CHANT
L'or flottant des moissons , et le vert des feuillages , Et le changeant émail qui peint les coquillages , La pourpre des raisins , l'azur foncé des mers , Et l'éclat varié de la voûte des airs. Eh ! qui ne connaît pas les dons de la lumière? Sans elle tout languit dans la nature entière ; Les végétaux flétris regrettent ses faveurs , La fleur est sans éclat et les fruits sans saveurs ; Ainsi loin du soleil , dans nos celliers captive , Pâlit la chicorée et se blanchit l'endive ; Ainsi vers cette zone , où le ciel plus vermeil Epanche en fleuve d'or les rayons du soleil , De ses plus riches dons la lumière suivie Prodigue les couleurs , les parfums et la vie ; L'onctueux aromate y verse ses ruisseaux , De plus vives couleurs y parent les oiseaux , Les fleurs ont plus d'éclat, la superbe nature Revêt pompeusement sa plus riche parure ; Tandis que , déployant son lugubre coup d'œil , Le Nord décoloré languit dans un long deuil. Mais, que dis-je? le Nord , dans ses vastes domaines , Contient de la clarté les plus beaux phénomènes. Eh ! qui ne connaît pas , dans ces climats glacés , Ces feux par qui du jour les feux sont remplacés ; Là le pôle , entouré de montagnes de neige , Conserve de ses nuits le brillant privilège^, Ces immenses clartés , ces feux éblouissans , Au sein de l'ombre obscure au loin resplendissans , Qui même avec les cieux , où le jour prend naissance , Rivalisent de luxe et de magnificence : Long-temps l'erreur les crut^, dans ces âpres climats ,
Le reflet des glaçons , des neiges , des frimas ,
Des esprits sulfureux exhalés de la terre
Qui présageaient la mort, la discorde et la guerre ^,
Et jusque sur leur trône épouvantaient les rois.
Enfin, la vérité fait entendre sa voix,
Nous dit que le soleil enfante les aurores ,
Ces merveilles du ciel , ces pompeux météores ,
Abaissés , élevés , l'air pur ou nébuleux ,
Refuse , admet , accroît ou tempère leurs feux ;
Souvent l'épais brouillard tient leurs flammes captives ,
Souvent laisse percer leurs clartés fugitives ;
Ils glissent en reflets, s'échappent en lingots ,
Ou d'une mer de feu roulent au loin les flots;
Ici blanchit l'argent, et là jaunit l'opale ,
Là se mêle à l'azur la pourpre orientale ;
Tantôt en arc immense ils prennent leur essor,
Roulent en chars brûlans , flottent en drapeaux d'or,
S'élancent quelquefois en colonnes superbes ,
S'entassent en rochers , ou jaillissent en gerbes ,
Et, variant le jeu de leurs reflets divers ,
De leur pompe changeante étonnent ces déserts.
De là, si l'on en croit les récits des poètes ,
De la riche nature élégans interprètes ,
Deux lumineuses sœurs , au visage riant ,
Rayonnent l'une au Nord , et l'autre à l'Orient.
Un jour, ajoutent-ils, l'Aurore boréale.
Lasse de voir sa sœur, l'Aurore orientale ,
Seule étaler des dieuv les brillans attributs ,
Et du monde idolâtre usurper les tributs ,
Parut, les yeux en pleurs , dans la cour paternelle :
« O roi brillant du jour ! ô mon père ! dit-elle ,
Souffriras-tu long-temps que des récits trompeurs ,
Du reflet des frimas, de grossières vapeurs ,
Des phosphores légers fassent naître ta fille ,
Et qu'un si long opprobre outrage ta famille?
Ne voudras-tu jamais, au.v peuples mal instruits,
Dire quel est mon père et montrer qui je suis?
Ah ! toi-même , éteins donc l'éclat qui m'environne ,
Déchire mes festons , foule aux pieds ma couronne ,
De mes riches couleurs reprends-moi le trésor,
Et mon voile de pourpre, et ma couronne d'or.
Eh! que m'importe, hélas 1 cet éclat dont je brille.
Si mon père rougit xle m'avouer pour fille?
Ah ! combien de ma sœur le destin est plus beau !
Son lit du jour naissant est nommé le berceau ;
L'univers la bénit, les poètes la chantent;
Quelles sont toutefois ces beautés qu'ils nous vantent?
D'où lui vient tant de gloire , à moi tant de mépris?
Des roses sans jeunesse , et des festons flétris ,
Voilà ses ornemens ; toujours même couronne ,
Toujours même couleur peint sa cour monotone ;
Et moi , sous mille traits , sous mille aspects divers ,
J'embellis à mon gré le trône des hivers.
A peine à l'Orient luit ma faible rivale ,
Moi , dans les champs du Nord, je marche son égale ,
Même après ton départ ta lumière me suit ;
Elle orne le matin , je décore la nuit ,
Et l'obscure déesse, oubliant ses ténèbres.
Change en voiles brillans ses vêtemens funèbres.
Si de sombres vapeurs montent jusqu'à ma cour.
J'en fais les ornemens de mon brillant séjour ;
Loin d'en être obscurci, mon triomphe s'en pare.
Une autre cependant de tous mes droits s'empare ;
Chaque jour, nous dit-on, exact à son réveil ,
Elle ouvre la barrière aux coursiers du soleil.
Oui, l'Olympe le sait ; amante matinale ,
Des bras du vieux Tithon , dans ceux du beau Céphale ,
Elle vient s'oublier, et jusqu'à son retour,
Au monde impatient fait attendre le jour.
Ah ! mon heureuse sœur a seule ta tendresse ;
Je suis aussi ta fille et ne suis point déesse. »
« O mon sang ! répond-il , apaise tes douleurs :
Je vengerai ton nom , je tarirai tes pleurs ;
J'ai fait choix d'un mortel , ta douleUr peut m'en croire ,
Qui doit au monde entier manifester ta gloire ;
Il dira ta naissance , et les astres en toi
Reconnaîtront enfin la fille de leur roi. »
Il achève, elle part, et sa main paternelle
Choisit un des rayons de sa tète immortelle ,
Un des rayons divins qu'il garde à ces esprits ,
De la belle nature interprètes chéris ;
Lui-même de sa fille y grave la naissance ,
Au célèbre Mairan aussitôt il le lance.
Le trait vole et l'atteint; Mairan parle : à sa voix
La brillante immortelle a recouvré ses droits ;
L'erreur s'évanouit , et le ciel de lîorée
Voit, comme l'Orient, son Aurore adorée.
Elle eut, comme sa sœur, son empire , sa cour,
Et jusqu'au fond du Nord lança les feux du jour.
Ne croyez pas pourtant que la vive lumière Naisse insubordonnée aux lois de la matière ; Ainsi que tous les corps , des mains de leur autevu- Chaque rayon naquit, doué de pesanteur*.
CHANT I. n
Mais qui peut expliquer leur nature première?
