‹ Œuvres de DelilleChapitre 18 sur 19 · livre: il le représente comme une plante flexible et tortueuse · texte numérisé non relu

livre: il le représente comme une plante flexible et tortueuse

Flexi tacuissem viinen acantlii.

Dans la quatrième églogue , il en parle comme d'une plante très agréable.

Mixtaque rident! colocasia fvindet acantlio.

On a supposé, peut-être avec assez de raison , qu'il y avait deux sortes d'acanthe, dont l'une est une plante d'Egypte, et l'autre une plante à laquelle ont rapport les passages que j'ai cités. L'arbre est décrit par Théophraste. Selon lui , il est nommé acanthes , parce qu'à l'exception de sa tige, il est tout hérissé d'épines; sa fleur est belle et employée par les médecins ; il donne une espèce de gomme. D'après la description qu'en fait Théophraste, il semble que c'est l'acacia d'Egjpte, d'où l'on tire ce qu'on appelle la gomme arabique. Le suc qu'on exprime des siliques de l'acacia avant qu'elles soient mûres, s'emploie maintenant au Caire. Prosper Alpin, qui a recueilli lui-même la gomme de cet arbre , assure qu'il est le seul dans l'Arabie et dans l'Egypte qui en produise. Je parlerai de l'autre espèce d'acanthe dans les notes du quatrième li\re.

•^o Le baume , heureux Jourdain , parfume tes rivages.

Pline dit que le baume est un arbuste qui ne croît que dans la Judée, et qui ne se trouvait autrefois que dans les jardins du roi. Vespasien et Titus firent voir à Rome cet arbuste dans la cérémonie de leur triomphe , après avoir terminé la guerre contre les Juifs. Les Juifs, ajoute-t-il, traitèrent cette plante comme eux-mêmes, en s'efforçant de la détruire, afin que les Romains ne pussent s'en rendre les maîtres; les Romains en prirent la défense, et l'on combattit pour un arbuste.

Il ressemble plus à la vigne qu'au myrte. On le coupe avec le verre ou des couteaux de pierre ou d'os : on appelle opobahamum la liqueur qui coule delà plaie, etc. Josèphedit que cette plante avait été apportée d'Egypte en Judée , et qu'elle fut donnée à Salomon par une reine d'Egypte et dEtliiopie. ^Dfsfotaines.i

■'» Et rtnde au bord des mers voit monter ses forêts...

Il y a dans le texte : extremi sinus orbis ; c'est le golfe du Gange : c'était l'extrémité du monde connu. On peut lire dans Quinte-Curcc, livre IX, la description des forêts dont parle ici ^ irgile. Pline a mis

en prose ces vers de Virgile : Arbores quidem tantœ proccritatis traduntur, ut sagittis superari nequeant.

5» Vois les arbres du Mède et son orange amère...

L'arbre que décrit Virgile n'est autre chose que le citronnier; les Grecs l'appelaient medicutn, et les Latins citrium. Virgile en parle comme d'un contre-poison efficace ; Athénée , qui lui attribue le même effet, en cite un exemple remarquable. Un gouverneur d'Egypte avait condamné deux malfaiteurs à mourir de la morsure des serpens; comme on les conduisait au lieu du supplice, une personne , touchée de leur sort, leur donna à manger un citron, qui les prései'va du venin des serpens. Le gouverneur, surpris, demanda ce qu'ils avaient mangé ou bu ce jour-là; on lui répondit qu'ils n'avaient mangé que du citron. Il ordonna que le jour suivant on en donnerait à l'un des deux seulement : celui-là fut sauvé une seconde fois , et Tauti-e périt sur-le-champ. Cette histoire a bien l'air d'un conte. Virgile attribue au fruit de cet arbre un goût désagréable : il peut avoir été amélioré par la culture.

îî Mais l'Inde et ses forêts, et leur riche trésor...

Rien de plus naturellement amené que cet éloge de l'Italie : on peut le comparer avec celui de l'Italie moderne par Addison, dans une épître à mylord Halifax. Ce morceau de poésie me paraît digne de Virgile lui-même.

54 Colcbos, pour labourer tes vallons fabuleux...

Virgile veut dire que l'Italie n'est point riche en fictions, comme quelques pays vantés par les Grecs , mais qu'elle possède des biens réels , du blé, du vin , des oliviers, etc. Ces vers font allusion à ces taureaux de la Colchide dont les naseaux jetaient des flammes. Jason les dompta , les attela , et sema les dents du dragon qui gardait la toison d'or : elles devinrent pour lui autant de soldats. Virgile, comme on aura souvent lieu de l'observer, tourne volontiers en ridicule les fictions des Grecs; tel est ce vers dans le premier livrer

Quamvis Elysios miretur Graecia campes;

celui-ci dans le second :

Atque habitae Graiis oracula quercus ;

ceux-ci au commencement du troisième :

Qiiis aut Eurysthea dnrum, Aut illandati nescit Bnsiridis aras ?

et une foule d'autres , où il semble que ce grand poète s'indignait de la supériorité quon avait jusqu'alors accordée aux Grecs sur les Romains. Personne n'a plus que lui fait pencher la balance.

35 Deox fois nos fruits sont mûrs , deux fois nos brebis pleines.

On regarde communément ces vers comme une exagéi-ation ; cependant Varron et Pline parlent d'un pommier qui , dans un canton de l'Italie , près de Coscenoe en Calabre, portait des fruits deux fois l'année. Un commentateur anglais que j'ai déjà cité dit qu'on lui a parlé en Italie d'une vigne près d'Ischia qui donnait du raisin trois fois par an, et qui, par cette raison , s'appelle ui>a di tre volte l'anno. Il v a des grappes qui mûrissent au mois d'août, d'autres au mois d'octobre, d'autres enfin au mois de décembre ou de janvier; ce qui répond à ce passage de Pline : Vîtes quidem et triferœ sunt , quas oh idinsanas vocant, quoniam in iisaliœ inaturescunt , aliœ tureescunt , aliœ Jl or eut. Ils ont aussi des figuiers qui donnent des fruits deux fois l'année, i" au mois d'août et de septembre, 2" au mois de mai ; cette dernière récolte est appelée poui' cette raison , fico di pascha. Près de INaples il y a un endroit fameux par ses figuiers où l'on couvre de paillassons les petites figues qui n'ont point mûri en automne; elles passent ainsi l'hiver, et mûrissent au printemps. Eu voilà assez pour justifier Virgile sur cet article.

36 Mais ce sol ne nourrit ni le tigre inliumain, Ni le poison qm trompe une imprudente main.

Aucun traducteur n'a fait entendre le véritable sens de ces vers , faute d'avoir pris garde au mot at. Virgile veut dire que le climat d'Italie renferme tous les avantages des pays chauds sans en avoir les inconvéniens. Ainsi , dit-il , nos arbres et nos troupeaux portent deux fois ; mais 'malgré la chalein- du climat 1 on n'y trouve ni poisons , ni serpens monstrueux , etc. La suppression du seul mot mais défigure entièrement ce morceau , et ce qui forme dans Virgile un rapprochement ingénieux n'offre chez les traducteurs que des idées décousues. Au reste, ce n'est pas dans ce seul endroit qu'ils ont commis cette sorte d'infidélité : partout ils passent les mots qui font liaison. II est plaisant, après cela, de voir l'abbé Desfontaines con-

venir de bonne foi que les Géorgiques sont écrites sans méthode.

57 Nul lion n'y rugit, et jamais sur l'arèue

Une hydre épouvantable à longs plis ne s'y traîne.

Virgile ne dit pas qu'il n'y ait point de serpent en Italie, mais seidement qu'on n'y en trouve point de monstrueux.

5' Vois ces forts suspendus sur ces rochers sauvages.

Il y a encore en Italie une multitude de villes situées sur des rochers : dans la route de Rome à Naples on en voit quatre d'un seul coup d'œil.

'a La mer de deux côtés nous présente son sein.

L'Italie est entre deux mers : la mer Adriatique au septentrion , qu'on appelle aujourd'hui le golfe de Venise , et la mer Tyrrhénienne au midi. Ces deux mers s'appelaient mare superum et mare inferum. ( Desfontaines.)

40 Ici le Lare étend son enceinte profonde. ' '

Le Lare est un grand lac au pied des Alpes dans le Milanais ; on le nomme aujourd'hui lago cli Compo. Le Bénac est un autre grand lac dans le Véronais ; on l'appelle lago di Garda. Pour ce qui regarde les lacs Lucrin et Averne, les historiens nous fournissent l'explication de ce passage. Dion dit : Cumes est une ville de la Campanie, où, entre Misène et Pouzzol, est une place de la figure d'un demi-cercle , presque environnée de monticules stériles. On y compte trois petites baies : la premicic, qui s'avance le plus dans la mer, est moins éloignée des villes; la seconde, appelée Lucnn , est près de la première ; la troisième , qui entre davantage dans les terres , semble être un lac , et s'appelle averne. La première de ces baies se nomme la haie Tyrrhénienne. Entre la première et la troisième, Agrippa resserra le Lucrin; il n'y laissa qu'un peu d'eau, et en fit un port commode. Le golfe Lucrin , dit Strabon , est séparé de la mer par une digue longue de huit stades, et seulement assez large pour qu'un chariot puisse rouler dessus. Comme l'eau passait souvent par-dessus la digue, Agrippa la fit rétablir, et ménagea une entrée pour les petits vaisseaux. Le golfe d'Averne est renfermé dans celui de Lucrin. Suétone dit aussi : Portuii Juhuni apud Baias , immisso in Lucrinum et Avernum mari (Agrippa) effecit. Les trois golfes servirent à former le port Julius. De l'un on

entrait dans l'autie; le golfe Tyrrhénien était le plus avancé dans la mer; le Lucrin était séparé du Tyrrhénien par une digue ouverte au milieu pour donner passage aux vaisseaux; puis le golfe ou lac Averne plus avancé dans les terres, et qui recevait l'eau des deux autres golfes. Ce port fut construit l'an de Rome 717, dans le temps du triumvirat.

41 Toi surtout , toi César, qui sur des bords lointains Soumets l'Inde tremblante à l'aigle des Romains,

Il me semble que Virgile ne veut point parler ici des drapeaux que les Parthes renvoyèrent à Auguste , comme le prétend l'abbé Desfontaines : aucun des mots du texte ne favorise cette interprétation forcée. Je crois plus volontiers que le poète parle ici de quelque avantage remporté sur Cléopàtre et les Egyptiens avant la bataille d'Actium. Le mot Indwn ne fait rien contre cette explication. Plusieurs auteurs, et A irgile lui-même, ont souvent employé ce mot Indi pour tous les peuples qui habitaient les pays chauds et qui étaient au-delà de la mer Méditerranée.

4a Terre féconde en fruits , en conquérans fertile ,

Salut !

Tai cru qu'on me pardonnerait cette dernière expression, plus vive que ces mots : Je te salue. On peut comparer avec ce bel éloge de l'Italie celui que Pline en fait à la fin de son Histoire naturelle.

45 Le Toscan, sous ses doigts, fait résonner l'ivoire.

C'était ordinairement des Toscans qui jouaient de la flûte dans les sacriGces. Ils étaient fameux pour leur gloutonnerie; ce qui a fait dire à \ir^i\e, pinguis Tyrrhenus , comme Catulle avait dit, obesus Etruscus. Une fois ils quittèrent Rome, parce que, je ne sais en quelle circonstance , on les empêcha de satisfaire leur amour pour la bonne chère. Ils ne consentirent à leur retour que sous la condition qu'on leur permettrait de manger dans les sacrifices. A la villa Justiniani on voit un bas-relief où ils sont représentés avec l'embonpoint que A irgile leur attribue ici. Etait-ce en leur qualité de Toscans qu'ils étaient ivrognes et gloutons, ou en leur qualité de musiciens ? je l'ignore.

<^ Va dans ces prés ravis à ma chère Mantoue...

Ces vers ont rapport au sujet de la première églogue. Dans la

tlisUibutiou qu'Auguste fit du territoire de Mantoue aux soldats vétérans, Virgile perdit son patrimoine, qui lui fut rendu par la protection de Mécène. Les vers de Virgile en cet endroit sont pleins de la plus touchante sensibilité et de la plus aimable poésie. Je ne crois pas prêter des beautés à Virgile en faisant remarquer la marche et le ton de la douleur dans ce vers composé de spondées :

Et qiialem infelix amisit Mantua canipuin.

<5 Mais fuis ce mont pierreux , dont le maigre terrain Offre à peine à l'abeille un Immble romarin.

Il y a dans le texte :

Vix humiles apibus casias roremque ministrat.

On a , je crois , mal entendu ce mot casia. II y en avait de deux sortes : l'une était un arbrisseau aromatique que Virgile désigne probablement dans ce vers :

Nec casia liquidi corrumpitur usus olivi :

l'autre était une herbe commune en Italie, et c'est sans doute cette seconde espèce que désigne ici Virgile, puisqu'il en parle comme d'une plante vulgaire. Il ne faut pas s'étonner que Virgile emploie pour deux choses différentes la même dénomination. Nous avons déjà vu que les mots lotos et acanthe désignent chacun un arbre et une plante en même temps. M. Martyn , botaniste anglais , croit que la plante appelée casia , qu'il faut distinguer Ajà l'arbrisseau , est le cnorum des Grecs , ou le thymelea de Pline , qui porte le gianurn cnidium. Le romarin était appelé ainsi, i° parce qu'il servait d'aspersoir, comme l'hysope dans l'Ecriture sainte; 2° parce qu'il croit dans les pays maritimes.

<5 Pour ce terrain poreux, où l'air trouve un passage,...

Ces vers peignent très fidèlement le territoire de la Campanie, qui pendant une partie du jour est toujours couvert d'un léger brouillard. Quoiqu'il y ait à peine une source dans tout cet espace de pays, cependant le sol est toujours frais; aussi est-il de la plus grande fertilité. M. Holdsworth assure que dans le voyage qu'il y a fait il s'est couvent rappelé ces vers de Virgile.

^7 Telles on aime à voir ces campagnes fécondes. Que le Claiu trop souvent engloutit sous ses ondes ;

2iS NOTES

Tels les champs du Vésnve , et ces heureux vallons Dont la riche Capone admire les moissons.

Capoue était la capitale de la Campanie. On sait que le mont Vésuve est un ^olcan de la même province. Le Clain est un fleuve très sujet à se déborder, et qui inonda souvent la ville d'Acerres bâtie sur ses bords. Cluvérius nous apprend que de son temps ce fleuve se débordait encore fréquemment, et qu'on avait creusé des canaux pour recevoir ses eaux et les conduire par un chemin plus court à la mer, entre l'ancienne embouchure de ce fleuve et le Vulturne.

48 Le pin', le lierre noir, les ifs contagieux...

Les baies de notre lierre commun sont noires quand elles sont mûres, ainsi il est probable que c'est de cette espèce qu'il est ici question. Virgile fait mention ailleurs d'un lierre blanc, ainsi que Théophraste et Pline, mais nous ne connaissons aucune plante de cette nature. A l'égard de l'if, son fruit passait chez les anciens pour être un poison. Jules-César nous apprend qu'un certain Cativulcus s'empoisonna lui-même avec ce fruit. On croyait ses feuilles mêmes funestes aux chevaux, et les Anglais en sont encore persuadés. Plusieurs personnes m'ont assuré avoir mangé de son fruit impunément; mais cette différence peut venir du climat. Dioscoride prétend que l'if n'est point dangereux partout , mais que son fruit est mortel en Italie. Peut-être y en a-t-il de différentes espèces. En effet, on parle d'une sorte d'if cultivée dans les jardins de Pise , plus touffue que l'if ordinaire, portant des feuilles semblables à celles du sapin, et répandant une odeur si empestée, que, quand on la taille, les jardiniers n'y peuvent travailler une demi-heure de suite.

<9 Qu'ils soient distribués en espaces égaux.

Larue et quelques autres commentateurs ont cru que Virgile exigeait ici qu'on plantât en quinconce ; je croirais plus volontiers qu'il parle de planter en carré. Le quinconce tire son nom du chiffre romain V. Trois arbres plantés en cette forme sont appelés le quinconce simple ; le quinconce double , c'est le chiffre \ doublé qui forme un X , étant composé de quatre arbres qui composent un carré avec un cinquième au centre : or il est clair que, puisque Virgile compare la disposition d'un plant à celle d'une armée, il ne parle que de la forme carrée. Je remarquerai en passant que cette

comparaison, la seule qui se trouve dans ce livre, est également juste et ingénieuse. Je me garderai bien cependant de croire , comme je ne sais quel commentateur, que Virgile ait voulu, par l'éclat des armes , désigner celui des raisins : c'est vouloir prêter de l'esprit à Virgile bien gratuitement.

5o De son front touche aux cieux , de ses pieds aux enfers.

Ces images ont été répétées mille fois depuis Virgile , et sont devenues triviales, quoique sublimes, comme l'Aurore aux doigts de rose , et une foule d'autres. Cependant je ne puis m' empêcher de citer ces deux beaux vers, où cette image est rajeunie :

Qui touchant de leur cime à la voûte du monde , Plongent dans les enfers leur racine profonde. (

5ï N'attends rien d'une vigne exposée au couchant.

