LA TERRE
Enfin j'arrive à loi, terre à jamais féconde ! Jadis de tes rochers j'aurais fait jaillir l'onde ; J'aurais semé de fleurs le bord de tes ruisseaux , Déployé tes gazons , tressé tes arbrisseaux , De l'or de tes moissons revêtu les campagnes , Suspendu les chevreaux au.v buissons des montagnes ; De leurs fruits savoureux enrichi les vergers ,
Et chaque antre eût redit les chansons des bergers : D'autres temps, d'autres soins ; sur les pas des Lucrèces Je chante ton essence , et non pas tes richesses.
Cinq terres , si j'en crois tous nos Plines nouveaux *, Se trouvent sous nos pas : l'une, fille des eaux ^, Et des marbres divers origine féconde , Naquit des vieux débris des habitans de l'onde. Madrépores , coraux , coquilles et poissons , L'un sur l'autre entassés , composèrent ces monts Dont sur le monde entier se prolonge la chaîne ; L'œil croit la retrouver dans la nature humaine , Et des fils membraneux qui composent les os , Son suc , de couche en couche , incruste les réseaux , S'insinue en secret dans les cristaux de plâtre , S'effeuille avec le spath , s'épure dans l'albâtre ; Tout acide l'altère , et sous la main des arts , Son limon détrempé cimente nos remparts. Enfin, son goût trahit le feu qu'elle recèle , Et de son sel mordant l'âcreté la décèle.
La baryte pesante , écoutant d'autres lois ^ , Aux acides s'unit des nœuds les plus étroits ; De l'acide du soufre assigne la mesure ; Des extraits colorans de sa verte teinture Empreint la violette , et ressemble à ces chaux Que dans l'ardent creuset déposent les métaux.
La fine magnésie est lente a. se dissoudre ^ : D'une molle farine elle imite la poudre , Des plus ardens fourneaux peut endurer les feux. Sa douceur plaît au tact , et sa blancheur aux yeux ; Son grain , léger de poids , cède au mordant acide : Des acides pourtant mille fois plus avide.
La chaux îes lui ravit, et plus d'un corps admet Ses principes amis et son pouvoir secret. L'amiante aux longs fds , l'ardoise feuilletée , La verte serpentine en naissant tachetée ; Les micas en sont pleins, et, pareille à ses sœurs , Hicn ne peut séparer ses principes vainqueurs.
L'argile , de l'alun cette source féconde ^ , S'endurcissant au feu, se pétrissant dans l'onde, Toujours douce au toucher, mais non pas au palais , D'acides altérée , et séchée en feuillets , Ainsi que dans la glaise abonde dans les schistes , Se montre complaisante à la voix des artistes. Elle entre dans le moule , elle obéit au tour : Ici d'un simple vase elle prend le contour, Là prête au statuaire une pâte docile ; Le ciseau de Scopas fit adorer l'argile , En coupe elle sortait des mains d'Alcimédon , Et Voltaire en naquit à la voix de Houdon. Enfin vient la silice , au tact moins agréable '' , Aux acides divers constamment intraitable : En vain notre art contre elle arme les sels mordans , Son rebelle tissu brave tous les fondans. Mêlée au spath, au quartz, aux plus brillantes pierres, La silice offre aux yeux la plus pure des terres j Dans leurs rapports secrets ses principes cachés , Plus semblables entre eux , entre eux plus rapprochés , Ne se séparent plus : indissoluble à l'onde , Et , si des alcalis le sel ne nous seconde ' , Inaltérable au feu , grâce à ce sel puissant , On lui doit des cristaux l'éclat éblouissant , Ces miroirs que fondit la flamme dévorante ,
104 LES THOIS REGNES.
Dans les palais des i^rantls muraille transparcule ,
Et nos brillans flacons , et le vase grossier
Où cuit le mets du pauvre en son humble foyer.
Les vents et les ruisseaux l'instruisirent à moudre
Tous ces grains farineux que son poids met en poudre.
A travers un gros tube elle conduit nos yeux ;
Notre planète enfin , fille antique des feux ,
De silice , dit-on , a vu former la terre ,
Et son globe poudreux fut un globe de verre.
Tels sont les corps parcs du grand nom d'élément **. Des corps analysés retirés constamment , Parmi tous les objets qu'enferme la nature, Leur essence à nos yeux sans doute est la plus pure, Mais dans le monde entier rien n'est simple que Dieu. Avant c|u'on pénétrât les principes du feu, 11 semblait de l'esprit rapprocher la matière ; Et cependant notre art disséqua la lumière , Et , le prisme à la main , l'audacieux Newton ^ Des diverses couleurs distingua chaque ton. N'ai-je pas dit comment ce lumineux fluide. Transparent comme l'air, et comme lui liquide , Des autres élémens subtil usuqiateur, Des niasse.^ (ju'il pénètre accroît la pesanteur? Qui pourra nous montrer quels minces corpuscules De la terre en secret forment les molécules? Halles, de l'air captif dilatant les ressorts, En fluide subtil le i'ait sortir des corps.
Mais un nouveau prodige étonne encor le monde. Long-temps en élément nous érigeâmes l'onde *" ; Lavoisier , tu parais, et par toi l'univers Apprend que l'eau contient d(;ux principes divers.
