‹ Œuvres de DelilleChapitre 5 sur 19 · SUR JACQUES DELILLE · texte numérisé non relu

SUR JACQUES DELILLE

resses de la société. En le protégeant contre son laisser-aller et contre des obsessions portées jusqu'à une sorte de violence , madame Delille rétablit la santé, prolongea les jours et accrut la gloire du poète. Il n'était pas d'ailleurs sevré du monde , où ses apparitions avaient d'autant plus d'éclat qu'elles étaient plus rares et plus ardemment désirées; lui-même il le sentait; et, après avoir joui avec délices des honneurs d'une ovation , il éprouvait un secret plaisir à rentrer dans sa solitude. Du reste, la maison n'était point déserte; elle s'ouvrait tous les jours pour un certain nombre d'amis, et souvent pour d'autres personnes; admis au nombre des premiers, j'avais mes petites entrées , et je me trouvais bien heureux de les avoir, car il n'y eut jamais d'intimité plus douce que celle de ce vieillard modèle , pour la bienveillance, l'urbanité, la tolérance. On trouvait chez lui le bon Lefèvre-Gineau , notre collègue, qu'il a chanté comme son maître de physique et son ami dévoué ; Delambre auquel il a payé le même tribut de reconnaissance , Delambre aussi profond littérateur que savant astronome. Ces hommes éminens se rencontraient avec le célèbre et naïf Vauquelin, avec son confrère Thénard alors occupé de fonder sa réputation de successeur de Bertholet; avec Cu vier l'universel , qui avait fourni de si hautes

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inspirations à l'auteur des Trois Règnes ; tous cessavans le regardaient comme leur poète. M. Michaud de l'Académie française, et son frère, l'habile typographe , tous deux attachés à sa personne et à sa gloire; M. de Feletz, qui abjurait pour Delille seul le malin vouloir de la critique; Parceval Grandmaison, devenu poète en l'écoutant, et plein du plus tendre attachement pour un tel maître : Bureau de La Malle, le traducteur de Tacite, l'auteur à'j4gamemnon et de Pinto , dont l'admiration éclairée lui agréait autant que le noble caractère; les deux frères Lacretelle , ses sincères admirateurs; et quelques autres encore, étaient dans son intimité. Delille avait un faible pour l'esprit; aussi, quoique indulgent par caractère, il souriait aux vives épigrammes de M. Arnault, qui sait louer aussi avec franchise; l'humeur enjouée , le naïf enthousiasme de Picard l'excitaient à la repartie; il se sentait attiré par la finesse ingénieuse de l'auteur des Étourdis; il accueillait avec grâce Firmin Didot, qui lui rendait une espèce de culte; l'Ermite de la Chaussée d'An tin, aimable en société comme dans ses écrits; l'auteur des Deux Gendres, dont la personne et le talent lui plaisaient également. Le peintre de Bélisaire et celui ^Atala, l'un avec la mesure, l'à-propos et la piquante urbanité qui le caractérisent, l'autre avec sa fougue désordon-

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née d'artiste et ses prétentions un peu folles à la poésie, faisaient partie de cette société, où le tendre et doux JMillevoye , l'ardent et ambitieux Viclorin Fabre,iM. Yillemain qui, dès son premier ouvrage, sembla marquer sa place à l'Institut,, venaient présenter leur réputation naissante, et recevoir de nobles encouragemens. Casimir Delavigne, à peine sorti du giron de l'Université, mais déjà montré à l'opinion , venait demander un regard du maître , comme la plante adulte demande un rayon de soleil; Delille se plaisait à caresser cette jeune et brillante espérance. Le comte Regnault de Saint-Jean d'Angeli , quoique attaché par tous les liens du devoir et de la reconnaissance à Napoléon, s'empressait de payer son tribut d'éloges au poète qui n'avait pas chanté l'empereur. A coté du représentant de la nouvelle cour, figuraient deux représentans de l'ancienne, le chevalier de Roufflers et M. de Choiseul-Gouffier ; le premier essayait de redevenir l'homme d'autrefois, et Delille l'aidait dans cette tentative, en lui donnant le ton comme à un instrument qu'on veut mettre d'accord ; le second , avec un léger souvenir de ses airs de grand seigneur, faisait la cour au poète, qui ne la lui avait jamais faite. Dans la crainte de les gâter par de maladroites infidélités, je n'ose essayer de rappeler les traits rapides

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et brillans qui échappaient à Delille , et le talent de conversation qu'il déployait au milieu de cette élite du temps. Il faudrait être lui-même pour exprimer ce mélange d'atticisme et d'urbanité , cette vivacité d'esprit, cette fleur de politesse, cette mesure dans l'abandon d'un amour-propre sans égoïsme, et toujours attentif à faire la part des autres, ces égards, cette bienveillance naturelle qui le distingfuaient entre tous les modèles encore vivans de l'art de plaire à une société choisie et de l'intéresser. Delille, accoutumé aux applaudissemens partout où l'on pouvait se procurer le bonheur de l'entendre, savait aussi faire les honneurs du triomphe à une haute réputation. Un jour il donnait une brillante soirée chez lui, Talma était invité : tout le salon fut ravi de l'accueil que le poète fit au grand tragédien. Talma, sollicité avec le ton de la plus ardente curiosité, avec le plus aimable empressement par le maître de la maison, qui se plaignait de ne pouvoir plus fréquenter le théâtre, consentit à déclamer un ou deux morceaux choisis pour le cadre de la scène du moment, et reçut en retour de sa complaisance des éloges aussi sincères que judicieux et délicats. Talma était dans le ravissement; il répondit avec la plus parfaite convenance; il charma tout le monde par sa candeur, et sut louer à son tour sans paraître un instant dans

