V.537. L'ENEIDE, F.IVRE IV
S'est-il laissé fléchir à mes cris douloureux?
A-t-il au moins daigné tourner vers moi les yeux?
Prosternée à ses pieds, plaintive, suppliante,
N'a-t-il pas d'un front calme écouté son amante?
Le cruel ! quand pour lui j'ai tout sacrifié ,
M'a-t-il pour tant d'amour, rendu quelque pitié?
Ah ! de ses cruautés quelle est la plus coupable?
O de l'hymen trahi vengeresse équitable ,
Junon ! qu'attends-tu donc ? Ton époux n'est-il plus
Et la terreur du crime , et l'appui des vertus ?
Des vertus ! A quel signe , ô dieux ! les reconnaître ?
A qui se confier, quand Enée est un traître?
Sans secours, sans asile , errant de mers en mers,
Par les flots en courroux jeté dans nos déserts,
Je l'ai reçu, l'ingrat! Des fureurs de l'orage
J'ai sauvé ses sujets, ses vaisseaux du naufrage.
Je lui donne mon cœur, mon empire , ma main :
O fureur ! et voilà que ce monstre inhumain
Ose imputer aux dieux son horrible parjure ,
Me parle et d'Apollon , et d'oracle , et d'augure !
Pour presser son départ , l'ambassadeur des dieux
Est descendu vers lui de la voûte des cieux :
Dignes soins , en effet , de ces maîtres du monde !
En effet, sa grandeur trouble leur paix profonde !
C'en est assez : va , pars ; je ne te retiens pas :
Va chercher loin de moi je ne sais quels états.
Au tranquille bonheur que t'offrent ces rivages ,
Va , préfère les vents , les flots , et les orages ;
Pour prix de mes bienfaits donne-moi le trépas.
S'il est encore un dieu redoutable aux ingrats ,
J'espère que bientôt , pour prix d'un si grand crime ,
Brisé contre un écueil , plongé dans un abîme ,
38 yEINEIDOS LIBER JV. '383.
Saepe vocaturum. Sequar atris ignibus absens; Et , quum frigida mors anima seduxerit artus , Omnibus umbra locis adero : dabis , improbe , pœnas. Audiam , et beec Mânes veniet mihi fama sub imos. »
His médium dictis sermonem abrumpit , et auras iEgra fugit , seque ex oculis avertit et aufert ; Linquens multa metu cunctantem, et multa parantem Dicere. Suspiciunt famulaî , collapsaque membra Marmoreo referunt tiialamo , stratisque reponunt.
At pius iEneas , quamquam lenire dolentera *^ Solando cupit , et dictis avertere curas , Multa gemens , magnoque animum labefactus amore , Jussa tamen divum exsequitur, classemque revisit. Tum vero Teucri incumbunt , et littore celsas Deducunt toto naves ; natat uncta carina ; Frondentesque ferunt remos et robora silvis Infabricata , fugae studio.
Migrantes cernas , totaque ex urbe ruentes. Ac veluti ingentem formicae farris acervum Quum populant , hiemis memores , tectoque reponunt
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Tu pairas mes malheurs , perfide ! et de Didon
Ta voix , ta voix plaintive invoquera le nom.
Et moi , je poursuivrai l'ingrat (jui nje délaisse ;
Absente, à tes regards je m'offrirai sans cesse.
Des funestes brandons prêts à me dévorer,
Barbare ! à ton départ les feux vont t'éclairer ;
Et, lorsque de mon corps affranchissant mon ame
Les dieux de mon destin auront coupé la trame,
Ne crois pas m 'échapper ; à toute heure , en tous lieux ,
Spectre pâle et sanglant , j'assiégerai tes yeux.
Oui , je serai vengée ; et , dans l'empire sombre ,
Le bruit de tes malheurs viendra charmer mon ombre. »
A ces mots menacans qu'elle interrompt soudain , Elle fuit , laisse Enée interdit , incertain , Et cherchant à calmer le chagrin qui l'oppresse. Ses femmes dans leurs bras soutiennent sa faiblesse , Et sur un lit pompeux la portent , loin du jour, Mourante de douleur, et de rage , et d'amour.
Enée ah! quel regret accable sa tendresse !
Qu'il voudrait de Didon consoler la tristesse !
Mais le respect des dieux parle seul à son cœur.
Il retourne à sa flotte , où chacun plein d'ardeur
Se dispose à voler sur les plaines profondes.
