‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 24 sur 89 · SUR LE LUXE · texte numérisé non relu

SUR LE LUXE

Sors de la tombe, sors, réveillç-toi, Boileau ! Rembrunis tes couleurs, raffermis ton pinceau ; Mais laisse en paix Cotin, misérable victime, Immolée au bon g"oùt, quelquefois à la rime. Près des mauvaises mœurs, que font les mauvais vers ? Laisse là nos écrits, et combats nos travers : Viens; je veux à tes traits les livrer tous ensemble. Le luxe ! dans lui seul, ce monstre les rassemble.

— Quoi! sur nos mœurs encor des sermons importuns, Des déclamations, de tristes lieux communs ?

— Des lieux communs! non, non. Si je disais : « Dorante Fait briller à son doigt deux mille écus de rente;

Ce commis, écbappé de l'ombre des bureaux, Fait courir deux valets devant ses six chevaux ; De l'épais Dorilas, que Paris vit si mince, Le salon coûte autant que le palais d'un prince ; Ce traitant, dans un jour, consume plus dix fois Qu'il ne faut pour nourrir son village six mois. » Voilà des lieux communs, trop communs, je l'avoue. Mais si je dis : « Cet homme, attendu sur la roue, Par un faste orgueilleux courbe tout devant lui : Ce qui perdit Fouquet, l'absoudrait aujourd'hui. Ce vieux prélat se plaint, dans l'orgueil qui l'enivre,

Qu'un million par an n'est pas trop pour bien vivre; Cette beauté vénale, émule de Deschamps, Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps ; De sa vile moitié ce trafiquant infâme Etale impudemment l'or qui paya sa femme. » Sont-ce des lieux communs que de pareils tableaux? Non ; grâce à vos excès, mes vers seront nouveaux. Mais n'outrons rien : je hais ceux dont le zèle extrême Donne tort au bon droit, et rend faux le vrai même. Equitables censeurs, fuyons dans nos écrits Les préjugés de Sparte et ceux de Sybaris. Sur un petit Etat jugeant un grand royaume. Je ne viens point loger nos princes sous Je chaume ; Ravaler nos Crassus aux Romains du vieux temps, Des pois de Gurius régaler nos traitans ; A. nos jeunes marquis, si fous de leur parure, Du vieux Cincinnatus faire endosser la bure ; A nos galans seigneurs citer le dur Caton. Non : je serais gothique; et le morne baron. Fier du superbe hôtel qu'il veut que l'on admire, A de pareils discours se pâmerait de rire. Il est un luxe utile et décent, j'en conviens, Permisaux grands Etats, aux grandsnoms, aux grands biens; Qui, jusqu'au dernier rang, refoulant la richesse. Fait redescendre l'or qui remonte sans cesse. Il est un autre luxe au vice consacré, De l'active industrie enfant dénaturé.

L'orgueil seul éleva ce colosse fragile ; Son simulacre est d'or, et ses pieds sont d'argile; La vanité le sert; l'orgueil à ses genoux Immole sans pitié, (ils, femme, père, époux- Squelette décharné, son clique figure

Affecte un embonpoint qui n'est que bouffissure ; Sous la pourpre brillante il cache des lambeaux, Et son trône s'élève au milieu des tombeaux.

Mais j'entends murmurer de graves politiques, Gens d'Etat, financiers, auteurs économiques. De leurs discours subtils j'aime la profondeur; Mais enfin, avant tout, il s'agit du bonheur. Voyons : d'un luxe adroit les savans artifices Ont de nos jours, dit-on, varié les délices. Malheureux qui se fie à ses prestiges vains 1 De nos biens, de nos maux, les ressorts souverains, Quels sont-ils? la nature, et surtout l'habitude. En vain de ton bonheur tu te fais une étude : Sous l'humble toit du sage, heureux sans tant de soins, Le vrai plaisir se rit de tes pompeux besoins. Dis-moi : quand l'air plus pur, quand la rose nouvelle, Loin de nos murs fameux, dans nos champs te rappelle. Si d'un riche parterre, orné de cent couleurs. Mille vases brillans ne contiennent les fleurs ; Si l'oiseau n'est captif dans de vastes treillages ; Si l'eau ne rejaillit parmi des coquillages ; En retrouves-tu moins le murmure des eaux. Le doux baume des fleurs, le doux chant des oiseaux? L'art se tourmente en vain : la fraise, que le verre, Par de fausses chaleurs, couve au fond d'une serre, Â.-t-elle plus de goût? Faut-il que ces pois verts. Pour flatter ton palais, insultent aux hivers? Ce melon, avancé par l'apprêt d'une couche. D'un jus plus savoureux parfume-t-il ta bouche? Heureuse pauvreté i je n'ai pas les moyens D'altérer la nature et de gâter ses biens. L'art te donne, à grands frais, d'iuiparfaites prémices ;

