V 633. L'ENÉIDE, LIVRE IV
Seule enfin , près de lui trouvant un doux accueil ,
Tu savais du barbare apprivoiser l'orgueil.
Va, ma sœur, va trouver cet ennemi farouche:
Dis-lui que ma douleur l'implore par ta bouche.
Qu'ai-je fait? d'Ilion ai-je embrase les tours?
Ai-je à ses ennemis envoyé des secours?
L'Aulide a-t-elle vu, secondant leur furie,
Mes vaisseaux conjurés menacer sa patrie?
Ai-je sur llion arboré mes drapeaux ,
Arraché ses aïeux à la paix des tombeaux ?
Ou de son père Anchise ai-je outragé la cendre ?
L'ingrat ! et pourquoi donc refuser de m'entendre ?
Pourquoi sitôt me fuir ? Pourquoi vouloir ma mort ?
Hélas ! je n'attends point qu'il s'unisse à mon sort ;
Je ne réclame plus les saints nœuds d'hyménée ;
Je ne veux plus troubler sa haute destinée :
Il peut chercher ces bords , ce fortuné séjour ,
Cet empire, à ses yeux plus cher que notre amour!
Tout ce qu'exige, hélas! cet amour déplorable,
C'est qu'au moins il attende un vent plus favorable ;
Que d'un simple délai la stérile faveur
Laisse un peu de ma flamme amortir la fureur ;
Que mon âme , exercée à prévoir cet outrage ,
Ait contre mon malheur préparé mon courage.
Voilà ce que j'attends , ma sœur , de ta" pitié ;
Voilà ce que me doit au moins son amitié.
Je lui paîrai le prix d'une faveur si chère :
Ma mort , puisqu'il le veut, en sera le salaire. »
Tels étaient ses discours, ses transports douloureux. Sa sœur au cher objet d'un amour malheureux En vain cent fois les porte et les reporte encore. Rien ne peut l'ébranler : un pouvoir qu'il ignore
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Fata obstant, placidasque viri dcus obstruit aures. Ac veluti annoso validam quum robore quercum Alpini Boreae , nunc hinc , nunc flatibus illinc Eruere inter se certant ; it stridor , et alte Consternunt terram , concusso stipite , frondes ; Ipsa haeret scopulis ; et quantum vertice ad auras jEtherias , tantum radiée in Tartara tendit : Haud secus assiduis hinc atque hinc vocibus héros Tunditur , et magno persentit pectore curas : Mens immota manet, lacrymse volvuntur inanes.
Tum vero infehx fatis exterri ta Dido *^ Mortem orat ; tsedet cœli convexa tueri, Quo magis inceptum peragat , lucemque rehnquat , \ idit , turicremis quum dona imponeret aris , Horrendum dictu ! latices nigrescere sacros, Fusaque in obscenum se vertere vina cruorem. Hoc visum nuUi , non ipsi effata sorori. Praeterea fuit in tectis de marmore templum Conjugis antiqui, miro quod honore colebat , Velleribus niveis et festa fronde revinctum : Hinc exaudiri voces et verba vocantis Visa viri , nox quum terras obscura teneret ; Solaque cuhninibus ferali carminé bubo Saîpc queri , et longas in fletum ducere voces.
