‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 1 sur 114 · Oeuvres de Delille · texte numérisé non relu

Oeuvres de Delille

La reine cependant , atteinte au fond de l'âme , !\ourrit d'un feu secret la dévorante flamme : Le héros , sa beauté , son grand nom , sa valeur, Restent profondément imprimés dans son cœur ; La voix d'Enée encor résonne à son oreille , Et sa brûlante nuit n'est qu'une longue veille.

L'ombre à peine éclaircit son humide noirceur : Egarée, éperdue, elle aborde sa sœur; Sa sœur, de ses secrets tendre dépositaire ; Et de ses feux cachés dévoilant le mystère :

« O toi qui de mon âme es la chère moitié, Ma sœur, lis avec moi dans mon cœur effrayé ; D'où vient que le sommeil fuit mon âme inquiète? Dans quel tourment nouveau, dans quel trouble me jelle Cet illustre étranger reçu dans mon palais ! Si j'en crois sa fierté , si j'en crois ses hauts faits , Sans doute il est issu d'une race divine : Un cœur noble se sent de sa noble origine. Quelle intrépidité , quels revers , quels combats Ont éprouvé son âme , ont signalé son bras ! Que d'éclat dans ses traits , de charme en son langage ! Qu'au récit des périls que brava son courage Mon âme, en l'écoutant, se sentait alarmer ! Ah ! si mon cœur flétri pouvait encore aimer ; Si ce cœur, trop puni d'avoir été sensible , Ne s'était commandé de rester inflexible ;

4 yENEIDOS LIBER IV. ^^î.

Impulit. Agnosco veteris vestigia flamm?e '-*. Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat '", Vel pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, Pallentes umbras Erebi , noctemque profimdam , Anle , pudor, quam te violo , aut tua jura resolvo. nie meos, primus qui me sibi junxit, amores'* Abstulit ; ille habeat secum servetque sepulcro. > Sic effata sinum lacrymis implevit obortis*'.

Anna refert : «O luce magis dilecla sorori'^, Solane perpétua mœrens carpere juventa?

Nec dulces natos, Veneris nec praeraia noris ? Id cinerem aut IManes credis curare sepultos? Esto ; aegram nulli quondam flexere mariti , Non Libyœ , non ante Tyro ; despectus larbas , Ductoresque alii , quos Africa terra triumphis Dives alit : placitone etiam pugnabis aniori'^?

y-^1- L'ENEIDE, LIVKE IV. à

Si , depuis que la mort trahit mes premiers l'eux , Je pouvais consentir à former d'autres nœuds ; Chère sœur, c'eût ctc mon unique faiblesse ! Oui , depuis qu'un époux si cher à ma tendresse Par mon barbare frère a vu percer son flanc , Et nos dieux paternels arrosés de son sang , Cet étranger lui seul , dans mon âme constante , Ébranla, j'en conviens, ma vertu chancelante ; Lui seul, apprivoisant ma farouche pudeur. M'a fait ressouvenir de ma première ardeur : Du feu dont j'ai brûlé je reconnais la trace. Mais des dieux , qui du crime épouvantent l'audace , Que le foudre vengeur sur moi tombe en éclats ; Que la terre à l'instant s'entr'ouvre sous mes pas ; Que l'enfer m'engloutisse en ses royaumes sombres , Ces royaumes affreux , pâle séjour des ombres , Si jamais , ô pudeur ! je viole ta loi ! Celui qui le premier reçut jadis ma foi Dans la tombe emporta le seul bien que j'adore ; Dans la tombe avec lui mon cœur habite encore. » Elle dit : et des pleurs ont inondé ses yeux.

« O vous que j'aime plus que la clarté des cieux , Voulez-vous, dit sa sœur, toujours triste et sauvage , Vous imposer l'ennui d'un éternel veuvage ; Et, près d'un vain tombeau consumant vos beaux jours , Fuir le doux nom de mère , et languir sans amours? Hôtes inanimés de la nuit éternelle , Les morts s'informent-ils si vous êtes fidèle? Que mille adorateurs dans Sidon autrefois Aient brigué vainement l'honneur de votre choix ; Qu'Iarbe, redouté sur ce brûlant rivage, Vous ait lassée en vain de son superbe hommage ;

6 iElSEIDOS LIBER IV. v. 3,,.

Nec venit in mentem quorum consederis arvis? Hinc Gaetulae urbes , genus insuperabile bello , Et Numidîe infreni cingunt , et inhospita Syrtis ; Hinc déserta siti regio , lateque furentes Barcaei. Quid bella Tyro surgentia dicam'^, Germanique minas?

Dis equidem auspicibus reor, et Junone secunda , Hue cursum Iliacas vento tenuisse carinas.

Quam tu urbem , soror, hanc cernes, quae surgere régna Conjugio tali ! Teucrum comitantibus armis , Punica se quantis attollet gloria rébus ! Tu modo posce deos veniam , sacrisque litatis Indulge hospitio , causasque innecte morandi ; Dum pelsgo desaevit hieras , et aquosus Orion , Quassatseque rates, dum non tractabile cœlum. » His dictis incensum animum inflammavit amore , Spemque dédit dubiœ menti , solvitque pudorem "'. Priticipio delubra adeunt , pacemquc per aras

Page 1