Columelle, en parlant de l'aspect qu'on doit donner aux vignobles, dit que les anciens étaient font partagés là-dessus. Pour lui, il veut que dans les lieux froids on les expose au midi; dans les lieux chauds, à l'orient.

^' Que le vil coudrier n'affame point ton plant.

Les racines du coudrier sont gourmandes, et dérobent à la vigne sa nourriture ; c'est pour cela qu'on faisait de son bois des broches pour rôtir les entrailles des victimes consacrées à Bacchus : c'était immoler à ce dieu un double ennemi.

5î Fais choix, pour le former, de la branche nouvelle Qui reçoit de plus près la sève maternelle.

Columelle insiste long-temps sur ce précepte. M. Miller, fameux agriculteur, ne veut pas non plus qu'on choisisse la partie supérieure des rejetons. Etant plus spongieuse et plus tendre, elle reçoit, dit-il, plus facilement l'humidité, et quoiqu'elle prenne plus vite et pousse beaucoup plus de bois, elle n'est jamais si fertile que la partie inférieure , dont la substance est plus compacte et plus ferme. Virgile en donne une autre raison, c'est que la partie inférieure a plus d'analogie avec la terre : tantus amor terrœ.

5 4 Surtout que de tes plants l'olivier soit chassé.

Il parait par ce passage qu'on plantait quelquefois les oliviers sauvages dans les vignes pour leur servir d'appui; Virgile les pro-

scrit comme sujets aux incendies. La description qu'il en fait est pleine de force et d'élégance , et vient à propos délasser le lecteur de cette longue suite de préceptes.

^' L'ennemi des serpens , vient après les frimas ,. ..

Il y a dans le texte :

Candida venit avis , longis invisa colubris.

Pline nous apprend que dans la Thessalie c'était un crime capital de tuer une cigogne, parce qu'on avait besoin de cet oiseau pour détruire les serpens.

56 Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux.

Cette grande et magnifique idée du mariage de l'air a%ec la terre semble empruntée de ces deux vers de Lucrèce :

Perennt imbres, nbi eos pater AEther In greminm matris Terrai prœcipitavit.

'7 Que récaille poreuse , enfouie avec eux,..-

Ceci est encore pratiqué près de Trani dans la Fouille, où l'on fait d'excellent vin muscat.

5 8 Et , sans rompre les lignes ,

Que le soc se promène au travers de tes vignes.

Les anciens labouraient souvent les vignes, et cet usage subsiste encore dans quelques provinces ; mais alors on écarte davantage les rangs.

59 Quand ses premiers bourgeons s'empresseront d'éclore.

Il s'agit ici des jeunes vignes, que Virgile défend de tailler avant qu'elles aient pris leur force. Columelle n'est point de l'avis de Virgile dans cet endroit seulement; car, dans presque fout ce livre, il l'a suivi si exactement, qu'on prendrait le prosateur pour le commentateur du poète.

60 Un bouc était le prix de ces grossiers acteurs...

II y a dans le texte, veteres ineunt proscenia ludi. Le proscenium était un endroit qui allait d'une aile du théâtre à l'autre, entre l'orchestre et la scène; il était plus bas que la scène , et plus élevé que rorchestre : c'était là que déclamaient les actetirs. Boileau , d'après Horace , attribue l'origine de ces pièces dramatiques

à ces jeux grossiers qu'on célébrait en l'honneur du dieu des vendanges.

La tragédie , informe et grossière en naissant , N'était qu'un simple chœur, où chacun, en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges , S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges. Là, le vin et la joie éveillant les esprits. Du plus habile chantre un bouc était le prix. Thespis fut le premier qui , barbouillé de lie , Promena par les bourgs cette heureuse folie : Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau, Amusa les passans d'un spectacle nouveau.

C'est encore l'usage en Italie, parmi le peuple, de porter la vendange dans un chariot , de se barbouiller le visage , et d'agacer les passans par des plaisanteries grossières.

61 Sur des outres glissans bondissaient dans les prés.

Ces outres étaient des peaux de bouc enflées de vent, et frottées d'huile pour les rendre glissantes. Il fallait sauter dessus avec une seule jambe. Les maladroits qui tombaient faisaient pousser aux spectateurs des grands éclats de rire.

"" Et de l'objet sacré de leurs bruyans hommages Suspendent à des pins les mobiles images.

Quelques commentateurs ont cru que le mot o.yciY/a signifiait des escarpolettes. C'étaient de petites têtes df Bacchus, que les vignerons suspendaient à des arbres, persuadés que dans tous les endroits vers lesquels se serait tournée cette image , les vignes deviendraient fécondes. M. Holdsworth dit avoir vu le dieu de la vendange ainsi représenté sur une pierre antique de la collection du grand-duc à Florence.

fiî Le soleil tous les ans recommence son cours : Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours.

On représentait l'année par un serpent roulé en cercle , avec sa queue dans sa bouche.

^■i Ne désire donc point un enclos spacieux : Le plus riche est celui qui cultive le mieux.

Columelle a dit à propos de cette maxime : prœclaram nostri poetœ sententiam ! et il ajoute immédiatement après: nec dubium,

quin minus reddat laxus ager non recte cultus , quam angustus,

eximie.

65 L'olivier, par la terre une fais adopté,

De ces péniLlcs soins n'attend pas sa beauté.

Quoique Virgile nous assure qu'on ne cultive point l'olivier, les Provençaux l'élaguent de temps en temps. C'est par comparaison avec la vigne que notre poète prétend que l'olivier nedemande aucun soin. Columelle dit aussi que c'est de tous les arbres celui qui en exige le moins; que, lors même qu'on le néglige, il ne dégénère pas comme la vigne ; qu'il ne cesse de porter toujours quelques fruits, et que la plus légère culture lui rend sa première fécondité.

fis Pour nos jeunes chevreaux les aliziers fleurissent.

Il y a dans le texte , tondentur cytisi. On est partagé sur la nature de l'arbre que Virgile appelle cjtisus. Un excellent botaniste anglais croit, daprès tout ce qu'en ont ditThéophraste et Pline, que c'est le cytisus Maranthœ.

67 J'aime des sombres buis le lugubre coup d'oeil. Et de ces noirs sapins le vénérable deuil.

Il y a dans le texte, undantem buxo Cytorum Naryciœque picis lucos. On est partagé sur la situation du mont Cytorus. Si l'on en croit Strabon, il est dans la Paphlagonie. Naryce était une ville des Locriens.

6' Pour former nos lambris leurs arbres sont utiles.

Il y a dans letenie, doinibus cedrosque , cupressosque. Vitruve prétend qu'au défaut de sapin et d'abiès, on peut se servir de cyprès, de peupliers, etc.; ce (jui semblerait indiquer que Vitruve ne regardait pas le cyprès comme le meilleur bois de construction : mais M. Perrault, dans son édition de Vitruve, remarque « que le cy- » près est , sans comparaison , meilleur que l'abiès et le sapin ; Théo- » phraste en parle comme du plus durable et du moins sujet aux » vers et à la pourriture, étant celui dont on trouve les plus an- >' ciens édifices avoir été bâtis. '>

^9 Ali! loin des fiers combats, loin d'un luxe imposteur, Heureux l'homme des champs , s'il connaît sou bonheur !

J'ai exprimé ce que Virgile a sous-entendu: il venait de peindre des combats, nés au milieu des festins et de la débauche; il passe à

l'éloge du bonheur dont jouissent les laboureurs dans leur paisible médiocrité.

70 Sous les lambris pompeux de ses toits magnifiques...

Virgile dit : varias pulchra testudine postes . Les Romains ornaient leurs portes d'écaillés de tortues , qu'ils incrustaient encore de pierres précieuses. Varias peut signifier que ces orneraens étaient placés de distance en distance.

7 > Des grottes, des étangs, une claire fontaine.. .

J'ai tâché dans ma traduction d'imiter la différence de ton que Virgile a mise entre ce morceau et celui qni précède. En peignant les efforts du luxe et la magnificence des grands , ses vers sont travaillés , soutenus et pompeux.

Si non ingentem foribus domus alta superbis "■ \ Mane salutantum totis vomit sedibus undam...

Ici, pour mieux peindre la douce aisance dont jouissent les habitans de la campagne , ses vers sont simples et faciles :

At latis otia fundis , Speluncae, vivique lacus: at frigida Tempe, Mugitusque boum, moUesque sub arbore somni. Non absunt , etc.

On ne peut trop le redire , c'est le talent de peindre par les sons qui caractérise Virgile et les grands poètes.

72 O vous, à qui j'offris mes premiers sacrifices , Muses, soyez toujours mes plus chères délices!

Le premier vœu de Virgile était d'être grand philosophe, et de percer les secrets de la nature ; le second , de vivre en paix dans un asile champéti-e. Tout ce morceau est plein de sentiment , de poésie et de mouvement. Cette dernière qualité, qu'on admire si souvent dans la poésie de Virgile , est aussi rare que précieuse. Quelle différence entre une froide description du bonheur qu'on goûte à la campagne, et ces tours, ces expressions enflammées :

O ubi campi Sperchiusque , et virginibus baccbata Lacsenis Taygeta! o qui me gelidis in vallibus Hasmi Sistat , et ingenti ramorum protegat umbra !

Il faut remarquer ici que les Romains, qui vivaient dans un pays

chaud , se faisaient une peinture délicieuse des pays où la chaleur est plus modérée; au contraire, un habitant de la Zemble soupirerait après des climats moins froids.

7î Comment de nos soleils l'inégale clarté S'abrège dans l'iiiver, se prolonge en été.

Voilà deux vers qui prouvent combien les anciens étaient peu avancés en astronomie: cette question ne serait guère digne aujourd'hui de nos grands physiciens. Comme ces deux vers finissent la tirade dans Virgile , j'ai cru devoir en ajouter deux qui la terminassent d'une manière plus pompeuse , mais dont le sens est dans ces mots de Virgile , cœlique vlas et sidéra monstrent.

7 4 Henreux le sage , instruit des lois de la nature,.-

Il est clair que c'est de Lucrèce que veut parler ici Virgile. Ces vers expriment l'objet que ce poète s'était proposé. Il oppose à celui qui sonde les secrets de la nature celui qui sait jouir de ses richesses. Il semble que ceci est une comparaison indirecte entre le poème de Lucrèce, sur la Nature des choses , et celui de Virgile sur la culture de la terre.

75 L'intérêt, dont la voix fait taire le sang même.

Virgile écrivait ses Géorgiques dans le temps que Phraate et Tiridate se disputaient le trône de Perse ; et c'est à quoi sans doute ce vers fait allusion.

'^ Son coeur n'est attristé de pitié ni d'envie.

Il me semble qu'aucun commentateur ni traducteur n'a compris le vrai sens de ce passage. Ils ont prétendu que Virgile faisait ici du laboureur un stoïcien insensible à toutes les passions. Il ne s'agit plus ici du philosophe, mais d'un habitant paisible des champs : on ne voit point à la campagne, comme dans les villes, les extrêmes de l'opulence et de la pauvreté ; on n'y voit point l'appareil fastueux du luxe contraster avec les lambeaux de la misère : l'égalité y règne. Ainsi cette exemption d'envie et de pitié , que le philosophe ne doit qu'aux effoits d'une raison cultivée, le labourciu- ladoit à sa situation même, qui recule de ses yeux ce qui peut faire plaindre ou envier le sort d'autrui.

'l'i Pour dormir sur la pourpre et pour boire dans l'or.

11 y a dans le texte , ut gemma bibat. Les anciens se faisaient une

gloire de couvrir leurs tables de vases de pierres précieuses ; et les coupes d'agate , de jaspe, etc., que l'on conserve dans les cabinets et les trésors publics, servaient probablement aux princes et aux personnes riches : telle est la coupe de saphir que l'on conserve dans l'église de Saint- Jean à Monza, près de Milan. Elle fut laissée par Theudelinde , reine des Lombards , qui bâtit et dota cette église. Dans le trésor de Saint-Denis il y a une large coupe d'agate orientale avec des bas-reliefs représentant un sacrifice. Pline, dans son Histoire naturelle, rapporte que Pétrone, quelques momens avant sa mort, fit briser une coupe d'un très grand prix, de peur qu'elle ne tombât entre les mains de Néron. Sarrano ostro, dans le même vers, signifie la pourpre de Tyr ; cette ville étai.t nommée anciennement Sara.

7* Les bois donnent leurs fruits... ,

Il paraît, par ce passage et par plusieurs autres, que les anciens recueillaient les baies de certains arbres pour former des espèces de confitures ou pour en exprimer des liqueurs.

Plusieurs poètes ont fait l'éloge de la vie champêtre: Lucrèce dans le premier lin-e de son poème; Vanière dans son Prœdiurn rusticum; AngePolitien dans le poème intitulé Rusticus : aucimdeces morceaux ne nie parait approcher de celui de Virgile.

« Jeune Paies, et toi, divin berger d'Admète.

Paies est la déesse des bergers ; les Romains avaient institué en son honneur des fêtes appelées de ce nom PaliUa. On lui offrait du lait , sorte d'offrande analogue au genre de richesse de ses adorateurs.

Le berger d'Admète est Apollon , qui gai'da les troupeaux de ce roi sur les bords de l'Amphryse.

Au reste , je ne puis m' empêcher de faire remarquer ici avec quelle irrévérence les anciens traitaient leurs dieux : Apollon fut berger chez Admète ; Apollon et j^eptune furent manœuvres chez Laomédon; Minerve, dans Homère, porte une lanterne devant Ulysse. A l'égard de Vénus , on peut voir dans V Iliade le beau rôle qu'elle joue entre Paris et Hélène. Cependant il faut avouer que plusieurs de ces fables , absurdes en elles-mêmes , étaient utiles par leur but. Il est à croire , par exemple, que la fable d'Apollon berger dut son origine à la politique des premiers législateurs, qui , voulant tirer les Grecs de l'état de barbarie oîi ont été plongés tous les premiers peuples, s'efforcèrent de leur inspirer le goût de l'agriculture, qui est la base de tout état policé, et sans laquelle il ne peut subsister que des sociétés errantes et des hordes sauvages. Pour les amener à de nouveaux travaux et à une profession qui leur était inconnue, il fallut y attacher des honneurs, des distinctions, faire jouer tous les ressorts de la politique , et celui qu'on mit le plus en œuvre fut la religion, qui, étant le motif le plus saint lorsqu'elle est vraie, est encore le plus puissant lorsqu'elle est fausse. Chez nous la religion et la politique ne se mêlent guère de l'agriculture ; nulles distinctions pour cet art utile, nul encouragement de la part des grands : la bassesse et la pauvreté sont le partage de ceux qui la cultivent. Malgré ces obstacles, l'agriculture se soutient; la force de l'habitude, la routine del'instinct, l'impuissance

de changer de lieu, l'ignorance d'un autre état, suppléant à tous ces grands ressorts qui nous manquent, nos laboureurs restent attachés à leurs terres, comme le bœuf à la prairie qui l'a vu naître et qui le nourrit. Mais on sent que ce qui suffit dans une nation ancienne où le branle est donné depuis long-temps, et où l'impulsion reçue se conserve d'elle-même , aurait été insuffisant dans une nation nouvelle , qu'il fallait créer et amener avec effort du brigandage à la société, et d'une vie aventurière et oisive à une vie sédentaire, uniforme et pénible, où les travaux se succèdent sans interruption.

La mythologie des Grecs leur offrait de grands encouragemens : leurs champs, leurs bois, leur coteaux , leurs jardins, toutes les parties de leur domaine avaient chacune des dieux qui y présidaient, qui veillaient à la conservation de leurs biens, qui étaient les témoins, les juges, les protecteurs de leurs travaux. L'agriculture était un art qui leur venait du ciel : des mains divines avaient manié le soc et sillonné la terre; ils voyaient des dieux sur le haut de la liste de leurs laboureurs et de leurs pâtres. A la Chine , l'empereur tous les ans fait la cérémonie d'ouvrir les terres. Il semble que la mythologie grecque , en proposant l'exemple des dieux mêmes, ait renchéri sur la politique chinoise. Cependant il faut convenir que la présence réelle el frappante d'un monarque environné de sa cour doit faire plus d'impression sur les sens grossiers d'un peuple, que ne pouvait faire sur les Grecs la présence invisible des dieux.

* Eh! qui n'a pas cent fois chanté le jeune Hylas?

Hylas était un jeune homme cher à Hercule. Dans le voyage des Argonautes , les nymphes l'enlevèrent près d'une fontaine où il était allé puiser de l'eau.

Eurysthée, roi de Mycènes, fils d'Amphitryon et d'Alcmène, par ordre de Junon , condamna Hercule son frère à des travaux pénibles.

Busiris était un roi d'Egypte qui immolait à ses dieux les étrangers que le sort jetait dans ses états. Ces sacrifices, assez ordinaires chez les anciens, avaient pour prétexte la religion, et pour véritable motif le soupçon et la crainte. La mort de ce roi est un des travaux d'Hercule.