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Des fruits, dans leur saison, je goûte les délices. Ces dons prématurés sont moins piquans pour toi, Que ceux que la nature assaisonne pour moi. V^a, rassemble ces fruits que méconnaît Pomone ; Joins l'hiver à l'été, le printemps à l'automne ; Transporte, pour languir dans l'uniformité, La cité dans les champs, les champs dans la cité; Qu'enfin le jour en nuit, la nuit en jour se chancre : De tous ces attentats la nature se venge ; Et ne laisse, en fuyant, que des sens émoussés. Un cerveau vaporeux et des nerfs agacés. Puis, vante-nous le luxe et ses recherches vaines 1 Stérile en vrais plaisirs, adoucit-il nos peines? Charme-t-il nos douleurs? Ce monde de valets A-t-il du fier Chrysès chassé les maux secrets ? D'importuns tintemens frappent-ils moins l'oreille Où pend d'un gros brillant la flottante merveille? Demande au vieux Créon, si sa bague, ime fois, Calma le dur accès qui vint tordre ses doigts ? Non, dans de vains dehors le bonheur ne peut être, Et dans l'art de jouir l'orgueil est mauvais maître. Mais l'homme fastueux cherche-t-il à jouir? Prétend-il vivre? Non, il ne veut qu'éblouir. Dans les discours publics il met sa jouissance. De l'éclat ruineux de sa folle dépense Veut-on le corriger? Le moyen n'est pas loin : Ordonnez seulement qu'il soit fou sans témoin. Faites qu'incognito sa maîtresse soit belle, Et je veux, dès demain, le voir époux lidèle ; Que pour son cuisinier il ne soit plus cité, Et je me fais garant de sa frugalité.

L'or, pauvre genre hiunain, nous fut donné, je ])ense.

Pour être le hochet de votre vieille enfance. L'un, n'osant y toucher, l'enterre tristement ; L'autre, au lieu d'en user, le jette follement. Dis-moi, de ces deux fous, lequel l'est davantage, Ou l'avare opulent qui s'en défend l'usage, Ou le sot fastueux, qui, fier d'un vain fracas, Le dépense en objets dont il ne jouit pas ? Le chef de ses concerts lui choisit sa musique. Des peintres ses tableaux, des auteurs sa critique. Un cuisinier ses mets : jouissant par autrui, 11 ne voit, il n'entend, ni ne mange pour lui. Heureux encore, heureux, si les airs qu'il se donne Font rire à ses dépens, sans ruiner personne ! Car nous sommes bien loin de ce siècle grossier Où l'on croyait encor qu'acheter est payer. O ! quels pleurs verserait un nouvel Heraclite ! Que de bon cœur rirait un nouveau Démocrite, S'ils voyaient chaque état d'un vain faste s'enfler ; Jusqu'à l'homme opulent le pauvre se gonfler. Le seigneur, aux commis disputer l'élégance, Le duc, des traitans même affecter la dépense. Et ceux-ci, dans un wisk hasarder sans effroi Plus qu'en six mois entiers ils ne rendent au roi !

