‹ Œuvres de Delille (volume 5)Chapitre 11 sur 18 · RÈGNE MINERAL · texte numérisé non relu

RÈGNE MINERAL

Oh 1 que le temps sait bien , dans sa marche féconde , Sous mille aspects nouveaux reproduire le monde ! Qui l'eût cru qu'un amas de légers sédimens Brillerait en cristaux, luirait en diamans'? Que la terre , oubliant sa vertu végétale , Des sucs dus à la fleur colorerait l'opale^? Qu'un ver emprisonné formerait le coraiP? Mais ce noble arbrisseau , ces pierres , cet émail , Ne sont que l'ornement et le luxe du monde : En biens plus précieux notre terre est féconde. Pénétrez dans son sein : d'abord s'offre aux regards Ce sel dans la nature abondamment épars"*. Le temps qui l'accumule en de vastes carrières , En forme lentement des montagnes entières; Et ces riches trésors , qu'ignore l'œil du jour, De la mer vagabonde annoncent le séjour. J'atteste, 6 WiHska ! tes carrières fécondes ^.

Tremblant et suspendu sur tes voûtes profondes , Le voyageur descend , et son oeil enchanté Dans ces antres obscurs voit toute une cité. Des murailles de sel se montrent à sa vue : Le sel se forme en voûte , en colonne , en statue ; Le sel se creuse en temple et se dresse en autel ; Le travailleur s'assied à des tables de sel. Au milieu d'un ruisseau court l'onde salutaire Que jamais de ces lieux l'amertume n'altère ^ : Telle on dit qu'Aréthuse , au sein des flots amers , Sans perdre sa douceur voyageait sous les mers. Au-dessus , distillée en larmes abondantes , L'eau des sels congelés brille en gouttes pendantes. Là chacun a son chef : il commande ; à sa voix Des milliers de marteaux résonnent à la fois. Tous , d'un égal effort , tous , d'une ardeur commune , Attaquent ces remparts , ouvrage de Neptune : Leurs pans tombent en blocs confusément épars. Là glissent des traîneaux : ici roulent des chars. Le tonneau suit dans l'air le tonneau qui s'élève ; La mobile poulie , en criant, les enlève. Chaque bloc est un prisme, et l'éclat des flambeaux En palais de cristal a changé ces tombeaux. L'œil voit sans se lasser ces brillans phénomènes. Du métal à son tour parcourons les domaines. Là de plus grands tableaux frappent encor nos yeux ; Là tout est plus savant et plus mystérieux : Entrons. Le vent mugit sous ces voûtes profondes ; Des torrens souterrains j'entends gronder les ondes. Tout-à-coup jusqu'à moi parviennent d'autres sons ; C'est le bruit des travaux , c'est le bruit des chansons ,

C'est la voix des humains. Alors de ces lieux sombres

Je crois voir s'ëclaircir et s'égayer les ombres :

Aussi , malgré leur triste et ténébreuse horreur,

Mes regards assurés s'y plongent sans terreur.

Je descends, je parcours la longueur de ces routes;

Je mesure de l'œil la hauteur de ces voûtes ,

J'aime à voir ces grands blocs , ces rochers suspendus ,

En arceaux naturels sur ma tête étendus ;

C'est là , c'est encor là que , cachant sa puissance ,

L'éternel ouvrier, dans un profond silence ,

Compose lentement et décompose tout :

Il colore, il distille, il unit, il dissout.

Là , différens de poids , de forme , de figure ,

Dans la dure épaisseur de leur matrice obscure ,

Se forment ces métaux qu'on tâche d'arracher

Aux veines de la terre, aux fentes du rocher :

Le fer cultivateur, et le bronze qui tonne ,

Et ce métal docile où l'onde s'emprisonne '' ;

L'étain , l'argent , et l'or qui brille sans rivaux ;

Et ce nouveau métal , le plus lourd des métaux^.

