AU DOCTEUR ARBUTHNOT
Jean, qu'on ferme la porte, et qu'on la barricade; Qu'on mette les verrous ; dis que je suis malade, Dis que je suis mourant, que je suis mort!... ô cieux! Quels torrens de rimeurs répandus en ces lieux ! Mon œil épouvanté croit voir sur cette place
Tout l'hôpitai des fous, ou bien tout le Parnasse.
Les vois-tu, récitant, courant en furieux,
Un papier dans les mains, et le feu dans les yeux?
Contre ce vil essaim qui fourmille sans cesse.
Quel rempart assez sûr, quelle ombre assez épaisse?
Il m'attaque par terre, il m'assiège par eau,
Se glisse dans ma grotte, investit mon berceau,
Inonde mes bosquets, borde mon avenue,
Me poursuit dans l'église, et m'atteint dans la rue ;
Ou, pressé par la faim, pour mieux m'assassiner,
M'aborde... Justement à l'heure du dîner.
Est-il un vil rimeur, dont la verve grossière Exhale en plats écrits les vapeurs de la bière ; Est-il un grand seigneur, auteur de petits vers, IJn poète en jupon, qui rime de travers ; Un clerc encor poudreux, qui, déserteur du code. Sache, au lieu d'un contrat, me griffonner une ode ; Un fou qui, renfermé sans encre et sans papier. Ait charbonné de vers les murs de son grenier ? Tous viennent m'assaillir, dans leurs fureurs étranges, Outrés de ma critique, ou fiers de mes louanges. Arthur voit-il ses fils négliger le barreau ? Ce sont mes maudits vers qui troublent leur cerveau. Et le pauvre Cornus, trahi par ce qu'il aime. S'en prend aux beaux esprits, à ma Muse, à moi-même l
Toi qui sauvas mes jours, toi sans qui l'univers Et pour et contre moi n'eût point vu tant de vers. Quel remède contre eux? Comment fuir cette peste? Parle : lequel pour moi crois-tu le plus funeste, De la haine des sots ou de leur amitié? D'un et d'autre côté, que mon sort fait pitié ! Amis, je crains leurs vers ; ennemis, leurs libelles ;'
FUGITIVES. 3i3
D'une part, de l'ennui ; de l'autre, des querelles.
On frappe : c'est Codrus ! Je suis mort. Le bourreau
Pour me lire ses vers, me tient sous le couteau.
Force de les juger, conçois-tu ma misère?
Moi, qui n'ose mentir, et qui ne puis me taire,
Rire aux yeux de l'auteur serait trop inhumain :
Ecouter de sang-froid, je l'essaierais en vain.
Quel tourment ! Je m'assieds, composant mon visage,
Poliment je m'ennuie ; en silence j'enrage,
Et lâche enfin ces mots très-peu satisfaisans :
« M'en croirez-vous ? Gardez votre pièce neuf ans. »
— «Neuf ans! » crie un auteur forcé de faire un livre, Et par besoin d'écrire, et par besoin de vivre, Qui, dès le point du jour, rime entre deux rideaux, Dont le tendre zéphir caresse les lambeaux. « Vous blâmez donc mes vers ? Je vais vous les remettre: Ajoutez, retranchez ; vous m'y verrez soumettre.
Deux grâces seulement, dit l'autre, et rien de plus : Votre amitié d'abord. — Et puis quoi ? — Cent éeus.
Monsieur, lisez ces mots que Damon vous adresse : Vous connaissez le duc; parlez à son altesse. —Mais ce Damou, monsieur, m'a cent fois outragé. — Ah ! par son repentir vous êtes bien vengé ; Ne le refusez pas : sa haine est redoutable. Il écrit un journal ; Curl i l'invite à sa table. » Bon ! d'où vient ce paquet? J'ouvre, et je lis ces mots : « C'est un drame, monsieur, nouvellement éclos. L'auteur veut se cacher, attendant qu'il prospère ; A ce pauvre orphelin daignez servir de père ! » Si je dis qu'il est mal, Dieu sait quelles fureurs !
• Liljrairc di- Londres.
Si je dis qu'il est bien. — « Parlez-en aux acteurs. »
.Te respire à ces mots. Grâce à certaines rimes,
Nos histrions et moi ne sommes pas intimes.
La pièce est refusée. Outré de désespoir :
« Morbleu! dit-il, je veux l'imprimer dès ce soir.
Parlez-en à Lintot. - — Lui I ce fat de libraire.
En l'imprimant gratis, croira déjà trop faire.
