Oeuvres de Delille
La nature, qui marque certains hommes d'un type particulier, avait dit à Delilie, comme autrefois à Ovide : Tu feras des vers. Delilie obéit , comme Ovide , à un penchant impérieux; et , sans doute encore pénétré de la vérité si vivement exprimée par Molière ,
Et des emplois de feu demandent tout un homme ,
la poésie l'occupa tout entier depuis sa tendre jeunesse jusque sur le seuil du tombeau. Simple répétiteur d'une classe de sixième, il se consolait avec la poésie de l'obligation de donner des leçons de syntaxe et de rudiment; un peu plus tard il mêlait les travaux de la poésie à un enseignement plus libre et plus élevé. Au collège de France , ses auditeurs admirèrent en lui un poète sur le trépied qui s'inspirait dans le commerce d'Homère et de Virgile, d'Horace et de Lucr-èce. Hôte charmant, convive aimable , causeur plein d'esprit et de grâce, Delilie amenait encore avec lui la poésie dans le
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monde. Les cercles les plus brillans de la capitale ne pouvaient se lasser d'entendre ses beaux vers qui venaient d'éclore, et auxquels la magie de sa déclamation donnait le charme d'une musique nouvelle pour les oreilles françaises. Delille a traversé nos quarante ans de révolution sans interrompre un moment le culte des muses ; presque mourant, il murmurait son poème sur la Vieillesse , qu'il a emporté avec lui : certes voilà bien une vie une et complète , une véritable vie d'artiste ; en la racontant, nous n'y trouverons pas une lacune de poésie, pas une infidélité à la vocation.
Jacques Delille naquit, le 22 juin 1758, à Aigue- Perse, en Auvergne. 11 fut baptisé à Clermont, et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat , qui mourut quelque temps après en lui laissant une faible marque de souvenir. Pour surcroît de malheur, le moment même de sa naissance le vit enlever des bras d'une mère réduite à la cruelle nécessité de ne pouvoir avouer ni sa faute, ni son amour. Ce premier essai de la vie ne cessa point d'être présent à la mémoire du poète; aussi ne répéta-t-il jamais sans une émotion secrète et visible pourtant ces vers que Racine a mis dans la bouche d'Ériphile :
Remise dès l'enfance en des bras étrangers , Je reçus cl je vois le jour que je respire Sans que mère ni père ait daigné nie sourire.
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Mais l'arrêt prononcé par Virgile contre l'enfant privé des caresses de ses parens n'atteindra pas Delille; au lieu de le rejeter de leur commerce, un jour viendra que les dieux et les déesses de la terre s'empresseront d'accueillir l'orphelin adopté par les muses.
Toutefois cette vie, qui devait jeter tant d'éclat, eut des commencemens pénibles. Sans fortune, sans appui, l'enfant abandonné fut trop heureux de pouvoir être admis dans une école de village ; enfin un bon génie le prit sur ses ailes, et le conduisit à Paris. Reçu en qualité de boursier au collège de Lisieux, Delille éprouva bien des privations dans cet hospice littéraire ; en récompense , il y reçut les leçons de maîtres habiles. Grâces à leurs soins et aux présens de la nature , leur studieux et brillant élève compta toutes les années de son cours d'études par des triomphes plus étonnans encore que ceux de Thomas. Hélas! le lendemain de sa dernière victoire , le jeune triomphateur se trouvait sans état et sans pain : force lui fut d'aller cacher ses lauriers , et sans doute aussi pleurer sa gloire , dans une classe élémentaire au collège de Beauvais. A la vérité cette maison célèbre avait vu le vénérable auteur du Traité des Études consacrer avec joie sa vieillesse à l'instruction de l'enfance ; l'apprenti professeur pouvait se rappeler encore
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que Bossuet, surchargé des palmes de l'éloquence, laissait venir à lui les petits enfans de son diocèse , et leur faisait le catéchisme. Mais la candeur, la tendresse de cœur qui donnaient des jouissances de père à un maître tel que RoUin, mais la simplicité évangélique qui portait l'aigle de Meaux à descendre des hauteurs du génie pour se mettre à la portée du premier âge, ne sont ni des penchans de jeune homme, ni des vertus d'écolier. Delille eut à dévorer plus d'un dégoût et plus d'une amertume dans ce début, si peu d'accord avec ses pensées de gloire du concours général. Heureusement il commençait avec Thomas, son compatriote , une de ces amitiés de toute la vie, qui sont des présens du ciel à la vertu. Thomas lui avait inspiré l'amour de la poésie ; électrisé par ce maître habile , et enthousiaste du beau, le Thompson futur, alors simple répétiteur d'une classe élémentaire, trouvait encore pour donner le change à des ennuis inévitables les ravissemens de la composition poétique, et ce décevant espoir d'une renommée , le plus vif aiguillon du talent qui a la conscience de son avenir.
