‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 7 sur 89 · POEME EN TROIS CHANTS · texte numérisé non relu

POEME EN TROIS CHANTS

Une société de personnes spirituelles et polies , réunies pour s'entretenir ensemble et s'instruire, dans une conversation agréable, par la communication mutuelle de leurs idées et de leurs sentimens, m'a toujours paru la plus heureuse représentation de l'espèce humaine et de la perfection sociale. Là, chacun apporte son désir et ses moyens de plaire , sa sensibilité , son imagination ; son expérience, le tout embelli par la politesse et contenu par la décence ; là , se montre un instinct mutuel d'affections bienveillantes, un doux sentiment de confiance , inspiré par le caractère et fortifié par l'habitude; là, sans règlement, sans contrainte, s'exerce une douce police, fondée sur le resjicct qu'inspirent les uns aux autres les hommes réunis , sur le besoin qu'ils ont d'être bien ensemble, et sur une sorte de pudeur qui, devant un grand nombre d'auditeurs et de témoins, repousse tout ce qu'il y a d'offensant, de maladroit et d'injuste ; là, un mot , un coup d'oeil, fait sortir un aveu, prévient une inconvenance, commande un égard, réveille l'attention, réprime la pétulance; là, l'esprit, exercé par l'observation et par l'expérience , lit dans les yeux , sur le visage , dans le maintien de chacun , ce que son amour-propre craint ou désire d'entendre, et, assurant à la société l'équilibre des prétentions opposées et des vanités rivales, forme

de toul ce ([ui pourrait dégénérer en luttes et en combats l'accord le plus harmonieux , rend agréables les uns aux autres les hommes réunis, leur inspire le désir de se revoir, et sème la veille les jouissances du lendemain.

Quand je me suis décidé à composer un poëme sur l'art de converser , il m'a fallu choisir , entre deux moyens différens, celui des préceptes qui conduisent à l'art de plaire, et celui des portraits qui, en peignant les ridicules et les travers incommodes à la société, avertissent les interlocuteurs de les éviter. Lorsque, dans une ville de l'antiquité , on voulut détourner la jeunesse de l'ivrognerie , on fit jeter dans la place publique un esclave ivre, qui, se montrant dans toute la difformité de son vice, contribua beaucoup à en dégoûter les spectateurs. Un trait historique, moins connu et non moins digne de l'être, nous apprend qu'un souverain, ami passionné de la peinture, érigea, pour l'instruction des jeunes peintres, un monument où se trouvaient placées, d'un côté les productions estimables, de l'autre les compositions défectueuses des peintres connus à cette époque. Là, les artistes trouvaient dans la même galerie les défauts qu'il fallait éviter, et les beautés qu'il fallait atteindre.

La morale et les arts étant le choix de ce qui est beau et bon, et la préférence donnée par le talent et la vertu à tout ce qui est digne d'admiration et d'estime , j'ai cru que la peinture fidèle des qualités et des caractères que la société craint ou chérit le plus , pouvait donner à mon ouvrage tout l'intérêt et toute l'utilité dont le sujet est susceptible, et ([ue, dans les portraits que j'ai tracés, le double exemple du bien et du mal pouvait

tenir lieu de préceptes et de leçons. Renonçant donc à la forme didactique, toujours un peu froide et un peu monotone, j'ai fait passer sous les yeux du lecteur les travers de l'esprit et du caractère les plus remarquables, et qui nuisent le plus à l'agrément de la société.

Les torts de l'esprit sont l'objet du premier chant; ceux du caractère composent le second; dans le troisième , je leur ai opposé la peinture de l'homme aimable dont on chérit également le bon goût et la moralité.

Les personnages une fois choisis , il ne suffisait pas de les faire voir , j'ai dû les faire entendre, et rapprocher de la comédie ce genre qui lui est inférieur sous tant d'autres rapports.

Chaque portrait bien tracé est une scène comique, brevis comœdia. Chacun doit donner lui-même la clef de son caractère , et se rendre ridicule par ses propres discours.

Laursnl, serrez ma liaire avec ma discipline, El priez que toujours le ciel vous illumine. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des auiuôues que j'ai partager les deniers.

Voilà les premiers vers que prononce le Tartufe , et rien de ce que l'on dit de lui dans le reste de la comédie ne le peint d'iuie manière plus comique et plus piquante. Le premier soin que doit s'imposer un peintre de portraits, c'est de bien connaître et de bien tracer les traits principaux de chaque caractère. Qu'on me permette de prendre dans mon ouvrage un exemple de ce genre de mérite. Le babillard veut garder pour lui le plus de temps possible , et en laisser le moins aux

autres; il a pris en haine l'écriture et l'impression, parce qu'elles usent d'avance ce qu'il se promet de dire et de conter. Le poète pouvait nous l'apprendre , mais il vaut mieux que le babillard nous l'apprenne luimême ; c'est ce qu'il fait dans les vers suivans :

Je vois des voyageurs, de leur itinéraire, Qui pouvait enrichir la conversation, A leur retour affubler un libraire.