3 Qui ne connaît l'élops et sa fatale amante ?

Hippodamie était fille d'OEnomaûs, roi d'Elide. L'oracle a\aiil prédit au père qu'il serait tué par son gendre, il déclara que celui-là seul épouserait sa fille qui pourrait le vaincre à la course des chars ; mais que , s'il était vaincu , il serait mis à mort. Il avait des chevaux admirables, engendrés par le vent, et qui en avaient la vitesse. Treize princes périrent dans cet exercice; le quatorzième fut plus heureux. Pélops , fils de Tantale , corrompit l'écuyer du roi , qui mit au char de son maître un essieu qui se rompit. OEnomaûs tomba, et sa chute lui fit perdre la vie. Pélops épousa Hippodamie. Ce Pélops, fils de Tantale, avait une épaule d'ivoire. Voy. le Dictionnaire de la Fable de M. Chompré, qui raconte différemment l'histoire d'Hippodamie et d'OEnomaûs. (Df.sfontaines.)

4 Les courses de Latone et son île flottante.

Latone, après de longues courses, accoucha de Diane et d'Apollon dans Délos, qui, ayant été flottante jusqu'alors, fut enfin fixée, pour avoir donné vm asile à la déesse. On entrevoit encore ici , dans la manière dont Virgile parle des Grecs, une espèce de mépris pour leurs fables, que j'ai déjà fait remarquer ailleurs. On voit dans ce qui suit combien il était jaloux d'enlever aux Grecs la palme de la poésie. Il fut vainqueur de Théocrite dans le genre pastoral. Il semble annoncer ici qu'il veut encore procurer un triomphe à la langue latine sur la langue grecque dans le genre géorgique. Peut-être aussi ce temple qu'il veut bâtir à Auguste n'est-il qu'une allégorie pour annoncer le grand projet de V Enéide. Quoi qu'il en soit , l'idée do ce temple et de ces fêtes est grande et poétique. L'usage voulait , quand on célébrait des fêtes pour remercier les dieux d'une victoire, que celui qui faisait le sacrifice fut revêtu de pourpre, que les courses de chars se fissent sur le bord d'un fleuve , etc. .T'ai tâché de rendre fidèlement tout ce costume et tous ces usages.

' La Grèce quittera pour ces jeux magnifiques. Ses combats Néméens , ses fêtes Olynipiqties.

Il y avait dans la Grèce quatre sortes de jeux : les Olympiques, les Pythiens , les Isthmiens et les Néméens. Les jeux Olympiques, qui duraient cinq jours, se célébraient près de la ville d"Olympic> tous les (juatre ans; de là \iennent les Olympiades* les vain(pieurs y obtenaient des couronnes d'olivier. Les jeux Pythiens étaient en

l'honneur d'Apollon: le vainqueur \ était couronné de lauriers. Les Isthmiens étaient en l'honneur de Neptune, elles Néméensen l'honneur d'Hercule. Tousles vainqueurs portaient des palmes à la main. L'Alphée était une rivière près de la ville d'Olympie. Les bois de Molorque désignent les jeux Néméens. Virgile ne parle ici que des jeux d'Olympie et de ceux de Némée. Le ceste était un gantelet armé de fer. (Desfontaines.)

6 Le théâtre m'appelle à ses mouvaus tableaux.

Il y a dans le texte, Vel scena ut versis discedat frontibiis. Le théâtre était mobile, et présentait tour à tour différentes faces qui offraient différentes décorations, comme on peut le voir par ce passage de Vitruve : In singula {loca) tressint species omationis, quœque quum , autfabularum rnutationes sunt futurœ , seu deoruin adventus cum tonitribus repentinis , versentur; inutentque speciem omationis in f routes .

Le théâtre le plus singulier qu'on ait connu chez les Romains est celui que le trop fameux Curion fit bâtir, lorsqu'il célébra les funérailles de son père. Il voulut suppléer à la magnificence par la singularité de l'invention: il fit construire deux planchers de bois en forme décroissant, assez vaste pour tenir assise commodément une portion considérable du peuple romain : chacun de ces deux planchers n'avait d'autre point d'appui qu'un pivot sur lequel on le faisait tourner à volonté : ces deux demi -cercles étaient d'abord adossés l'un à l'autre , mais à une distance convenable, afin qu'ils pussent tourner aisément. On représentait en même temps sur tous les deux des pièces dramatiques , sans que , de part ni d'autre , les comédiens pussent s'entendre ni se troubler; ensuite on faisait tourner les deux croissans , dont les extrémités, venant à se joindre, formaient un cirque où se donnaient des combats de gladiateurs à diverses reprises : et pendant plusieurs jours on se fit un jeu de promener en l'air le peuple romain , plus dévoué à la mort que les gladiateurs dont il s'amusait. ; La Bletterie.)

7 Nos captifs à ma vue empressée

Etalent ces tapis où leur honte est tracée.

Il y a dans le texte, intexti tollant aulœa Britanni: ce qui veut dire, i** que les \'ictoires remportées par Jules César sur les Bretons étaient représentées sur les tapisseries qui décoraient le théà-

tre; 2" que ces prisonniers bretons étaient occupés à déployer ces mêmes tapisseries où leur défaite était tracée.

8 Sur les portes ma main grave nos fiers combats.

Il V a dans le texte, victoris arma Quirini. Romulus était nommé Quirinus. Suétone nous apprend que l'on délibéra dans le sénat si Ton ne donnerait point à Auguste le nom de Romulus. Ce litre le flattait beaucoup ; et ce n'est sûrement pas sans dessein que Virgile, à la fin du sixième livre de V Enéide, dans l'énumération des grands hommes que Rome devait produire, place Auguste immédiatement après Romulus. Ce que quelques critiques ont regardé comme un défaut d'ordre, est une flatterie ingénieuse: il semblait que les deux plus grands hommes de cette maîtresse du monde fussent son premier roi et son premier empereur.

Il y a dans cet endroit deux vers qui ont embarrassé les commentateurs :

Et duo rapta manu di verso es boste tropaea. Bisque triumpbatas utroque ab litore gentes.

Les uns prétendent , comme le P. Larue , qu'il s'agit de deux victoires remportées sur Antoine, l'une au promontoire d'Actium en Europe , l'autre à Alexandrie en Afrique : cela se concilie très bien avec utroque ab litore , mais ne s'accorde pas avec diverse hoste. Peut-être s'agit-il, 1° de la victoire d'Auguste surBrutuset Cassius, pour laquelle ce prince consacra un temple à Mars , sous le nom de Mars ultor; 2" des aigles romaines rendues par les Parthes. En effet, dans cette occasion Auguste éleva un second temple à Mars sous le nom de bis ultor.

Templumqne datum nomenque bis ultor.

OviD., Fast., lib. V.

9 Et l'airain des vaisseaux usurpateurs des mers. En colonne, à ma voix , va monter dans les airs.

Servius dit que des proues des navires égyptiens Auguste fit faire quatre colonnes d'airain.

"> Au milieu je ranime en marbre de Paros Les fils d'Assaracus , les descendans de Tros.

Ce temple poétique devait d'autant plus flatter Auguste, que Virgile semble l'avoir copié sur celui (juc ce prince fit bâtira Mars ven-

geur, et dont Ovide nous a donné la description. Dans l'un et dans l'autre on voit sur les portes les nations vaincues, les ancêtres troyensdela famille des Jules , Romulus remportant des dépouilles opimes , etc.

11 Dans un coin du tableau je mets l'Envie aux fers.

Ceci regarde sans doute le parti opposé à Auguste. Au reste il y a probablement dans tout ce morceau des allusions dont l'éloignement des temps nous empêche de sentir toute la finesse.

>2 Viens ; déjà des bergers les trompes m'avertissent.

Il y a dans cet endroit plusieurs noms de montagnes et de \illes (jue j'ai passés. Le Cithéron était dans la Béotie, qui tirait son nom du grand nombre de bœufs qu'elle nourrissait; le Taygète, fameux par ses chiens, était dans la Laconie. Les chevaux d'Epidaure étaient très renommés.

1^ Je veux dans la génisse une mâle rudesse.

Cette peinture de la vache s'accorde presque en tout avec celle de Columelle et de Varron.

»4 Des gris et des bais-brnns on estime le cœur; Lie blanc, l'alezan-clair, languissent sans ligueur.

J'ai transporté ces deux vers ici, parce qu'il me semble qu'étant purement techniques, ils seraient mal placés au milieu d'une description aninîée. Je m'y étais déterminé avant de connaître un passage de Quintilien oîi il blâme Virgile d'avoir ainsi placé ces deux vers.

« Il faut qu'un étalon soit d'un beau poil , comme noir de jais, i> beau gris, bai, alezan, isabelle doré, avec la raie de mulet, les » crins et les extrémités noires. Tous les poils qui sont d'une cou- " leur lavée et qui paraissent mal teints doivent être bannis des » haras, aussi bien que les chevaux qui ont les extrémités blanches, »

(BlFFON.)

'5 L'étalon généreux a le port plein d'audace , Sur ses jarrets plians se balance avec grâce.

<i Avec un très bel extérieur l'étalon doit avoir encore toutes les " bonnes qualités intérieures : du courage, de la docilité, de l'ar- » deur, de l'agilité , de la liberté dans les épaules , de la sûreté dans

2{i2 NOTES

» les jambes , de la souplesse dans les hanches , du ressort par tout

» le corps, et surtout dans les jarrets. » ' Buffon.)

'fi II a le ventre court, l'encolure hardie , Une tète effilée , une croupe arrondie.

« Jja tète du cheval doit être menue, étroite, décharnée et sè- » che : c'est une partie essentielle de la beauté du cheval. » (Soi.-

LEYSEL.)

« La croupe doit être large et ronde, etc. De la dernière côte «jusqu'à l'os de la hanche, qui est proprement les flancs, il doit » y avoir peu de distance. » {^Idem.)

'7 Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille.

Cette peinture pleine de vivacité est cependant inférieure à celle de Job. Elle a été citée si souvent, qu'il est inutile de la rapporter ici ; mais je crois qu'on retrouvera avec plaisir cette magnifique description du cheval par M. de Buffon , qui est véritablement poète en cet endroit.

« La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle » de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de » la guerre et la gloire des combats. Aussi intrépide que son maî- » tre , le cheval voit le péril et l'affronte ; il se fait au bruit des ar- » mes, il l'aime, il le cherche, et s'anime de la même ardeur; il » partage aussi ses plaisirs : à la chasse, aux tournois, à la course, » il brille, il étincelle. Mais docile autant que courageux, il ne se » laisse point emporter à son feu , il sait réprimer ses raouvemens; » non seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais » il semble consulter ses désirs, et, obéissant toujours aux impres- » sions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère, ou s'arrête, et » n'agit (jue pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son » être pour n'exister que par la volonté d'un autre, qui sait même » la prévenir; qui, par la promptitude et la précision de ses mou- « vemens, l'exprime et l'exécute; qui sent autant qu'on le désire, » et ne rend qu'autant qu'on veut; qui, se livrant sans réserve, ne » se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt » pour mieux obéir. <>

>6 Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.

« Pliue fait une assez bonne remarcjue sur les oreilles d'un che-

> val; car il dit que, par le mouvement de ses oreilles, on peut "juger de son intention et de son courage. » (Solleysel.)

"9 Son épine se double et frémit sur son dos.

«Un cheval doit avoir les reins doubles, qui est lorsqu'il les a >• un peu plus élevés aux deux côtés qu'au milieu du dos ; et pas- >' sant la main tout au long de l'épine, on la trouve large, bien " fournie, et double par le canal qui s'y fait. » (Solleysel.)

20 Tel, dompté par les mains du frère de Castor.

Plusieurs commentateurs ont accusé Virgile en cet endroit d'un manque de mémoire ; ils prétendent que c'était Castor lui-même qui avait dompté Cyllare, et non Pollux, qui ne maniait que le cesle. Un autre commentateur, après avoir rapporté une foule de passages contre Virgile, en entasse une multitude d'autres en sa faveur, et le juge contradictoirement. Je fais grâce au lecteur de cette érudite plaidoirie.

2' Tel Saturne, surpris dans un tendre larcin . En superbe coursier se transforma soudain.

Saturne fut surpris avec Phillyre , fille de l'Océan , par Rhéa sa femme; pour échapper à ses reproches, il se sauva sous la figure d'un cheval.

3» Et surtout dans la lice observe son ardeur. Le signal est donné...

Celte description épisodique d'une course de cheval est pleine de force et de verve, et faite à grands traits, comme tout ce qu'écrivaient les anciens. 11 semble cependant qu'on pourrait reprocher à Virgile d'avoir beaucoup parlé des conducteurs , et piesque point des chevaux. Au reste, je crois qu'on a mal entendu cet endroit. 11 me semble que la conjonction quuin porte sur tout ce morceau composé de neuf vers : « Ne voyez-vous pas leur ardeur, dit Virgile, lorsque les chars s'élancent de la barrière, lorsque les jeunes conducteurs palpitent de crainte et d'espoir, qu'ils frappent leurs coursieis , qu'ils lâchent les rênes , etc. ? » en sorte que ce qu on croyait faire plusieurs phrases principales , n'en fait qu'une seule composée de phrases incidentes. Alors il me semble qu'il est plus aisé de justifier Virgile , puisqu'en adoptant cette construction il ne parle des conducteurs qu'incidemment.

On sait que ce morceau est imité d'Homère ; mais avec quelle supériorité ! Il n'y a pas un trait que Virgile n'ait fortifié et embelli. On ne porterait pas le même jugement si on lisait ce morceau d'Homère dans Pope. Peut-être le traducteur est-il supérieur en cet endroit au poète latin et au poète grec , parce qu'il a rassemblé dans sa traduction les beautés de l'un et de l'autre, et leur en a prêté de nouvelles.

"^ Ericlitiion le premier, par un effort sublime. Osa plier au joug quatre coursiers fougueux.

Cicéron , dans le troisième livre De natura Deorwn , attribue cette invention à la quatrième Minei-ve. Newton croit qu'Erichthon était le même qu'Erechthée. Il est plus probable qu'il s'agit ici d'Erichlhon , fils de Dardanus et père de Tros , parce que Pline le nomme parmi les Phrygiens auxquels il fait honneur d'avoir su atteler à un char plusieurs chevaux.

'< Sitôt que les tendres désirs

Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs...

Il y a dans le texte : uhi concubitus primos jam nota voluptas sollicitât. Primos et jam nota semblent se contredire. Je crois que Virgile veut dire qu'elles connaissent ce plaisir par l'instinct du désir; alors il n'y a plus de contradiction.

^^ Des routes de l'amour l'embonpoint inutile...

Comme Virgile , en parlant de la terre dans le deuxième livre , embellit sa poésie d'images prises de la génération , ici il voile modestement le précepte de l'accouplement par des expressions empruntées du labourage. En général , il semble que la poésie soit une transposition , une métonymie continuelle.

»^ Vole un insecte affreux...

Varron l'appelle tahanus , d'où vient notre mot taon.

M. Vallisnieri , dans son Histoire des Insectes, nous donne la description de celui-ci. « C'est, dit-il, un insecte volant assez » semblable au frelon, sans aiguillon et sans trompe à la bouche ; » il a deux ailes membraneuses avec lesquelles il fait un horrible w bourdonnement; son ventre est terminé par trois longs anneaux, » du dernier desquels sort un aiguillon terrible. Cet aiguillon est )' composé d'un tube d'où snrlnil ses œufs, et de deux tarières qui

» préparent au tube un chemin pour pénétier clans la peau des bes- » tiaux; ces tarières sont armées de deux petits dards qui ont une >) pointe pour percer et un tranchant pour fendre. De leur aiguil- » Ion, ainsi que de celui des abeilles, sort une liqueur venimeuse » qui enflamme et irrite les fibres, et produit une tumeur dans la » peau des animaux blessés. Souvent un œuf reste déposé dans cette » tumeur, où se forme un ver, qui se nourrit du suc des fibres bles- » sées; il y demeure enfermé neuf ou dix mois, et lorsqu'il a pris » toute sa croissance , il sort de la peau, se glisse dans quelque trou , » y reste quelque temps dans l'état de chrysalide , et s'échappe en- » fin sous la forme de l'insecte qui l'a produit. » M. Vallisnieri rapporte plusieurs effets surprenans de la terreur qu'inspirent aux animaux leur bourdonnement et leur piqûre ; il remarque aussi qu'on ne trouve jamais ces insectes dans les jambes des animaux ni dans aucun des endroits où ils peuvent atteindre avec leur langue ou leur queue.

'7 Et le reste au hasard bondira dans les prés...

J'ai suivi dans ma traduction la foule des traducteurs. Voici un autre sens que je propose. Virgile distingue les troupeaux nouveaunés en trois classes : i° ceux qui doivent repeupler le troupeau; 2° ceux qui seront réservés pour les sacrifices ; 3° ceux qui sont destinés au labourage. Ceux des deux premières classes, dit- il, peuvent paître et s'engraisser en liberté ; pour ceux de la troisième, il faut les former de bonne heure au labourage. Ce sens est, je crois," le véritable. Dryden a traduit ces vers sur l'éducation des jeunes taureaux de la manière la plus ridicule : il les envoie à l'école , leur interdit de voir les exemples corrompus du monde , et leur donne des préceptes de morale.

