‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 65 sur 89 · A MES ENFANS · texte numérisé non relu

A MES ENFANS

Beaux lieux où la moisson dore trois fois les plaines, Que des tièdes zéphyrs fécondent les haleines, Que la nature et l'art, et les hommes et Dieu, Ornèrent à l'envi, belle Italie, adieu !

Je te laisse, ma sœur ; vents, soyez-lui fidèles ; Doux zéphyrs, portez-lui la santé sur vos ailes ; Pour elle, froids hivers, tempérez vos frimas. Et que vos durs glaçons s'émoussent sous ses pas!

I. Georgiua Gavendish, duchesse de Devonshire, auteur de ces beIK» stances, fut célèbre par sa beauté, par les agrémens de son esprit, et la noblesse de son caractère. «Peu de femmes, disent ses biographes, ont joui d'une aussi belle destinée : sa vie fut tissue de succès , d'hommages et de plaisirs; comme auteur, elle occupe un rang honorable parmi les femmes poètes de son pays. > Elle est morte en mai iSo6.

Salut, mâle Helvétie, et vous, pompeuses cimes, Dont l'œil avec plaisir voit les horreurs sublimes ! Mon pays me rappelle , et , malgré son attrait, D'un peuple libre et fier je m'éloigne à regret.

Le voilà ce Tésin , dont les eaux bondissantes , De rochers en rochers au loin rejaillissantes , Courent vers l'Eridan , et , lassant les échos , Lui portent , en grondant , le tribut de leurs flots.

Fougueux enfant des monts , il voit sur ses rivages De modestes hameaux , de riches pâturages : Des rochers nus levant leur front chauve et hideux ; Des pins battent leur pied, leur tête est dans les cieux.

Dans un cercle de monts aussi vieux que le monde , Un heureux coin de terre , arrosé de son onde , M'offre un abri paisible ; et j'y goûte à-la-fois Le charme des rochers , et des eaux , et des bois.

Je pars : de ces beaux lieux je m'éloigne en silence , Par des sentiers tournans à pas lents je m'avance. Soudain , de monts en monts s'élançant vers les cieux , Le pompeux Saint-Gothap.d appai'aît à mes yeux.

Là, des chemins hardis ont dompté la nature ; Dn ruban de granit , de sa longue ceinture Traverse , en serpentant , ces éternels frimas , Et le rocher vaincu s'aplanit sous mes pas.

Là , pas un arbrisseau , pas une trace humaine ; Quelques sauvages fleurs s'y hasardent à peine ;

Et des reclus pieux , aux voyageurs si chers , L'hospice consolant peuple seul ces déserts.

Toutefois en ces lieux l'horreur même a ses ciiarmes , Les plantes leurs parfums , l'humanité ses larmes ; Et , sans cesse brûlant d'un charitable feu , La pitié bienfaisante élève l'ame à Dieu .

J'aime ce bon ermite; avec nous il partage Son toit , ses simples mets , ses fruits et son laitage , Nous peint tous nos dangers , et du passant surpris La terrible avalanche écrasant les débris.

Le voyageur transi va , poursuivait sa route , Où des croix ont marqué le malheur qu'il redoute ; S'avance doucement , et de ces noirs frimas Craint d'appeler sur lui l'épouvantable amas.

Pourtant , dans ces déserts , quelquefois la nature Se plait à déployer sa plus riche parure , Colore les métaux , et forme le cristal , Frère du diamant, et son brillant rival.

Quel spectacle pompeux! D'ici s'offre à ma vue De cinq lacs à-la-fois la tranquille étendue ; Et, du sein paternel émancipant leurs eaux, Bondissent sur des rocs mille jeunes ruisseaux.

Ici la Reuss , du Rhin impétueuse amante , Bat ses bords rocailleux de son onde écumauic . Et , sans cesse agitée en son lit tortueux , Poursuit vers son époux son cours impétueux.

