‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 114 sur 114 · V22 ETUDES SUR LE LIVRE VIL · texte numérisé non relu

V22 ETUDES SUR LE LIVRE VIL

lonté du Uesliu; mais pour que cette objection eût quelque solidité, il faudrait que, semblables aux soldais de Godefroi , les ïroyens s'élevassent par la pensée à la hauteur de la fortune qui les attend; il faudrait que l'on vit éclater en eux ces inspirations sublimes qui promettent des triomphes. La rage des combats rugit de toutes parts autour d'eux, et on dirait qu'étrangers à la tempête , ils dorment dans un repos honteux , ou qu'ils s'abandonnent entièrement à la protection du ciel, comme si l'homme ne devait pas mériter l'assistance divine. Non seulement ils n'agissent ni en guerriers, ni en protégés do Jupiter, mais on n'entend pas même sortir de leurs cœurs une paiole généreuse. En omettant ainsi tout ce que nous espérions de lui, en laissant dans l'ombre les Troyens qu'il destine au succès, en jetant au contraiie la plus vive lumière sur Turnus et les siens qu'il dévoue au malheur, Virgile a l'air de faire violence à notre raison , de vouloir donner à toute force la victoire à ceux qui ne la méritent pas.

Mais, ainsi que Fénelon l'a dit, Enée n'était pas le principal but de Virgile; il a regardé en ce prince la nation romaine qui devait en descendre; toujours préoccupé de ses chers Romains, il leur sacrifie sans cesse les héros de son poème ; et, dans le chant même qui donne lieu à ces critiques, Rome, ses origines, ses mœius, ses usages dans la guerre, les anciens rois d'Italie, brillent du plus vif éclat aux dépens des débris du peuple de Priam; Rome, toujours présente , efface les Troyens dont Virgile n'a su ressusciter ni les vertus ni la gloire. Il résulte de ce contre-sens inévitable avec la fausse conception de l'auteur, que , malgré l'ordre des destins que nous accusons d'injustice , malgré les décrets de Jupiter, auxquels nous refusons de croire à l'aspect de ses indignes favoris, nous nous rangeons du parti de Turnus qui vole aux armes pour défendre contre des étrangers son pays , sa renommée, l'épouse promise à son amour, et la récompense de son courage à maintenir la paix de l'Ansonie.

DU LIVRE lY,

Ce livre est peut-être celui de toute V Enéide qui a valu à son auteur le plus d'admirateurs et de critiques; d'admirateurs, par les grandes beautés qu'il renferme, et de critiques , par l'extrême supériorité qu'il parait avoir sur des chants dont le sujet est moins intéressant, mais dont la poésie est peut-être plus admirable. L'intérêt qui l'anime, et la perfection des détails , sont faits pour toucher toutes les classes de la société, et surtout celles qu'on ne saurait émouvoir que par le tableau des grandes passions. Mais Virgile , forcé par le plan de son ouvrage de séparer Enée de Didon , a jeté malgré lui quelque défaveur sur son principal personnage; et les huit derniers livres ont dû souffrir de ce défaut inévitable : Enée a été accusé d'ingratitude, de perfidie et de superstition. Le poète latin, favori de Mécène, et courtisan d'Auguste, en employant le merveilleux de sa religion, ne s'est peut-être pas assez rendu compte de ce que pouvaient perdre un jour d'intérêt la puissance des Romains , leurs dieux et leurs oracles ; tandis que les peintures qu'il a faites d'un amour malheureux devaient produire une impression à jamais durable. Les femmes surtout se passionnent difficilement pour les intérêts politiques d'un grand peuple de l'antiquité; mais elles se mettent facilement à la place d'une amante abandonnée. Les oracles, Junon, Jupiter et leurs ordres souverains n'égalent pas à leurs yeux une des larmes de l'amour malheureux. Virgile aurait pu éviter une partie de ces inculpations, en mettant dans la bouche d'Enée des expressions plus touchantes de douleur et de regrets; par exemple, au lieu de lui faire dire : « Si j'eusse été le maître de mon sort, je serais encore à Troie, oc- -» cupé de rebâtir ses murailles et les temples de nos dieux , » peutêtre eût-il été convenable qu'il lui fit expliquer ses regrets d'une

manière plus consolante pour Didon , comme l'a fait M. Le Franc de Pompignan dans les vers qui suivent :

Hélas ! si de mon sort j'avais ici le choix , Bornant à vous aimerle bonheur de ma TÏe, Je tiendrais de vos mains un sceptre, une patrie. Les dieux m'ont envié le seul de leurs bienfaits Qui pouvait réparer tous les maux qu'ils m'ont faits. {Didon, act. III, se. 5.)

Voilà qui est dans toutes les règles de notre galanterie. Mais il faut avouer qu'il n'y a pas de peuple où le personnage d'Enée pût moins réussir que chez les Français , accoutumés dans leurs représentations théâtrales à une espèce d'idolâtrie pour les femmes , et à voir les plus grands intérêts sacrifiés à ceux de l'amour : c'est peut-être une suite de l'esprit de chevalerie, que les anciens connaissaient moins que nous. Homère en est encore plus éloigné que Virgile ; ses dieux mêmes tiennent un langage que réprouveraient les hommes les moins polis de nos temps; c'est ce que l'on peut surtout remarquer dans le cinquième chant de Y Odyssée, lorsque Mercure dit à la nymphe Calypso, empressée de connaître l'objet de sa visite : «C'est Jupiter qui m'a ordonné de me rendre dans » ton île; j'y parais malgré moi. »

Ce livre est composé de deux parties distinctes, mais très bien liées, et toutes deux également parfaites : la partie épique, et la partie dramatique. Suivons d'abord les traces de celle-ci.

Les deux principaux personnages sont, dès le commencement, placés dans la situation la plus dramatique : Énée , entre ses devoirs et l'amour; Didon, entre le serment de fidélité qu'elle a fait aux cendres de son époux, et sa passion pour le prince troyen. Virgile, dès l'exposition , lui fait répéter ce serment ; ce qui excite l'intérêt et la curiosité : on veut savoir par quels degrés elle va passer de ces vœux et de ces promesses à la passion désordonnée qui les lui fait oublier. Par cet artifice, Virgile a su joindre à l'expression de l'amour celle du remords, toujours si dramatique.

On a souvent comparé la Didon de Virgile à la Phèdre de Racine : une différence qui est à l'avantage du premier, c'est la belle progression qu'il a mise dans son récit. Phèdre, arrivant sur la scène , laisse éclater la violence de sa passion ; mais il faut convenir que cela était nécessaire à l'exposition du sujet , et que l'amour

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incestueux de celle reine tievail avoir un aulie eaiachre (|ue celui de Didon. Virgile, protitant de la f'acililé que lui donnait la marche moins circonscrite de l'épopée, a nuancé avec une adresse extrême les progrès de l'amour qui \a toujours croissant d'intérêt et de violence. Au lieu d'en décrire d'abord les explosions les plus terribles, il peint d'une manière touchante les premières impressions d'une mélancolie amoureuse qui s'entretient par la rêverie ; il marque tous les symptômes de ce poison lent et doux, qui pénètre toutes les parties de l'existence, qu'on redoute et qu'on aime, qu'on nourrit en essayant de le combattre L'avidité avec laquelle Didon écoute les récits du héros, ses malheurs et ses exploits; l'impression profonde qu'elle en a. reçue; l'.iveu timide qu'elle en fait à sa sœur, dans le sein de laquelle elle a besoin d'épancher son âme déjà si violemment tourmentée; le plaisir avec lequel elle écoute les conseils qui encouragent son amour et affaiblissent ses remords, en lui représentant la tristesse de sa vie solitaire; In privation des douceurs de la maternité ; les grands avantages politiques résultant d'un hymen qui unira les Troyens et les Carthaginois; les sacrifices qu'elle fait aux dieux pour en obtenir des réponses favorables à son amour; l'empressement avec lequel elle montie à Enée Carthage naissante, un empire tout prêt; la demande qu'elle lui fait d'entendre encore le récit de ses aventures; la solitude qu'elle trouve dans son palais, au milieu de sa cour, lorsque Enée se retire; le plaisir qu'elle éprouve à rechercher ses traits dans ceux d'Ascagne : telle est la marche naturelle d'une jiassion naissante; tel est l'admirable tableau qu'en a tracé Virgile.

