‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 57 sur 89 · I. Allusion à la tragédie de Calon d'Utique d'Addison · texte numérisé non relu

I. Allusion à la tragédie de Calon d'Utique d'Addison

S'ouvre indifféremment à tout mauvais poète. Chaque auteur, do son çoîit vient recevoir la loi, Demande ses avis, et surtout un emploi; Admire ses tableaux et sa magnificence ; Et, pour diner un jour, pendant un mois l'encense. Mais, hélas I il commence à devenir frugal : Les uns, d'un froid éloge ont le maigre régal ; D'autres ont pour leurs vers quelque froide louange ; D'autres, plus maltraités, ont les siens en échange. A ses yeux, que toujours le vrai talent frappa, Dryden, qui le croirait! Dryden seul échappa. Mais un grand, éclairé, tôt ou tard se détrompe: Si Dryden meurt de faim, on l'enterre avec pompe. Oh ! puissent désormais tous ces vils protecteurs Grossir leur triste cour de tous ces vils auteurs! Que tout rimeur à gage ait une maison prête ! Que tout patron stupide ait im client plus béte ' Ainsi, tandis qu'un sot pour un fat rimera. Tandis que la bassesse à l'orgueil se vendra. Tous ces fous, loin de moi, fuiront l'un après l'autre. O grands! mon intérêt s'accorde avec le vôtre ; Je hais la flatterie, et vous la bonne foi; Cibber rampe chez vous, et Gay vécut chez moi. Ciel, fais-moi, comme Gay, vivre et mourir sans maître ! Savoir vivre et mourir, c'est le seul art peut-être. Puissé-je, indépendant de l'univers entier. Paraître noblement dans un noble métier. Vivant pour mes amis, existant pour moi-même, Lisant ce qui me plaît, et voyant ceux que j'aime; Du faquin qui protège implacable ennemi, Mais aux grands ([uelquefois domiant le nom d'ami ! Non, je n'étais point né pour les grandes affaires :

Je crains Dieu, ne dois rien, récite mes prières ; Je dors, grâces au ciel, sans rimer en rêvant; Eh ! sais-je si Dennis est ou mort ou vivant ? a Qu'allez- vous imprimer? » vient-on souvent me dire. Ciel ! n'étais-je donc fait que pour toujours ccrii'e ! Insensé I n'ai-je donc rien de mieux à songer Point d'amis à servir, de pauvre à soukger ?

« J'ai trouvé Pope et Swift enfermés tête à tête, Dit l'indiscret Balbus; quelque chose s'apprête. » J'ai beau lui protester. « Eh I non, je vous connais; « Votre verve, dit-il, ne s'épuise jamais. » Et la première horreur qu'un méchant distribue, Ce connaisseur profond d'abord me l'attribue.

Hélas ! malheur au vers le plus harmonieux, Qui blesse l'innocent d'un trait calomnieux ; Dont la pudeur rougit, dont la vertu s'alarme ; Qui peut de deux beaux yeux arracher une larme ! Me confonde le ciel, si l'on voit mes discours Des jours d'un honnête homme empoisonner le cours ! Mais ce méchant, fléau des vertus les plus belles, Qui compose dans l'ombre, ou répand des libelles ; Qui déchire avec art, mais avec cruauté, Le talent malheureux, l'indigente beauté; Ce grand qui, près des rois, adulateur servile, Sous un ruban d'azur me cache une ame vile ; Ce fat qui me protège avec un air si vain, Qui, vantant mes écrits, néglige l'écrivain ; Oui , n'osant me défendre alors que l'on me blesse, Me voit par vanité, me trahit par faiblesse; Qui, s'il n'est pas méchant, est du moins indiscret; Qui donne un ridicule, ou révèle un secret; Qui, prêtant à mes vers des tournures malignes,

Va dire aux grands: C'est vous que l'on peint dans ces lignes. Voilà'ceux qu'à mes pieds je veux voir abattus ; Je suis l'effroi du vice, et l'appui des vertus.

Que Sporus tremble! — Qui? celte chétive espèce, Automate de soie, extrait de lait d'ânesse ; Chenille, que colore un brillant vermillon? Quoi ! faut-il dans la mer noyer un papillon? — Du moins, écrasez donc cet orgueilleux insecte, Ce ver aux ailes d'or, qui me pique et m'infecte ; Qui , formé dans la fange , et fier de ses couleurs , De la société flétrit toutes les fleurs ; Parcourt , en bourdonnant , le Pinde et les ruelles , Mais sans goûter les arts, mais sans jouir des belles : Ainsi , dans le gibier , qu'il mordille en grondant , L'épagneul bien dressé n'ose imprimer la dent. Son sourire éternel annonce une ame aride : D'un ruisseau peu profond ainsi l'onde se ride. IMannequin animé par le souffle d'autrui , Il ne pense , il ne sent , ne juge point par lui ; Dans chaque pas qu'il fait , chaque mot qu'il profère , On reconnaît le fil et la main du compère. Aux discours des savans mêle-t-il son caquet? Parmi l'or des moissons on croit voir un bluel. Voyez de mille excès ce bizarre assemblage : Sérieusement fou , ridiculement sage , Par des moyens obscurs courant après l'éclat, Qui put n'être qu'un sot , et voulut être un fat ; Courtisan pédantesque , et pédant petit-maître, Dégradant ce qu'il est par tout ce qu'il veut être ; De la société brillant caméléon , Socrate le matin , le soir Anacréon ; A force d'agrément parvenant à déplaire ,

Ayant toujours un rôle , et pas un caractère.