Que long-temps à nos yeux déroba la nature ,

Et de nos arts féconds la richesse future ;

Et le mercure enfin , qui , connu par son poids ,

En globules roulans glisse et fuit sous nos doigts.

Il est d'autres métaux moins purs dans leur essence , Tous différens de poids , de couleur, de puissance : Le tungstène grisâtre^; et l'arsenic rongeur^". Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur, Et par deux attentats sert, doublement perfide, Le monnayeur coupable et le lâche homicide *', Mais qui , par ses couleurs réparant ses forfaits ,

A nos arts innocens prodigue ses bienfaits'^.

Ailleurs c'est le nickel '^ ; le douteux molybdène '*,

Dont nul ne connaissait la substance incertaine ,

En grains noirs et brillans se montrant à nos yeux ,

S'évaporant à l'air, et résistant aux feux ;

Le cobalt, qui, de l'art sujet involontaire ^^,

Garde dans le creuset sa raideur réfractaire,

Et , par les feux ardens lentement pénétré ,

Se fond avec le verre en fluide azuré ;

Le bismuth peu ductile et peu rebelle aux flammes ^'^,

Oui se forme en cristal et se déploie en lames;

Le manganèse à peine entamé par les feux ,

Mais au contact de l'air tombant en grains poudreux '" ;

Et le zinc indien, qui, lorsqu'un grand théâtre

Étale à tout Paris ces jeux qu'il idolâtre ,

De si riches couleurs , de rayons si brillans,

Pare ces faux soleils dans l'ombre petillans ,

Dont Tivoli plaintif à regret s'illumine*^,

Et pour Ruggieri fait déserter Racine ;

Et l'antimoine enfin, utile aux animaux ,

Proscrit par des arrêts , ordonné par nos maux ,

Et qui, de vains débats source long-temps féconde ,

Avant de le guérir scandalisa le monde ^^ :

Tant les vieux préjugés fascinent nos regards,

Et dans leur cercle étroit emprisonnent les arts !

Je ne citerai point tous ces métaux modernes De leurs nombreux aînés familles subalternes; J'attends que le savoir, parmi leurs vieux parens , A leur race nouvelle ait assigné les rangs.

De ces métaux récens dont l'art fit la conquête Chacun a son pouvoir ; le chrome est à leur tête :

CHAM V. t3'3

Poinlrc des minéraux, de nos plus belles fleurs 1! distribue entre eux les brillantes couleurs; L'émcraude par lui d'un beau vert se colore ; Il transmet au rubis la pourpre de l'aurore ; Quelquefois du plomb vil fidèle associé , Teint d'un vif incarnat son obscur allié; Tantôt rival heureux des couleurs japonaises , Avant qu'elle ait de Sèvre enduré les fournaises , Il peint la porcelaine, et lui prête à nos yeux Ce fonds verts et brillans qui résistent aux feux. Notre siècle en est fier, et, par un Juste hommage , Un jour de Vauquelin y gravera l'image 2".

Tous ces métaux divers sont pesans ou légers , Ou purs , ou se mêlant de métaux étrangers : Les uns cassans et durs , d'autres avec souplesse En fils longs et brillans déployant leur ricliCose ; L'un prompt à s'amollir aux feux les moins brûlans , L'autre à peine dompté par des feux violens; L'un fier de son éclat , l'autre de son usage; L'un vil aux yeux du peuple, et l'autre aux yeux du sage. Souvent ils sont cachés sous des masques trompeurs , Souvent des minéraux les subtiles vapeurs Pénètrent lentement dans le sein de la terre ; Le métal à son tour couvre souvent la pierre.

Du monde minéral étonnans végétaux , Les uns sont dessinés en bouquets , en rameaux ; D'autres sont en plumage arrangés avec grâce -' ; Ceux-ci n'offrent aux yeux qu'une grossière masse : Tous , destinés pour nous, passent à nos regards Des ateliers du temps aux ateliers des arts; Et notre œil voit sortir de cette nuit profonde

L'espoir, les biens , les maux, et les crimes du monde.