L'oxigènc , propice aux facultés vitales , L'hytlrogcne inflammable , en deux parts inégales , De leur vieille union par le feu dégagés, En deux gaz différens sont déjà partagés ; Ils partent : délivrés de leur antique chaîne , L'un et l'autre se porte où son penchant l'entraîne ; Puis tous deux à ta voix , ô prodige nouveau ! Séparés en vapeur , se rassemblent en eau : Du liquide élément double métamorphose , Ton art le détruisit, ton art le recompose. Tantôt les corps divers , dans leurs combinaisons , Confondent leur nature et démentent leurs noms. Ici l'onde avec l'air combine sa substance , Là dans un corps solide en secret se condense ; Le feu consume l'air, l'air se transforme en eau , L'eau dissoute en vapeur devient un air nouveau , Qui peut-être à son tour, redevenu plus rare, Rentre en minces vapeurs dans l'onde qu'il réparc ; Et , dans ce jeu constant auquel préside un Dieu , L'eau redevient à l'air ce que l'air est au feu. L'air et l'eau condensés forment les coquillages , L'onde et l'air infiltrés font l'arbre et les feuillages; Et la feuille et le bois, que tous deux ont produits , Par leur décrépitude en terre sont réduits.
En d'autres élémens chaque élément s'engage ; L'air libre est captivé, l'air libre se dégage; Les mers, des monts altiers ont été les berceaux , Les monts de leur barrière environnent les eaux ; Le soufre monte en gaz , le gaz devient solide ; L'eau se change en rocher , le rocher en fluide. Tout donne et tout reçoit : les feuillages flétris
Alimentent le sol dont ils furent nourris : Le pré qui donne au bœuf sa riante verdure , D'une grasse litière attend la fange impure , Et des sels du fumier se forment en secret Le parfum de la rose et le teint de l'œillet.
Ainsi ce Dieu puissant dont la marche féconde Vieillit incessamment et rajeunit le monde, Qui fait croître des bois où germaient des moissons , Qui fait bondir le cerf où nageaient des poissons , Et change dans le cours de ces métamorphoses Les causes en effets et les effets en causes ; Sans cesse ramenant ces échanges divers, Le Temps, un cercle en main, plane sur l'univers.
Combien de l'homme encor les étonnans ouvrages" Secondent dans leurs jeux la nature et les âges ! En limpide nectar il fond les végétaux , Le fer se tourne en cendre , et la cendre en métaux . Heureux donc le rival de la toute-puissance , Qui des êtres divers analysant l'essence , Les détruit , les refait , les combine à son gré I Approchons , pénétrons dans ce temple sacré '^, Où sont du grand Hermès renfermés les mystères. Voyez, de ces secrets féconds dépositaires , Clos , ouverts , chauds ou froids , à l'air humide ou sec , Ces vaisseaux au gros ventre, au cou tors, au long bec '^ Là ces corps , exaltant ou tempérant leur force , Essayant de s'unir, méditant leur divorce , Les uns précipités , les autres suspendus , Fixes ou volatils , ou brûlés ou fondus ; Ici , marquant aux yeux leur vive effervescence , Là , se décomposant en molle efflorescence ;
L'un de l'autre ennemis, l'un par l'autre attires, Tour à tour colorans , tour à tour colorés ; S'enlevant, se cédant l'air , l'eau , le feu , la terre , Enrichis par leur perte , et puissans par leur guerre , Divisés par les eaux, par le feu pénétrés , Quelquefois par l'air libre en brûlant dévorés , Trahissent à nos yeux leur nature première. Souvent à la chaleur vous joignez la lumière : Les uns dans le creuset fondent rapidement , D'autres rendent leurs sucs distillés lentement. L'art , des corps les plus durs dompte la résistance, A des corps inconnus il donne l'existence ; Tous amis, ennemis, ou vaincus, ou vainqueurs, Echangent leurs vertus , leurs formes, leurs liqueurs. D'heureux médiateurs souvent les concilient , Contre un rival plus fort quelquefois ils s'allient. Que de variétés les distinguent entre eux ! L'un est altéré d'air , l'autre affamé de feux ; C'est le grain des métaux , la poudre des oxides " , Les brillans alcalis , et les piquans acides ^^ ; C'est de leurs sels douteux les sucs neutralisés , De leurs cubes polis les pans cristallisés : Les uns sont le produit des tribus minérales , Les autres sont l'extrait des races végétales ; Ou , né de nos débris , mais propice à nos maux , Leur sel fut exprimé du corps des animaux. De leurs cristaux divers vous classez les familles. L'eau , le feu vous les donne en prismes , en aiguilles ; De la pulpe des fruits, du calice des fleurs, Vous retirez leurs sucs , leurs parfums , leurs couleurs ; Leur sève à votre gré fermente ou se dépose,
108 LES THOiS RÈGNES.
Se couceiitrc ou s'étend , s'enlève ou se repose ; Et vous, combinant l'air, l'eau, la terre et le feu, Vous observez en sage, et vous créez en Dieu.
Jadis dans un vénal et vil laboratoire Cet art inestimé semblait cacher sa gloire ; Enfin il prit l'essor : les Rouelles, les Macquers "', Montrèrent à nos yeu\ tous ses trésors ouverts ; Et son dieu trop discret rompit son long silence. Vous donc ({ue berce en paix une oisive opulence , Aux noirs fourneaux d'Hermès je ne vous conduis pas ; Qu'avides de savoir d'autres portent leurs pas Aux antres souterrains , sur les monts solitaires Où Dieu de la nature a caché les mystères ; Vous, sans quitter vos toits, combien d'objets divers Composent pour vous seuls un petit univers , Ravissant pour les yeux, intéressant pour l'âme ! Le débris de ce bois que dévore la flamme , Vous le voyez sans cesse , et n'avez pas cherché De la combustion le principe caché ; S'il est vrai qu'un air libi'e et pur dans son essence '" De ce feu qui l'absorbe entretient la puissance ; Si , perdant son ressort avec sa pureté , Ainsi que la chaleur il donne la clarté ; Ou si, des alimens que la flamme dévore , La chaleur doit sortir et la lumière éclore ; Comment ce feu mobile est fixé dans les corps ; Quelles affinités cimentent leurs accords; Pourquoi des sucs laiteux , des tiges résineuses , Un feu plus vif s'échappe en gerbes lumineuses ; El tant d'autres secrets du roi des élémens , D'un studieux loisir nobles amusemcns !
