FIN DES GEORGIQUES
J'ai déjà dit, dans le Discours préliminaire, que Mécène avait engagé Virgile à composer les Géorgiques : il sut faire servir à la gloire de son ami et de son maître les talens de tous les genres ; il fut aussi utile à Auguste parla finesse de sa politique, qu'Agrippa par son courage. Il rassemblait les qualités les plus opposées : la plus infatigable activité et la plus excessive mollesse, les vues d'un grand homme et les faiblesses d'une femmelette.
' Protecteur des raisins , déesse des moissons.
Quelques interprètes ont cru que par Cérès et Bacchus Virgile entendait le Soleil et la Lune. Voilà un de ces paradoxes que les commentateurs n'avancent que pour avoir un prétexte d'étaler de l'érudition. Varron, comme Virgile, invoque au commencement de son ouvrage tous les dieux qui président à l'agriculture : i° Jupiter et la Terre; 2° le Soleil et la Lune; 3° Cérès et Bacchus; 4° Kobigus et Flore; 5" Minerve et Vénus; 6° l'Eau, qu'il appelle Lyinpha; "f et le Succès, qu'il nomme Bonus Eventas. On voit que ces divinités sont absolument distinguées : cela doit suffire pour faire entendre le véritable sens de Virgile.
= Pallas , dont l'olivier enrichit nos rivages.
J'ai rapproché dans ma traduction Pallas de Neptune, parce que, ayant fait naîti'e dans le même jour, l'une l'olivier, et l'autre le cheval , ce rapprochement m'a parti naturel.
ï Vous, jeune dieu de Cée, ami des verts bocages.
Aristée, fils d'Apollon et de Cyrène, révéré particulièrement des bergers , auxquels il enseigna l'art de recueillir le miel.
^ Vieillard, qui dans ta main tiens un jeune cyprès, Enfant , qui le premier sillonnas les guérets.
Il s'agit, dans le premier vers, de Sylvain, par qui le jeune Cy-
palisse fut changé en cyprès ; dans le second , de Triptolème, selon les uns; d'Osiris, suivant les autres.
5 Qiii de nos fruits heureux nourrissez les prémices.
Quelques éditions portent non nullo : cette leçon me paraît fausse. Il est question ici des plantes qui viennent d'elles-mêmes, et Virgile les distingue des plantes semées, satis , dont il parle dans le vers suivant.
6 Et toi qu'attend le ciel, et que la terre adore.
Rien de plus pompeux et de plus bas que cette invocation à César. Deux poètes, après Virgile, se sont avilis par des invocations moins poétiques et plus basses encore : Lucain a prodigué les plus viles flatteries à Néron , et Stace à Domitien. Ce dernier est le plus coupable des trois : Auguste eut pour lui la fin de son règne, ZVéron le commencement du sien ; Domitien ne fut jamais qu'un monstre. Au reste, ce n'est pas d'avoir divinisé des hommes qu'il faut accuser ces poètes , les mœurs de leur pays les y autorisaient , mais d'avoir mis au rang des dieux des scélérats qui méritaient à peine le nom d'hommes.
7 Veux-tu, le front paré du myrte maternel...
Le mvrte était consacré à Vénus , dont les Jules se croyaient issus. On sait que les Romains avaient la prétention d'être descendus des Troyens. L'ambition des généalogies a donné de tout temps des ridicules aux peuples comme aux particuliers.
8 Veiix-tu sur l'océan un pouvoir souverain ?
Les géographes ne s'accordent pas sur la situation de Thulé : tous les auteurs et tous les poètes (pii en ont fait mention, en parlent comme de la partie la plus reculée vers le nord du monde connu. 11 n'est pas vraisemblable (pie ce soit aucune des petites îles qui environnent la Grande-Bretagne. Cette contrée était regardée du temps de Virgile comme faisant partie de l'empire romain : Virgile, qui voulait flatter Auguste, a\ ait donc en vue un pays plus reculé. Quelques auteurs ont conjecturé que ce pouvait être l'Islande.
9 Nouveau signe d'élé, veux-tu briller aux cieux?
Par ces mots , tarais mcnsibus , on entend généralement les mois d'été, parce qu'alors les jours sont plus longs. Peut-être ce pas-
sage, qui a tant exercé les commentateurs, peut s'expliquer encore plus naturellement, si on veut se rappeler que le Lion, la Vierge et le Scorpion sont en effet plus lents clans leur ascension que les neuf autres signes du zodiaque.
1° Le scorpion brûlant, déjà loin d'Erigone...
Erigone est le même signe que la Vierge. Les Egyptiens et les Chaldéens , créateurs de l'astronomie , différaient sur le nombre des signes dû zodiaque ; les premiers en comptaient douze , et les autres onze. Virgile s'autorise de cette diversité d'opinions entre les anciens astronomes , et substitue Auguste à la Balance entre la Vierge et le Scorpion, qui se resserre pour lui. Il peut y avoir aussi deux allusions dans ces vers : Auguste était né sous le signe de la Balance , et ce signe est l'emblème de la justice.
>> Quand la neige au printemps s'écoule des montagnes.
Le printemps commençait au mois de mars ; mais ce n'est pas là ce que Virgile entendait par vere novo ; et ceux qui écrivent sur l'agriculture n'affectent point, en parlant des saisons, la précision des astronomes ; la fin des gelées est pour eux le commencement du printemps. C'est ainsi que Columelle explique ce passage.
>2 Par les soleils brùlans, par les frimas humides.
Ce passage est un de ceux qui ont le plus exercé les commentateurs. Servius, le plus ancien, et peut-être le moins judicieux, entendait par //igora la fraîcheur de la nuit, et par solem la chaleur du jour. Ce vers s'explique naturellement par le passage de Pline : Quarto seri sulco Virgilius existimatur voluisse , cuin dixit optimam esse segetem , bis quœ solem , bis frignra sensisset. Columelle emploie souvent ces expressions , secundo , tertio, quarto sulco , pour exprimer un second, un troisième, un quatrième labour. Virgile ne se contente pas d'ordonner aux cultivateurs quatre labours, il en donne la raison : c'est afin que la chaleur et le froid mûrissent la terre.
•' Toutefois dans le sein d'une terre inconnue Ne va point vaiuement enfoncer la charrue.
