‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 27 sur 114 · AMOURS DE DIDON · texte numérisé non relu

AMOURS DE DIDON

La passion de Didon pour le prince troyen n'est pas une passion ordinaire : préparée par la pitié pour le malheur, commencée par l'admiration pour des vertus sublimes et touchantes , accrue par la présence d'un héros revêtu d'une beauté divine, attisée par l'Amour lui-même, elle fait des progrès rapides comme ceux de la flamme qui dévore les moissons mûries par le soleil. Un sage emploi du merveilleux a préservé le poète de plusieurs écueils, et sauvé à ses personnages des situations difficiles à concilier avec leurs caractères connus. Nous voyons ici l'Amour lui-même triompher d'une faible mortelle , et non pas l'époux de Creuse séduire la veuve de Sichée. Grâces au même artifice, la femme héroïque qui a vengé des cendres chéries n'abjure pas tout-à-coup le souvenir de sa vertu et la religion des sermens; il a fallu la puissance et la volonté d'un dieu pour effacer par degrés l'image de Sichée dans un cœur qu'il remplissait tout entier. Didon ne cède point à une passion faible ou volontaire : victime dévouée à un fatal sacrifice, elle est subjuguée par un ascendant suprême; sa perte est inévitable. A tant de séductions réunies contre une femme, Virgile ajoute le pouvoir de l'éloquence. Didon , suspendue aux lèvres du héros, s'enivre du poison de l'amour en l'écoutant.

Les amours de Didon faisaient les délices du maître de Mécè-

nés; Ovide ne se lassait point d'admirer cet épisode; saint Auf^ustin a donné aux malheurs de la reine de Carthage des larmes dont il s'est accusé. Aussi religieux , mais moins sévère , parce qu'il était plus tendre, et que, doué des talens d'un poète, nourri de la lecture des Grecs et des Romains , il ne pouvait résister aux inspirations de leur génie et du sien , Fénelon a imité les plus vives peintures du quatrième livre , sans causer même une alarme à la pudeur. Le Tasse, plus libre et plus hardi, doit à Virgile la passion d'Armide et la mort de Clorinde. Racine n'eut pas de moindres obligations au maître du Tasse: Hermione, Roxane, Bérénice, Phèdre, Ariane, nous retracent Didon, comme des sœurs, malgré quelques différences naturelles, rappellent, par un type commun , le caractère , l'âme et la beauté de leur mère. Deux mille ans avant Racine, le même modèle avait échauffé le peintre de Biblis, de Phèdre , de Myrrha, de Médée, d'Alcjone et de Sapho. Des traits sublimes de passion nous font reconnaître les traces du commerce que le Dante, l'Arioste et Milton entretenaient avec la muse qui soupira les plaintes , ou peignit en traits de feu les transports de l'amante d'Enée. Les hymnes de Pétrarque à la belle Laure respirent souvent toute la flamme des tableaux de Virgile. L'Héloïse d'Abailard, comme celle de Pope, est une Didon chrétienne. Nous retrouvons partout le divin original de tant de copies célèbres. Le suffrage unanime des siècles, confirmé par les efforts de tous les grands écrivains pour la reproduire, place cette création au rang des chefs-d'œuvre : malheur au téméraire qui voudrait essayer de l'en faire descendre!

Cependant, comme la divinité seule imprime le cachet de la perfection absolue à ses ouvrages, il doit être permis de remarquer des fautes dans l'épisode qui a excité une si constante admiration. Sans affecter un rigorisme que l'on pourrait peut-être accuser de quelque hypocrisie; sans vouloir retrancher aux poètes une seule des franchises presque illimitées qu'Horace leur accorde , on peut reprocher à Virgile d'avoir déshonoré une femme qui devait rester sans tache en présence des siècles. C'est ébranler la morale , c'est

reuverser un autel, iiuc d'enlever à la vertu la place qu'elle a méritée dans l'eslinie de l'univers. Cette faute de Virgile est d'autant plus grave, qu'il la commet deux fois dans ce livre : l'une envers la veuve de Sichée, l'autre envers l'héritier d'Hector. A. l'égard de Didon, le poète a du moins, pour désarmer la critique, les admirables beautés qu'il a fait jaillir des combats de la passion allumée par l'Amour lui-uième dans le cœur de cette reine; mais tout se réunit pour condamner la malheureuse supposition de la faiblesse du mari de Creuse. L'âge, le caractère, les travaux, les mœurs d'Enée , la mission sublime qui lui est confiée , répugnent également. au démenti qu'il donne à sa vie héroïque.