Nous ne suivrons pas Delille au collège d'Amiens et à celui de La Marche. Les souvenirs du temps ne nous ont rien transmis de remarquable sur le mérite de son enseignement. On pourrait même admettre que, passionné pour le bel art dont il
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attendait de la gloire , ses élèves ne trouvèrent en lui qu'un maître distrait, préoccupé, qui laissait souvent dormir son zèle ; mais leur jeune reconnaissance marquait avec la craie blanche les jours de réveil , où leur poète , inspiré par la lecture d'Homère ou de Virgile, se livrait à son enthousiasme pour ces grands modèles.
Depuis sa sortie de rhétorique, Delille, tout en se révélant déjà aux connaisseurs par des préludes poétiques marqués du sceau de l'école du dix-septième siècle, était dans l'enfantement de son plus brillant ouvrage , la traduction des Géorgiques. Boileau et l'auteur à'Iphigénie n'eussent point osé tenter cette entreprise ; le fils et l'héritier du grand Racine la jugeait impossible ; peu s'en fallut que la sévère autorité de son jugement ne décourageât pour toujours le jeune téméraire qu'il menaçait du sort d'Icare. Pourtant le timide élève osa faire entendre quelques vers; jugez de sa surprise et de sa joie , quand l'aristarque prévenu , mais incapable de résister à l'ascendant de la conviction , l'arrêta tout-à-coup en lui disant : « Non seulement je ne «vous détourne plus de votre projet, mais je vous » exhorte à le poursuivre. » Delille crut entendre une voix du ciel : ^( Jamais, nous disait-il encore sur » la fin de sa vie, jamais je n'ai pu trouver d'expres- >» sions pour rendre l'ivresse de mon bonheur dans
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» ce moment solennel ; elle débordait de mon cœur, » malgré le respect que m'inspirait un pareil juge. » Delille publia ses Géorgiques sur la fin de 1 769. Un concert unanime d'applaudissemens s'éleva dans le monde à leur apparition; les femmes, qui les avaient entendues avec un charme infini dans la bouche de Delille, les femmes dont les oreilles émues conservaient encore l'accent de la ^ oix du magicien , se surprenaient à lire avec délices de beaux vers sur la charrue , sur les mystères de la greffe , sur l'éducation des animaux domestiques. A la vérité , l'amour de la campagne était alors une mode en vogue, et une passion naissante; les salons de Paris, endoctrinés par les encyclopédistes, avaient déjà donné le signal de l'utile impulsion que le dix-huitième siècle avait voulu communiquer à l'agriculture comme à toutes les autres branches de l'économie politique. Ainsi donc , outre leur mérite réel, les Géorgiques avaient aussi en leur faveur le mérite de l'à-propos. Les princes de la littérature donnèrent hautement leurs suffrages au nouveau chef-d'œuvre. Frédéric II en parla comme de l'ouvrage le plus original qui eût été publié depuis long-temps. Ce mot, dicté par la plus franche admiration , mais frappé au coin de ceux de Voltaire, contenait , peut-être à l'insu du roi-poète, un éloge et une critique. En effet, la traduction des
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Géorgiques doit autant à ses défauts qu'à ses beautés l'air d'originalité qui avait tant frappé le disciple et l'admirateur du souverain littéraire de l'époque.