^* Tel le fougueux époux de la jeuue Orytliie Vole...

Virgile compare la vitesse du cheval qui galope au souffle rapide de l'Aquilon : de même que l'un ne fait qu'effleurer dans son vol les moissons , les forêts, les champs, et la mer; l'autre, dans sa course, touche à peine la terre. Cette comparaison offre au premier coup d'œil quelque chose de vague : et telles sont assez souvent les comparaisons employées par les poètes anciens ; ils ne cherchent pas des rapports exacts et suivis entre les objets comparés, comme nos auteurs modernes ; ils se proposent moins d'éclaircir leur pensée que

de l'embellir : aussi prennent-ils toujours leurs comparaisons dans quelque grand effet de la nature. Les nôtres sont plus ingénieuses en général , plus immédiates, mais moins pittoresques et moins riches.

»9 Ou, plus utile encor, dans les champs de la guerre. Sous de rapides chars faire gémir la terre.

Il y a dans le texte, Jielgica vel molli melius feret esseda collo. Uessedum était tantôt une voiture destinée aux voyages , tantôt un char guerrier: les Belges en imaginèrent les premiers l'usage; ce qui lui fait donner par Virgile le nom de Belgica.

^^ Ne l'engraisse surtout qu'après l'avoir dompté.

Tout cela (les exercices du manège) doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture; car quand ils sont une fois ce qu'on appelle engrenés , c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille, comme ils sont plus vigoureux , on a remarqué qu'ils étaient aussi moins dociles et plus difficiles à dresser.

5i Tranquille, elle s'égare eu un gras pâturage.

J'ai tâché , en multipliant les a dans ce vers, de rendre quel([ue chose de la douce harmonie du vers latin , qui peint si bien la génisse errant paisiblement :

Pascitur in magna silva formosa juvenca. Ses superbes amans s'élaucent pleins de rage , Illi alternantes multa vi pra-lia miscent.

Quelle différence entre la douceur du premier vers et l'àprêlédu second !

3" Tel , par un pli léger ridant le sein de l'onde. Un flot- Cette comparaison est dans le même goût que celle dont j'ai parlé plus haut : il faut de l'attention poiuen voir la justesse. Virgile compare le taureau qui recouvre insensiblement sa force et son courage, et va enfin attaquer son ennemi, à un Ilot qui s'enfle et se gonfle peu à peu , et va fondre avec impétuosité sur le rivage.

5î Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore!

Virgile fait ici allusion à l'histoire de Léandre, qui passait un bras de mer pour aller trouver Héro son amante. Dryden a traduit ce pas- .sage sans goût. Tandis que Virgile semble parler en général des ef-

fets effrayans de l'amour, et se contente de faire allusion à l'histoire de Léandre qu'il ne nomme pas , le traducteur anglais conte froidement et directement cette aventure.

3 4 Vois combattre le lynx , le chien , le cerf lui-même.

Trois sortes d'animaux traînaient, selon les poètes, le char de Bacchus : le tigre, le léopard, et le lynx. Voici les marques qui distinguent ces trois animaux. Le tigre est aussi gros et même plus gros que le lion ; son poil est marqué de longues raies. Le léopard est plus petit que le tigre, et marqué de taches rondes. Le lynx est rougeâtre comme le renard , et taché de blanc ; ses yeux sont extrêmement vifs et brillans.

Le cerf est aussi furieux , aussi hardi, lorsqu'il est en chaleur, qu'il est timide dans les autres temps.

3 ' Quand , pour avoir frustré leur amoureuse ivresse , Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.

Il y a dans le texte , Glauci Potniades malis membra absumpsere quadrigœ. Potnie était une ville de Béotie près de Thèbes. Glaucus, né dans cette ville, empêcha quatre cavales de s'accoupler, pour les rendre plus légères à la course. Vénus, dit-on, le punit de les avoir soustraites à ses lois, en inspirant à ces animaux une rage amoureuse si violente qu'ils déchirèrent leur maître.

'*' O prodige inouï ! le zéphyr les féconde.

Une foule d'auteurs anciens attestent cette fécondation merveilleuse. Columelle en parle comme d'un fait connu et avéré. Il ajoute que le fruit des cavales, ainsi fécondées par le vent, ne vit pas plus de trois ans. Quoique la nature soit infiniment variée dans ses opérations, et même dans ses jeux , tout porte à croire que les anciens ont été trop crédules à cet égai'd.

'7 Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons...

Virgile en cet endroit n'a fait que mettre en vers la prose d'Aristote. Voilà où en sont réduits les poètes , toutes les fois qu'il s'agit de matières philosophiques : trop occupés de l'art des vers pour observer par eux-mêmes, ils adoptent les systèmes des philosophes qui ont le plus de vogue: aussi ne doit-on mettre sur leur compte ni les vérités ni les erreurs: les unes et les autres sont de leur siècle et de leur pays.

3' Des ronces , je le sais, hérissent ma carrière.

Ce morceau est imité d'un passage de Lucrèce, qui vaut bien les vers de ^ irgile, sinon pour l'harmonie, du moins pour la beauté des images. Un poète français qui écrirait aujourd'hui un poème sur l'agriculture pourrait dire la même chose que Virgile.

^9 D'abord, que tes brebis, à couvert sous leurs toits , Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage.

« On les nourrit pendant l'hiver, à l'étable, de son, de navets, de » paille, de luzerne , de sainfoin , de feuilles d'orme , de frêne, etc. » On ne laisse pas de les faire sortir tous les jours, à moins que le w temps ne soit fort mauvais ; mais c'est plutôt pour les promener » que pour les nourrir. » (Buffoa".)

40 Les chèvres , à leur tour, veulent pour nourriture Des feuilles d'arboisier, et Tonde la plus pure.

« On ne les laisse pas sortir pendant les neiges et les frimas; on » les nourrit à létable, d'herbes, et de petites branches d'arbres » cueillies en automne, ou de choux, de navets, et d'autres légu- » mes. » (BuFFON.)

4' Oui, comme les brebis , l'humble chèvre a ses droits.

Rien de si agréable que cet éloge de la chèvre. Virgile sait nous intéresser à cet animal , que nous regardons comme un des plus vils. M. de Buffon semble avoir dérobé à Virgile son secret ; tant il a su relever par son style enchanteur les mœurs et les opérations des animaux ! On lira sûrement avec plaisir ce parallèle qu'il fait de la chèvre et de la brebis.

" La chèvre a de sa nature plus de sentiment et de ressource que » la brebis: elle vient à l'homme volontiers, elle se familiarise ai- » sèment; elle est sensible aux caresses, et capable d'attachement; » elle est aussi plus forte, plus légère , plus agile, et moins tinn'de « que la brebis; elle est vive, capricieuse, lascive et vagabonde: ce » n'est qu'avec peine qu'on la conduit et qu'on peut la réduire en » troupeau; elle aime à s'écarter dans les solitudes, à grimper sur n les lieux escarpés; à se placer et même à dormir sur la pointe des » rochers et sur le bord des précipices : elle cherche le mâle avecem- » pressement, elle s'accouple avec ardeur, et produit de très boime » heure : elle est robuste, aisée à nourrir; presque toutes les herbes > lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'incommodent. Le lempé-

» rament, qui, dans tous les animaux , influe beaucoup sur le na- )i turel, ne parait cependant pas dans la chèvre difféi'er essentielle- V ment de celui de la brebis. Ces deux espèces d'animaux, dont « l'organisation intérievire est presque entièrement semblable, se « nourrissent, croissent, et multiplient de la même manière, et se » ressemblentencoreparlecaractère des maladies, quisont les mêmes, » à l'exception de quelques unes auxquelles la chèvre n'est pas suu jette. Elle ne craint pas , comme la brebis , la trop grande chaleur; » elle dort au soleil , et s'expose volontiers à ses rayons les plus vifs » sans en être incommodée, et sans que cette ardeur lui cause ni » étourdissemens ni vertiges: elle ne s'effraie point des orages , ne M s'impatiente pas à la pluie; mais elle paraît être sensible à la ri- » gueurvdu froid. Les mouvemens extérieurs, lesquels, comme nous » l'avons dit , dépendent beaucoup moins de la formation du corps » que de la force et de la variété des sensations relatives à l'appétit ') et au désir, sont par cette raison beaucoup moins mesurés , beau- » coup plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de » son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions : elle mar- » che,elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'appioche, » s'éloigne, se montre, se cache ou fuit comme par caprice , et sans » autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son » sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes, tous les » nerfs du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de » ces mouvemens, qui lui sont naturels. »

'>'' Ses enfans sont nombreux, son lait ne tarit pas.

« Les chèvres peuvent s'accoupler et produire dans toutes les » saisons.

» La chèvre fournit du lait comme la brebis, et même en plus « grande abondance.

» Son lait est plus sain et meilleur que celui de la brebis: il est » d'usage dans la médecine; il se caille aisément, et l'on en fait de « très bons fromages.

>) Les chèvres se laissent téter aisément, même par les enfans, » pour lesquels leur lait est une très bonne nourriture. Elles sont , « comme les vaches et les brebis, sujettes à être tétées par la cou- » leuvre , et encore par un oiseau connu sous le nom de tète-chèvre, » ou crapaud volant , qui s'attache à leur mamelle pendant la nuit, )' et leur fait, dit-on, perdre leur lait. » i Buffon. )

4î Cependant son époux contre l'âpre saison

Nous cède ces longs po'ds qui parent son menton.

Les anciens, comme on voit, ne tiraient pas autant de parti du poil de chèvre que nous. Les étoffes faites de cette matière sont une des plus grandes richesses des manufactures de Flandre et de Picardie.

<< Le jour, au fond des bois, au penchant des collines. Elle vit de buissons , de ronces et d'épines.

n Elles aiment mieux les lieux élevés et les montagnes même » les plus escarpées; elles trouvent autant de nourriture qu'il leur » en faut dans les bruyères , dans les terrains incultes et dans les » terres stériles.

» L'âne et la chèvre ne demandent pas autant de soins que le «cheval et la brebis; partout ils trouvent à vivre, et broutent » également les plantes de toute espèce , les herbes grossières, les » arbrisseaux chargés d'épines; ils sont moins affectés de l'intempé- » rie du climat ; ils peuvent mieux se passer du secours de l'homme : » moins ils nous appartiennent , plus ils semblent appartenir à la » nature. » (Buffon.)

^' Mais le printemps renaît, et le zéphyr t'appelle: Viens , conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle. Sors sitôt que l'aurore a rougi l'horizon , Quand de légers frimas blanchissent le gazon; Lorsque , brillant encor sur la tendre verdure , Une fraîche rosée invite à la pâture.

M. de Buffon n'est point ici d'accord avec Virgile. La chèvre, selon lui, doit sortir de grand matin. L'herbe chargée de rosée fait grand bien aux chèvres; mais il la croit nuisible aux brebis.

<6 Quand déjà de ses chants

La cigale enrouée importune les champs.

Le chant des cigales n'est point produit par les frottemens de leurs ailes, comme celui des grillons, des sauterelles; c'est une mécanique qui leur est particulière. Elles ont sous le ventre une petite cavité, dans laquelle se trouve une membrane extrêmement raide, élastique , qui a la forme d'une timbale; deux muscles très forts frappent sur cotte timbale alternativement, et produisent ce chant. M. de Réaunuir ayant dissèque des cigales, mit en jeu ces

muscles, et aussitôt il fit parler sa cigale morte depuis plus de trois mois.

Il n'y a que les mâles qui aient cet organe, les femelles en sont privées ; en récompense elles ont un instrument dont les mâles sont dépourvus : c'est une tarière très forte avec laquelle elles percent le bois pour déposer leurs œufs dans les trous qu'elles y font. L'œuf vient à éclore, s'échappe par le même trou sous la forme d'un ver hexapode , pénètre dans la terre , où il se nourrit de racines d'arbres, jusqu'à ce qu'il soit changé en nymphe de la classe de celles qui marchent toujours, et qui prennent encore de l'accroissement. Quand sa métamorphose est près de finir, elle sort de terre, et grimpe sur les arbres , dont la sève la nourrit.

4' Telle de nos Romains une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante.

Végèce, livre I , dit que le fardeau que les soldats romains portaient ordinairement dans leur marche était de soixante livres. Cicéron dit, Tuscul. I, n*' 87 : Qui laboi , quantus agminis ? ferre plus dimidiati mensis cibaria , ferre si quid ad uswn velint , ferre vallum. Nam scutum , giadiu/n , in onere Jiostri milites non plus numerant quarn huineros , lacertos , manus. Voici comme s'exprime à ce sujet M. le président de Montesquieu, dans son excellent livre de la Grandeur et de la décadence des Romains : " Pour que les Romains pussent avoir des armes plus pesantes que «celles des autres hommes, il fallait qu'ils se rendissent plus «qu'hommes: c'est ce qu'ils firent par uii travail continuel qui aug- " mentait leur force, et par des exercices qui leur donnaient de » l'adresse, laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensation des » forces que l'on a. Nous remarquons aujourd'hui que nos armées » dépérissent beaucoup par le travail immodéré des soldats ^surtout » par le fouillement des terres), et cependant c'était par un travail » immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je » crois , que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos sol- V dats passent sans cesse d'un travail extrême à une extrême oisiveié, » ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr. On » accoutumait les soldats romains à aller le pas militaire, c'est-à-dire î> à faire en cinq heures vingt milles, et quelquefois vingt-quatre; )> pendant ces marches on leur faisait porter des poids de soixante » livres. On les entretenait dans l'habitude de courir ou de sauter

» tout armés; ils prenaient, dans leurs exercices, des épees, des "javelots, des flèches d'une pesanteur double des armes ordinai- » res, et ces exercices étaient continuels. »

48 Mais aux champs où l'Ister roule ses flots rapides , Aux bords du Tanaïs et des eaux Méotides...

On a accusé Virgile d'exagération dans la peinture qu'il fait du froid de la Scythie; mais il faut songer que les anciens entendaient souvent par la Scythie tous les peuples c4u Nord, comme ils appelaient Indiens tous les peuples de l'Orienf, et qu'en général les noms géographiques, chez les Romains, avaient, comme j'ai déjà remarqué , une acception très étendue. Ovide , qui fut exilé dans ces contrées , semble avoir calqué sa description sur celle de Virgile : c'est une preuve de plus en sa faveur.

49 La hache fend le vin, le froid hrise le fer.

Le capitaine Jacques , qui passa l'hiver dans le Groenland , en i63i et i632, dit que le vinaigre, l'huile et le vin étaient entièrement glacés. Le capitaine 3Ionck, Danois, rapporte aussi que, dans le même pays, ni le vin ni l'eau-de-vie ne pouvaient résister au froid , qu'ils étaient obligés de couper ces liqueurs avec le fer, et de les faire fondre au feu avant de les boire. M. de Maupertuis , qui avait été envoyé par le roi pour mesurer un degré du méridien sous le cercle arctique, dit que le froid était si grand, que la langue et les lèvres se gelaient sui'-le-champ contre la tasse lorsqu'on voulait boire de l'eau-de-vie, qui était la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la boire , et ne s'en arrachaient que sanglantes. Il ajoute, quelques lignes plus bas, que l'esprit-de-vin se gelait dans les thermomètres.

50 Là, brute comme l'ours qui fournit sa parure...

Les peaux des bêtes sont l'habillement ordinaire des nations barbares. Quelques peuples d'Amérique n'en connaissent point d'autres , et c'est ainsi que sont vêtus les Lapons.

'^1 Et boit un jus piquant, nectar de ces déserts.

Il y a dans le texte : £t pocula lœti fermenta atque acidis imitantur vitea sortis. Il s'agit de quelque liqueur semblable à la bière, au cidre, ou au poiré; peut-être cependant était-elle plus

Dl] LIVRE III. 973

loilc, car on sait le goût des peuples sauvages el des habitaus du iVord pour les boissons qui piquent vivement le palais. La ]\Iotraye, dans ses Forages , parle d'une liqueur nommée boya, dont on fait usage dans la Tartarie- Crimée. C'est, dit- il, une liqueur blanche faite de fleurs de millet et d'eau qu'on fait fermenter ensemble.

'' Que tes trou2)caux, couverts d'un duvet précieux. D'une laine sans tache éblouissent les yeux.

X Comme la laine blanche est plus estimée que la noire , on dé- >' truit presque partout avec soin les agneaux noirs ou tachés : ce- » pendant il y a des endroits où presque toutes les brebis sont noires; » et partout on voit souvent naître d'un bélier blanc et d'une brebis >' blanche des agneaux noirs. En France , il n'y a que des moutons » blancs, bruns, noirs , et tachés; en Espagne , il y a des moutons " roux ; en Ecosse, il y en a de jaunes. » i'Buffon.)

- 5* Sème d'un sel piijuaut l'herbage qu'on leur donne.

Il faut que le sel soit bien salutaire pour les bestiaux , puisque nos paysans leur en donnent toujoiu's malgré les précautions qu'on a prises pour rendre chère une chose si commune et si nécessaire.