Des vaisseaux , qui long-temps ont oublié les ondes,
On répare les flancs ; et ces vastes apprêts
De chênes, de sapins , dépeuplent les forêts.
Des avirons , encor tout couverts de feuillage ,
Des mâts encor grossiers sont traînés au rivage.
On s'empresse , on s'assemble , on voit de toutes paits
Les Troyens par torrens déserter les remparts.
Ainsi quaiid des fourmis la diligente armée ,
Des besoins de l'hiver prudemment alarmée ,
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It nigrum campis agmen , praedamque per herbas Convectant calle angusto ; pars grandia trudunt Obnixae frumenta humeris ; pars agmina cogunt, Castigantque moras : opère omnis semita fervet.
Quis tibi tuae , Dido , cernenti talia sensus *^'? Quosve dabas gemitus, quum littorafervere late Prospiceres arce ex summa , totumque videres Misceri ante oculos tantis clamoribus aequor? Improbe amor, quid non mortalia pectora cogis ! Ire iterum in lacrymas , iterura tentare precando Cogitur, et supplex animos submittere aniori ; Ne quid infexpertum frustra moritura relinquat,
« Anna, vides to ta properari littore; circum Undique convenere ; vocat jam carbasus auras , Puppibus et laeti nautae iraposuere coronas. Hune ego si potui tantum sperare dolorem, Etperferre, soror, potero. Miseras hoc tamen ununi Exsequere, Anna , milii ; solam nam perfidus ille Te colère , arcanos etiam tibi credere sensus ; Sola viri molles aditus et tempora noras. I , soror, atque hostem supplex affare superbum :
v.6oi. L'EMEIDE, LIVUE IV. 41
Porte à ses magasins les trésors des sillons ,
Leur foule au loin s'empresse , et leurs noirs bataillons ,
Par un étroit sentier s'avançant sous les herbes ,
Entraînent à l'envi la dépouille des gerbes :
L'une conduit la troupe et trace le chemin;
L'autre , non sans effort , pousse un énorme grain ;
Celle-ci des traineurs réprime la paresse :
Pour le bien de l'état, tout agit, tout s'empresse ;
Tous ont leurs soins , leur tâche , et leurs emplois divers ,
Et d'ardens travailleurs les chemins sont couverts :
Tel était des Troyens le concours unanime.
Et toi , de leur départ malheureuse victime ! Quels étaient tes pensers , quand , presque sous tes yeux , Tu voyais de tes tours ces apprêts odieux ; Quand des nochers , armés de la fatale rame , Les cris retentissaient jusqu'au fond de ton ame ? Amour, que ton pouvoir tyrannise les cœurs ! Hélas ! il faut encor, dans ses folles douleurs , Abaisser la hauteur de cette àme si fière , Recourir à des pleurs , descendre à la prière , Et tout tenter au moins avant que de mourir.
« Élise , tu le vois , le traître va me fuir : Déjà de toutes parts son vil peuple s'attroupe ; Déjà de ses vaisseaux il couronne la poupe ; Sa voile attend les vents : il part, et des rameurs L'insolente allégresse insulte à mes douleurs. Si j'avais pu m'attendre à ce revers horrible , Moins imprévu , ma sœur , il serait moins terrible. J'ai reçu si souvent des preuves de ta foi I Ma sœur, pour le fléchir je n'espère qu'en toi. Toi seule sur l'ingrat avais pris quelque empire , Dans son âme à toi seule il permettait de lire :
'fi yENEIDOS LIBER IV. v. 424.
Non ego cum Danais Trojanani exscindere gentem **
Aulide juravi , classemve ad Pergama misi ;
Nec patris Anchisae cinerem Manesve revelli.
Cur mea dicta negat duras demittere in aures?
Quo ruit? Extremum hoc raiserse det munus aniaiiti :
Exspectet facilemque fugam ventosque ferentes.
Non jam conjugium antiquum, quod prodidit, oro ;
Nec pulchro ut Latio careat , regnumque relinquat.
Tempus inane peto , requiem spatiumque furori ,
Dum mea me victam doceat fortuna dolere.
Extremam hanc oro veniam (miserere sororis):
Quam mihi quum dederit , cumulatam morte remittam.»
Talibus orabat , talesque miserrima fletub Fertque refertquc soror ; sed nullis illc movetur Flctibus , aut voces ullas iractabilis audit.