‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 23 sur 89 · I . La Russie · texte numérisé non relu

I . La Russie

Fait de l'art de régner le noble apprentissage,

Dévore tout chef-d'œuvre offert à ses transports,

Parcourt les ateliers, interroge les ports,

Et des arts, recueillis dans ses courses immenses,

Rapporte au fond du Nord les fertiles semences.

Tout change : dans ces lieux, embellis à sa voix,

La nature a souri pour la première fois :

Il subjugue les champs, les ondes, les rivages,

Et ses propres sujets, mille fois plus sauvages.

Je vois creuser des ports, bâtir des arsenaux;

Les fleuves étonnés sont joints par des canaux ;

Les marais sont couverts de moissons jaunissantes ;

Les déserts sont peuplés de villes florissantes ;

Des talens cultivés la fleur s'épanouit.

Et des vieilles erreurs l'amas s'évanouit.

Tels, dans ces mêmes lieux qu'un long hiver assiège,

D'affreux rochers de glace et de vieux monts de neige,

S'ils sentent du soleil les rayons pénétrans.

Dans les champs rajeunis vont se perdre en torrens.

Peuple heureux! le jour luit .-tremblez qu'il ne s'éteigne! Que dis-je? Ai-je oublié que Catherine règne ? Faite pour tout créer, ou pour tout embellir. Pour tracer un plan vaste, ou bien pour le remplir. Ce que Pierre ébaucha, Catherine l'achève: Sous ses mains chaque jour l'édifice s'élève, Et, pour le décorer, accourant à sa voix. Tous les arts à l'envi se rangent sous ses lois. Moins grand était celui qui, dans Thèbes naissante. Entraînait les rochers par sa lyre puissante. Vive, vive à jamais cet écrit précieux, »

I. Lellie de l'impératrice de Russie à M. d'AIemljtrl , pour l'iiivilcr à se cliarj^er de l'éducation du ^rand-duc de Russie.

Où, pour former son fils sous ses augustes yeux,

Par l'appât de la gloire à la richesse unie,

Une grande princesse appelle un grand génie !

Et qu'on doute long-temps qui doit frapper le plus,

Ou d'une offre sublime, ou d'un noble refus !

Mais, que vois-je ? Un champ clos, des devises, des armes,

Des cartels sans fureur, des combats sans alarmes : 2

Je vois, je reconnais ces spectacles guerriers,

Qui jadis délassaient nos braves chevaliers.

C'est ainsi qu'aux plaisirs associant la gloire.

Ils faisaient, en jouant, l'essai de la victoire;

Ainsi, leur repos même, utile à la valeur,

De l'héroïsme en eux nourrissait la chaleur.

Jeux brillans, qu'a proscrits notre oisive mollesse,

Moscovites heureux, le Français vous les laisse.

Eh quoi! ce goût du beau, que vous puisiez chez nous.

Faut-il, à notre tour, l'aller trouver chez vous ?

Poursuivez : secondez une illustre princesse ;

Ce germe des talens, cultivez-le sans cesse ;

Et, dans de nouveaux lieux cherchant des arts nouveaux^

Par leur propre lumière éclipsez vos rivaux.

Des voyages, ami, tel est sur nous l'empire : C'est l'air du monde entier que par eux on respire» Si tous ces grands objets ont des charmes pour toi ; Si l'ardeur de savoir t'entraîne loin de moi. Sans doute tes adieux me coûteront des larmes ; Mais un motif bien noble adoucit mes alarmes: Quoi que perde, dans toi, ton ami désolé. Tu vas former ton cœur; le mien est consolé.

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