DISCOURS DE RÉCEPTION
A l'académie française'.
Messieurs ,
Vous vous rappelez sans doute , et ce spectacle frappa vivement ma première jeunesse, vous vous rappelez ce jour où M. de La Condamine, assis pour la première fois parmi vous, reçut de M. de Buffou des louanges si nobles et si bien méritées. On crut entendre l'interprète même de la nature célébrer celui qui l'avait observée le plus constamment, et le plus audacieusement interrogée. Et tel est le prix des éloges donnés par un grand homme , que M. de La Condamine se crut payé de quarante ans de travaux et d'études par quelques lignes de son illustre ami.
Voilà l'orateur que mériterait encore son ombre. A.u défaut du génie, je me fonde sur l'intérêt qu'excitera toujours un nom qu'on ne peut prononcer sans réveiller les idées de talens , de courage , d'humanité.
Je n'irai point chercher dans un sujet étranger à lui des moyens de vous intéresser : cette ressource, imaginée pour suppléer au peu d'évènemens que présente à la cuiiosité publique la vie de la plupart des gens de lettres renfermés dans l'ombre de leur cabinet
• M. Delille ayant été nommé, par MM. de l'Académie française, à la place de M. de La Condamine, y vint prendie séance le n juillet 1774» et prononça ce discours.
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et dans le cercle de leurs études, nie devient inutile par la variété des talens de M. de La Condainine, par l'incroyable activité de son unie, la singularité piquante de son caractère; et une vie qui suffit à tant de travaux, suffirait à plusieurs éloges.
M. de La Condamine entra d'abord dans le service, et s'y distingua par cette intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuite de la vérité. De ces jeux sanglans, il s'était fait un spectacle dont son avidité naturelle de connaître augmentait pour lui le danger. On l'a vu, dans un siège, vêtu d'une couleur remarquable, s'avancer pour voir de plus près l'effet d'une batterie de canon , dont il était le but sans s'en apercevoir. Ainsi l'observateur se montrait déjà dans le guerrier; et peut-être , au lieu de dire qu'il porta dans les sciences le courage militaire, serait-il plus vrai de croire qu'il portait déjà dans l'art militaire la curiosité courageuse du philosophe. Sa passion dominante fut cette curiosité insatiable. Ce doit être celle de ce petit nombre d'hommes destinés à éclairer la foule, et qui, tandis que les autres s'efforcent d'arracher à la nature ses productions, travaillent à lui arracher ses secrets. Sans ce puissant aiguillon , elle resterait pour nous invisible et muette ; car elle ne parle qu'à ceux qui l'appellent; elle ne se montre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer; elle ensevelit ses mystères dans des abimes, les place sur des hauteurs, les plonge dans les ténèbres, les montre sous de faux jours. Et comment parviendraient-ils jusqu'à nous, sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes qui, plus impérieusement maîtrisés par les besoins de l'esprit que par ceux du corps, aimeraient mieux renoncer à ses bienfaits que de ne pas les connaître, ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée ? Cette qualité, dis-je, fut dominante dans M. de La Condamine; elle lui rendait tous les objets piquans, tous les livres curieux, tous les hommes intéressans. On a prétendu que cette curiosité, précieuse dans le savant, ressemblait (juelquefois à l'indiscrétion dans l'homme de société; mais ces petits toris, qu'on remarque dans un homme ordinaire, s'é- < lipsciit dans un homme célèbre, par la considération des avantages
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que retire la société de ces défauts mêmes; et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion à l'excès.
Pourrais-je le suivre dans ces courses immenses, entreprises à la fois par ce désir ardent de s'instruire et par celui d'être utile? Je;le vois d'abord parcourir l'Orient : on se le représente aisément courant de ruine en ruine, fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour lui que loi'squ'elles étaient plus effacées ; mesurant ces obélisques , ces pompeuses sépultures, qui paraissaient vouloir éterniser à la fois l'orgueil et le néant; partout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semble se consoler en ces lieux de l'ignorance qui l'environne par le respect des étrangers qu'elle attire.
LaTroade, si fière des vers d'Homère, appela aussi ses regai'ds; mais il y perdit avec regret les magnifiques idées qu'il s'en était formées, en voyant un petit ruisseau qui fut jadis le Simoïs, quelques masures éparses dans des broussailles ; et il fut obligé de voir en philosophe ce qu'il aurait voulu ne voir qu'en poète. Il fit quelque séjour à Constantinople ; mais un homme tel que lui dut être peu content d'un tel séjour. Passionné pour la gloire, il ne pouvait se plaire dans un pays d'esclaves; avide de connaître, il dut être peu satisfait d'une ville oi!i sa curiosité éprouva, non sans quelque dépit, qu'il était impossible, et même, si j'en crois quelques anecdotes, qu'il était dangereux d'y tout \oir.
Mais sa passion favorite ne faisait que préluder à de plus'grandes entreprises : il était fait pour se distinguer de la foule des vovageurs. Parcourir quelques états de l'Europe , connaître l'étiquette de leurs cours, goûter les délices du beau ciel de la Grèce et les charmes de l'Italie, voilà ce qu'on appelle communément des voyages, et ce que M. de La Condamine nommait ses promenades. L'Europe, où l'influence du même climat, la société des arts, les nœuds du commerce, surtout le désir, plus épidémique que jamais, de copier la France, donnent à toutes les nations un air de famille; l'Europe devait être bientôt épuisée par sa dévorante avidité; le continent même ne pouvait lui suffire; et l'ambition de connaître.
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dans 31. de La Condauiiiic, se trouvait aussi trop resserrée dans un seul monde. En 1 735 , il proposa le premier à l'Académie un voyage à l'équateur, pour déterminer, par la mesure de trois degrés du Méridien, la figure du globe.
Sur sa proposition, quatre académiciens furent nommés pour cette grande entreprise , également glorieuse pour eux , pour leur souverain, et pour M. le comte de ÎMaurepas, digne bienfaiteur, pendant son ministère, des sciences et des arts, qui, par une juste reconnaissance, lui ont embelli le bonheur de la vie privée, et qu'elles viennent de céder de nouveau au besoin de l'état et à l'estime de son maître.
Ainsi, tandis que MM. de Maupertuis, Clairault, Camus et Le Monnier allaient, pour le même objet, braver les frimas du Nord, MM. Godin, Bouguer et de La Condamine allaient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n'avaient rien fait de si beau pour l'honneur de la philosophie ; jamais la philosophie n'avait médité un plus grand effort; et la vérité allait se trouver poursuivie du pôle à l'équateur.
Tandis que les collègues de M. de La Condamine se préparaient à supporter les dangers et les fatigues , lui , il se promettait do nouveaux plaisirs. Combien son cœur tressaillait d'avance de l'espoir de connaître ces contrées qui , malgré la dégradation qu'ont cru y remarquer dans le moral , et même dans le physique , des écrivains ingénieux, sont si féconds en grands et magnifiques spectacles; où les arbres se perdent dans les nues, où les fleuves sont des mers, oii les montagnes présentent au voyageur, à mesure qu'il monte ou qu'il descend, toutes les températures de l'air, depuis les ardeurs de la zone torride jusqu'aux frimas de la zone glaciale; où la nature enfin, échauffée de plus près par le soleil , donne aux oi- .scaux de plus riches couleurs, aux fruits plus de parfum, aux poisons même plus d'activité; prodigue à la fois ses plus admirables et ses plus funestes productions, et ses plus inqiosantes beautés, et ses plus effrayantes horreurs!