Ce marbre , l'ornement du foyer qu'il surmonte , L'embellit à vos yeux ; mais pouvez-vous sans honte Ignorer que ce roc , débris des animaux , A mûri dans la terre, et naquit sous les eaux? La mer fut son berceau ; mais vingt siècles peut-être Ont changé le bassin des eaux qui l'ont fait naître. Vous vous levez : soudain , par un charme secret , Ces glaces à vos yeux ont doublé chaque objet ; Vous y reconnaissez, quelle surprise extrême ! Vos vases, vos tapis, vos tableaux et vous-même. A ce portrait frappant vous avez hésité Entre l'objet réel et l'objet imité ; Et , sans se détourner, Eglé voit derrière elle .Son amant enchanté s'écrier : Qu'elle est belle ! Quel prestige produit ces traits inattendus? Le mercure et l'étain l'un sur l'autre étendus , Recueillent les rayons surpris à leur passage , Et des traits réfléchis vous présentent l'image. Ainsi le verre unit le sel des végétaux , Et l'extrait de la terre , et celui des métaux. Et cette magnifique et riche girandole , Qui du soleil absent dans l'ombre vous console , Ces cristaux par le temps lentement travaillés , Ces prismes qu'à six pans le rouet a taillés ; Quand leur vive lumière , au loin rejaillissante , Accroît de vos salons la pompe éblouissante , Qui peut, de sa lumière observateur ingrat , Sans en chercher la cause en admirer l'éclat? Interrogeons Rome; dans ces grottes humides , Le quartz , vous dira-t-il , qui fit ces pyramides , Filtra , dissous par l'onde , à travers le rocher,
Ces minces sédimens qui, prompts à s'approcher,
Formèrent, en perdant leurs eaux évaporées,
Ces masses d'un blanc pur et souvent colorées.
Long-temps, chef-d'œuvre obscur d'un travail clandestin,
Ce rocher précieux ignora son destin ;
Mais l'homme s'en empare; et de sa nuit profonde
Il sort pur comme l'air, transparent comme l'onde.
D'industrieuses mains l'ont poli lentement ;
Enfin , de votre luxe admirable ornement ,
Vases éblouissans , candélabres superbes ,
Qui du jour réfléchi lancent au loin les gerbes ,
Leurs prismes des palais décorent le séjour.
Prodiguent à la nuit la lumière du jour,
Et des jeunes beautés éclairant les conquêtes ,
Sont l'astre des salons et le soleil des fêtes.
Ne vous bornez donc pas au seul plaisir des yeux , En le connaissant plus vous en jouirez mieux. Mais j'ai vu scintiller le diamant son frère. Jadis de son berceau nous cachant le mystère ; Il rayonne à vos doigts, il pare vos cheveux : Pouvez- vous ignorer la source de ses feux? Daubenton vous dira quelle arène féconde Aux champs de Visapour, aux rochers de Golcondc , Dans les flots détrempée et retrempée encor, Laissa du sable avare échapper le trésor. Dans son sein quelquefois l'onde le voit éclore ; Quelquefois des métaux la vapeur le colore , Et de sa croûte épaisse enlevant les débris , L'art en le polissant en rehausse le prix. Les rois , les potentats , ainsi que la victoire , D'un diamant fameux se disputent la gloire.
CHANT IV. lit
Son éclat de leur trône accroît la majesté ,
Il pare la grandem', il orne la beauté,
Et, pour comble d'honneur, ce Newton qui des mondes
Dirigea dans les cieux les sphères vagabondes ,
Jetant un œil perçant dans l'avenir lointain ,
Devina son essence et prédit son destin *^,
Du choix des élémens , formé par un long âge ,
Des pouvoirs minéraux le plus parfait ouvrage ;
Tant de beauté vaut bien qu'en se parant de lui ,
Églé pour le connaître endure un peu d'ennui.
J'aime à voir cette perle, étrangère merveille '■',
Que son luxe ignorant suspend à son oreille :
Un jour elle saura quels bras vont l'arracher
A.UX abîmes de l'onde , aux pointes du rocher,
Et comment la forma la mer orientale.
Ces tissus précieux que votre luxe étale , Ces superbes carreaux , ces tapis somptueux , Que foulent mollement vos pieds voluptueux , Flattent encor votre œil par leurs teintes brillantes ; N'osez-vous demander comment des mains savantes Y peignirent ces fruits , ces fleurs et ces oiseaux ? Des extraits empruntés aux plantes , aux métaux , Fournirent la matière , et leur riche teinture Les abreuva des sucs si chers à la peinture. Le fer donne le rouge , et le cuivre un vert pur ; Le plomb produit le jaune , et le cobalt l'azur ; Du plomb mêlé de fer sort cette double teinte Du rouge jaunissant cju'étale l'hyacinthe ; L'or seul donne le pourpre , et l'art qui peint les fleurs Fit du roi des métaux la reine des couleurs. Regardez ce portrait, admirez quelle adresse
Donne aux yeux tant d'éclat , aux traits tant de noblesse ,
C'est encore un métal , et l'art du coloris
Du ier chéri de iMars fit le teint de Cypris.
