pays franchissant la prison, Le voyageur découvre un nouvel horizon; ' Et, mettant à profit cette course féconde. Cherche les vérités éparses dans le monde ;

Tandis que, dans sa terre, un gentillâtrealtier, De l'esprit paternel fanatique héritier, Végète obstinément dans ses donjons antiques, Et dans ses préjugés mille fois plus gothiques.

« Ainsi l'honnne ne peut se former qu'en courant ! Pour se rendre estimable, il faut qu'il soit errant, Et que, de peuple en peuple, oubliant sa noblesse. Il aille, par lambeaux, recueillir la sagesse! Le soleil ne reçoit ses clartés que de lui : Et l'ame doit penser par le secours d'autrui ! L'arbre, content des fruits qu'il tient de la nature. Dans son terrain natal trouve sa nourriture : Le ciel auprès de nous, avec le même soin, A placé les secours dont notre ame a besoin. Pourquoi donc, affamés des richesses des autres, Mendier leurs trésors, et dédaigner les nôtres ; Pareils à ces mortels justement odieux.

Qui, pouvant cultiver le champ de leurs aïeux. Aiment mieux, promenant leur misère importune, Sur la pitié publique établir leur fortune ?

« D'ailleurs, me dites-vous, chaque peuple a ses mœurs: Ces nuances d'esprit, ces contrastes d'humeurs. Le ciel les forme-t-il pour que ce caractère, Par tous ces frottemens ou s'efface ou s'altère ? S'il faut que par l'esprit l'esprit soit imité, Condamnez donc le monde à l'uniformité; Dérobez donc aux champs cette riche peinture. Qui, sous mille coups d'œil, reproduit la nature; Donnez donc à nos fruits, donnez donc à nos fleurs Et les mêmes parfums et les mêmes couleurs ; Et voyant à regret d'inégales campagnes. Au niveau des vallons abaissez les montagnes.

« Eh ! copier, enfin, n'est-ce pas se borner? La parure d'autrui me gêne sans ni'orner. Ainsi, l'ame affaiblit sa vigueur naturelle, En adoptant des mœurs qui n'étaient pas pour elle : Ainsi, des étrangers empruntant ses appas, L'esprit se dénature et ne s'embellit pas. Une beauté sans art a des défauts qu'on aime : Le singe est plus choquant que l'ours affreux lui-même. Ne nous gâtons donc pas, en voulant nous changer : L'air le plus ridicule est un air étranger. Le secret de choquer, c'est de se contrefaire : L'esprit s'égare enfin, dès qu'il franchit sa sphère. »

Oui : mais en voyageant si je sais l'enrichir, C'est agrandir ma sphère, et non pas la franchir. Le vrai, du monde entier est le commun partage ; Mais le ciel, en cent lieux sema cet héritage. C'est peu que, pour unir toutes les nations. Entre elles de la terre il partage les dons : Pour mieux favoriser cette utile harmonie, Il leur partage encor les talens du génie, Et fait ainsi servir, aux plus heureux accords. Et les besoins de l'ame et les besoins du corps.

C'est à nous d'assembler les rayons qu'il disperse, D'augmenter nos trésors par un noble commerce; C'est à nous de chercher, au prix de cent travaux. D'anciennes vérités chez des peuples nouveaux.

L'air d'un autre, dit-on, dans nous pourrait déplaire. Non, non, la vérité n'est jamais étrangère ; Et, de quelque climat que l'on soit citoyen,

t . Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.

lioii.EMi, ép. IX, V. 90.

Musulman ou Français, la sagesse sied bien.

« Mais c'est l'homme surtout que l'homme doit connaître.

Et pourquoi, loin des lieux où le ciel m'a fait naître,

Chercher, ajoute-t-on, ce savoir incertain?

Tout est nouveau pour moi chez un peuple lointain :

Cette école des mœurs, que l'on appelle usages,

L'habillement, la langue, et inème les visages.

D'un frivole dehors m'occuperont long-temps,

Et me déroberont de précieux instans.

Comment connaître à fond une terre étrangère.

Qu'à peine effleurera ma course passagère?

L'homme est-il, loin de moi, plus facile à juger,

Sous un masque inconnu, sur un coup d'œil léger,

Que ceux qu'à mes regards ma nation expose.

Dont le masque connu n'a rien qui m'en impose ,

Et que par habitude, et pour mes intérêts.

Je revois plus souvent, j'observe de plus près? »

Eh ! c'est l'intérêt même, et surtout l'habitude. Qui, bien loin d'y servir, nuisent h cette étude. Sur les objets voisins, l'une nous rend distraits : L'autre, peintre infidèle, en altère les traits; L'une nous fait tout voir avec indifférence, Et l'autre donne à tout une fausse apparence ; L'un rend passionné, l'autre peu curieux ; L'une enfin assoupit, l'autre abuse mes yeux. Pour voir ce grand spectacle avec une ame saine. Il faut être au parterre, et non pas sur la scène : Souvent il faut aussi, pour plaire aux spectateurs, Une pièce nouvelle et de nouveaux acteurs.