Sa gravité déplaît , sa légèreté pèse , Lui-même est une plate et risible antithèse ; Une espèce amphibie , équivoque animal , Avantageux et bas, doucereux et brutal ; Tour-à-tour grand seigneur ou petite-maitresse , Mignard comme une fille, ou fier comme une altesse ; Frivole par l'esprit , infâme par le cœur ; Fat auprès d'une femme, auprès des rois, flatteur. Belle Eve, ainsi l'on peint ton séducteur funeste , Ange par la figure , et serpent par le reste : C'est un être choquant , même par sa beauté ; Affable par orgueil , rampant par vanité.

Libre d'ambition , insensible aux richesses , Courageux sans hauteur, complaisant sans bassesses , Voilà le vrai poète : il plait, mais noblement; De l'orgueil d'un ministre il n'est pas l'instrumenî . Flatter, même les rois, à ses yeux est coupable; De mentir , même en vers , sa bouche est incapable . Chez lui la poésie est plus que de vains sons ; La sublime morale ennoblit ses chansons ; Il fait briller le vrai dans la fiction même : Ce n'est point un vain nom , c'est la vertu qu'il aime. Il respecte les grands , et ne les flatte pas; Il dompte ses rivaux , sans livrer de combats ; Il voit avec mépris le louangeur stupide , L'agresseur furieux , le défenseur timide , Le critique implacable et qui mord sans pitié , Le bel esprit jaloux , et qui loue à moitié , Tant de coups sans effet , tant de traits sans blessure , Et la haine impuissante, et l'amitié peu sûre.

3ôl POESIES

Qu'on réchauffe cent fois des contes pleins d'ennui;

Que l'on charj,'e son nom des sottises d'autrui;

Qu'un méchant affamé défigure , pour vivre ,

Ses traits dans une estampe , et ses moeurs dans un livre ;

Qu'on l'outrage dans ceux qui lui sont les plus chers ;

Qu'on blâme sa morale , au défaut de ses vers ;

Que l'on poursuive encor , par une lâche envie.

Ses amis dans l'exil , et son père sans vie ;

Qu'enfin , jusqu'à son roi , les vils échos des cours

Fassent de ces méchans retentir les discours :

Adorable vertu, c'est à vous qu'il s'immole!

C'est pour vous qu'il souffrit , par vous il se console !

— Mais j'insulte le pauvre , et je brave les grands.

— Oui , pour moi , l'homme vil est vil dans tous les rangs ;

Je le hais sous le froc , ainsi que sous la mitre ;

Chevalier d'industrie , ou chevalier en titre ;

Ecrivain mercenaire , ou courtisan vénal ;

Assis sur la sellette , ou sur le tribunal ;

Triomphant dans un char , ou rampant dans la boue ;

Admis auprès du trône , ou conduit à la roue.

Cependant cet auteur , si terrible et si craint , Sapho sait qu'il n'est pas aussi noir qu'on le peint. Dennis même avouera, s'il veut être sincère. Qu'en méprisant ses vers , il aida sa misère. On l'accusa d'orgueil : il était si peu fier, Qu'il visita Tibald , et but avec Cibber. Un prêtre , contre lui vomit un gros volume. L'a-t-on vu , pour répondre , user en vain sa plume ? Pour plaire à sa maîtresse , un fat l'ose outrager : Ah ! qu'elle soit sa femme , et c'est trop le venger ! Que Pope soit l'objet d'une satire amère : Mais pourquoi dénigrer et son père et sa mère ?

Sa mère a-t-elle , hélas! médit de son prochain? Vit-on jamais son père outrager son voisin? Lâches , écoutez-moi ; respectez sa famille , Et ne ternissez plus l'éclat dont elle brille : Son nom sera sacré , tant que cet univers Chérira les vertus , et lira les beaux vers.

Ceux dont il tient le jour, et l'époux et la femme , Etaient nobles de nom comme ils l'étaient par l'ame. Leurs aïeux , pour l'honneur, combattirent cent fois , Quand de l'honneur encor nous connaissions les lois. — Mais qu'étaient leur fortune et leurs biens? — Légitimes. Ils laissèrent Crassus s'engraisser par des crimes. Ce bon père , aujourd'hui l'objet de ses regrets, Gentilhomme sans morgue , héritier sans procès , Citoyen sans cabale , époux sans jalousie , Traversa doucement l'espace de la vie.

Jamais il ne parut au tribunal des lois, .lamais d'un faux serment n'appuya de vains droits. Il n'était point enflé d'une vaine science : Le langage du cœur fut sa seule éloquence. Eclairé par l'usage, et poli par bonté. Sain par la vie active et k sobriété.

Ses vénérables jours furent longs, sans souffrance ; Son paisible trépas fut court, sans violence. Ciel ! accorde à son fils et sa vie et sa mort, Et les enfans des rois vont envier mon sort !

Ami, jouis toujours de ta douce folie : Pour moi, mon cœur se plaît dans sa mélancolie : Puissé-je encor long-temps, par de pieux secours, Conserver une mère, et prolonger ses jours; Sur le bord du cercueil soutenir sa faiblesse ; Egayer ses langueurs, et bercer sa vieillesse ;

Prévenir ses besoins, les lire dans ses yeux, Et retarder encor son départ pour les cieux ! »

REPONSE

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