Mais la toilette presse ; allons , il faut de l'âge Sur vos traits pâlissans dissimuler l'outrage : Cette boîte magique enferme vos attraits ; Venez : le vermillon, la céruse sont prêts. Le bal s'ouvre , et , des ans nous déguisant la trace , De trois lustres au moins les yeux vous ont fait grâce : Le fat même en est dupe. Eh bien ! du temps jaloux La craie et le cinabre ont triomphe pour vous : Et votre orgueil l'oublie ! et votre indifférence Garde pour l'art d'Hermès son ingrate ignorance I
En tous temps ^ en tous lieux , cet art fait nos destins ; Prescrit notre régime , ordonne nos festins ; Loin d'un peuple ignorant d'empoisonneurs perfides, D'un mélange savant d'alcalis et d'acides Le code des gourmands forme plus d'un ragoût ; Et l'homme sans chimie est cuisinier sans goût.
iS'est-ce pas encor lui dont la magique adresse , De vos brillans festins aimable enchanteresse , Sauve des feux du jour vos vins et vos desserts , Et prête aux fruits d'été la glace des hivers ? Pourquoi dans ces travaux n'osez-vous donc le suivre ? Oui ne sait comme il vit n'est pas digne de vivre.
Ces vaisseaux même enfin , honneur de vos banquets , Où pétillent vos vins, où sont servis vos mets. Objets indifférens pour l'œil de l'habitude , Pour le sage attentif sont un objet d'étude.
Le jour vient de paraître , et l'heure du réveil Hâte du déejùner l'élégant appareil.
Sur l'acajou veine la porcelaine brille ;
L'onctueux cacao qu'emljaume la vanille ,
Le thé doré remplit des vases précieux.
Darcet vous apprendra cpiel art industrieux
Du quartz, pulvérisé , du gypse , de l'argile,
En coupe façonna leur merveille fragile ;
Comment le feu , montant ou baissant par degré ,
Durcit dans les fourneaux leur limon épuré ;
De quels métaux fondus la pâte blanchissante
Forma d'un riche enduit leur couverte brillante ;
Comment du peintre , enfin , l'ingénieux travail Des plus rians tableaux embellit leur émail. On pense voir des fruits , des fleurs fraîches écloses , Et boire le nectar dans un bouquet de roses.
Ainsi , quelques objets qui s'offrent à nos yeux , Tout instruit , tout ravit vos regards curieux , Etoffe, vêtement, tapis, glace, tenture ; Et l'art dans un salon enferma la nature. Vous que doua le ciel de curiosité , Belles , de ces travaux sentez donc la beauté ! Mais à ces noirs fourneaux où veille l'œil du sage , N'allez pas enfumer votre charmant visage. Un temps fut où ce sexe , à plaire destine , Tenta ces grands travaux ; Eglé n'eut point dîné , Qu'elle n'eût, combinant l'air, l'eau , le feu , la terre , Fait son petit volcan ou son petit tonnerre , Et de son grand savoir effrayé sou époux. Sexe aimable ! ces soins ne sont pas faits pour vous. Laissez là ces siphons , ces matras , ces cornues , Ces machines sans nombre , aux Grâces inconnues ; Du doux extrait tics lieui's parfumez vos boudoirs, <> 8
Sachez quels minéraux, par leurs secrets pouvoirs , Décorent vos salons , préparent vos parures ; D'où vient ce diamant , orgueil de vos coiffures ; Voilà votre chimie : à moins d'un grand dessein , Vénus visite peu les fourneaux de Vulcain.
Mais loin de mon sujet votre intérêt me jette ; La terre de nouveau réclame son poète ; O terre 1 enfant du ciel , et sœur des élémens , Source immense de biens et de ravissemens ! Soit que , se détachant de sa masse enflammée , L'n éclat du soleil en tombant t'ait formée , Soit que l'onde en roulant ait evliaussé tes monts , Ait pétri tes coteaux , ait creusé tes vallons ; Oh ! que j'aime ta grâce et ta magnificence , Et quel riche appareil entoura ta naissance I Agréables ruisseaux, fleuves majestueux , Solennelles forêts , bosquets voluptueux , Le ciel pour pavillon , pour tapis la verdure ., Les bois pour diadème , et les mers pour ceinture , Le doux flambeau des nuits , l'astre éclatant du jour, Quelle pomj>e manquait à ton riche séjour? Mais depuis ton berceau jusqu'à tes derniers âges, Par quels heureux travaux , par quels affreux ravages , L'homme , les feux et l'onde ont du globe habité Rajeuni la vieillesse ou flétri la beauté ! Le changement parcourt ce théâtre mobile : Strabon méconnaîtrait le globe de Banville , Et chercherait eu vain , dans le vieil univers , Ses villes , ses forêts , et ses monts et ses mers : Tout a changé d'aspect , et de nom , et de place.
De ce grand mouvement osons suivre la trace.