Delille prête des ornemens si nécessaires aux détails techniques dont la sécheresse nous rebuterait bientôt; il a donné des lettres de noblesse à tant de mots frappés de roture avant lui par notre fausse délicatesse; l'ouvrage respire une si grande facilité, il marche avec tant d'aisance et de grâce ; enfin, quoique emprunté du latin, il a une physionomie si française , qu'on le prendrait pour une composition du traducteur. Les autres interprètes du rival d'Hésiode et de Lucrèce l'emporteront sur Delille dans tels ou tels passages ; Malfilâtre, vraiment né pour la poésie, et trempé dès l'enfance dans les sources grecques et romaines, Malfilâtre, que la haine des envieux a tant exalté pour rabaisser Delille, lui oppose avec succès quelques vers admirables et plus fidèles au génie antique. On ne saurait nier que Lebrun-Pindare n'ait mieux senti, mieux rendu quelques traits de l'exquise sensibilité du modèle ; mais mettez en regard les mêmes morceaux traduits par les trois rivaux, et vous reconnaîtrez d'abord toute la supériorité de Delille dans l'ensemble. Comme la version de Lebrun , son plus fier antagoniste , trahit les efforts d'une lutte laborieuse ! comme il paraît avoir enfanté avec douleur ce que Delille semble avoir
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laissé couler de sa plume , tant il était doué de souplesse , et surtout d'habileté à effacer les traces du travail 1 Si Clément, l'Aristarque, et quelquefois le Zoïle du premier des traducteurs des Géorgiques , n'a point reconnu la réunion de tant de précieuses qualités , on pourrait peut-être trouver la cause de cette cécité de l'esprit dans le caractère de sa poésie si terne, si raide, si tachée; mais cette induction n'a rien de solide. Tel homme juge en artiste qui exécute à peine en ouvrier. Auteur d'une traduction du Tasse condamnée à l'oubli en naissant , Clément excelle dans une partie de son examen du travail de Delille comparé avec le modèle. La raison et le goût sont d'accord avec Clément, quand il accuse le traducteur de brillanter Virgile , de l'habiller parfois à la moderne , et surtout d'altérer ces beautés naïves et simples que le copiste devait respecter comme un trait de Raphaël. Delille est trop de son siècle , et pas assez du siècle d'Auguste; il fait trop souvent ressembler Virgile à Pope et à Voltaire ; voilà deux reproches dont rien ne peut l'absoudre; cependant, malgré les nombreuses et justes critiques accumulées contre lui par Clément, avec la triste diligence d'un censeur morose, et quelquefois avec la sévérité minutieuse d'un pédant , la traduction des Géorgiques restera comme un monument de notre langue ; et le patriarche de Ferney, qui se hâta d'adopter
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l'ouvrage a\ ec l'enthousiasme d'un maître de l'art , a prononcé l'arrêt de la postérité, en disant : « Rem- » pli de la lecture des Géorgiques de M. Delille , je » sens tout le prix de la difficulté si heureusement » surmontée ; et je pense qu'on ne pouvait faire plus «d'honneur à Virgile et à la nation. » Voltaire, dans une lettre du 4 mars 1772, demanda, de la manière la plus honorable , à l'académie un fauteuil pour Delille : une si puissante intercession ne pouvait que favoriser beaucoup le succès du candidat; Delille fut élu , mais , sous le prétexte de sa trop grande jeunesse , Louis XV refusa de confirmer l'élection. Deux ans après, les portes de l'Académie s'ouvrirent enfin pour celui que la voix publique appelait à siéger parmi ses pairs. L'Académie avait admis Saint-Lambert avant Delille ; mais, en dépit de l'autorité du patriarche de Ferney, qui plaçait les Saisons sur le même rang que les Géorgiques ^ il s'en faut de beaucoup que le premier de ces ouvrages puisse soutenir la concurrence du second ; l'un est presque mort sous le poids des éloges , l'autre vit et vivra malgré les blessures de la critique.
La science a ses héros quelquefois plus grands , même par la vertu du courage , que les plus fameux guerriers ; La Condamine était un de ces hommes privilégiés en qui la nature se plaîtà mettre une âme