Et d'un manHsrrit téméraire Avant le temps risquer l'impression.

Misérable parti dont il faut se défendre ! (Jelui qui vous a lu ne veut plus vous enleudre; Et , pour entretenir la curiosité.

Il faut un peu de nouveauté.

Je l'éprouvai cent fois; aussi les gens que j'ainu; De mes récits ont toujours la primeur; Je ne fais point dire par l'impj-imeur

Ce que je puis dire moi-même.

Aux mêmes lieux réunis une fois, Nous pourrons converser enfin de vive voix.

Dans l'absence on a beau s'écriie, Le papier transmet tout, mais il n'explique rien :

(;'est en parlant qu'on s'entend bien ; Et combien nous avons de choses à nous dire !

Pour donner plus d'effet à ces caractères , peut-être faudrait-il placer à côté l'un de l'autre deux personnages dominés par la même passion; mais alors il faut que l'un des deux porte plus loin que l'autre le vice ou le travers qui leur est commun. Là se trouve le mérite de la difficulté vaincue. C'est ce que j'ai essavé de faire dans la peinture de l'avare :

K.n sortant il rencontre ini rival d'avarice: Deux Harpagons enscrble: fpiel bonluMU !

miEFACE. 135

Oh ! que Molière en uùl ri de bon cuair! Le premier, saisissant l'occasion propice,

Dit au second : « Monsieur, mille pardons : Je vous ai, l'an dernier, faii passer de mes viijues Quelques vins qui de vous n'étaient pas trop iudigues;

Si vous pouvez renvoyer les poinçons, El les flacons vidés, et même les bouchons,

Je vous saurai gré du message. C'est vous faire descendre à de bien petits soins; Mais vous vous occu|)ez comme moi du ménage,

Et silrenieut , si vous m'en aimez moins, Vous m'en estimez davantage.

Ce genre de poésie étant privé de l'intérêt de l'action et des deux grands ressorts de la crainte et de l'espérance , la variété est presque le seul moyen d'attacher les lecteurs. 11 faut, quand on le peut, y joindre l'artifice des oppositions et des contrastes ; je l'ai employé le plus souvent qu'il m'a été possible. J'ai opposé au nouvelliste qui voit tout en bien celui qui voit tout en mal; à la maussaderie de l'humoriste chagrin , l'insipide adulateur; à tous les deux, la circonspection vaniteuse de l'homme réservé , qui

Demeure retranché daus sa grave sottise , Doute par vanité de tout ce qu'il a[)prit ;

Et meurt sans avoir eu 1 esprit

De se permettre une bêtise.

J'ai dit que je m'étais proposé de donner aux portraits qui composent mon ouvrage quelque ressemblance avec le genre comique. Il a donc fallu que la peinture de chaque caractère, que j'appelais tout à l'heure une courte comédie, ftit une scène, qu'elle eut son action et ses personnages. Pour ajoutei' au petit intérêt dra-

136 PKEFACE.

luatiquc dont le sujet est susceptible, j'ai du les placer dans des situations telles , que leur caractère , irrité par l'obstacle et la contrariété , eût plus de force comique. Je suppose que le poète place un homme possédé de la manie de parler entre deux hommes du même genre , dont l'un raconte l'histoire de ses procès , et l'autre celle de ses amours; voilà déjà une situation embarrassante pour la personne contrariée, et amusante pour les spectateurs ; mais si l'on suppose que le babillard , appelé dans un cercle nombreux et dans lequel il désire vivement de réussir , ait préparé tous ses sujets de conversation , et qu'en arrivant il rencontre dans le salon les préparatifs d'une longue lecture et un auditoire déjà envahi par l'écrivain à la mode, la situation devient encore plus forte et plus comique.

Je demande la permission de citer le passage où j'en ai placé le tableau :

Il frémit, si quelqu'un commence Un récit détaillé de procès ou d'amour ;

Il sait combien, en racontant leurs rixes. Les plaideurs sont diffus, et les amans prolixes. Mais à quel saint n'aura-t-il pas recours, Si, préludant à sa gloire future, L'écrivain à la mode, entre un double flambeau. Et son verre et son suere, et sa carafe d'eau , Dans son fauteuil cherchant une posture,

Et tenant en main son rouleau , • Vient, de son chef-d'œuvre nouveau , Aux a.ssistans proposer la lecture ?

Quels beaux momens va lui coûter Cette épouvantable aventure !