La chaleur quelquefois existe sans lumière ; Quelquefois sans chaleur nous sentons la clarté^. Tel le poisson , dissous par la putridité , Luit , sans nous échauffer, en écailles brillantes ; Tel le phosphore éclate en flammes pétillantes'", Et tels , de leurs amours donnant le doux signal , Des vers à nos buissons suspendent leur fanal ^^
Mais quels que soient du feu le principe et l'essence , Les élémens rivaux éprouvent sa puissance ; Il échauffe, il éclaire , il anime les corps ; Là resserre leurs nœuds , ici rompt leurs accords , Et prépare , en brisant leurs chaînes mutuelles , Avec des corps nouveaux des unions nouvelles. Fluide par lui-même , à son activité Plus d'un autre élément doit sa fluidité. Le feu dilate l'air ; des lacs , des mers profondes , En globules roulans il divise les ondes. Des êtres qu'il dissout , les uns sont transformés En légères vapeurs , en globes enflammés : D'autres réduits en chaux , d'autres réduits en cendre. Ici , libre en tout sens . il aime à se répandre ; Là , fixé dans les corps en un profond sommeil , D'une cause imprévue il attend son réveil ; Il échauffe , il embrase , il dissout les solides , D'une àcreté mordante il arme les acides. Sans peine comprimé , sans peine détendu , Son ressort quelquefois demeure suspendu ; Il change avec les corps , et , suivant leur nature , En fait son aliment ou devient leur patine , Par la destruction aime à se propager.
Enfin , libre ou captif, durable ou passager, Le plus simple des corps, et le plus indomptable , Lui seul altère tout , et reste inaltérable.
Ainsi deux grands pouvoirs furent créés par Dieu : L'un c'est l'attraction , et l'autre c'est le feu '^ ; A ces agens secrets la nature est soumise. L'un réunit les corps et l'autre les divise ; L'un pousse chaque atome en un centre commun , Et d'innombrables corps se combinent en un ; Et l'autre, pénétrant leurs moindres corpuscules , Laisse jouer entre eux leurs libres molécules : Sans lui rien ne vivrait , sans lui l'amas des corps , Ainsi que sans chaleur languirait sans ressorts ; Et , tenant en repos cette masse inféconde , Une froide inertie engourdirait le monde. Lui seul anime tout , l'air, la terre et la mer. Il rayonne en étoile, étincelle en éclair, Circule répandu dans le sein de la terre , De la flamme électrique il arme le tonnerre , Gronde dans les volcans , mûrit les végétaux , S'unit aux sucs des fleurs , aux veines des métaux , Embrase en sei'pentant les vapeurs souterraines, Ou d'esprits sulfureux échauffe les fontaines. Depuis que le hasard à nos veux vint l'offrir, Dirai-je par quel art l'homme sait le nourrir, L'aiguillonne à son gré , l'étend ou le condense , De ses traits réunis redouble la puissance ? Ici l'air le ranime , et le soufflet mouvant Tour à tour emprisonne ou déchaîne le vent ; Ailleurs des troncs brùlans , dont sa fureur s'augmente , Le brasier affame sajis cesse s'alimente :
CHiVNT I.
Là , dans leurs frot.temens l'un par l'autre frappés , Les corps lancent les feux de leur sein échappés ; Là , des sucs fermentes, qu'un vase étroit rassemble , Les globules heurtés s'électrisent ensemble. Dans son foyer concave ici l'ardent miroir, En rassemblant la flamme exalte son pouvoir; L'or ne peut résister au feu qui le dévore , Le diamant lui-même en brûlant s'évapore , Et du haut de ces tours , au sein même des eaux , Le terrible Archimède embrase les vaisseaux.
Sous combien de couleurs , de formes séduisantes , Le feu montre à nos yeux ses forces complaisantes ! Agent de la nature, instrument de nos arts, Il forge la charrue , hélas ! et les poignards , Donne à Mars son tonnerre , à Cérès sa faucille , Eclaire nos lambris , dans nos foyers pétille , Change le fer rebelle en élastique acier, En verre transparent forme un limon grossier. Durcit la fange vile en pierres précieuses : Redoutables poisons , liqueurs délicieuses , Par lui tout est formé, tout respire ou fleurit; Il dissout , il compose , il dévore , il nourrit , Et prompt , infatigable et constant dans sa course , Roule en fleuve brûlant sans épuiser sa source.
Autrefois , nous dit-on , la déesse des arts Des riches Rhodiens déserta les remparts , Parce qu'à ses autels , devenus moins propices , Le feu ne brûlait point durant les sacrifices : Cet emblème nous peint la puissance du feu ; Que dis-je? de nos arts il est le premier dieu; Il prévient la nature , il devance les âges ,
.50 LES TKOIS RÈGNES.
Il imite, il détruit, il refait leurs ouvrages, Décompose les corps, l'orme des corps nouveaux , Et fait au temps lui-même envier ses travaux. Mais quelquefois sa force est trompeuse peut-être. Qui sait ce qu'il ajoute et ravit à chaque être , Et s'il ne laisse pas , à travers ses vapeui's , Un résidu factice en des vases trompeurs ? Sachez donc distinguer ces divers phénomènes , De quel être il dénoue ou resserre les chaînes , Le corps qui lui résiste et ceux qu'il asservit, Ce qu'il laisse ou reprend , ce qu'il donne ou ravit : Telle , du cœur humain une attentive étude Sait de la passion distinguer l'habitude , L'instinct de la raison , la nature de l'art , Le caprice d'un vœu, le projet d'un hasard , D'un mouvement contraint un élan volontaire , Et du cachet du jour le sceau du caractère.
Mais c'est peu que nos arts régnent en souverains Sur ces terrestres feux que gouvernent nos mains ; Le feu des dieux lui-même a connu leur puissance , Et la foudre à nos pieds vient mourir en silence. Qu'on ne me vante plus ce mortel dont le sein Sous le bec d'un vautour expia son larcin ; Ni ce folâtre Â.mour, au maître de la terre , De sa main enfantine enlevant le tonnerre. D'un prodige réel emblème fabuleux.
Ici le vrai lui-même est plus miraculeux '^. Dans le temple des arts , asile où la Science Fait auprès du Génie asseoir l'Expérience , Avançons : contemplons conunent un art mortel Ravit aux dieux la foudre et ses flèches au ciel ;
Du coussin échauffé par le verre qui roule , La matière éthérée en longs ruisseaux s'écoule ; Le conducteur, empreint de ces légers courans , Au cylindre enflammé fait passer ces torrens ; Soudain , de tous les points au loin rejaillissante , Eclate et resplendit la flamuie éblouissante. Tantôt dans un cristal , de minces feuillets d'or, Tout-à-coup animés , semblent prendre l'essor ; Attirés , repoussés , s'approchent , se retirent : Dans l'abri transparent, tantôt nos yeux admirent Ces papiers bondissans , pleins d'un feu passager. Des nymphes , des sylvains simulacre léger ; Leur être est d'un moment , mais l'éternel prodige Varie en cent façons son étonnant prestige. D'un air mêlé d'audace et de timidité , Souvent sur l'isoloir une jeune beauté Se place , en rougissant , curieuse et tremblante ; A peine elle a touché la baguette puissante , Autour d'elle le feu jaillit en longs éclairs , La flamme en jets brillans s'élance dans les airs , Se joue innocemment autour de sa parure , Glisse autour de son cou , baise sa chevelure ; La belle voit sans peur ces flammes sans courroux , Et dans le cercle entier répand un feu plus doux. Soudain la scène change , et l'éther, ô merveille 1 De Leyde vient remplir la magique bouteille ; Fond le métal ductile, et ses esprits brûlans Se répandent dans l'air en flots étincelans. L'acier la touche-t-il , le coup part, le feu brille : Je redouble ; l'éclair sort , éclate et pétille ; Tantôt au bout d'un fer voltigent à nos yeux ,
Et des globes de flammes et des langues de feux.
