‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 57 sur 114 · V. i^:? L'ENEIDE, LIVRE VL · texte numérisé non relu

V. i^:? L'ENEIDE, LIVRE VL

INé , coinnie le premier, du sang d'une déesse. Là de Junon encor la liaine vengeresse Des Phrygiens proscrits suivra partout les pas. Contre elle quels secours n'imploreras-tu pas ! Vain espoir ! Ton destin suit en tous lieux sa proie : Une autre Hélène encore embrase une autre Troie. Ton malheur vient encor d'un hymen étranger. Toi , conserve un cœur ferme au milieu du danger ; Des secours imprévus attendent ta détresse ; Tes premiers défenseurs te viendront de la Grèce. »

Â.insi de l'antre saint la prophétique horreur Trouble sur son trépied la prêtresse en fureur ; Ainsi le dieu terrible , aiguillonnant son âme , La perce de ses traits, l'embrase de sa flamme, Répand sur ses discours sa sainte obscurité , Et même en l'annonçant voile la vérité. Enfin sa rage tombe, et son délire cesse. Enée alors reprend : « O sublime prêtresse ! De mon triste avenir ces terribles tableaux , Ces aspects menaçans ne me sont pas nouveaux. Cent fois , anticipant ma pénible carrière , J'ai tout prévu. Mais vous , exaucez ma prière ; Puisque ce lieu conduit aux portes de Pluton , Que ce lac communique au sombre Phlégéton , Ah! d'un père chéri que je voie au moins l'ombre ! Vous-même guidez-moi dans cet abîme sombre. Hélas î parmi les morts , et le fer, et les feux , Tout fier de me courber sous ce poids glorieux , Et des traits ennemis évitant la poursuite , A la Grèce en fureur j'échappai par la fuite; Et lui , faible et penché sous le fardeau des ans , Sous un ciel orageux , sur les flots menaçans ,

1G8 ^NEIDOS LIBER VI. '• "^

Idem orans mandata dabat. Natique patrisquc ; Aima , precor, miserere : potes namque omnia ; nec le Nequidquam lucis Hécate praefecit Avernis. Si potuit Mânes arcessere conjugis Orpheus, Threicia fretus cithara fidibusque canoris; Si fratrem Pollux alterna morte redemit, Itque reditque viam toties : quid Thesea , magnum Quid memorem Alciden? et mi genus ab Jove summo. »

Talibus orabat dictis , arasque tenebat ; Quum sic orsa loqui vates : « Sate sanguine diviim , Tros Anchisiada , facilis descensus Averno est ; Noctes atque dies patet atri janua Ditis : Sed revocare gradum , superasque evadere ad auras , Hoc opus, hic labor est. Pauci, quos aequus amavit Jupiter, aut ardens evexit ad aethera virtus , Dis geniti, potuere. Tenent média omnia silvae, Cocytusque sinu labens circumvenit atro.

Quod si tantus amor menti , si tanta cupido est Bis Stygios innare lacus , bis nigra videre Tartara , et insano juvat indulgere labori , Accipe quae peragenda prius. Latet arbore opaca Aureus et foliis et lento vimine ramus, Junoni infernaî dictas sacer : hune tegit omnis

y. 155. L'ENÉIDE, LIVRE VL 169

Accompagnant son fils sur des rives lointaines , Partageait à la fois et consolait mes peines. Son oi'dre exprès m'envoie à vos sacrés lambris : Ayez pitié du père , ayez pitié du fils ! Hécate sur ces lieux vous remit sa puissance : Ne trahissez donc point ma pieuse espérance. Orphée a pu jadis , grâce à ses doux accords , Descendre encor vivant dans l'empire des morts ; Revoyant tour à tour et perdant la lumière , PoUux au bord du Styx va remplacer son frère : Conterai-je Thésée , Alcide , et tous les noms Des demi-dieux admis dans ces gouffres profonds? Comme eux de Jupiter j'ai reçu la naissance : Avec les mêmes droits, j'ai la même espérance. »