Mais ce grand spectacle n'était que le second objet de M. de La
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Condamine : la mesure des degrés du Méridien réclamait d'aboid tout son zèle. Il serait difficile de bien peindre et la grandeur des obstacles et celle de son courage.
On peut dire de l'astronomie ce que M. de Fontenelle disait de la botanique : ce n'est pas une science paresseuse. Voyez de combien d'arts et de connaissances elle marche accompagnée; combien d'instrumens divers elle traîne à sa suite ! Condamnée à des attitudes fatigantes, veillant quand tout dort, active quand tout repose, elle semble renoncer aux douceurs du sommeil, à la lumière du jour et au commerce des hommes.
Mais si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouver M. de La Condamine dans ces contrées lointaines. Pour le bien peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence , mais de la poésie même ; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer quelquefois son langage : du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse , banni par la colère des dieux , cherchant sapatrie sur terre et sur mer, et échappant aux enchantemens de la cour de Circé, on peut opposer sans doute les travaux réels de M. de La Condamine s'arrachant aux délices de Ja capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant ces montagnes inaccessibles jusqu'à lui, menacé d'un côté par les masses de neige suspendues à leur sommet, de l'autre par la profondeur des précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres souterrains, et voyant des torrens de soufre sdlonner ces neiges antiques que n'avaient point effleurées les feux de l'équateur.
Cependant ces redoutables phénomènes initaient sa curiosité au lieu de l'effrayer : il semblait que le génie des sciences veillât sur lui. Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il vit s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Coteau-Paxi, sur lequel il observait ([uelques jours auparavant; et peut-être, sans cet éloigne-
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ment , dont sa curiosité s'indignait sans doute , entraîné par elle et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa mort, comme il l'avait imité dans sa vie.
A d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues : mesurer, la toise en main, une base immense; chercher, à travers des rochers, des ravins, des abîmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois sur des monts escarpés des signaux, tantôt enlevés par les Indiens , tantôt emportés par les ouragans ; passer plusieurs nuits sous des tentes chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents ; essuyer la cruelle alternative , et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et du froid le plus âpre sur les montagnes, voilà quelle fut sa vie pendant sept ans entiers.
Qui le soutenait donc au milieu de tant de dangers et de travaux? Il l'avoue lui-même avec cette candeur, la vertu des grands talens et des belles âmes : sur ces monts couverts de glace , loin des regards des hommes, il songeait à l'estime de l'Europe, à l'estime plus douce de ses copcitoyens ; et semblable à ce héros qui , au milieu des périls et des combats, s'écriait : « O Athéniens ! qu'il m'en coûte pour être loué de vous ! » cette douce perspective lui adoucissait l'éloignement de sa patrie, l'inclémence des saisons et le poids des fatigues.
Cependant, tandis qu'il immolait ainsi sa santé à l'amour des sciences , les habitans de ces lieux le croyaient occupé sur ces montagnes à découvrir de l'or. Et dans quel temps l'ignorance de ces peuples lui faisait-elle cette injure? Dans le temps que M. de La Condamine , pour faire subsister ses collègues dont les fonds étaient épuisés, avait vendu ses effets, et, ce qui était un plus grand sacrifice , avait engagé ses instrumens astronomiques , était parti pour Lima, avait traversé les Cordilières du Pérou, franchi quatre cents lieues de chemins impraticables; et, après s'être engagé en son nom dans la capitale du Pérou pour une somme de quatre-vingt mille livres, était revenu, avec les mêmes dangers et les mêmes peines, lanimer par sa présence et ses secours le zèle et les travaux de ses collègues. Action admirable où un savant déploya le courage d'un héros, et un particulier la générosité d'un roi !
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Cet or qu'il allait chercher avec tant de peine quand il était nécessaire à ses découvertes, il savait le dédaigner quand il n'était plus ennobli par son usage , et plus encore quand il se trouvait en concurrence avec son amour pour les sciences.
Au moment qu'il se préparait à revoir sa patrie et à lui porter les vérités qu'il avait conquises, on lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destiné pour son voyage. Il fait publier sur-le-champ qu'il consent à perdre la somme entièi'e, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut acceptée, et, malgré la perte d'une somme considérable, il crut en effet avoir retrouvé son trésor.
En faisant honneur de cette élévation d'àme au caractère de M. de La Condamine, croyons qu'il en revient quelque gloire aux sciences sublimes dont il s'occupait. Sans doute l'esprit, accoutumé à contempler cette foule innombrable de globes , ne revient qu'avec dédain sur les choses terrestres , et ne voit que comme un point ce globe où nous voyons deux mondes.
Déterminé à repasser en France , il délibéra sur le choix de la route. On soupçonne bien qu'il dut préférer la plus périlleuse, si elle était la plus instructive; peut-être même eùt-il suffi qu'elle fût la plus périlleuse. Il forma le projet de descendre la fameuse rivière des Amazones , qui doit , dit-on , son nom à une société de femmes guerrières séparées des hommes : société qui doit, grâces à nos mœurs, trouver peu de croyance parmi nous, mais un peu moins invraisemblable dans ces contrées barbares où les époux font tomber tout le poids des travaux sur un sexe moins fait pour les supporter lui-même que pour les adoucir aux hommes.
M. de La Condamine part pour aller s'embarquer sur ce fleuve immense , large de cinquante lieues à son embouchure. Mais combien de traverses avant d'arriver au lieu de son embarquement ! L'imagiiialion se fatigue à suivre des courses qui ne lassèrent pas sa constance. Vous le verriez avec effroi marcher, suspendu par des ponts d'osier, sur des rivières rapides et profondes ; suivre sur les montagnes des chemins tracés par le cours des torrens , ou , la hache
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à la main , se frayer une route à travers des bois épais, côtoyer des précipices , passer le même torrent vingt-deux fois en un jour , à chaque instant prêt à faire naufrage , et, dans le danger continuel de sa vie, toujours tremblant pour le recueil de ses observations.
Toutefois, dans le cours de ces voyages pénibles, dont il a fait le tableau le plus intéressant , le lecteur se repose quelquefois agréablement avec lui. On s'arrête avec plaisir dans ce hameau composé de dix familles indiennes , où , en attendant un radeau, il passa huit jours heureux sans avoir, dit-il, ni voleurs ni curieux à craindre : il était avec des Sauvages. Là , respirant pour la première fois, après tant de fatigues, partageant les plaisirs innocens des Indiens, se baignant avec eux, recevant les fruits de leur chasse et de leur pêche, la liberté, le silence, la solitude, la beauté du lieu , le délassèrent délicieusement de ses travaux et du commerce des hommes. Sachons gré à un homme, fait pour briller chez des peuples polis, d'avoir su se plaire chez un peuple sauvage: l'un suppose la beauté du génie, et l'autre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n'est pas moins intéressant que son séjour. Avant de quitter ces innocentes délices , qui avaient reposé son corps sans ralentir son courage , j'aime à le voir, pour assurer à l'Académie le fruit de ses observations, lui en adresser un extrait, qu'il nomma son testament académique, partir ensuite, escorté de ses fidèles Sauvages qui portaient ses instrumens et ses effets , et s'embarquer sur la rivière des Amazones, exposant plus volontiers sa vie , depuis qu'il s'était assuré que les sciences perdraient moins à sa mort.
Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense; ici, heurtant contre des rocs escarpés; là, entraîné par des tourbillons d'eau , tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau, et suspendu sur les eaux qui décroissent à vue d'oeil; tantôt franchissant le fameux détroit du Pongo, où les eaux, plus rapides et plus profondes, roulant sous la voûte obscure et tortueuse de ses bords rapprochés, avec un mugissement entendu de plusieurs lieues, lancèrent son radeau comme un trait à travers les saillies des arbres et les pointes mciiaçanlcs des locheis.
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Je ne vous le représenterai point, après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones , s'enfonçant dans la rivière du Para, large de trois lieues, échouant contre un banc de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées , remis à flot par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé par où il devait périr. Je ne vous peindrai point les tempêtes qu'il essuya , les nations inconnues qu'il traversa , tous les dangers enfin menaçant ses jours, tandis que lui , tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts, avec trois Indiens , maîtres de sa vie, tenait tour à tour le baromètre , la sonde et la boussole.
Il faut l'avouer, en lisant ces récits dans ses Mémoires, on est quelquefois tenté d'oublier ses peines pour envier ses plaisirs. Il ignorait du moins l'ennui, le fléau de ces voyageurs qui , tristement emprisonnés , déplacés sans mouvement, parcourant les lieux sans les voir, après quelques mois du plus stérile ennui , ne ressentent pas même le plaisir d'arriver. Les tableaux variés qu'offraient à ses yeux les fleuves et leurs bords ; là , des animaux inconnus ; ici , des plantes nouvelles ; tantôt des peuples également bizarres dans leurs parures et dans leurs mœurs; tantôt les débris de ces nations, jadis si florissantes, épars dans des déserts qui furent des empires; enfin, tant d'objets nouveaux , exposés en silence à ses yeux, dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageait pour la première fois : tout payait un tribut à sa curiosité ; et , comme ces vastes fleuves sur lesquels il voguait recevaient à chaque instant des fleuves qui grossissaient leurs cours; ainsi, dans une navigation de douze cents lieues , semblait s'accroître incessamment le trésor de ses idées et de ses connaissances.
O vous qui voulez faire fleurir les sciences dans vos Etats, voilà les voyages dignes de votre protection ! Et vous qui prétendez à instruire les hommes, voilà les voyages féconds qui sont dignes de votre courage ! Pourquoi vous pressez-vous d'arranger le monde avant de l'avoir connu , et de mettre l'incertitude et le hasard de vos opinions entre vous et la vérité ? Quittez les contrées déjà moissonnées par la philosophie; il est encore, il est quelques régions intactes.
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Là, vous attend un fonds inépuisable d'observations nouvelles; là, vous verrez l'homme et la terre, moitié cultivés, moitié sauvages, luttant contre vos institutions et vos arts, offrir à vos yeux l'intéressant contraste de la nature brute et inculte, et de la nature perfectionnée ou corrompue. Hâtez-vous : déjà son ancien empire est de plus en plus resserré par les conquêtes des arts; déjà son image primitive s'efface de toutes parts : encore quelque temps, et ce grand spectacle est à jamais perdu.
Tels furent les voyages de M. de La Condamine; et je ne crois pas exagérer, en assurant qu'ils manquèrent à Locke et à Descartes; car pour Newton, les vérités que d'autres allèrent chercher si loin (je ne parle que des vérités physiques ) , il les avait devinées dans son cabinet.
Arrivé à Cayenne, M. de La Condamine attendit un vaisseau pour retourner en France; il y était arrivé malade, languissant, et portant déjà le germe de plusieurs infirmités. Ici, messieurs, arrêtonsnous un moment avec lui, et peignons-nous, s'il est possible, ce qui se passait dans son cœur. Depuis dix ans, gravissant sur des montagnes, jeté dans des déserts, errant sur les eaux, depuis dix ans il est éloigné de tout ce qu'il aime. Tant que l'activité de ses travaux, l'enthousiasme de sa grande entreprise, avaient distrait son cœur, mille sentimens toujours chers étaient restés , pour ainsi dire, suspendus dans son âme; mais, lorsque ses travaux furent achevés, lorsque ses veux, si long-temps occupés à observer la nature, se tournèrent vers la France, alors son âme entière reprit son cours; alors le souvenirdeses amis, celui desesparens , l'ineffa^'able amour de la patrie , que sais-je ? le désir de jouir de la gloire, dont jamais on ne jouit si doucement que parmi les siens, tous ces sentimens se réveillèrent à la fois dans son cœur, et les vents et les flots amenaient trop lentement, au gré de son impatience, le vaisseau (|ui devait enfin le rendre à sa patrie.
Après ce grand voyage il semblait qu'aucun lieu du monde ne pouvait plus exciter sa curiosité; mais il n'avait pas vu l'Italie, il • t'avait pas \i\ Rome. El qui peut se daller de connaître le monde,
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sans avoir vu cette ville à jamais intéressante pai" ses victoires , par ses désastres , par sa magnificence, par ses clcbris ; le dépôt des arts antiques , le bereeau des arts naissaus ; autrefois dominatrice du monde par les armes, anjourd'luii par la religion, et ipii eiit, en effet, le droit de se nommer la ville éternelle ?
Il y fut rei'u avec distinction par le pape Benoit XI V, dont la gaieté franche, la douce aflabilité, semblaient solliciter l'oubli de son rang, parce qu'il sentait que sa véritable grantleur en était indépendante; fami des étrangers, le premier objet de leur curiosité et de leur admiration dans Home, lami surtout des Fran<^ais , estimé des Anglais même, (]ui ont placé son buste dans le IMuséum île Londres, où il semble triompher des préjugés île la haine nationale; qui, enfin , par ses vertus et ses lumières, faisait la gloire de Uome moderne , et eût été digue de l'ancienne. Il accorda à ÎM. de 1-a l.oudamine ce «pi'il pouvait lui accorder île plus doux et île plus llatteur, son portrait , et une dispense pour épouser sa nièce. Sensible à ses bontés, RI. de La Coudamine le lui témoigna avec cette inq>étuosite (Vauche et familière dont les sou\ mains \ raiment respectables sont plus llattés que du respect , et qui nôlc quelque chose au l'ang que pour le rendre à la personne.
Il n'eût pas été content de lui-niéme, s'il n'eût \u à Rome <pu> ce que les autres avaient vu avant lui. Il fit des recherches très heureuses sur les nu'siues anciennes ipii ont si long-tenqw exercé nos savans: l'Académicien des sciences tra> aillait pour fAcadémie des belles-lettres. Cette variété de goûts et de connaissances était peul être ce qui distinguait le plus M. de La Coudamine de la foule des vovageurs. La plupart n'aimeul et ne voient que leur objet favori : le botaniste ne cherche ipu; des plantes; le géographe, que des po sitionsde villes; l'antiipuûre , que des inscriptions : [M.dc.La C.ondamine ainuiit et voyait tout.