Ici, les spectateurs forment de longues chaînes ;
Soudain de mains en mains et de veines en veines
Du fluide éthéré les torrens ont jailli ,
Et dans tous leurs rameaux les nerfs ont tressailli.
Ainsi lorsqu'un beau trait nous saisit au théâtre ,
Tout-à-coup dans les rangs de la foule idolâtre ,
D'un mouvement commun l'effet contagieux
Pénètre tous les cœurs , enflamme tous les veux :
L'étonnement , l'effroi , le plaisir se confondent ,
Et par un même cri tous les cœurs se répondent.
Que dis-je ! ô feu sacré, noble enfant du Soleil ,
Toujours tu n'offres pas un stérile appareil I
Souvent la froide main de la paralysie
Dans un débile corps joint la mort à la vie.
Tu veux , et tout-à-coup frappé de ton pouvoir,
L'organe languissant apprend à se mouvoir ;
Le sang revient au cœur, la fibre est ranimée ,
Et la vie a repris sa route accoutumée.
Source de mouvement , de force et de clarté ;
^ iens donc , prends en pitié ma triste cécité ;
Donne à mes yeux de voir tes riches phénomènes.
La nature te doit ses plus brillantes scènes ;
Dans les cieux, dans les mers, dans les plus durs métaux,
Aux flancs de l'animal , au sein des végétaux ,
Partout vit ton esprit et circule ta flamme;
Par toi les sens grossiers commercent avec l'âme.
Ah î rends-moi , rends-moi donc quelques faibles rayons
Qui conduisent ma main et guident mes crayons.
Que , d'un dernier regard embrassant la nature ,
Je puisse de tes dons achever la peinture :
Que l'univers alors disparaisse à mes yeux , Par la pensée encor je jouirai des cieux ; Je rêverai les bois , les monts , la terre et l'onde , Et dans mes souvenirs j'habiterai le monde.
Heureux le genre humain , si du feu bienfaisant Il n'eût dans ses fureurs corrompu le présent ! Jadis sous nos remparts, dans le champ des batailles, La mort d'un vol moins prompt semait les funérailles. Des dards , des javelots donnaient un long trépas ; Depuis , un art affreux précipite ses pas : Plus savamment cruel , par quelques grains de poudre , L'homme imite l'éclair, son bras lance la foudre ; Et le nitre irascible , irrité par les feux , Ébranle au loin les airs , et la terre et les cieux: Pour en alimenter les foudres de la guerre , Tantôt en blanc duvet on l'enlève à la pierre ; Et tantôt dans la nuit des antres souterrains , En blocs cristallisés il se livre a nos mains. Ainsi quand, de nos jours , des cavernes profondes La France eut épuisé les entrailles fécondes , Pour porter le trépas à cent peuples vaincus J'ai vu Mars profaner les caveaux de Bacchus , Lieux sacrés ! où ce Dieu , père de l'allégresse , Promettait à nos vœux une plus douce ivresse. Ses murs sont envahis , son asile est souillé ; Du salpêtre fougueux son sol est dépouillé ; Et la mort dévorante , avide de sa proie , Vient chercher la ruine où nous puisions la joie.
De ces grains foudroyans par combien de secrets L'art a multiplié les terribles effets ! Tantôt dans un cyHndre , où l'homme l'amoncelle ,
Il sommeille , il attend la rapide étincelle : Elle entre ; le feu part; le salpêtre enflammé , Dans le tube brûlant chasse l'air comprimé. Soudain l'éclair jaillit , et le tonnerre gronde ; Au même instant , vomi de sa prison profonde , Le globe destructeur vole , siffle et fend l'air ; L'horrible catapulte et le tranchant du fer N'ont rien de comparable à ce nouveau tonnerre ; Des bataillons entiers jonchent au loin la terre ; Des remparts sous ses coups les débris ont roulé , Les murs sont abattus , et les tours ont croulé ; De son lit embrasé , tantôt l'affreuse bombe , En longs sillons de feu part, s'élève et retombe , Se roule , se déchire avec un long fracas , De son globe de fer disperse les éclats ; Poursuit, menace, atteint la foule épouvantée, Et couvre au loin de morts la terre ensanglantée. Ailleurs, Mars de la ruse emprunte le secours. Pour attacher la flamme aux fondemens des tours , L'art creuse sous la terre une secrète route , L'adroit mineur pénètre à l'abri de sa voûte , Et dans le sein du mur que le fer a creusé Laisse le grain fatal par ses mains déposé : Il fuit ; bientôt le long de la mèche perfide Le feu glisse et s'avance en dévorant son guide ; Jusqu'au dépôt funeste il se fraie un chemin : A peine il l'a touché , tout s'embrase ; et soudain , S'indignant de ses fers , la flamme impatiente Part , soulève en grondant cette masse pesante , Et parmi des torrons de fumée et de feux , Rochers , armes , soldats , ont volé vers les cieux.
Mais, tandis (jue du Feu je chante la {>uissance , L'hiver, de la chaleur nous tait sentir l'ahsence ; Quel Dieu nous la rendra? C'est ce Feu bienfaiteur, Notre hôte , notre ami , notre consolateur, Le Feu , fds du Soleil , et sa plus pure essence, Qui remplace sa flamme et charme son absence; Et bien souvent utile , et rarement cruel , Pour féconder la terre est descendu du ciel. Il est l'àme des arts , l'agent de la nature ; Par lui, quand l'acpnlon nous souffle la Iroiduro, Ces chênes, ces ormeaux, dont les feuillages verts Rafraîchissaient l'été , réchauffent nos hivers, Ah ! des biens qu'il prodigue à nos rians hospices , Comment a pu ma muse oublier les délices? Laissons donc, il est temps, ces effets merveilleux, Et l'éclair électrique , et ses rapides feux , Et la forge brûlante où le métal bouillonne , Et le volcan qui gronde , et la foucUe qui tonne , Et d'un accent moins fier, d'un ton plus familier, Chantons du coin du feu l'asile hospitalier. La variété plaît : ainsi l'aigle intrépi<le , Qui vers l'astre du jour a pris son vol rapide , Redescend de l'Olympe , et des pompes du ciel Revient se délasser dans le nid paternel. Le foyer, des plaisirs est la source féconde ; Il fixe doucement notre humeur vagabonde. Au retour du printemps , de nos toits échappés , Nous portons en cent lieux nos esprits dissipés ; Le printemps nous disperse , et l'hiver nous rallie ; Auprès de nos foyers notre dme recueillie Goûte ce doux commerce à tous les cœurs si cher :
5(i LES TROIS RÈGNES.
Oui, l'instinct social est enfant de l'hiver.
En cercle un même attrait rassemble autour de l'àtre
La vieillesse conteuse et l'enfance folâtre.
Là courent à la ronde , et les propos joyeux ,
Et la vieille romance , et les aimables jeux ;
Là , se dédommageant de ses longues absences ,
Chacun vient retrouver ses vieilles connaissances.
Là s'épanche le cœur : le plus pénible aveu ,
Long-temps captif ailleurs , échappe au coin du feu.