Columelle , en citant ce passage de Virgile , dit : Verissimo vati, velut oraculo , crediderimus. Cet éloge, que Virgile mérite pres- <juc partout, me parait assez mal appliqué à cet endroit, qui n'est
qu'un précepte très ordinaire , quoique très important. Je l'ai cite cependant pour prouver combien Virgile était estimé , pour la partie agronomique, par les auteurs qui ont écrit sur le même sujet.
'4 Le Tmole est parfumé d'un safran précieux.
Montagne de la Grande-Phrj'gie , fertile en vin et en safran.
'5 L'Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes.
Le castoreum est d'un grand usage en médecine; c'est un soporifique très efficace. Lucrèce a dit :
Castoreoque gravi mulier sopita recumbit.
On s'en sert surtout pour les maladies de nerfs. Les Romains le liraient du Pont. Le meilleur vient maintenant de la Moscovie et des pays les plus septentrionaux.
'•^ Le Pont s'enorgueillit de ses mines fécondes.
Les Chalybes étaient des peuples du Pont qui exploitaient de riches mines de fer sur les bords du Thermodon.
'7 Lorsqu'un mortel, sauvé des ondes vengeresses...
On peut lire dans Ovide l'histoire de Deucalion et de Pyrrha. Ce poète la termine par ces vers , où l'on trouve presque les mêmes expressions que dans Virgile :
Inde genus durum sumus experiensque laborum , Et documenta damus qua simus origine nati.
Mais Ovide , selon son usage , exprime longuement ce que Virgile indique finement : l'un est ])our ainsi dire le texte , et l'autre le commentaire.
>S Qu'au retour du Bouvier le soc l'effleure à peine.
L'Arcture ou le Bouvier, du temps de Columelle et de Pline , se levait, pour les Athéniens, avec le soleil, quand il était dans le douzième degré un tiers de la Vierge; et, pour les Romains , trois jours plus tôt , quand le soleil était dans le neuvième degré un quart de la Vierge ; l'équinoxe d'automne commençant alors le ll^ ou le 9,5 septembre.
'0 Qu'un vallon moissonné dorme un an sans culture. Pline entend par le mot navales , une terre qu'on ensemence de deux ans l'un.
»o Qui n'a produit d'abord que le frêle lupin.
Tristis signifie amer, comme Pline le fait entendre par ce passage : Lupinum ah omnibus aniinalihus amaritudine sua tutuin. Le lupin des Romains n'est pas le même que le nôtre ; c'est une graine qu'ils laissent long -temps dans l'eau pour lui faire perdre son amertume, et on l'achète ainsi dans les rues d'Italie. Notre lupin n'est autre chose que la faisole des Romains.
^ ' Pour l'avoine , et le lin , et les pavots brûlans , De leurs sucs nourriciers ils épuisent les champs.
Virgile ne défend point ici de semer du lin , de l'avoine et des pavots , comme on peut le voir par le vers 212, où il prescrit le temps de les semer ; mais il ordonne aux cultivateurs d'observer que ces sortes de graines, au lieu d'amender la terre comme les légumes, l'épuisent et l'amaigrissent ; qu'ainsi, lorsqu'ils sèment du blé immédiatement après, il faut fumer la terre que ce produit a épuisée , ar'ula et ejfeta ; ces deux mots sont essentiels pour l'intelligence de ces vers. Columelie dit , liv. II , chap. lo : Lini semen , nisi inognus est ejus , in ea regione quatn colis , proventus , et pretiu7?i proritat, serendwn non est; agris enim prœcipue noxiwn est. Et au chap. 1 4 : Unaprœsens medicina est , ut stercore adjuges , et absumptas vires hoc velut pabulo refoveas.
""La terre toutefois, malgré leurs influences.
Virgile , en parlant plus haut du repos des terres , se sert du mot alternis , et c'est sans doute pour cela que les commentateurs l'expliquent ici dans le même sens ; mais il faut observer que plus haut il est joint aux mots noi'ales et cessare , ce qui en détermine le sens dans cet endroit. Je pense qu'ici il ne peut être entendu de même , et que Virgile veut parler seulement du changement de semence. En effet , le poète parle maintenant de ceui qui ne peuvent ou ne veulent pas laisser reposer leur terre , aut ibijiava seres , etc. Il les avertit de semer du blé immédiatement après des fèves, du lupin ou de la vesce , parce que ces graines amendent la terre ; mais il ajoute qu'il faut craindre les pavots, le lin et l'avoine, parce que ce produit épuise la terre ; cependant il permet de les semer alternativement , pourvu qu'on prenne soin d'engraisser le sol qu'ils ont desséché.
Arida tantum Ne satnrare fimo pingni pudeat sola , neve Effetos cinerem inunundum jactare per agros.
Ce qui rend encore cette interprétation plus naturelle , c'est ce vers ,
Sic quoqne mutatis requiescunt fetibns arva ,
qui prouve que le poète regarde le changement de semence comme l'équivalent d'un repos absolu. Cependant, pour l'encouragement de ceux qui laissent leurs terres en jachères , il ajoute :
Nec nulla interea est inaratae gratia terrae.
Je crois que ce morceau ainsi interprété devient plus clair et plus suivi.
'' Cérès approuve encor que des chaumes flétris...
Cet usage s'est conservé en Italie. Fontanlni, dans son Histoire des Antiquités (ï Horta , rapporte à ce sujet une anecdote assez singulière. Marie Lancisius, qui avait beaucoup de crédit auprès du pape Clément XI, incommodé parla chaleur que causait l'incendie des chaumes dans les campagnes voisines de Rome , persuada au souverain pontife de proscrire cet usage par un édit. Le pape fit part de ce projet au cardinal INuptius, qui l'en détourna, en lui représentant l'antiquité et l'utilité de cet usage, et en lui citant ces beaux vers de Virgile. Le pape supprima son édit. Cette méthode s'observe aussi dans les provinces méridionales de la France, qui, plus voisines de l'Italie, se rapprochent aussi davantage de ses coutumes et de ses usages en tous genres.
»4 Vois-tu ce laLonreur, constant dans ses travaux...
Les Romains brisaient d'abord la terre avec des râteaux , et l'aplanissaient ensuite en y traînant des claies; c'est ce que Columelle exprime par ces mots , qui répondent exactement aux vers de Virgile : glebas sarculis resohere , et inducta crate coœquare.
