LA LUMIÈRE ET LE FEU
Un jour pour la campagne abandonnant la ville , Dans un beau paysage en spectacles fertile , J'avais erré long-temps, j'avais gravi les monts. Visité les coteaux , parcouru les vallons , Prolongé dans les bois ma libre promenade , Traversé le torrent , écouté la cascade , Suivi des frais ruisseaux le cours capricieux , Étudié la terre, interrogé les cieux.
Le soir, ayant fini ma course vagabonde ,
Plein des tableaux du ciel, de la terre et de l'onde ,
Je cherchai le repos; et jusques au réveil
La douce illusion amusa mon sommeil.
Je crus voir, dans l'éclat de sa riche parure ,
Apparaître à mes yeux le Dieu de la nature.
Dans ses traits doux et fiers , une mâle beauté
Semblait joindre la ^ràce à la sévérité ;
Son front touchait le ciel , ses pieds foulaient la terre ,
Ses accens ressemblaient à la voix du tonnerre ;
Mille astres éclataient sur son front radieux ,
La foudre dans ses mains et l'éclair dans ses yeux.
Douze signes ornaient sa ceinture flottante ;
Au tissu varié de sa robe éclatante
Les sept rayons d'Iris prodiguaient leurs couleurs ;
Sous ses pieds les gazons se tapissaient de fleurs ;
Il ordonnait : les eaux s'échappaient de leurs sources ,
Le tonnerre grondait , les vents prenaient leurs courses ;
Autour de lui, le temps , sous mille aspects nouveaux ,
Achevait , renversait , reprenait ses travaux ,
Les débris s'animaient , la mort était féconde ,
Et la destruction renouvelait le monde.
Plus j'attachais sur lui mon regard curieux,
Et plus il paraissait s'agrandir à mes yeux.
Tout-à-coup les accens de sa voix immortelle
Jusqu'à moi sont portés : « Assez long-temps , dit-elle ,
Du globe tu peignis les visibles beautés ,
Ses riches ornemens , ses aspects enchantés ;
Ose plus aujourd'hui : pénètre sa structure ,
Ses vastes fondemens, sa noble architecture,
Les formes, les couleurs, les principes des corps ,
Et leur guerre féconde, et leurs secrets accords;
Suis dans tous ses degrés la nature vivante ,
Fais naître les métaux, fructifier la plante ,
Soumets la brute à l'homme , élève l'homme à Dieu ;
Du ciel sur tes tableaux je verserai le feu ;
Et tandis qu'un faux goût, de tant d'œuvres légères,
Fait prospérer un jour les formes passagères ,
Sur ma base éternelle , édifiés par toi ,
Tes ouvrages seront durables comme moi. »
J'obéis; mais d'abord, loin l'esprit de système,
Qui souvent pour tromper, abusant du vrai même ,
Sur un fragile amas d'argumens pointilleux
Bâtit du faux savoir le trophée orgueilleux ,
Met pour le soutenir le monde à la torture ,
Et veut à sa chimère asservir la nature ;
Long-temps enorgueilli de son culte usurpé ,
Il règne, il en impose à l'univers trompé ;
Quand soudain , triomphant d'un frivole artifice ,
Un fait inattendu vient briser l'édifice.
Ainsi , trop long-temps chers à nos yeux éblouis ,
Ces tourbillons fameux se sont évanouis ;
Ainsi, disparaissant avec ses cieux de verre,
L'astronome du Nil laissa tourner la terre ;
Ainsi, de la nature audacieux romans ,
Périront , renversés sur leurs vains fondemens ,
Tant de rêves fameux ; tel de ce roi superbe
Dont l'orgueil abruti rampa courbé sur l'herbe ,
Le colosse formé d'argent, d'or et d'airain ,
D'un côté jusqu'au ciel levait son front hautain ,
De l'autre s'appuyait sur ses deux pieds d'argile ;
Tout-à-coup s'élançant vers sa base fragile ,
Du haut de la montagne une pierre a roulé,
iO LES TROIS RÈGNES.
Et sur son frêle appui le colosse a croulé.