L'amour lui-même vient effacer l'image de Sichée dans le cœur de Didon ; c'est après des combats avec un dieu qu'elle viole la foi promise aux mânes d'un époux. Pour Enée , il n'a pas besoin qu'on lui fasse oublier Creuse. Il ne se souvient ni de l'hymen royal qu'elle lui a promis ou annoncé, ni des touchans adieux exprimés dans le vers où elle se recommande avec tant de grâce à la mémoire du père d'Ascagne :

Jainquc va!e, et nati serva communis aiuurem.

Sans être dominé par une de ces grandes passions qui veulent occuper un cœur tout entier, il ne se rappelle à Carlhagc ni sa patrie, ni son peuple, ni les devoirs qui lui sont inq)osés. Il abuse ou profite de l'erreur d'une reine qui perd le soin de sa gloire et interrompt les travaux d'un empire. Nouveau Paris d'une autre Hélène, enivré de mollesse et de volupté, il s'abandonne, dans un pays entouré de voisins jaloux et d'ennemis redoutables , il s'abandonne à un commerce illégitime, qui détruit l'honneur d'une femme célèbre par sa pudeur, et compromet le sort de deux nations. Encore si le prince, espoir de la nouvelle Troie, se relevait de lui-même, et par sa propre vertu, de cet état d'abaissement ! mais nous avons vu que les décrets de Jupiter, et deux messages de Mercure, suffisaient à peine pour le tirer de sa léthargie morale.

Didon et le prince troyen ont ensemble dos rapports de situa-

tJon dont le choix prescrivait de pénibles sacrifices au poète. Réduits au veuvage par un événement funeste, tous deux ont connu l'amour long-temps avant de se rencontrer dans les murs de la nouvelle Tyr. Virgile a dû , par conséquent, renoncer à la peinture des préludes de cette passion , pleine d'enchantemens lorsqu'elle s'empare à la fois de deux Ames neuves et sans expérience.

Enée est soumis à la volonté des destins, qui lui réservent un autre hymen avec la fille d'un roi d'Italie : dans cette situation , toutes ses promesses d'amour à la veuve de Sichée, tous les engagemens du cœur qu'il pourrait prendre avec elle, seraient ou des mensonges, ou des parjures et des conseils de déshonneur. Le poète a senti le danger de cette alternative ; et son jugement lui a défendu d'aborder aucune scène dans laquelle il faudrait manifester la passion du prince troyen. Un seul exemple suffira pour prévenir de plus longs commentaires de ma pensée. Tout le monde a retenu, tout le monde répète avec admiration ce cri du cœur qui achève les pénibles et touchans aveux de la reine de Carthage à la confidente chérie de tous ses sentimens :

Agnosco veteris vestigia flaminx.

Mais ce trait et l'éloquence passionnée des mouvemens qui le précèdent couvriraient Enée de ridicule , parce que nous ne saurions nous prêter à l'illusion d'un second amour dans un homme de son âge et de son caractère. Le silence de Virgile atteste la conviction de cette vérité. En la méditant , le poète ne pouvait se dissimuler à lui-même l'impossibililé de colorer ou de cacher la nullité du rôle d'un homme qui se laisse aimer et répond si froidement à la passion qu'il inspire sans la mériter. Nul doute que Virgile n'ait jugé en maître la faute irréparable où l'entraînait une fiction aussi contraire aux récits de l'histoire qu'aux mœurs et à la renommée de ses deux personnages ; mais un pressentiment qui ne trompe pas les grands écrivains lui fit entrevoir dans l'épisode des amours de Didon le sujet d'une peinture immortelle, peut-être même une occasion de surpasser le grand Homère , qu'il avait imité tant de

fois, en désespérant toujours de l'atteindre. Dans une de ces prévisions qui sont la récompense des veilles du génie, il s'enflamma de l'espoir de faire répandre des larmes à tous les siècles sur les malheurs de la reine de Cathage, et, sacrifiant les lois de la composition et la conscience de la vérité à l'éclat de sa renommée , il saisit ses pinceaux, en s'écriant peut-être malgré la modestie qu'on lui donne :

Vincet amor patriœ laudumque immcnsa cupido. • ,

Oui, c'est à la soif de la gloire , c'est au désir ardent de vivre à jamais dans le souvenir des hommes , que nous devons la faute sublime de ce quatrième livre, dont Voltaire a dit avec raison : « C'est un effort de l'esprit humain. »

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