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la richesse et rhaniionie des vers ; j'aime mieux remarquer, avec Delille, la nouveauté de l'allégorie. Cette espèce de prodige réunit, dit-il, à toutes les beautés poétiques, toutes les convenances religieuses. On sait que le serpent a joué le plus grand rôle dans la mythologie de tous les peuples. Ici , il est le gardien mystérieux des secrets de la tombe , le génie attaché au service d'Anchise. La miraculeuse apparition de ce génie semble annoncer qu'Anchise est présent au sacrifice , qu'il entend les vœux de son fils et accepte ses offrandes; enfin le serpent, qui, en faisant un cercle de son corps, figurait chez les anciens tour à tour le soleil ou l'éternité , peut paraître aux yeux des Troyens un emblème de l'immortalité du héros dont ils célèbrent l'apothéose.
Remarquons encore qu'Enée au tombeau de son père nous fait oublier Enéeaux genoux de la reine de Carthage. Nous retrouvons ici le prince religieux qui a reçu des mains d'Hector les images des dieux de la patrie.
Le poète nous donne les préparatifs du festin des Troyens, mais non pas le festin lui-même. Huit jours s'écoulent: enfin la neuvième aurore amène la solennité tant désirée. Un concours immense de peuples voisins se presse sur le rivage pour prendre part à la fête.
Enée étale déjà dans le cirque les trépieds sacrés , les couronnes, les palmes, les vêteraens , les armes, et tous les prix de la victoire; le clairon donne le signal des jeux funèbres.
Ils commencent par le combat des chars ; les quatre concurrens sont Mnesthée, Gyas, Sergeste , et Cloanthe, guerriers obscurs pour nous, mais auxquels les premières familles de Rome rapportaient leur origine : cette excuse est insuffisante; elle ne justifie pas Virgile d'être parvenu presque à la moitié de son poème sans avoir trouvé un moyen de nous faire connaître par leurs actions les principaux chefs de l'armée troyenne.
Après ce premier combat, Enée s'avance vers une grande prairie qu'embiassaient de toutes parts des collines couronnées de forêts. Au milieu de cette vallée était un cirque où le héros parait entouré d'une foule immense, et prend sa place sur un trône de verdure. Il invite la jeunesse au combat de la course par l'attrait
des récompenses et des couronnes. De tous côtés arrivent les Troyens et les Siciliens mêlés ensemble.
Sans demander à Virgile un intérêt que son sujet ne comportait pas, je crois que le combat de la course pourrait avoir quelque chose de plus attachant que le malheur de Nisus , et la victoire dérobée par le bel Euryale. Cet enfant n'a point assez disputé la victoire; il ne mérite point assez l'éloge que Virgile lui donne. On voudrait voir éclater sa vertu comme sa beauté. Pourquoi, par exemple , dans un âge où les premiers mouvemens ont tant de droiture et de noblesse, n'aurait-il pas la crainte de paraître dérober la victoire , et la générosité de se borner au second prix ? C'est alors que nous répéterions tous avec émotion :
Gratior et pulcliro venions in corpore virtus
Nous arrivons à l'exercice de la lutte ; Enée offre des prix considérables pour le vainqueur, et même pour le vaincu.
Peut-être, depuis que l'on fait des vers français, Delille seul ( je n'excepte personne de la comparaison ) pouvait parvenir à représenter avec supériorité la désespérante perfection d'un style toujours naturel, élégant, varié, plein d'harmonie imilative , et d'images si vives des objets , cjue l'on croit assister à la scène. Delille lutte avec son maître comme Darès contre Entelle ; il est vaincu, mais par un dieu, et sa défaite est encore un titre d'honneur, puisque, avec des armes inégales, il balance quelquefois la victoire. Le grand mérite de Delille, mérite que ses critiques n'ont point assez senti , c'est l'air de facilité qui cache les efforts du travail le plus opiniâtre ; c'est l'empreinte d'originalité qu'il donne à une imitation. On lui a opposé des morceaux de Malfilàtre et de Lebrun; ces deux poètes l'emportent sur lui dans quelques passages : Lebrun, par exemple , a rendu d'une manière plus touchante et plus antique les derniers accens d'Orphée, appelant encore Eurydice d'une voix mourante. Mais dans les deux rivaux de Delille on reconnaît le cachet de la traduction à je ne sais quelles traces d'étrangeté. La version de Delille a toute l'aisance et la liberté d'une composition originale, où les expressions sont sorties
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naturellement du fond des pensées. L'épisode d'Orphée ©l d'Euijdicc, objet des critiques souvent justes de Clément, se fait remarquer par ce genre de perfection, surtout au moment où le jeune Aristée entre dans le palais de sa mère. Enfin, on lit souvent les vers de Delille , comme on lit ceux de Racine, sans être arrêté par le sentiment des peines qu'ils ont coûtées à leur auteur.
Le combat de l'arc, qui succède à celui du ceste, jette de la variété dans la description; rapide, plein de grâce, de souplesse et de brièveté, il nous repose d'un peu de fatigue qu'a pu nous causer la lutte de Darès et d'Entelle , trop longue peut-être pour le genre d'intérêt qu'elle inspire. Ce n'est pas que ce combat, dont les concurrens sont le fils d'Hyrtacus , Hippocoon , Mnesthée encore fier de sa victoire , et le fier Eurytion , frère de ce Pandarus qui reçut l'ordre de rompre un traité avec les Grecs en lançant le premier sa flèche dans les rangs ennemis, soit très attachant; toutefois on voit sortir avec plaisir de l'urne le nom du roi de Sicile , et d'ailleurs les vers de Virgile ont tant de grâce et de facilité qu'ils donnent du prix aux moindres détails.