Mais la mine s'épuise , et dans son sein muet La nature sommeille et le travail se tait. Que dis-je? la nature , en tout temps agissante , Répare incessamment leur source renaissante ; Déjà sa main reprend en secret ses travaux , Et fait de nouveaux plans pour des siècles nouveaux : Mais l'espoir pour long-temps de ces antres s'exile. Quelquefois seulement ils deviennent l'asile De l'infâme assassin , du brigand ténébreux , Hélas ! et quelquefois l'abri du maliieureux ; Surtout quand les tyrans sur leurs listes sanglantes Inscrivent sans pitié leurs victimes tremblantes. Essayons ce récit des publiques horreurs ; Il convient à mes chants, il convient à nos mœurs.

De mille factions mère désordonnée , Florence à leurs fureurs vivait abandonnée; Dans ses murs , sans repos , sans police et sans lois , Sur les partis rivaux se promenant sans choix , Des bourreaux fatigués la hache indifférente , De leur sang confondu sans cesse était fumante ; Et le meurtre , toujours nommant leur successeur, Jetait sur l'opprimé le superbe oppresseur. Un vain peuple à la fois et féroce et volage , Après l'avoir formé , détruisait son ouvrage , Et toujours entraîné, croyait toujours choisir. Chacun , de sa faveur ardent à se saisir, Du nom de liberté flattait sa servitude ; Lui , dans son orageuse et vague inquiétude , Instrument et jouet de vingt partis rivaux, Passait de trouble en trouble à des tourmens nouveaux.

Ainsi , de tous côtés lorsque souffle l'orage , La mer doute à quels vents doit obéir sa rage.

Ormond régnait alors ; sa tète en cheveux blancs Annonçait et le calme et le froid des vieux ans. Mais la paix de son front n'était point dans son àme ; L'ardente ambition le brûlait de sa flamme; Ainsi sous les frimas l'Etna cache ses feux. Si l'orgueil pouvait l'être, Ormond était heureux. Une fille charmante , aux succès politiques Ajoutait la douceur des plaisirs domestiques; Elvire était son nom ; et son cœur et ses traits A toutes les vertus joignaient tous les attraits.

Florence dans ce temps , au milieu des tempêtes , Aimait encor les jeux , les pompes et les fêtes ; Et dans le même jour, et dans les mêuies lieux , Où des scènes de sang avaient frappé les yeux , Le bal était ouvert , et le plaisir barbare Passait des cris de mort aux sons de la guitare- Elvire soupirait, et pleurant son pays , Fuyait l'œil du public. Tel un sauvage lys, Confiant au désert les parfums qu'il exhale , Cache aux vents indiscrets sa beauté virginale ; Ou tel , aux pieds d'Athos où gronde l'aquilon , Se renferme et se tait un modeste vallon. Seulement pour charmer sa tranquille retraite , Sa jeune main tenait l'aiguille ou la navette. Tantôt , de son pays peignant les longs malheurs , Elle en chargeait la toile et l'arrosait de pleurs ; Tantôt , de ses aïeux réveillant la mémoire , De leur vieille discorde elle lisait l'histoire ; Et dans ces souvenirs le présent retracé

Lui monti'ait l'avenir écrit dans le passé.