Ce livre renferme trois discours de Didon à Enée, tous trois de caractère différent. Le premier est doux , tendre et passionné; ce n'est encore qu'une amante plaintive. Le second , provoqué par la réponse du héros, est de l'emportement le plus violent et de la fureur la plus éloquente; ou y voit déjà quelques germes du désespoir qui doit amener un dénouement si tragique. Le troisième est cette fameuse imprécation pleine de tous les transports d'un amour désespéré; mais ce qui en fait la principale beauté, c'est que Virgile a su y mettre en perspective les luttes terribles de Rome et de (Jarihage, fondées, non j)as sur des rivalités de commerce et de puissance , mais sui' une haine héréditaire; c'est de sou lit de mort (|ue Didon lègue toute sa vengeance à sa postérité. Un seul trail a

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suffi pour faire reconnailie Annibal , ce terrible enaenii des Romains, cet exécuteur si implacable des imprécations de la reine de Carthage. Ce passage est un de ceux qu'on a le plus justement admirés, non seulement à cause de la beauté des détails , mais parce qu'il lie avec une grande adresse cet épisode à l'action principale. On sent que ces imprécations n'ont pu être dictées que par le plus violent désespoir. C'est de ce moment que Didon médite sa mort: rien de plus pathétique que la manière dont elle est préparée. Virgile connnence à rembrunir ses couleurs; ce ne sont plus des festins, des chasses et des fêtes ; tout est mélancolique et lugubre. La veine n'est plus attentive qu'aux présages affreux qui la glacent d'effroi ; le vin du sacrifice, changé en sang; la voix lamentable de Sichée, l'appelant du fond de son tombeau; le cri des oiseaux sinistres; le souvenir des malheurs que lui annoncèrent les augures: tout la détache de la vie, et l'invite à la mort. Elle appelle sa sœur, ce n'est plus pour lui faire l'aveu de son amour, mais pour lui ordonner les apprêts du bûcher fatal. Elle lui cache son funeste projet, ce qui était nécessaire à la vraisemblance. Suivant l'usage religieux de ces temps, elle offre un sacrifice aux dieux infernaux. Ainsi le lecteur s'avance vers la catastrophe, à travers les peintures les plus propres à l'y préparer. Enfin tout est prêt ; le moment fatal arrive. Rien peut-être, dans tout ce livre, n'égale la force et l'harmonie avec laquelle Virgile a peint les symptômes du désespoir qui conduit Didon sur le bûcher. La vérité de ce tableau ferait croire qu'il avait vu lui-même de pareils évènemens, et qu'il avait été témoin de tout le désordre de l'àme et des sens qui accompagne le suicide. Un des ressorts les plus puissans de la poésie, c'est le secret des oppositions et des contrastes. Didon, que l'on vient de voir agitée des mouvemens les plus désorfionnés , roulant des yeux sanglans, le visage parsemé de taches livides, et portant déjà dans tous ses traits la pâleur de la mort, s'élançant d'un pas impétueux vers le bûcher, n'est pas plus tôt montée au sommet de la fatale pyramide, qu'à la vue du portrait d'Enée, de son vêtement, et du glaive dont l'Amour lui fit présent, et dont il était loin de prévoir l'usage, sa fureur reste un instant suspendue; elle s'adresse à tous ces monumens d'une passion autrefois si chère à son cœur, et maintenant la source de sentimens si douloureux; c'est à eux qu'elle confie ses derniers soupirs, et qu'elle rend sou ànie, suivant celte belle expression: Ac.cipite hnnc animam. Alors,

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par un retour naturel, et qui ne prouve pas moins combien Virgile connaissait le cœur humain , elle rejette ses regards sur le passé, se rend compte de toutes les époques de sa vie, de tout ce qui peut lui donner quelque consolation dans ses derniers momens : elle a vengé son époux , elle a fondé un empire , elle régnait heureuse; Enée seul est venu troubler tant de gloire et tant de bonheur. Cette idée porte le dernier désordre dans son imagination , et termine l'exécution de son funeste projet. Cette tragédie, car on ne peut appeler autrement cet intéressant épisode, est terminée, comme cela devait être, par le désespoir et les plaintes touchantes de la sœur de Didon. Voilà l'analomie dramatique de ce quatrième livre, dépouillé des innombrables beautés de style, d'images et d'harmonie que nous essaierons d'indiquer plus loin. Il nous reste à parler de la partie épique, principalement fondée sur le merveilleux.

La première scène se passe entre Junon et Vénus. Junon, protectrice de Carthage, et craignant pour cette ville les destinées menaçantes de Rome, propose adroitement à Vénus , mère d'Enée, de retenir ce prince dans la capitale de la Libye, d'unir ensemble les deux peuples par l'hymen des deux amans. Vénus s'aperçoit de l'artifice, et s'en remet à la décision de Jupiter, dont elle connaît les intentions favorables. Cette fiction est pleine d'esprit , de grâce et de justesse; il convenait à l'orgueil de Junon d'essayer d'arrêter Enée dans la Libye , et à la tendresse de Vénus de s'y opposer. Cependant Didon ne dissimule plus son amour; la Renommée, que Virgile décrit d'une manière si brillante et fort supérieure à toutes les imitations qu'on en a faites , court publier dans toute l'Afrique le mariage d'Enée et de la reine de Carthage. larbe , indigné que ses vœux aient été repoussés par cette princesse, se plaint à Jupiter de l'affront fait à son fils. Jupiter appelle Mercure, et le charge d'aller intimer ses ordres souverains au prince troyen. Enée , malgré tous ses ^entimens de reconnaissance et d'amour pour Didon, se prépare à obéir. Durant son sommeil, qu'on a peine à concevoir dans une pareille circonstance, et qu'on ajustement reproché à Virgile , Mercure lui apparaît une seconde fois, et lui répète les ordres qu'il lui a déjà donnés. On voit clairement que Virgile n'a imaginé cette seconde apparition du messager des dieux que pour mieux motiver le départ d'Enée. Et, en effet , c'en devrait être assez, aux veux des lecteurs judicieux, pour jus-

lifier le héros de \ Enéide , si injustement accusé d'ingratitude envers Didoii, par ceux qui oublient que le premier trait de son caractère est le respect pour la divinité; que d'ailleurs l'invariable destin , plus fort que tous les dieux ensemble , l'appelle en Italie, et que cette arrivée est le but principal du poème. Enfin Énée part. Didon se dévoue à la mort ; et cette mort elle-même a son merveilleux : la même déesse qui a conduit Énée et Didon dans la grotte où s'est consommé leur hymen, envoie sa messagère couper le cheveu fatal. Ainsi , ce livre renferme les sentimens les plus pathétiques du cœur, l'amour, les regrets, les remords, la vengeance ; d'un autre côté, ce que la fiction peut produire de plus ingénieux. Qu'on ajoute à cela cette foule innombrable d'images vives , de descriptions brillantes , faites pour animer et enrichir l'épopée; et on concevra comment, par son étonnante perfection, ce livre a dû en quelque sorte calomnier tous ceux qui le suivent. Quelques critiques ont avancé que le fond en étant épisodique , ainsi que celui du suivant, où Virgile décrit les jeux célébrés sur le toinbeau d'Anchise, il relardait l'action: mais s'il est vrai , comme on n'en peut douter, (]ue l'épopée, comme la tragédie, vive d'obstacles à vaincre et de difficultés à surmonter, et que l'intérêt de l'action profite également de ce qui l'avance et de ce qui la retarde, quoi de plus ingénieusement imaginé, que de faire tetenir Enée à Carlhage, par une reine aimable, par les douceurs du repos et d'un asile dont la tranquillité succède à tant d'orages ?

Passons maintenant aux détails du style, et à l'admirable talent de l'exécution.

' l'AtJE 2, VEKS I.

At regina, gravi jam dnrJum saiicia cnra . Viilnus alit venis , etc.

L'idée d'une blessure est celle que les poètes ont le plus souvent employée pour peindre les impressions de l'amour; mais il serait impossible de dire dans notre langue, comme Virgile l'a fait dans la sienne, qu'une personne amoureuse nourrit sa blessure. Racine seul a été aussi hardi et beaucoup plus exact, lorsqu'il a fait dire à Plù'dre ( act. I", se. 3^ :

Ma blrssmr trop vive aussitôt a saigné.

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• Et c.Tco carpitur igni.

Des feux aveugles veulent dire i(-i des feux cachés, flette expression remarquable est répétée dans le mênu! sons dans un autre endroit de ce livre, pour peindre le feu de la foudre cachée dans les nuages : Cœcique in mibihiis ignés. Au reste, notre langue a aussi dans ce genre quelques hardiesses; et, si Virgile dit Aas/eux aveugles, nous disons un bruit sourd, de sourdes menées.

Multa viri virtus anirao . multiisque recuisat Gentis hoDos : hoRrent iufixi pectore vultus , Verbaque , etc.

On voit d'aboid réuni tout ce qui donne du relief à un héros, ses qualités personnelles; et l'éclat que réfléchit sur lui le mérite de ses aïeux. Le peu de mots qui suivent présentent toutes les autres qualités qui ont dû contribuer à séduire Didon : la beauté d'Enée, et le charme de ses diseouis. La mémoire d'une amante retient non seulement les traits et les exploits de celui qu'elle aime, mais jusqu'aux moindres sons qui ont frappé son oreille.

Nec placidam inembris dat cura quietem.

Racine a ainsi imité ce vers d'une manière supérieure à son modèle :

Son chagrin inqtiict l'arraciic de sou lit.

{Phèdre, act. I , se. 2. )

Humenteinqne Aiirora polo dimoverat rmbram , etc.

Ce vers, d'une harmonie si douce, contraste heureusement avec la peintvne des mouvemens violens dont Didon est agitée :

Anna soror, quoe me suspensani iusomnia terrent ! Quis novns hic nostris successit sedibiis hospes ! Quem sese ore fercns! quam forti pectore, et armis ! etc.