54 II faut savoir aussi dresser des cliiens lidèles.

Virgile parle ici des chiens de berger et des chiens de chasse. Voici la peinture charmante qu'en fait M. de Buffon :

<i Le chien , fidèle à l'homme , conser» era toujours une portion » de l'empire, un degré de supériorité sur les autres animaux : il leur » commande; il règne lui-même à la tète d'un troupeau; il s'y fait » mieux entendre que la voix du berger: la sûreté, l'ordre et la dis- " cipline sont les fruits de sa vigilance et de son activité : c'est un » peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre » lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. >' Mais c'est surtout à la guerre , c'est contre les animaux ennemis » ou indépendans qu'éclate son courage , et que son intelligence se » déploie tout entière. Ses talens naturels se réunissent ici aux qua- >' lités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre, dès que )i le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre » prochaine, brillant d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa » joie par les plus vifs transports ; il annonce par ses mouveniens et > par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre : raar-

27 i NOTES

» chant ensuite en silence , il cherche à reconnaître le pays, à décou- » vrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il recherche ses traces, » il le suit pas à pas, et, par des accens différens, indique le temps, » la distance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit. »

5 5 Tu braves avec eux et les loups affamés , Et le voleur nocturne, et les brigands armés.

Il V a dans le texte , impacatos Jberos. Les Ibères ou Espagnols passaient pour de grands voleurs. Ils tirent leur nom du fleuve /&erus : c'est l'Ebre.

56 Du lièvre fugitif interroger la trace.

Il y a dans le texte , timidos agitabis onagros. On ne voit dans aucun auteur latin que l'àne sauvage se trouvât en Italie. Pline nous apprend que Mécène préférait la chair de l'ânon domestique à celle de l'ànon sauvage : il ajoute que ce voluptueux courtisan avait rais ce mets en honneur, mais que la mode en passa avec lui. On peut conclure de ce passage que l'ânon sauvage se servait sur les tables des Romains : mais ce n'est point une preuve qu'il y en eût en Italie, car on sait que ces vainqueurs du monde avaient rendu l'univers tributaire de leur luxe.

Les Latins, d'après les Grecs , ont appelé l'àne sauvage onager, onagre, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques naturalistes et plusieurs voyageurs, avec le zèbre, parce que le zèbre est un animal d'une espèce différente de celle de l'âne. L'onagre, ou l'âne sauvage, n'est point rayé comme le zèbre, il ne l'est pas à beaucoup près d'une manière si élégante. On trouve des ânes sauvages dans quelques îles de l'Archipel, et particulièrement dans celle de Cérigo ; il y en a beaucoup dans les déserts de Libye et de Numidie ; ils sont gris , et courent si vite, qu'il n'y a que les che vaux barbes qui puissent les atteindre à la course. Lorsqu'ils voient unhonnne, ils jettent un cri, font une ruade, s'arrêtent, et ne fuient que lorsqu'on les approche. On les prend dans des pièges et dans des lacs de corde ; ils vont par troupes pâturer et boire.

'7 Poursuis, la flamme en main, tous ces hôtes rampans.

Il y a dans le texte , Galbaneoque agitare graves nidore chelydros. Le galbanum est le suc d'une plante appeléeyê/"«/«. Dioscoride dit qu'on exprime d'une espèce Aefcrula , arbre de Syrie, un suc dont l'odeur est très forte , et dont la fumée chasse lesserpens.

Pline dit la même chose. Columelle donne aussi cette recette: il prétend que les cheveux de femme, étant brûlés, produisentle mènie effet.

Voici l'explication des mots qui composent cette recette contre les maladies des troupeaux. Jmurca est la lie de l'huile. Les anciens en faisaient un grand usage en médecine. On peut lire dans Dioscoride l'énumération de toutes les vertus qu'on lui attribuait. Spumas a/gie«f/ n'est point le vif-argent, c^mme quelq'»9s traducteurs l'ont prétendu ; c'est l'écume de l'argen qu'on épur Sci'.la, ou l'oignon de mer, est une plante bulbeuse, qui ressf .nbicà an oignon, mais qui est beaucoup plus grosse. L'ellébore est blanc ou noir : on se sert de l'ellébore blanc pour les maladies de la peau. Le bitume est une substance grasse, sulfureuse, tenace et inflammable, qui sort de la terre ou qui flotte sur l'eau.

58 Art connu, dans le nord, de ces peuples guerriers Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.

Ces peuples étaient les Bisaltes , nation de Macédoine; les Gètes, (jui habitaient près du Danube ; les Gelons , que les uns ont placés dans la Thrace, d'autres dans la Scythie. La Motraye, dans ses Voyages, nous apprend que les peuples qui habitent maintenant ce qu'on appelait les déserts des Gètes, et plusieurs autres hordes tartares, vivent encore de la même manière; qu'un de ses guides , après avoir long-temps erré dans ces déserts, saigna son cheval et but son sang. ^'J Timave, Noricie , ô lieux jadis si beaux!...

La Noricie est une partie de la Bavière ; l'Iapidie est le Frioul ou la Carniole. Le Timave est un petit fleuve du Frioul , qui va se jeter dans la mer Adriatique. Virgile, dans cette description d'une peste, avait sûrement en vue celle qui ravagea l'Attique, et dont on trouve la description dans Thucydide et dans Lucrèce. Plusieurs de ses observations, et même de ses expressions, sont empruntées de ces auteurs; mais il ne faut pas en conclure que cette peste soit la même que celle qu'ils ont décrite, i** Virgile la place dans un pays différent; 2° la peste de l'Attique attaqua à la fois les hommes et les animaux, tandis que, dans Virgile, les hommes sont préservés de ce fléau.

6o Et d'une horrible toux les accès violens

Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Les cochons sont sujetsàresquinancie;ce qui augmente la vérité

de l'expression angit, car cette maladie se nomme en latinanmna.

•"'> Mais, ses forces bientôt se changeant en fureur,

O ciel! loin des Romains ces transports pleins d'Iiorreur! L'animal frénétique , à son heure dernière , Tournait contre lui-même une dent meurtrière.

Pour bien comprendre le second de ces quatre vers, il faut se rappeler que Virgile écrivait après les guerres civiles,

Où Rome de ses mains déchirait ses entrailles.

*•= Voyez-vous le taureau, fumant sous l'aiguillon...

A irgile a bien senti qu'il ne suffisait pas de décrire avec énergie, comme l'a fait Lucrèce , les symptômes de la peste : il a su intéresser pour les animaux qui en sont les victimes ; et c'est en quoi il est iniiniment supérieur à Lucrèce.

^î Hélas! que leur servit de sillonner nos plaines?...

Cet endroit plaisait tellement à Scaliger, qu'il aurait mieux aimé, disait-il, en être l'auteur, que d'être le favori du plus grand roi de l'univers. On reconnaît là son enthousiasme poiu* Virgile, qu'il mettait fort au-dessus d'Homère.

^i L'art vaincu cède au mal...

Il \ a dans le texte, Philly rides Chiron, Amythaoniusque Melainpus. Chiron, précepteur d'Achille, était fils de Phillyre; Mélampus était £ls d'Amythaon : ils représentent ici tous les médecins en général. Sacer ignis , c'est le nom delà maladie contagieuse dont il s'agit: nous l'appelons vulgairement \e feu Saint- Antoine. On peut comparer cette peste avec celle que décrit Lucrèce, dont M. de La Grange nous a donné une excollento traduction en prose *.

* Et tout récemment M. de Pongerville, en vers.

• Progné, sanglante encor du meurtre de son fils.

L'hirondelle porte des marques rouges sur la poitrine ; c'est ce qui a fait imaginer la fable de Progné.

» Ainsi , lorsqu'au printemps , développant ses ailes , Le nouveau roi conduit ses peuplades nouvelles...

On sait actuellement que c'est une reine et non pas un roi. Swammerdam a disséqué des mères abeilles dans le temps de leur ponte , et leur a trouvé l'ovaire rempli d'une quantité prodigieuse de petits œufs , dont plusieurs pouvaient se distinguer à la simple vue, sans le secours de la loupe. M. Maraldi les a observées dans le temps même de leur ponte, et M. de Réaumur les a surprises dans des momens plus décisifs encore.

3 Un suc plus onctueux que la gomme des bois.

C'est la propolis, nom qui lui a été donné par les anciens, et tjue les modernes lui ont conservé. Cette matière est différente de la cire et du miel; c'est une résine extrêmement visqueuse, d'un brun rougeàtre, qui répand communément une odeur agréable lorsqu'elle est échauffée, et qui se dissout facilement dans l'esprit de vin et l'huile de térébenthine; elle varie pour la consistance et pour la couleur, qui est plus ou moins foncée, et pour l'odeiu', qui est plus ou moins aromatique. Les anciens, à qui ces différences n'avaient point échappé, reconnaissaient trois sortes de propolis, auxquelles ils avaient même donné des noms. La première, qui était noirâtre et la plus amère au goût, ils la nommaient romosis ; la seconde sorte, qui avait beaucoup moins de consistance, ils l'avaient diç^eXée pissocej'os ; et ils avaient réservé le nom Ae propolis pour la troisième espèce , qui était moins visqueuse que les deux autres, et se rapprochait davantage de la nature de la cire. On ignore encore quels sont les plantes et les arbres qui fournis-

sent cette matière aux abeilles, et jamais on n'a pu les trouver occupées à cette récolte; il parait cependant que cette découverte ne serait point difficile à faire.

C'est à boucher les crevasses de leur habitation que les abeilles emploient communément la propolis; cependant, dans les occasions particulières, elles savent en faire un usage qui prouve l'élendue de leurs vues et les ressources de leur esprit. M. Maraldi \ it un jour un gros limaçon qui eut l'imprudence d'entrer dans une ruche; aussitôt l'imbécile animal fut expédié parles mouches. Mais ce n'était point là le plus difficile : il s'agissait de transporter au dehors le cadavre , dont l'odeur aurait pu les infecter par la suite. C'était une niasse énorme; toutes les forces de nos petites abeilles réunies ne pouvaient la soulever : le cas était embarrassant. Dans une circonstance aussi critique , elles eurent recours à leur piopolis, dont elles masquèrent le corps de leur ennemi mort, et l'embaumèrent comme une momie.

Dans l'histoire des animaux , les faits généraux qui appartiennent à l'espèce entière , qui sont copiés fidèlement par toutes les générations qui se succèdent et qui se renouvellent perpétuellement avec une régularité invariable , ne sont pas ceux qui prouveraient le plus en faveur de leur intelligence. La régularité même de ces actions devient suspecte : on croit y entrevoir une sorte de nécessité, de mécanisme aveugle ; et notre raison , qui est si changeante , si capricieuse et si déréglée, nous ne sommes point portés à la reconnaitre dans des inouvemens aussi constans et dans des opérations aussi uniformes. Ce qui fait le plus d'honneur à l'industrie des animaux , ce sont, pour ainsi dire, leurs anecdotes secrètes, les faits particuliers, les évènemens rares et imprévus, qui supposent une réflexion subite, une détermination prompte; et si l'on avait un certain nombre tie faits pareils, recueillis avec soin, et vérifiés avec scrupule, la fameuse question du machinisme des bêtes ne tarderait pas à être décidée.

< Loin «le là sur le feu fais rougir l'écrevissc.

Il ne faut pas faire grande attention aux conseils que Virgile donne ici. Il est à croire que le vif attachement qu'ont inspiré les abeilles a pu mettre quelquefois de l'excès et de la timidité dans les précautions que l'on a prises pour les conserver. Il est prouvé maintenant (pie les \apeurs dn limon , Innics les odeurs fortes, celle

DU LIVRE lY. 270

du fumier, de l'urine même, leur conviennent. Vraisemblablement celle des écrevisses brûlées ne leur serait pas plus funeste; cependant je n'en ai point de certitude; et il est fort étonnant qu'aucun de ceux qui ont écrit l'histoire des abeilles n'ait pris la peine de faire cette épreuve.

' Défends à l'if impur d'ombrager leur maison.

C'est ce qu'on observe encore en Languedoc, où l'on éloigne des ruches, non seulement l'if, mais le tithyniale, la jusquiame, la ciguë, et eu général toutes les plantes amères et vénéneuses, dont le suc donnerait au miel une mauvaise qualité. On peut se rappeler que, dans la fameuse retraite des dix mille , les soldats grecs, ayant mangé auprès de Trébisonde une quantité de miel considérable, éprouvèrent pendant plusieurs jours les crises les plus violentes, qui les mirent aux dernières extrémités. M. de Tournefort, qui s'est transporté sur les lieux, dans ses voyages du Levant, croit avoir reconnu la plante dont les abeilles avaient tiré un miel aussi funeste. Elle est de l'espèce de celles que les botanistes appellent d'un nom bien barbare, chamœ rhododendron.

fi Bientôt aljandonnant les ruches maternelles.. .

C'est uu grand événement que la sortie d'un essaim, et pour les propriétaires des mouches, dont les essaims sont le principal produit, et pour les abeilles, qui abandonnent leur patrie, leurs foyers, une ville toute bâtie, pour aller former un établissement tout nouveau dans une demeure totalement inconnue. Cet événement s'annonce par plusieurs signes extraordinaires : un bourdonnement plus fort et plus continu dans l'Intérieur de la ruche ; l'interruption de presque tous les travaux pendant un jour ou deux qui précèdent l'émigration; et l'agitation tumultueuse des mouches qui se rassemblent en foule à la porte, s'y entassent les unes sur les autres, forment une grosse masse de groupes très épais, et semblent préluder, par tous ces mouvemens fréquens, au mouvement général qui doit ébranler une partie de la nation. Les essaims prennent l'essor en différens temps de l'année, suivant que les chaleurs sont plus ou moins fortes , le temps plus ou moins serein , les fleurs du canton plus ou moins précoces; et à différentes heures du jour, suivant que la rucheesl plus ou moins exposée au midi ou au nord, au levant ou au couchant. Cependant, dans cr climat , il est rare qu'ils se dé-

terminent à sortir plus tôt que la mi-mai, et plus tard qu'à la mijuillet. Pour l'heure du jour, c'est communément depuis dix à onze heures du matin jusqu'à trois heures après midi, lorsque le soleil est dans sa plus grande force, et que sa chaleur, augmentant celle qu'a produite le grand nombre des abeilles, leur rend leur demeure insupportable.

Pour que les essaims se mettent en marche, il faut qu'ils soient accompagnés d'une reine qui ait été fécondée, et qui puisse perpétuer le nouvel état. Toutes les fois que différensaccidens auront fait périr les reines qui devaient conduire la nouvelle colonie, il n'y aura plus d'émigration , et les abeilles s'obstineront à rester dans leur ancienne demeure, quoiqu'elle soit devenue trop étroite pour contenir le grand nombre des habitans. Alors on n'a point d'autres ressources que de leur donner ce qu'on appelle des hausses ; ce sont des cercles de la même matière et du même diamètre , dont on élève et agrandit leurs paniers: en augmentant ainsi l'étendue de leur logement, on prévient les inconvéniens d'une population trop nombreuse, et on les met à portée de continuer leurs travaux.

Lorsqu'un essaim a pris enfin l'essor , il voltige pendant quelque temps dans l'air avec une sorte d'irrésolution, et puis va s'abattre sur une branche d'arbre : alors on prépare une ruche qu'on a pris soin de frotter de mélisse ou de thym; et secouant la branche, on fait tomber l'essaim dans la ruche.

Lorsqu'il s'élève assez haut pour qu'on puisse appréhender de le perdre, on lui jette du sable et de l'eau : celte aspersion faisant l'effet de la pluie , que les abeilles redoutent, les force de descendre pour se fixer dans un endroit qui soit plus à portée. Il y a des pays où l'on suit encore l'usage des anciens , de frapper sur des chaudrons ou sur des bassins de cuivre. On croit imiter par là le bruit du tonnerre , et retenir les essaims par la peur de l'orage : mais nos naturalistes et nos écrivains économiques ont reconnu et démontré l'insuffisance de ce moyen ; et la preuve en est que , lorsque les abeilles sont dispersées aux champs pour leur récolte , on a beau les étourdir du bruit des chaudrons, on ne les en voit pas plus intimidées, ni plus empressées à revenir.

Il est vraisemblable que cette pratique bizarre doit son origine a la superstition païenne, et à l'usage où l'on était, dans les fêles de C.ybèlc , de frapper sur des bassins de cuivre, en mémoire d'un bi iiil pareil (pi'axaiciil fail les (^orvbanlc^ en fa\cur deJupitcr. On

sait que le vieux Saturne ayant la manie de dévorer tous ses enfaiis , sa femme Cybèle voulut au moins dérober celui-ci à sa fureur; qu'elle le fit cacher avec soin dans un antre du mont Ida, qu'on nommait Z)/c(>,y; et qu'elle engagea les Corybantes, qui étaient ses ministres et ses prêtres , à faire autour du berceau de son fils un si beau tintamarre, que les cris de son enfant ne pussent point percer. On sait aussi que nos abeilles jouèrent, avec les Corybantes, un grand rôle dans cette importante affaire ; que ce fut à leur miel que Jupiter dut la conservation de ses jours, et qu'elles eurent la gloire d'être les nourrices du plus grand des dieux. Il estbien étrange qu'un usage inutile, ridicule , fondé sur une tradition aussi absurde ' et aussi puérile, se soit conservé fidèlement jusqu'à nous, et que nos fermiers fassent encore tous les jours, sans le savoir, les honueurs du berceau de Jupiter.