' ' J'aime des hivers secs et des étés humides.
Ceci ne peut s'entendie que du solstice d'été. Ovide a employé solstitiurn dans le même sens:
Nec miJii solstitiurn quidquara de nortibus anfcrt.
Pline trouve qu'en cet endroit Virgile a été plus poète ([u'agricul-
leur. Virgile a pour lui l'expérience; ce précepte même était proverbial. Macrobe nous apprend que dans un vieux 1 ivre en vers , qu'on dit être le plus ancien des livres romains , on lisait les mots suivans : Hiberno pulvere , vemoluto, grandia Jarra , Camille, inetes. D'ailleurs, ce précepte ne doit pas se prendre à la lettre : Virgile ne veut pas que tout l'été soit pluvieux , que l'hiver entier soit sec ; il veut seulement que la chaleur de l'un soit tempérée par des pluies, et l'humidité de l'autre par des gelées.
"^ Et le riche Gargare, et l'heureuse Mysie...
La Mysie est une partie de l'Asie mineure ; il y a dans cette province une montagne et une ville appelées Gargare. Comme les peuples de ce pays devaient moins leurs belles moissons à leur industrie qu'à la bonté du sol , Virgile a dit très bien , ipsa suas mirantur Gargara messes.
'7 Puis d'un fleuve, coupé par de nombreux canaux...
Ceci ne se pratique point en France, et n'est plus guère en usage en Italie que pour les jardins.
^ ^ Crains pour tes jeunes blés
L'ombre, et l'herbe indomptable...
Quelques interprètes ont cru qu'il s'agissait ici du chiendent ; il est plus probable qu'il est question de la chicorée. Pline dit : Est et erraticum intubum , qiiod in JEs.ypto cichorium vocant. Cette plante s'appelle encore à Rome «c/zorà; elle sert de nourriture au peuple; mais comme elle est très amère, il en ôte la peau, et surtout les fibres , qui sont d'une amertume plus piquante: c'est sans doute ce que Virgile a voulu dire par amaris fibris.
'9 Et les brigands ailés...
Virgile parle des oies comme d'un oiseau funeste aux moissons: on en rencontre encore aujourd'hui des troupeaux dans la Campanie, que Virgile avait principalementen vue en composant ses Qéorgiques. A l'égard des grues, on sait qu'elles habitaient en foule sur les bords du Strymon , fleuve de la Thrace.
^° Lui-même il força l'homme à cultiver la terre.
Ceci ne veut pas dire (|u'il inventa le labourage, puisque Virgile, quelques vers plus bas, attribue celle invention à Cérès; maisseu-
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leinent qu'il obligea l'homme à cultiver la terre, en la hérissant de
plantes inutiles ou nuisibles.
^' Dépouilla de leur miel les riclies arbrisseaux.
Il est assez ordinaire de trouver une liqueur douce et glutineuse sur les feuilles de quelcjnes arbres ; ce qui peut avoir donné lieu aux poètes d'imaginer que dans l'âge d'or les arbres distillaient du miel.
î^ Quand Dodonc aux mortels refusa leur pâture.
Arbuta signifie ici l'arboisier : son fruit ressemble beaucoup à la fraise, mais il est plus gros, et n'a point comme elle ses graines en dehors. Cet arbre est très commun en Italie , et donne un fruit amer dont le bas peuple se nourrit.
5^ La rouille vient ronger le fruit de nos travaux.
La rouille est une maladie à laquelle le blé est très sujet. Selon Pline, la rouille et le charbon sont la même chose , et nuisent non seulement aux blés, mais aux vignes, qu'ils brûlent comme le feu. Varron invoque le dieu Robigus, qu'il prie de préserver la vigne de ce que les Latins appelaient robigo.
3 4 La ronce naît en foule , et les épis périssent; D'arbustes épineux les sillons se bérisseut.
Il y a dans le texte :
Lappœque, tribulique, intcrque nitentia culta Infelix loUum et stériles dominantur avenœ.
Par lappœ Virgile entend la bardane , plante qui porte une feuille large, et dont les fruits s'attachent aux habits; paitribuli, la chaussetrappe ou chardon étoile, dont le fruit est armé d'épines, et qui est commun en Italie et dans les pays chauds. Lolium est Vivraie. C'est une opinion générale dans l'Italie , que Y ivraie ou le gioglio, selon la manière de parler du peuple, si elle est mêlée dans le pain avec la farine, dérange la tète de celui (jui en mange. On dit aussi d'un homme mélancolique, a mangiato dl pane con loglio. L'avoine sauvage, avenœ , ainsi que l'ivraie, ressemble au blé; mais l'une et l'autre s'élèvent plus haut , ce qui rend l'expression dominantur aussi juste que brillante.
3' Ou taille des traîneaux.
Ces instrumens servaient à fouler le blé. Varron décrit ainsi le
tribulum : Id fit e tabula lapidihus , aut ferro asperata , quo imposito auriga, aut pondère grandi , trahitur jumentis junctis ^ut discutiat e spica grana. Cap. lu. Tralieœ était aussi un instrument à peu près semblable , et destiné au même usage. Au reste , les anciens avaient pour battre leur blé trois manières , exprimées par ces mots de Pline : Messis alibi trihulis in area , alibi equarurn gressibus exteritur, alibi perticis Jlagellatur.
^^ Le van chasse des grains une paille inutile.
Les personnes qui étaient initiées aux mystères devaient être scrupuleusement vertueuses; elles se regardaient comme séparées du vulgaire : c'est peut-être ce qui a fait employer le van dans la célébration des mystères. Ce qui sépare la paille du grain, était un emblème propre à représenter la séparation des hommes vertueux d'avec le vulgaire des hommes vicieux. Il existe des copies de deux tableaux anciens qui semblent avoir rapport aux initiations: dans l'un, la personne initiée parait couverte d'un voile, tandis que deux autres tiennent un van sur sa tète ; dans l'autre, on voit un personnage qui tient un van , dans lequel est un enfant.
Î7 D'abord il faut choisir, pour en former le corps...
Cette description de la charme renferme quelques obscurités qui n'ont été éclaircies par personne. L'endroit le plus difficile, c'est duplici aptantur dentalia dorso. Lacerda et Servius veulent que duplici signifie lato. Cette explication est insoutenable ; il faudrait , pour entendre cette description , avoir devant les yeux la charrue qu'a voulu peindre Virgile. A ce passage près , j'ai tâché de faire en sorte que ma traduction fût à la fois une interprétation fidèle et un commentaire de \ irgile: aussi suis-je plus long que lui en cet endroit.