(le mérite se remanpu' suilout dans son voyage d'ilalic, le i>a>s du nu>nde peut-être le plus fécond eu tout genre d'obscrxalions ; fait pour plaire au peintre, par les chefs-d'ieuvre de l'art et le pittoresipu" des sites; à l'arclnlctlc, par les monumens antiques; au
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naturaliste, par la variété des productions; surtout à l'homme de lettres, qui, trouvant partout limage des grands hommes dont les écrits ont instruit son enfance, parcourant des lieux dont les noms l'ont frappé au sortir du berceau , croit voir partout les traits de ses maîtres, et voyager dans sa patrie.
Ce qui, dans ces lieux, attira le plus son attention , fut le volcan du Vésuve, qu'il a décrit en prose , comme Virgile a peint l'Etna en vers. Après ce qu'il avait vu en Amérique, le Vésuve ne pouvait l'étonner; mais ce volcan avait englouti des villes célèbres, il avait dévoré les monumens des arts , il avait fait périr un des plus beaux génies de Rome, et cela seul le rendit plus intéressant pour sa curiosité, que tous ceux du Nouveau-Monde.
Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre, qu'il n'a point publié. On se figure d'abord fjue riionime peut-être le plus singulier de la France , dut fort se plaire chez le peuple le plus singulier de l'Europe; et, en effet, il y avait quelque analogie entre cet homme et ce peuple ; mais elle fut altérée par un événement peu considérable en lui-même , à qui cependant le nom et surtout le caractère de M. de La Condamine donnèrent de l'importance. Il eut à se plaindre d'une petite injustice, dont il n'obtint point de l'éparation, par une suite de la tolérance qui règne dans la police de Londres. Une police trop vigoureuse effaroucherait la liberté ombrageuse de ce peuple, si jaloux et si digne de son indépendance. Ce grand principe, exposé en si beaux vers par un de leurs grands poètes, « qu'il » est des maux qui sont des biens , et que les inconvéniens parti- » culiers sont l'avantage commun , » leur parait aussi vrai dans l'économie politique que dans l'économie du monde; et certains désordres y sont presque tolérés jiar la sagesse de la législation, comme ils sont proscrits ailleurs par la sagesse de la police. M. de La Condamine ne voulut point entrer dans ces grandes vues: irrité de n'avoir pas obtenu justice, il fit, dans les papiers publics, un appel à la nation, et chez le peuple qui respecte le plus le pouvoir des lois cl le droit de l'homme, il regretta les déserts et les Sauvages.
Telle était sur lui 1 impression de linjuslicc apparente ou réelle;
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et ce n'était point chez lui l'effet d'un aiuour-piopre révolté; c'était l'amour profond de l'équité naturelle.
Ce sentiment était fortement imprimé dans son cœur , et lui a dicté des actions à jamais honorables îi sa mémoire. Dans son vovage du Levant, plutôt que de livrer aucadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avait été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les coups de fusil , le canon même , enfin , traîné devant le cadi, lui en imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces; en un mot, faire respecter les droits de la propriété dans le pays des usurpations , et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.
Qui peut lire sans attendrissement ce qu'il fit dans le Nouveau- Monde pour la mémoire du malheureux Seniergues , massacré par une populace ameutée contre les Français ? L'image de cet infortuné , compagnon de ses voyages, de ses dangers , égorgé à ses yeux , égorgé dans une fête publique , à la veille d'un établissement avantageux, lui était toujours présente; elle le poursuivait sur ces rochers théâtre de ses travaux , comme le remords aurait dû poursuivre le coupable; il n'en descendait que pour demander justice , au nom de ses mânes; il quittait ses bases, ses triangles, ses méridiennes, pour éclairer par des mémoires, pour exciter par des sollicitations, des juges prévenus ou timides. Pendant trois ans entiers il ne se lassa point de demander vengeance. Voilà de ces traits d'humanité , d'enthousiasme, d'oubli de soi-même, qu'on ne peut trop répéter dans ce siècle du vil intérêt, où les âmes desséchées, privées de cette sui'abondance de sentimens qui embrasse la société et l'avenir, aveugles à la beauté sévère de la vertu, sourdes à la voix lointaine de la postérité , n'écoutant eufin que l'intérêt du lieu , du moment , de la personne, sont assez malheureuses pour ignorer le plaisir des privations et la jouissance des sacrifices.
Mais où M. de La Coudamine déploya à la fois l'homme sensible, riiomme éloquent et l'excellent citoyen , c'est dans la défense de cette méthode, source de tant de débats, qui se vante de prévenir un mal affreux par ce mal lui-même. Jamais, sans doute, l'éloquence ne
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traita un sujet plus intéressant : la mère tremblante pour un fils adoré, le mari idolâtre de sa jeune épouse, celle-ci jalouse de conserver ses charmes et le cœur de son époux; enfin, les deux sexes animés, l'un par l'intérêt de la beauté , l'autre par celui de la vie ; voilà pour qui et devant qui plaidait M. de La Condamine: il semblait que l'amour de riiumanitc élevât son génie et son courage. Il lui fallait combattre à la fois les médecins, les moralistes, la voix du préjugé, la voix même du sang et de la nature; il employait tour à tour la force du raisonnement et l'arme du ridicule : c'était Cicéron ou Démosthènes plaidant la cause, non plus d'un particulier, mais celle du genre humain. A la force de l'éloquence il joignait l'activité des démarches; et, enfin, pour pousser à bout ses adversaires, il offrit de se faire inoculer lui-même. Peu de philosophes hasarderaient de pareilles preuves de leurs opinions.
Ce ne serait point à moi à prononcer sur cette grande question ; s'il était possible qu'elle fût encore un problème , je remarquerais seulement que l'inoculation a pour elle deux grandes autorités, la Circassie et l'Angleterre : je veux dire le pays de la philosophie et celui de la beauté. On citera sans doute, un jour, le suffrage des Français , quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté ; car on sait que la mode nous gouverne, même sur ce qui intéresse la vie; et le peuple le plus éclairé de l'Europe a été un des plus lents à adopter une pratiq'ie connue dès long-temps chez des peuples presque barbares.