7 Fais broyer en ces lieux la mélisse ou le tliym.

Il y a dans le texte, trita tnilisphylla , etcerinthœ ignobile gfnmen. La mélisse est une plante à plusieui-s tiges, hautes d'une coudée, carrées, dures, et aisées à rompre; ses feuilles sont noirâtres, d'une odeur de citron, et d'un goût un peu acre. Il y a plusieurs espèces de cérinthes décrites par les modernes; il est probable que celle des anciens est celle qu'on appelle Cerinthe flavo flore asperior: c'est une des herbes les plus communes de l'Italie et de la Sicile.

* Mais lorsque entre deux rois l'ardente ambition •Allume les flambeaux de la division...

Il y a du vrai dans ce que Virgile dit ici sur les dissensions qui sont occasionées par la pluralité des reines; mais ce vrai se trouve mêlé de quelques erreurs, dont plusieurs appartiennent au philosophe Aristote, et les autres ne doivent être mises que sur le compte de la poésie.

Quand les essaims ont pris l'essor, il se trouve souvent plusieurs reines, et dans la ruche-mère qu'ils viennent de quitter, et dans la nouvelle où ils commencent à s'établir : alors le désordre se met effectivement parmi les abeilles, les ouvrages sont interrompus, et la paix et l'activité ne reviennent que lorsque les causes du trouble ont cessé, et que toutes les reines surnuméraires ont été mises à mort. On ignore si c'est la reine-mère qui se charge de cette barbare exécution, ou si ce sont ses sujets qui s'écartent pour cette fois de leur amour inviolable pour leurs chofs,et'Ies sacrifient au repos de l'état.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le combat ne se livre jamais que dans l'intérieur de la ville , et tout le carnage se borne à peu près à celui des reines surnuméraires. Ainsi la pompeuse description de ces ainnées commandées par leurs rois , et de cette bataille sanglante qui se livre dans les champs de l'air, sont de l'imagination du poète, qui , en cherchant à flatter les objets, a manqué leur ressemblance.

L'unité d'une reine chez les abeilles est un point fondamental de leui' gouvernement, et un fait incontestable dans leur histoire. M. de Réaumur a plongé dans l'eau un grand nombre de ruches dans différens temps de l'année; et, après en avoir examiné toutes les mouches les unes après les autres, il n'a jamais pu y découvrir qu'une seule mère. Le seul temps où il en parait plusieurs, c'est au printemps, lorsque la nation s'est renouvelée par la fécondité de la reine-mère, et que les jeunes essaims ont besoin d'un nouveau chef. Ce fait, dont on ne peut douter, n'a pas été indiqué avec assez de précision, et annoncé avec assez de confiance.

En revanche, ils nous ont donné une erreur de plus pour une vérité qu'ils ont omise. Ils ont dit que les abeilles immolaient ceux de leurs chefs qui étaient les plus séditieux et les plus méchans. C'est faire assurément bien de l'honneur à la morale et à la politique des abeilles.

Il y a d'autres combats de ces peuples qui sont plus sérieux et plus meurtriers que ceux qui se livrent à l'occasion de la pluralité des reines; c'est lorsqu'un essaim a l'injustice ou l'imprudence de se loger dans une ruche déjà occupée par un autre corps tl'abeilles. Alors il s'allume entre les deux partis une guerre très opiuititre, ipii dure même plusieurs jours; on combat sans rehiche et avec acharnement depuis le matin jusqu'au soir, et le champ de bataille se trouve à la fin jonché de plusieurs milliers de morts.

Il est assez inutile de parler maintenant des petits combats particuliers qui se livrent fréquemment d'abeille à abeille, et qui se terminent assez souvent par la mort des deux champions : ce sont de petits laits peu intéressaus, après les grands évènemens dont nous avons fait le récit, et qui n'influent pas sur la fortune de la ruche, comme ces grandes guerres nationales (jui emportent la moitié de ses habitans.

9 Kt dans un faihlc corps s'alliiinc un grand ronragc.

Ce vers est de M. Racine fils.

'o II faut, comme les rois, distinguer les sujets. La distinction des deux espèces d'abeilles est une chimère d'Aristote , qui n'a d'autre fondement que les différences que l'âge apporte dans la couleur de ces insectes. Les jeunes abeilles sont grises, el même brunes; elles deviennent rougeàtres lorsqu'elles vieillissent.

>' Qui dompte l'âpreté d'un via fougueux et dur.

Les anciens mettaient du miel dans les vins forts. '2 Arrache seulement les ailes de ses rois.

Ce précepte est-il bien praticable ? Comment prendre les rois ? comment les choisir au milieu de cette foule de sujets? Cependant Columelle et Pline ont prescrit la même chose que Virgile. Colunielle nous apprend comment on peut prendre le roi impunément; c'est, dit-il, en se frottant la main de baume ; mais la difficulté de le saisir ne subsiste pas moins. Cependant j'ai entendu dire à un de mes amis qu'il avait vu, près de Londres, une personne qui avait trouvé l'art d'apprivoiser les reines, et, par ce moyen, de gouverner sans peine tout ce petit peuple, religieux adorateur de ses souverains.

>5 Que Priape , en ces lieux, écarte avec sa faux... Il y a dans le texte, Hellespontiaci senet tuttla Priapi. Priape était adoré principalement à Lampsaque, ville bâtie sur l'Hellespont.

>'' .Si mon vaisseau , long-temps égaré loin du bord. Ne se hâtait enfin de regagner le port. Peut-être je peindrais les lieux chéris de Flore...

On sait que Rapin a saisi ce sujet présenté par Virgile *. Cet ouvrage estimable le serait encore plus si les épisodes étaient moins froids.

i5 Le narcisse en mes vers s'empresserait d'éclore. D'après la description que les anciens nous ont donnée de leur narcisse , M. Martyn , botaniste anglais , croit le reconnaître dans le narcissus alhus circula purpureo , et dans une autre espèce appelée narcissus albus circula crccea minor.

16 Les roses m'ouvriraient leurs calices brillans. Il y a dans le texte, biferique rosaria Pcesti. La \irie de Paes-

* Et Delille lui-même, après Rapin, et avec bien plus de succès.

tum n'est plus aujourd'hui qu'un village appelé Pesti , dans la Lucanie, c'est-à-dire dans la Calabre. Ce pays était autrefois célèbre pour ses belles roses, qui croissent deux fois dans l'année.

'7 Je courberab le lierre et l'acanthe en berceaux.

.T'ai déjà observé qu'il y avait deux sortes d'acanthe : l'un est un arbre d'Egypte décrit par Théophraste, l'autre est une plante de jardin décrite par Dioscoride : c'est d'elle qu'il s'agit ici. Ses feuilles sont plus longues et plus larges que celles de la laitue; elles sont divisées counne celles de la roquette, blanchâtres, épaisses, douces au toucher; la tige est haute de deux coudées, épaisse d'un doigt, entourée, vers le sommet, tie feuilles longues et épineuses, d'où sort une fleur blanche; la semence est longue et jaune; les racines sont longues, mucilagineuses, rouges et gluantes. Tous les botanistes conviennent que cette plante est la même que celle qu'on cultive dans les jardins , sous le nom de branche ursine. Elle sert d'ornement dans l'ordre corinthien. Vitruve nous rapporte ce qui y donna lieu. Un panier, couvert d'une tuile, avait été placé par hasard sur une racine d'acanthe; au printemps, la tige et les feuilles embrassèrent le panier, et, après s'être élevées jusqu'au haut, furent repliées en bas par les rebords des coins de la tuile. Callimaque, fameux architecte, passant par hasard, en trouva le coup (l'œil agréable, et imita ce panier dans une colonne qu'il bâtit à (iorinthe. Effectivement, rien ne ressemble plus à un chapiteau d'ordre corinthien qu'un panier couvert d'une tuile, environné de feuilles d'acanthe , arrêtées et repliées par les coins de la tuile; c'est peut-être ce qui l'a fait appeler par Wv^Aa J/exi acanthi. A. l'égard du lierre h\anc , pallentes hederas , j'ai déjà remarqué que nous ne connaissons point celte piaule.

'8 Aux lii'ux où ]e Galèse en des plaines fécondes...

Il y a dans le texte , sub OEhaliœ memini me turrUms arcis i'oryciurn vidisse senein. Tarente est ici appelé OEbaJia , du nom iXOEbalus , venu de Lacédémone dans la Lucanie, où il établit une colonie, et bâtit la ville de Tarente. Le Galèse, aujourd'hui appelé Galeso , coule dans la Calabre, et se décharge dans la mer près de Tarente. Coryce était une ville de la Galicie, aujourd'hui nommée Curco , dans la Caramanie, vis-à-vis l'ile de Chypre.

Il n'y a personne qui no sente la beauté de ce morceau; rien de si lou( haut, de si frais, de si natinellrment amené. Je n'en connais

pas qui y ressemble davantage que celui du vieillard que M. de ^ oltaire a peint dans le premier livre de la Henrlade : c'est le même ton de sentiment, a\ec des idées différeutes.

'9 Lui déjà de l'acanthe émondait les rameaux.

Comment l'hiver, lorsqu'il ravageait tout, pouvait-il respecter les arbustes de ce vieillard? Il est probable qu'il connaissait l'usage des serres , et qu'il y mettait à couvert les arbres pour les sauver des rigueurs de l'hiver, et pour hâter leur verdure, ou Içurs fleurs ou leurs fruits.

>o Le sapin pour l'abeille y distillait ses pleurs. ..

Il y a seulement dans le texte, illitiliœ, atque uherruna pinus. J'en ai fait entendie dans ma traduction le véritable sens , qu'aucun traducteur ne parait avoir saisi. Ces tilleuls et ces pins étaient destinés à fournir, non seulement de l'ombre au maître du jardin, mais encore du miel et de la cire à ses abeilles. En effet, ces ai'bres sont onctueux et pleins de suc. Voilà pourquoi Virgile a dit ici ubenima pinus ; et dans un autre endroit, en pailant des arbres chers aux abeilles, yj//?^«6"/7j tillam. Les deux vers suivans en sont encore une nouvelle preuve :

Ergo apibus fetis idem atque examine multo Primus abundaic...

Ce vieillard plantait des tilleuls et des pins; aussi, dit Virgile, voyait-il le premier ses essaims fécondés , etc.

La liaison de ces deux vers avec les précédens dépend du mot ergo , qui a été passé par presque tous les traducteurs. Ces remarques sont, je crois, moins minutieuses qu'on ne pourrait le croire au premier coup d'œil, puisqu'elles tombent sur des méprises qui défigurent Virgile dans la plupart des traductions.

21 II savait aligner, pour le plaisir des yeux. Des poiriers déjà forts, des ormes déjà vieux.

Les commentateurs n'ont pas mieux compris ce passage que le précédent. Virgile veut dire que ce vieillard avait trouvé le secret de transplanter des arbres déjà forts. Il est aisé de s'en convaincre par les épithètes qu'il a données à chacun des arbres , qu'il nomme seras ulinos , eduraw pyriim , spinos jam prunaferentes , jainque ministrantem platamun potantibus umhras. En effet, ^ irgile, dans

tout ce morceau , représente ce vieillard comme un cultivateur habile qui avait su perfectionner le jardinage. Au reste, ce secret n'a point été inconnu aux modernes. J'ai vu à Chaulnes une allée entière de tilleuls qui avaient été transplantés très grands, et qui avaient parfaitement repris. Plusieurs endroits de Marly, grâces au génie du fameux machiniste le P. Sébastien , se trouvèrent ombragés, comme dit Fontenelle, d'allées arrivées de la veille. Mais ce qui était un prodige chez le vieillard de Virgile cesse de l'être chez les rois et les grands , où l'on est accoutumé à voir forcer la nature.

s» L'une s'en va des fleurs dépouiller le calice.

Aussitôt que les abeilles sont établies dans une ruche, leur premier soin , après avoir bouché avec la propolis toutes les fentes de leur nouvelle demeure , est de recueillir la cire. C'est sur les fleurs qu'elles vont la chercher , et ce sont les étamines ou la poussière de ces fleurs qui fournissent la matière première. La nature les a équipées de tous les instruniens propres à cette récolte: elle a hérissé leurs jambes de poils très longs , qui leur servent à ramasser les petits grains de poussière : elle a ménagé dans les deux dernières une petite cavité qui présente la forme d'une cuillère ou d'une palette creuse, pour faciliter le transport de leur moisson : en même temps elle a fait la dépense d'un estomac particulier, dans lequel les abeilles font passer la cire et la préparent. Auparavant, la cire n'est qu'une matière brute, un amas de petits grains durs, incohérens, sans souplesse, sans ductilité; et il faut qu'elle ait subi , dans l'estomac de l'abeille , une espèce d'analyse , avant que de pouvoir être employée avec succès. M. de Réaumur, à qui nous devons cette découverte, et qui n'avait pas encore reconnu la nécessité de cette préparation, avait imaginé de se passer des abeilles, et de faire de la cire tout comme elles. Il avait les matériaux , rien ne lui paraissait si simple (jue de les mettre en œuvre; mais après plusieurs essais infructueux, il fallut abandonner le projet; la nouvelle manufacture de cire n'eut pas lieu, et il fut forcé de revenir aux anciennes ouvrières, à celles de la nature, qui travaillaient plus habilement et plus sûrement que lui.

= ' Pétrit les foudcmens de ses murs réguliers.

Lorsque les abeilles ont préparé la cire dans leur estomac , elles

DU LIVRE lY. 087

songent à l'employer, et commencent à bâtir les petits murs de leurs cellules. Quelquefois celles qui ont préparé les matériaux sont aussi chargées de la construction de l'édifice ; quelquefois ce sont d'autres qui leur succèdent : mais toujours celles qui ont élevé le corps de l'ouvrage ne sont point celles qui le polissent; il en vient d'autres qui ont cette commission, qui rendent les angles plus exacts, aplanissent les superficies, et donnent à tout la dernière perfection. On a remarqué que celles-ci travaillaient beaucoup plus long-temps que les autres sans se reposer, comme si le travail de polir éîait moins fatigant que celui d'édifier. Pour la plus grande économie du temps, pendant qu'une partie des abeilles est occupée à la construction des rayons, une autre partie est chargée de la nourriture des ouvrières; ainsi les travaux ne sont point interrompus, et l'ouvrage avance avec une vitesse incroyable. Aussi a-t-on vu des mouches élever, en vingt-quatre heures, des rayons d'un pied de haut, et de six pouces de large, qui contenaient près de quatre mille alvéoles.

Les abeilles travaillent d'abord au haut de leur panier; c'est là qu'elles attachent leurs gâteaux, dont la direction est perpendiculaire à la base de la ruche. Cette méthode paraît avoir bien des inconvéniens. Leur ville est, pour ainsi dire, suspendue en l'air. Le poids des alvéoles et des magasins de miel et de cire semblerait devoir faire craindre pour la solidité de l'ouvrage; mais nos architectes ont pourvu à tout. Ils attachent d'abord les rayons avec une glu extrêmement visqueuse, avec leur propolis; ils multiplient de tous côtés ces attaches, et ne négligent rim poui" assurer les fondemens: en même temps, pour diminuer le poids du bâtiment, ils donnent aux cellules la moindre épaisseur qu'il est possible; et comme les inconvéniens naissent les uns des autres, et que le peu d'épaisseur de ces cellules les mettrait hors d'état de résister au mouvement perpétuel des mouches, elles ont soin de fortifier d'un rebord de cire l'entrée de leurs alvéoles , comme étant la partie qui doit souffrir le plus , et qui sera attaquée le plus souvent.

Elles ne se contentent pas de travailler à un seul rayon; elles en élèvent plusieurs à la fois , qui sont parallèles entre eux, et qui, attachés également à la voûte de la ruche , tombent aussi perpendiculairement sur la base. Il y a toujours entre les différens rayons un espace vide , propre à laisser passer deux mouches de front: ce sont les grandes rues de leur cité. De plus , elles ont ménagé différens petits trous par lesquels une mouche peut passer prompte-

ment d'un rayon à l'autre, sans prendre un long circuit. Ainsi lu communication parait fort bien établie entre les difierentes parties de leur empire , et la correspondance entre les citoyens peut ètro fort prompte.