Ainsi le fils des dieux, une main sur l'autel , Demande une faveur au-dessus d'un mortel. La prêtresse répond : « Digne espoir de ta race , Sais-tu bien ce qu'ici demande ton audace ? Il n'est que trop aisé de descendre aux enfers , Les palais de Pluton nuit et jour sont ouverts; Mais rentrer dans la vie et revoir la lumière Est un bonheur bien rare , un vœu bien téméraire. Le destin n'accorda ce privilège heureux Qu'à peu de favoris issus du sang des dieux. Le passage est fermé par des forêts profondes ; Le Cocyte alentour roule ses noires ondes. Mais si tels sont tes vœux , si ton pieux amour Veut passer l'Achéron qu'on passe sans retour, Ecoute mes avis. Dans la nuit ténébreuse D'un bois dont s'environne une vallée ombreuse , D'un rameau précieux se cache le trésor ; L'or brille sur sa lige , et son feuillage est d'or.

170 /ENEIDOS LIBER VI. v. .ly.

Lucus, et obscuris claudunt convallibus umbrœ. Sed non ante datur telluris operta subire , Auricomos quam quis decerpserit arbore fétus. Hoc sibi pulchra suum ferri Proserpina munus Instituit. Primo avulso , non déficit alter iVureus; et simili frondescit virga métallo. Ergo alte vestigia oculis , et rite repertum Carpe manu : namque ipse volens facilisque sequetur, Si te fata vocant; aliter, non viribus uUis Vincere , nec duro poteris convellere ferro. Praeterea jacet exanimura tibi corpus amici , Heu nescis ! totamque incestat funere classem , Dum consulta petis, nostroque in limine pendes : Sedibus hune refer ante suis , et conde sepulcro. Duc nigras pecudes ; ea prima piacula sunto. Sic demum lucos Stygios , régna invia vivis , Âdspicies. » Dixit , pressoque obmutuit ore

yEneas mœsto defixus lumina vultu Ingreditur, linquens antrum, caecosque volutat Eventus animo secum : cui fidus Achates It cornes, et paribus curis vestigia figit. Multa inter sese vario sermone serebant : Quem socium exanimem vates , quod corpus humandum, Diceret. Atque illi Misenum in littore sicco , Ut venere , vident , indigna morte peremptum ;

v.'87. L'ENEIDE, LIVKE VI. m

La Junon des enfers , l'auguste Proserpine ,

Seule a droit au tribut de la branche divine ;

Nul ne peut l'aborder qu'avec ce riche don :

C'est l'hommage qu'attend l'épouse de Pluton.

On a beau l'arracher au tronc qui le possède ,

Soudain un rameau d'or au rameau d'or succède ,

Et, toujours reproduit, le fertile métal

Rend à l'arbre immortel son luxe végétal.

Toi donc, perçant des bois la nuit silencieuse ,

Va chercher, va cueillir la branche précieuse :

Si dans les sombres lieux t'appelle le destin ,

Docile , d'elle-même elle suivra ta main ;

Autrement, aucune arme, aucune main mortelle

Ne pourrait triompher de sa tige rebelle.

C'est peu : tandis qu'ici tu consultes les dieux,

De l'un de tes amis la mort ferme les yeux ,

Et souille tes vaisseaux de ses vapeurs funestes.

Dans l'asile des morts va déposer ses restes ;

Offre une brebis noire aux noires déités.

Que ces premiers devoirs soient d'abord acquittés;

Tu pourras voir alors , au gré de ton envie

Ces lieux où la mort règne , et qu'abhorre la vie. »

Elle dit. Le héros , le cœur préoccupé , D'étonnement , de crainte, et de respect frappé , Triste , les yeux baissés , s'éloignant en silence, Maudissait la fortune et sa longue inconstance. A son chagrin profond Achate unit le sien : Et des propos divers forment leur entretien. Quel est ce malheureux , quelle est cette ombre chère Pour qui Pluton demande un tribut funéraire? Quand leurs tristes regards , ô coup inattendu ! Reconnaissent Misène à leurs pieds étendu

172 yENEIDOS LIBEft VI. ^ '6/,.

