‹ Œuvres de DelilleChapitre 2 sur 19 · X SUR JACQUES DELILLE · texte numérisé non relu

X SUR JACQUES DELILLE

forte, et supérieure à toutes les craintes , au service d'un génie explorateur. Les courses inouïes, les immenses périls, les travaux merveilleux, les importantes découvertes de l'intrépide voyageur, offraient ime vaste matière au poète qui venait le remplacer; Delille ne s'effraya pas de la tâche qu'il avait à remplir. Son discours plein de substance, composé avec art, écrit avec autant de pureté que d'élégance, riche de couleurs , mais exempt de tout luxe ambitieux , poétique, mais dans une juste mesure, marqué d'ailleurs au coin de la philosophie , et nourri des choses utiles qui occupaient alors l'opinion, obtint un succès universel. La peinture de la vie presque fabuleuse de La Condamine fut surtout d'un effet prodigieux sur l'académie. Elle saisit aussi avec transport l'occasion d'applaudir au panégyrique de Voltaire , panégyrique dicté par la plus vive reconnaissance et l'enthousiasme le plus sincère. Des émotions plus douces attendaient l'assemblée. Louis XVI , à peine âgé de dix-neuf ans , sa jeune compagne , dans tout l'éclat de la beauté , environnée de tous les prestiges, faisaient ensemble l'essai de cette royauté , qui cachait à leurs yeux tant de malheurs sous de rians auspices. Delille, en profitant habilement de l'à-propos, loua les deux époux avec une tendresse d'affection , avec une pudeur et une grâce dignes de servir de modèles, et que relevait

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encore la douce familiarité des plus sages conseils. Jeune encore lui-même, et sans aucune autorité que celle du talent , l'orateur , entraîné , semblait avoir oublié son âge pour parler comme Fénelon au duc de Bourgogne ; mais l'éloquente péroraison du récipiendaire n'en marquait pas moins combien nous étions loin de l'époque où l'impérieux Louis XIV imposait une espèce d'idolâtrie à toutes les paroles.

Le nouvel académicien travaillait en ce moment à la traduction de \ Enéide et au poème des Jardins. Le premier de ces ouvrages, qui suggère à l'esprit l'application de ce vers célèbre de Virgile,

Tantae molis erat romanani condere gentem ',

ne pouvait être qu'un long enfantement du talent, de la patience et du temps; la seconde composition , heureux délassement d'un si grand travail , inspirée pour ainsi dire par la présence de tous les Tivoli modernes , où le poète avait été rêver au bruit des eaux et de la lyre , ne demandait pas les mêmes efforts, et devait paraître plus tôt. La dangereuse idolâtrie des cercles avait trop exalté cet ouvrage , la critique se fit un devoir de le rabaisser et de le déprécier; elle traita Delille comme un abbé

* Tant dut coûter tle peine

Ce long enfantement de la grandeur romaine !

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de cour et un poète de boudoirs , qui prétait sa coquetterie à la nature , et mettait du fard sur le teint d'une vierge. Ces reproches, exagérés par la passion, n'étaient pas sans quelque justesse. Delille, dans la société des femmes à la mode et des beaux esprits, les plus sots juges et les plus perfides adulateurs du monde, quand ils sont réunis, avait contracté quelques uns des défauts du facile, aimable et spirituel Ovide, l'enfant gâté des salons de Rome. Les Jardins de Delille laissent à désirer une meilleure ordonnance , des proportions plus larges ; on y chercherait en vain la magnificence , le souffle puissant et la haute inspiration de Thompson. Mais quelle poésie élégante et svelte! quels progrès de style ! quelle habileté à manier notre langue! quelle harmonie enchanteresse ! combien de beautés d'un ordre supérieur et d'un goût si pur, auxquelles le sévère ami de Racine eût accordé des éloges sans réserve ! Les deux derniers chants des Jardins seront à jamais regardés comme des modèles de poésie descriptive dans notre langue.

Outre son mérite vivement senti par le public, et le charme naturel du sujet, le nouveau poème flattait le goût général du moment pour les jardms anglais ; il secondait une heureuse réforme dans l'art de Le Nôtre; il fit en quelque sorte fureur en France et parmi les étrangers. D'illustres suffrages

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arrivèrent à l'auteur du fond de la Russie et de la Pologne. Dans ce dernier pays, on lui décernait une espèce de culte ; des personnages du plus haut rang, et aussi distingués par l'urbanité des mœurs que par les lumières de l'esprit, placèrent son image dans un bosquet consacré par les bustes de IjUcrèce, de Virgile, de Thompson, et de Gessner.