« — Eh bien ! retouchez-la. Je suis bien importun ;
Mais, me dit-il tout bas, le gain sera commun. »
A ces mots, je le chasse ; et, lui rouvrant la porte ;
« Vous et A'^os vers, monsieur, de grâce, que l'on sorte, w
Quand du plus opulent et du plus sot des rois L'oreille s'allongea pour la première fois. Son ministre indiscret ( d'autres disent sa femme ), Plutôt que de se taire, eût cent fois rendu l'ame. Le secret fut trahi : le garderai-je mieux. Moi, qui vois tant de sots en porter à mes yeux? « Modérez-vous; souvent l'indiscrète parole A des échos tout prêts : le mot léger s'envole, Et les mots échappés ne reviennent jamais. Laissons l'âne montrer ses oreilles en paix. Quel mal peut-il vous faire, et quel si grand désordre — — Quel mal il peut me faire ! il peut ruer et mordre. Ces sots sont des médians : pour trahir leurs secrets, Je n'irai point les dire aux roseaiLX indiscrets. Moi-même, à haute voix, j'en instruirai la terre : Un sot ne reste en paix que lorsqu'il craint la guerre.
Je vous parais cruel ; retenez bien ce mot : De tous les animaux le plus dur est un sot. »
Intrépide Codrus, les loges, le parterre, Par d'affreux sifflemens te déclarent la guerre ; lu rire inextinguible, un rire universel.
Eclate autour de toi, comme autrefois au ciel,
Quand Vulcain, tout froissé de sa chute funeste,
Traînait un pied boiteux devant la cour céleste :
Ton drame aussi succombe, et ta pièce est à bas.
Quel tumulte, g-rands dieux ! quel horrible fracas I
Inutile tempête ! en vain l'orage gronde ;
Codrus, sans s'ébranler, verrait crouler le monde :
Son cœur, depuis long-temps s'endurcit aux revers.
C'est le sage qu'Horace a décrit dans ses vers.
Vois filer dans un coin cet animal infâme ;
Que l'on brise sa toile, il renouera sa trame.
Confondez les discours de ce vil rimailleur :
Il revient à l'ouvrage, avide écrivailleur ;
Et, fier d'un vain tissu, qui d'un souffle s'envole.
L'insecte admire en paix son ouvrage frivole.
Mais quels sont donc mes torts? Qu'ont perdu tous ces fous?
Ce poète a-t-il moins son sourire jaloux?
Milord, ce fier sourcil où son orgueil éclate?
Cibber, sa courtisane et ce seigneur qu'il flatte?
Henley, de sa canaille est-il moins l'orateur?
Moor, de ses francs-maçons le zélé sectateur ?
Bavius n'est-il plus admis à cette table ?
Ce prélat trouve-t-il Philis moins admirable?
Sapho...— Bon Dieu, paix donc! De pareils ennemis...
— Ah! je crains plus encor de semblables amis.
Alors qu'il vous outrage, un sot n'est pas à craindre ;
C'est lorsqu'il se repent, qu'on est le plus à plaindre.
L'un me dédie un tome, et son ton empesé,
Plus que cent ennemis, m'a ridiculisé ;
L'autre, la plume en main, chevalier de ma gloire,
Pour moi, contre un journal, dispute la victoire.
L'autre vend mes écrits lâchement enlevés ;
L'autre nie après moi ; « Souscrivez, souscrivez ! »
Plusieurs, de mon corps même admirent la disgrâce. « Ovide eut votre nez; vous toussez comme Horace; Alexandre portait l'épaule comme vous ; Vos yeux... » Bon : mes auiis, cet éloge est bien doux; Ainsi, de ces mortels, fameux par leur mérite, Ce sont précisément des défauts que j'hérite. Quand je languis au lit, dites-moi poliment : « Virgile reposait comme vous justement ; » Et quand j'expirerai, contez-moi, pour me plaire, Qu'autrefois, comme moi, mourut le grand Homère.
Ciel ! quel fâcheux démon m'a mis la plume en main? Que de papier perdu dans un métier si vain? Dès le berceau ( combien la nature est puissante ! ) •Je bégayais des vers d'une voix innocente. Age heureux, où l'on sent des plaisirs sans douleurs, Où, sans craindre d'épine, on recueille des fleurs! Mais du moins, en rimant, j'ai suivi mon génie j Je n'ai point de mon père empoisonné la vie : Ma Muse ne m'apprit qu'à chanter la vertu ; Qu'à surmonter les maux dont je suis combattu; Qu'à bénir tes bienfaits, tendre ami que j'honore; Qu'à supporter ces jours que tu soutiens encore. Mais, pourquoi, dira-t-on, vous imprimer? Pourquoi? Eh! qui n'aurait été séduit ainsi que moi? Walsh, ce fin connaisseur, le délicat Grandville, M'ont dit : « Vous charmerez et la cour et la ville. » Gairth, le généreux Garth, daignait guider mes pas; Congrève me louait, Swift ne me blâmait pas; Sheffield, Talbot, Somers, consentaient à me lire ; Le grave Atterbury m'accordait un sourire ; Et Bolinbroke, ami de Drvdcn vieillissant,
Embrassait avec joie un poète naissant.
Heureux mes vers, de plaire à leur esprit sublime ! Mais plus heureux l'auteur, de gagner leur estime ! Par eux, on jugera mon cœur et mon esprit. Eh! que m'importe après, ce que Burnet écrit?