Misenum .Eoliden , quo non piaestantior aller JEre ciere viros , Martemque accendere cantu. Hectoris hic magni fuerat cornes : Hectora circuni Et lituo pugnas insignis obibat et hasta. Postquam illum vita victor spoliavit Acliilles , Dardanio JEnead sese fortissimus héros Addiderat socium , non inferiora secutus. Sed tum forte cava dum personat sequora concha , Démens , et cantu vocat in certamina divos ; yEmulus exceptura Triton ( si credere dignum est ) Inter saxa virum spumosa immerserat unda. Ergo omnes magno circum clamore fremebant, Prsecipue pius ^Eneas. Tum jussa Sibyllae , Haud mora , festinant fientes ; aramque sepulcri Congerere arboribus , cœloque educere certant. Itur in antiquam silvam , stabula alta ferarum : Procumbunt picese ; sonat icta securibus ilex ; Fraxineseque trabes, cuneis et fissile robur Scinditur ; advolvunt ingentes niontibus ornos. Nec non ^neas opéra inter talia primus Hortatur socios , paribusque accingitur armis : Atque haec ipse suo tristi cum corde volutat , Adspectans silvam immensam, et sic voce precatur : « Si nunc se nobis ille aureus arbore ramus Ostendat nemore in tanto ! quando omnia vere , Heu! nimium de te va tes , Misene, locuta est. »

V 2.y. L'ENEIDE, LIVRE VI. 173

Misènc dont l'airain , cher au dieu de laThrace , Echaulï'ait la valeur et rallumait l'audace. Jadis , du grand Hector illustre compagnon , Il portait près de lui la lance et le clairon ; Mais quand Hector perdit la vie et la victoire , Sous un autre héros gardant la même gloire , Du vaillant fds d'Anchise il suivit le destin. Un jour qu'il embouchait l'harmonieux airain , Provoqué par le bruit de sa conque sonore , Un des Tritons jaloux , qu'un noir dépit dévore , Si le dépit est fait pour les âmes des dieux , Saisit dans sa fureur ce rival odieux , Le plonge entre les rocs, sous la vague écumeuse. Tous pleurent sa vaillance et sa trompe fameuse ; Et le héros surtout , du sommet d'un rocher , Veut porter jusqu'aux cieux son superbe bûcher. De l'antique foret déjà les chênes tombent; Les sapins orgueilleux sous la hache succombent : On déchire leurs troncs , on coupe leurs rameaux , Et du sommet des monts roulent de vieux ormeaux. Enée est à leur tête ; il médite en silence ; Et, plongeant ses regards dans la forêt immense : « Oh ! dans son vaste sein , si ce bois spacieux Me montrait le rameau que demandent les dieux ! La Sibylle l'annonce ; et ta mort , ô Misène ! Me prouve trop combien sa parole est certaine ; Et le destin , toujours trop fécond en douleurs , Ne m'a jamais en vain annoncé des malheurs. » Comme il disait ces mots , deux colombes légères , De la belle Cypris agiles messagères , S'abattent à ses yeux ; et son regard surpiis Reconnaît de Vénus les oiseaux favoris.

174 iENEIDOS LIBEU Yl. ^«90

Vix ea fatus erat , geminœ quum forte columbse Ipsa sub ora viri cœlo venere volantes , Et viridi sedere solo. Tum maximus héros Maternas agnoscit aves , Isetusque precatur : « Este duces , ô , si qua via est , cursumque per auras Dirigite in lucos ubi pinguem dives opacat Ramus hunium. Tuque, ô , dubiis ne defice rébus , Diva parens. » Sic effatus , vestigia pressit, Observans quae signa ferant, quo tenderepergant. Pascentes illae tantum prodire volando Quantum aciepossent oculiservare sequentum. ïnde , ubi venere ad fauces graveolentis Averni , Tollunt se celeres; liquidumque per aëra lapsse , Sedibus optatis geminae super arbore sidunt , Discolor luide auri per ramos aura refulsit. Quale solet silvis brumali frigore viscum Fronde virere nova , quod non sua seminat arbos , Et croceo fétu teretes circumdare truncos : Talis erat species auri frondentis opaca Ilice; sic leni crepitabat bractea vento. Corripit yEneas extemplo, avidusque refringit Cunctantem , et vatis portât sub tecta Sibyllœ. Nec minus interea Misenum in littore Teucri Flebant , et cineri ingrato suprema ferebant. Principio pinguem tsedis et robore secto Ingentem struxere pyram ; cui frondibus atris

Page 1