Un jour enfin , au cirque ayant suivi sa mère , Elvire aux spectateurs se montra la dernière , Et des autres beautés l'éclat s'évanouit. Ainsi , lorsque des fleurs l'essaim s'épanouit, La rose entre ses sœurs , plus tardive et plus belle, Se montre, et tout éclat disparaît devant elle. Le jeune et beau Dolcé vint, la vit et l'aima; D'un feu non moins rapide Elvire s'enflamma : Ainsi, d'un même essor l'une à l'autre fidèles. Se suivent dans leur vol deux jeunes hirondelles ; Ou tels , se rencontrant , deux amoureux ruisseaux Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. Auprès du vieil Ormond , jaloux de son empire, Le sensible Dolcé brigua la main d' Elvire : Ormond lui préféra l'ambitieuse ardeur D'un jeune audacieux, soutien de sa gi^andeur. Jusqu'au fond de son cœur Dolcé sentit l'offense , Et l'amour dans son âme alluma la vengeance. Dolcé jusqu'à ce jour aux beaux arts , aux plaisirs , Avait abandonné ses innocens loisirs ; Mais lorsqu'enfin l'amour, l'affront fait à sa flamme ;, A cette douce paix eut arraché son âme , Rien ne le contint plus, et son cœur outragé , Par l'honneur, par l'amour, jura d'être vengé. Tout ce qui peut gagner la faveur populaire La noblesse du sang , l'heureux désir de plaire , Le talent rehaussé par d'aimables dehors , La vertu qu'embellit la grâce d'un beau corps , L'art touchant des bienfaits , l'art brillant du langage ; Le trop heureux Dolcé reçut tout en partage :

11 en arma sa haine , et , bientôt renversé , Par son jeune rival Ormond fut remplacé.

Malheureux! dans sa ciiute où trouver un asile? Ce n'était plus le temps où le vaincu tranquille Pouvait , cédant au sort un pouvoir abhorré , Ketomber dans la foule et s'y perdre ignoré. L'implacable vengeance accablait sa disgrâce ; Le vainqueur au vaincu n'eût osé faire grâce : Dépendant des ressorts qu'il avait fait mouvoir, Lui-même obéissait au faite du pouvoir , Et, tremblant d'arrêter le cours de sa vengeance , Etait libre en sa haine et non dans sa clémence. A l'aspect des bourreaux , du fer ensanglanté , Le citoyen proscrit fuyait épouvanté , Confiait à la nuit son départ solitaire , Du plus obscur réduit recherchait le mystère. Malheur à tout mortel dont le zèle imprudent De son timide asile eût été confident ! Plus malheureux , celui dont le toit secourable Eût osé recueillir cet hôte redoutable ! Tout se taisait, le sang , l'amour et l'amitié; Les larmes se cachaient dans l'œil de la pitié ; Et l'hospitalité, dans ces malheureux âges , N'était plus qu'aux déserts et qu'aux antres sauvages.

Au milieu du tumulte, et du sang, et des cris Qui proclamaient le nom et la mort des proscrits , Ormond fuit, et, hâtant sa course vagabonde , Rencontre près d'un bois une mine profonde , Fréquentée autrefois, et déserte aujourd'hui; Antre affreux où du jour jamais l'astre n'a lui. D'effroyables ravins en gardent les approches ;

Du sommet escarpé de ses hideuses roches On n'entend que les cris des oiseaux dévorans , Le murmure des bois , et le bruit des torrens. Là, quittant ses foyers , ses amis , sa famille , Le malheureux vieillard s'enfonce avec sa fille : Là , contre son vainqueur, contre le sort jaloux, En imprécations éclatait son courroux.

Ainsi sur son rocher, jeté par des perfides , Philoctète en fureur maudissait les Atrides. Ormond marchait , errait sous ces rocs ténébreux : Leur silence désert, leur abandon affreux. Semblaient de son destin lui peindre la tristesse . « Autrefois , disait-il , la soif de la richesse Attirait dans ces lieux des cœurs intéressés ; Leur richesse n'est plus, les voilà délaissés. Tel est mon sort. Ma sombre et triste défiance , Enfant de la vieillesse et de l'expérience , M'a fait cacher à tous l'abri de mes malheurs ; Pas un ami ne sait dans quel antre je meurs ! J'ai tout perdu! que dis-je? en mon destin funeste Elvire est avec moi , mon Elvire me reste ! »