Près du feu, deux époux bravant le tête-à-téte,
De leur antique hymen se rappellent la fête ;
Et mieux que leur foyer, de leurs jeunes amours
Le doux ressouvenir réchauffe leurs vieux jours.
Près du feu , deux amans , pleins d'un tendre délire ,
D'un regard de côté se parlent sans rien dire.
Là , Vénus s'aperçoit qu'elle est chère à Vulcain ,
L'amour y vient forger les chaînes de l'hymen.
Comme aux jours fortunés des pénates antiques ,
Le foyer est le dieu des vertus domestiques.
Là reviennent s'unir les parens , les maris ,
Qui vivaient séparés sous les mêmes lambris.
En vain des deux côtés la mésintelligence
Amène le soupçon , le dégoût , la vengeance ,
Le fol entêtement , l'inflexible raideur.
Et la froide réserve au visage boudeur.
Et le reproche amer, et la picjuante injure.
Et le dépit qui cache et nourrit sa blessure ;
Le pardon , en riant , vient s'asseoir au milieu ,
Et le lit conjugal rend grâce au coin du feu.
Là vient se renouer la douce causerie;
Chacim , en la contant , recommence sa vie :
L'un redit ses combats , un autre son procès , Cet autre ses amours : d'autres plus indiscrets, Comme moi d'un ami tentant la patience , De leurs vers nouveau-nés lui font la confidence. Le foyer, du talent est aussi le berceau ; Là je vois s'essayer le crayon , le pinceau , Le luth mélodieux, l'industrieuse aiguille. Tantôt c'est un roman qu'on écoute en famille ; Au milieu du récit ,.Églé , par sa rougeur, Marque d'abord l'endroit qui répond à son cœur. Et d'un amant sensible apprenant la victoire , Tremble que le roman n'ait conté son histoire. Vous dirai-je ces jeux dont les amusemens De la journée oisive occupent les momens , Abrègent la soirée et prolongent la veille ? Mais la maternité , de l'œil et de l'oreille Suit leurs joyeux ébats, tempère la gaîté, Et la sagesse impose à la témérité.
Ici , sous des genoux qui se courbent en voûte , Une pantoufle agile , en déguisant sa route , Va , vient; et quelquefois par son bruit agaçant , Sur le parquet battu se trahit en passant. Ailleurs, par deux rivaux la raquette empaumée , Attend, reçoit, renvoie une balle emplumée , Qui toujours arrivant , et repartant toujours , Par le même chemin recommence son cours ; Retombe quelquefois , et par un coup habile Relevée aussitôt reprend son vol agile ; La beauté quelquefois se mêle à ces combats , Et se plaît à montrer la rondeur d'un beau bras. Ailleurs un jeune aveugle , un bandeau sur la tête ,
Poursuit , saisit , devine et nomme sa conquête ;
Et souvent dans ses jeux , l'heureux colin-maillard
Trouve mieux qu'il ne cherche , et rend grâce au hasard.
Des tablettes ailleurs étalent à la vue
Des beaux esprits du temps l'innombrable cohue ;
Et des journaux malins font passer les auteurs
Des bravos du parterre aux rires des lecteurs.
Là sont accumulés , pour amuser les belles,
Histoires et romans , et contes et nouvelles ;
Là , chacun , s'endormant sur les rêves d'autrui ,
Peut changer de sottise , et choisir son ennui.
Enfin , au coin du feu , nos aimables convives
Vont achever du soir les heures fugitives :
Autour d'eux sont placés des damiers , des cornets;
L'un se plaint d'un échec et l'autre d'un sonnez.
Tour à tour on querelle , on bénit la fortune;
Enfin , contre l'hiver tous font cause commune.
Suis-je seul? je me plais encore au coin du feu.
De nourrir mon brasier mes mains se font un jeu ;
J'agace mes tisons ; mon adroit artifice
Reconstruit de mon feu le savant édifice.
J'éloigne , je rapproche , et du hêtre brûlant
Je corrige le feu trop rapide ou trop lent.
Chaque fois que j'ai pris mes pincettes fidèles ,
Partent en pétillant des milliers d'étincelles.
J'aime à voir s'envoler leurs légers bataillons ;
Que m'importent du Nord les fougueux tourbillons?
La neige , les frimas , qu'un froid piquant resserre ,
En vain sifflent dans l'air, en vain battent la terre :
Quel plaisir, entouré d'un double paravent,
D'écouter la tempête et d'insulter au vent!
CHàlNT 1.
Qu'il est doux , à l'abri du toit qui me protège , De voir à gros flocons s'amonceler la neige ! Leur vue à mon foyer prête un nouvel appas : L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas. Mon cœur devient-il triste et ma tète pesante? Eh bien ! pour ranimer ma gaîté languissante , La fève de Moka , la feuille de Canton, Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon ; Dans l'airain échauffé , déjà l'onde frissonne ; Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne , Ou des grains du Levant je goûte le parfum. Point d'ennuyeux causeur, de témoin importun. Lui seul , de ma maison exacte sentinelle , Mon chien , ami constant et compagnon fidèle , Prend à mes pieds sa part de la douce chaleur. Et toi , charme divin de l'esprit et du cœur, Imagination ! de tes douces chimères Fais passer devant moi les figures légères. A tes songes brillans que j'aime à me livrer ! Dans ce brasier ardent qui va le dévorer, Par toi , ce chêne en feu nourrit ma rêverie ; Quelles mains l'ont planté ? quel sol fut sa patrie ".' Sur les monts escarpés bravait-il l'aquilon? Bordait-il le ruisseau? parait-il le vallon? Peut-être il embellit la colline que j'aime , Peut-être sous son ombre ai-je rêvé moi-même. Tout-à-coup je l'anime , à son front verdoyant Je rends de ses rameaux le panache ondoyant , Ses guirlandes de fleurs , ses touffes de feuillage , Et les tendres secrets (jue voila son ombrage. Tantôt environné d'auteurs que je chéris.
.Te prends , quitte et reprends mes livres favoris ;
A leur feu tout-à-coup ma verve se rallume ,
Soudain sur le papier je laisse errer ma pimne ,
Et goûte , retiré dans mon heureux réduit ,
L'étude , le repos, le silence et la nuit.
Tantôt , prenant en main l'écran géographique ,
D'Amérique en Asie , et d'Europe en Afrique ,
Avec Cook et Forster, dans cet espace étroit ,
Je cours plus d'une mer, franchis plus d'un détroit,
Cliemine sur la terre et navigue sur l'onde ,
Et fais, dans mon fauteuil, le voyage du monde.
Agréable pensée , objets délicieux , Charmez toujours mon cœur, mou esprit et mes yeux. Par vous tout s'embellit , et l'heureuse sagesse Trompe l'ennui , l'exil, l'hiver et la vieillesse.
ARGUMENT
Idée générale de l'air ; sa nature ; ses combinaisons; son utilité ; ses effets dans la réflexion de la lumière; sa pesanteur. — Expériences de la machine pneumatique. — Hommage à Pascal. — Elasticité de l'air; effets de cette élasticité. — Tableau des vents et de l'orage. — Une armée entière ensevelie par les vents dans les sables de l'Asie. — Les vents tantôt troublant les mers, et tantôt conduisant le navigateur au terme de sa course. — Les vents, cause de la chaleur des étés et du froid des hivers. — Description d'une sécheresse causée par le vent du midi. — Spectacle des frimas sous l'influence des vents du nord. — Exhalaisons portées par les vents. — Description de la peste et de ses ravages.