Une soirée entière on eût pu l'écouter ! Combien faut-il que son supplice dure?

luiornie est le culiier, et fine récriture. l*«is, de l'in-folio qu'il vient d'àpercevoii Le format menaçant aisément fait prévoir L'éttruité de la torture.

Adieu son espérance et ses projets du soir!

Quel tourment est égal au tourment qu'il redoute !

Il venait pour parler, il faudra qu'il écoute,

Théophraste , chez les Grecs , et La Bruyère , en France , ont écrit avec un grand succès des caractères qu'on a regardés comme une peinture fidèle du siècle où ils ont vécu. On ne conteste plus la supériorité de l'écrivain français sur l'écrivain grec qui lui a servi de modèle , et dont l'ouvrage n'a presque de commun avec le sien que le titre. Le temps et le peuple pour lesquels La Bruyère a écrit lui ont donné de grands avantages sur son prédécesseur. Dans le siècle oii Théophraste écrivit, la société, dans la Grèce, était encore loin du degré de politesse et de perfection auquel elle arriva sous Périclès. Aussi , dans ses Caractères , le lecteur se trouve souvent en mauvaise compagnie. En voyant passer devant soi les personnages qu'il décrit, on croit quelquefois être à la lisière des bois , au moment on les hommes , encore sauvages , sortaient de leurs forêts et de leurs cavernes. Presque tous ses portraits offrent l'empreinte grossière d'un commencement de civilisation : la volonté y paraît sans noblesse , le caprice sans esprit , la fantaisie sans grâce ; à chaque page , on trouve des descriptions dégoûtantes des fonctions les plus communes de la vie populaire , des marchés et des repas d'Athènes. La Bruyère , tantôt dans les sociétés les plus polies , tantôt dans la cour la plus magnifique de

l'Europe, entouré de personnes distinguées par de grands noms , de grandes places ou de grandes qualités, d'extravagances et de sottises titrées, tourne autour du crédit, de la puissance et de la gloire, en observe, en saisit le côté faible; et, sans malveillance comme sans flatterie , écrit la plus noble et la plus intéressante partie de l'histoire du monde; peint la ville et la cour mutuellement influencées, l'une par l'envie de dominer, l'autre par la manie bourgeoise de singer les manières des courtisans et même leurs travers ; saisit les rapports des petits et des grands, et montre tout-à-coup l'autorité suprême remettant tous les rangs au niveau, et ramenant à soi toutes les illusions de la multitude idolâtre de la grandeur.

Le caractère du gouvernement influe peut-être plus encore sur celui de la société. Dans Athènes et dans Rome , la place publique et le Forum étaient le théâtre habituel des conversations politiques. Là , des ambitieux et des intrigans , poussés par des orateurs passionnés , traversaient , en l'excitant , une populace effrénée; là, ne s'entendaient ni les insinuations de l'amitié, ni les conseils de la prudence , mais les cris violens de la faveur ou de la haine. Les spectateurs et les acteurs de ces scènes violentes les transportaient dans leurs sociétés particulières , aux lieux mêmes où les citoyens réunis venaient conférer paisiblement ensemble. Les fauteurs et les partisans de ceux qui se disputaient l'autorité , conservant les impressions qu'ils avaient reçues ou données, faisaient du salon un champ de bataille; aucun n'était lui; chacun était ou Marius ou Sylla, ou Pompée ou César, Antoine ou Auguste, et combattait pour un intérèl dont le désir de plaire ou dp réussir

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avait fait le sien. Là, retentissaient encore les vociférations bruyantes et les mouvemens impétueux qui avaient éclaté dans les places publiques.

Quelle différence entre ces assemblées turbulentes et ces sociétés aimables, où la France admettait avec plaisir les étrangers les plus distingués par leurs titres et leurs lumières, et qui, s'ils emportaient quelquefois chez eux des mécontentemens chagrins et des préventions jalouses contre les formes ordinaires de nos sociétés, plus souvent partaient surpris et charmés de tout ce que la vivacité de l'imagination, l'amabilité du caractère, la grâce du langage, la finesse du tact, l'observation délicate des bienséances, les concessions mutuelles de la politesse, leur avaient paru jeter d'agrémens et de charmes dans les rendez-vous délicieux de ces conversations polies, souvent préférées aux fêtes les plus brillantes, aux divertissemens les plus recherchés et aux spectacles les plus magnifiques! C'est dans ces cercles polis, où tous les rangs, tous les états, tous les âges, contribuaient ou à l'ennui ou au plaisir commun, que La Bruyère étudia les hommes, choisit ses caractères et forma sa morale.

