LIVRE VI
DESCENTE d'ÉNÉE AUX ENFEKS.
lie début de ce livre , remarquable par l'élégance et la precision accoutumées de Virgile , manque d'intérêt et même de vérité. En effet , l'Italie est la seconde patrie des Trojens , le tbéâtre des exploits réservés au successeur d'Hector, le berceau de la reine du monde ; après sept années de recherches infructueuses, après tant de périls sur l'onde et sur la terre, quelle ivresse de joie ne doivent pas éprouver les proscrits de Junon devenus possesseurs d'une contrée qui , en mettant im terme à leurs longues infortu nés, ouvre devant eux une carrière de gloire, et leur promet la renaissance d'Ilion sous les lois d'un chef protégé par les dieux ! La situation excite une grande attente que le poète ne satisfait pas.
Quel étonnement n'éprouvons -nous pas en ne voyant, à la place du généreux enthousiasme qui devrait animer un peuple choisi par les dieux, que les soins vulgaires d'un équipage empressé de se procurer du feu et de chercher de l'eau ! Il est difficile d'excuser cette sécheresse de détails dans une circonstance si grande.
Les Troyens ne se montrent pas ici sous un jour favorable ; et, pour le fils d'Anchise, quelque pressé qu'il soit d'exécuter la volonté d'un père, et de consulter la sibylle de Cumes, il devrait d'abord, comme guerrier, comme roi, comme favori des dieux,
réchauffer l'indifférence, ou éveiller l'enthousiasme des siens par quelques sublimes paroles. Ce soin était plus important, plus digne de lui que la curiosité qui l'arrête si long-temps devant les tableaux gravés sur les portes du temple d'Apollon.
L'entrevue de la sibylle et d'Enée est citée avec raison comme l'une des plus belles scènes de l'Enéide. Homère n a tracé aucun portrait semblable à celui de la prêtresse, pleine du dieu qui la tourmente ; la poésie lyrique n'a guère de peinture plus hardie , plus rapide , et pourtant aussi achevée. Le cri deus ! ecce deus'J est un cri d'inspiration; il devient sublime par le rapprochement des effets de la présence d'Apollon sur la sibylle.
Au moment où finit la prière d'Enée , les révoltes du cœur de la sibylle , ses débats avec le dieu , qui dompte sa fureur et la force enfin à obéir, continuent sans disparate la scène de la métamorphose. L'image des cent portes du temple qui s'ouvrent d'ellesmêmes , prépare de la manière la plus importante l'oracle de la prêtresse. Cet oracle respire la plushaute inspiration.
Après la tin de l'entrevue , nous attendons presque impatiemment le sacrifice solennel que la sibylle a prescrit au fils d'Anchise; Virgile trompe notre désir en nous offrant un autre spectacle.
Il mêle adroitement les funérailles de Misène à la découverte du rameau d'or; tout en partageant les pieux travaux de ses compagnons pour le bûcher de ceTroyen, Énée pense au tribut exigé par Proserpine, et prie Vénus de le lui montrer. Tout-à-coup les oiseaux de la déesse, qui viennent se poser sur l'arbre au rameau d'or, semblent nous prouver qu'elle a exaucé la prière de son fils.
Après la célébration des funérailles de Misène par le héros, nous voici avec lui devant le terrible Averne ; c'est là qu'il nous associe au sacrifice qu'il doit aux lugubres divinités du Styx; ainsi, c'est en quittant un tombeau qui nous a parlé d'elles , c'est du pied de leurs sombres autels, qu'au bruit de la terre mugissante, à la clarté sinistre des feux du ciel, nous entrons avec le fils de Vénus dans les royaumes désolés. Ici le poète , qui suit son héros et se