Depuis que M. Le Franc a substitué avec raison le nom d'Élise à celui d'Anne, un peu vulgaire dans notre langue, tous les.

traducteurs de ce quatrième livre ont suivi cet exemple. On voit déjà dans ces vers l'impression profonde qifEnée a produite sur le cœur de Didon; l'aveu qu'elle en fait rend cette passion intéressante. Elle sent combien cet amour peut la dégrader, et elle n'ose d'abord le faire connaître qu'à sa sœur, confidente de ses sentimens les plus secrets. Elle est frappée de la beauté des traits du héros; mais elle l'est surtout de ses vertus , de son courage , de ses malheurs. Elle-même veut ennoblir sa passion à ses propres yeux; elle ne doute point qu'Énée ne soit sorti d'une race divine. Il paraît que, chez les anciens, comme parmi nous, comme dans les temps les plus héroïques de notre chevalerie, la valeur était auprès des femmes un des premiers moyens de séduction.

^ PAGE 2 , VERS l3.

Dégénères animos timor arguit.

Pour être plus littéral , il eût fallu traduire ainsi ,

Un cœur lâche décèle une basse origine ;

mais cette idée est renfermée dans celle que j'ai préférée, et semble se lier plus naturellement à la suite du discours.

' PAGE 1 , VERS i5.

Si mihi non anime iixum immotumque sederet , etc.

Virgile jette ici les premiers germes de l'intérêt dramatique, en présentant Didon comme invinciblement attachée à la mémoire de Sichée , son premier époux , et fermement résolue de ne point lui donner de successeur. Nous observerons que c'est le même sentiment qui donne tant d'intérêt au rôle d'Andromaque.

Solus hic inflexit sensus , animumque labantem Impiilit.

Cette marche de la passion de Didon, exprimée par elle-même, est pleine de pudeur et de convenance. Enée seul , depuis la mort de Sichée , a ébranlé sa fidélité. Ce peu de mots fait prévoir sa faiblesse.

Agnosco veteris vestigia flammae.

Ce trait est d'une extrême finesse. Dans sa passion pour Enée ,

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Didon retrouve les traces de son amour pour Sichée ; et l'on voit qu'elle ne s'éloigne que par degrés de ce premier sentiment. Racine a profité de ce vers, lorsqu'il a fait dire à Oreste {^Andromaque , act. I*„ se. i. ) :

De mes feux mal éteints je reconnus la trace.

Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat ,

Yel pater omoipotens adigat me fulmine ad Timbras , etc.

L'expression de ce serment est d'une grande harmonie. L'apostrophe à la pudeur, en la personnifiant, pour ainsi dire, donne une plus grande idée de la fidélité que Didon lui a vouée.

nie meos, primus qui me sibi junxit, amores Abstulit ; ille babeat secum , servetque sepulcro.

Racine a heureusement imité ces deux vers, en faisant direà Andromaque ( act. III, se. 4- ) :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée : Avec lui dans la tombe elle reste enfermée.

Peut-être qu'une flamme jadis allumée a moins de naturel, de douceur et d'élégance, que primus qui me sibijunxit, amores abstulit.

Sic effata , sinum lacrymis implevit obortis , etc.

La beauté de ce vers est fondée sur une grande connaissance du cœur humain. Didon a fait un grand effort pour avouer à sa sœur une passion qu'elle voudrait se dissimuler à elle-même, et son cœur une fois ouvert se soulage par des larmes : c'est la marche de la nature.

En général, tout ce début est plein d'adresse; Virgile arrive par des gradations insensibles, mais extrêmement naturelles, aux grands éclats de la passion qu'il veut peindre. C'est à travers les souvenirs de son premier amour, la crainte de sa nouvelle passion, le cri des remords , et les reproches qu'elle se fait de ses sermens violés, que Didon en vient à l'abandon total de sa gloire et au sacrifice

d'une longue fidélité. Elle est ici d'autant plus intéressante, qu'elle n'imagine pas même qu'elle puisse succomber.

Anna reft-rt : O liice magis dilecta sorori , etc.

Tout ce discours d'Élise peut êlre comparé à celui d'OEnonc dans Phèdre. Virgile, respectant toujours les idées religieuses, s'est bien gardé de s'autoriser de l'exemple des dieux , comme l'a fait Racine dans ces vers :

Les dieux même , les dieux de l'Olympe habitans , Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes , Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

( Act. IV, se. 6. )

Placitone etiam pugnabis amori ?

Ce passage a été imité par Racine :

Combattrez-vous enrore un penchant qui vous plaît ?

Quid bella Tyro surgentia dicam , Germanique minas ?

Dis equidem auspicibus reor, et Junone secunda , etc.

Elise joint avec adresse aux considérations politiques les considérations religieuses. Pygmalion, frère deDidon, est d'autant plus à craindre, qu'il est l'assassin d'un époux vivement regretté. L'arrivée d'Énée à Carthage n'est plus pour elle un événement ordinaire; elle a été dirigée par les dieux mêmes , et principalement par Junon , protectrice de son empire.

Solvitque pudorem.

Principio delubra adeunt , pacemque per aras Exquirunt , etc.

La pudeur est ici représentée, avec beaucoup dejustesse, comme un lien qu'il a fallu dénouer. Tout ce qui suit est d'une admirable beauté. Les idées religieuses, mêlées à celles de l'amour, donnent à la poésie un caractère touchant et solennel. Pope l'a bien

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senti dans la composition de. sa Ix-lle cpilre d'Hélo/se à Abeilard. C'est dans le temple, c'est au pied des autels qu'il amène ces deux amans, et qu'il représente l'amour victorieux de la majesté des cérémonies et de la sainteté du sacrifice.

« Viens, dit Iléloîse , que son amour malheureux doit conduire à la mort, viens, Abeilard, viens, le cierge funéraire dans la main, viens m' adoucir le passage de cette vie à l'autre. » Si on supprimait de cet ouvrage, l'une des plus belles productions de Pope, l'heureux mélange de l'amour et de la religion, on lui ôterait son principal mérite. Colardeau, qui parait l'avoir senti quelquefois, n'est pas entièrement à l'abri de ce reproche.

En général, on voit trop qu'il n'a pu lire Pope que dans une traduction française. Plusieurs des beautés de l'original sont mieux conservées dans une imitation que M. de La Harpe en a faite pour remplir les vides laissés par le jeune traducteur. Celui-ci n'avait pas assez vu combien ce mélange de religion et d'amour est propre à produire de profondes impressions.

Pecudumque reclusis Pectoribus inliians, spirantia consulit exta, etc.

Le mot inhians peint avec une grande énergie l'attention profonde avec laquelle Didon cherche à lire son destin dans les entrailles des victimes. Ce passage a inspiré à Racine plusieurs beaux vers qui en sont évidemment une imitation :

De victimes moi-même à toute heure entourée , Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée : D'un incurable amour remèdes impuissans ! En vain sur les autels ma main brûlait l'encens : Quand ma bouche implorait le nom de la déesse , J'adorais Hippolyte ; et , le voyant sans cesse , Même au pied des autels que je faisais fumer. J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.

(^Phèdre, act. l,sc. 3.)

On peut remarquer ici qu'il y a dans Racine une sorte d'esprit, de finesse et d'élégance plus appropriée au génie de notre langue, et dans Virgile plus d'énergie et de mouvement, particulièrement dans ces vers : •

Heu ! vatum ignarae mentes ! quid vota furenteui , Oijid delnbra jurant.

Est mollis flamma medullas Inlerea, et tacitum vivit suL pectore vuluus.

Mollis flamma est une expression heureuse, parce qu'elle rend avec une extrême précision les tourmens et les délices de l'amour.

Tacitum vivit sub pectore vulnus est tellement intraduisible, que Racine même n'a pas lente de l'imiter.

»9 PAGE 8, VERS l3.

Qualis conjecta cerva sagitta , etc.

On a toujours admiré avec raison la comparaison de Didon blessée des traits de l'amour, avec une biche qui emporte dans ses flancs la flèche qui l'apercée. L'épithète/zej'CiWest heureuse, parce que l'objet d'une passion l'allume souvent sans le savoir.

50 PAGE 8 , VERS i8.

Nunc média AEuean , secum per mŒoia ducit, etc.

Virgile, après avoir peint l'amour de Didon, peint mieux peutêtre encore les efforts qu'elle fait pour se faire aimer , et pour arrêter Enée dans Carthage. Ce héros fugitif cherche une patrie; Didon le conduit dans sa cité naissante, déjà riche des dépouilles de Sidon, et prête à le recevoir, urbemqueparatam.

Incipit effari, mediaque in voce resistit.

Didon veut déclarer son amour, et s'interrompt tout-à-coup. Les aveux les plus intéi'essans dans ce genre sont toujours les plus timides, et le silence de la pudeur est peut-être plus éloquent que les expressions les plus brûlantes de la passion.

»' PAGK 8 , VERS 22.

Nunc eadem , labente die , convivia quxrit, etc.

Rien de plus naturel que l'empressement avec lequel Didon cherche à ramener Enée à ses festins du soir"; c'est ce que veut dire labente die. Les heures du soir sont véritablement celles de l'amour. Il est également naturel qu'elle veuille entendre de nouveau les aventures qui ont fait sur son âme une impression si profonde; c'est encore Enée qu'elle cherche dans ses récits.

DU LIVRE IV. Vri

•' PAGK 8, VEUS 24. Pcndctqnc itcruiii iiarraiitis ab oro.

M. de Ponipip;nan a chorclK- à roiulrc <<'tlo expression par ee vers :

Chaque iustant qu'attachée au plaisir de l'eutendro. .. ( Didon, aet. I , se. /|. )

L'image de Didon suspendue Vi\2ihonc\ve i\i\ liéros qui raconte est infiniment plus belle et plus hardie.

= 4 PAGK 10, VERS 3.