Si la France ne poussa point jusque là son idolâtrie pour le poète qui l'enchantait au-dedans et l'honorait au -dehors, elle lui prouva du moins sa sympathie par les plus doux et les plus flatteurs témoignages d'attachement et d'admiration. Tout Paris avait adopté le poème des Jardins , et même , après s'en être en quelque sorte rassasié par la lecture, on voulait encore l'entendre dans la bouche du poète qui semblait créer ses beaux vers en les récitant.

Delille, sans l'avoir cherché, se vit aussi dans une espèce de faveur à la cour, qui recevait alors l'exemple de Paris , au lieu de lui donner le ton comme au temps de Louis XIV. Le comte d'Artois l'appelait son poète, l'honorait de ses bienfaits' et d'une estime particulière. Marie-xAntoinette, qu'il avait célébrée en des vers pleins de noblesse et de

' Le prince lui avait donné l'abbaye de Saint-Sèverin , bénéfice simple qui n'exigeait pas rengagement dans les ordres sacrés.

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charme, laccueillait avec une bouté gracieuse et caressante. Les ministres le recherchaient à l'envi, mais personne ne songeait à l'enchaîner.

Platon définit le poète un être sacré , léger et volage : voilà Delille tel qu'on l'adorait dans les cercles les plus brillans de la capitale. Récitait-il avec sa magie accoutumée un épisode du poème de Y Imagination ; empruntait-il le secours de la déclamation passionnée pour répéter le songe d'Hector, ou la mort de Priam, si profondément empreints du caractère de la tragédie; il semblait grandir, comme la sibylle de Cumes, aux yeux de ceux qui iecoutaient avec ravissement; et tout-à-coup, quelle métamorphose I on ne vovait bientôt devant soi que le plus aimable, le plus spirituel des hommes, avec une jeunesse de cœur, une gaieté naïve, une mobilité d'imamnation , et une fantaisie d'artiste dont tout le monde raffolait. On ne pouvait se lasser de le voir, on se le disputait, on se l'arrachait en quelque sorte ; et lui, sans résistance, sans volonté, avait l'air de céder comme un enfant plein de grâce. Toutefois ne crovez pas que cet enfant se laissât enchaîner même par ses promesses; il les oubliait souvent; plus souvent encore, il obéissait à l'irapulsioiidu moment. On l'attendait chez telle grande dame, il avait bien résolu de se rendre à l'invitation ; mais sur la route une espèce de fatalité im-

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prévue lui montrait une maison qui souriait à son caprice; il entrait, certain d'être accueilli comme un envoyé de quelque bon génie. Par luie conséquence naturelle de son caractère et de la facilité de son humeur, ceux qui avaient attendu en vain le déserteur de leur grand dîner ne lui gardaient point de rancune ; tout était oublié à la première vue, et on l'accablait de caresses, en essayant de lui dresser quelque piège innocent où l'on put espérer de l'arrêter. Mais ce Protée , si flexible , avait de la dignité dans le cœur; il se respectait lui-même pour être respecté des autres, et pauvre il avait su refuser ce que sa fière délicatesse ne croyait pas permis de recevoir. Madame Geoffrin , dont la maison était alors le rendez-vous d'une société d'élite dans laquelle Delille avait puisé les premières leçons de politesse et d'amabilité, ne put jamais lui faire accepter des secours offerts même sous les inspirations de cette pudeur que La Fontaine a célébrée dans la fable des deux Amis.

Avec sa facilité et son abandon , Delille n'était pas toujours à l'abri des séductions d'une rencontre du moment , et parfois de grandes dames l'enlevaient en quelque sorte d'assaut pour le conduire à leur campagne , à l'insu de tout le monde. On ouvrait la voiture, il montait, et voilà le papillon du Parnasse

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envolé. Où est M. Delille? Qu'est devenu M. Delille ? disait-on dans tout Paris. Mais quelle bonne fortune pour la société à laquelle une maîtresse de maison avait eu l'aimable complaisance de préparer une telle surprise !

On assure que le départ de Delille pour Constantinople fut à peu près aussi un enlèvement. Le poète ne se vit point chargé de fers comme le Protée des GéoTgiques , mais il se trouva , presque sans le savoir, sur le navire qui emportait notre ambassadeur à travers la Méditerranée. Gardons- nous bien de faire à M. de Choiseul-Gouftier un reproche de cette espèce de violence de l'amitié , nous lui devons les plus belles inspirations du poème de \ Imagination. Dans le cours du voyage, Delille obtint de relâcher au rivage d'Athènes. Il eut le bonheur de voir de près, de toucher de ses mains les monumens de la cité de Minerve. Ce ne fut pas , comme on le devine bien , sans des transports de joie, sans des larmes de bonheur et des cris d'admiration. Une lettre célèbre qu'il écrivit alors à Paris ' atteste le respect religieux avec lequel ses pieds foulaient la terre sacrée des arts et de la liberté. Malheureusement le poète, déjà menacé de devenir aveugle, comme Homère, ne put pas jouir des magnifiques aspects , des sites variés et pittoresques , des brillans horizons , des

' Celte lettre était adressée à madame Devaisnes.