Chaque rayon est composé dun ilouble rang d'alvéoles qui sont adossés les uus contre les autres, et qui out une base commune. La figure de l'alvéole est un hexagone régulier , à six pans. Pappus, fameux géomètre de l'antiquité, a prouvé que cette figure avait le double a\antage de remplir un espace sans y laisser de vide, et do renfermer un plus grand espace dans le même contour; et il est bien étrange que les abeilles aient précisément choisi ou rencontré, entre une infinité de figures, la seule qui put remplir exactement deux conditions aussi essentielles. La figure de la base est une pyramide formée de trois losanges parfaitement égales; les quatre angles de ces losanges sont encore si heureusement combinés, et leur ouverture est dans une telle proportion , que la cire se trouve employée avec la plus grande économie possible; en sorte que toute autre losange, composée d'angles de toute autre grandeur, n'aurait pu procurer le même avantage. 3L Kœnig , qui avait employé l'analyse des infiniment petits pour résoudre ce problème qui lui avail été donné par !M. de Réaumur, après bien des calculs, n'était arrive qu'au résultat des abeilles. La manière dont elles s'y prennent pour construire tous ces côtés de leurs hexagones, toutes ces losanges de leur base, et tous ces angles de leurs losanges , est aussi étonnante que le choix même des figures; mais tous ces détails sont trop compliqués pour avoir place dans une note , et il faudrait que mes lecteurs eussent eux-mêmes bien de la géométrie, pour entendre toute celle de nos insectes.

Autre merveille. Il y a dans une ruche trois sortes de mouches; les ouvrières , qu'on trouve au nombre de plus de quinze mille dans les ruches ordinaires; les faux bourdons, ou les mâles, qui n'excèdent guère le nombre de mille lorsqu'ils abondent le plus ; et les reines ou mères, qui sont les moins nombreuses de toutes ; on n'en trouve jamais plus de vingt dans la ruche la plus peuplée. Les ouvrières sont les plus petites ; les mâles sont beaucoup plus gros, et plus longs; et les reines encore plus que les mâles. Les abeilles, dans la construction de leurs alvéoles , ont égard à ces deux combinaisons , celles de la grosseur et du nombre de mouches qui doivent y naître. Les ahéoles destinés aux ouvrières sont les plus petits et en

très grand nombre ; les logemens qu'occuperont les màles sont en moindre nombre et plus grands ; et la même combinaison se trouve pour les logemens des reines, qui sont les moins nombreux et les plus spacieux de tous, dont un seul pèse autant que cinquante alvéoles ordinaires , et qui sont les palais de cette petite ville.

Les abeilles conservent encore l'hexagone pour les alvéoles des mâles , et se contentent de leur donner plus d'étendue : mais elles abandonnent cette figure pour les cellules des reines , qui sont d'une forme arrondie , oblongue, et en tout assez irrégulière.

M. de Buffon, effrayé des merveilles de l'architecture et de la géométrie des abeilles, et se refusant à leur reconnaître une intelligence qui aurait surpassé la nôtre , a essayé d'expliquer tous ces faits par le mécanisme seul. « Ces hexagones , dit-il, tant vantés, tantadmi- )> rés, me fournissent une preuve de plus contre l'enthousiasme et » l'admiration. Cette figure, toute géométrique et toute régulière » qu'elle nous parait , et qu'elle est dans la spéculation , n'est ici » qu'un résultat mécanique et assez imparfait, qui se trouve souvent >' dans la nature, et que l'on remarque même dans ses productions » les plus brutes, les cristaux , et plusieurs autres pierres : quel- » ques sels prennent constamment cette figure dans leur formation. » Qu'on observe les petites écailles de la peau d'une roussette , on » verra qu'elles sont hexagones , parce que chaque écaille croissant » en même temps, se fait obstacle , et tend à occuper le plus d'esr- » pace qu'il est possible dans un espace donné. On voit ces mêmes » hexagones dans le second estomac des animaux ruminans : on les » trouve dans les graines, dans les capsuler, dans certaines fleurs, etc. » Qu'on remplisse un vaisseau de pois, ou plutôt de quelque autre » graine cylindrique, et qu'on le ferme exactement, après y avoir » jeté autant d'eau que les intervalles qui restent entre ces graines » peuvent en recevoir ; qu'on fasse bouillir cette eau , tous ces cy- » lindres deviendront des colonnes de six pans. On en voit claire- » ment la raison , qui est purement mécanique : chaque graine, dont » la figure est cylindrique , tend, par son renflement, à occuper le » plus d'espace possible dans un espace donné ; elles deviennent » toutes nécessairement hexagones par la compression l'éciproque. » Chaque abeille cherche à occuper de même le plus d'espace pos- » sible dans un espace donné ; il est donc nécessaire aussi, puisque » le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules soient hexa- « gones par la même raison des obstacles réciproques. »

Cette explication est assurément très ingénieuse ; mais j'ose dire, avec le respect que l'on doit à un écrivain tel que M. de Buffon , qu'elle est encore insuffisante. Un des faits les plus certains dans l'histoire de ces insectes , c'est que tous les ouvrages de leur petite république ne sont faits que par les ouvrières, et que les mâles et les reines , loin de contribuer aux travaux publics, n'ont pas même reçu de la nature les organes et les instrumens qui y sont propres. Or, si la régularité de ces alvéoles n'avait pas d'autre cause que celle que M. de Buffon lui assigne; si elle n'était produite que par une loi mécanique, et par la compression réciproque de ces insectes , combinée avec leur figure , il est certain que tous les alvéoles auraient la même forme et la même dimension , puisqu'ils sont tous construits pai' les ouvrières. Ceux des mâles auraient la même gi'andeur; ceux des femelles auraient la même grandeur et la mêmefigui'e; et l'on ne verrait point cette étonnante proportion du nombre des différentes cellules avec le nombre des différentes mouches qui doivent y naître. Au reste , je soumets cette observation au jugement de M. de Buffon lui-même.

»< L'autre forme im miel pur d'une esseuce choisie.

Le miel est une matière liquide qui se trouve au fond du calice des fleurs, dans de petites glandes * que M. Linnaeus a découvertes le premier. Cette matière sort souvent des glandes par transpiration, se répand au fond du calice, et se trouve même quelquefois épanchée sur les feuilles.

Les anciens donnaient au miel ime origine bien plus noble : ils le regardaient comme une rosée qui tombait du ciel , comme une transpiration de l'air ou des astres qui s'épuraient. Ceci sert à expliquer le premier vers de ce li\Te , AeriiineUis cœlestia dona. Ces deux épithètes ne sont pas, comme on serait tenté de le croire d'abord, des mots vagues et brillans , qui ne servent qu'à remplir et qu'à orner les vers; elles sont l'expression juste et exacte de la mauvaise physique de ce temps.

Les abeilles ont des organes propres pour la récolte du miel , comme pour celle de la cire; une trompe et un estomac particulier. La trompe est une espèce de langue musculeuse , très forte et très flexible, que l'abeille alonge et raccourcit à sa volonté, et dont elle se sert pour laper le miel et le conduire jusqu'à une petite ou-

* C'est la partie ipie M. Liiiuaeus .ippellc le ncrtar.

verture qui est sa bouche. Cette bouche avait été méconnue jusqu'à M. de Réaumur; elle avait même échappé au fameux Swammerdam, grand observateur et habile anatomiste. La méprise de ce savant homme prouve bien l'extrême difficulté d'observer des objets aussi délicats. Il avait cru que l'abeille pompait le suc des fleurs par un petit trou qu'il supposait à la trompe ; mais M. de Réaumur, en pressant le bout de cette trompe , n'a jamais pu en faire sortir la moindre goutte de liqueur, quoique la pression l'eût gonflée prodigieusement. Il a fait sur la bouche la même expérience, et la liqueur est venue aussi abondamment qu'il l'a désiré.

Le miel , transporté par la trompe dans la bouche , passe dans le premier estomac, où il essuie, comme la cire dans le second, une espèce d'analyse et de coction. Une partie reste pour la nourriture de l'insecte , et l'autre est rapportée fidèlement dans la ruche , et déposée dans les cellules pour la subsistance journalière des mouches et pour les provisions d'hiver. Une remarque très curieuse , c'est que les cellules qui renferment le miel dont les abeilles se nourrissent tous les jours restent ouvertes, au lieu que celles qui servent de magasins pour l'arrière-saison sont fermées avec un couvercle de cire.

' 5 L'autre élève à l'état des enfans précieux.

Rien n'égale les soins que les abeilles prennent de leurs petits , quoique la maternité ne semble pas devoir parler chez elles, et qu'ils ne soient que les enfans de l'état. Elles ont soin de déposer dans les alvéoles où il y a un œuf une espèce de bouillie ou gelée transparente, qui servira pour la nourriture de l'insecte lorsqu'il sera éclos. De temps en temps elles ont l'attention de visiter les alvéoles pour renouveler la provision , au cas qu'elle soit épuisée. M. Maraldi a eu souvent des preuves de leur attachement pour leurs petits. Il avait détaché du haut de la voûte un morceau d'un rayon dans lequel il y avait plusieurs vers d'abeilles , et l'avait transporté au bas de la ruche; aussitôt un certain nombre d'abeilles sont descendues sur ce fragment de rayon , et y sont restées fidèlement jusqu'à ce que tous les petits vers eussent pris tout leur accroissement, et ne l'ont abandonné qu'avec les jeunes abeilles.

''^ En des corps différens les essaims se séparent.

Les anciens ont été plus hardis que nous. Nos naturalistes mo-

dernes n'ont point eu d'expérience assez décisive qui leur apprît si les différens travaux étaient partagés entre les différens corps d'abeilles, ou si toutes les abeilles ne s'occupent point successivement de différens ouvrages.

' 7 Sur le safran vermeil , sur la sombre hyacinthe...

L'ardeur du travail est incroyable chez les abeilles : elles vont quelquefois chercher des fleius à plus de deux lieues de leur ruche. Or, l'on imagine bien ce que c'est que deux lieues pour une petite mouche. Ce qui nous a instruits de ces grands voyages , ce sont les poussières de certaines plantes qui ne croissent pas dans le voisinage. Virgile , en cet endroit , nomme des plantes et des arbres qui lournissent anx abeilles leur récolle. On connaît le safran ; Virgile l'appelle ruhentein ; le pétale de sa fleur est coulevu- de pourpre. A l'égard de l'hyacinthe , il y a dans les jardins plusieurs fleurs connues sous ce nom; aucune ne paraît conforme à la description que les anciens nous ont laissée de cette fleur. Ils prétendent qu'on voit tracées sur le pétale les deux lettres A S , qui, selon eux , sont l'expression de la douleur que ressentit Apollon de la perte du jeune Hyacinthe , métamorphosé en la fleur de ce nom. M. Martyn, que j'ai déjà cité , croit voir dans le martagon , que les botanistes appellent liliuin Jloribus reflexis , le narcisse célébré par les poètes anciens. Il y a vu , dit-il, des taches d'une couleur foncée qui semblent former les lettres A S.

' * On les voit s'occuper, se délasser ensemble.

IVous sommes forcés de convenir qu'il se trouve encore ici plusieurs méprises. Les abeilles travaillent la nuit comme le jour, se reposent le jour comme la nuit, et ne travaillent jamais toutes à la fois. Dans la plus grande chaleur de l'ouvrage , on voit toujours une partie des ouvrières qui se tiennent dans l'inaction, attachées les unes aux autres par les petits crocs qu'elles ont aux pattes antérieures ; et vraisemblablement dans cette position elles se délassent de leurs fatigues. Effectivement, il était naturel d'imaginer que des insectes qui habitent perpétuellement les ténèbres d'une ruche, et qui dans ces ténèbres élèvent des ouvrages aussi finis que les leurs , qui ont plus de seize mille yeux, lorsque nous n'en avons que deux, qui ont ces yeux taillés différemment que les nôtres, qui aperçoivent sûrement des différences où nous ne voyons que de l'uniformité, des espaces oij nous ne découvrons que des points, qui

voient enfin où nous ne voyons plus; il était, dis-je, naturel d'imaginer que des êtres ainsi conformés ne devaient guère connaître et attendie ce retour périodique de lumière et d'obscurité que nous avons appelé le jour et la nuit.

' 9 Lesté d'un grain de sable , il affronte le vent.

Ceci n'est qu'une fable débitée par Aristote , copiée par Virgile, et répétée par Pline. Il y a une espèce d'abeille , qu'on appelle maçonne, qui bâtit son nid contre les murs avec un mortier composé de sable et de gravier. Comme cette abeille ressemble à l'autre, des yeux inattentifs les ont confondues d'abord ; et ensuite , les erreurs du jugement se mêlant à celles de la vue, on a imaginé à cette pierre, qu'on croyait voir dans les pattes de notre abeille, un usage qu'elle n'avait point.

^° L'hymen est inconnu de la pudique abeille.

Il y a encore ici plusieurs erreurs. Pour les faire remarquer, il est nécessaire de reprendre un peu plus haut l'histoire des abeilles.

Il y a un temps de l'année où l'on voit dans une ruche trois sortes de mouches : les abeilles ouvrières ou mulets , les faux bourdons ou les mâles, et les abeilles reines ou mères. Les femelles ou les reines ont le corps près de la moitié plus grand que celui des ouvrières, l'aiguillon plus long, les ailes beaucoup plus courtes, les dents plus petites; point de palettes triangulaires, point de brosses; tous les organes du travail sacrifiés en faveur des organes de la génération, où la nature a mis un appareil singulier ; des ovaires énormes pour la grosseur de l'insecte , où Swammerdam a compté, dans le temps de la pleine ponte, plus de cinquante vaisseaux, qui chacun renfermaient plus de dix-sept œufs, et tous plus de cinq mille de ceux qui étaient visibles, sans compter une foule d'autres qui, n'étant point encore formés, et ne devant se développer que successivement, échappaient aux yeux et à la loupe. Aussi la reineabeille peut-elle pondre jusqu'à deux cents œufs par jour, dix ou douze mille dans l'espace de sept semaines , et près de trente ou quarante mille dans le cours d'une année. Les faux bourdons ou les mâles sont privés, comme la reine, de toutes les parties propres au travai' , et n'ont que les organes distinctifs de leur sexe , tandis que les ouvrières , fournies de tous les instrumens nécessaires pour les ouvrages, manquent absolument de tous les organes du plaisir qui pourraient les en distraire.

La reine n'est destinée qu'à produire la nation , les mâles à féconder la reine, et les ouvrières à faire du miel et de la cire; et il semble que cette république ressemble assez à ces gouvernemens anciens, où les citoyens étaient partagés en différentes classes, dont chacune avait ses fonctions constantes et ses emplois héréditaires. Il a été facile de connaître les opérations des ouvrières : elles sont à découvert; celles des mâles et des femelles étaient moins faciles à observer. Les gâteaux de cire qui arrêtent les yeux de l'observateur, la multitude d'abeilles qui environnent la reine , son séjour presque continuel dans son sérail , d'où elle sort rarement, tout cela a dérobé long-temps à notre connaissance le mystère de la génération : il n'est pas étonnant qu'il ait échappé aux anciens. Les ruches de corne qu'ils avaient imaginées n'étaient pas aussi transparentes que les nôtres; ils n'avaient pas porté aussi loin que nous l'esprit d'observation , et se li\Taient trop à l'esprit de système ; enfin , ils n'avaient pas le microscope. M. Maraldi , qui le premier se servit des ruches de verre, qui avait décrit le sexe des bourdons , et qui avait soupçonné le mystère de la génération, n'avait jamais pu en être témoin. Swammerdam, qui a travaillé dans le même temps que M. Maraldi, quoique son ouvrage n'ait paru que depuis, s'était arrêté au même point. Il semblait que cette découverte avait été réservée pour M. de Réaumur. Il perfectionna les ruches de verre , en imagina de différentes formes pour les différentes découvertes qu'il se proposait de faire , sut mettre les abeilles dans des circonstances où elles fussent obligées de révéler leur secret, tira la reine du milieu de son palais, la mit tête à tête avec un mâle, prit la nature sur le fait, et vit que, à quelques bizarreries près, elle agissait chez les abeilles comme chez les autres animaux.

Après la fécondation , vient la ponte de la reine. Suivie d'un petit cortège de mouches , elle entre dans chaque alvéole , ne manque jamais de choisir parmi les différentes cellules celle qui convient à la nature de l'œuf qu'elle va pondre. L'œuf éclôt deux ou trois jours après la ponte, et parait sous la forme d'un petit ver, qu'on nourrit , comme nous l'avons déjà dit , avec une espèce de bouillie. Au bout de cinq ou six jours , le ver a pris tout son accroissement; on cesse de le nourrir, et les abeilles couvTent son alvéole d'un couvercle de cire. Alors le ver file une soie et se convertit en nymphe; il reste dans cet état quinze jours; quand il s'est débarrassé des langes de sa nymplie, et i(uc les parties qui le constiluenl

abeille sont développées, l'insecte rompt lui-même son couvercle de cire, et, après quelques momens de langueur, prend enfin son essor. M. Maraldi a vu des abeilles qui , le premier jour de leur sortie, avaient déjà rapporté deux petites pelotes de cire. Les mâles ou faux bourdons travaillent à la génération jusqu'à la fin de juin, et même de juillet , auquel temps ils sont exterminés par les ouvrières , de peur qu'ils n'affament l'état : leur défaite est facile, quoiqu'ils soient deux fois plus gros que les ouvrières, parce qu'ils sont sans aiguillon.

-■' Quel peuple de l'Asie honore autant son roi?