Ouvrez-vous à ma voix , vastes champs de l'éther ! Que de fois j'enviai l'oiseau de Jupiter, Qui, traversant vos flots de ses rapides ailes, Superbe , prend l'essor aux voûtes éternelles , Et, lorsque nous rampons au terrestre séjour, Monte , d'un vol hardi , jusqu'aux sources du jour ! Que dis-je? quel essor égale la pensée? Elle veut, et soudain jusqu'au ciel élancée , Vole , devance l'aigle , et les vents et l'éclair : Par elle, franchissant les campagnes de l'air, .T'ose de ce fluide approfondir l'essence ,
(;-2 LES THOIS REGNES.
Décrire ses effets et chanter sa puissance.
Sur nous , autour de nous , de deux airs difîérens
L'Eternel répandit les fluides errans ;
L'un, en courant moins pur, dans l'immense atmosphère
Règne plus abondant ; l'autre , plus salutaire ,
A la plus faible part dans les champs de l'éther ;
De leurs flots réunis la nature a fait l'air ^ :
Sur nous, comme l'esprit d'une liqueur active -,
L'un d'eux exercerait une action trop vive ;
L'autre serait mortel , et de nos faibles corps
Ses dormantes vapeurs détruiraient les ressorts.
Dévoré par le feu , fluide comme l'onde ,
L'air, d'effets variés est la cause féconde.
Respiré par la plante et par les animaux ',
L'air ainsi que le feu circule dans les eaux;
L'air ainsi que le feu court au sein de la terre ,
De la flamme électrique il arme le tonnerre^ ;
Remontant de nos champs aux plaines de l'éther,
11 roule dans l'espace en une immense mer.
De ces grands mouvemens qui décrira l'histoire ?
C'est là , dans l'éternel et grand laboratoire ,
Que sans cesse essayant mille combinaisons ,
Récipient commun de tant d'exlialaisons ,
La nature distille, et dissout, et mélange,
Décompose , construit , fond , désordonné , arrange
Ces innombrables corps l'un sur l'autre portés ,
Quelques uns suspendus , d'autres précipités ,
Des soufres et des sels fait l'analyse immense ,
Des trois règnes divers enlève la substance ,
Les œufs de l'animal, et la graine des fruits ,
Et leur premier principe , et leurs derniers produits ^,
Et la vie et la mort, et les feux et les oncles , Et dans ce grand chaos recompose les mondes. Mais d'abord essayons d'exprimer dans mes vers Ses divers attributs et ses effets divers. A notre œil curieux dérobant sa naissance , A tous les élémens l'air unit sa substance : Dilatable , élastique , invisible et pesant , Il est toujours du feu l'allié complaisant. Peut-être, comme l'eau , le feu le rend fluide '^; De ce principe actif chacun d'eux est avide, Pénétré par les corps , lui seul les presse tous ; Océan invisible, il roule autour de nous; Chaque être tour à tour et l'attire et le chasse ; Il vit dans le rocher et même dans la elace : Du corps qui le reçut, du corps qui le produit , Il sort avec fracas, ou s'exhale sans bruit ; Lui-même agit sur eux , il dessèche la terre ", Il rouille les métaux , il pénètre la pierre.
Cet élément fluide est aussi transparent ^ : A travers le cristal , ainsi notre œil errant Atteint au haut des cieux ces soleils , ces étoiles Dont la nuit radieuse illumine ses voiles. L'air conduit la lumière , et du palais des cieux Par lui ses doux rayons arrivent à nos yeux ; Par lui nous respirons l'œillet, la marjolaine ^ ; D'une bouche adorée il nous porte l'haleine. Souffle plus embaumé que le parfum des fleurs ; L'air humide , d'Iris compose les couleurs ^^, L'air par ses doux reflets forme le crépuscule '* ; Par lui l'aurore avance et le soir se recule ; SaTis lui l'œil passerait , par un brusque retour,
Du plein jour à la nuit , de la nuit au grand j(jur ; C'est lui qui , nuançant leur marche régulière , Par degrés nous fait perdre et revoir la lumière ; Enfin , multipliant ses mobiles reflets , Le jour comme dans l'onde y vient briser ses traits ; De là ces jets brillans, ces vapeurs colorées'^ Dont se peignent du ciel les voûtes azurées , Surtout dans les climats où l'ardent équateur De l'astre ardent du jour redouble la splendeur, Et déploie avec pompe , entre les deux tropiques , Du luxe des couleurs les teintes magnifiques. Là , l'éclat des métaux, des fleurs le vif émail , L'émeraude , l'azur, l'opale et le corail , Versent tous leurs trésors sur de riches nuages ; L'illusion y joint ses magiques images , Et , d'un hasard heureux secondant la beauté , D'êtres qui ne sont pas peuple un ciel enchanté ; L'œil y voit resplendir de brillantes campagnes , Eclater des volcans , s'élever des montagnes , La lumière frapper des rocs étincelans , D'un gouffre ténébreux sortir des flots brûlans , Sous de riches couleurs , sous de mobiles formes S'agiter des lions et des coursiers informes ; L'Océan dans son sein balance ces tableaux , Les lacs resplendissans en colorent leurs eaux , Les arbres leurs sommets , les montagnes leur faîte , Et la nature y donne une éternelle fête : Spectacle éblouissant , éclatant appareil Dont le ciel est la scène, et que peint le soleil. Toutefois , oubliant ces magnifiques scènes , De l'air même peignons les riches phénomènes :
CH\NÏ II. G6
Oh ! de l'homme ignorant quel eût été l'effroi , Si c[iielque sage eût dit : « Regarde autour de toi , Homme faible! de l'air l'océan t'environne, Sur toi pèse en tout sens sa fluide colonne I » Mais la Raison , bientôt venant le rassurer, Lui dit : Cet océan dont l'air vient t'entourer, Lui-même t'appuyant contre sa masse immense , Par un juste équilibre au dehors se balance, Et l'air intérieur, par un contraire effort'^, De sa force élastique exerce le ressort. Sans elle , au même instant, de ta mortelle argile Sa masse écraserait l'édifice fragile.
Toi-même en veux-tu voir un indice certain? Pompe l'air que ce vase enferme dans son sein. Dès qu'il s'est échappé , qu'une exacte clôture A l'air extérieur en ferme l'ouverture, Et, tout-à-coup privé d'un heureux contrepoids , Le vase en mille éclats se brise sous tes doigts. Le poids de l'air agit sur la nature entière , En solide pesant s'unit à la matière '^ ; Des beaux jours , de l'orage exact indicateur '^, Le mercure captif ressent sa pesanteur.
L'air élève à son gré les eaux obéissantes ^^, Du tronc dans les rameaux conduit le suc des plantes ; Le poids de l'air enfin, par un plus doux bienfait , Dans le sein maternel fait arriver le lait , Et le guide , à travers les veines qu'il arrose , De deux globes d'albâtre à deux lèvres de rose. Qui de la gravité nous enseigna la loi '^? C'est toi , TorricelH ; divin Pascal , c'est toi. Salut, champs paternels! salut, fière montagne
D'où se déploie au loin cette riche Limagne ,
Où d'un sang que chérit mon pays et le sien
Une goutte sacrée a passé dans le mien !