Tout ce que la touchante et noble antiquité De la tendre Antigone autrefois a conté , N'a rien de comparable aux tendres soins d'Elvire. Tantôt , quand le sommeil reprenait son empire , A son père assoupi ses soins compatissans Faisaient un doux chevet de ses bras innocens : Tantôt, s'ils le troublaient par leurs affreux mensonges , D'un regard inquiet elle épiait ses songes , Les lisait sur son front , et , hâtant son réveil , Pour le rendre au repos l'arrachait au sommeil :

Tantôt elle sortait , et d'une main tremblante

Saisissait à la hâte ou la fraise odorante ,

Ou le fruit savoureux que donne le figuier,

Ou de son fruit amer dépouillait l'olivier.

Souvent ses beaux cheveux , pour un plus noble usage

Courbant en arc ou l'if ou le cormier sauvage ,

De leur tresse tendue envoyaient le roseau

Dont la pointe dans l'air allait frapper l'oiseau ;

Soudain elle rentrait, et sa timide joie

A son père attendri courait porter sa proie.

D'autres fois , de sa soif pour apaiser l'ardeur ,

Dans une coupe d'or , débris de leur splendeur ,

Que jadis emplissait de sa liqueur choisie

De Smyrne ou de Chio l'odorante ambroisie ,

Sur la croupe du mont ses mains allaient chercher

L'eau qui tombait des cieux dans le creux du rocher.

Osaient-ils un instant quitter leur solitude ,

Avec quelle attentive et tendre inquiétude

Elvire observait tout, et, lui servant d'appui.

Lui choisissait sa place et veillait près de lui !

Du malheureux alors la douleur affaiblie

Quelquefois faisait place à la mélancolie.

Un soir que dans ces lieux , avec un front riant , Diane aux doux rayons éclairait l'Orient , Cet air frais , ce ciel pur , cette pâle lumière , Ce repos étendu sur la nature entière , Pénétrant par degrés dans le fond de son cœur. Par un charme inconnu suspendit sa douleur, Tout-à-coup se tournant vers sa consolatrice : « O charme de mes jours, ma douce bienfaitrice ! Je ne sais quel attrait ont ces rians tableaux ;

Mais je sens moins ici la vengeance et mes maux î L'homme devient plus calme auprès de la nature ! De Dolcé , dans ces lieux , j'oublie enfin l'injure : Je suis las de haïr, et sans peine mon cœur Excuse en lui l'amant, et pardonne au vainqueur. Toi , pardonne un refus qui fit notre infortune ! Que la mienne à tes yeux ne soit pas importune ! S'il existe un pouvoir ami des malheureux , Crois qu'il reconnaîtra des soins si généreux. C'est toi dont le printemps console ma vieillesse ; C'est toi qui de mon antre adoucis la tristesse : De l'astre qui nous luit l'aspect consolateur Est moins doux à mes yeux que tes soins à mon cœur. »

Il dit , serra sa main , répandit quelques larmes. Dès ce moment, la vie eut pour lui plus de charmes; Et , respirant enfin du poids d'un long courroux , Son cœur fut plus tranquille , et son sommeil plus doux.

Cependant les partis , les vengeances , les haines , Troublaient encor l'état de leurs sanglantes scènes ; Et Dolcé , par la force au plus haut rang monté , Par la force à son tour s'en vit précipité. De son règne plus doux les successeurs féroces Signalèrent sans fin leurs vengeances atroces. Il fallut par la fuite échapper à la mort. Mais , ô coups imprévus , à caprice du sort ! Dans le tunmlte affreux du revers qui l'exile , Son unique ressource , et son unique asile , Ce fut cet antre même où s'était enfoncé Le malheureux vieillard par ses mains renversé : Tant a ses jeux cruels la fortune obstinée , Des mortels au hasard roule la destinée I