Parmi tout ce fracas je cherche un lieu tranquille : Le tumulte est sans fin , et la paix sans asile. Une plaine au-dessus de ce bruyant chaos Enfin m'offre un abri, me promet le repos.

Là , bordé de troupeaux , entouré de verdure , Le torrent adouci plus mollement murmure ; Et des frimas , pendans aux rochers d'alentour , Des arbres protecteurs défendent ce séjour.

Agréable vallon , solitude secrète ,

Ah ! laisse-moi jouir de ta douce retraite ;

Tu me peins cette vie , où l'homme aime à saisir

Parmi de longs chagrins un moment de plaisir.

Entre des rocs , tout fiers de leur beauté sauvage, Nous marchons : descendus par cet étroit passage , Ln pont reçoit nos pas ; et , long-temps calme et doux , Le torrent irrité roule en grondant sous nous.

Parmi de noirs rochers , sous des voûtes d'ombrage , Dans toute sa terreur s'offre l'affreux passage , Et du torrent fougueux , qui redouble l'effroi, Les flots rejaillissans arrivent jusqu'à moi.

Enfin rit à la vue une scène plus douce;

Des prés , du mont stérile ont remplacé la mousse ;

Au noir sapin succède un vert délicieux,

Et l'héroïque Altorf se découvre à nos yeux.

Je crois les voir encor , ces scènes délectables ; .Je crois voir les troupeaux regagner leurs étables ;

Et du pipeau rustique et des douces chansons A mon oreille encor retentissent les sons.

Lucerne , de ton lac que j'aimais les rivages ! Tantôt entre des bois et des rochers sauvages Il resserre ses eaux ; tantôt en liberté Mon regard le découvre en son immensité.

Salut! noble chapelle ; et toi , lieu mémorable , Où d'une main terrible, ensemble et secourable , Tell fît voler deux traits , et d'un bras triomphant Terrassa l'oppresseur, et sauva son enfant.

Voyez sur l'autre bord , sous un épais ombrage , Cet autre monument : là , contre l'esclavage S'armèrent trois héros , et leur sang indompté D'un peuple généreux scella la liberté.

Non celle qui se perd en des paroles vaines ,

Veut du sang pour offrande, et marche au bruit des chaînes;

Sur le bonheur public elle fonde ses droits,

Prend la raison pour guide , et pour garde les lois.

Nous partons : nous voyons ces lieux où la culture Partout nous montre l'art secondant la nature , D'un profit légitime un emploi fructueux , Et la simplicité d'un peuple vertueux.

Adieu, mâle Helvétie, où des Alpes altières Les éternels frimas nourrissent tes rivières ; Où l'étranger surpris voit des fleurs, des glaçons. Sur tes juonts la nature , et l'art dans tes vallons!

Souvent le voyageur, de tes roches hautaines, Verra d'un œil charmé la beauté de tes plaines, Tes prés fleuris, tes monts, leur sublime hauteur, Et dans tous les regards la douce paix du cœur.

Et vous, objets chéris de lame la plus tendre, Mes enfans, vous serez empressés de m'entendre I Mes plaisirs partagés en deviendront plus doux ; Ah I je vais donc revoir et ma patrie et vous.

VERS

Adressés à madame Lebrun, dans un moment on l'auteur sentait sa vue affaiblie.

Quand de Milton, au bout de sa carrière , Les yeux furent privés de la douce lumière.

Il s'écriait : « O regrets superflus !

C'en est donc fait? je ne les verrai plus,

Ce beau soleil, ces fleurs, cette verdure! Et pour moi la nature est voilée à jamais ! » Moi, je dis : « De Lebrun je ne vois plus les traits. Ces traits que pour modèle eut choisis la peinture ! De sa touche élégante et pure

Je ne puis plus admirer les secrets :

Adorable Lebrun ! ce sont là mes regrets,

Et c'est encor regretter la nature. «

EPITRE

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