Quel pays cependant a été plus souvent et plus cruellement averti de son utilité? Dans quel lieu ce mal horrible a-t-il frappé un plus grand nombre d'illustres victimes ? Comme si les Français devaient être punis, dans ce qu'ils ont de plus cher, d'avoir adopté si tard une méthode utile; ou comme s'il eût fallu, chez un peuple imitateur de ses maîtres , que des coups multipliés forçassent enfin les chefs de sa nation à lui donner l'exemple ! Vous gémissez encore , messieurs , du dernier coup que ce monstre a frappé. Hélas ! quand l'aïeul de Louis le Bien-Aimé fut ravi à la France par ce fléau terrible, le,s Français pouvaient-ils picNoir que son petit-fils éprouve-
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l'ait le même sort? Ce prince, qui avait eu l'avantage unique d'avoir fait jouir la France de ce que la victoire a de plus brillant, et de ce que la paix a de plus doux, au milieu des délices d'un règne tranquille, au moment que des alliances heureuses préparaient des espérances à l'état, et des consolations à sa vieillesse, s'est senti toutà-coup surpris par ce mal contagieux, jamais pi us cruel que lorsqu'il est plus retardé, et qui n'a rien de plus affreux que de repousser les caresses du sang et les embrassemens de la nature. Mais est-il des dangers que redoute la véritable tendresse? Tandis que l'héritier du trône gémissait de se voir, par la loi sacrée de l'état, privé des derniers soupirs de son aïeul, nous avons vu trois généreuses princesses, victimes volontaires , se dévouer aux horreurs de la contagion pour conserver les jours de leur père, lui prodiguer de leurs royales mains des secours dont la douceur allait jusqu'au fond de son àme, suspendre la violence de la douleur et charmer les angoisses de la mort. Le ciel qui nous a ravi le père s'est contenté de nous faire trembler sur le sort des enfans; et, en gémissant de sa rigueur, nous rendons grâces à sa clémence. M. de La Condamine a été assez heureux pour n'être pas témoin de notre perte et de nos alarmes; sans doute il aurait, comme nous , prié le ciel d'épargner à la France ces horribles preuves de son opinion.
Mais, quedis-je, messieurs? S'il a échappé à un spectacle douloureux pour un cœur français, il a perdu la plus brillante époque de sa gloire , il a perdu son plus beau triomphe. Le chef de l'état, les deux appuis delà couronne, une auguste princesse, se soumettant à la fois à cette méthode si long-temps combattue, dont il fut l'intrépide défenseur: quel moment pour lui, s'il eût vécu ! Et ce moment, messieurs, non seulement son zèle et ses talens l'ont hâté, mais sa pénétration l'avait prévu. Vous me saurez gré , sans doute, de rapporter les termes j'oserais presque dire de sa prophétie: «L'inoculation, dit-il, s'établira quelque jour en » France. Mais quand arrivera ce jour? ce sera peut-être dans le » temps funeste d'une catastrophe semblable à celle qui plongea la » nation dans le deuil en 1711.)' L'événement , messieurs, n'a (|ue
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trop vérifié ses prédictions. Tel est le sort de la plupart de ceux qui écrivent pour le bonheur du genre humain : il faut que leurs leçons, pour faire impression sur les hommes, soient secondées par les dures leçons de l'expérience. Pendant leur vie , ils ne jouissent de leur succès que par un pressentiment consolateur qui avance pour eux l'avenir, et leurs lauriers ne semblent croître que pour orner leur tombeau. Philosophe courageux, si tu n'as pu jouir de l'effet de tes prédictions et de tes travaux , que tes mânes du moins jouissent de notre hommage! Chaque fois que cette méthode, consacrée par la plus glorieuse épreuve , conservera un fils à sa mère , conservera la vie et la beauté d'une épouse à son époux, chaque fois surtout que notre jeune monarque sera béni de son peuple, ton ombre recueillera aussi son tribut de bénédiction et de reconnaissance. Mais pardonne! dans le moment où ces tètes rovales se sont livrées à cette épreuve, effrayante pour ceux même qui l'avaient désirée, malgré ta profonde conviction de ses avantages, oui, j'ose l'assurer, toi-même aurais tremblé. Et vous, princes, notre plus cher espoir^ recevez nos justes actions de grâces pour avoir donné un exemple salutaire à la nation , encore plus pour avoir rassuré sa tendresse alarmée : c'est être doublement ses bienfaiteurs.
Quand M. de La Condamine n'aurait eu d'autres titres que ceux que je viens de rappeler , l'Académie française s'honorerait à jamais de voir son nom sur sa liste ; mais il avait des droits plus immédiats à une place dans ce corj)s illustre.
Il fut un de ceux qui embellirent les sciences par les charmes du style, genre de mérite dont M. de Fontenelle avait donné l'exemple. A l'exception de Descaries et de Malebranche , (pii avaient écrit sur les sciences avec plus d'imagination que de grâce, la plupart de ses prédécesseurs les avaient hérissées d'un style barbare ; ils s'étaient, pour ainsi dire, placés à l'entrée de leur temple, comme pour effrayer ceux qui voudraient en approcher : c'étaient des dragons qui gardaient les pommes d'or. M. de Fontenelle les humanisa, leur donna un air de popularité noble; leur sanctuaire fut
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ouvert sans être profané; et, bien différens des mystères delà théologie païenne , qui perdaient les hommages du public dès qu'ils étaient divulgués, leurs mystères, exposés aux yeux des hommes, ne firent qu'acquérir de plus nombreux et de plus respectueux adorateurs.
Aussi ce philosophe aimable fut-il un des premiers que l'Académie française disputa à l'Académie des sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même honneur; et , comme autrefois la capitale du monde adoptait des citoyens dans toutes les parties de l'univers, ainsi , messieurs , vous vous faites gloire de choisir dans toutes les sociétés littéraires les ornemens de la vôtre. Sur votre liste, on lit encore les noms de deux hommes célèbres , également honorés de votre adoption. L'un, après avoir sondé les profondeurs de la nature par la pénétration de son génie, en a égalé l'abondance par la richesse de son style , et la magnificence par la pompe de ses images; l'autre, descendu des hauteurs de la géométrie, a déployé à nos yeux la marche et l'enchainement des sciences avec une éloquence digne d'elles, et avant lui presque inconnue d'elles ; et, dans ses pensées, dans son style, a joint le courage et la précision Spartiate à l'élégance et à la finesse attique.
M. de La Condamine mérita d'être doublement leur confrère : ses connaissances étaient vastes, son style avait de la pureté, delà noblesse et une sage sobriété d'ornemens; il cultiva même la poésie , cet art enchanteur dont la séduction a de tout temps dérobé quelques momens aux plus grands philosophes : à Platon, parmi les anciens; à Leibnitz, parmi les modernes. Ici même, quelque temps avant sa mort, le public entendant des vers de sa composition, lui donna, avec un plaisir mêlé de regrets, des applaudissemens qu'il était doublement malheureux de ne pouvoir entendre ; mais dont l'amitié l'avertissait, et qui, perdus pour ses oreilles, ne l'étaient pas pour son cœur. Dans la société , il laissait échapper des vers aimables, dont la gaieté, la facilité , doivent désarmer la critique , surtout quand ils ne s'annoncent que comme les délassemens d'occupations plus importantes. Lorsque , dans une ri-
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che et fertile moisson, on rencontre quelques fleurs, on n'exige pas qu'elles aient les couleurs ni les parfums de celles qu'on cultive dans DOS parterres.
Ses derniers jours payèrent , par différentes infirmités, les travaux de ses premières années. Celle qu'il souffrait le plus impatiemment était sa surdité, parce qu'elle contrariait sa passion favorite. Ceux qui savaient la cause de son état ne pouvaient le voir sans un sentiment de respect. J'ai vu moi-même , messieurs, quelque temps avant sa mort, ce philosophe, victime de son zèle pour les sciences, avec cette sorte de vénération qu'inspire la vue de ces guerriers mutilés au service de l'état.
Cependant la source de ses infirmités en était le dédommagement. Dans l'honorable repos de sa vieillesse, il revoyait en esprit cette riche variété d'objets qu'il avait vue des yeux.