CHAÎNT IV. 115
L'œil l'aperçoit partout : là , les frimas fondus Ont mêlé, transporté les terrains confondus ; Plus loin, de chute en chute, ébranlant les campagnes , L'avalanche a roulé les débris des montagnes ; Ailleurs , la terre cède au vol des aquilons ; ici, l'onde en grondant a creusé les vallons ; Là , des antiques monts les flots minent la base ; Leur fondement s'écroule , et leur voûte s'écrase ; La terre ailleurs s'enfonce , et du gouffre profond Les yeux épouvantés cherchent en vain le fond. Tantôt c'est le volcan dont le bruyant tonnerre Avec un long fracas secoue au loin la terre : Vainqueur de son rivage incessamment frappé , L'Océan dévora la terre de Calpé. LIne île disparaît sous les eaux écumantes; Naguère avec ses monts et ses roches fumantes , Santorin a paru sur les flots étonnés , Et la vigne fleurit sur ces rocs calcinés. Des tours sortent du sein des humides campagnes ; Les monts ont eu leurs mers , la mer a ses montagnes ; Où furent des vallons , des gouffres sont ouverts ; Où brillaient des cités , s'étendent des déserts ; Messine en feu descend sous la terre qui gronde ; Fille aimable des mers , Venise sort de l'onde ; Et des produits du temps , et des feux , et des flots , L'aspect désordonné rappelle le chaos.
La mer surtout, la mer, de rivage en rivage , Sans fin renouvelant son éternel voyage , Se plaît à varier le terrestre séjour : Son lit d'un de ses bords s'éloigne chaque jour. Elle quitta Fréjus, et des flottes romaines
Les voiles ondoyaient sous l'antiqvie Uavennes.
Un pouvoir inconnu , sur les bords d'Occident
Précipita les flots de l'abîme grondant ;
Sur d'immenses pays ses ondes se répandent :
Mais ce qu'ont pris les mers , les rivières le rendcnl ;
Et le limon sans cesse amené par les eaux ,
Compose lentement des rivages nouveaux.
Ces lits horizontaux des collines nouvelles ,
C'est la mer qui forma leurs couches parallèles ,
Et souvent des deux bords de nos vallons ombreux ,
Ces lits contemporains se répondent entre eux.
Voyez au bord des eaux , sous mille aspects informes , Monter jusques aux cieux ces falaises énormes : I
La mer en se roulant les tira de son sein ^ Et pour former ses bords déchira son bassin.
^lais prenons de plus haut les terrestres annales. Si j'en crois nos savans, des secousses fatales, Par un choc violent, du midi redressé Jetèrent l'Océan sur le nord affaissé ; Ils en trouvent partout les frappans témoignages. « Tous ces caps , disent-ils , élancés des rivages , Plus larges vers le nord , au midi plus étroits ; Ces îles d'aujourd'hui , continent d'autrefois , Que rompirent les mers , tout dans le nord atteste De l'océan Austral l'irruption funeste. »
C'est toi qui , le premier, de son cours orageux Observas les effets , toi , l'ami courageux , Le digne compagnon de cet homme intrépide Pour qui dressa ma musc une humble pyramide ; Brave et savant Forstcr^" ! Dans votre noble ardeur Plus d'une mer vous vit sonder sa profontleuî'.
liilerroger ses caps, ses îles, ses rivages. Porter nos lois , nos mœurs ù des hordes sauvages. Hélas! l'aftVeuse mort brisa de si beaux nœuds ; Mais l'Elysée enfin vous réunit tous deux. Là , vous vous racontez vos plaisirs et vos peiues , Les usages , les mœurs des nations lointaines ; Ulysse vous écoute, et ce prince orgueilleux D'avoir vu tant d'états , visité tant de lieux , En vous voyant irancliir l'un et l'autre hémisphère , llougit, puis se console en regardant Komère.
Pallas joint à ce dogme un dogme plus hardi. " Tout, dit-il , de ces flots élancés du midi Parle au nord étonné ; de là toutes ces plantes. Nourrissons exilés des régions ardentes.
Fouille?, le sein des monts; dans les schistes gcrmaiiis L'œil trouve de Ceylan les arbrisseaux empreints '-' . Joignez aux végétaux cçs races animales Des régions du sud familles colossales , Ces grands rhinocéros, ces vastes éléphans^'^, Du midi dépeuplé gigantesques cnfans.
En i'oule dans le nord plongés aux mêmes tombes , Et du règne animal immenses hécatombes. »
Mais que sert de chercher au bout de l'univers Tous ces vieux monumens du ravage tles mers'.* N'a-t-on pas vu Cuvier, dans son heureuse audace , De ces corps naufragés reconnaissant la trace , Au sein de ces coteaux qui dominent Paris 2^, De l'empire animal retrouver les débris? Pour nous en retnvcer les fidèles images , Dans les bancs sablonneux, dans les antres sauva<>'('s . Son œil les redemande aux abîmes profonds ,
Aux dépôts de la mer, aux entrailles des monts .
Distingue d'un regard , dans ces vastes archives ,
Des races de nos jours les races primitives,
Les êtres existans de ces êtres perdus ,
Que le temps détruisit et ne nous rendra plus.
Empreints sur la fougère ou ces marbres antiques ,
De l'ancien continent médailles authentiques ,
Souvent dans ce grand livre à ses yeux sont offerts
Les annales du globe et les fastes des mers ,
Et des corps enterrés dans leur couche profonde ,
Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde.
C'est peu : son art puissant recompose ces corps ,
Des osseraens épars rétablit les accords ;
Par lui d'un long sommeil leur dépouille est sortie ,
A la mort étonnée il rend un air de vie.
Triomphante des eaux, du trépas et du temps ,
La terre a cru revoir ses premiers habitans ;
Il révèle leurs noms , leurs genres , leurs espèces ;
Et des pertes du monde il a fait ses richesses.