Sola domo niœret vacua , stratisque relictis

Tncuhat : ilhim absens absentem auditque videtqiie, etc.

Tous les mouvemens de Didon , lorsque Enée s'est retiré dans son appartement, sont saisis avec la plus extrême sagacité. Au milieu de sa cour, entourée de ses gardes, elle se croit plongée dans la plus profonde solitude. C'est ainsi que Racine fait dire à Antiochus, après le départ de Bérénice:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !

^ ( Bérénice , act. I, se. 4- )

L'Orient fut désert du moment que Bérénice fut absente. Didon s'empare du siège que son amant vient de quitter. Absent, elle croit encore le voir et l'entendre. La répétition des mêmes mots exprime fort bien ici l'obstination avec laquelle cette reine s'atta che ou à la personne ou au souvenir de son amant. Mais ce qui surpasse la beauté de ces images, c'est celle de Didon prenant le fils du héros dans ses bras, et cherchant dans les traits d'Ascagne le portrait de son père, comme un dédommagement et une consolation,

Noa cœptae assurgunt turres; non arma juventiis, etc.

Celte pensée de Virgile est très philosophique, et elle exprinic de la manière la plus heureuse comment les passions des souverains nuisentàla prospérité d'un grand empire, et répandent dans toute leur nation l'oubli de ses plus grands intérêts et de tout ce qui produit la félicilé pulili(jue. Peut-être n'a-t-on pas assez bien

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compris le véritable sens des mots minœque murorum ingénies. Toutes les grandes constructions imparfaites ont un air de menace, parce qu'elles fout naître l'idée d'un écroulement prochain.

^6 I'AG£ lO, VERS II.

Qiiam simul ac tali persensit peste teneri Cara Jovis conjux , nec famam obstare furori, etc.

Ce passage est difficile à traiter, parce que dans cette lutte de deux déesses aucune des deux ne devait être dégradée. Junon , toujours fidèle au projet d'écarter les Troyens de l'Italie, propose à Vénus d'unir ensemble les Tyriens et les Troyens par l'hymen d'Enée et de Didon, qui deviendra le sceau de la réconciliation des deux divinités: mais Vénus, par un sourire, marque qu'elle a deviné les intentions de sa rivale; elle lui répond d'une manière pleine de finesse et de convenance.

»' PAGE ro , VERS 16.

Una dolo divum si femina victa duorum est !

Racine a mis dans la bouche de Phèdre une heureuse imitation de ce vers ( act. II , se. 5 ) :

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle.,.

Le vers de Virgile a l'avantage d'exprimer que les deux divinités qui ont triomphé de Didon ont joint l'artifice à la puissance.

Connubio jungam stabili , propriamqiie dicabo , etc.

Ce vers tout entier se trouve déjà dans le premier livre, et c'est aussi dans la bouche de Junon. Virgile s'est souvent ainsi répété; et cette observation seule prouverait qu'il s'était toujours proposé de revoir son ouvrage.

'9 PAGE 14 ■ VERS l3.

Oceanum interea surgens Aurora relinquit , etc.

Virgile a mis une extrême perfection dans la description de cette chasse; elle est pleine d'images bien choisies, de convenance et de rapidité. Délecta juventus exprime fort bien l'espèce d'étiquette qui n'admet autour des souverains, dans leurs parties de plaisir, que

l'élite de leur cour; et la jeunesse y parait avec de grands avantages. L'appareil, les instrumens de la chasse, le cortège de lareine, sont décrits avec beaucoup de justesse. Le poète ncnian(|ue pas de faire paraître dans cette fête les cavaliers numides, renommés par leur adresse dans l'équitation. L'expression si heureuse et si précise, odora cmnim vis, n'a pu se rendre que par des équivalens. I/emprossenient avec lequel les grands admis à cette chasse arrivent au rendez-vous n'est pas oublié ; il était naturel aussi d'exprimer l'impatience avec laquelle est attendu le principal personnage; et le cheval même qui doit le portera fourni à cette description des traits également justes et brillans ; la richesse de son harnais est parfaitement rendue en deux mots, qui le couvrent à la fois de ce qu'il y a de plus précieux, d'or et de pourpre, ostroque insignis et auro.

Stat sonipes, ac frena ferox sjmmantia mandit.

Ce vers exprime admirablement un cheval bien dressé , qui réunit ensemble l'ardeur et la docilité. On y trouve d'ailleurs une magie d'harmonie, qui fait qu'on croit entendre l'action d'un coursier fougueux rongeant son fein d'impatience.

Tandem progreditur exprime parfaitement la longue attente occasionée par le retard de la reine , et le plaisir que fait naître sa présence. Un des privilèges de la grandeur est de ne pas attendre, et d'être attendu. Louis XIV, arrivant en même temps que sa voiture au pied du grand escalier de Versailles , dit , en se retournant vers son grand-écuyer : f ni failli attendre. Ce mot exprime vivement le sentiment qu'il avait de l'élévation de son rang et du res pect qui lui était dû.

Si le souverain de Carthage avait été un homme, Virgile ne se serait peut-être pas arrêté à décrire son costume; mais une jeune reine , mais une amante intéressée à plaire , ne devait rien avoir oublié de ce qui pouvait y contribuer. Le poète lui prête tout le goût et toute la magnificence dont \\x\^. toilette de chasse est susceptible. Il est tout simple que, dans ce jour, les Troyens et leur chef jouent un des premiers rôles. La comparaison d'Enée avec Apollon, si elle n'est pas d'une grande exactitude, est de la plus belje poésie. C'est toujonis aux dieux qu'Homère et Virgile comparent les;hommes qu'ils veulent faire valoir. Dans la suite de cette

description, le iicii de la scène , les cliasscurs, les animaux poursuivis, sont peints avec lout le mouvement et toute la vérité nécessaires. Pour faire partir ces animaux sauvages, Virgile attend avec raison que la chasse soit parvenue dans les taillis les plusépais et les lieux les plus impraticables; alors, par un mélange heureux de syllabes brèves et longues, par la cadence et la coupe des vers, il nous fait entendre les sauts, les bonds impétueux, et la fuite précipitée des daims, des chevreuils et des chamois chassés précipitamment de leurs retraites. Nous avons remarcpié ailleurs comment il a peint, dans la personne d'Ascagne, l'ardeur et l'émulation que mettent les jeunes gens dans ces sortes d'exercice.

5' PAGE l8, VERS 2.

Interca niagno niisceri murmure cœlum, etc.

On a observé avec raison que ce qui se passe de mystérieux dans la grotte où l'orage conduit Enée et Didon , est décrit par Virgile avec toute la décence de la pudeur; et , si une foule d'autres peintures fait honneui' à son génie, celle-ci a toujours honoré son caractère. Une observation plus importante , et peut-être plus nouvelle, c'est que, pour donner plus de solennité à cet hymen, il suppose que ce sont de grandes divinités qui ont donné le signal ; c'est le tonnerre qui le proclame; c'est la foudre qui l'éclairé. Les nymphes, hurlant au sommet des montagnes, rappellent les femmes qui, suivant l'usage antique, annonçaient par des cris celui de la pudeur mourante. Ainsi, ce sont tous les élémens, ce sont les dieux, c'est la nature entière qui fait les frais de cet hymen ; idée vraiment neuve et imposante.

'^' l'AGE l8, VERS i5.

Exteinplo Liby.ii? magnas it Fama per urbes , etc.

Plusieurs poètes, après Virgile, ont fait des descriptions de la Renommée; la première est celle d'Ovide dans le douzième livre des Métamorphqses , très bien rendue par M. Desaintange. Le palais de la déesse y est décrit fl'une manière brillante; mais la prolixité et la monotonie des couleurs empêchent d'en distinguer les traits les plus remarquables.

La description de Boileau, dans le second chant du Lutrin, est beaucoup moins étendue; mais aucun des traits que comportait son sijjet l'y est oublié :

DU Ll VUE IV. 341

Cci)cn(lant cet oiseau qui prône les merveilles , Ce iiioustrc, composé de Louclies et d'orcillcx , Qui, sans cesse volant do climats en climats. Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas; La Kcuonimée enfin , cette prompte courrière , Va d'un mortel effroi glacer la perruquière.

Voltaire a fait aussi, en décrivant la Renommée dans le liuiticme chant de la Henriade , une heureuse imitation de Virgile. Mais celle de J.-B. Rousseau , dans sa belle Ode au prince Eugène, nous parait supérieure à toutes les autres par la rapidité et le mouvement.

Quelle est cette désse énorme , Ou plutôt ce monstre difforme , ' Tout couvert d'oreilles et d'yeux , Dont la voix ressemble au tonnerre , Et qui , des pieds touchant la terre , Cache sa tète dans les cieux?

C'est l'inconstante Renommée , Qui, saus cesse les yeux ouverts.

Fait sa revue accoutimiéc Dans tous les coins de l'univers ; Toujours vaine, toujours erraute.

Et messagère indifférente Des vérités et de l'erreur.

Sa voix , en merveilles féconde , Va chez tous les peuples du monde Semer le bruit et la terreur.

Jupiter omnipotens , cui nunc Maurusia piclis , etc.

Ce discours d'Iarbe est plein de toute la chaleur el de tout l'emportement d'un caractère exalté par les ardeurs du ciel africain ; il exprime d'ailleurs tout l'orgueil d'un fils de Jupiter, qui semble lui-même tenir en main les foudres de son père.