Mais sa plus douce consolation , c'était l'attachement de sa digne épouse. Si jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée au bien public. La sienne aimait en lui un mari vertueux; elle respectait un citoyen utile. Cette impétuosité inquiète qui, dans M. de La Condaraine, ressemblait quelquefois à l'humeur, loin de rebuter sa tendresse , la rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corps , des peines de l'esprit , de ses craintes, de ses inquiétudes, de ses ennemis et de lui-même; et ce bonheur qui lui avait échappé peut-être dans ses courses immenses , il le trouvait à côté de lui dans un cœur tendre , qui s'imposait, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchés qu'inspire à peine le sentiment passager de l'amour.
A sa prière , M. de La Condamine avait commencé décrire sa vie. On doit regretter qu'il n'ait pas achevé; ses récits auraient eu , avec la bonne foi de l'histoire, l'intérêt du roman. Sa vie fut féconde en aventures qui presque toutes prenaient leur origine dans la trempe singulière de son caractère ; car l'empire du hasard est moins étendu qu'on ne pense, et les évènemens extraordinaires ne « hcrchent guère les âmes cominunrs : pouvaient-ils manquer à un
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liomme qui fut toute sa vie le chevalier et quelquefois le héros de la philosophie et de l'humanité ?
Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait si souvent exposer sa vie ont avancé sa mort : il l'a vue s'approcher, je ne dis pas avec intrépidité, mais j'oserais presque dire avec distraction. Ce n'était point l'incrédulité stupide, qui cherche à s'étourdir sur ce dernier moment , c'était l'inattention d'un homme ardent, dont l'âme se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activité n'a fini qu'avec lui.
Tel je me suis présenté cet homme célèbre , messieurs , beaucoup mieux peint sans doute par le digne secrétaire de l'Académie des sciences , qui , ayant à caractériser dans le même homme un écrivain et un philosophe , s'en est acquitté en philosophe plein de lumières et en écrivain éloquent.
Si notre héros commun eut des connaissances plus étendues que profondes; s'il eut dans l'esprit plus de cette activité avide qui s'élance vers plusieurs objets, que de cette pénétration patiente qui s'attache jusqu'au bout à l'objet dont elle s'est une fois saisie; si enfin d'autres ont laissé des découvertes plus sublimes à la philosophie, personne n'a laissé de plus grands exemples aux philosophes.
Plus je sens vivement son mérite, messieurs, plus je dois être étonné d'occuper sa place. Sans doute vous avez voulu, par cet exemple, encourager nos écrivains à puiser dans ces mines fécondes de l'antiquité, que le bel esprit moderne a trop abandonnées. Quels étaient donc ces hommes, qui, après tant de siècles, font encore la réputation de ceux qui les imitent ou les traduisent? Pope et Dryden en Angleterre, Annibal Caro en Italie, ont dû, l'un à Homère, les autres à Virgile, la plus belle partie de leur gloire. Bien loin au-dessous d'eux, messieuis, je dois au prince des poètes latins l'hommage de votre choix , et c'est pour mon auteur favori que je m'enorgueillis de vos suffrages : il me servit à les obtenir, vous m'apprendrez à les mériter. Ici se trouvent réu-
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nis tous les genres de talens ; ici la tragédie et la comédie m'offrent ce qu'il y a de plus touchant dans la peinture des passions , et de plus piquant dans la peinture des mœurs. Ici la poésie , tantôt peignant avec magnificence les phénomènes des saisons, tantôt descendant avec noblesse à des badinages ingénieux ; l'éloquence, célébrant dans les temples et les lycées les vertus des grands hommes; les principes des arts discutés, leurs procédés embellis par le charme des vers ; l'art important d'abréger l'étude des langues , la connaissance profonde des langues anciennes, la nôtre enrichie par vos ouvrages, épurée par le commerce de ce que la cour a de plus grand par la naissance, de plus aimable par l'esprit; la morale déguisée sous d'agréables fictions ; l'histoire écrite avec éloquence et sans partialité; la fable, qui, créée par un esclave daiis la Grèce , embellie à Fiome par un affranchi , se glorifie de devenir, entre les mains d'un des premiers hommes de la cour, l'instruction des grands et des rois : tout semble m'offrir la réalité de ce fabuleux Hélicon où habitaient toutes les divinités des arts.
Et quelles couleurs prendrai -je pour peindre cet homme qui réunit à lui seul tous les genres ; qui, dans la carrière des lettres , après avoir, comme un autre Hercule, épuisé tous les travaux, ne s'est point , comme lui , permis de repos, et ne s'est point prescrit de bornes; dont le génie est également étendu et sublime, qu'on pourrait comparer, par une image , gigantesque s'il ne s'agissait de lui, à ces montagnes qui, non contentes de dominer la terre par leur élévation , l'embrassent encore, sous différens noms, par l'immensité de leur chaîne?
Au sentiment de l'admiration succède celui de la reconnaissance. Je vois dans cette assemblée des personnes dont l'amitié pour moi remonte jusqu'à mon enfance; j'y distingue ce compatriote chéri, ce panégyriste éloquent des grands hommes, qui le premier m'inspira l'amour de la poésie et le désir d'honorer notre patrie commune , qui , malgré mes efforts , aurait encore le droit de demander ce que j'ai fait pour elle et pour sa gloire , si en m'adoptant, messieurs, vous n'eussiez daigné m'associer à la vôtre.
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Eh ! puis-je contempler la splendeur de ce corps célèbre sans me rappeler ses illustres auteurs? Vous avez pour protecteurs de grands monarques , pour fondateurs de grands hommes. C'est ce roi , véritablement grand en tout , qui illustra ses premières années par ses victoires , et les dernières par sa constance, et à qui il manquerait peut-être la plus belle partie de sa gloire s'il n'eût été qu'heureux. C'est ce Séguier, qui tempéra , par le charme des lettres , l'auguste sévérité des lois ; c'est ce Richelieu , ce ministre avide de tout genre de gloire, qvii, d'un côté, par une audace sublime , relevait la timidité rampante de la politique; de l'autre, ennoblissait, si je l'ose dire, la jalousie littéraire, ordinairement si basse, en honorant de son envie les palmes de Corneille.
A ceux qui , confondant les lettres avec l'abus trop réel des lettres, prétendent qu'elles sont dangereuses aux lois, au gouvernement, à l'autorité royale, vous pouvez donc répondre que vous avez pour auteurs et pour protecteurs un grand magistrat , un grand ministre , un grand roi.