5* Sur deux orbes roulans que ta main le suspende.
J'ai cru que currus signifiait une charrue à roues, et j'ai traduit en ce sens.
^9 Le charançon dévore un vaste amas de grains.
Il y a dans le texte curculio. A Lyon , le bas peuple appelle gourguillon un petit insecte dont la forme ressemble à celle d'un escarbot, et qui se trouve souvent dans les fèves: on l'appelle communément calandre.
i" Des légnmes souvent l'enveloppe infidèle Déguise la maigreur des fruits qu'elle recèle.
Quoique le mot semina s'entende généralement de toute sorte de semences , \irgile parle ici des légumes seulement : cette interprétation est appuyée sur ce passage de Colunielle, Priscis rusticis , nec minus Virgilio, prias ainurca vel nitro macerarifabam , et ita seri placuit. Il me semble que dans la plupart des éditions cet endroit est mal ponctué; il faut un point après maderent, et une virgule seulement après esset :
Grandiorut fétus siliquis fallaeibus essel, Et quamvis igni exiguo properata maderent.
Et voici , à ce qu'il me semble, ce que veut dire Virgile. On trouve deux avantages à tremper la semence dans du marc d'huile et du nitre : d'abord les légumes sont plus gros, et en second lieu cuisent plus promptement. Palladius rapporte le même effet : Grœciasseruntfahœ semina... nitrata aquarespersn cocturam non hahere difficilem. Madère , dans plusieurs auteurs latins, signifie bouillir ; on en trouve des exemples sans nombre : mais , sans multiplier les citations , il suffira de ce passage de Colunielle : Hœc res efficit , ut in coctura celerius madescat. Les commentateurs auraient dû, au lieu de s'épuiser en conjectures absurdes, chercher dans les anciens auteurs agronomiques l'interprétation des endroits obscurs des Géorgiques. Les véritables commentateurs de Virgile en ce genre sont Palladius, Varron, Pline , et surtout Columollo.
On prépareainsi la semence dansplusieurs provinces : ily amènie des laboureurs qui sont si sûrs du bon effet de leur préparation , qu'au lieu de cent vingt livres de blé , ils n'en emploient que les deux tiers, ou même la moitié, et mélangent pour chaque arpent soixante ou soixante-dix livres de blé avec de la paille hachée, pour remplir la main du semeur à l'ordinaire.
On a vu plusieurs fois , en conséquence de la préparation des semences, un seul grain pousser sept ou huit tiges, dont chacune portait un épi de plus de cinquante grains : le nombre des tiges sin* un même pied s'est quehpicfois trouvé prodigieux; on en a compté jus- (ju'à trente, soixante, et près de cent. Un grain de seigle, qui avait crû sous les débris d'une couche de mon jardin , m'a donné quatorze épis et huit cent trente-trois grains. Pline raconte qu'on avait euvoM' d'Afrique à Augusic un grain (jui avail poussé quatre cents
tiges , et que Néi'onen avait reçu un sur lequel on en comptait cinq cent soixante. (Pluche.)
4» Avant que des vents froids le souffle la resserre , Tandis qu'elle est traitable , on façonne la terre.
Pline a expliqué le fond de ce passage : Virgilius serijuhet hordeurn inter œquinoxiurn autumni et brumain ; mais le mot extremwn est obscur dans Virgile. Comment, si l'hiver est intraitable pour le laboureur, peut-on semer l'orge jusqu'aux derniers orages de cette saison ? Ne pourrait-on pas dire que extremus signifie les extrémités d'une chose , soit d'un côté, soit de l'autre; et qu'ainsi extremum, imbrem peut signifier aussi bien les premières pluies que les dernièi'cs? Ceci n'est qu'une conjecture, mais elle s'accorde avec tout ce qu'ont écrit Varron , Caton, Columelle, qui assurent que les laboureurs habiles s'abstiennent scrupuleusement de travailler à la terre pendant le temps qu'on appelait brurna ; et Virgile le fait entendre lui-même par le mot intractabilis. D'ailleurs il est ici question d'orge ; et Columelle assure qu'il ne faut jamais la semer que dans une terre sèche.
■i" Sème l'orge , le lin , les pavots nourrissans.
Il y a dans le texte céréale papaver. Pourquoi céréale attribué au pavot? Les commentateurs se sont tourmentés pour interpréter ce mot. Le pavot se mêlait avec le blé chez les anciens pour faire le pain; d'ailleurs on en ornait les statues de Cérès; voilà, je crois l'explication la plus naturelle du mot céréale.
4 3 Sitôt que dans nos cLamps Zépliire est de retour. On y sème la fève.
Aucun des anciens écrivains agronomiques nes'accorde avec Virgile sur le temps auquel il faut semer les fèves : Varron veut que ce soit à la fin d'octobre; Palladius au commencement de novembre. Columelle assure que le temps le moins favorable est le printemps. Pline veut qu'on les sème en octobre: mais il ajoute que Virgile s'est conformé à l'usage suivi par les peuples qui habitaient près du Pô ; ce qui explique la contradiction qui se trouve entre Virgile et les autres auteurs latins.
44 Et quand l'astre du jour
Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière...
Virgile a dit:
Candidns auralis aperit quum cornibus annum Tau ru s.
C'est par le Bélier que commence l'année astronomique ; mais comme c'est au mois d'avril que la terre ouvre son sein , et que c'est l'ét ymologie iS Aprilis , Virgile a'j ugé à propos de faire ouvrir l'année rurale par le signe du Taureau, où le soleil entre le 22 d'avril. Virgile donne au Taureau deux cornes dorées, à cause d'une étoile brillante qu'il porte au bout de chacune de ses deux cornes.
<* Engloutit Sirius dans des flots de lumière.
Il y a dans le texte : adverso cedens Canis occidit astro. Ce vers a exercé les plus savans commentateurs : je le crois le plus inintelligible de toutes les Géorgiques. J'ai suivi dans ma traduction l'interprétation de ÎVIacrobe, qui m'a paru la p'us naturelle.
<^ Et le millet doré redemande tes soins.