CHA.NT V. lU

Sombre et pensif, il entre en cet affreux séjour, Furieux de regrets , de vengeance et d'amour. L'amour , dont tant de soins n'ont pas éteint la flamme , Plus violent alors , se rallume en son âme. « Que fait Elvire ? Hélas ! en proie à ses douleurs , Elle pleure , et c'est moi qui fais couler ses pleurs ! Sort cruel , va , transporte où tu voudras l'empire , Les honneurs , les trésors ; mais rends-moi mon Elvire : Que je revoie Elvire , et je meurs consolé ! »

Ainsi Dolcé pariait , furieux , désolé.

Durant deux jours entiers, dans sa rage tranquille, Sur le même rocher il demeure immobile ; Mais enfin , excité d'un désir curieux , Il veut interroger et connaître ces lieux. Il entre , il se confie à ces lugubres voûtes , Il traverse a pas lents leurs ténébreuses routes. Tout-à-coup , ô surprise ! il croit entendre un bruit. Il approche , on l'évite ; il avance , on le fuit : Enfin il les atteint, et reconnaît sans peine La fille à son amour, et le père à sa haine. Interdits tous les deux , et muets un moment , Ces superbes rivaux restent sans mouvement : A l'aspect l'un de l'autre , ils admirent ensemble Le sort qui les unit , le lieu qui les rassemble. Tels deux vaisseaux guerriers qui dans un choc affreux Sur le vaste Océan se foudroyaient entre eux , Jetés par l'aquilon sur le même rivage , Confondent leurs débris et mêlent leur naufrage. Elvire en pleurs gémit; le jeune et fier Dolcé Jette au superbe Ormond un regard courroucé. D'un air calme et serein le vieillard l'envisage.

« Oui , lui dit-il enfin, je t'ai fait un outrage :

]Mais de quoi t'a servi ton imprudent courroux ?

Toi-même du destin tu ressens donc les coups !

Déplorable désir de gouverner les hommes !

Dolcé, dans quel état et dans quel lieu nous sommes !

Regarde; ici vivaient des mortels malheureux,

Déterrant des trésors qui n'étaient pas pour eux :

Dont les yeux ignoraient, dans cette nuit profonde,

S'il était un soleil , s'il existait un monde :

Eh bien I chargés de fers , accablés de travaux ,

Ils chantaient , et leurs chants adoucissaient leurs maux ;

Et nous , nous au milieu des discordes civiles ,

Du ravage des champs , du pillage des villes ,

L'un par l'autre abhorrés , l'un par l'autre abattus ,

Oppresseurs sans pouvoir, malheureux sans vertus,

Privés des vrais plaisirs , des vrais biens de la vie ;

Le moindre de nos maux eût consolé l'envie.

Vaincu, proscrit, jeté dans ce séjour d'effroi,

Je t'ai haï long-temps; puis j'ai pleuré sur toi.

Toi , si ta haine encor peut conserver sa rage ,

Contemple ces lambeaux et regarde mon âge. »

Dolcé long-temps se tait , regarde tour à tour

L'objet de sa fureur, l'objet de son amour.

Elvire enfin laissa tomber d'un œil humide,

Avec un doux regard, une larme timide.

Que ne peut sur l'amour une larme, un regard?

Il s'élance, il se jette aux genoux du vieillard :

« O toi , dont j'ai causé , dont j'ai plaint la misère ,

C'en est fait, à tes pieds j'abjure ma colère.

Non , je n'étais point né pour sentir la fureur.

Qu'un sentiment plus doux était fait pour mon cœur !