Pour la première fois quand je gravis ta cime ,
Plein de son souvenir, plein de son nom sublime ,
Je ne voyais que lui ; en vain , sous de beaux cieux ,
S'étendaient à tes pieds des champs délicieux.
.Te me disais : Ici Pascal , dans son audace ,
Des colonnes de l'air osa peser la masse ;
Mais, hélas ! de cet air ignoré si long-temps ,
L'illustre infortuné jouira peu d'instans ;
La mort l'enlève au monde au printemps de son âge '^.
Cependant l'Éternel veut qu'en son noble ouvrage
Il adore sa main ; ô regrets superflus !
Il vient , jette un coup d'oeil , voit, admire , et n'est plus
Mais toi , mont renommé , mont rempli de sa gloire ,
Atteste ses travaux et garde sa mémoire.
A Misène autrefois toute une armée en deuil
Offrit en gémissant l'hommage d'un cercueil *^ :
Sur ce beau promontoire où son nom vit encore ,
On plaça son épée et son clairon sonore.
Toi ! la gloire et l'amour de mon pays natal ,
O mont majestueux ! sois le mont de Pascal ;
Qu'on y grave son nom et ce tube fidèle
Par qui le poids de l'air au monde se révèle ,
Et que , chaque printemps , mêlés à tes pasteurs ,
Les enfans d'Uranie y répandent des fleurs.
C'est peu : des corps tombans à qui l'air fait passage , Sa fluide épaisseur ralentit le voyage.
Ainsi qu'en pesanteur en vitesse inégaux , Tous d'un cours différent ils traversent les flots •
Mais tous , d'un mouvement également rapide , Lorsque l'air est absent retombent dans le vide ; Et le métal pesant, et la plume sans poids , Au terme du voyage arrivent à la fois ^'\
De l'élasticité l'impulsion puissante Ne distingue pas moins l'élément que je chante ; Son ressort captivé, tout-à-coup (îétendu, Piegagne en un instant autant qu'il a perdu ^* . Par sa captivité doublant sa violence , A l'instant qu'elle cesse il s'échappe , il s'élance Loin de l'espace étroit qu'il occupait d'abord. Qui ne sait l'action de ce puissant ressort? Par lui , sans le secours des feux et de la poudre , Du cylindre muet l'air fait voler la foudre ^*, Et dans le fer concave , avec force pressé , Fait partir en sifflant le plomb qu'il a lancé. Souvent encore, aidé de l'art qui le seconde , Pour mieux dilater l'air, le feu dilate l'onde. Mais puis-je me flatter que le dieu des beaux vers M'apprenne à célébrer tous ces effets divers ? Ces procédés des arts que le vrai sage honore , Aux arts brillans du goût sont étrangers encore ; Toutefois essayons d'en tracer le tableau ; S'il n'est pas relevé, le sujet est nouveau.
Au-dessus des bassins sur qui l'onde bouillonne , Dans les concavités d'une longue colonne , Son épaisse vapeur, du bassin écumeux S'exhale dans le vide en tourbillons fumeux ; Suivant que son nuage ou s'élance ou s'affaisse , Le docile piston ou remonte ou s'abaisse ; L'industrie a son choix en gouverne le jeu ;
A peine la fumée, enfant léger du feu,
Dans le tube d'airain où sa vapeur s'amasse ,
Du piston qu'il refoule a soulevé la masse ,
Une eau froide , avec art introduite en son sein ,
Dans son canal brillant la refroidit soudain ;
Et par le froid magique , arrêtée en sa route ,
Une immense vapeur tombe réduite en goutte :
Alors le lourd piston sent le fardeau de l'air,
Et retombe en glissant dans sa prison de fer :
Cependant un levier qui dans l'air se balance ,
Suivant que la fumée ou s'abaisse ou s'élance ,
Monte ou tombe , et s'en va jusqu'aux antres profonds ,
Arracher leurs trésors aux entrailles des monts ,
Ravit le noir charbon à la mine féconde ,
Extrait le plomb , l'airain , puise et reverse l'onde ;
Ainsi l'art asservit , pour ses travaux divers ,
Et la terre, et les eaux, et la flamme, et les airs.
Ouand la nature et l'art leur laissent un cours libre ^^, L'air est ainsi que l'onde ami de l'équilibre. Est-il rompu ; soudain , des nuages errans Les flottantes vapeurs s'épanchent en lorrens , Ou leur sein se déchire et lance sur la terre Les flèches de l'éclair et les traits du tonnerre. D'autres fois , conduisant la tempête et la nuit , Les vents impétueux accourent à grand bruit ; Et , rival effréné des tempêtes de l'onde , Dans l'océan des airs l'affreux orage gronde ; Souvent aussi d'Eole enfant audacieux ^*, Du pied rasant la terre , et le front dans les cieux , Le terrible ouragan mugit, part et s'élance , J.a ruine le suit et l'effroi le devance;
CH/VNT 1 . r,!)
11 délruit les hameaux , déracine les bois , Le rocher vainement se dél'entl par son poids ; Le fer cède en éclats, l'eau s'enfuit à sa source , L'œil suit avec effroi la trace de sa course : Des révolutions tel l'ange désastreux Va semant la terreur sur son passage affreux ; Mœurs, lois, trônes, autels, tout tombe : et d'un long àgc L'ouragan politique anéantit l'ouvrage.
Ainsi de l'air troublé les tourbillons mouvans Livrent au loin la terre aux ravages des vents. Eh ! qui ne sait comment leurs fougueuses haleines Des déserts africains tourmentent les arènes , Enterrent en grondant les kiosques, les hameaux , La riche caravane et ses nombreux chameaux".* Que dis-je? quelquefois sur une armée entière L'affreux orage roule une mer de poussière , La nature se venge , et dans d'affreux déserts , Abîme ces guerriers, l'effroi de l'univers. C'est toi que j'en atteste, 6 malheureux Cambyse'^^ ! Rapide conquérant de l'Egvpte soumise.
Déjà des Libyens tu menaçais les dieux. Plus nombreux que les flots, tes essaims beihqueux De trente nations présentaient le mélange ; Les uns avaient quitté les rivages du Gange , D'autres ceux de l'Indus; et le fer et l'airain Réfléchissaient les feux du soleil africain. Aux lueurs de l'éclair, aux éclats de la foudre , Tout-à-coup sont partis des nuages de poudre ; L'air gronde , le jour fuit, de ce nouveau condjat Le courage étonné vainement se débat.
Tel qu'un coursier fougueux sous ini maître intrépide »
L'ouragan autour d'eux tourne d'un vol rapide , Les enveloppe tous de ses noirs tourbillons : D'abord serrés entre eux , leurs épais bataillons Bravent et la tempête et l'arène mouvante. Bientôt courent partout le trouble et l'épouvante ; Tous aux vents en courroux errent abandonnés , Le courage est vaincu , les rangs désordonnés : Tous ces peuples divers qu'un même lieu rassemble , S'agitant, se poussant, s'entrechoquant ensemble, Sur des monceaux de dards , de boucliers brisés , L'un sur l'autre abattus , l'un par l'autre écrasés , Dans la profonde horreur de la nuit ténébreuse , Présentent, sans combattre, une mêlée affreuse. Ln même effroi saisit l'iiomme et les animaux , Les chameaux renversés roulent sur les chameaux , Cavalier et coursier l'un sur l'autre succombe ; Lui-même avec ses tours l'énorme éléphant tombe ; Comme une vaste mer, le souffle impétueux Ecartant, ramenant ces flots tumultueux.