Il y a dans le texte milio venit annua cura. Le sainfoin, dont nous venons déparier, dure plusieurs années; le millet, au contraire, Aeut être semé tous les ans.
4" Attends jusqu'au lever de la Couronne d'or.
Plusieurs jettent leurs grains quand Maia luit encor.
Il y a dans le texte :
Ante tibi Eoae Atlantides ahscondantur.
Par le mot Eoœ, Virgile entend le coucher des Pléiades au matin, c'est-à-dire quand les Pléiades descendent sous l'horizon au couchant, en même temps que le soleil parait sur l'horizon à l'orient. Columelle,en expliquant ce passage de Virgile, nous apprend que cela arrivait au neuvième jour des calendes d'octobre.
Par cet autre \ers,
Guosiaque ardentis decedat Stella Corouae ,
^ irgilc entend , selon tous les commentateurs, le lever heliaque de la Couronne d'Ariane, qui se fait lorsque celte constellation, éclipsée auparavant pai- les rayons du soleil, commence à s'en dégager et à paraître à l'orient avant le lever du soleil : c'était, selon t!oIumelle, le 1 3 ou le \!\ d'octobre. Cette interprétation me parait suspecte à cause du n\o\. derederc , qui partout marque le coucher d'un
astre : il y en a une foule d'exemples. En général tout ce morceau sur l'astronomie est encore plus obscur que poétique.
<* Attends que dans les cieux disparaisse l'Arcture.
L'Arcture ou le Bouvier [Bootes) se couche , selon Columelle le 2 1 d'octobre.
49 Cinq zones de l'Olympe embrassent le contour.
Sous la Zone Torride est cette partie de la terre qui est contenue entre les deux Tropiques. Les anciens la croyaient inhabitable à cause de son excessive chaleur; mais on a découvert depuis qu'elle était habitée par un grand nombre de nations. Elle contient une partie considérable de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique méridionale. Sous les deux Zones Glaciales sont les parties de la terre que renferment les deux cercles polaires; au nord sont la Nouvelle- Zemble, laLaponie, le Groenland; au midi , des pays qui sont encore sans nom, et où l'on n'a fait encore aucune découverte: sous les Zones Tempéiées sont les parties du globe renfermées entre les tropiques et les cercles polaires. La Zone Tempérée, qui est entre le cercle arctique et le tropique du Cancer, contient la plus grande partie de l'Europe et de l'Asie , luie partie de l'Afrique , et presque tout le nord de l'Amérique. Celle qui est entre le cercle antarctique et le tropique du Capricorne, contient une partie de l'Amérique méridionale. Au reste, il est inutile d'expliquer les différens traits qui composent cette description ; un coup d'œil jeté sur la sphère en apprendra davantage que le plus long commentaire.
5o Le globe , vers le nord hérissé de frimas , S'élève et redescend vers les brùlans climats.
Virgile parle ici des pôles , et de leur élévation relative à l'horizon de chaque peuple.
5> Calisto , dont le char craint les flots de Téthys...
C'est une manière poétique d'exprimer que l'Ourse est toujours sur l'horizon.
s» Le pôle du midi, noir séjour du silence...
Les anciens imaginaient que le soleil n'éclairait point l'autre hémisphère; on voit cependant par la suite de ce morceau, que Virgile a du moins soupçonné le contraire. Lucrèce s'en était douté
avant lui (^liv. V, 649)) comme on peut le voir dans ces vers que
Virgile a sûrement imités :
At nox obruit ingenti caligine terras, Aut ubi de longo cursu sol extima cœli Impulit, atque suos efflavit languidus ignés Concussos itère, et labefactos aère mnlto : Aut quia sub terras cnrsum convertere cogit Vis eadem , supera terras quœ perlulit orbem.
' * Creusent une nacelle, ou marquent leurs troupeaux.
On marquait les troupeaux avec un fer chaud, comme nous le voyons dans ce vers du troisième li\Te des Géorgiques :
Continuoque notas et nomina gentis inurnnt.
54 La meule met en poudre ou le feu cuit leurs grains.
Les Romains séchaient leurs grains avant de les moudre , et il est probable qu'ils y étaient obligés par une ancienne loi. Nous lisons dans Pline : Instituitfar torrere , quoniam tostum. cibo salubrius esset. Id uno modo consecutum , statuendo non esse puruin ad rem divinam , nisi tostum.
5 5 Ou baigner ses brebis dans une eau salutaire.
Rarement on trouve dans Virgile des mots oisifs : il y a dans le texte :
Balantumque gregem fluvio mersare salubri.
Salubri est essentiel au sens ; car Columelle nous apprend qu'il n'était pas permis de baigner les brebis aux jours de fêtes pour épurer leur laine , mais seulement pour cause de maladie.
56 Et , rapportant chez soi les tributs de la vUle...
11 y a dans le texte :
Lapidemque revcrteus Incusum, aut atroe massam picis, urbe reportât.
Lapidem signifie, selon Servius, une pierre à moudre; selon d'autres, un mortier de pierre où l'on broyait le grain, comme on l'apprend par ce passage de Rosiuus sur les Antiquités romaines : Ante iisum molarum , frumenta in pila comminuebantur. A l'égard de la poix, les Romains eu faisaient grand usage pour goudronner les vases où ils gardaient le miel et le vin.
DU LIVRE I. 22b
57 Trois fois roulaut des monts arrachés des campagnes...
On a remarqué avant moi le bel effet que produisent ces élisions,
Ter sunt conati imponere Pelio Ossam ;
mais les efforts pénibles des géans , exprimés par deux vers d'un rhythme laborieux , tandis que leur défaite est rendue en un seul vers d'une tournure facile, forment un contiaste qui valait la peine d'être remarqué ; j'ai tâché de le faire sentir dans ma traduction. Au reste , dans cette énuraération des jours heureux ou malheureux, il est difficile de croire que Virgile ait été de bonne foi : les poètes anciens, en général, se faisaient une loi de suivre les préjugés populaires, surtout lorsqu'ils tenaient à la religion. L'expérience prouve qu'il est très indifférent de planter, de semer, etc., dans le croissant ou le déclin de la lune ; la nature du terrain , la qualité des vents, l'action du soleil , voilà ce qui influe sur les fruits de la terre. M. de La Quintinie a réfuté le préjugé sur les lunaisons dans le second tome des Instructions sur le Jardinage.
