SUR LE LIVUE VI
confoftil qiu'lijiiefois avec lui, tant il en est rempli, s'arrête un monu'iil pour (Ictoiirncr le courroux des souverains de l'empire infernal. 11 a peur de commettre une impiété en révélant à nos regards le Styx , le Chaos et la nuit éternelle que les dieux de l'Olympe eux-mêmes tremblent de regarder.
Nous sommes , avec Virgile , au milieu des ombres impatientes de traverser le fleuve que les mortels passent sans retour ; Enée reconnaît parmi elles plusieurs des siens.
Quel accent du cœur dans les prières du malheureux Palinure ! quel intérêt elles nous inspirent pour lui , quel éloge elles font du prince auquel son compagnon les adresse ! Le premier vœu du pilote est bien modeste , il ne demande qu'un peu de terre jeté sur son corps; bientôt, encouragé sans doute par les regards du fils d'Anchise, et par sa bonté si connue , il ose lui dire :
Da dextram misero , et tecum me toile per undas.
Cette demande ne saurait être exaucée ; mais quelles nobles consolations d'une douleur si grande sont offertes au malheureux Palinure qui les mérite !
Après avoir apaisé la douleur de Palinure , la prêtresse et le héros poursuivent leur route. Enfin , parvenus sans obstacle audelà du fleuve, ils descendent, et sont déposés sur un limon impur couvert d'algue et de noirs roseaux.
Non loin de ces lieux parait , dans toute son étendue , une plaine immense ; on la nomme le Champ des pleurs. Là , ceux que le cruel amour a consumés de son poison mortel, vont cacher leur douleur dans des routes solitaires , à l'ombre d'une forêt de myrtes; même au sein du trépas les soucis n'ont pas abandonné leurs victimes.
Parmi ces tristes ombres , errait dans la vaste forêt la reine Didon , sanglante encore de sa blessure.
Le discours que lui adresse Enée réveille le feu assoupi sous la cendre et rallume le courroux de la reine. Enée confirme ici une vérité d'observation. Il n'a rien senti , il ne peut rien exprimer avec 3. i6
éloquence. On essaie en vain tie réparer avec des paroles composées les fautes d'un cœur qui s'est trahi lui-même en révélant d'abord ce qu'il renfermait. Dans cette tentative, le langage et l'accent ont quelque chose de contraint ou de faux qui manifeste l'intérieur de l'homme. Non , il n'était point amant celui qui a pu douter du trépas de Didon après tout ce qu'il avait vu du désespoir de cette infortunée. Non , il n'était point amant , non , il ne s'est point reproché amèrement le malheur de sa victime, celui qui dit froidement à la bienfaitrice de tout un peuple , à une grande reine qu'il a pi'écipitée du trône de la vertu, à une femme qu'il a entraînée dans l'abniie: «Hélas! j'ai causé votre trépas!»
Ces reproches que l'intérêt de la vérité suggèi'e n'empêchent pas la fiction de Virgile de mériter les plus grands éloges. Le Champ des pleurs, où l'imagination rêveuse et tendre du poète a placé les amans malheureux , est une allégorie charmante et vraie ; en effet , quelques vifs plaisirs , des craintes , des larmes , et puis des retours de bonheur que suivent de nouveaux ennuis, voilà tout l'amour.
Enée, qui vient de subir une épreuve difficile pour son caractère devant Didon, se trouve d'une manière plus digne de lui dans la société des héros.
Virgile fait succéder heureusement les victimes de la gloire aux victimes de l'amour; mais l'entrevue d'Enée avec les défenseurs de Troie est un peu froide ; leur empressement autour de lui n'a point assez d'intérêt ; en retouchant son poème, Virgile aurait sans doute embelli ce passage.
Il ne veut pas faire descendre le prince troyen dans l'éternelle demeure des coupables ; il se contente de la montrer de loin à ses regards ; en évitant ainsi de souiller la vertu par la présence et le commerce de tant de pervers, il a su prévenir encore un inconvénient grave, celui de prolonger une scène qui ne peut servir à prêter plus d'intérêt ou plus d'éclat au pei'sonnage principal, et le détournerait de son but.