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loinlains de la mer, et de tous les enchantemens que lui auraient présentés les différentes îles du riant Archipel qui comprend Délos , Naxos , et tant d'autres cités dont les noms heureux semblent nés pour les vers, suivant la remarque de Boileau.

De retour de sa chère et affligeante Athènes, Delille passa l'hiver à Constantinople , et presque tout l'été suivant dans une délicieuse campagne, vis-à-vis l'embouchure de la mer Noire. C'est dans le plus beau lieu du monde, en face des superbes prairies de l'Asie , qu'il consacrait presque toutes les matinées à son poème sur Y Imagination , empreint de tant d'immortels souvenirs.

Avant son départ de Paris , lorsqu'il était à l'apogée de sa fortune, Delille, appelé par le respectable et savant Le Beau à la chaire de poésie latine du Collège de France, attirait un cercle choisi d'amis des lettres , chaque jour plus empressés de l'entendre. Ses leçons n'étaient pas profondément méditées • elles n'annonçaient pas un homme habitué à creuser un sujet; mais elles se distinguaient par une élocution facile et brillante , par une admiration judicieuse pour les modèles, par la connaissance des secrets de l'art d'écrire en vers , par un rare talent de lecture ou de déclamation. Quand Delille n'avait pas trop veillé avec les muses, quand il arrivait la tète reposée, l'imagination libre et fraî-

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che, le démon de la poésie lui envoyait des inspirations inattendues , qui excitaient de véritables ravissemens dans son auditoire. De retour à Paris, le poète reprit avec le même succès le cours d'un enseignement conforme à ses penchans les plus chers , et qui ne peut qu'accroître les ressources d'un écrivain. En effet, toujours en commerce avec les grands modèles, on se pénètre en quelque sorte de leur nature , et on leur fait, sans le savoir, des larcins destinés à devenir des créations.

Delille, comme tous les hommes distingués du temps, appartenait à l'école philosophique; il était imbu de toutes les idées du siècle pour l'amélioration progressive de l'état social ; il voulait la réforme des abus et la création de meilleures lois ; mais il tenait par trop d'affections et de liens au régime existant, pour que la révolution de 1 7S9 lui inspirât de l'enthousiasme. Il la vit avec douleur pour ses amis , avec inquiétude pour la France , avec effroi pour la royauté. Privé d'abord de ses bénéfices, et bientôt après de toute sa fortune, ce double malheur le trouva plein de résignation , et ne put altérer la tranquillité de son âme. On lit dans la belle notice d'un littérateur plein de goût et fidèle à la mémoire de notre poète ' , que Delille , arrêté sous la

* M. Amar, l'un des professeurs les plus distingues de l'an-

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terreur , dut son salut à un compagnon maçon qui voulait conserver au moins quelques poètes pour chanter nos victoires. Ce fait se rapporte avec plusieurs autres de même nature, et qui sont historiques. Les hommes les plus révolutionnaires de l'époque avaient du penchant pour le traducteur des Géorgiques ; ils veillaient sur lui avec une sollicitude inquiète; ils le défendirent constamment avec adresse et courage dans la section du Panthéon et ailleurs. Le fameux procureur de la Commune, Chaumette, lui donna un jour, dans la rue Saint-Jacques, avec le ton du plus vif intérêt, un avis utile et touchant '. Delille avait-il obtenu ou mendié cette protection par quelque lâche condescendance ? Non , sans doute; mais sa gloire était tout innocente, son caractère inoffensif, son esprit plein de séduction ; il n'avait jamais blessé personne ; on ne le craignait pas, et on l'aimait à la première vue ; voilà l'explication de l'énigme : ajoutons que des souvenirs de collège le défendaient encore à son insu jusque dans les comités de gouvernement , dont tels membres se

cienne université, maintenant l'un des conservateurs de la bibliothèque Mazarine.

' Delille étant coiffé comme un abbé, fut accosté dans la rue Saint-Jacques ps^un inconnu qui lui dit : ?.Ionsieur Delille, supprimez ce rond-Ia; par le temps qui court, cela pourrait vous compromettre. Celui qui vous donne ce conseil est Chaumette, le procureur de la Commune.

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