*■* l'AGE 22, VERS 22.

Vade âge, nate, voca Zephiros , et labcrc peunis.

M. de Marmontel a remarr|ué avec laisoii l'iixlrême légèreté de ce vers, presque tout entier composé de dactyles.

Le discours de Jupiter a toute la dignité cf>nsciiable au souverain d^s dieu\ : Graviddin uripctii'^ , est une de ce.î hardiesses si

communes à Virgile, el si difficiles à transporter dan» notre langue; elle rappelle \efeta annis tin second livre.

î' PAGE 24. VERS lO.

Naviget; baec summa est, liic nostri nuntius esto.

Ce vers a, si j'ose ainsi dire, toute la précision et toute la fermeté du commandement.

La description de l'appareil dont s'entoure Mercure a perdu une grande partie de l'intérêt qu'elle avait pour les anciens; mais les vers qui l'expriment conservent encore pour nous tout le charme que ne perd jamais la belle poésie. On en peut dire autant de la description d'Atlas , l'aïeul de Mercure , changé en montagne. La comparaison de ce dieu , effleurant d'une aile légère le rivage de Carlhage, est un des larcins assez fréqueiis que le poète latin a faits à Homère.

Î6 PAGE 28 , VERS l.

Arrectajque liorrore comae , et vox. faucibus liœsit.

Ce vers est encore un de ceux que Virgile s'est pris à lui-même. Ce n'est point la crainte des dieux qu'il a voulu exprimer, c'est le respect d'Enée pour la présence de la divinité. Aussi son premier mouvement est d'obéir, mais avec tout le regret que doivent lui inspirer les bienfaits de Didon , sa tendresse pour elle, et le charme d'un asile où il trouvait un repos si chèrement acheté par un long exil et les fatigues d'une pénible navigation : son irrésolution concourt encore à diminuer ce que son départ peut avoir d'odieux. La joie empressée avec laquelle les Troyens se disposent à partir sert aussi à justifier Enée. Enfin, Virgile n'a oublié, dans la suite de ce chant, aucun des traits qui pouvaient disculper son héros des torts qu'on s'obstine à lui trouver; ce qui prouve qu'il sentait bien que , sous ce rapport , le caractère de son héros n'est pas tout-àfait irréprochable

At regina dolos ( qiiis fallerc possit amantem ) ? Praesensit , motusque exoepit prima futiiros, etc.

Ces premièies impressions que produit sur le cœur de Didon la nouvelle du prochain départ d'Enée, sont peintes avec beaucoup de force et de vérité. Cette exclamation : Quis fallere pnssit aman-

tern? esl suiloul romarquable. Ornnia tutu titnens c\^nmeh\cu les alarmes et l'iiuiuiéliulc ([iii accompagnent l'amour. On ne pouvait mieux peindre son délire qu'eu le comparant à celui des bacchantes.

Dissiimilarc ctiam spcrasti, perfide, tantiim l'osse nefas , tacitusque mca decedere terra ? etc.

Nous avons déjà observé le caractère de ce discours, où la passion est véritablement éloquente. Didon espère encore, et l'amour dans cette situation met quelque mesure à l'expression de sa fureur; aussi, dans cette première explication, les sentimens tendres et passionnés reviennent-ils plus souvent que les accens de la colère et de l'emportement. La reine parait craindre autant les dangers auxquels s'expose son amant, que les malheurs qui l'attendent elle-même.

Ego te , quae phirima fando Enumerare valcs, nunquam, rogina, negabo Promeritam, etc.

Ce qui touche le plus un cœur noble, c'est le reproche d'ingratitude; aussi c'est ce reproche qu'Énée repousse avant tout. Les ordres des dieux, la -volonté du destin, l'apparition de son père qui lui rappelle ses devoirs, achèvent sa justification. Mais, comme nous l'avons remarqué ailleurs, peut-être l'amant de Didon, près de la quitter, lui devait-il une réponse plus douce et plus galante, et des expressions plus vives de reconnaissance et de regret.

^o PAGE 34, vEas 9.

Talia diceatem jam duduin aversa tiietur, etc.

La réplique de Didon est d'abord tout entière dans ses regards, dans son attitude, et même dans son silence. Ce second discours, par la raison que nous avons déjà alléguée, devait être plus violent, plus emporté que celui qui le précède; moins d'espérance devait produire plus de colère : aussi ne peut-on rien ajouter aux niouvcmens de désespoir et de rage qu'il contient. Un peintre qui aurait à représenter une amante furieuse d'une réponse qui la désespère et d'un abandon qui l'outrage, ne pourrait mieux faire que de rendre l'atlilude et les mouvemcns que Virgile donne ici à Di-

344 iNOTES

don. Didoii coiimieiice jiar l'injure qui doit être la plus sensible au cœur d'Énée. Sa gloire était d'être issu du sang Iroyen, d'être chargé par les dieux d'en perpétuer la race; et dès le premier vers elle lui refuse cet honneur; le descendant de Dardanus n'est plus que l'enfant du Caucase, et le nourrisson d'une tigresse. Racine a imité les mouveniens les plus remarquables de ce discours, dans la tragédie à! Andromaque . Voici surtout trois vers oui en sont •ne traduction presque littérale.

Eu ai-je pu tirer uu seul f^émissemeut ? Tranquille à mes soupirs , muet à mes alarmes , Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes ? ( Act. V, se. I.)

4» PAGE 34 t VERS 18.

Jamjam nec raasima Juno , ]N'ec Saturaius Laec oculis pâtes adspicit œquis.

Le premier des crimes pour une femme, c'est l'indifférence et l'ingratitude. Jupiter et Junon deviennent injustes du moment où Enée se montre insensible ; et toute vertu disparaît aux yeux de Didon, lorsqu'elle ne voit plus qu'un traître dans son amant. Nusquain tutafides.

A qui se conlier, quaud Knée est un traitre ?

At piu» AEneas , quamquam lenire dolentem, etc.

Virgile, avant de faire partir Enée, comme s'il eût prévu les torts que les critiques devaient lui donner un jour, a soin de le représenter affligé de son départ involontaire , et désirant adoucir la douleur de Didon : Lenire dolentem solando cupit. A ces regrets il oppose immédiatement le respect du héros pour les ordres des dieux , et l'empressement de ses compagnons prévenus, comme lui , de la grandeur de leurs destinées. Cet empressement est pai'faitement bien exprimé par ces matériaux encore bruts dont ils dépouillent les forêts voisines, et qu'ils entassent à la hâte sur le rivage. J'ai remarqué ailleurs la beauté de la comparaison des Troyens avec les fourmis, qui réunit la vérité des détails, l'élégance, l'harmonie, et ce degré de justesse qui doit lui suffire.

Quanti les poêles rapprocheiil les hommes des niiiiuaux, il faut qu'ils aient soin de rappi'ocher de l'homme les animaux eux-mêmes; c'est ce que Virgile a fait en donnant aux fourmis une espèce de discipline militaire : Agmina coguiit , castigantque moras.

iî PAGE 40, VERS 5.

QiiLs tlî)i tune, Dido, cerneuti talia scnsus ?

Cette apostrophe pathétique, adressée à Didon , nous fait par-' tager sa situation pénible et ses émotions douloureuses : comme amante délaissée, Virgile la peint souffrante ; et, comme reine humiliée, elle est obligée de descendre de la hauteur de son rang aux supplications et aux prières. Le discours qu'elle adresse à sa sœur est peut-être le plus touchant de ceux qtie Virgile a mis dans sa bouche. Elle attaque le cœurd'Énée par tout ce qu'il y a de plus affectueux et de plus modeste, par tout ce qu'il y a de plus capable de le fléchir. Lorsqu'ils représentent des amantes réduites au dernier désespoiï-, les poètes leur prêtent toujours de la modération et de la prière. C'est ainsi qu'Hermione dit à Pyrrhus :

Ordonnez votre hymen , j'y consens ; mais du moius Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut-être : Différez-le d'un jour, demain vous serez maître.

{^Andromaque , act. IV, se. 5. )

Des formes à peu près semblables sont employées par Didon ; elle ne demande plus à Enée de partager son trône et son lit , mais seulement de donner à sa douleur le temps de s'affaiblir, et a son courage celui de s'y préparer.

Non ego cum Danais Trojanam exscindere gentem, etC:

Un sentiment non moins naturel aux femmes délaissées, c'est de n'avoir aucun tort aux yeux de ceux qui en ont de grands envers elles: «Ai-je, s'écrie Didon, conspiré avec les Grecs contre l'empire troyen ? Ai-je envoyé mes vaisseaux contre Pergame? Ai-je troublé les mânes d'Anchise, ou violé son tombeau?» Elle se ferait un crime de mettre obstacle à ses destinées, mais elle l'invite à attendre des vents plus favorables. Tous ces mouvemens sont naturels, vifs et passionnés. Ce qu'il y a peut-êlre de plus délicat dans

ce discours, ce sont les expressions par lesquelles Didon prête à Elise un grund ascendant sur l'esprit d'Enée. L'amour est tellemeni voisin de la jalousie, qu'il lui semble que sa sœur a pris sur son amant un empire qu'elle-même n'a pu obtenir :

Toi seule sur l'ingrat avais pris quelque empire ; ■ Dans son âme à toi seule il permettait de lire. Seule enfin, près de lui trouvant un doux accueil. Tu savais du barbare apprivoiser l'orgueil.