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l'embarras d'un homme qui paie un tribut obligé. Mais, ce qui mérite d'être remarqué, Deliile eut assez de tact pour ne vouloir jamais dire des vers après l'émule de Le Rain ; il se contenta d'être le plus aimable des causeurs dans le reste de la soirée , en ne laissant oublier à personne que Talma était le héros de la fête.

Delille venait assez souvent s'asseoir à côté de moi dans sa chaire , et me donner la plus précieuse des approbations par sa présence, et par quelques mots du cœur, au milieu de tant d'auditeurs qui ne se lassaient pas de le voir. Peut-être, entre les nombreux succès de sa brillante carrière , ne compta-t-il pas de triomphe plus enivrant et plus doux que celui du jour où il récita, pour la dernière fois en public, avec toute la chaleur d'un poète inspiré, l'admirable épisode des Catacombes de Rome; à tout moment ses beaux vers excitaient de véritables transports. Après la leçon, deux mille personnes, dont la moitié n'avait pu l'entendre, le reconduisirent jusqu'à son appartement, avec des applaudissemens qui durèrent encore long-temps après qu'il nous eut quittés. Au milieu des jeunes gens , il était d'un abandon plein de charme; au lieu de réprimer leur enthousiasme, il en jouissait avec une joie que sa vieillesse et sa cécité rendaient plus naïve ; il semblait

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dire , non pas à leur incrédulité , mais à leur admiration comme à leur amitié : «Je me livre à vous , voyez et touchez. »

Le dernier triomphe du poète précéda de peu de temps sa fin inattendue : du moins il avait pu monter au Capitole avant de descendre au tombeau. Delille s'éteignit doucement le i" mai 181 3, entre les bras de son épouse , que nous soutenions dans les angoisses de la plus vive douleur. Pendant les six premières heures qui succédèrent à son dernier soupir, la figure du poète, embellie, transformée, prit un caractère que nous ne lui avions jamais vu; vivant, il ressemblait à Voltaire; mort, il avait contracté quelque chose du caractère grandiose de la tète d'Homère. Girodet, que j'avais fait appeler, fut désespéré d'arriver trop tard pour pouvoir saisir avec son crayon cette espèce de métamorphose. Exposé aux regards de tous, dans la grande salle du Collège de France dont toutes les portes étaient ouvertes, Delille , vêtu des habits qu'il portait ordinairement, le visage découvert, et le front couronné de lauriers , recueillit pendant trois jours un tribut non interrompu de respects et de regrets: le peuple vint en foule saluer l'ombre d'un homme célèbre. Aucun écrivain, sans en excepter Ronsard , le favori des rois et l'idole de son temps, n'avait reçu de pareils honneurs. Fruits d'une inspiration de la

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reconnaissance , ils n'offensèrent pas le gouvernement sous lequel Delille , fidèle à la religion des souvenirs , avait gardé le silence , même en présence du génie et de la gloire. Rien de plus touchant que les funérailles du poète. Son cercueil fut porté par ses élèves, au milieu d'une foule sans cesse renaissante, jusqu'à l'église de Saint-Étienne-du-Mont, voisine du temple où reposaient les cendres de Voltaire etdeRousseau. MM.Regnaultde Saint Jean-d'Angeli, le comte de Ségur,membres de l'Académie française; Villaret , évèque de Casai, chancelier de l'université; Delambre, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, tenaient les quatre coins du drap mortuaire. Après la cérémonie religieuse, le cortège, marchant aux flambeaux , eut constamment à traverser un peuple immense pour se rendre au cimetière du Père La Chaise, envahi par un nombreux concours de spectateurs. C'est là, c'est sur le bord de la tombe creusée pour recevoir ses dépouilles, que tous les littérateurs , tous les artistes , qui n'avaient pas voulu l'abandonner jusqu'à sa dernière demeure , vinrent offrir un dernier hommage au premier poète de l'époque, au meilleur et au plus aimable des hommes. M. Delambre, son ancien disciple , et son ami de quarante ans, fit verser des larmes à tout lo monde par la naïve et touchante expression d'une douleur vraie ; on eût dit de Mon-

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taigne pleurant sur la tombe d'Etienne La Boëtie. Plus tard notre illustre ami obtint de la pieuse fidélité de son épouse un monument élevé à ses propres frais , et qui porte pour seule épitaphe ces mots : JACQUES delille. Depuis, elle n'a point cessé de rendre à ce monument un culte qui achève de justifier les beaux vers que Delille avait composés pour elle , en lui dédiant son poème de X Imagination. Madame Delille , qui n'a jamais pu se consoler du lïialheur d'une perte si grande , repose à côté de son mari dans un tombeau destiné à réunir leurs cendres.

P. F. TissoT.

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