‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 53 sur 114 · EUX FUNEBRES AU TOMBEAU DANCHISE · texte numérisé non relu

EUX FUNEBRES AU TOMBEAU DANCHISE

Cependant Enée vogue au milieu du golfe, et, fendant les flots noircis par l'aquilon, regarde ces murailles qui brillent , éclairées par les flammes du bûcher de la malheureuse Elise. La cause de cet incendie de l'horizon est un mystère, mais les cruelles douleurs d'une grande passion trahie et le sentiment de ce que peut une femme en fureur élèvent un triste présage dans le cœur des Troyens.

On ne conçoit pas la froideur d'Enée; à peine donne-t-il une larme à Troie en la quittant pour toujours; il a entendu les imprécations de Didon , il a vu son désespoir, et les flammes du bûcher ne l'avertissent point que la reine de Carthage s'est donné la mort. Loin d'avoir les pressenlimens prophétiques des passions, il ne soupçonne pas ce que les âmes les plus indifférentes devinent sans peine! Que Virgile n'ait point fait parler Enée devant ses compagnons dans cette circonstance, la réflexion m'explique cette réserve nécessaire : mais qu'Enée soit insensible au spectacle qui frappe ses regards, qu'il n'accorde pas un souvenir à Didon, on ne sait comment expliquer cette indifférence. Craint-il d'offenser les dieux en écoutant la voix de la pitié ? Avouons-le sans détour : le début de ce livre, comme celui du troisième, laisse beaucoup fie choses à désirer. Virgile pouvait aisément concilier ici le resprcl

des convenances, les niénagemens dus au caractère du héros, avec la peinture des mouvemens naturels.

A peine les Troyens étaient-ils en pleine mer, qu'un orage inattendu et trop peu violent pour causer tant d'effroi au pilote Palinure, épreuve par les périls d'une longue navigation, force Enée à relâcher dans les ports de Sicile.

Virgile ne montre pas beaucoup d'invention dans les incidens : une tempête jette Enée sur les côtes de l'Afrique, une tempête le ramène en Sicile. Le roi Aceste a vu de loin , sur la cime d'une montagne, l'arrivée des Phrygiens; hérissée de la peau d"un ours de Libye, et ses traits à la main, il accourt au-devant d'eux. Ce prince, né d'une mère troyenne et du fleuve Crinise, et plein du souvenir de ses ancêtres , félicite sur leur retour les compagnons du fils d'Anchise, leur prodigue avec joie ses trésors champêtres, et les console de leurs fatigues par des témoignages d'amitié. Il m'est impossible de ne pas sentir la sécheresse de cette narration ; elle excite d'autant plus de surprise , que Virgile n'a donné aucun développement au premier accueil que les Troyens avaient reçu en Sicile. Si la rapidité de la situation exigeait cette sobriété de détails, dans le troisième livre, peut-être le poète devait-il donner plus d'intérêt et de charme à la seconde entrevue des Troyens avec ce vieux roi, leur compatriote, qui les croyait à jamais perdus pour lui.

La scène que Virgile va mettre sous nos yeux est touchante, et conforme au caractère du personnage. Je dois remarquer qu'au moment où Palinure déclare au prince troyen que la violence des flots le force à faire voile pour la Sicile, la première pensée du fils d'Anchise est un sentiment religieux. Pour reposer mes vaisseaux de la tempête, dit-il, quel rivage me serait plus doux que la contrée qui nous conserve Aceste , le descendant de Dardanus, et renferme dans son sein les ossemens de mon père !

D'autres admireront, dans l'apparition du serpent (au tombeau d'Anchise), les artifices du poète, l'imitation des paisibles ondulations de l'énorme reptile, par le développement de la période,

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