"Fata obstant, placidasque viri deus obstruit auras. »

Ici Virgile , pour excuser Enée, ne se contente pas de dire qu'il obéit aux dieux : il ajoute qu'un dieu lui-même ferme les oreilles du héros aux prières de Didon. On ne pouvait mieux peindre sa vertueuse inflexibilité, que par la comparaison qui termine ce morceau; elle est également frappante par la beauté des images, et par celle de l'harmonie.

4^ PAGE 44, VERS tl.

Tum vero infelix fatis exterrita Dido Mortem orat ; tacdet cœli couvexa tueri.

Nous avons développé dans le préambule l'art infini avec lequel le poète nous conduit à la mort de Didon. Un des premiers artifices de la poésie, dans l'épopée comme dans la tragédie, est de préparer le lecteur aux impressions qu'on veut produire. Il fallait beaucoup d'adresse pour amener cette reine, des fêles qu'elle donne à son amant , au théâtre de sa mort.

Semperque relinqui .Sola sibj , semper longam incomitata videtur, eti".

Non seulement les veilles , mais les rêves même de Didon devaient être pleins de son amour; la manière dont Virgile les caractérise est du plus grand naturel; séparée d'Enée, elle ne voit dans son sommeil troublé que solitude et qu'abandon. Le vers qui exprime cette idée est de la plus mélancolique et même de la plus lugubre harmonie. Tout ce qui suit est d'une extrême énergie; c'est dans les héros de théâtre les plus renommés par la violence de leur passion , et l'horreur de leurs remords, que Virgile a cher-

Dl) LIVUK IV. 3 47

uhé quek|ue chose de ressemblant aux inouvemens ImiiTiltuen'' dont Didon est agitée.

47 PAliK 4^5 VERS l3.

Mœstam dictis agressa sororem , Consilium vultu tcgit,ac spcui fronto sprenat, etc.

Le désespoir le plus touchant est toujours celui que l'on dissimule : telle est la situation de Didon; elle a avoué son amour à sa sœur, mais elle lui cache ses projets de mort. Virgile avait déjà employé une partie de cette idée , en disant plus haut , hoc visum nulli , non ipsi effata sororL L'idée de la prêtresse est non seulement poétique, mais pleine de vérité. Les devineresses et les nécromanciens ne sont consultés par aucune passion autant que par l'amour, la plus inquiète, la plus curieuse et la plus superstitieuse de toutes. Didon a une telle idée de la violence des feux dont elle est dévorée , qu'elle n'espère pouvoir en être délivrée que par une puissance surnaturelle, par une main capable d'arrêter les astres et les fleuves dans leur cours. '

-(8 PAGE 48, VERS i3.

Haec effata silet. Pallor simul occupât ora.

Le sang-froid et le calme qu'affectent quelquefois les grandes passions font bientôt place aux mouveniens involontaires de la nature. Didon vient de dissimuler les apprêts de sa mort : mais à ses discours pleins d'une tranquillité qu'elle n'a pas, succède bientôt un morne silence; et le rayon d'espérance qu'elle a cherché à faire briller sur son front est remplacé par la pâleur de la mort qui déjà est devant ses yeux, suivant cette belle expression , /ja//?^r/a morte futurd.

Aiit graviora timet qtiam morte Sichaei. Ergo jussa parât.

Il fallait rendre vraisemblable l'obéissance imprévoyante d'Élise; et, après les marques de regret et de fidélité que la reine a données à son premier époux, sa sœur ne peut imaginer que, lui ayant survécu, elle puisse mourir du départ d'Enée. Le lecteur, une fois prévenu par Didon elle-même de ce cpii doit arriver, ne peut lire sans intérêt aucun des détails qui conduisent à la catastro|)he. .Jusque là, par la magie du récit , cette amante est ton-

318 ÎSOTES

jours sur la scène , et l'inlérèt qu'elle inspire attache à toutes les circonstances qui préparent le funeste événement. Enfin , ce récit |)alhétique porte à l'imagination du lecteur une foule d'idées que la rej)résentalion théâtrale elle-même aurait peine à produire; car on peut souvent dire ce qu'il est impossible de mettre sur la scène.

5o PAGE 48, VERS 23.

Et crinis effusa sacerdos Ter ceutuin tonat ore dcos, Erebumque , Chaosquc, etc.

Pour recommander celte description , il suffit de rappeler qu'elle a fourni à .l.-B. Rousseau l'idée de l'un de ses plus beaux ouvrages, la Cantate de Circé , à laquelle un choix heureux des différenies mesures appropriées au sujet donne une sorte de supériorité sur les vers de Virgile lui-même. Voici ceux qui paraissaient le plus évidemment imités du poète latin:

C'est ainsi qu'en regret sa douleur se déclare ;

Mais bientôt , de son art employant le secours ,

Pour rappeler l'objet de ses tristes amours ,

Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténarc ,

Les Parques, Némésis, Cerbère, Plilégéton,

Et l'inflexible Hécate, et l'horrible Alecton.

Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume , etc.

5l PAGE 5o , VERS II.

Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem, etc.

C'est un effet dès long-temps remarqué , que l'impression de la nuit sur les âmes passionnées; la solitude et le silence semblent nourrir et accroître toutes les inquiétudes par l'absence des objets qui peuvent les distraire. C'est ce que j'ai essayé d'exprimer dans une peinture des effets de la solitude et des ténèbres :

Ah ! que la nuit alors , jointe à la solitude. De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude ! L'absence des objets rend ses maux plus présens ; Rien n'en distrait son cœur, son esprit ni ses sens ; Exlialant en soupirs sa tristesse farouche , De sa longue insomnie il tourmente sa couche ; 11 se roule , il se lasse à clierchcr le repos; l'out sou sang embrasé précipite ses flots , Jusqu'à l'heure où l'Aurore, humide de rosée. Apporte un peu de calme à sou âme épuisée.

DU LIVRK IV. 349

Kt , chassant de la nuit les fiin<'l)i'cs vapeurs, Rcntl et le jour au monde et l'csjiérance aux cœurs. ( Imir^iiialion , cli. IV. )

Celte peinture du sommeil aj;;ilé de Didon prouverait seule (|uelle connaissance profonde Virgile avait du cociu* humain, et avec (|uelle fidélité il en savait saisir les mouvemcns. Ajoutons que cette turbidencc est dans un contraste parlait avec le repos de la nature entière décrit en vers si doux et si mélodieux. Virgile a emprunté cette idée d'Apollonius de Rhodes, dont il a imité quelques autres passages ; mais c'est dans cette imitation même qu'il a peut-être le mieux montré son talent, par le choix judicieux des ti'aits empruntés. «Tout était calme, dit Apollonius; les sentinelles qui veillaient aux portes commençaient à s'assoupir; la mère qui avait pleuré son enfant commençait à céder au besoin du sommeil. » C'est ce dernier trait que Virgile a supprimé, parce qu'il a senti qu'il ne fallait pas d'avance user la peinture de la douleur de Didon par celle d'une mère éplorée. Il s'est donc contenté de présenter le calme qui règne dans les villes, sur les mers et dans les bois, et le repos général de tous les êtres vivans ou inanimés.

J.-J. Rousseau offre aussi un bel exemple du calme de la nature en contraste avec les passions violentes et désordonnées, dans la 17* lettre de la Nouvelle Héhïse, où Saint-Preux raconte une navigation nocturne qu'il fit avec son amante sur le lac de Genève. C'est peut-être le seul écrivain dont on puisse quelquefois opposer la prose à la plus belle poésie.

«Insensiblement la lune se leva, l'eau devint calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau, et en m'asseyant à côté d'elle je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein , la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne pouvait détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. »

360 iNOTES

'• PAGE 5o, VERS 19.

Ociilisve aut pectore noctem Acri])it , etc.

Elle ne reçoit la nuit ni dans ses yeux , ni dans son cœur. On sent combien il était impossible de transporter cette hardiesse dans notre langue.

En quid agàm? rursusne procos irrisa priores , etc.

Ce discours est plein des incertitudes et des irrésolutions qui doivent naturellemment agiter Didon , dans la situation où elle se trouve : il prouve en même temps qu'il entre dans les dépits de l'amour blessé beaucoup d'orgueil; aussi c'est par ce sentiment que paraissent dictés la plupart des traits qui le composent. Didon regarde comme une humiliation insupportable de recourir au roi numide qu'elle a dédaigné , et aux Troyens dont l'ingratitude l'offense ; elle ne voit donc d'asile que dans la mort , et ce n'est qu'en renonçant à la vie qu'elle croit pouvoir conserver sa gloire, et finir ses malheurs; ce qui est exprimé avec une grande précision et une grande force , ferroque averte dolorem. Phèdre , comme Didon, regrette de ne pas mourir avec toute sa gloire et toute sa vertu.

5^ PAGE 52 , VERS l5.

Tu lacrymis evicta meis, tu prima furentem, etc.

Il est dans le caractère des amans outragés de se plaindre de ceux qui ont favorisé leurs passions; c'est ainsi que Phèdre dit à OEnone ( act. IV, se. 6):

Malheureuse ! voilà comme tu m'as perdue ! Au jour que je fujais c'est toi qui m'as rendue. Tes prières m'ont fait oublier mon devoir : J'évitais Hippolyte , et tu me l'as fait voir.