Fouette d'un sable ardent leur brûlante paupière , Ferme leur bouche à l'air, leurs yeux à la lumière ; Tous s'enfoncent vivans dans ces vastes tombeaux , Et l'orage en triomphe emporte leurs drapeaux. Parmi ces noirs amas qui sur eux s'amoncellent , L'un l'autre vainement ces malheureux s'appellent : Leurs cris meurent dans l'air, le trouble croît, les vents- Redoublent leurs fureui s , le sable ses torrens. Si l'effroyable assaut laisse un moment de trêve , La foule renversée en tremblant se relève , Et pose sur l'arcne un pied mal affermi. Bientôt l'air plus fougueux de colère a frémi ;
Il tourmente , il enlève , il rejette la terre , Mêle à des flots de poudre inie grêle de pierre : Le vent pousse le vent, les flots suivent les flots , La lutte est sans espoir, l'ouragan sans repos. Il vole, il frappe l'air d'une aile infatigable, Pousse, entasse sur eux des montagnes de sable. A peine on voit sortir des sounnets d'étendards, Des bras sans mouvement , et des pointes de dards. De moment en moment l'orage qui s'anime Sur eux ouvre, referme et rouvre encor l'abîme. Tour à tour le jour fuit et se montre à leurs yeux ; ' Par d'effroyables cris tous lui font leurs adieux ; Knfin ce grand débris, luttant contre la tombe , Par un dernier eflort se soulève et retombe. Alors de longs soupirs s'entendent un moment , D'un peuple enseveli vaste gémissement.
La nuit vient, le jour meurt, et la terre en silence iN'offre qu'un calme affreux et qu'un désert immense.
Malheureux ! c'en est fait: non, vous ne boire/ plu;, Ou les ondes du Gange, ou les flots de l'Indus I En vain vous espériez revoir votre famille , Et reprendre en vos mains l'innocente faucille. Vous-mêmes îuoissonnés mourez sous d'autres cieux : Aujourd'hui même encor vos osseuiens poudreux Frappent le voyageur; et, dans son trouble extrême , De son propre danger l'épouvantent lui-même.
Mais comment expliquer tous ces grands mouvemens , (^es révolutions de l'empire des vents ^''P Où sont ces temps heureux des rêves poéli({ues , Ces siècles de fêrie , où les fables antiques , D'un peuple ingénieux heureuses fictions.
Nous peignaient , dans la nuit de leurs antres profonds , Les vents tumultueux , les tempêtes bruyantes , S'agitant de fureur dans leurs prisons tremblantes , Luttant contre leurs fers et s'indignant du frein? Tandis que sur son trône , Eole , un sceptre en main , Irritant à son choix ou calmant leurs haleines , Leur lâchait tour à tour ou resserrait les rênes : Tout était expliqué ; mais de savans débats Pour définir les vents imitent leurs combats ; Tout est trouble et discorde, et les cris de l'école Egalent en fracas les cavernes d'Eole.
Mais laissons là des vents les mystères secrets , Et sans sonder la cause expliquons les effets: Viens donc à mon secours , Gineau ! dont la main sûre Organise le monde et sonde la nature ; De ces sentiers obscurs fais-moi sortir vainqueur ; J'aime à voir par tes yeux, à jouir par ton cœur. De la matière morte à l'argile vivante , Du roc au diamant , du métal à la plante , Des ailes du condor aux pieds rampans du ver. De l'instinct de l'aimant à la masse du fer. Le monde à tes regards déploya ses merveilles. Laisse-moi m'enrichir du produit de tes veilles ; Jamais sujet plus beau n'inspira l'art des vers ; La nature est mon plan, mon tableau l'univers. De la terre , et des feux , et de l'air, et de l'onde , Gest toi qui me montras l'alliance féconde ; Mais par des plus beaux nœuds , de plus rares accords ,, Le ciel qui te doua des plus riclies trésors, Du talent et des mœurs fit l'heureux amalgame ; Oui , des combinaisons la plus belle est t(Mi à'ue.
CHANT II Des élémens rivaux dis-moi donc le secret : iVIon œil est curieux et non pas indiscret. Parmi les vents divers , despote peu durable -% L'un exerce un moment son règne variable , S'empare en souverain de l'empire de l'air ; Il part comme la foudre , il meurt comme l'érlair, Et , calmant tout-à-coup ses fougues passagères , Dans les airs à leur tour laisse régner ses frères : Tantôt sur l'Océan , soufflant sous un ciel pur, De sa surface à peine il effleure l'azur ; Et, tantôt s'élancant sur ces plaines profondes, Il flippe, élève , abaisse , et tourmente les ondes; Et troublant en tout sens cet humide chaos , Arme l'air contre l'air, les flots contre les flots. Malheur au nautonier! Dans sa barbare joie Le brigand sur la côte attend déjà sa proie. Dans son cours plus égal , l'autre plus régulier Parcourt des mers du Sud le sein hospitalier , Et lorsque , poursuivant sa course courageuse , Le vaisseau que battait la tempête orageuse A laissé loin de lui le brûlant équateur, Heureux ! il trouve enfin ce vent consolateur^^, Embaumé des parfums que le rivage exhale ; Le nocher suit en paix sa route orientale , Et sur les flots unis, sans crainte , sans effort, Son souffle , ami constant , le conduit dans le porl. Laisse-t-il ces beaux lieux? des rives de l'aurore Guide fidèle et sûr, il l'accompagne encore ; Et comme à son voyage , utile à son retour, Soumet les faibles vents qui régnent à l'en tour : Tel , des vœux passagers domptant la fantaisie ,
7i LES TROIS RÈGINES.
Le penchant dominant nous suit toute la vie. Allez , lieureux nochers ; de ces fertiles bords. Dés tributs étrangers apportez les trésors, Cet or, ces diamans dont l'Europe est avare , Et ces frêles tissus dont la beauté se pare. Par les nœuds du commerce unissez l'univers , Mais ne lui portez pas nos vices et nos fers.
Les saisons à leur tour, dans leur vicissitude , >'ous ramènent un air ou plus doux ou plus rude ; Et les vents inconstans , en dépit des climats , Redoublent les chaleurs ainsi que les frimas : Tout-à-coup l'air s'embrase , et des vapeurs brûlantes Versent de toutes parts leurs flammes dévorantes ; Des mines , des volcans , et des marais fangeux L'air emporte avec lui les gaz contagieux ; Il souffle : tout se fane et tout se décolore; La fleur craint de s'ouvrir et le germe d'éclore ; Le midi, de ses feux enflamme le matin ; La terre est sans rosée , et le ciel est d'airain ; Les monts sont dépouillés ; de la plaine béante La soif implore en vain une eau rafraîchissante ; L'arbre perd ses honneurs; dans ses canaux tari. Le suc arrive à peine au feuillage flétri ; Le lac est desséché ; le fleuve aux mers profondes Roule , pauvre et honteux , ses languissantes ondes ; La truite ne fend plus les rapides torrens ; L'anguille avec lenteur traîne ses plis mourans; La cascade se tait ; dans sa marche plus lente , Le berger voit dormir la rivière indolente ; A peine avec effort la nymphe du ruisseau De ses cheveux tordus tire une sTcnilte d'eau.