Sur ces grands changemens du terrestre séjour, Cent systèmes sont nés et sont morts tour à tour ; Et , plus que les volcans , le déluge et la guerre , Notre orgueil curieux a tourmenté la terre. Je ne prends point parti dans tous ces grands débats : Le poète raconte , et ne discute pas ; Nous voyons les effets, Dieu seul connaît les causes.
Faut-il d'autres témoins de ces métamorphoses ? Voyez au haut des monts ces immenses rochers , Qui de loin sur la mer > dirigent les nochers ; Ces masses de granit tju'un si long âge enfante , De ce globe changeant si robuste charpente ,
De la comimine loi ne se défendent pas ;
L'été les met en poudre , et l'iiiver en éclats ;
Le dégel les poursuit , le vent les déracine ;
Ou leur masse pendante entraîne leur ruine ,
Ou le volcan les brûle, et les fougueux torrens
De leurs débris pierreux gonflent leurs flots errans ;
Ou leur longue vieillesse au moindre choc succombe ,
Et dans les vallons creux leur masse énorme tombe.
Regardez à leurs pieds , voyez de toutes parts
Ces sables dispersés et ces graviers épars ;
Dans leurs plus humblesgrains,dans leurs moindres parcelles,
L'œil reconnaît d'abord les roches paternelles :
Le temps, qui suit partout la vie et le trépas,
Jamais dans aucun lieu n'imprime en vain ses pas.
Ainsi sont conjurés les vents et les orages , Les ondes et les feux , la nature et les âges ; L'art même a son pouvoir, et ses puissans travaux Nous montrent l'univers sous mille aspects nouveaux. Voyez-le transporter sur nos monts , dans nos plaines , Des arbres empruntés aux nations lointaines : Que de plants inconnus , d'arbustes étrangers , Ombragent nos jardins et peuplent nos vergers ! Tels , du globe terrestre et des races humaines Si l'on peut comparer les divers phénomènes , Mélangés, transportés, ou vaincus, ou vainqueurs, Les peuples ont changé leurs costumes , leurs mœurs. Même des bords lointains les nations sauvages Ont subi notre joug ; et nos arts , nos usages , Cruels ou bienfaisans, ont traversé leurs mers. Le bonnet de Marat parut dans leurs déserts ; Plus d'une île a reçu nos génisses fécondes ;
iVotrc soc fend leur terre , et nos vaisseaux leurs oncles ;
Le foudre européen remplace leur carquois ;
Jusque sur leurs rochers , jusqu'au fond de leurs bois ,
ISos arts de jour en jour étendent leurs conquêtes ,
Hâtons-nous; leurs combats, leurs travaux et leurs fêtes,
Encore quelque temps, ne se reverront plus ,
Et tous ces grands tableaux sont à jamais perdus.
Trop heureux cependant si de notre domaine
La main seule des arts eut varié la scène !
Mais plus puissante encor que le feu du volcan ,
Et la mer turbulente , et l'affreux ouragan ,
La guerre aux pieds d'airain , l'inexorable guerre
Bouleverse en courant la face de la terre.
Parcourez l'univers , voyez de toutes parts
Des plus fières cités les cadavres épars :
Sion pleure son temple , Athènes son portique ,
Rome à ses murs nouveaux demande Rome anti(jue ,
Et de sa vieille pourpre étalant les lambeaux ,
Son ombre ensanglantée erre sur des tombeaux.
Tombeaux , trônes , palais , tout périt , tout s'écroule ;
Dans le même torrent le même sort les roule -,
Tandis que de l'Olympe habitant les sommets ,
Dieu seul voit tout changer, et ne change jamais.
Du globe toutefois oublions la surface ; Et , tandis qu'au dehors tout s'altère et s'efface , Pénétrons , il est temps , dans ces noirs souterrains Qui cachent leur richesse aux regards des humains. O vous , abîmes sourds , lieiLx muets , antres sombres , Pardonnez-moi si j'ose interroger vos ombres , Et percer de mes yeux , noblement indiscrets , La nuit mystérieuse où dui'nuMit vos secrets !
CHANT iV. li>l
Là , sont accurmilés les trois règnes ensemble ; Mais des objets divers que la terre rassemble , Les uns sont étrangers à ses propres trésors : Tels déjà j'ai décrit ces innombrables corps , Ces membres d'éléplians , ces débris de baleines , Des tigres , des tapirs les peuplades lointaines , De l'empire animal antiques monumens , Déposés par la mer, épargnés par le temps.
Tairai-je ces amas, ces longs bancs de coquilles , Qui , disposés par couche et rangés par familles , Et dans ces lieux profonds ensemble ensevelis , Forment des monts entiers de leurs immenses lits. Par d'étranges hasards apportés sur nos plages , Plusieurs n'ont leurs pareils qu'aux plus lointains rivages ; Quel que soit leur pays , indigène , étranger , Tous attestent des mers le séjour passager. Ailleurs , imbu de soufre , imprégné de bitume , Des débris des forets un noir amas s'allume ; Le feu croît et s'étend , il couve sous nos pas , Et des siècles entiers ne le consument pas. Plus loin un suc pierreux, distillé dans leurs veines , Incruste lentement des forêts souterraines , Remplit tous leurs vaisseaux ; et ces rameaux mouvans Dont les panaches verts obéissaient aux vents , Endurcis maintenant et transformés en pierre , Dorment inanimés dans le sein de la terre.
