‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 66 sur 89 · A DEUX ENFANS VOYAGEURS · texte numérisé non relu

A DEUX ENFANS VOYAGEURS

Enfin vous l'allez voir ce continent si vaste.

Vous partez dans vos jeunes ans, Quand vos esprits, vos organes naissans,

Peuvent saisir chaque contraste, Mais souffrez qu'un vieillard, sans rudesse et sans faste, Par votre aimable accueil des long-temps prévenu, Et profitant pour vous de tout ce qu'il a vu,

De loin vous montre sur la route

Les dangers cju'il faut qu'on redoute, L'ennui, l'orgueil, et la légèreté.

Dans chaque empire et dans chaque cité,

De voyageurs une foule pullule ; Chacun a sa marotte et tous leur ridicule.

L'un, à la suite d'un cartel, Qui veut du sang, pour un mot, pour un geste.

Bien loin du séjour paternel.

Victime d'un orgueil funeste,

I. Les deux fiis de M. Autrobus. Pendant son séjour en Angleleno, DeliUe avait souvent admiré leur zèle , leurs succès , et jurtout lein- caractère de candeur et d,e docilité. Au moment de partir pour un long voyage, ces deux jeunes Anglais viiu'enl demander ;i notre poêle des conseils tt des instruelious. I! rcpoudil à leuis vœux par celle éptirc.

S'en va mourir d'ennui sur les bords du Texcl : Un coup d'épée eût été moins mortel.

L'autre, promeneur solitaire,

Et voyageur apothicaire, Va chercher sur les rocs, sur la cime des monts. Dans le fond des forêts, dans le creux des vallons, La plante du centaure, ou l'herbe vulnéraire.

Ou le salubre capillaire :

Et, fier de son butin lentement recueilli, Revient la tête vide, et son herbier rempli.

Cet autre, préférant les arts à la nature.

Va chercher la moderne ou vieille architecture.

Il est heureux, s'il sait, à la rigueur, Combien Saint-Paul a de longueur, Combien tous les temples du monde Le cèdent en hauteur à la grande rotonde

Qui, s'élevant eccessivamcnle.

Va porter jusqu'aux cieux le nom de Bramante. En maçon très-chrétien il a couru la terre, Vu tous les patrons goths, grecs, gaulois, ou romains, Les temples celtes ou germains.

Il part, revole en France, en Angleterre, Il compte en masse, hélas ! et souvent en détail, La nef d'Amiens, de Reims le célèbre portail, Et du chœur de Beauvais le superbe travail, Et les vitraux de Tours, précieux à l'histoire. Où plus d'une famille a retrouvé sa gloire ; Les forts de Valencierme et ceux de Luxembourg, Et les rocs dentelés du clocher de Strasbourg ; L'Escurial, le Louvre, et Saint-Roch, et Saint-Pierre,

Leurs châsses, leurs cercueils, le mur qui les enserre,

La grille dont ils sont enceints ; Enfin ses longs discours, ses récils, ses dessins. Pleins d'autels, de tombeaux, et de marbre et de pierre, Même aux dévots font redouter les saints.

L'autre à bien festiner met sa philosophie ; Où l'on mange et boit bien est sa géographie; Il voyage en gourmand; il compare en chemin La truite de Genève et la carpe du Pihin :

Les pleurs du Christ i au cru du Chambertin,

Le Calabrois, le Santorin, Dont un volcan féconda le terrain ; Les vins pourris dans les fosses d'Espagne, ^ Au vieux nectar qu'en plus d'une campagne Nos grenadiers français buvaient, le sabre en main, Dans les foudres ^ de l'Allemagne.

Tantôt son savoir bien nourri S'en va, d'auberges en auberges, Chercher dans quels climats, sous quel ciel favori, Les pois nouveaux et les asperges Pour complaire à sa volonté.

Préviennent le printemps, survivent à l'été. Aux champs de la Romagne, aux iles de l'Attique,

Dans sa gourmandise classique, Il demande en courant le Chio, le Massique, Qu'Anacréon et qu'Horace avaient bus,

1. Lacijma-Christi , excellent vin qui se récolle sur le revers du Vésuve.

2. Le Rancio, du lalin rancidus , parce qu'il mûrit dans des fosses creusées pour le recevoir.

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