v.fi6i. L'ENEIDE, LIVRE IV. A:>
L'affermit , le soutient , l'enchaîne ; et dans son cœur L'indomptable destin met toute sa rigueur. Ainsi, des aquilons ligués contre un vieux chêne, Lorsque sur l'Apennin le courroux se déchaîne , Ils s'élancent ensemble , ils sifflent , l'air frémit ; De ses rameaux courbés sous son tronc qui gémit , Les feuillages épars jonchent en vain la terre ; Lui , ferme sur son roc , triomphe de leur guerre , Soutient pompeusement sa tête dans les airs, Et plonge sa racine au gouffre des enfers. Tel était le héros ; son âme courageuse Soutient de mille assauts la tempête orageuse : Les larmes , les sanglots le poursuivent en vain ; Il gémit sur Didon , il pleure son destin : Il pleure ; mais son cœur demeure inébranlable. Alors Didon frémit du malheur qui l'accable , Et sent le désespoir succéder à l'amour : Elle implore la mort , elle est lasse du jour. Nourrissant le projet que sa fureur enfante , Cent présages affreux la glacent d'épouvante. Elle voit, en offrant ses dons aux immortels. Le lait en noirs ruisseaux covder sur les autels , Elle voit d'un vin pur les liquides offrandes Ensanglanter leur marbre et souiller leurs guirlandes. Seule elle a remarqué ces présages d'horreur , Et son muet effroi les tait même à sa sœur. C'est peu : dans son palais , sa tendresse fidèle Fit bâtir pour Sichée un temple que son zèle Entourait de festons , embellissait de fleurs : De là sortent , la nuit , de lugubres clameurs ; Là d'un cri lamentable elle pense l'entendre Au fond de son tombeau l'inviter à descendre.
46 tENEIDOS liber IV. ^-463.
Multaque praeterea vatum prœdicta piorum Terribili monitu horrificant. Agit ipse furentem In somnis férus yEneas : semperque relinqui *^ Sola sibi , semper longam incomitata videtur Ire viam, et Tyrios déserta quserere terra. Eumenidum veluti démens videt agmina Pentheus, Et solem geminuni, et duplices se ostendere Thebas ; Aut Agameninonius scenis agitatus Orestes, Armatam facibus matrem et serpentibus atris Quum fugit , ultricesque sedent in limine Dirae.
Ergo ubi concepit furias evicta dolore , Decrevitque mori , tempus secura ipsa modumque E\igit, et, mœstam dictis agressa sororem *' , Consilium vultu tegit , ac spem fronte serenat : « Inyeni , germana , viam ( gratare sorori) Quse mihi reddat eum , vel eo me solvat amantem. Oceani finem juxta solemque cadentem, Ultimus yEthiopum locus est, ubi maximus Atlas Axem Immero torquet stellis ardentibus aptum. Hinc mihi Massylœ gentis monstrata sacerdos , Hesperidum templi custos , epulasque draconi Quae dabat , et sacros servabat in arbore ramos, Spargens bumida mella soporiferumque papaver.
v.6()7. L'ÉN^:lD^:, livre IV. 47
Tantôt l'affreux hibou , seul au sommet des toits , Traîne en accens plaintifs son effrayante voix. Tantôt à son esprit des souvenirs horribles Kepréscntent des dieux les oracles terribles. Quelquefois, dans l'horreur des songes de la nuit , Elle croit voir Enée, elle l'appelle , il fuit : Il fuit ! et , seule en proie à ses inquiétudes , Elle croit traverser d'immenses solitudes , Croit chercher ses sujets dans de lointains déserts. Tel Penthée , après lui traînant tous les enfers, Voit deux soleils aux cieux , deux Thcbes sur la (erre , Et cent spectres affreux qui lui livrent la guerre : Tel Oreste éperdu croit voir à ses côtés Sa mère secouant ses serpens irrités ; Plus loin, la torche en main , et rugissant de joie, Alecton qui l'attend , prête à saisir sa proie. x\lors , au désespoir remettant son destin , Elle aborde sa sœur ; et, sous un front serein , Cachant l'affreux projet qui couve dans son àme : « Félicite ta sœur, dit-elle : de ma flamme L'objet n'est plus à craindre , et je sais le moyen De dégager mon cœur, ou d'enchaîner le sien. De ces mers où le jour va plonger sa lumière , Des bornes de l'Afrique où sur sa tête altière L'infatigable Atlas porte le poids des cieux, Une antique prêtresse est venue en ces lieux : Consacrée aux autels des jeunes Hespérides , C'est elle qui jadis contre des mains avides Protégeait les fruits d'or de leur fertile enclos , Qui d'un miel odorant , mêlé de froids pavots , Nourrissait leur dragon , et du monstre sauvage Endormait à son choix ou réveillait la ra^c.