Le poète nous transporte aux Champs - Elysées ; ce n'est plus la nuit profonde du Tartare; on n'entend plus les cris des
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viclimes, le bruil des cliainos cl les menaces des furies; un air pur, un ciel serein, une paix éternelle, les concerts, les jeux et les danses, tout annonce le séjour de la félicité. Les vers de Virgile ont pris la couleur du sujet ; une douce facilité , une mollesse attendrissante, une harmonie sauve , succèdent à la lugubre peinture de l'enfer. L'opposition est frappante dans le poète latin ; Delille a voulu la rendre plus sensible encore, en disant:
T!s avancent: au lien de l'ardent Plilégéton
Et des rocs que ronlait son onde impétueuse.
Des vergcî-3 odorans l'ombre voluptueuse.
Les prés délicieux et les bocages frais.
Tout dit : voici les lieux de l'éternelle paix!
Ces beaux lieux ont leur ciel, leur soleil, leurs étoiles;
Là, de plus belles nuits éclaircissent leurs voiles;
Là, pour favoriser ces douces régions.
Vous diriez que le ciel a choisi des rayons.
Il manque ici la traduction de ce beau vers :
Largior hic camjios aether et lumine vestit Purpureo.
Mais peut-être Delille a-t-il eu raison de développer un peu le texte qui pouvait supporter quelques images de plus.
Anchise est amené sur la scène de la manière la plus heureuse. Il repassait dans son esprit toute sa race, il parcourait les grandes destinées d'un empire qui doit renaître de ses cendres pour donner un jour la loi au monde; c'est dans ce moment que la présence d'Énée le surprend, et excite en lui des transports de joie. Les discours du père et du fils sont vrais et touchans; mais leur entrevue ne nous émeut pas aussi profondément que celle d'Ulysse et de sa mère. Anchise sait l'arrivée prochaine d'Enée; il l'attend de jour en jour; il vient de lui apparaître dans un songe, et de lui ordonner de venir le visiter aux champs élysiens.
Virgile s'est élevé bien haut dans l'admirable description qui va suivre ; il ne restera pas au-dessous de lui-même , dans les apparitions magiques qui nous attendent. Toujours grand, sage, naturel , brillant et rapide , peut-être cependant pourrait-on l'accuser
d'avoir prêté à Aiichise les expressions d'un poète habile qui pense à sa gloire en polissant ses vers; mais outre (|ue rien ne sent l'ambition des effets dans le discours d'Anchise, à qui permettra-t-on la perfection idéale de la langue des dieux, si ce n'esta un mortel admis dans les Champs-Elysées, et presque semblable aux habitans de l'Olympe? Suivant les apparences, Virgile se donnait à lui-même cette excuse, car sa poésie va devenir plus riche encore; mais en même temps, échauffé par l'enthousiasme de la gloire nationale , il sera plus dramatique en appelant devant nous à leur tour les héros qui doivent être la postérité du peuple troyen. Une seule fois seulement il refroidira la scène et détruira l'illusion par l'exagération d'éloges qui nous laisseront apercevoir , à la place d'Anchise, le flatteur qui se ment à lui-même pour tromper son siècle et l'avenir au profit d'un maître.
Contre sa coutume, le fécond et brillant Tite-Live , dans l'énumération des premiers rois auteurs de la race romaine, est presque aussi sec que les généalogies de la Bible; Virgile au contraire caractérise ces princes avec autant d'élégance que de précision. Il faut remarquer toutefois qu'en ayant l'air de prendre les personnages au hasard comme ils se présentent, il les choisit au contraire avec beaucoup de goût, sans cesser de profiter de l'heureux désordre qui lui sert à éviter l'exactitude d'un récit historique.
Ce n'est pas sans art que le poète, après avoir fait apparaître devant nous par une seule et grande image toute la suite des héros de Rome, qui semble remplir l'intervalle entre Romulus et Auguste, nous montre l'empire au faite de la splendeur, et l'accomplissement des oracles de Jupiter. La progression des tableaux, la facilité avec laquelle Virgile, se surpassant lui-même, recule toujours la boi-ne du sublime qu'il nous paraissait avoir atteinte, inspirent l'admiration.
Les beaux vers que l'on croirait les derniers traits de ce tableau, lui servent à rentrer dans son sujet, et à produire sur la scène un héros dont Jules César descendait par sa mère. Au nom seul de ce héros , Auguste a dû sentir d'abord la délicatesse de l'allusion.