D'ailleurs, puisque éprouvant diverses influences, L'homme, selon les lieux, prend diverses nuances, Pourquoi n'examiner qu'un seul coin du tableau?

Ce fleuve, dont l'aspect semble toujours nouveau, Suffit-il, pour juger ce qu'il est dans sa course, De voir son embouchure, ou d'observer sa source? Non ; il faudrait le suivre en son cours tortueux, Le voir rapide ou lent, humble ou majestueux ; Resserré dans son lit, reculant ses rivages. Baignant des bords fleuris, ou des rives sauvages. Ainsi l'homme varie; ainsi de toutes parts Il faut de son portrait chercher les traits épars : Chez les républicains admirer sa noblesse; Aux pieds d'un fier despote observer sa faiblesse ; Voir comment son esprit, dépendant des climats, Est bouillant au Midi, froid parmi les frimas; Remarquer tantôt l'art, et tantôt la nature ; Voir ici le défaut, là l'excès de culture ; Enfin, chercher en quoi tous ces peuples nombreux Ressemblent l'un à l'autre, ou diffèrent entre eux, Depuis l'affreux Huron, qui, mugissant de joie, Egorge les vaincus, et dévore sa proie, Jusqu'aux Européens, brigands ingénieux, Qui, sans se dévorer, s'égorgent encor mieux.

« Mais enfin, à quoi tend ma course vagabonde .' J'aurai vu les erreurs dont l'univers abonde; J'aurai vu les mortels en proie aux passions ; Le servilc intérêt mouvoir les nations, Et, sous cent noms pompeux tyrannisant la terre, iNourrir chez les humains une éternelle guerre. Eh ! ])ourquoi, recherchant ce dangereux savoir, iVI'accoutumcr au mal, à force de le voir? Je serai, dans Je monde, étranger et novice ; Hélas! à la vertu que sert l'aspect du vice? Examinons plutôt notre cœur imparlait ;

Voyons ce qu'il faut faire, et non ce que l'on fait ; Connaissons les devoirs, non les erreurs des hommes, Ce qu'il nous convient d'être, et non ce que nous sommes ; Enfin, qu'importe ici ce que l'on pense ailleurs? Revenant plus instruits, revenons-nous meilleurs? »

Oui : des maux les plus grands l'ignorance est la mère ; Ainsi que ses vertus, tout peuple a sa chimère. C'est peu que ce tyran, le préjugé natal, Sur les yeux de l'esprit mette un bandeau fatal : Il soumet le cœur même à son joug incommode. Avilit la vertu, met le vice à la mode; Corrompt l'homme orgueilleux, d'un faux honneur épris, Qui, courant à la honte, en fuyant le mépris, Vicieux par usage, insensé par coutume, En mœurs, comme en habits, obéit au costume ; Et, de l'opinion sujet respectueux, Pour être citoyen, n'ose être vertueux.

N'est-ce pas ce tyran, dont l'ordre impitoyable Prescrit à deux amis un cartel effroyable; Pour un mot, pour un geste échappé sans dessein, Les force, par décence, à se percer le sein; Leur rend, par point d'honneur, le meurtre légitime. Et leur fait, en pleurant, égorger leur victime ?

Voulons-nous, vers le bien, prendre un vol vigoureux? Brisons donc de l'erreur les liens rigoureux; Osons donc, de notre ame agrandissant la sphère. Apprendre à bien penser, pour apprendre à bien faire ; Et, par la vérité, du vice heureux vainqueurs, Epurons nos esprits pour corriger nos cœurs !

Mais, pour mieux dissiper ces ombres mensongères, Il faut leur opposer les clartés étrangères ; Il faut nous arracher au dangereux séjour

Où l'on reçoit l'erreur en recevant le jour.

Toi qui, dans la noblesse où la fierté se fonde, Crois voir le lâche droit d'être inutile au monde, Automate orgueilleux, qui croirais t'abaisser En cultivant ces arts qui daignent t'engraisser; Va, chez l'heureux Chinois, voir briller près du trône Les enfans de Cérès, comme ceux de Bellone ; Va voir, dans ses beaux ports, l'Anglais laborieux Tirer de nos besoins un tribut glorieux ; Et conclus, à l'aspect de leur noble industrie, Qu'on ne déroge pas en servant sa patrie ; Que cent vaisseaux, chargés des dons de l'univers,. Valent bien du vélin épargné par les vers !

Et vous, qui, près des rois, adulateurs obliques. Laissez mourir le cri des misères publiques ; De vos seuls intérêts avides partisans, Indolens citoyens et zélés courtisans.

Chez les républicains allez puiser ces flammes Que le patriotisme allume dans leurs âmes; Voyez-les à l'Etat consacrer tous leurs vœux, Et par les maux publics rougissez d'être heureux !

Voilà comme, éclairé par des leçons vivantes. L'homme revient meilleur de ses courses savantes : Ainsi des préjugés il brave les clameurs. Prend d'autres sentimens en voyant d'autres mœurs, Affranchit de ses fers son ame emprisonnée, Fuit du vice natal l'haleine empoisonnée; Et, recueillant le vrai, se dépouillant du faux. Par les vertus d'autrui corrige ses défauts.