Toutefois dans le luxe il est un trait que j'aime : C'est qu'au moins il nous venge et se détruit lui-même, Et toujours son désastre est près de ses succès. Car dans un temps fécond en monstrueux excès. En vain vous m'étalez des sottises vulgaires : Vite, engloutissez-moi tout le bien de vos pères; Ou dans votre quartier, obscurément fameux. Dans vos salons bourgeois végétez donc comme eux. Mondor de cet avis sentit bien l'importance :

Déployant dans son faste une noble insolence, Mondor se ruinait avec un goût exquis : Boucher lui vendait cher ses élégans croquis ; Géliote chantait dans ses fêtes superbes ; Préville et Dugazon lui jouaient des proverbes; Sa Laïs, à prix d'or lui vendant son amour, Traitait, aux frais du sot, et la ville et la cour. Enfin, son bilan vint : plus d'amis; sa maîtresse D'avance avait ailleurs su placer sa tendresse ; Lui, sans pain, sans asile, et d'un fatal orgueil. En habit jadis noir, portant le triste deuil, Dans quelque vieux grenier va cacher sa misère, Et, pour comble de maux... il est époux et père I

Damis vous soutiendra, qui l'eût pu soupçonner? Que, pour faire fortune, il faut se ruiner. Je le veux : toutefois, peut-être est-il peu sage De risquer ce qu'on a, pour avoir davantage. Il a beau répéter, prodigue intéressé : « Le roi sait qu'aux Etats j'ai seul tout éclipsé. Au dernier camp, la cour doit en être informée, J'ai tenu table ouverte, et j'ai traité l'armée : » Le roi, la cour, malgré des services si beaux, Laissent, en pleine rue, arrêter ses chevaux. Trop heureux le mortel dont la sage balance Donne un juste équilibre à sa noble dépense : Qui sait avec l'éclat joindre l'utilité, L'abondance au bon goût, au plaisir la santé, Sans prodigalité comme sans avarice !

Qui l'eût cru, que le luxe unît ce double vice? Tout est plein cependant d'avares fastueux. Voyez le fier Orgon : bourgeois présomptueux, 31 pouvait rendre heureux sa famille et lui-même;

Sa fille eût épousé le jeune amant qu'elle aime;

Un bon maître eût instruit ses enfans; ses amis

A sa table, à leur tour, se seraient vus admis ;

Et d'un bon vin d'Aï l'influence féconde

Eût fait courir les ris et la joie à la ronde.

Mais, placé par le sort près d'un riche voisin.

Sur sa magnificence il veut monter son train ;

Et, pour l'air d'être heureux perdant le droit de l'être,

Il s'est fait indigent, de peur de le paraître;

Pour son leste équipage il fondit ses contrats;

Le foin de ses chevaux est pris sur ses repas ;

En faveur des rubis dont sa femme étincelle,

Hier chez l'usurier on porta sa vaisselle.

Son cocher coûte cher; en revanche, à son fds,

Il achète, au hasard, un pédant à bas prix ;

Et le cruel, enfin, condamne, dans sa rage.

Sa fille au célibat, et sa femme au veuvage.

Eh ! mon ami, crois-moi, ton éclat fait pitié !

Le bonheur suit souvent un bon bourgeois à pied,

Et ton char fastueux promène la misère.

« En effet, me répond un gros millionnaire,

Ce discours, que j'approuve, est bon pour un faquin,

Dont l'aisance éphémère expirera demain.

Avoir du goût, chez lui serait une insolence ;

Mais moi, chargé du poids d'une fortune immense,

Je dois m'en délivrer avec le noble éclat

Que demande mon nom, qu'impose mon état. »

Quoi ! ton or t'importune ? O richesse imprudente !

Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente *

Ces enfans, dans leur fleur, desséchés par la faim.

Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain?

Ton or te pèse, ingi^at! connais la bienfaisance,

Sois pour les malheureux une autre providence : Aux mains d'un bon pasteur cours déposer le prix Des magots qu'attendait le boudoir de Laïs. Dote les hôpitaux ; qu'une aumône secrète Surprenne l'indigent au fond de sa retraite. Du moins, si tes bienfaits n'osent rester obscurs, Encourage nos arts, et décore nos murs. La peinture à tes soins remet ce jeune élève ; Ce chef-d'œuvre important demande qu'on l'achève ; Ce monument gothique offense les regards... Mais que parlé-je ici de chef-d'œuvres et d'arts? Vois-tu, près de tes parcs, sous ton château superbe, Ces spectres affamés qui se disputent l'herbe? Yois-tu tous ces vassaux, filles, femmes, enfans. De ton domaine ingrat abandonner les champs ? Sois homme : par tes dons, retiens ce peuple utile, Laisse-lui quelque épi du champ qu'il rend fertile ; Et que ses humbles toits, réparés à tes frais. Pardonnent à l'orgujeil de tes riches palais.

EPITRE

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