Me voilà devant toi, mets ta main clans la mienne , Et puisse Elvire un jour y joindre aussi la sienne. Alors je ne suis plus proscrit ni malheureux ; Alors je trouve ici ma patrie et mes dieux : Trop heureux si je puis, partageant vos disgrâces, Consoler le malheur, la vieillesse et les grâces. »

Ainsi Dolcé parlait, et, dans le même instant, Vers l'issue opposée un bruit confus s'entend, Surpris et curieux, il approche, il écoute. Un mortel empressé marchait sous cette voûte ; Non point avec ce pas timide , suspendu , Qui craint de se trahir, tremble d'être entendu ; Mais d'un pas ferme et sûr, mais avec ce visage , D'une nouvelle heureuse infaillible présage : C'est un confident sûr, de qui l'avis certain Vient instruire Dolcé de son nouveau destin. Tout est changé : le peuple , inquiet et volage , Pour la troisième fois a brisé son ouvrage ; Et du parti d'Ormond, du parti de Dolcé, Les débris réunis l'ont déjà remplacé.

S'ils veulent ressaisir les rênes de l'empire , A leur pouvoir nouveau l'État entier conspire : Et déjà, ralliant toutes les factions, La faveur populaire a proclamé leurs noms.

Au malheureux vieillard , de cet avis fidèle L'impatient Dolcé court porter la nouvelle. « Le ciel , dit le vieillard , a puni ces brigands ; Le ciel est juste enfin : mais vois ces cheveux blancs , Dois-je à des chocs nouveaux exposer mon vieil à"-e? C'est assez d'une erreur, c'est assez d'un naufrage. Au bord d'une forêt, sur la rive des mers,

Un vieux château me reste en des vallons déserts ; Là peut-être m'attend un destin plus tranquille. Si tu peux, jeune encor, supporter cet asile , Mon Elvire est à toi : vers ce nouveau séjour Un facile trajet nous conduit en un jour. » Il dit, Dolcé l'embrasse ; et la douce rosée , Qui rafraîchit le sein de la terre embrasée , Apporte moins de joie au sillon altéré , Que Dolcé n'en goûta dans son cœur enivré. Mais avant son départ il veut que l'hyménée Et d'Elvire et de lui fixe la destinée.

Sur la cime du mont un agreste ruisseau , Dont l'onde souterraine y cachait son berceau A travers les rochers de leurs sombres retraites Se glissant lentement par des routes secrètes , Baignait leur antre obscur; et ses flots épaissis , Suspendant aux rochers leurs sédimeus durcis , De spaths ^^ et de cristaux différens de figure Ornaient du noir lambris la brute architecture. Des siècles et des eaux ouvrage naturel , Au milieu s'élevait un magnifique autel , Que le suc minéral , distillé de la voûte , En colonne d'albâtre a bâti goutte à goutte ^^ ; Et lorsque dans l'horreur de cet obscur séjour Des brandons allumés reproduisaient le jour. De leurs reflets divers la pompe éblouissante , De rochers en rochers au loin rejaillissante , Défiait dans la nuit les rayons du soleil. Là, sans suite, sans faste , et sans vain appareil , Pour temple les arceaux de cette voûte obscure , Ces prismes pour flambeaux, pour témoin la nature ,

GHAINÏ V. lj.5

Pour ollrande leur cœur, un rocher pour autel , Le dieu d'hymen reçut leur serinent mutuel ; Et jamais, dans l'éclat de ses plus riches fêtes, Ce dieu n'avait reçu de plus nobles conquêtes. Enfin ils sont unis : la nuit vient, et l'amour Aux mystères d'hymen les appelle à son tour. Là, ne se montra point cette pompe qu'étale Des riches et des grands la couche nuptiale ; Ces superbes rideaux , ces coussins fastueux , Des amours opulens trône voluptueux :

L'art ne profana point cette union si douce ; La nuit prêta son ombre , et les rochers leur mousse.