Rappelle-toi l'essor de ma Muse novice.
Elle n'osait encor livrer la guerre au vice ; Elle peignait des fleurs, des vergers, des ruisseaux. Qui pouvait s'offenser de ces rians tableaux? Gildon pourtant, dès-lors, outragea ma personne. « Il veut dîner, me dis-je, hélas ! je lui pardonne. »
Qu'un censeur, moins fougueux, critique mes écrits ; S'il dit vrai, j'en profite; et s'il a tort, j'en ris. Mais je connais trop bien nos graves Aristarques; Stériles en génie, et féconds en remarques ; Le zèle, le travail, la mémoire, ils ont tout, Excepté du bon sens, de l'esprit et du goût. Ils savent à propos placer une virgule ; Pas un accent n'échappe à leur docte scrupule ; Un mot, une syllabe épuise leurs efforts; Ils jugent les vivans, ils commentent les morts; Et, par l'éclat d'autrui dissipant leurs ténèbres. Joignent leurs noms obscurs aux noms les plus célèbres. Tel le chêne soutient l'arbuste dans les airs ; Tel l'ambre offre à nos yeux de la paille et des vers.
Mais que d'auteurs choqués ! J'approuve leur murmure Je les appréciai; c'est sans doute une injure. Damon, que j'ai loué, n'est pas content de moi: Hélas ! c'est que Damon est trop content de soi. Pour louer un auteur, il nous faudrait connaître Non pas tout ce qu'il est, mais tout ce qu'il croit être ; Lj!s beaux-esprits, ainsi que les vieilles beautés,
Trouvent leurs portraits faux, s'ils ne sont pas flattés. L'un, en un faux sublime égare sa pensée, Et nomme poésie une prose insensée; L'autre, faux bel-esprit, tient mon esprit tendu. Veut être deviné, mais jamais entendu ; L'autre des vers d'autrui s'est enrichi sans honte, Traduit, pour un écu, quelque insipide conte; De son étroit cerveau tire vingt vers par an, N'écrit que pour prouver qu'il était sans talent; Revêt de cent tableaux une Muse postiche. Pille, dépense peu, mais n'en est pas plus riche. Cependant si ma Muse, à ces minces auteurs. Veut bien donner le nom d'heureux compilateurs, Quels cris ! « Oui, disent-ils, dans sa fureur extrême. Il lancera ses traits contre Addison lui-même. » Eh bien, qu'ils meurent donc dans leur obscurité.
Mais, représentez-vous un écrivain vanté. Plein de grâce et d'espi'it, sachant penser et vivre, Charmant dans ses discours, sublime dans un livre; Partisan du bon goût, amoureux de l'honneur. Fait pour un nom célèbre, et né pour le bonheur; jMais qui, comme ces rois que l'Orient révère. Pense ne bien régner qu'en étranglant son frère ; Concurrent dédaigneux, et cependant jaloux, Qui, devant tout aux arts, les persécute en vous ; Blâmant d'un air poli, louant d'un ton perfide; Cherchant à vous blesser, mais d'une main timide ; Flatté par mille sots, et redoutant leurs traits ; Tellement obligeant, qu'il n'oblige jamais; Dont la haine caresse, et le souris menace ; Bel-esprit à la cour, et ministre au Parnasse; Faisant d'une crili(iue une affaire d'Etat ;
Ainsi que son liéros, i dans son petit sénat, Réglant le peuple auteur, tandis qu'en son extase, Tout le cercle ébahi se pâme à chaque phrase... Parle, qui ne rirait de ce portrait sans nom? IMais qui ne pleurerait, si c'était Addison ! Et qui n'aurait pitié du contraste bizarre D'une ame si commune et d'un talent si rare?
Mes écrits, je l'avoue, affichés en cent lieux, Etalent sur nos murs leurs titres orgueilleux ; Et deux cents colporteurs, au lecteur qui s'empresse, Les vendent tout mouillés au sortir de la presse. Mais, me voit-on, bouffi d'une folle hauteur. Vouloir, en souverain, régir le peuple auteur? A ce peuple importun, encor plus que risible, Tel qu'un sultan altier, je me rends invisible. Après les vers nouveaux je ne vais point courir : Sans savoir s'ils sont nés, je les laisse mourir. Je ne vais point, trottant au travers de la ville, Colporter des couplets, répandre un vaudeville, Remettre à l'imprimeur un écrit clandestin. Des drames nouveau-nés décider le destin. Une orange à la main soulever le parterre. Dans l'ombre d'un café réformer l'Angleterre ; Las de prose, de vers, des Muses, d'Apollon, J'abandonne à Bardus tout le sacré vallon.
Tel qu'Apollon assis sur la double colline, L'épais Bardus s'étale avec sa lourde mine ; Trente rimeurs gagés le parfument d'encens ; Mécène et lui déjà vont de pair dans leurs chants. Son cabinet, orné d'un Pmdare sans tête,