*8 Et des mers en courroux le noir abîme gronde.
Il y a dans le texte :
Fervetque fretls spirantiLus a?quor.
Quelques traducteurs ont cru que Virgile parlait ici des fleuves trop serrés dans leur lit : c'est défigurer entièrement ce morceau. Virgile a mis dans ces vers une gradation admirable : d'abord on voit les fossés se remplir, ensuite les fleuves mugissans se déborder, et enfin la mer bouillonner dans ses gouffres :
Implentur fossae , cava âumina crescunt Cum sonitu, fervetque fretis spirantibus aequor.
D'ailleurs on sait que Virgile écrivait dans un pays très voisin de la mer; aussi en parle-t-il souvent dans les quatre livres des Géorgiques,
59 Les animaux ont fui...
Il y a dans le texte fugere ferœ. J'ai cru qu'on me pardonnerait d'avoir essayé de rendre la vivacité admirable de ce trait, produit , à ce qu'il me semble , par sa précision et par le changement du présent en parfait. Je suis étonné que Dryden , écrivant dans
une langue plus hardie que la notre , ait défiguré cet endroit par ce vers traînant et froid :
And flying Leasts in forcsts seek abode,
Co L'univers ébranlé s'épouvante... Le dieu...
Le texte dit :
Et mortalia corda Par gentes humilis stravit pavor...
Pour peu qu'on soit sensible à la belle poésie, on sent l'efiet de cette cadence suspendue. J'ai osé passeï-, pour la rendre, sur la règle de l'hémistiche : je crois que c'est dans ces occasions que les licences sont permises. On sera sans doute charmé de trouver ici une peintui'e admirable d'un orage, tirée du poème des Saisons , par M. de Saint-Lambert.
On voit à l'horizon, de deux points opposés,
Des nuages monter dans les airs embrasés .
On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendre.
D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre :
Les flots en ont frémi , l'air en est ébranlé ,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé :
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le son lent et sourd attriste la nature.
Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur,
Et la terre en silence attend dans la terreur.
Des monts et des rocliers le vaste amphithéâtre
Disparaît tout-à-coup sous un voile grisâtre;
Le nuage élargi les couvre de ses flancs ;
Il pèse sur les airs tranquilles et brùlans.
Mais des traits enflammés ont sillonné la nne.
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue;
Elle redouble , vole , éclate dans les airs :
Leur nuit est plus profonde , et de vastes éclairs
En font sortir sans cesse un jour pâle et livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide ;
Il tourne sur la plaine, et, rasant les sillons.
Il roule un sable noir qu'il pousse en tourbillons. ,
Ce nuage nouveau, ce torrent de poussière.
Dérobe à la campagne un reste de lumière.
La peur, l'airain sonnant, dans nos temples sacrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés.
Grand Dieu , vois à tes pieds leur foule consternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Hélas! d'un ciel en feu les globules glacés Écrasent en tombant les épis renversés; Le tonnerre et les vents décliirent les nuages; Les ruisseaux eu torrens dévastent leurs rivages. O récolte! ô moissons! tout périt sans retour: L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour.
Si Observe si Saturne est d'un heureux présage. Il y a dans le texte :
Frigida Saturni sese quo Stella receptct.
Ce qui peut avoir donné lieu à Véphhtle//igida , c'est que Saturne est à une plus grande distance du Soleil que les autres planètes. D'ailleurs les anciens le regardaient comme le dieu du froid , ainsi qu'on peut le voir par ce vers de Lucain :
Frigida Saturno glacies et zona nivalis Cessit...
^» Quand l'ombrage au printemps invite au doux sommeil.
Je ne sais si mon admiration pour Virgile ne me fait pas trop d'illusion, mais je trouve bien de l'adresse à avoir placé cette fête de Cérès immédiatement après la description d'un orage. Ces fêtes s'appelaient Ainbarvalia , parce que la victime faisait le tour des moissons, arnbiret arva.
6î Pour offrande du vin, et du lait, et du miel.
Si on veut voir combien ceux qui composent de gros livres font profit de tout, et combien ceux qui écrivent sur l'antiquité hasardent d'opinions peu fondées , on n'a qu'à lire le passage suivant du P. Montfaucon, dont l'ouvrage d'ailleurs est très estimable. Il s'agit de prouver que Cérès et Bacchus étaient adorés conjointement.
«Virgile marque aussi le culte des deux dans les Géorgiqiies , » où il parle des trois tours qu'on faisait faire à la victime autour » des moissons avant que de l'immoler. . . Il met Cérès et Bacchus » ensemble , etc. » Cette assertion est fondée sur ce vers :
Cui tu lacté favos et miti dilue Baccho...
Il est clair que Baccho signifie ici du vin, comme dans mille autres endroits ; on délayait le miel dans du lait et du vin. Il est vrai que Bacchus et Cérès partageaient souvent les honneurs du même sacrifice, mais ce passage ne le prouve assurément pas.
64 Même avant qiie le fer dépouille les guérets.
Tous entonnent un hymne; et, couronné de chêne...
Virgile parle ici d'une autre fête qui précédait les moissons. Un commentateur anglais (M. Holdsworth) dit avoir vu des paysans florentins danser et chanter dans le mois de juillet , la tète couronnée de feuilles de chêne. Horace fait naître la poésie en Italie des fêtes qui précédaient ou suivaient les moissons. (-L/è. II, ep. i , v. 1 3g.)
65 Déjà l'arc éclatant cpi'Iris trace dans l'air Boit les feux du soleil et les eanx de la mer.
Les anciens croyaient que l'arc -en -ciel pompait les eaux de la mer. On trouve parmi les poètes plusieurs allusions à ce préjugé. Dans une comédie de Plante, quelqu'un voyant boire une femme vieille et courbée, dit plaisamment :
Ecce autem bibit arcus : pluet, credo, hodie.
On croit communément aujourd'hui que l'arc -en -ciel présage tantôt la pluie et tantôt le beau temps. Il est à remarquer que Virgile a presque copié ce morceau de Varron et autres, et en particulier ce vers :
Aut arguta lacus circumvoUtavit hirundo.
66 Ni l'oiseau de Thétis. ..
L'alcyon. On peut lire dans les Métamorphoses d'Ovide celle d'Alcyon et de Céyx , liv. XI.