Ce n'est ni dans leurs études ni dans leurs connaissances que les plus fameux moralistes ont pris leurs manières distinctives, c'est dans leur naturel et dans leurs penchans; on s'en aperçoit en lisant Montaigne et La Bruyère. Né avec un désir extrême de se signaler, et par la singularité de ses idées et par celle de son style, Montaigne se place souvent à une trop grande distance des idées communes et des habitudes sociales. Lfn accent d'égoïsme se fait entendre dans son langage philosophique : Je veux, je ne veur pax, je ne pais souf~

Jr'ir, je ne puis approuver, f aime, je hais. Voilà ses formules accoutumées; il se rend raisonnable pour être extraordinaire ; il copie les anciens pour être neuf ; se fait trivial pour être énergique; veut toujours dire mieux, et surtout autrement que tout le monde. Il se fait une place à part par ses idées paradoxales, par ses principes tranchans et par l'audace de son langage : aussi a-t-il dépassé quelquefois les limites de la morale et celles du bon goût. Dans La Bruyère, rien d'exagéré, rien de factice ; en parcourant le monde, il marche entre l'attention et l'indulgence ; il entre dans la société sans intérêt et sans prévention ; il en sort sans engouement et sans humeur ; il traverse la foule, sans la pousser et sans se laisser entraîner par elle ; il passe à côté des préjugés et des opinions reçues, sans les heurter ni les caresser ; mais il accorde aux faiblesses humaines toute la condescendance que lui permettent la raison et la vertu ; ne se détache du monde que par des principes plus hauts et des idées plus justes ; se rend libre sans être insociable, et se tient à l'écart sans paraître isolé.

Pour peindre La Bruyère, il faudrait avoir son génie et ce talent inimitable qui renferme tant de sens dans une phrase, tant d'idées dans un mot, exprime d'une manière si neuve ce qu'on avait dit avant lui, d'une manière si piquante ce qu'on n'avait pas encore dit. Son ouvrage est, de tous les livres de morale, celui qui donne le mieux à la jeunesse la connaissance anticipée de ce monde, où les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes ridicules, malgré quelques changemens passagers de costumes, d'usages, de modes et de mœurs, donnent à la génération présente une grande rcssem-

blance avec celles qui la précèdent ou celles qui la suivent.

Je n'ai emprunté de La Bruyère que deux portraits légèrement ébauchés dans son excellent ouvrage, et que j'ai tâché de m'approprier par l'exécution. En traçant des portraits, je n'ai pu lui dérober ses pinceaux ; mais j'ai long-temps étudié sa manière, et peut-être lui devrai-je quelques-uns des suffrages que j'ambitionne. Les plus indulgens de mes lecteurs seront sans doute ceux qui savent les obstacles que me présentaient à vaincre l'exécution d'un ouvrage sans modèle dans aucune langue , la difficulté de distinguer tant de caractères, souvent voisins les uns des autres ; surtout le travail des transitions, dontBoileau félicitait ou peut-être accusait La Bruyère de s'être affranchi.

Je désavoue d'avance toutes les applications que la malveillance pourrait faire des caractères que j'ai tracés. Tous ont été pris dans la connaissance générale du monde, et ne doivent rien aux observations que je puis avoir faites dans les sociétés où j'ai vécu. J'ai toujours méprisé ceux qui, admis dans des maisons choisies par leur intérêt ou leur vanité, au lieu de conserver, en les quittant, l'impression de l'accueil qu'ils ont reçu, delà bienveillance qu'on leur a témoignée, des services qu'on leur a rendus, n'emportent que les froideurs de l'ingratitude, les observations de la malignité, quelquefois même les souvenirs de la haine : et, par le plus horrible abus de l'hospitalité confiante, donnent une publicité scandaleuse aux torts ou aux ridicules dont ils ont été les confidens ou les témoins. J'ai quelquefois usé de l'intimité à laquelle m'ont admis des personnes estimables, pour célébrer leurs vertus et leurs talens ;

mais, si j'en avais abusé pour publier leurs fautes ou leurs faiblesses, là auraient commencé de mes repentirs le plus amer, et de mes chagrins le plus inconsolable.

Un femme poète i, déjà connue par une élégie intéressante sur les tombeaux de Saint - Denis , a , dans la plus modeste des préfaces, annoncé son poëme sur la Conversation comme précurseur du mien. Je voudrais m'acquitter envers elle de ce qu'elle a dit pour moi d'honorable et de flatteur ; mais ses éloges ont d'avance décrédité les miens, et mes louanges les mieux méritées seraient toujours suspectes de reconnaissance.

T. Madame Philippiue de Vaiuioz, auteur des Conseils à une jvmmv sur les moyens de plaire dans la conversation. Ce petit ouvrage a mérité sou succès et obtenu l'houneur de plusieurs éditious.

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