Ainsi, pour adopter des rameaux plus fertiles. Un arbre cède au fer des branches inutiles; Et, d'un nouveau feuillage étonnant nos vergers,

Etale le trésor de ses fruits étrangers.

Mais c'est peu des vertus qu'il trouve à son passage ; Le mal, comme le bien, doit instruire le sage. En parcourant le monde, il a vu les mortels, Chacun à son idole, élever des autels ; Et, séduits par l'orgueil, conduits par l'habitude, De leurs préventions chérir la servitude : Lui-même il sent combien son esprit fasciné Extirpa lentement le faux enraciné :

Dès-lors il se guéi'it de cette confiance, Enfant présomptueux de l'inexpérience.

Instruit par l'erreur même, il sait la redouter ; Pour apprendre à connaître, il apprend à douter ; Et jamais, employant le fer ou l'anathème. Il ne trouble un Etat pour fonder un système. Exempt de fanatisme, il brave aussi l'orgueil. Sur ce qu'il parcourut, s'il rejette un coup d'oeil. Dans ces vastes Etats, dans ces cours si pompeuses, Qu'a-t-il vu? de vrais maux, et des grandeurs trompeuses ; Des crimes, décorés de noms éblouissans : Des peuples malheureux, des favoris puissans ; Des souverains, armés pour des monceaux de pierres, Et d'infidèles paix, après d'injustes guerres !

Ce vide des grandeurs, ce néant des humains, Il le retrouve encor dans l'œuvre de leurs mains. Dans la Grèce, dans Rome, en silence il contemple Les restes d'un palais, les ruines d'un temple : Il voit périr du Nil les colosses fameux. Et les tombeaux des rois mourir enfin comme eux. S'il cherche ces cités que l'orgueil a construites, C'est parmi les débris de cent villes détruites. « Ce monde, où follement l'homme s'enorgueillit.

Dit-il, renaît sans cesse, et sans cesse vieillit :

Un empire s'élève, un autre empire tombe ;

A côté d'un berceau j'aperçois une tombe.

L'orgueilleux Pétersbourg sort du sein d'un marais ;

Et toi, fière Lisbonne, hélas ! tu disparais !

Et je crois, à travers tes débris lamentables,

Entendre retentir ces mots épouvantables :

Mortels! tout doit périr, et tout a son trépas :

Seule dans l'univers la vertu ne meurt pas. »

Mais de ce vaste champ que t'offrent les voyages Ne crois pas que le fruit se borne à quelques sages ; Dans des Etats entiers oii germent lenrs leçons. Souvent ils ont produit de fertiles moissons. Par eux, si du terrain la bonté les seconde, Des peuples, par degrés, la raison se féconde : Par eux mille talens, noblement transplantés, Vont fleurir loin des lieux qui les ont enfantés.

Vois du superbe Anglais l'humeur indépendante : D'esprits forts et nerveux quelle foule abondante ! Chez eux le naturel s'élance en liberté : On sent avec vigueur, on pense avec fierté. D'où vient dans les esprits cette sève féconde? C'est qu'ils sont moins Anglais que citoyens du monde- Tels des vastes forêts les chênes vigoureux Cherchent au loin les sucs qui circulent pour eux. Et nous qui, pour nos mœurs remplis d'idolâtrie. Aimons trop nos foyers, trop peu notre patrie, Par des usages vains sans cesse maîtrisés. Jusque dans nos plaisirs toujours symétrisés, Innombrable famille en qui tout se ressemble. Dans un cercle ennuyeux nous tournons tous ensemble ; Et, plus polis que bons, moins grands que fastueux.

Karement formons-nous un élan vertueux ; Ou bien, si quelquefois, de nos cœurs léthargiques, Nous laissons échapper quelques traits énergiques ; Si, plus amis des arts, plus enchantés du beau, Au mâle Crébillon i nous dressons un tombeau ; Si le sang de Corneille 2 a reçu notre hommage, Si du divin Rameau 3 nous conservons l'image, Si tout redit le nom des héros de Calais ; Nous en devons l'exemple à ces mêmes Anglais, Qui, plus reconnaissans encor que nous ne sommes, A côté de leurs rois inhument leurs grands hommes : Tant des peuples entre eux le commerce a de prix !

N'outrons rien cependant: je vois avec mépris Un vain déclamateur, qui, par un zèle extrême. Ayant raison, a tort, et rend faux le vrai même ; Qui, ne haïssant rien, n'aimant rien à moitié, Approuve sans réserve, ou blâme sans pitié. Il est des nations que perdraient les voyages. Un peuple vertueux qui vit sous des lois sages. Mais qui, par l'indigence au travail excité, Doit ses âpres vertus à la nécessité ; Qui, grâces aux rigueurs de la sage nature, A des antiques mœurs conservé la droiture ; Que lui peuvent offrir des peuples étrangers? Des écueils séduisans et de brillans dangers. Dans leur luxe trompeur il croit voir l'abondance, Et, pour monter trop haut, il tombe en décadence Tel, de nos grands seigneurs rival présomptueux,

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