Dans ses antres profonds la terre cache enfin Les êtres qu'elle-même a formés dans son sein. Là , gisent en monceaux ces brûlantes pyrites ^' , Des métaux leurs amis obscures favorites. Malheureux (jui se fie à leur repos trompeur I
Souvent il meurt frappé de leur noire vapeur ; Souvent par leur concours l'onde et l'air les embrasent , Et du roc foudroyé les décombres l'écrasent. Mais l'art peut corriger ces funestes effets , Et change quelquefois leurs dangers en bienfaits. Ainsi dans Whithaven une heureuse industrie Au profit des nochers fait servir leur furie ; Dans les concavités de l'antre ténébreux L'art a su leur ouvrir des soupiraux nombreux ; Leur gaz impur s'échappe , il s'élève , il s'allume , Leur infecte vapeur nuit et jour se consume ; En colonne brûlante elle monte dans l'air , Elle éclaire les monts , illumine la mer : La nuit , sur l'Océan que son vaisseau sillonne , De ce phare nouveau le pilote s'étonne , Avance à ses clartés , et, plein d'un doux transport , A travers les écueils arrive dans le port. Ainsi des passions quand les funestes flammes Infectent nos esprits et dévorent nos âmes , Que l'on donne une issue à leur foyer brûlant , 11 éclaire les arts , échauffe le talent, Et de mille bienfaits sa lumière suivie Nous prête son fanal sur la mer de la vie : Tant d'un mal quelquefois peut éclore le bien ! Là, de ces fils des monts obscur concitoyen , Repose aussi l'aimant, l'aimant vainqueur de l'onde ^^ , Le lien , le miracle et l'énigme du monde , Soit que par son fluide évaporé dans l'air , Tout à tour il attire et repousse le fer , Soit qu'à l'acier qu'il aime il prête sa puissance , Soit qu'il cherche du Nord la secrète influence ,
Soit qu'il paraisse fuir l'objet de ses amours , Et , s'écartant sans cesse , y revienne toujours ; Soit qu'enfin écoutant une force intestine , Aux approches du pôle il tressaille , il s'incline. Dors, des malheurs du monde auteur mystérieux , Dors dans ta nuit profonde : assez d'audacieux , Bien loin de leurs foyers, de leur douce patrie, Portant aux bords lointains leur avare industrie , Pour le fruit d'un arbuste ou la pourpre d'un ver , Iront de leurs combats ensanglanter la mer ; Assez , sans ton secours , nos erreurs vagabondes Iront de leur folie infecter les deux mondes.
Avancez sous ces monts ; dans leur sein recelés , Combien d'autres trésors y sont amoncelés ! Le succin, le jayet, l'agate, la turquoise, Les schistes feuilletés, les lames de l'ardoise , Le basalte noirâtre , et les marbres divers , L'un ouvrage des feux, et les autres des mers; Les laves des volcans et leurs masses poreuses , Enfin tous ces amas de matières terreuses , Dans leurs noirs magasins confusément épars , Trésors qu'à la nature emprunteront les arts. \ oyez-vous , à l'aspect d'une médaille antique , Palpiter du vieux temps l'amateur fanatique? La terre dans son sein jadis la recueillit , Et sa rouille bleuâtre à nos yeux l'embellit. D'autres fois s' égayant dans ses sombres retraites , La nature a son luxe et ses pompes secrètes. Entendez donc ma voix , ouvrez-vous à mes yeux , Antres où , mûrissant les ouvrages des dieux , Dans les veines du roc ou dans le sein des terres ,
iL'i LES TROIS règ:m:s.
Le temps compose, épure, et colore ces pierres,
Dont l'éclat le dispute au vif émail des fleurs.
Quelle variété dans leurs riches couleui's !
Le bleu teint le saphir , le jaune la topaze ,
D'un pourpre ensanglanté l'ardent grenat s'embrase.
D'un incarnat plus doux le rubis est empreint ,
Du plus aimable vert l'émeraude se peint.
Du sol , des élémcns les vives influences ,
A ces couleurs encar joignent mille nuances :
Tous ont leur propre éclat, et dans leur noir séjour
Se partagent entre eux les sept rayons du jour.
Ailleurs c'est une voûte , en merveilles féconde , Où brillent suspendus les chefs-d'œuvre de l'onde. Architecte, sculpteur, et peintre en même temps, L'onde seule embellit ces lambris éclatans , Descend en girandole et se courbe en arcade , S'arrondit en bassin , s'élève en colonnade , Se découpe en festons, se moule eu chapiteaux, .Se groupe quelquefois en brillans végétaux. A suivre tous ces jeux dans leur caprice extrême , L'imagination se fatigue elle-même.
Jouissant, admirant, et créant à la fois , L'inconstante souvent les compose à son choix ; Elle en fait des bouquets, des lances , des tropiiées : On dirait qu'en ces lieux habitèrent les fées , On dirait que Cybèle a , dans ces antres frais , Chargé le dieu des eaux de bâtir son palais. Non , jamais dans ses traits jetés à l'aventure , Le hasard ne sut mieux embellir la nature.
Knfin , viens à ton tour, prendre place en mes vers , Ornement de la Grèce , antique enfant des mers ,
CH\^^^ IV. r^j
Superbe Antiparos! dont les brillantes routes, De tlédale en dédale et de voûtes en voûtes , Conduisent dans cet antre auguste , ravissant , D'un éclatant albâtre amas éblouissant , Que sans nous façonna rarchitecte suprême 1 Là , digne d'un tableau si digne de lui-même , Descendit Tournefort; laie pieux Nointel , Changeant ces lieu\ en temple et l'albâtre en autel , Voulut solenniser avec magnificence Cette nuit que du Christ consacra la naissance : Et sans autre ornement que ces brillans cristaux , A l'éclat de leur voûte, aux clartés des flambeaux Qui relevaient encor leur riche architecture , La nature fêta le dieu de la nature.