Evitons cet ccueil ; laissons de ses entraves L'esprit systématique enchaîner ses esclaves ; La seule expérience est un guide pour moi ; Instruire est son devoir, et peindre est mon emploi . Mes pinceaux sont trempés, et la vive lumière Dans mes riches tableaux brillera la première ; La lumière, inconnue en ses secrets ressorts , Qui frappe, échauffe, éclaire et pénètre les corps. Donne à l'air respiré sa pureté vitale , Aux plants organisés leur àme végétale. Epanche ses torrens de la hauteur des airs , Au centre de la terre , aux profondeurs des mers ; Inonde incessamment des régions sans nombre ; Et, traversant d'un trait les royaumes de l'ombre , Du trône ardent du jour prend im essor pareil Au coup d'oeil de ce Dieu qui créa le soleil ; De bienfaits, de beautés source immense et féconde ; Enfin, l'àme, la vie et le peintre du monde. Viens, Apollon, dis-moi ses prodiges divers. Et, comme des beaux jours, sois le dieu des beaux vers ; Ou plutôt, quand je vole à la céleste voûte , C'est à toi, cher Delambre, à diriger ma roule; Toi qui sus réunir, par un double pouvoir, Les beaux-arts au calcul et le goût au savoir. L'immortel Isaac, de ses mains souveraines. Des mondes étoiles te confia les rênes : Viens ; et , sans m'effrayer du sort de Phaéton , Que je monte avec toi sur le char de Newton ! Guide-moi , montre-moi les sphères éternelles , Leurs chemins journaliers, leurs marches annuelles i
La gloire d'expliquer leurs cours mystérieux
Seule n'y conduit pas tes regards curieux ;
Tu n'y vas point chercher les combats des systèmes ,
Les nuages du doute et la nuit des problèmes ,
Mais la grandeur du monde et du Dieu qui l'a fait ,
Mais des sociétés le modèle parfait ,
Où , dans les rangs divers de ce brillant empire ,
A l'ordre général chaque sujet conspire;
Où la comète même , objet de nos terreurs ,
S'égare sans désordre et revient sans erreurs.
Là tu puises le beau dans sa source première ;
Et de tous ces soleils, d'où l'ange de lumière
Jette sur notre boue un regard de pitié ,
Pour toi l'attraction est encor l'amitié.
Je ne te suivrai pas dans cette mer profonde
Où chaque astre est un point , et chaque point un monde.
Ces sublimes objets ne sont pas faits pour moi ;
Jadis Virgile même en recula d'effroi ;"
Epris , ainsi que lui , des demeures agrestes ,
J'abandonne à ton vol les domaines célestes ,
Les révolutions de l'empire de l'air.
Et les gardes brillans du char de Jupiter.
Mais, tandis qu'à l'Olympe arrachant tous ses voiles,
Tu graveras ton nom sur le front des étoiles ,
Moi, des bords d'un ruisseau te suivant dans les cicux ,
De leur lumière au moins je décrirai les jeux.
Suivant les corps divers la lumière varie ; Dédaigneuse des uns, aux autres se marie ' ; Si l'obscure matière absorbe les rayons , Le noir frappe nos veux ; mais lorsque nous voyons , Des corps où vient touiber l'éclante lumière ,
La masse des rayons rejaillir tout entière ,
De la blancheur alors l'œil ressent les effets.
Observez son départ , sa chute , ses reflets ;
Les traits qu'elle a lancés, quand leurs courses s'achèvent,
Par des angles égaux tombent et se relèvent^ ;
La matière tantôt de ses rayons subtils
Décompose la trame et sépare les fils ;
Et le corps , à son gré , de la clarté céleste
Admet une partie et refuse le reste ;
Quelquefois le rayon dépendant du tissu
Des objets différens où le jour est reçu,
Pénètre de ces corps les masses transparentes ,
Et brisant dans leur sein ses flèches divergentes ,
Suivant leur densité , par des angles divers ,
Du corps qu'il traversa repasse dans les airs ^.
A-vant que de Newton la science profonde Eût surpris ce mystère et les secrets du monde , La lumière en faisceaux se montrait à nos yeux ; Son art décomposa ce tissu radieux , Et du prisme magique armant sa main savante , Développa d'Iris l'écharpe éblouissante.
Dans les mains d'un enfant , un globe de savon Dès long-temps précéda le prisme de Newton ; Et long-temps , sans monter à sa source première , Un enfant dans ses jeux disséqua la lumière : Newton seul l'aperçut^, tant le progrès de l'art Est le fruit de l'étude et souvent du hasard 1
Enfin, des sept couleurs la brillante famille Prèle à chaque rayon l'éclat dont elle brille ; Du mélange divers, des diverses couleurs, Naît l'éclat des métaux, le coloris des fleurs ,