Dans les cieux cependant l'aurore est de retour : H est temps de partir pour leur nouveau séjour ; 11 est temps de quitter cette grotte chérie , Dès long-temps leur asile , et déjà leur patrie. Mais, à douleur nouvelle ! en désertant ces toits Ils pensent s'exiler pour la seconde fois. En vain ce lieu lugubre , arrosé de leurs larmes , De la société leur refusait les charmes ; En vain les profondeurs de cet antre écarté Des doux rayons du jour ignoraient la clarté : Ils l'aimaient; chaque jour la puissante habitude Rendait sa nuit moins sombre et son séjour moins rude. Témoin de leurs plaisirs, témoin de leurs douleurs , Cet antre le premier adoucit leurs malheurs , Accueillit leur misère. Eh! quel rociier sauvage Ne plaît au malheureux échappé du naufrage ! Ils partent cependant, et, les larmes aux yeux, Sur le seuil de la grotte ils lui font leurs adieux. Une nacelle est prête : ils voguent, et peu d'heures 9- lo

14G LES TROIS RÈGNKS.

Leur montrent île plus près leurs nouvelles demeures ,

Qu'en cercle environnait un rivage eharuiant.

A. peine ils l'ont touché, clieu\, ([uel ravissement 1

Là , soudain de leurs cœurs s'apaise la tempête ;

L'air plus calme et plus pur pèse moins sur leur tète ;

Des vainqueurs , des vaincus , des bourreaux , des proscrits^

Leurs tranquilles bosquets n'entendent point les cris.

Bien loin d'eux vont mourir les clameurs populaires

Et le rugissement des factions contraires.

Aucun fiel n'aigrit plus ces deux rivaux fameux.

El vire est le lien qui les unit entre eux.

Telle entre deux couleurs , médiatrice heureuse ,

Glisse d'un ton plus doux la teinte harmonieuse.

11 fallait cependant par d'utiles plaisirs, Par d'aimables travaux varier leurs loisirs : Le crayon , le pinceau , la lyre , la lecture , De leur nouveau séjour l'agréable culture , Des coteaux , des vallons l'aspect délicieux , Les trésors de la terre et l'étude des cieux , Charmaient innocemment leur douce solitude. vSurtout des minéraux l'intéressante étude Occupait leurs momcns : tous rangés avec art , Et classés avec ordre, instruisaient leur regard. A leur tête éclatait sur ce brillant théâtre Un fragment précieux de cet autel d'albâtre , Dépositaire heureux de leur premier serment , Et de leur tendre amour fidèle monument. Dès lors tous trois sans soins , sans trouble , sans envie , Crurent ou retrouver ou commencer la vie. Plus de jours malheureux , plus d'inquiètes nuits : Leurs nuits étaient sans trouble et leurs jours sans ennuis.

Tel un fleuve rapide, enfant d'un mont sauvage , Qui , tourmentant ses eaux , son lit , et son rivage , Parmi d'affreux rochers mugissait en courroux , Arrive par degrés sur un terrain plus doux Se calme , s'abandonne à sa pente insensible , Et, de torrent fougueux , devient ruisseau paisible.

FIN DU r.lIAÎMT V

ARGUMENT

De la formation des plantes. — Circulation et produits de la sève. — De la greffe et de ses effets. — Distribution de la sève nourricière , et des différentes formes qu'elle fait prendre à la matière végétale. — Les caractères et la nature des diverses plantes ; leurs couleurs, leurs attributs , leurs variétés. — Les plantes des différens climats. — Éloge de Linnée; sa naissance, sa passion pour la botanique ; ses travaux et sa gloire adoptés par la France. - — La naissance et la multiplication des plantes. — Éducation , habitudes des plantes. — Horloge de Flore. — Hymen et amours des plantes. — Des polypes et des plantes qui forment la nuance intermédiaire entre le règne végétal et le règne animal, ou entre le règne animal et le règne végétal. — Usage des plantes pour la santé, la vie et les plaisirs de l'homme. — Le café, le vin, la bière, le cidre, le vin de Champagne. — Les plantes céréales. — L'Amérique indiquée à Christophe Colomb par l'aspect des plantes emportées sur les flots.

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