Carpebat somuos, rcbus jam rite paratis, ef.

Nous avons déjà remarqué que ce sommeil d'Enée , au moment de son départ et d'une séparation si douloureuse, manque au moins de convenance; mais Virgile en avait besoin pour ame-

DU LIVUE I V. 351

ner la seconde apparition de Mercure, bien imaginée pour jnstifier de plus en plus le départ desTroyens, parfaitement exprimé dans la suite du même morceau.

i"' PAGE 56, VERS 6.

Regina c sponilis i!t primiim albesccre liirein Vidit, et œqûatis classem procedere velis, etc.

On sait (jMo V Ariane ahandonnce de Catulle a été composée avant la Didon de Virgile. Celui-ci a même emprunté plusieurs vers de son prédécesseur, qui, malgré le talent de ce grand poète, lui est resté supérieur dans plusieuis passages, particulièrement lorsqu'il peint le silence et la solitude que laisse dans le port et sur le rivage le départ de Thésée :

Omnia muta , Omnia siint déserta, ostentant ouinia niortein.

Ce vers, pour les images et pour l'harmonie , me parait fort supérieur à celui de Virgile où la mém« idée est exprimée :

Littoraque et vacuos scnsit sine reuiige portus.

Il faut avouer pourtant que sensit , au lieu de vidit , est d'une grande beauté. Didon ne voit pas cette solitude, elle la sent. Mais où Virgile est resté plus inférieur encore , c'est dans la peinture de la douleur de Didon après le départ d'Enée; il se contente de la représenter contemplant du haut de son palais la flotte des Troyens s' éloignant du rivage; il s'adresse alors à cette amante abandonnée , pour lui demander ce qu'elle éprouvait en ce moment. Dans la même situation, Catulle peint Ariane gravissant une montage élevée, d'où ses yeux suivent aussi loin qu'ils le peuvent le vaisseau qui emporte son amant ; au moment où elle le perd de vue, elle tombe évanouie, mais furieuse. Il la compare alors à une bacchante représentée en marbre; image admirable, parce qu'elle peint à la fois la fureur de l'amour désespéré , et l'immobilité de la douleur stupide : Saxea ut effigies hacchantis.

'' PAGE 56, VERS lO.

Proh Jupiter ! ibit Hic , ait, et nostris illuserit advena reginis ?

Ce commencement des imprécations de Didon est d'une brus-

querie et d'une impétuosité très convenables. On a admiré avec raison la vivacité et la cumulation d'images que renferme Je vers suivant :

Ferte citi flammas, date vêla, impellite remos.

58 p,vGE 56, VERS rrt.

Infelix Dido ! nunc te fata impia tangunt.

Racine a encore imité ce beau mouvement, dans le rôle de Roxane ( Bajazet , act. IV, se. 5 ) :

Tu pleures, malheureuse! Ah! tn devais pleurer Lorsque, d'un valu désir à ta perte poussée , Tu conçus de le voir la première pensée.

En dextra lidesque, Quera secum patries aiunt portasse Pénates , Quem subiisse humeris confectum œtate parentem !

Ce quatrième livie semble un trésor de mouvemens tragiques, où sont venus puiser presqiie tous nos grands poètes; et on a lieu de s'étonner que Le Franc de Pompignan , qui avait à moissonner dans un champ aussi vaste , ait trop peu profité d'un si grand avantage, et que nous ayons eu si rarement occasion de le comparer à son modèle. Voltaire fait dire à Orosmane [Zaïre , act. IV, se. 5) :

C'est là ce Nérestan, ce héros plein d'honneur. Ce chrétien si vanté, qui remplissait Solyme De ce faste imposant, de sa vertu sublime I

Co PAGE 56, VERS 24-

Faces in castra tuUssem >• Impie ssemqne foros flammis; naturoque patremque Cum génère extinxem: memet super ipsa dédissent.

Il était difficile de rapporter dans notre langue la beauté des terminaisons du plusque-parfait, qui, parleur répétition, marquent d'une manière si expressive l'acharnement de la vengeance. L'abréviation de ces plusque-parfaits marque aussi fort bien la précipitation de la colère qui ne se donne pas le temps de prononcer les mots entiers. C'est une licence de la langue latine qui ne peut être Irpnsporîéc dans la nôtre. .Te me suis néanmoins efforcé d i-

miter les consoiinanccs par la répétition j'aurais ravagé , brûle , submergé, gorgé.

Aces mouvemens violens succèdent, avec un goût admirable, pour exprimer la fatigue d'une âme qui retombe dans l'abattement et dans une sorte de consomption mélancolique , des sons lents et lugubres, douloureusement prolongés.

Sol , qui terrarum flammis opcra omnia lustras , Tuqiie Itarum interprcs curarum et ctinscia Juno , Nocturnisque Hécate triviis alulata per urbes , etc.

6l PAGE 60, VERS 16.

Illa gradum studio celerabat anili.

L'épithète anili est d'une extrême propriété. On remarque dans les vieux domestiques un empressement de zèle presque toujours proportionné à l'ancienneté de leurs services. Nous avons suffisamment parlé , en commençant , des beaux mouvemens qui précèdent la mort de Didon.

It clamor ad alta Atria ; concussam baechatur fama per iirbem ; Lameatis, gemituque, et femineo ululatii Tecta fremunt; resonat magnis plaagoribus œtlier.

Ces vers peignent fort bien la douleur universelle que répand dans un grand empire la nouvelle de la mort d'un souverain longtemps chéri de ses sujets.

6î PAGE 66, VERS I.

nia , graves oculos conata attoUere , nirsus Déficit : intixum stridit sub pectore vulniis. Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit , Ter revoluta toro est , etc.

Nous avons fait remarquer dans ce livre peu de traits d'harmonie imitative, quoiqu'il y en ait un grand nombre; mais il est impossible de n'être pas frappé de celle qui distingue ces deux derniers vers, dont une partie exprime, par des spondées, la peine et l'effort avec lesquels Didon essaie de se soulever; et l'autre, par des dactyles multipliés, la précipitation avec laquelle elle retombe. Le premier, qui expi-ime l'effort que fait cette malheureuse reine pour ouvrir les yeux , offre aussi un exemple non moins remar- 3. ' S»3

(juable de celte harmonie, et c'est avet- le même goût que le mol déficit est rejeté au vers suivant.

''^ PAGE 66, VERS l3.

Ergo Iris, croceis per cœliira rosclda peunis , Mille traliens varies ad verso sole colores, etc.

Cette peinture d'Iris avec ses ailes brillantes et humides de rosée, dont l'image et l'harmonie sont également gracieuses , semble avoir pour objet de produire un contraste avec la tristesse des objets que Virgile vient de présenter, les horreurs du suicide et les angoisses de la mort.

Je ne puis finir ces observations sans rechercher ce qui a précédé et suivi Virgile dans cette belle peinture de l'amour. Les amours d'Ulysse et de Calypso semblent en avoir fourni la première idée , si admirablement perfectionnée ; car il est à propos de dire qu'on ne trouve nulle part dans Homère la peinture de toute la violence de cette passion. Calypso, maîtresse de sa destinée, et qui n'est liée par aucun serment, ne peut intéresser autant que Didon , qui a voué à son premier époux une éternelle fidélité. Ulysse n'est pas, comme Enée, choisi par les dieux pour fonder un grand empire. Les discours de Calypso sont froids et insignifians ; on n'y suit point les progrès de sa passion , qui d'ailleurs n'est pas aussi bien préparée que l'est celle de Didon par le récit des grands exploits et des aventures malheureuses du héros de l'Enéide. Ulysse semble peu touché des bienfaits de la déesse; l'offre même de l'immortalité ne le séduit nullement; ainsi sa situation ne peut avoir l'intérêt vraiment dramatique que donnent au pieux Énée les efforts qu'il est obligé de faire pour obéir aux dieux. La peinture d'Ulysse travaillant seul, et sans la moindre distraction, à la construction de la nacelle qui doit le transporter loin de Calypso , présente plus d'une inconvenance, et serait indigne de l'épopée, si d'ailleurs elle n'était pas dans toute la simplicité des mœurs antiques. Mais c'est dans Homère 'que Virgile a pris sa principale idée : le quatrième livre de V Enéide est dans le cinquième de V Odyssée , comme le chêne est dans le gland. Virgile s'est aussi beaucoup aidé des amours d'Ariane et de Thésée; il en a emprunté des vers entiers, comme celui-ci :

Per connubia nostra , per iuceptos hymenaeos...

DL) LIVKK IV. 355

INi'aiimoiiis le poète qui lui a fourni le plus grand nombre d'idées, c'est, sans contredit, Apollonius de Rhodes; on trouve dans cet auteur l'esquisse de plusieurs des plus beaux morceaux de VÉnéide.

Passons maintenant aux imitateurs. A leur tête est le Tasse. Didon ne peut avoir de rivale qu'Armide; mais il faut avouer qu'Armide n'eu t pas existé sans Didon; ses discours les plus passionnés sont quelquefois littéralement traduits de Virgile. On ne peut nier que l'heureux emploi que le poète italien a faitdes enchaiitemens de la féerie n'ait ajouté beaucoup aux grandes beautés de son poème : ce palais enchanté, ouvrage de l'Amour, si chéri d'Armide tant qu'il est habité par Renaud, et livré aux flammes après son départ, est une des idées les plus heureuses qu'aucun poète épique ait conçues.