Et quel nouveau protecteur vient animer vos travaux ? C'est celui de l'État ; c'est ce roi dont la bonté active a devancé nos espérances , qui a essayé par des bienfaits la douceur de régner. Auguste espoir de la France , jouissez de votre gloire , jouissez du bonheur que vous méritez si bien , de commander à des Français ! Tant d'autres princes ont des sujets, et vous avez un peuple , un peuple qui ressent pour ses rois l'ivresse de l'amour et l'enthousiasme de la fidélité , qui obéit à la tendresse , qui se laisse gouverner par l'exemple. Entendez-vous ces applaudissemens qui vous reçoivent , qui vous assiègent au sortir de votre palais ? Voyez--vous cette foule qui s'empresse autour de votre char? Et, lorsqu'au milieu de ces cris d'allégresse, ralentissant votre marche, charmé de voir votre peuple, lui prodiguant, sans pouvoir l'en rassasier, le bonheur de vous voir, vous prolongez vos plaisirs mutuels, estil, fut-il jamais un triomphe que vous puissiez encore envier? Ces applaudissemens ne sont point un vain bruit, c'est le gage de notre bonheur et de notre gloire. Un roi avait chargé un homme de sa
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cour de lui rappeler tous les jours ses devoirs : votre peuple vous le rappelle de la manièie la plus touchante. En vous annonçant qu'il vous aime, ses cris vous disent assez de l'aimer, et votre cœur vous le dit encore mieux. Pourrions-nous craindre les flatteurs ? Mais, quand vous n'en seriez pas naturellement l'ennemi, quel charme pourriez-vous trouver à la fausse douceur de l'adulation , après avoir éprouvé la douceur pure de ces acclamations si flatteuses ? Malheur au souverain qui , après avoir goûté le plaisir d'être aimé de ses sujets , peut \ oir tranquillement les cœurs se refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fidèles sujets ne peut vous faire entendre les cris de son amour, mais elle vous envoie le prix de ses sueurs, mais son sang est prêt à couler pour vous. Déjà, du milieu de la capitale, s'est répandu dans les provinces, dans les villes, dans les armées, sous les cabanes du pauvre, le bruit des prémices heureuses de votre règne.
Bien loin de redouter votre jeunesse, nous en tirons d'heureux augures : c'est l'âge où l'âme sensible et tendre s'ou>Te à l'amour du beau et s'épanouit à la vertu. Nous croyons voir ce moment, le plus intéressant de la nature, ce moment de l'aurore, où tout s'éveille, tout se ranime, tout reprend une nouvelle vie. Ce plaisir si touchant de rendre un peuple heureux, vous en savourez mieux la douceur en le partageant avec votre auguste épouse , qui présente le plus beau spectacle que la terre puisse offrir au ciel, la beauté bienfaisante sur le trône. Combien de fois vos cœurs se sont-ils rencontrés avec délices dans les mêmes projets de bienfaisance ! Couple auguste! autrefois votre bonté était trop resserrée dans le second rang de l'Etat; eh bien! la voilà libre, un vaste empire lui ouvre une immense caiTière ; tous deux à d'heureuses inclinations vous joignez de grands modèles : la reine , une mère adorée de ses sujets; vous, un père qui eût été adoré des siens, si le ciel... Mais hélas ! ne rouvrons pas la source de nos larmes. Il vous parle , ce père, du fond de son tombeau. « Mon fds, dit-il, fais ce que j'au- » rais voulu faire, rends heureux ce bon peuple! Je me consolais
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» quelquefois d'être destiné au trône par l'espérance de lui prouver » mon amour et de mériter le sien.» Vous hériterez aussi de son goût pour les lettres et les arts, dont la culture suppose toujours un état heureux et florissant : ce sont des fleurs qui naissent après les fruits. Vous ne pouvez les aimer sans protéger ce corps illustre qui , pour le louer par les expressions mêmes de votre auguste épouse , a fait de la langue française la langue de l'Europe. Pour moi , qu'il daigne adopter aujourd'hui , je me féliciterai à jamais de vous avoir offert le premier ce tribut académique , et je regarderai toujours cette époque comme la plus glorieuse de ma vie.
RÉPONSE
DE M. l'abbé de RADONVILLTERS
AU DISCOCRS DE M. DKLILLK.
MOXSIEIR ,
Vous venez prendre place parmi nous plus tard que nous ne devions l'espérer. L'événement le plus funeste nous a tenus longtemps renfermés dans la douleur et dans le silence. Bientôt il a entraîné après lui d'autres sujets d'alarmes.
Nous avons tremblé pour de nouvelles Iphigénies , victimes courageuses , non de l'ambition d'un père , mais de la piété filiale. Trois sœurs, placées à côté l'une de l'autre sur le même autel, préparées au même sacrifice, ont vu le glaive long -temps suspendu... Hàtons-nous de dire qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui en frappait une les immolait toutes les trois.
On commençait à peine à respirer, lorsqu'on apprend que les têtes les plus élevées de l'état se préparent à braver la cruelle maladie dont nous déplorions les ravages. A cette nouvelle , tous les cœurs sont émus , tous les esprits sont partagés. Un même intérêt, un amour égal, plus timide dans les uns, plus hardi dans les autres , inspire des avis opposés. Pourquoi , disent ceux-là, confier en même temps toutes nos espérances à une mer qui a ses écueils ? Pourquoi , disent ceux-ci , s'effrayer d'un léger orage qui pousse les vaisseaux dans le port ? Les règles de l'art , un nombre infini d'expériences , le courage surtout et la gaieté des malades volontaires , en un mot , tout nous rassurait ; mais quand il s'agit de ce qu'on a de plus précieux et de plus cher, après que la raison esj pleinement rassurée, le cœur tremble encore secrètement. Enfin nos craintes sont dissipées, et dissipées pour toujours. Qu'il nous serait doux de nous livrer aux transports de la plus vive allégresse !
DISCOURS A L'ACADEMIE. Ixxxiij
Mais, dans ces jours d'un deuil général , des transports de joie ne nous sont pas permis.
La nation n'a pas cessé encore de donner des larmes à son roi , et l'Académie, qui les partage, y joint celles qu'elle doit à son auguste protecteur. Notre amour est la mesure de nos regrets. Eh ! quel prince fut jamais plus aimé ! Ne me demandez pas s'il fut adoré dans sa famille; demandez-le à tous ses augustes enfans; ou , si le respect ne vous permet pas de les interroger, jetez seulement les yeux sur les princesses ses filles , vous verrez les marques récentes de leur tendresse, comme de leur courage. Louis était roi, et il eut des amis ; ne vous en étonnez pas , il les aimait lui-même comme il en était airné. Parmi la foule des officiers attachés à sa personne, il n'en est aucun qui ne raconte quelque bienfait reçu de son maître, ou des traits de bonté plus précieux que les bienfaits. Quittons la cour, et parcourons les provinces. Le peuple qui les habite ne connaissait que le nom de Louis. A l'abri de ce nom sacré, il a joui d'une tranquillité constante. Nos pères n'ont pas eu le même avantage; ils ont vu brûler encore le feu de la guerre civile, allumé dans ce royaume depuis deux siècles ; ils ont vu encore les armées ennemies porter l'alarme jusque dans la capitale.Louis a régné soixante ans,et dans tout le cours de son règne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de l'étranger ; car je ne compte pas quelques incursions sur nos frontières les plus éloignées, d'où il n'a fallu, pour chasser l'ennemi, que le temps de le joindre. Je parle d'ennemis ! jugez si Louis eut l'art de gagner les cœurs : il se fit aimer de ses ennemis même , ou , pour mieux dire , de ses rivaux, par sa modération dans la victoire. Rapprochons-nous enfin de' ces retraites paisibles consacrées aux sciences. Quel est le corps littéraire qui n'ait pas ressenti les effets de sa protection , et qui n'ait pas eu quelque part à ses grâces ? Et pour citer ici un fait qui nous regarde en particulier, tous ceux qui furent à portée de l'entendre vous attesteront que, dans l'un de ses derniers jours , il daigna encore s'entretenir assez long-temps de l'Académie. Les Français des temps à venir qui liront plus en détail dans l'histoire les traits que je n'ai pu qu'indiquer, et mille autres que j'ai omis , entreront
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dans nos sentimens , el le roi que nous pleurons sera pour eux , comme pour nous, Louis le Bifx-aimk.