Les jeux troyens terminent, dans le cinquième livre de l'Enéide, les honneurs religieux rendus à Anchise par la piété de son fils ; c'est le triomphe de la jeunesse, succédant au triomphe d'un roi et d'un vieillard. L'opposition est heureuse et pleine de grâce.
Les souvenirs de la patrie ont tant de charme qu'on ne peut trop louer cet épisode du poète. En vieillissant une institution romaine, il nous faitremonter au siècle d'Homère; il unit ensemble la chute de Troie et la naissance de Rome; attention que n'ont cessé d'avoir les auteurs latins , et particulièrement les contemporains d'Auguste , témoin ce que rapporte Tite-Live sur l'origine de la maîtresse du monde.
Les jeux que célèbre Enée sont interrrompus par un événement tragique.
Pendant la solennité qui avait attiré un si grand concours , Junon, méditant une vengeance contre un peuple ennemi, envoie Iris du haut des cieux avec un message sinistre.
Iris, fidèle aux ordres de la déesse, et ministre de sa haine,
quitte les traits et les vêtemens divins ; elle revêt la forme de Béroë , antique épouse de Doryclès de Thrace , qui jadis eut un nom , un rang et des fils. Sous ce déguisement , Iris se mêle aux femmes troyennes et leur fait une peinture exagérée de ce qu'elles ont souffert pendant sept ans dans leurs courses péniblement infructueuses. Insinuation perfide de ce qu'elles peuvent souffrir encore ; effroi jeté dans leurs cœurs , par l'image de ce qu'elles poursuivent sur les vastes mers et qui fuit toujours devant leurs regards ; aucun artifice ne manque au début de la fausse Béroë , pour préparer les esprits à la proposition d'incendier la flotte.
On ne trouverait ni dans Démosthéne ni dans Cicéron , aucun discours où l'effet des paroles fût plus habilement préparé , pour exercer une influence sur les cœurs. Aucun poète dramatique ne saurait offrir une scène mieux conduite que celle de Virgile. Plus l'action qu'Iris voulait faire commettre aux Troyennes est atroce, inouïe et criminelle , plus il fallait motiver l'ascendant irrésistible des discours et des exemples de la déesse. Par un artifice semblable à celui du bruit révélateur qui retentit dans les flancs du colosse près de franchir le seuil de Troie, Virgile a jeté dans son récit les exclamations de Béroë qui devraient empêcher le fatal événement , mais les Troyennes sont aveuglées comme le peuple d'Ilion; cependant elles hésitaient encore; ainsi que dans le second livre, un prodige achève de les pousser au désespoir, et la flotte est embrasée.
On aime à voir dans le jeune Ascagne ce mouvement généreux qui l'entraîne vers le théâtre du désastre; on sent que celui qui obéit d'abord à cet instinct du courage , volera de même au-devant des périls de la guerre. Les mots qu'il adresse aux femmes troyennes sont simples et touchans. On ne saurait que louer l'effet de la présence d'Énée sur les femmes troyennes. Cet effet est encore plus dramatique que la puissance du sage, dont le seul aspect apaise une sédition dans le premier livre.
Cependant l'incendie augmente. Que faitEnée? montre-t-il un grand caractère dans le danger ? donne-t-il les ordres d'un chef \igilant pour arrêter les progrès du fléau destructeur ? parle-t-il à
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son peuple pour lui rendre le courage? non , il déchii'c ses vèlcniens, lève les mains au ciel, et invoque Jupiter. Sa prière est belle. Le prodige qui la suit serait encore plus beau , si le héros eût joint le courage à la piété.
On s'attendait à voir Enée remercier Jupiter et rendre la confiance à son peuple par des actions de grâces , où il ferait entrer adroitement le mérite de ses prières, que le ciel a daigné écouter; mais le héros parait anéanti de son malheur , et ne sait quel parti prendre. Malgré les ordres suprêmes qu'il a reçus, son incertitude et sa faiblesse hésitent à savoir s'il doit rester en Sicile ou s'emparer de l'Italie; toujours craintif, sans vigueur d'esprit , sans fermeté dans le cœur , il a encore besoin de l'un de ces prodiges tant prodigués par Virgile sans fruit et sans nécessité.
Ce nouvel emploi du merveilleux ne satisfait guère la raison. Anchise est doublement inutile ici : on aurait pu souhaiter sa présence au moment de la fureur des femmes troyennes; touché de leur piété pour lui , on eût été satisfait de trouver dans son apparition un moyen de leur épargner un crime; mais il ne revient que pour répéter ce que nous savons depuis long-temps. Et puis, qu'estce que l'ombre d'un mortel, auprès du prodige envoyé par Jupiter, et qui prouve d'une manière si évidente une protection toute particulière ?
Sorti de l'entretien de son père , Enée , après s'être acquitté d'un sacrifice envers les dieux , répare sa flotte , et jette les fondemens de la ville nouvelle qui doit recevoir les débris du peuple troyen. Le séjour d'Ehée en Sicile, et l'épisode des jeux funèbres, paraissent n'occuper que dix ou douze jours dans les voyages d'Enée; cette raison répond aux critiques qui accusaient cet incident de faire languir l'action. Si Enée ne joue pas ici un rôle assez élevé; s'il ne se montre pas assez digne de cette faveur du ciel qui ne s'attache qu'à des vertus sublimes et à de grandes actions, il se relève du moins de son abaissement à Carthage. Il ne pouvait sans rougir passer des bras de Didon trahie ou délaissée, aux Champs- Elvsées.