La Gabrielle d'Estrées de Voltaire est assurément bien loin de Didon et d'Armide; et le chant de la Henriade consacré à ses amoui's avec Henri IV est généralement regardé comme froid et sans caractère; ce n'est guère qu'une idylle amoureuse, dont la partie épique et la partie dramatique sont également faibles. On trouve dans quelques passages toute la galanterie française et des vers très agréables, mais nulle part l'intérêt, la force, l'énergie, qui caractérisent le peintre de Didon; et ce qui y manque le plus, c'est l'incroyable variété que Virgile a su mettre dans un livre dont le sujet est tel qu'il semblait devoir s'emparer de toutes les parties de son poème. Les fêtes données aux héros, les pompes naissantes de Carthage, les cérémonies nuptiales, avec lesquelles doivent bientôt contraster les cérémonies funéraires, la description d'Atlas , de la Renommée, une foule d'objets de la nature adroitement mêlés au sujet principal, soit par des descriptions, soit par des comparaisons, donnent à ce livre une richesse et une magnificence de poésie qu'on chercherait en vain dans le chant correspondant de la Henriade. C'est dans ses belles tragédies que Voltaii e a plus heureusement imité les anciens, et qu'il a, en quelque façon, racheté cette faiblesse.

Fénelon , disciple et imitateur des anciens , s'est beaucoup plus rapproché de leur manière large et pittoresque. Il a , comme Virgile, fait la description d'une chasse; mais il se l'est appropriée par une foule de circonstances différentes, et toutes heureusement imaginées. Il a ajouté à l'intérêt de l'amour par la peinture de la jalousie, moyen que le caractère du héros de Virgile lui interdi-

sait; et il est le seul qui ait mis dans sa prose poétique assez d'images et d'harmonie pour faire oublier le charme des vers , que tous les autres poètes ont jugé nécessaire à l'action épique. Enfin, ce qui a valu à son ouvrage un succès si général , c'est le grand fond de moralité qui le distingue. Le malheur et la prospérité, la richesse et l'indigence, les peuples et les rois, y trouvent également d'utiles leçons. Il est hardi, sans être audacieux ; aucun accent de sédition ne s'y fait entendre; et il semble que Louis XIV aurait bien pu s'y reconnaître sans en être blessé.

Tous les poètes épiques ont cru devoir consacrer un de leurs chants à l'amour. Le Camoëns fait aussi débarquer les Portugais dans une île, où les Néréides, enflammées par Vénus et Cupidon, de concert avec le Père éternel , s'efforcent de les retenir. Indépendamment du mélange monstrueux des divinités du paganisme avec la religion chrétienne, cet épisode est écrit avec si peu de ménagement, que l'ile enchantée de la Lusiade ressemble beaucoup plus à un lieu de débauche qu'au séjour des dieux. Ce serait outrager Virgile que de lui comparer de pareilles productions.

Enfin, le récit des amours de Didon a de tous les temps charmé les âmes sensibles. Ovide ne se lassait pas de le lire; saint Augustin a donné aux malheurs de cette reine des larmes dont il s'est accusé. Mais , quelque admirable que soit le quatrième livre de \ Enéide , les lecteurs doivent se garantir de ce degré de séduction qui leur ferait lire les autres avec dédain. Un amateur, un véritable ami de la belle nature, après avoir parcouru avec plaisir de riantes prairies, des lieux fertiles, de riches pâturages, voit souvent avec plus déplaisir encore des terres montagneuses, recouvertes par intervalleç d'une fraîche verdure ; des roches incultes et sauvages, ombragées d'arbres majestueux, ou coiffées de jeunes arbustes qui parent d'un vert feuillage leurs fronts chauves et stériles. Ses yeux parcourent avec intérêt toutes ces variations de la nature, et il aime à voir des beautés inattendues corriger l'âpreté d'un sol aride et montueux.

{Ici finissent les notes de M. Delillc.)

DU LIVRE y.

Nec littora longe Fida reor frateraa Erycis, portusque Sicanos, etc.

Eryx, selon la fable, était fils de Vénus et de Butés; il régnait sur un canton de la Sicile , appelé de son nom Erycie. Se croyant invincible aux exercices du pugilat et du ceste, il osa défier Hercule, et fut tué dans le combat. Virgile appelle les bords de cette contrée littora fratema, parce que Enée était aussi fils de Véniis, et par conséquent frère d'Eryx.

• PAGE 76 , VERS Vi..

Hœc ubi dicta, petunt portus, etc.

Le port où relâche Enée est celui de Drépane, maintenant Trapano, au pied du mont Saint-Julien , autrefois le mont Eryx , dans le Val de Mazara.

Horridus in jaculis et pelle Libystidis ursae, etc.

Desfoulaines, ainsi que Segrais, habille Aceste d'une peau de panthère, et non d'une peau d'ours, sous prétexte qu'il n'y avait point d'ours en Libye; mais Buffon soutient l'autorité de Virgile contre ses deux traducteurs.

« Les ours noirs, dit l'auteur de X Histoire naturelle , n'habitent guère que les pays froids; mais on trouve des ours bruns ou roux dans les climats tempérés, et même dans les régions du midi. Les Romains en faisaient venir de Libye pour servir à leurs spectacles. Il s'en trouve à la Chine, au Japon, en Arabie, en Egypte, et jusque dans l'ile de Java, etc., elc. »

< PAGK 8<) , VERS G.

Ille e cuDcilio iniiltis cnin millibus ibat Ad tumuhim , etc.

Ceux (jui ont dit que Virgile avait voulu réunir dans le caractère d'Énée toutes les qualités propres au fondateur d'un grand empire, me paraissent avoir bien saisi le caractère du poète. Il donne tour à tour à son héros les vertus religieuses, politiques et guerrières. Les honneurs rendus à la mémoire des morts sont peut-être ce qu'il y a de plus touchant et de plus moral dans le culte de tous les peuples : Énée a donc soin d'instituer les rites funèbres sur le tombeau d'Anchise.

Dixerat hase, adytis quum lubricus angtiis ab imis Septem ingens gyros, septena volumiua, traxit, etc.

L'apparition de ce serpent merveilleux doit être admirée sous plus d'un rapport. Cette espèce de prodige réunit à toutes les beautés poétiques toutes les convenances religieuses. On sait que le serpent a joué le plus grand rôle dans la mythologie de tous les peuples.

C'est ici le gardien mystérieux des secrets de la tombe ; c'est le génie attaché au service d'Anchise ; et les couleurs brillantes de l'animal symbolique semblent réfléchir une partie de ce jour immortel que voit le héros dont on fait l'apothéose.

*' l'AGE 84 -, VERS 5.

Teruo consurguut ordine remi...

Virgile donne ici les arts de son temps au siècle d'Enée... A l'époque du siège de Troie, on ne connaissait point les navires à plusieurs rangs. C'est par le même privilège qu'il a placé des t.ibleaux dans le palais de Didon, quoiqu'on n'eût pas encore découvert l'arl de la peinture.

Totumquc deliiscit Convulsum remis rostrisque tridentibus aequor.

Le Tasse admirait singulièrement ce vers, oii la rudesse des syllabes exprime si bien le bruit des rames cl des proues qui fendent la mer.

DU LIVUF: V. 359

8 PAGE JOVS , VERS I7.

Ëniicat Euryaliis, et muncrc victor amici Prima tcnct , etc.

Madame Dacier, qui jusque clans les moindres détails défend la prééminence d'IIomi le, se lâche sérieusement contre Nisus. « Son injustice, dit-elle, méritait punition. » C'est pousser un j)eu loin l'amour de la justice. Ce stratagème de Nisus, en faveur de son cher Euryale, jette au contraire le plus tendre intérêt sur tous les deux. Madame Dacier aime-t-elle mieux qu'Apollon, irrité contre Diomède, lui arrache le fouet des mains pour lui faire perdre le prix ; ou que la haine de la sage Minerve brise le char d'Eumélus, quand il est près de passer la borne? C'est pourtant ce qu'on voit dans Homère ; et madame Dacier ne veut pas qu'un jeune homme se serve d'un innocent artifice pour faire triompher son ami !

9 PAGE Il4> VERS 19.

Palinatn Entello taurumque relinquunt , etc.

Des critiques, plus équitables que madame Dacier, ont observé que Virgile, en montrant l'arrogance de Darès punie, avait mar- (jué plus de jugement qu'Homère, qui fait triompher l'orgueil présomptueux d'Enée.

oui disciirrere pares, atque aginiiia terni Diductis solvere choris , etc.

Virgile n'a point imité Homère dans ce dernier jeu; et, comme dit Pope, il s'y montre inimitable.

Au reste, Auguste aimait beaucoup ce genre de spectacle. Lorsqu'après la bataille d'Actium il célébra la dédicace du temple de César, il fit exécuter des courses de chevaux par les enfans de la première noblesse. Tibère commandait le premier escadron. Cet exercice s'appelait le Jeu de Troie : il flattait l'opinion des Jules, qui voulaient remonter jusqu'à Enée. ( Fofez Suétone, et l'His- ToiRE ROMAINE de Rollin.)

>' PAGE 126, VERS ta.

At procul in sola secretae Troades acta Ainissiim Ancliisen flebant, cunctaeque ])rofunduui Pontiiin adspectabaut flcutes , etc.

On admire justement l'image de tes femmes troycnnesqni pieu-

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