Ce que dit ici Virgile de l'attachement des abeilles pour leurs rois est exactement vrai pour les reines; il faut seulement en excepter les deux derniers vers, qui sont une exagération poétique. En général, les abeilles paraissent avoir un but marqué et un objet suivi dans tous leurs travaux : c'est l'amour de leur postérité , et cet amour semble être la source de celui qu'elles ont pour leur reine. Nous avons vu que les essaims ne sortaient point lorsqu'ils n'étaient pas accompagnés d'une mère qui eût été fécondée. Lorsqu'ils en ont une qui est peu féconde, les ouvrages languissent à proportion de sa stérilité; si elle meurt, ils sont absolument interrompus , la nation se détruit ; et si , dans cet interrègne funeste à leur empire, on leur donne seulement un ver, une nymphe-mère, la société subsiste, les ouvrages sont continués, quoique avec lenteur; et lorsque la jeune reine a quitté sa dépouille, et se trouve en état de remplir les vues de son peuple, toute leur activité revient, et les travaux sont poussés avec la plus grande ardeur.

'» Enfin, veux-tu ravir leur nectar écumant? Devant leur magasin porte un tison fumant.

Il y a plusieurs manières de faire la récolte du miel : il ne m'appartient pas de décider quelle est la meilleure; je dirai seulement qu'il faut choisir la moins meurtrière pour les abeilles , puisque c'est la plus avantageuse pour le possesseur des ruches.

ïî Et laisse dans la plaie et son dard et sa vie.

Les abeilles ont dans l'intérieur du ventre une petite bouteille de venin située à la racine de leur aiguillon. Cet aiguillon est un tuyau creux qui renferme deux petits dards , dont l'extrémité est taillée comme une scie ; les dents de cette scie sont dirigées comme

le fer d'une flèche, en sorte que le trait pénètre facilement dans la plaie et s'en retire très difficilement. Aussi la vengeance des abeilles leur est presque toujours mortelle. On voit par là que le pardon des injures déviait être une des piemières lois de ce peuple.

^i Taygète monte aux cieux pour éclairer le monde.

Taygète est une des Pléiades. Les Pléiades s'élèvent avec le soleil, le 11 avril, selon Columelle.

35 Et lorsque cette njrmpLe , au retour des hivers , Redescend tristement dans le gouffre des mers.

Le coucher des Pléiades indique ici la fin d'octobre ou le com-r mencement de novembre. Il y a dans le texte , Aut eadein sidus fugiens ubi piscis aquosi , etc. Les commentateurs sont fort partagés sur ce que signifie le moX. piscis. Les uns pensent qu'il s'agit du signe des Poissons, qui se lève en effet après le coucher des Pléiades; les autres, que Virgile a voulu désigner le Dauphin. La Rue prétend qu'il faut entendre par ce mot la constellation de l'Hydre , ce qui paraît moins ^Taisemblable. Dryden , avec moins de fondement encore , a supposé qu'il s'agissait du Scorpion.

36 Toutefois , si l'hiver, alarmant ta prudence...

L'hiver est une saison critique pour les abeilles ; c'est dans cette saison qu'elles ont le plus besoin de la protection de l'homme , et il faut que ses soins commencent oii il semble que ceux de la nature finissent. Elles ont alors deux fléaux à redouter : le froid et la famine ; et ce qui augmente le danger de leur situation , c'est qu'elles ne peuvent guère échapper à l'une des deux qu'en succombant à l'autre. Le froid les tue dans les hivers vigoureux; et dans les hivers trop doux , c'est la famine.

Les abeilles sont les plus frileux des insectes qui habitent notre climat. Renfermées en petit nombre dans un récipient de verre, elles seraient gelées par les chaleurs de notre printemps; et lorsqu'elles sont entassées par milliers dans une ruche nombreuse , au milieu de leurs retranchemens de cire , où ces vapeurs chaudes qui s'exhalent du miel et de la cire et le séjour perpétuel de douze à quinze mille habitans entretiennent dans les jours froids de janvier une chaleur égale à celle des beaux jours de notre été, elles sont encore saisies par les premiers froids de l'hiver ; ceux qui arrêtent la végétation et la naissance des fleurs suffisent pour les plonger dans

un engourdissement qui ressemble à la mort. Cette espèce de léthargie est commune à la plupart des insectes. Dans cet état , toutes les fonctions animales sont suspendues , la transpiration cesse; et comme il ne se fait plus de perte , il n'est plus besoin de réparation. Cet état n'est point funeste aux abeilles; il est même avantageux pour les propriétaires des ruches, qui conservent également leur miel et leurs mouches ; mais si l'hiver devient trop rude, et que les rigueurs du froid augmentent, l'engourdissement devient dangereux, et la léthargie mène à la mort. Pour prévenir cet accident, il faut donner à leurs logemens l'exposition la plus chaude; il faut avoir le soin de proportionner le nombre de paniers au nombre de mouches qui les occupent , et surtout peupler les ruches, en réunissant ensemble tous les essaims qui ne seraient pas assez nombreux. Les ruches plus fortes résisteront à des froids qui feraient périr les ruches plus faibles.

Lorsque les hivers sont doux , les abeilles ont à redouter la fa- ^nine. La douce température de l'air les tire de leur engourdissement, et, en reprenant tous les mouveraens de la vie, elles en ressentent tous les besoins. Alors elles sont réduites à consommer les provisions qu'elles ont amassées, et souvent il arrive que leurs magasins sont épuisés avant le retour des beaux jours et des fleurs, et alors elles périssent inévitablement par la famine. Le remède est encore très simple. Il ne s'agit que de mettre au bas de la ruche une assiette pleine de miel , sur laquelle on aura seulement le soin d'étendre une feuille de papier percée de pc-tits trous , afin que cette liqueur gluante ne mouille et ne colle pas leurs ailes. Ce qu'il y a de difficile, c'est de trouver le degré de froid, la température convenable qui maintienne les abeilles dans cet engourdissement utile qui ménage leurs provisions sans exposer leurs jours, et concilie l'économie du miel avec la conservation des mouches.

î? La cbenille en rampant gagne leur pavillon.

L'animal dont parle Virgile est la teigne de la cire. Comme le mot teigne n'a point de noblesse dans notre langue , je me suis servi du mot générique de chenille. Effectivement c'en est une qui essuie les métamorphoses communes aux chenilles, et se change à la fin de ses jours en phalène ou papillon de nuit. Quoique cet insecte soit sans ai-mes et sans défense, c'est l'ennemi le plus dangereux pour les abeilles. Le frelon et la guêpe, armés d'un aiguillon re-

doutable, les attaquent à force ouverte, et leur livrent un combat toujours périlleux pour eux, malgré la supériorité de leurs armes ; la teigne a des moyens plus sûrs et moins brillans : elle les prend par la famine, sape leurs murailles de cire, détruit leurs provisions de bouche, et, n'employant que la ruse et ses talens, parvient souvent à se rendre , sans danger, maîtresse d'une place que la valeur aurait pu disputer à la force. Voici comment le fait arrive. Le papillon qui vient de cette chenille , à la faveur de la nuit, s'introduit secrètement dans la ruche; il traverse un camp de quinze mille ennemis bien armés , et va déposer en silence ses œufs dans un coin de leurs rayons. L'œuf vient à éclore ; l'insecte se dérobe d'abord par sa petitesse aux yeux vigilans des abeilles; bientôt après, au moment que sa grosseur pourrait le trahir, il s'enveloppe d'une petite coque de soie, qu'il fortifie de jour en jour, et qui devient enfin impénétrable à leur aiguillon. A l'abri de ce retranchement , il se nourrit impunément des provisions qui sont auprès de lui. Quand elles sont épuisées , il file une nouvelle soie , alonge toujours sa galerie, et, s'avançant sous son chemin couvert, traverse tous les rayons, mine tous les alvéoles; et si plusieurs de ces insectes se réunissent et croisent en même temps leurs travaux, la ruche devient impraticable , et les abeilles sont obligées de l'abandonner.

'8 Le lourd frelon se rit de leur faible aiguillon.

Le frelon est une espèce de guêpe, mais beaucoup plus grosse que l'autre; son aiguillon est si meurtrier, qu'un observateur ayant été piqué à la jambe par un de ces frelons, en perdit connaissance pendant quelques momens , et eut la fièvre pendant deux ou trois jours. Cet insecte serait fort dangereux pour les abeilles sans sa lourdeur et le bruit de son vol qui avertit sa proie et nuit à sa voracité. Les autres animaux dont il est parlé dans ce morceau , tels que le lézard, les cloportes, l'araignée, ne sont pas bien à craindre pour les abeilles, quoi qu'en disent les anciens ; ils n'ont point parlé du mulot, qui est pourtant un de leurs plus grands destructeurs. C'est l'hiver que cet animal choisit pour ses ravages, dans le temps que les abeilles sont engourdies par le froid et incapables de se défendre. Il est aisé de prévenir le mai en fermant alors la porte des ruches avec un grillage de fer.

î9 Comme nous cependant ces faibles animaux. Eprouvent la douleur et connaissent les maux.

La seule maladie à laquelle les abeilles soient sujettes et que nous connaissons, c'est le dévoiement. Il paraît certain, par plusieurs expériences de M. de Réaumur, que cette maladie ne les afflige que lorsque, la cire brute venant à leur manquer, elles ont été réduites pendant long-temps à ne vivre que de miel. On les guérit en leur donnant cette cire dont la privation avait causé tous leurs maux.

La pomme de chêne est la même chose que la noix de galle : c'est une excressence qui vient sur les feuilles de chêne au Levant, et qui est occasionée par la piqûre d'un insecte qui y dépose ses œufs.

40 Et l'herbe du centaure.

L'herbe du centaure est , à ce que pense le père Larue, \& petite centaurée. Son nom lui est venu du centaure Chiron , qui guérit , dit-on , avec le suc de cette plante une blessure faite par les flèches d'Hercule. Cependant l'épi thète de grave olentia , que \ irgile donne au centaurcum , ne convient point à la petite centaurée, qui a une odeur douce , assez suave , et qui n'est qu'amère au goût.

4 1 Mais il est une fleur plus salutaire encore.

Les commentateurs ont été fort partagés sur la qualité de la fleur dont parle ici Virgile ; il est probable qu'il s'agit de VasterAtticus. Cette fleur pousse d'une seule tige un gi and nombre de rejetons , ingentem silvatn uno de cespite; son disque est jaune, fios aureus ipse ; mais ses rayons sont pourprés , secl infoliis violœ sublucet purpura nigrœ. Indépendamment de la conformité de cette fleur avec Vamelluin de Virgile, cette interprétation est appuyée sur la meilleure autorité possible en fait de botanique , celle du célèbre M. de Jussieu.

*» Le Melle la voit naître et lui donne son nom.

Il y a plusieurs rivières de ce nom ; celle dont Virgile parle ici est une rivière de Lombardie.

<5 Le peuple dont le Nil inonde les sillons.

Ce passage est le plus difficile de toutes les Géorgiques. Je crois que Virgile veut parler ici de la Basse-Égvpte, autrement nommée le Delta. Ce pays forme un triangle : Canope forme l'augle occi-

dental, Péluse l'angle oriental, qui est le plus voisin de la Perse. Ce que Virgile appelle les confins de Tangle méridional est l'endroit où le ]yil , en se divisant, lepréseute un delta. Mais comment \irgile a-t-il pu dire que le IS^il descendait de l'Inde ? Huet, pour lever cette difficulté , nous dit que les anciens crovaient que le Nil prenait sa source dans les Indes : mais il est prouvé que, du temps de "V irgile , on a été détrompé de cette erreur ; d'ailleurs il n'est pas besoin d'avoir recours à cette opinion absurde , puisqu'on sait que les anciens appelaient Indi les Éthiopiens , chez qui le Nil prend sa souj'ce.

** Et de son noir limon voit la verdure éclore.

Il y a dans le texte, Et viridem Mg^-plum nigrafecundat arena. Lacerda prétend que ce vers n'est pas de Virgile , fondé sur ce que cette opposition nigra arena et viridem JEg^ptuin n'est pas digne de ce poète. Pour réfuter Lacerda , il suffit de rapporter cet autre vers du quatrième livre :

Qua niger humectât flaventia culta Galesus,

où il y a la même antithèse. Je ne vois rien dans ces deux vers qui ne soit digne de Virgile.

•4^ De cet art précieux attestent la puissance.

Il y a dans le texte , o//zrti.y regio ; ce cjui me paraît une nouvelle preuve que Virgile parle d'un seul pays, qui est la Basse-Egypte.

-* O surprise! ô merveille! un innomLraLle essaim

Dans ses flancs échauffés tout-à-coup vient d'éclore.

Il n'est pas nécessaire de prouver la fausseté de cette résurrection des abeilles; mais comment des peuples entiers, des écrivains éclairés, ont-ils pu admetti-e une fable aussi absurde ,et qu'il paraissait si facile de détruire par l'expérience ? Premièrement , il parait par la suite de ce livre , et par l'histoire d'Aristée , que cette fable était liée aux cérémonies religieuses , et à l'espèce de culte qu'on rendait à Orphée ; c'était la religion des anciens qui l'avait introduite dans leur physique. Dès lors il ne faut plus s'étonner du cours prodigieux qu'elle a eu : l'on sait que la superstition croit tout et n'examine rien. En second lieu, voyez avec quel art on avait exigé la réunion d'une foule de circonstances pour que le prodige s'opérât. Il fallait

construire un lieu propre pour l'opération; il fallait que le taureau n'eût que deux ans; il fallait le tuer d'une certaine façon ; il fallait qu'après l'avoir criblé de coups la peau ne fût pas seulement entamée. Si vous aviez omis une seule de ces conditions, et que l'expérience ne réussît pas, ce n'était pas le prodige qui manquait mais c'était vous qui manquiez au prodige. Observez encore que ce merveilleux secret venait d'Egypte, c'est-à-dire d'un pays livré aux superstitions les plus grossières, et où la crédulité des peuples n'était égalée que par l'imposture des prêtres.

47 Près d'elle, en ce moment, les nymphes de sa cour...

Il y a dans ce morceau plusieurs vers remplis de noms propres. J'ai pris la liberté, à l'exemple de Dryden, d'ajouter quelque épithète ou quelque dénomination à chaque nom de nymphe.

■i* Contemple le berceau de cent fleuves naissons.

Platon , dont Virgile avait suivi le système dans ses vers , pose que toutes les rivières prennent leur source dans une vaste caverne que les poètes appellent harathrurn. Le Phase et le Lycus sont deux fleuves fameux de l'Arménie , qui vont se rendre dans la mer Noire. L'Énipée est vuie rivière de Thessalie. Le Tibre est assez connu. L'Anio est une rivière d'Italie. L'Hypanis arrose la Scythie. Le Calque prend sa source dans la Mysie. L'Eridan , autrement le Pô , est un grand fleuve d'Italie. Virgile, selon l'usage des poètes lorsqu'ils parlent des fleuves, lui donne des cornes.

49 Invoquons l'Océan , le vieux père du monde.

Ici Virgile suit le système de Thaïes , qui attribuait à l'élément de l'eau la formation de l'univers.

50 Protée, ù mon cher fils! peut seul finir tes maux.

Toute cette fable de Protée est une imitation d'un morceau de r Odyssée.

5' Pallène est sa patrie...

Pallène est une péninsule de la Macédoine.

5a Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice.

On peut comparer ce morceau avec celui d'Ovide sur le même sujet ; on sera surpris de la différence énorme qu'il y a entre l'un et l'autre. Ovide , qui traite si bien , en général , la partie du senti-

302 NOTES DL LIVRE lY.

ment , n'est dans ce morceau qu'un bel esprit versificateur. Le discours qu'il fait tenir à Orphée est plein de mauvais goût; toute la narration est longue et lâche. Dans tout le morceau de Virgile , il n'y a pas un mot qui ne tende à l'effet ; et j'avoue que c'est de toutes les Géorgiques l'endroit qui m'a le plus coûté à traduire.

" Telle, snr nn rameau, durant la nnit obscnre...

J'ai déjà fait remarquer que les comparaisons des anciens n'étaient ni aussi ingénieuses , ni aussi brillantes , ni aussi justes que les nôtres; mais qu'elles étaient plus poétiques, plus sensibles , plus pittoresques. Celle-ci en est une nouvelle preuve. Il n'y a pas grand esprit à comparer Orphée pleurant sa femme au rossignol pleurant ses petits; lacompai'aison n'a pas mèmebeaucoup de justesse. Qu'estce donc qui en fait le charme? c'est que le fond en est touchant; c'est que les idées accessoires sont charmantes ; c'est que l'harmonie des vers est enchanteresse. Pour me conformer au génie de notre langue , qui n'aime point les comparaisons à longue queue , j'ai transporté au commencement ce qui est à la fin, et j'ai terminé la comparaison par l'idée touchante que renferme le mot impluines.

*4 Lorsque César, l'amour et l'effroi de la terre ,

Faisait trembler l'Euphrate au bruit de son tonnerre.

Ces vers prouvent que Virgile retoucha ses Géorgiques toute sa vie. L'époque dont il s'agit ne précède sa mort que d'un an. Auguste commandait alors ses armées en personne sur les bords de l'Euphrate , et forçait Phraate de rendre les aigles romaines que les Parthes avaient arrachées à Crassus.

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