Plus d'amour , plus de chant : le coursier moins superbe En vain d'un sol brûlé sollicite un brin d'herbe , Le cerf au pied léger repose au fond des bois : Partout l'air accablant pèse de tout son poids ; L'homme même succombe , et son àme affaissée Sent défaillir sa force et mourir sa pensée.
Et toi, tyran du monde, inexorable hiver, De quel souffle piquant tu viens irriter l'air I Pareil à la Gorgone , en son pouvoir terrible , Tout se change en rocher à ton aspect hori'ible. L'immobile Océan n'est qu'un brillant chaos , Des masses de cristal , des montagnes de flots ; Le lac porte des chars ; jusqu'au fond de la terre , Dans ses derniers canaux la sève se resserre ; Des élémens troublés l'hiver se lait un jeu , Le froid démon du nord insulte au dieu du feu ; Près du chêne brûlant l'eau se durcit en glace. La laine sur le corps se raidit en cuirasse ; La hache fend le vin , le froid brise le fer , Glace l'eau sur la lèvre et le souffle dans l'air : Même au pied des autels , dans le sacré calice , La glace ose saisir le vin du sacrifice , Et , dans les cœurs pieux jetant un saint effroi, Epouvante le prêtre et fait douter la foi. L'hiver au midi même a fait souvent la guerre , Et son brillant soleil n'en défend point la terre.
Toutefois , quand le ciel en adoucit les traits , Les rigueurs de l'hiver se changent en bienfaits : Il raffermit les nerfs ; son souffle salutaire Va balayer les cieux et purger l'atmosphère , Et d'un mélange impur de mille exhalaisons
Sou utile àpreté dissipe les poisons.
Ainsi que les hinnaius l'air a ses maladies :
Que de fois , propageant ses vastes incendies ,
Des infectes vapeurs dont le charge l'été ,
Il fait naître, il nourrit ce monstre détesté ,
Des fléaux le plus grand , des maux le plus funeste ,
Que La Fontaine enfin tremble à nommer ; la peste !
Surtout dans ces climats où des soleils plus beaux
Ainsi qu'à leurs trésors ajoutent à leurs maux.
Les animaux d'abord éprouvent son ravage ;
L'agneau naissant expire en un frais pâturage ;
Les loups ont oublié leur instinct dévorant ,
La colombe son nid , Philomèle son chant ;
Le tigre furieux cède au mal qui l'oppresse ,
Le lion perd sa force , et le cerf sa vitesse;
Le timide chevreuil ne songe plus a fuir ,
Le farouche taureau s'étonne de languir ;
Le coursier qui jadis, noble amant de la gloire ,
Superbe , l'œil en feu , volait a la victoire ,
Maintenant terrassé sans avoir combattu ,
Marche les crins pendans et le front abattu.
Mais combien plus cruel , malheureux que no;!s sonnues,
Ce terrible fléau vient fondre sur les hommes !
De rameaux en rameaux court moins rapidement
D'une forêt en feu le vaste embrasement ;
La flanmie que conduit une mèche perfide
Saisit d'un vol moins prompt le salpêtre homicide.
Le mal corrompt le sang, infecte les humeurs ,
Couvre les corps flétris de livides tumeurs ,
!)■ ulcères dévorans ronge la chair brûlante :
Après hii le trépas, devant lui l'éjjouvante,
Sur les ailes des venls il court se propager ; Chaque souffle est mortel , chaque être a son danger ; Le tiésir est craintif, le besoin se défie, La faim goûte en tremblant l'aliment de la vie ; La main craint de toucher , l'odorat de sentir , De tous les élémens la mort semble sortir ; Des feux d'un ciel impur elle embrase le monde , La mort roule dans l'air , elle empoisonne l'onde , Les terrestres vapeurs lui prêtent leur poison : Terrible , elle poursuit sa hideuse moisson. L'un meurt dans ses vieux ans, un autre à son aurore ; De la jeune beauté le teint se décolore ; Le délire effaré trouble ces yeux si doux , Et l'objet des désirs le devient des dégoûts ; Sans linceul , sans flambeau , dans des fosses j)r()l<)iulcs. En foule sont jetés ces cadavres immondes. Adieu , les saints concerts et le culte de Dieu ; L'un de l'autre effrayés , tous quittent le saint lieu : Le malheur les unit , la terreur les sépare , Chacun craint ce qu'il aime , et la peur est barbare ; Le zèle , le devoir , la pitié , tout se tait ; L'amour lui-même est sourd, et le sang est muet. L'enfant épouvanté s'écarte de son père , Le frère fuit la sœur , et la sœur fuit son frère ; La mère de son fils redoute le berceau , Dans le lit nuptial l'hymen voit un tombeau. Mais , 6 retour cruel ! celui dont la faiblesse Par une lâche crainte étouffa la tendresse , Expiant par l'oubli le refus des secours , Finit dans l'abandon ses misérables jours. D'heure en heure le mal prend des forces nouvelles ;
Avec la faux du Temps , il emprunte ses ailes , Vole de couche en couche , erre de seuil en seuil : La mort produit la mort , le deuil sème le deuil ; Le monstre affreux triomphe , et son haleine immonde Infecte la nature et dépeuple le monde.
Mais, quand je puis de l'air célébrer les bienfaits , Pourquoi vous raconter ses funestes effets ? L'air, de tous nos besoins ce bienfaiteur utile , Quelquefois des beaux-arts est l'instrument docile. Je t'en prends à témoin , 6 toi ! qui de tes sœurs , Par tes accords divins surpasses les douceurs : O charme de l'oreille , aimable Polymnie. C'est lui qui , secondant ta céleste harmonie, Au gré du souffle humain , de l'archet et des doigts , En accens modulés fait résonner le bois ; Par lui l'airain bruyant , la corde frémissante , Du mobile clavier la touche obéissante , Paillent tantôt ensemble et tantôt tour à tour ; Il fait siffler le fifre et gronder le tambour , Anime le clairon , inspire la musette , Fait soupirer la flûte , éclater la trompette ^■' ; Tandis qu'entretenant commerce avec les dieux , L'orgue divin exhale un son religieux , Et de sa voix sonore , à nos voix réunie , Versent dans le saint lieu des torrens d'harmonie. Jubal lui fit une âme , et ses sons éclatans Dans les murs de Sion retentirent long-temps.
Vainqueurs mélodieux des antiques merveilles , Quels accens tout-à-coup ont frappé mes oreilles ! .T'entends , je reconnais ce chefs-d'œuvre de l'art, Trésors de l'harmonie et la gloire d'Érard ^''.
De l'instrument sonore animant les organes , Scjan a préludé : loin d'ici , loin , profanes ! De l'inspiration les sublimes transports Echauffent son génie et dictent ses accords ; Sous ses rapides mains le sentiment voyage ; Chaque touche a sa voix , chaque fil son langage; Il monte , il redescend sur l'échelle des tons, Et forme sans désordre un dédale de sons. Quelle variété ! que de force et de grâce ! Il frappe , il attendrit , il soupire , il menace : Tel au gré de son souffle , ou terrible , ou flatteur , Le vent fracasse un chêne ou caresse une fleur.