6^ Tantôt l'affreux Misus, avide de vengeance...
Nisus avait un cheveu couleur de poupre dont dépendait le sort de ses états. Scylla sa fille , amoureuse de Minos , qui assiégeait Nisus dans Mégare , lui coupa le cheveu fatal. Nisus fut métamorphosé en épervier, et Scylla en alouette. Depuis ce temps-là, le père, pour se venger de sa fille, la poursuit dans les airs.
68 Non que du ciel en eux la sagesse immortelle
D'un rayon prophétique ait mis quelque étincelle.
Il y a dans le texte:
Haud cquidem credo quia sit divinitus illis Ingenium, aut rerum fato prudentia major.
On a été fort partagé sur le sens de ces deux vers. Virgile veut
dire, à ce qu'il me semble , non que les animaux aient une portion de l'âme divine [comme certains philosophes l'ont dit des abeilles), ni que le destin , qui assigne à chaque être ses facultés , leur ait donné des connaissances supérieures : dwinitus est opposé \fato.
^ ^9 Le quatrième jour ( cet augure est certain )...
Il s'agit ici du quatrième jour de la lune. Virgile a suivi l'opinion des astronomes égyptiens, Quartarn maxime obsen>at JEgjjjtus.
7° Et les nochers heureux
Bientôt sur le rivage acquitteront leurs vœux.
Il y a dans le texte :
Glauco, et Panopeœ, et Inoo Melicertae.
C'étaient des divinités de la mer. Glaucus, selon la fable, fut un berger qui, ayant péché des poissons, les vit sauter dans la mer et lui échapper, parce qu'ils avaient touché une certaine herbe. Le berger surpris voidut goûter cette herbe; il sauta lui-même dans la mer, et devint dieu marin. Panope ou Panopée était fille de Nérée et de Doris, et par conséquent nymphe de la mer. Mélicerte fut le fds d'Ino, fille de Cadmus, et femme d'Athamas, roi de Thèbes. Ino, selon la fable , se précipita dans la mer avec son fils, et l'un et l'autre ils devinrent dieux marins. Ino est le même que les Grecs appellent Leucothoé , et les Latins Matuta. Les Grecs donnèrent aussi à Mélicerte le nom de Palœmon , et les Latins celui de Portunus. (Desfontaines.)
7» Quand César expira, plaignant notre misère...
Tous ces prodiges qui précédèrent ou suivirent la mort de César sont rapportés différemment par les différens historiens qui en ont parlé. On peut lire dans Ovide un récit de ces mêmes prodiges : son morceau ne peut soutenir la comparaison avec celui de Virgile. L'art de peindre par les sons , qui caractérise les grands poètes , lui manque entièrement : Virgile, dans cet épisode, le porte au plus haut point.
7> Combien de fois l'Etna, brisant ses arsenaux. Parmi des rocs ardens, des flammes ondoyantes. Vomit en bouillonnant ses entrailles brûlantes î
Il y a dans le texte , liqiiefactaque volvere saxa. Le père Larue l'interprète par exesa, ùnmimita igné: c'est un contre-sens. Lique-
facta saxa veut dire des rochers réellement fondus. L'académie de IVaples, qui assurément ne peut que trop bien juger de la description d'un volcan, dans le compte qu'elle a publié de l'éruption du Vésuve, arrivée en I73'j, applaudit justement à la justesse des expressions de Virgile, et relève durement la méprise du père Larue : Ex quitus manifestwn est poetœ phrasiin imperiti hoitiinis terne rariojudicio in prœposteram explicationem esse deductam.
7Î Aussi la Macédoine a vu nos combattans Une seconde fois s'égorger dans ses champs.
Virgile a dit :
Ergo inter sese parihus concnrrere telis Romanas acies iterum videre Pbilippi.
Ce passage a fort embarrassé les interprètes. Il faudrait des pages entières, je ne dis pas pour apprécier, mais pour rapporter les différentes opinions. Le père Lai'ue est un de ceux qui ont discuté ce passage avec le plus de soin; mais son explication me paraît peu naturelle. Je crois que Virgile parle ici de deux batailles différentes , livrées dans deux endroits différeus qui portaient le même nom; la première à Philippes , près de Phaisale en Thessalie ; la seconde près d'une autre Philippes, sur les confins de la Thrace. Pour donner plus de clarté à cette interprétation , je crois qu'il est à propos de faire voir, i° qu'il y avait deux Philippes auprès desquelles les deux batailles ont été livrées; 2° que ces deux villes étaient dans la Macédoine, autrement nommée Emathie; 3" que ces deux villes étaient au pied du mont Hémus.
La première de ces deux propositions servira à expliquer les deux premiers vers :
Ergo inter sese paribus concurrere telis Romanas acies iterum videre Philippi.
La seconde fera comprendre ces deux autres :
Nec fuit iudignum superis bis sangtdne nostro EmatLiam et latos Haemi pingnescere campes.
D'abord on convient généralement qu'il y a\ait une fameuse ville nommée Philippes sur les confins de la Thrace et de la Macédoine : elle fut dans bon origine appelée Datum , ensuite Crenides , jusqu'à ce (ju'clle fût nommée du nom de Philippe , père d'Alexandre. Outre cette ville célèbre , il y en avait une autre du même nom
en Thessalie , qui fut d'abord nommée Thèbes , et ensuite Philippopolis , et par contraction, Philippi , de Philippe, fils de Démétrius. Lucain désigne souvent la bataille de Pharsale par le mot de Philippi.
Video Pangœa nivosis Cana j"gis, latosque Hœmi sub rupe Philippos.
I** Stace donne indifféremment au poème de Lucain le nom de Pharsale ou de Philippes. Outre la fameuse ville de Philippes sur les confins de la Thrace, il yen avait donc encore une dans la Thessalie près de Pharsale; et la bataille où Pompée fut vaincu par César est aussi souvent désignée dans les auteurs grecs, et latins par le nom de Philippes que par celui de Pharsale.