Et toi, de cette terre hôte tumultueux, Toi , de tous les pouvoirs le plus impétueux , Volcan! le feu nourrit ta fougue triomphante, Le feu te réclamait , mais la terre t'enfante : Viens donc , viens de mon vers ranimer les élans , Toi qui ronges ta mère et déchires ses flancs.
Tel qu'avant d'éclater dans le sein de nos villes Couve en secret le feu des discordes civiles , Tel, préparant la mort et les embrasemens , Le volcan contre nous arme les élémens ; Il les appelle tous à cette horrible guerre; Il part, il va chercher dans le sein de la terre Des bois pétrifiés les amas charbonneux , De l'huile des rochers les flots bitumineux , Les pyrites , les sels , les gaz incendiaires , De son prochain ravage ardens auxiliaires. Déjà , de l'incendie affreux avant-coureurs ,
126 LES TROIS RÈGINES.
De sourds frémissemens annoncent ses fureurs : Le feu dilate l'air , il évapore l'onde ; Le monstre se débat dans sa prison profonde ; Des rochers escarpés , des montagnes , des bois , En vain pèse sur lui l'épouvantable poids. Tel que , pour expier sa rebelle escalade , Sous des rocs entassés le superbe Encelade , La bouche haletante et le sein enflammé , Soulève le fardeau dont il est opprimé , Et , changeant de côté pour changer de torture , Ebranle au loin la terre avec un long murmure ; Ou tel qu'un peuple ardent tout-à-coup révolté, A travers des débris cherchant la liberté , De sa pi'opre fureur , en désastres féconde , Se dévore lui-même , et ravage le monde : Tel , et plus furieux , le volcan effréné Lutte contre le mont qui le tient enchaîné , Plus il fut captivé , plus il sera terrible. L'instinct a pressenti l'explosion horrible ; Les troupeaux consternés quittent ce sol brûlant , L'oiseau part effrayé , le chien fuit en hurlant. Enfin il rompt sa voûte : il brise ses murailles ; De ses flancs déchirés il vomit ses entrailles ; Mélange de fumée , et de cendre , et d'éclairs. En colonne rougeâtce il monte dans les airs ; Du noir abîme aux cieux il fait voler la pierre , De ses sillons brûlans laboure au loin la terre , Et des rochers dissous , et des métaux fondus , Roule en flots enflammés les torrens confondus. Adieu les fleurs , les fruits et la moisson naissante ; Tout tremble , tout frémit ; la terre mugissante
Secoue avec fureur ses abîmes profonds , Et les tours des cités , et les forets des monts. Les vallons sont comblés , et les sommets s'abaissent ; Des fleuves sont formés , des fleuves disparaissent. Il parcourt , il enflamme et la terre et les airs ; Il gonfle les torrens , il soulève les mers ; Et le ciel réunit , pour châtier le monde , Au déluge du fou, le déluge de l'onde. Oh ! quels mortels un jour, Empédocles nouveaux '^'^, Oseront pénétrer dans ces brùlans caveaux? Moi-même quelquefois de ces grands phénomènes Je crois au fond du gouffre interroger les scènes ; J'ose affronter de pi'ès , sans craindre son réveil , Du volcan assoupi le terrible sommeil ; Fouler aux pieds ce sol qu'un feu secret dévore , Aspirer ces vapeurs qui menacent encore , Reconnaître du feu les vestiges fumans , Du terrain crevassé les longs déchiremens , Les éclats refroidis de ces voûtes ardentes , Leurs décombres épars , leurs ruines pendantes , Des métaux embrasés les débris sulfureux , Les rocs minés , rongés , calcinés par les feux ; Et , sorti triomphant de leur prison profonde , De leurs foudres éteints j'effraie encor le monde. Que dis-je? ces volcans, rapides destructeurs , Mais quelquefois aussi hardis fabricateurs , Mêlent de grands travaux à d'horribles ravages. Osons donc à leur tour décrire les ouvrages De ce dieu qui bâtit d'un art audacieux Les prisons de l'enfer et les palais des cieux. On l'a vu , de la terre embrasant les entrailles ,
Changer le noir basalte en superbes murailles :
Tel aux champs de Stafia ses étonnans travaux,
D'un palais volcanique ombragèrent les eaux.
Le voyageur le voit : il s'arrête , il admire
Ce chef-d'œuvre où la mer vient , gronde, et se retire ,
Ces cubes entassés , ces prismes merveilleux ,
Dont Vulcain décora son fronton orgueilleux ,
Et le cintre hardi de sa pompeuse arcade ,
Va sa majestueuse et double colonnade ,
Et des brùlans débris du globe tourmenté ,
Le désordre enfantant la régularité.
Cette grotte enchantée , et ce séjour magique , De Fingal , nous dit-on , fut la demeure antique. Là résonnait sa lyre , et ses chants solennels. Laissons là ces récits : dans ses vers immortels , Son fils lui construisit un plus superbe temple. Ce vaste monument que l'œil surpris contemple , Sorti du sein des eaux , et bâti par les ieux , Un jour, peut-être , un jour sera détruit par eux : ]\Iais ceux où de Fingal la mémoire se fonde N'auront d'autre tombeau que les débris du monde.
1 i\ nt (iivM IV.
ARGUMENT
I.c's différentes substances minérales. — Enumération des divers métaux. — Phénomènes produits par la nature dans l'intérieur des mines. • — Le proscrit cherchant un refuge dans les mines contre les factions qui ont mis sa tète a prix.