DU DISCOURS PRÉLIMINAIRE
' Quoique Lucrèce ait négligé (juelques uns de ces détails, on conviendra avec son nouvel interprète, M. de Pongerville, que le poème de la Nature offre le tableau le plus complet des connaissances de l'antiquité dans les hautes sciences, la politique, et la philosophie.
^ M. de Pongerville, qui, le premier en France, a montré le système de Lucrèce sous son véritable aspect, soutient que le poète philosophe ne compose pas son univers à' atomes, mais qu'il regarde le grand tout comme l'assemblage de toutes les combinaisons résultant de la matière et du mouvement qui lui est inhérent , et que de l'harmonie établie éternellement entre les corps, nait cette invariable nécessité que le poète regarde comme l'âme de la nature , l'intelligence universelle, enfin le dieu qu'il destinait à remplacer les ridicules divinités de ses contemporains.
^ M. de Pongerville , dans ses réflexions sur le poème et sur le système de Lucrèce , répond ainsi à cette assertion : Lucrèce , indigné des crimes et des vices de son siècle, et persuadé que les dieux , loin de les réprimer, servaient eux-mêmes de prétexte aux plus horribles forfaits , Lucrèce, ami de l'ordre et de la vertu , présente du moins comme un frein salutaire les lois de la nature et cet ordre univei'sel dont la marche invisible contribue à punir les excès condamnables. Il apprend aux Romains ambitieux à mépriser les vains honneurs et le luxe achetés par des crimes ; il leur montre le bonheur dans une vie calme, obscure, et vertueuse. Il attache sur les pas des coupables soustraits à la rigueur des lois, la honte, la douleur, et le remords déchirant.
Non , le crime jamais n'échappe à la vengeance :
Le crime à chaque pas est suivi par l'effroi,
Il sent peser sur lui le glaive de la loi ;
Dût-il tromper les yeux du juge redoutable ,
Les tourmens des enfers sont dans un cœur coupable;
En vain il se confie au secret protecteur : Le mal conduit au mal, et punit son auteur.
Comment donc un moraliste aussi sévère, qui épouvantait le vice par des moyens toujours plus frappans que les menaces exagérées de la superstition païenne, comment un sage qui ne voyait de volupté que dans la modération des désirs, aurait-il contribué à la corruption de ses compatriotes ? Ah ! plutôt , les hommes pervertis, ces grands criminels, ces tyrans nouveaux que Rome dégradée couvait déjà dans son sein , devaient trouver leur condamnation dans les pages éloquentes de Lucrèce. La pureté de sa morale , les tableaux délicieux des plaisirs de l'innocence et de la vertu , auraient suffi pour calmer dans les cœurs la tourmente des passions. Un Catilina, qui aurait été contraint d'en faire son étude, aurait peutêtre brisé le glaive destiné à égorger les soutiens de sa patrie.
4 Si Lucrèce, dit encore son traducteur, condamne à un noble repos ces dieux chimériques , il respecte en eux l'idée de la divinité. C'est pour ainsi dire en se prosternant à leurs pieds qu'il les dépouille de leur empire; il fait plus, il reconnaît dans la régularité et dans l'énergie de la nature une puissance secrète, une âme universelle, qui répond à l'idée que nous nous formons de l'Etre suprême.
^ Le lecteur comparera peut-être avec intérêt les jugemens des traducteurs de Virgile et de Lucrèce, sur ces deux grands poètes, qu'ils ont si profondément étudiés.
« Lucrèce, dit M. de Pongerville, sans atteindre à cette élégance soutenue, à cette concision pleine de grâce, dont Virgile, après lui, a offert le modèle aux poètes du siècle d'Auguste , Lucrèce a , dans un autre genre, donné à la langue latine un grand essor. Les expressions vieillies, que l'on trouve souvent au milieu de ses plus beaux passages , sont évidemment employées avec intention ; il s'est plu à rendre certaines images pittoresques par des locutions anciennes, qui, à défaut d'harmonie, ont une précision énergique.
>' Virgile, excité par la gloire du chantre de la nature, ambitionne des lauriers inconnus à son rival : maître d'un temps qui avait manqué à son prédécesseur, doué d'un génie plus souple, il trouva l'heureux secret de donner à ses tableaux cette juste étendue qui plaît à l'imagination et ne la fatigue jamais. Il fit de précieux emprunts à la muse des Grecs, et son goût exquis, son oreille délicate, ciuichircnt sa poésie de l'élégance continue, (jui semble être le der-
nier terme de la perfection de cet art enchanteur. Mais si Virgile est presque toujours plus harmonieux que Lucrèce , Lucrèce est souvent plus expressif; l'un copie fidèlement les nuances de la nature, l'autre pénètre ses plus profonds mystères; le premier charme l'imagination , le second l'étonne et la maîtrise ; opposés de goût et de méthode , ils se rapprochent souvent par leurs conceptions et par la justesse des raisonnemens ; l'un et l'autre, doués d'un génie brillant et solide, ont fondé des monumens éternels : si Virgile franchit à pas de géant la carrière glorieuse, Lucrèce y brilla le pi'emier, et en aplanit les difficultés ; enfin la perfection même de l'auteur des Géorgiques est encore un titre de gloire pour le chantre de la nature. »
^ Peut-être l'illustre traducteur des Géorgiques se montre-t-il un peu sévère ici à l'égard de l'immortel auteur du poème de la Nature. Il n'est pas exact de dire que Lucrèce ne s'est guère attaché, dans son admirable description de la peste, qu'à la peinture des symptômes les plus dégoùtans de cet horrible fléau. Si la nature de son sujet lui commandait l'analyse, en quelque sorte pathologique, de l'invasion, des progrès, des suites, et de la crise de celte affreuse maladie, il n'en a que plus de mérite d'avoir triomphé en grand poète de ce genre effrayant de difficultés. Mais il serait injuste de lui reprocher de s'êlre arrêté à cette partie du tableau, et d'être resté insensible et froid au niilieu de cette grande et mémorable calamité. S'il observe en philosophe, s'il décrit en médecin, il sait aussi intéresser, comme homme , aux souffrances de ses semblables ; et il est impossible de le suivre à travers ces scènes de douleur, d'assister avec lui au spectacle qu'il nous retrace , sans éprouver l'émotion la plus vive et la plus profonde. Or, ce n'est point avec le langage technique de la science que l'on produit de pareils effets; c'est en s'adi'essant à l'âme, c'est en lui parlant son langage, que l'on parvient à se faire entendre d'elle; et ce secret du génie n'a point été ignoré de Lucrèce, dans le morceau même dont il s'agit. Au surplus, il est un moyen bien simple de réfuter ces sortes de préventions ; c'est de mettre le lecteur lui-même à portée de les apprécier : et c'est le motif qui nous engage à citer ici le morceau tout entier, et à saisir l'occasion qui se présente de comparer à la fois Lucrèce et Virgile , Delillc el M. de Pongerville.
ATTIG^E PESÏIS