1° Il n'est pas plus difficile de prouver que les deux Philippes étaient dans la Macédoine, autrement appelée Emathie. Ce pays, comme beaucoup d'autres, a éprouvé plusieurs changemens, tant pour son nom que pour son étendue : il fut d'abord appelé Pconie, ensuite Emathie , et enfin Macédoine. L'Emathie ou la Péonie proprement dite, n'était qu'une petite partie de ce qu'on nomma ensuite la Macédoine ; mais par la suite des temps le nom â! Emathie fut donné à toute la Macédoine, et ces deux mots signifièrent la même chose. Les prosateurs employaient le mot Macedonia , et les poètes, par une raison facile à deviner, celui ^ Emathia. Il s'agit maintenant de montrer que les deux Philippes étaient dans cette province. Depuis qu'elle fut devenue tributaire des Romains , elle s'étendait à l'orient jusqu'au Wessus, et par conséquent renfermait Philippes de Thrace; au sud, elle comprenait toute la Thessalie, et par la même laison Philippes, voisine de Pharsale. Il n'y a que ceux qui s'en sont rapportés aux anciennes divisions de la Macédoine, pour qui ce passage a été inintelligible.
3° Enfin les deux Philippes étaient au pied du mont Hémus. Cette assertion parait d'abord contredire manifestement ce que je viens d'avancer; car, si les deux Philippes étaient aux deux extiémités de la Macédoine, comment pouvaient-elles être situées toutes deux au pied du mont Hémus, montagne de Thrace? D'abord l'une des deux était sur les confins de la Thrace, et par conséquent on peut la placer au pied de l'Hémus; mais prolonger l'Hémus jusqu'en Thessalie, il semble que c'est vouloir imiter en quelque sorte les géans, qui dans ce même pays transportaient l'Ossa et le Pélion l'un sur
l'auti'e. Cependant, à examiner la chose de près, elle paraît moins difficile à concevoir. Ne peut-on pas regarder le mont Hémus, non comme une seule montagne, mais comme une chaîne de montagnes? Il est bien ^Tai que la plus haute partie , ou, si l'on veut, la tête du mont Hémus , était dans la Thrace, ce qui a fait donner à une province de ce pays le nom à' Hœrnimontana ; mais plusieurs autres montagnes, telles que le Rhodope, le Pangée, etc., peuvent être regardées comme des membres du même corps : c'est ainsi qu'on a donné à différentes parties des Alpes et de l'Apennin les noms de Saint- Gothard , Ce ni s , etc., quoique ces montagnes ne soient, pour ainsi dire, que des chaînons d'une même chaîne. Les Italiens appellent encore le mont Hémus Catena del mundo. Si je ne craignais d'alonger cette note , déjà trop diffuse , je pourrais citer plusieurs passages qui favorisent cette interprétation; je me contenterai d'un seul endroit de Lucain. A la fin du premier livre, il prédit que la bataille de Pharsale , qu'il désigne sous le nom de Phillppes , sera livrée au pied du mont Hémus :
Latosqne Hxmi sub râpe PLilippos.
Enfin on sait que les anciens donnaient aux mots géographiques une grande extension : Dulichias rates signifie les vaisseaux de la Grèce, quoique Dulichium ne fût qu'une petite île.
7* Un jour le laboureur...
J'ai déjà fait remarquer dans le Discours préliminaire comment Virgile, dans cet épisode, ramenait adroitement l'agriculture, qu'il semblait avoir perdue de vue.
7' Et des soldats romains les ossemens rouler.
Il y a dans le texte :
Grandiaqne effossis mirabitur ossa sepulcris.
Je n'ai pu rendre ce mot grandia , qui, si l'on en croit les commentateurs , fait allusion à une opinion particulière des anciens : ils croyaient que les hommes dégénéraient de siècle en siècle. Voilà de ces expressions qui sont intraduisibles, parce qu'elles tiennent aux préjugés et aux opinions des anciens.
'^ Dieux paternels ! ô dieux de mon pays .'
Larue joint ensemble DU potrii indigetcs . Jecrois qu'il se trompe.
Une foule d'exemples me fait penser que Virgile parle ici de deux sortes de dieux : dii patrii , les dieux du pays, les dieux tutélaires, les dieux pénates; dii indigetes , les hommes déifiés.
7 ' Ici le Rhia se trouble , et là mugit l'Euphrate.
Cet endroit des Géorgiques semble avoir été écrit dans le temps qu'Auguste et Antoine rassemblaient leurs forces pour cette guerre dont le succès fut décidé par la défaite d'Antoine et de Cléopàtre au promontoire d'Actium. Antoine tirait ses forces de la partie orientale de l'empire : c'est ce que Virgile désigne par l'Euphrate ; Auguste tirait les siennes de la partie septentrionale : c'est ce cju'exprime Germania.
7* Ainsi , lorsqu'une fois lancés de la barrière- Cette comparaison est une apologie adroite d'Auguste, qu'il suppose faire la guerre malgré lui , et comme entraîné par le torrent des évènemens.
■ Et toi, de qui la main vint m'ouvrir la barrière.
J'ai rapproché dans le texte et dans ma traduction ces deux invocations, que d'iiabiles commentateurs ont cru avoir été mal à propos séparées.
' Les uns , sans implorer des soins infructueux.
Il y a dans le texte, nulles hominum cogentibus , ipsœ sponte sua •vcniunt. Quelques commentateurs ont faussement accusé Virgile en cet endroit d'une erreur de physique. Virgile veut dire qu'il y a des arbres qui viennent, non pas sans semence, mais seulement sans avoir été semés de mains d'homme. Il est ridicule d'imaginer ({ue Virgile et les Romains, qui vivaient si habituellement à la campagne, et qui observaient si bien la nature, aient méconnu les siliques du genêt, les chatons du saule , du peuplier, de l'osier, lesquels sont d'autant plus apparens , que les fleurs paraissent avant les feuilles, et ornent la nudité de l'arbre, avant qu'il ait recouvré sa verdure.
î D'autres fureut semés...
Il y a dans le texte, posito de semine. Le mot posito éclaircit ce que j'ai dit plus haut; il signifie une semence déposée, non par le hasard, mais par l'homme.
^ Ainsi le cerisier aime à voir sous son ombre S'élever ses enfans...
Le cerisier était un arbre nou\eau parmi les Romains du temps de Virgile. Pline nous apprend que Lucullus le transporta du Pont en Italie , après la défaite de Mithridate.
' Tels, sans les soins de l'art, d'elle-même autrefois La nature enfanta les vcrj^crs et les bois.
Virgile a marqué les trois manières naturcliosdonl les arbres peu-