Vous nous aidei-ez, monsieur, à célébrer sa mémoire; c'est un (les devoirs de la place que vous venez prendre aujourd'hui : elle élait due à l'auteur des Géorgiques françaises. Votre poème , qui a pour tous vos lecteurs le mérite d'une versification élégante et facile, a encore un autre mérite pour nous : il a enrichi notre littérature nationale. Jusque là Virgile ne se trouvait point dans un cabinet de livres français. Les traductions en vers qui en ont été faites autrefois sont oubliées, et les traductions en prose ne sont pas Virgile : une marche lente et timide peut-elle atteindre un vol rapide et hardi? La prose conserve le fond de l'ouvrage; mais qu'est-ce que le fond d'un ouvrage d'esprit dépouillé de ses plus beaux ornemens? Si je lis les Géorgiques comme une instruction sur l'agriculture, elles me paraissent au-dessous des traités de cet art les plus superficiels ; mais qu'un homme de génie leur rende la parure poétique ; qu'une précision élégante rajeunisse une maxime usée, relève une observation commune, embellisse un précepte aride; qu'une description touchante remue le cœur; qu'une figure hardie transporte l'âme ; qu'une harmonie variée flatte l'oreille , alors je reconnais Virgile. Ce n'est plus une ébauche légère, une froide image , telle que la prose peut la tracer avec ses crayons uniformes; c'est im portrait ressemblant, avec l'air, l'attitude, les couleurs, la vie de l'original; un portrait, en un mot, tel qu'on le voit dans vos Géorgiques.
Poursuivez, monsieur, vos travaux sur V Enéide ; des amis éclairés, confidens de vos ouvrages, applaudissent déjà à vos essais. Parcourez toute la carrière : le succès des premiers pas vous est un garant assuré de la gloire qui vous attend au terme. Je sais que vous pourriez aussi vous couronner de vos propres lauriers , et les vers que nous allons entendre en seront la preuve ; mais ne pensez pas qu'en nous donnant une Enéide française , vous renonciez au nom d'auteur : traduire de beaux vers en beaux vers , c'est écrire de génie.
L'entreprise que je vous propose est longue et pénible. S'il fallait un exemple pour vous animer, je ne le chercherais point hors
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de cette compagnie ; je vous citerais seulement M. de La Condamine , à qui vous succédez. Je ne m'étendrai pas sur son éloge : je ne pourrais qu'affaiblir l'effet du discours éloquent que vous venez de prononcer ; je me borne donc à recueillir quelques uns des traits principaux qui formaient son caractère.
M. de La Condamine aimait de goût le bien public et les sciences, comme on aime ordinairement les plaisirs , les honneurs et les richesses : c'était en lui une passion , et quand il voyait jour à la satisfaire , il comptait pour rien les obstacles , les travaux , et même les dangers. Cette passion, toujours brûlante dans son cœur, s'enflammait encore davantage par le choc de la dispute. Alors, défenseur inébranlable de la vérité combattue, il la soutenait avec tant de chaleur, avec de si grands efforts pour la faire triompher, qu'on pouvait mettre en doute s'il.aurait eu aucun regret d'en être la victime. Eh ! ne puis-je pas dire qu'il l'a été? L'excès de ses fatigues au Pérou l'a fait survivre à une partie de ses sens. Qui sait si ce n'est pas encore par enthousiasme du bien public qu'il a exposé ce qui lui restait de vie ? Quoi qu'il en soit , il sera toujours compté entre les hommes illustres de son siècle ; il aura même une place distinguée , par le hasai'd unique qui a rassemblé dans sa personne les sentimens les plus nobles, les aventures les plus singulières, et les talens les plus variés. Géomètre estimable, astronome laborieux , voyageur infatigable, observateur exact, écrivain correct, à tant de noms il voulut joindre celui de poète. Les vers avaient été dans sa jeunesse l'amusement de ses loisirs et le délassement de ses éludes, ils devinrent au temps de sa vieillesse un soulagement irtile dans ses infirmités , et un aliment nécessaire à l'activité de son esprit. Vous avez décrit, monsieur, son triomphe poétique, quand les voûtes de ce palais retentissaient de ses louanges que lui seul n'entendait pas. Sans doute les égards dus à un vieillard si célèbre , le souvenir des évènemens de sa vie, et la vue de son état, intéressaient pour l'auteur, et donnaient du prix à l'ouvrage; mais, indépendamment de ces circonstances, une composition pleine de feu , des expressions fortes, des vers heureux, justifiaient les acclamations générales. Si donc la reconnaissance pii!>lique élève un jour des moini-
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mens clans les plaines de Quito, aii\ hommes illustres qui y ont si bien mérité des sciences, sur le monument de M. de La Condamine, parmi les sphères, les quarts de cercle et les compas, on pourra aussi laisser paraître quelques branches de laurier.
Pour remplir les devoirs de la place que j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui, j'ai commencé mon discours par les regrets dus à l'auguste protecteur que nous avons perdu; je le terminerai par l'hommage que doit l'Académie, dans cette première séance publique, à son nouveau protecteur. Au reste , messieurs, n'attendez pas de moi le langage étudié d'un orateur qui emploie les couleurs de l'éloquence; je parlerai le langage simple d'un témoin qui dépose fidèlement ce qu'il a vu. Ayant eu l'honneur d'approcher ce prince pendant long-temps, la vérité que je devais par état lui dire à lui-même, je vous la dirai de lui avec la même sincérité. La justesse d'esprit, la droiture de cœur, l'amour du devoir, telles sont les qualités principales tlont le germe s'est montré dans le roi dès son enfance, et que vous voyez se développer tous les jours depuis son avènement au trône. Il en est d'autres, non moins importantes pour sa gloire et pour notre bonheur, que vous verrez dans les occasions se développer également; ami de l'ordre, il maintiendra le respect pour la religion, la décence des mœurs, la règle dans toutes les parties de l'administration; ennemi des frivolités, il dédaignera un vain luxe, de vaines parures, un vain étalage de discours superflus. Ne craignez pas que la louange l'enivre de son encens; la louange, dès qu'elle approchera de l'adulation, n'arrivera pas aisément jusqu'à lui ; lors(|uc les hommages dus au trône ne lui ouvriront pas l'entrée, il saura la repousser en l'écoutant avec un air de froideur et peut-être d'indignation. D'ordinaire on dit aux rois de se garder des flatteurs; aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de se garder du roi. Cependant être roi à dix-neuf ans! Mais rappelez-vous, messieurs, que c'est à dix-neuf ans précisément que Charles-le-Sage, le restaurateur du royaume, prit en main les rênes du gouvernement. Puissent no:} neveux , après l'expérience d'un long règne, donner à LouisXVI le nièiiie siu'iioiii que ii<)> iincèlrcs ont donne ;i ('harlesV!
RÉPONSE